‹ Discours sur quel ques sujets religieuxChapitre 14 sur 16 · SUR LE PRINCIPE · texte numérisé non relu

SUR LE PRINCIPE

Je vous exhorte, mes frères, par les compassions de Dieu, que vous offriez vos corps en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu, ce qui est votre service raisonnable, Rom. XII, 1.

Il y a peu de temps, mes frères, cm' une de ces feuilles fugitives destinées à fournir un aliment journalier à la curiosité publique entretenait ses lecteurs d'un livre nouveau qui devrait, si l'on en croit le critique, alarmer tous les amis de la saine morale. Cet ouvrage dangereux développe une idée qui fera voir combien la doctrine, et peut-être l'intention de l'auteur, est empoisonnée : c'est que tous les efforts de l'homme ne sauraient lui obtenir le salut, et qu'il n'a rien à faire pour le mériter. Vous me demanderez, mes frères, quel est ce livre si amèrement critiqué. Je l'ignore, il n'est pas même nommé ; mais ce pourrait être l'Évangile. Car l'Évangile aussi déclare que l'homme n'est point sauvé par ses œuvres, que le don du salut est entièrement gratuit; et que cela ne vient

ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. Et comme l'Évangile ne pose, n'admet aucun autre moyen de salut, il en résulte clairement que tout autre moyen que nous essayerions ne nous conduirait point au but, pas même les plus grands efforts que nous pourrions faire pour accomplir la volonté de Dieu. Voilà la doctrine dans toute sa nudité, j'allais presque dire dans toute sa crudité. Que faut-il maintenant que nous fassions , mes frères? Les hommes qui censurent ces doctrines se disant chrétiens, il suffirait peut-être, pour les réduire au silence, de leur faire observer que les doctrines qu'ils blâment sont les doctrines mêmes de l'Évangile, et qu'il y a dix-huit siècles environ que l'Église les professe et les proclame comme des vérités fondamentales ; mais comme ces critiques inconsidérées trahissent, outre une grande ignorance du contenu de l'Évangile, un grand fonds d'irréflexion et un manque de vraie philosophie, il peut être à propos d'examiner la maxime en question comme une simple idée, comme une pure théorie, à la lumière de la seule raison. C'est ce que nous allons entreprendre ; et nous espérons qu'il résultera de cet examen que cette doctrine n'est pas seulement raisonnable et morale, mais qu'elle est la seule raisonnable et la seule vraiment morale ; ce sera tout l'objet de ce discours.

Et avant tout, rendons-nous bien compte de la difficulté qu'on nous propose. « Une doctrine, dit-on, qui enseigne qu'on ne peut mériter le salut, une doctrine qui nie la suffisance et par conséquent la nécessité des

bonnes œuvres, est directement contradictoire à l'idée de morale ; car la morale est la science du devoir ; et dans la doctrine que l'on attaque il n'y a point de place pour le devoir. De plus, cette doctrine est contradictoire à l'Évangile; car à toutes ses pages l'Évangile recommande les bonnes œuvres ; et cette doctrine les exclut. » Recueillons, mes frères, cette objection ; et à ceux qui nous l'adressent, adressons nous-mêmes quelques questions.

S'il y a une morale religieuse, c'est-à-dire un sys* tème de devoirs envers le Créateur, il faut , n'est-il pas vrai, un mobile quelconque en nous pour nous porter à la pratique de ces devoirs? On en convient. Peut-il y avoir un autre mobile que l'un des deux suivants, l'intérêt et le dévouement ? Non, il n'est pas possible d'en concevoir un troisième. Eh bien ! à ces deux mobiles répondent deux systèmes que nous allons examiner.

D'après le premier de ces systèmes, chaque homme arrive dans le monde avec des facultés entières, des obligations qui y correspondent, et l'attente d'un sort proportionné à la manière dont il aura employé ces facultés et rempli ces obligations. Il y a un contrat tacite entre Dieu et lui, il y a un engagement réciproque. L'homme promet l'obéissance, et Dieu promet le bonheur. Qui fera le bien sera récompensé, qui fera le mal sera puni. C'en est assez pour nous faire pratiquer tous nos devoirs.

L'intérêt, donc, est, dans ce premier système, le mobile qu'on nous propose ; un intérêt sans doute

très élevé et le plus immense de tous, mais un intérêt enfin. Or, qui ne voit du premier regard combien ce mobile est insuffisant et défectueux? Et d'abord ce principe introduit dans la morale un élément étranger, on peut même dire hostile, puisque la vertu est essentiellement le sacrifice du moi. Ce principe ne manifeste pas d'abord tout ce qu'il a de contraire à la morale ; mais laissez-le agir, et bientôt il aura tout envahi ; bientôt il vous fera connaître que le résultat fait toute la valeur des actions ; que le produit net ou la perte définitive leur donne leur caractère essentiel ; le bien n'est plus bien par lui-même : il n'est bien qu'en tant qu'il assure le bonheur ; le vice également n'est plus vice en lui-même : il n'est vice qu'en tant qu'il expose au malheur. On n'a qu'à attacher des promesses au vice, il deviendra vertu ; des menaces à la vertu, elle deviendra vice. Et pourtant, si la morale n'est pas un vain mot, il faut que la vertu, détachée de ses espérances, soit encore quelque chose ; que le vice, détaché de ses dangers, soit encore quelque chose. Ce n'est pas tout : n'oublions pas qu'il s'agit d'une morale religieuse, de devoirs dont Dieu est l'objet ; mais le premier de tous ces devoirs, le seul, à bien dire, c'est l'amour ; la loi n'est accomplie que par l'amour : or, jamais l'intérêt porté à sa plus haute puissance, jamais l'égoïsme le plus perfectionné ne s'élèvera jusqu'à l'amour ; on peut calculer des actions ; on peut calculer la vie extérieure; on peut, par intérêt, donner tout son bien pour la nourriture des pauvres et son corps pour être brûlé ; mais on ne peut pas plus, par calcul, se

décider à aimer, qu'on ne saurait du choc de deux glaçons tirer la moindre étincelle.

Dégoûtés de cette morale tout égoïste, d'autres esprits ont rêvé un autre système. Ils ont absolument exclu l'intérêt, et ont prétendu cultiver la vertu pour la vertu même. « La vertu, disent-ils, n'est-elle pas, indépendamment des biens qu'elle procure, digne de recevoir tous nos hommages et d'occuper toutes nos pensées ? Dieu, qui est la vérité, la beauté, la bonté suprême, a-t-il besoin de nous encourager par des promesses, de nous effrayer par des menaces pour obtenir notre obéissance? Nous rougirions, en le servant, de céder à d'autres impulsions que celles qui résultent de ses perfections mêmes. »

Eh bien, mes frères, qui de nous osera dire que ceux-ci n'ont pas raison? Qui ne souscrira de bon cœur à ce système élevé ? Mais, d'un autre côté, qui le réalisera? 11 est beau ce système, il est noble, et même dans un sens il est vrai ; il n'a qu'un seul défaut, c'est d'être impraticable. Trêve aux raisonnements, et laissons parler les faits. Où sont-ils ceux qui servent Dieu par pur amour? Que dis-je? où sont-ils ceux qui aiment Dieu ? Ne cherchons point à nous abuser : ces émotions fugitives que nous fait éprouver la pensée du Créateur ou la vue de ses œuvres merveilleuses, ces impressions superficielles, étrangères d'ailleurs à tant de cœurs, tout cela n'est point de l'amour. Si nous n'aimons Dieu que quand nous nous plaisons à lui subordonner nos pensées, nos affections, nos vœux, notre vie entière ; si nous ne l'aimons que lorsque nous avons

perdu, noyé noire volonté dans la sienne; si nous ne l'aimons que lorsque l'offenser nous paraît, dès icibas, le plus grand des malheurs, l'unique malheur, et lui plaire la plus grande, la seule félicité ; si nous ne l'aimons que lorsque notre cœur met entre les créatures et lui la même distance qu'il y a mise luimême répondez, ô vous qui m' écoutez, qui est-ce

qui l'aime? Il est vrai que le mondain s'écrie assez souvent : J'aime Dieu sans doute ; et qui est-ce qui ne l'aime pas? mais rien précisément ne marque mieux l'égarement de notre cœur que la témérité de cette prétention. Celui qui commence à aimer Dieu est le premier à s'effrayer de son indifférence pour Dieu, Nous aimons Dieu! ah! ne nous hâtons pas de le dire. Quand nous aurons pour lui la dixième, la centième partie de l'affection que nous avons pour un parent, pour un ami, pour un bienfaiteur terrestre, il sera temps peut-être de dire que nous l'aimons. Jusque-là taisons-nous, et rentrons dans la poussière.

Et si nous ne l'aimons point, que devient cette morale désintéressée que nous avions raison de préférer? Que devient ce système épuré dont nous étions si fiers?

Il est vrai qu'il y a dans le monde des hommes qui ont entrepris de servir Dieu. Ils se sont dit qu'il avait droit à être servi ; ils ont senti intérieurement l'obligation de lui consacrer leur vie. Mais à quoi cet essai a-t-il abouti, sinon à leur prouver qu'en effet ils n'aimaient point Dieu? Le mondain, l'homme léger pourra vous dire avec assurance qu'il aime Dieu ; mais allez demander à ces cœurs travaillés et chargés, qui traî-

nent avec effort et gémissement la longue chaîne des préceptes de la loi, allez leur demander s'ils ont dans le cœur cet amour. Ah! ce n'est pas d'amour qu'ils vous parleront, mais de crainte, c'est-à-dire encore d'intérêt. Ils vous parleront de la majesté de la loi divine, de son inviolabilité, de ses menaces. Ils vous diront que leurs péchés sont un fardeau plus grand qu'ils ne le peuvent porter. Ils vous diront qu'au lieu du Père qu'ils cherchaient, ils n'ont trouvé qu'un maître et un juge, et que sa colère leur a voilé sa bonté, et que la crainte n'a point laissé de place à l'amour, et qu'avant d'aimer il faut qu'ils espèrent.

Entendez-le bien, mes chers auditeurs : avant d'aimer, il faut qu'ils espèrent. Et c'est là précisément le système de l'Évangile. Il nous reste à le développer.

Vous avez vu que l'intérêt n'est point digne de servir de mobile à notre conduite morale. Vous avez vu, d'une autre part, qu'une obéissance fondée sur le seul amour ne trouve point de place dans le cœur de l'homme naturel. Nous éprouvons donc ici un double embarras : il faut écarter l'intérêt, il faut produire l'amour; mais comment écarter l'intérêt, et comment produire l'amour? L'Évangile se charge de répondre à ces deux questions.

« Faites ceci et vous vivrez, » nous disent la plupart des moralistes, et même les Écritures de l'Ancien Testament ; c'est-à-dire (si nous avons égard à la spiritualité, à la perfection de la loi), faites l'impossible, et vous vivrez ; faites l'impossible, si vous ne voulez périr.

Il fallait bien, mes frères, qu'une telle morale fui en-

seignée dans le monde ; il fallait même que Dieu la fît prêcher dans l'ancienne alliance ; il faut encore de nos jours qu'elle soit prêchée parmi ceux qui résistent à l'Évangile, parce qu'il faut qu'on apprécie le bienfait par le besoin et le remède par le mal. Il faut que ceux qui repoussent Jésus-Christ apprennent combien ils sont loin de remplir les conditions de leur existence, et combien ils ont besoin qu'il y soit pourvu par celui qui seul peut pourvoir à tout, qui seul peut combler les abîmes, qui seul enfin peut créer, puisqu'il ne s'agit pas de moins que d'une création. De cette manière, la loi, ou la morale, est vraiment « un prête cepteur qui conduit à Christ. »

Mais pour celui que le sentiment de ses péchés et de son impuissance a mené à Christ, commence un autre régime, naît une autre morale. La loi avait dit : « Faites ces choses et vous vivrez ; » l'Évangile lui dit : « Vous vivez, faites donc ces choses. » En deux mots, mes frères, dans la morale ordinaire, l'obéissance ouvre le ciel ; dans la morale de l'Évangile, la récompense, le ciel ouvert produit l'obéissance.

Le remarquez- vous, mes frères? cette simple transposition a tout concilié. Nous ne savions que faire de l'intérêt, ni où prendre l'amour. L'intérêt et l'amour trouvent place l'un et l'autre dans ce système, mais dans un ordre et dans un rapport nouveaux. Oserai-je le dire? l'Évangile se débarrasse de notre égoïsme en le rassasiant, l'épuisé en lui donnant tout; l'Évangile efface le moi en l'exilant tout entier sur la première ligne. On fait, dès l'abord, mais une fois

pour toutes, la plus large part à Y intérêt ou plutôt on ne lui fait point sa part, car d'avance on lui donne tout, tout ce qui peut remplir la capacité du cœur des hommes et des anges : la vie éternelle, la paix de Dieu, le bonheur dans la plus vaste, la plus complète acception du mot. On commence par nous déclarer que nous sommes aimés, non à cause de nos œuvres, mais indépendamment de nos œuvres, et à titre absolument gratuit. On nous soulage par là de l'intolérable fardeau que faisaient peser sur nous les obligations et les terreurs de la loi. On met notre cœur à l'aise et au large. On lui rend la liberté. Et de cette liberté quel usage fait-il? C'est ici qu'est la beauté du système évangélique. Joyeux de ses terreurs dissipées, heureux de son affranchissement, tranquille sur son avenir, mais surtout admis enfin à contempler Dieu dans la complète manifestation de son amour, sûr de Dieu dont la bonté ne connaît point de repentir, disons tout en un mot, conquis par la reconnaissance, il se sent saisi du désir de tout faire pour celui qui l'a aimé le premier, et qui s'est donné lui-même pour lui. « Il aime beaucoup parce qu'il lui a été beaucoup parce donné. » Négligera-t-il la loi? Moins que jamais; elle lui deviendra au contraire plus chère et plus sacrée ; seulement il la cultivera dans un autre esprit, comme la loi d'amour d'un père et d'un sauveur ; il reconnaîtra qu'elle est parfaite, plus douce que le miel, et qu'elle restaure l'âme ; il en fera ses délices ; il la pratiquera par devoir sans doute, mais aussi par inclination, et bientôt par instinct ; et plus il la culti-

vera, plus les doux fruits qu'elle porte la lui feront chérir. Il ne sera plus nécessaire de lui dire: Au nom de vos intérêts éternels, au nom des terreurs du jugement, faites ceci et vous vivrez ; car il a été pourvu à ses intérêts éternels, et la sentence qui le condamne a été clouée à la croix ; mais on lui dira : « Marchez dans « les bonnes œuvres pour lesquelles vous avez été créé « en Jésus-Christ ; vous avez été racheté à grand prix : « glorifiez Dieu dans votre corps et dans votre esprit « qui lui appartiennent ; » ou, comme l'Apôtre dans mon texte : « Je vous exhorte, au nom des compassions « de Dieu, à offrir vos corps en sacrifice vivant, saint « et agréable à Dieu, ce qui est votre service raisonce nable. »

Sans doute, mes frères, cette plénitude de confiance n'est pas, au même degré, départie à tous les chrétiens ; et si plusieurs la possèdent dès le premier moment de leur conversion, d'autres n'y parviennent que par une lente et laborieuse progression, et pour d'autres, enfin, il y a, jusqu'au terme, du tremblement dans la joie. Mais veuillez prendre garde à deux observations : d'abord, il est certain que, pour tous ceux à qui le Saint-Esprit a donné de croire à l'œuvre miséricordieuse du Sauveur, Dieu est amour. Ils se savent, ils se sentent aimés ; ils reconnaissent que les desseins de Dieu à leur égard sont salut et paix ; et cette conviction qui fait apparaître à leur âme un autre Dieu que celui que le monde connaît, les pénètre aussi d'autres dispositions que celles du monde ; ils aiment ce Dieu qui les a personnellement et inti:

mement aimés; c'en est assez pour que l'amour devienne le principe de leur vie morale. D'ailleurs, l'Évangile, infatigable à leur déclarer que leurs œuvres ne les sauraient sauver, les rejetant incessamment vers l'idée du salut gratuit, les chasse continuellement vers l'amour divin, et force toutes leurs pensées à se concentrer sur ce grand objet : la miséricorde du Seigneur. Avec ces persuasions, avec cette direction constante de l'esprit, il est impossible que la vie ne devienne pas une vie selon Dieu. Ces chrétiens donc ne font point exception à la maxime que nous avons posée. Mais ce n'est pas tout encore.

La foi sincère est en réalité pleine d'espérance. L'âme qui croit fermement que le sang de la nouvelle alliance a été répandu pour elle, ne peut admettre que celui qui lui a donné de croire lui a fait un don illusoire et vain. Elle ne peut se nier à elle-même la fidélité de Dieu. Et si quelquefois le sentiment ineffaçable de sa propre indignité, la vue de la loi de la chair qui combat clans ses membres contre la loi de l'Esprit, la vue de tant d'infidélités déplorables dans le sein même de l'Église, peuvent pour quelque temps obscurcir son espérance, ces mêmes choses la font recourir avec une ferveur redoublée à celui qui, ne trouvant rien en nous qui nous fût propre, veut et saura mettre en nous tout ce qui plaît à ses yeux. N'exigez pas impérieusement de cette âme chrétienne une triomphante assurance, dont le Seigneur n'a pas fait le privilège de tous les fidèles ; elle ne l'a pas peut-être , mais elle aime, elle a renoncé à mériter, elle n'attend rien

d'elle-même, et tout de son Père ; je vous demande si elle n'est pas dans les termes de l'Évangile ; je vous demande si, lorsqu'elle obéit par amour, sans espoir en soi-même, sans vues mercenaires et sordides, je vous demande si ce principe de moralité chrétienne, dont nous avons essayé d'établir la supériorité, lui est étranger, et si les nuages passagers de son espérance affaiblissent en rien le système que nous avons exposé. Se savoir, se sentir aimé, n'est-ce pas assez ? Le petit enfant endormi sur le sein maternel peut faire de mauvais rêves ; mais qu'il ouvre les yeux, il se voit dans les bras de celle qui l'aime plus qu'elle-même, et il sourit de sa propre frayeur.

Il est vrai que l'Evangile lui-même parle de récompense, de prix, de couronne. 11 n'y a qu'une vérité ; mais la vérité peut avoir deux faces. Il est très vrai que la foi produit l'amour, que l'amour produit l'obéissance, et une obéissance qui ne calcule point ; mais il est vrai aussi que les œuvres d'une telle obéissance sont de bonnes œuvres, que de telles œuvres amènent à leur suite le bonheur comme une conséquence nécessaire , que Dieu n'a voulu, n'a pu vouloir la restauration de l'homme que dans le dessein de le rendre heureux , et que sous ce rapport l'Évangile a pu, au nom de Dieu, parler de récompense et de couronne. Nous trouvons donc ici, dans la même vérité, deux idées, non pas contradictoires, mais corrélatives : la foi donnée gratuitement, et les fruits de la foi récompensés ; le fidèle ne travaillant point pour la récompense, mais Dieu le traitant comme s'il lui devait

quelque chose ; le salut précédant l'obéissance, puisque la croix, moyen de salut, a précédé les œuvres du fidèle, et dans un autre sens, c'est-à-dire dans Tordre des temps, l'obéissance précédant le salut, puisque la pleine jouissance des biens promis au fidèle ne commence pour lui qu'après qu'il a fini son œuvre. Il n'y a donc point contradiction, mais correspondance mutuelle entre les diverses déclarations de l'Évangile ; et tout ce qu'il renferme de passages sur les récompenses du fidèle ne saurait ébranler le grand principe , le principe vital de l'Évangile, savoir : que l'obéissance est le fruit de l'amour, et que la foi au salut gratuit est la seule racine de l'amour. Au reste, qu'avons-nous besoin de secouer toutes ces idées, quand les faits ont un langage si clair? Cherchez parmi les hommes qui font profession de christianisme ceux pour qui le christianisme est réel, vivant, efficace, ceux qui ont pris l'Évangile au sérieux, et qui l'appliquent avec fidélité dans leur vie : puisque leurs œuvres sont manifestes, demandez-leur compte du principe de leurs œuvres ; pas un seul qui ne vous réponde : J'obéis parce que j'aime, j'aime parce que Dieu m'a pardonné.

Mes frères, quand la morale ordinaire, j'entends celle qui repousse le dogme de la médiation, serait en état de produire les mêmes effets, les mêmes œuvres que la morale évangélique, celle-ci n'en aurait pas moins un caractère éclatant de supériorité ; car, ainsi que l'a judicieusement remarqué un écrivain moderne, la vertu, dans l'une, n'est que le moyen, dans l'autre elle est le but. Dans l'une, Dieu est servi comme

moyen de bonheur; dans l'autre, il est adoré pour lui-même. Dans Tune, nous ne pouvons nous dégager de vues mercenaires ; dans l'autre, nous obéissons à une impulsion généreuse et pure. Dans l'une, il y a crainte servile ; dans l'autre, il y a crainte filiale ; ce qui est bien exprimé dans cette parole de saint Paul : « Ayant de telles promesses... achevons notre sancti- « fixation dans la crainte du Seigneur. » Dans l'une, il y a intérêt, par conséquent esclavage ; dans l'autre, tout est amour, c'est-à-dire liberté.

Après ces réflexions, il vous sera facile d'apprécier la critique que nous avons rapportée au commencement de ce discours. Vous pouvez juger si c'est une doctrine immorale que celle qui enseigne que tous nos efforts ne sauraient nous obtenir le salut, et qu'il n'y a rien à faire, je ne dis pas pour y répondre, mais pour le mériter. Vous savez maintenant que cette doctrine est celle de l'amour, et de l'amour en deux sens à la fois : d'un amour de miséricorde de la part de Dieu, d'un amour de reconnaissance de la part de l'homme. Ce n'est pas un marché, c'est une libre alliance entre Dieu qui nous a aimés le premier et nous qui l'aimons à cause de son amour même. Quoi ! le devoir nous est-il moins sacré depuis que nous aimons celui qui nous l'impose? Quoi! la loi nous est-elle moins connue depuis que nous connaissons mieux celui qui nous la donne? Quoi! haïssons-nous moins le péché depuis que son abolition a coûté le sang le plus pur de l'univers! Quoi! nous sentirons-nous moins obligés d'obéir depuis que nous connaissons toute l'immensité

de l'amour du Père? Une doctrine qui double la gravité de tous les devoirs, l'énergie de tous les préceptes, l'instance de tous les motifs, est-elle une doctrine immorale? ou n'est-elle pas plutôt, comme nous l'avons dit en commençant, la meilleure, la seule bonne morale?

Que la grâce de Dieu puisse être tournée en dissolution, nous ne songeons point à le nier. Que cette insulte à la majesté de Dieu, à la majesté de la chanté divine, l'emporte en noirceur sur toutes les autres, c'est ce qu'il faut bien reconnaître ; et il faut bien confesser à cette occasion que la plus grande manifestation de la bonté de Dieu donne lieu à la plus grande manifestation de la méchanceté humaine. Si Dieu avait dû se prescrire de n'employer pour notre bien que des moyens dont il nous fût impossible d'abuser, nous ne serions pas tombés si bas que tout nous le révèle, ou plutôt nous ne serions pas tombés. Les effets que nous avons décrits, nous les avons présentés comme naturels, et sans doute ils le sont, mais non comme assurés en eux-mêmes; la volonté de Dieu, la grâce de son Esprit, est la seule qui les assure. Ainsi donc, oui, plusieurs ont abusé, plusieurs abuseront de la gratuité du salut; mais ils en abuseront à leur perte, et ceux qui en auront usé, en auront usé à leur grand profit. Les seconds auront bien raisonné, bien conclu ; les premiers déplorablement mal ; et, dans tous les cas, ce qui tranche toute difficulté, n'y en eut-il qu'un petit nombre qui eussent à la fois accepté et bien compris la grâce, toujours est-il

que la inorale naturelle n'eût sauvé personne, puisqu'elle ne peut régénérer personne; et toujours est-il que la seule dispensation qui se soit montrée efficace pour sauver, est celle dont nous vous avons rendu compte. Ce qui change le cœur, ce qui fait naître à la véritable vie, ce qui revêt toutes les obligations d'une empreinte sacrée, et transporte à tous les moindres devoirs un caractère de religion ; ce qui seul, enfin, élève la morale jusqu'à la région de l'absolu et de la perfection, c'est cette dispensation , ce n'est, ce ne peut être qu'elle. Combien donc sont loin, infiniment loin de la vérité et de la justice, ceux qui qualifient d'immorale la doctrine que nous exposons.

Cette doctrine, qu'on nous signale au dix-neuvième siècle comme un paradoxe choquant, est la même qu'ont professée tous les vrais adorateurs depuis Jésus-Christ, la morale de saint Paul et de saint Jean, la morale de Fénelon et de Pascal, la morale de Newton et d'Oberlin, la morale chrétienne. On vous parle dans vos temples du salut par la foi, et vous accueillez cette expression : eh bien ! cette morale n'est autre chose que le salut par la foi, ou la guérison de l'âme par la confiance à la divine miséricorde ; et jusqu'où ceci ne fait-il pas remonter cette doctrine? Déjà sous l'ancienne alliance, les fidèles d'entre les Juifs vivaient de cette foi à la miséricorde gratuite du Seigneur : d'une génération remontant à l'autre, vous les verrez tous boire de l'eau du rocher spirituel qui est Christ ; vous voyez Moïse préférer l'opprobre du Christ aux délices de l'Egypte; vous voyez cette divine promesse jeter sa

lueur consolante et pure sur le triste sentier de nos premiers parents sortant des ombrages du paradis. C'est cette morale à laquelle Dieu prépara pendant quatre mille ans l'humanité malade et déchue; c'est cette morale dont la mort du Christ a mis en lumière les majestueux fondements depuis longtemps préparés dans l'ombre ; c'est la morale de l'avenir, c'est la morale de l'humanité, qui n'en peut supporter aucune autre. Oh ! s'il est parmi vous, mes chers auditeurs, quelqu'un que retiennent encore loin de l'Évangile des préjugés pareils à ceux qui nous ont donné la matière de ce discours, qu'il étudie, nous l'en conjurons, ce système de l'Évangile ; et qu'après en avoir admiré la beauté, la convenance et l'harmonie, il se demande si des hommes ont pu l'inventer ; qu'il cherche s'il n'y a pas là mieux qu'un système, s'il n'y a pas là un fait immense et divin, le plus grand de toute l'histoire de l'univers; que la croix devienne pour lui une réalité, Jésus-Christ un sauveur, l'Évangile un message authentique du Père céleste ; et qu'il adopte cette morale de la foi et de l'amour, seule digne de Dieu, seule appropriée à nos besoins, et seule capable de nous régénérer.

Je vous le dis en vérité, que si vous n'êtes changés et si vous ne devenez comme des enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des deux. Matth. XVIII, 3.

Mes chers auditeurs, j'ai cherché dans les discours qui précèdent à rendre le christianisme recommandable à votre raison; j'ai constamment rattaché aux données immuables de la nature la chaîne de mes raisonnements ; j'en ai appelé de vous à vous-mêmes ; je vous ai, en quelque sorte, érigés en un tribunal devant lequel la religion de Jésus-Christ a comparu pour être jugée. Ce que j'ai fait, il m'était, je crois, permis de le faire. Prêcher sera toujours partir d'un point convenu de tous, pour arriver ensemble à un point qui ne l'est pas; avec des hommes convaincus de la vérité du christianisme, on part des déclarations mêmes de l'Évangile ; avec ceux qui ne le sont pas, il faut nécessairement partir d'un point plus éloigné, et ce point ne saurait être que quelqu'une de ces convictions communes à tous nos auditeurs, ou données par la nature, ou acquises par le moyen de l'étude.

Nous n'avons donc aucun regret à la marche que nous avons suivie; mais nous avouons que l'attitude que nous avons été forcé de faire prendre au christianisme, cette attitude, oserons-nous le dire? d'accusé par rapport à vous, de client par rapport à nous, n'est pas celle que nous lui donnerions de préférence; nous n'avons pu non plus méconnaître, et pour vous et pour nous, le danger presque inséparable de cette méthode. En invoquant sans cesse le témoignage de votre raison, nous avions à craindre et d'enorgueillir cette raison même, et de donner nous-même à la révélation chrétienne un faux air de système philosophique et de théorie. Nous avons pu aussi laisser croire à quelques-uns que l'œuvre de la conversion au christianisme s'accomplissait tout entière par ces procédés humains; qu'on ne devenait pas disciple de Jésus-Christ d'une autre manière qu'on devient disciple de Platon ; que dans cette merveilleuse transformation, la raison et la philosophie font tout ; et qu'enfin l'orgueilleux penseur peut faire ce long et important trajet, du monde au christianisme, sans rien perdre en route et sans rien céder;

C'est cette impression que nous chercherons à détruire aujourd'hui, si nous l'avons laissée se former en Vous. Le christianisme, qui nous a vus patiemment débattre ses droits à notre petit tribunal, le christianisme va reprendre dès ce moment l'accent qui lui convient, et dissiper les illusions que vous auriez pu vous faire sur sa position et sur la votre. Avez- vous pensé peutêtre qu'il ne voulait que votre adhésion, et que, trop

content de l'avoir obtenue, il allait vous laisser en repos, comme après une affaire réglée à l'amiable entre vous et lui? Avez-vous pensé qu'en déclarant ses prétentions recevables, en prononçant pour ainsi dire sa sentence d'acquittement, vous avez fait tout ce qu'il peut exiger, et que vos rapports avec lui vont continuer sur ce même pied d'égalité où ils ont paru commencer? Certes, vous seriez grandement trompés. Pour avoir cédé peut-être à l'évidence historique, philosophique et morale dont le christianisme rayonne de toutes parts, il ne faut pas croire que vous soyez convertis ; cette œuvre, à la prendre dans sa vraie nature, n'est pas même commencée ; tout ce que nous avons dit, tout ce que vous avez cru, en est à peine la préface ; vous n'avez pas lu encore une syllabe du livre lui-même. Le chemin du royaume des cieux vous a été indiqué ; mais vous n'êtes pas entrés dans le royaume ; tels que vous êtes naturellement, vous n'y sauriez entrer : « Si « vous n'êtes changés, vous dit le Maître lui-même, « et si vous ne devenez comme des enfants, vous « n'entrerez point dans le royaume des cieux. »

Rappelez-vous la réponse d'Archimède à son disciple le -tyran de Sicile, qu'impatientait la lenteur de sa méthode ou la difficulté de ses théorèmes : « Il n'y « a point de chemin royal pour arriver à la science. » Nous vous le disons, dans notre sujet, avec plus de raison : le christianisme n'offre, ne connaît point,» pour arriver à lui, de route privilégiée. Aussi longtemps, je l'avoue, que vous vous enquérez de la vérité de la révélation chrétienne, la nature de ces recherches préli-

LA NÉCESSITÉ DM DEVENIR ENFANTS. î 81

minaires vous laisse le sentiment de votre indépendance et de votre dignité. Cette partie de la route est large ; il y a de la place pour toutes vos prétentions ; vous pouvez à l'aise vous y élargir et vous y étendre, et l'occuper tout entière du somptueux étalage de votre science. Mais cette route, si large qu'elle soit, aboutit pour vous comme pour tout le monde à une porte si étroite et si basse que, loin d'y pouvoir faire passer avec vous toutes vos magnificences, vous n'y pouvez pénétrer vous-mêmes qu'à la charge de vous rapetisser, et d'échanger, s'il était possible, votre taille d'homme fait contre celle d'un petit enfant. « Si vous n'êtes « changés, et si vous ne devenez semblables à des « enfants , vous n'entrerez point au royaume des « cieux. »

Est-ce à dire qu'à ce moment décisif d'où dépend l'entrée dans le royaume des cieux, l'homme soit appelé à se dessaisir de sa raison, à reconnaître comme nulles et non avenues les connaissances qu'il a acquises ; et cette enfance dont on lui fait une condition d'admission, ne serait-elle autre chose que l'ignorance et la stupidité? Ceux qui pourraient le croire oublieraient que l'Évangile suppose partout le contraire, que la religion chrétienne renferme en elle-même la plus riche source de développement intellectuel ; que , la première , elle a popularisé les plus hautes pensées, que les apôtres n'ont pas craint de dire à des hommes déjà convertis : « Nous vous parlons comme à des per- « sonnes raisonnables ; » et qu'enfin c'est dans l'Évar gile que se trouve cette remarquable antithèse ; « Ne

. « soyez pas des enfants en intelligence, mais soyez « des enfants à l'égard de la malice; et pour ce qui est « de l'intelligence, soyez des hommes faits. » (1 Cor., XIV, 20.)

Homme fait pour la raison, enfant par le cœur, voilà donc ce que doit être le chrétien, voilà avec quelles qualités on entre dans le royaume des cieux. Je vous suppose la première ; avez-vous la seconde?

Tant que vous n'en avez été qu'à examiner, du haut de votre raison, les preuves du christianisme, ses titres, ses témoignages, on vous a permis tout ce qui est permis à des hommes faits; vous n'étiez pas tenus d'être autre chose. Mais lorsque, à la suite de ces recherches indépendantes, votre conviction vous a liés à la doctrine de Christ; lorsque vous avez, par une méthode quelconque, acquis la certitude que Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, desquels chacun de vous peut bien se dire le premier; articulons mieux, quand ce grand penseur, ce génie subtil, ce savant, a reconnu qu'il a été ramassé sur les sentiers du monde comme un orphelin abandonné, sans asile, sans vêtements et sans pain, sans force même pour avancer dans sa route, sans voix pour demander son chemin, lui conviendra-t-il d'affecter les airs d'un être d'importance, et ne devra-t-il pas se donner pour un enfant, se laisser traiter comme tel, devenir tel en réalité?

Qu'est donc, aux yeux de Dieu, celui que le monde honore comme savant? qu' est-il , sinon un ignorant? qu'est-il ce fort entre les hommes, sinon la débi-

lité même? qu'est-il cet intelligent, sinon nn stupide? qu'est-il ce riche, sinon un pauvre? Quand il aurait découvert de nouveaux cieux, ou fondé un empire sur la terre, qu'est-il aux yeux de Dieu qu'un insensé qui a désappris la première des vérités ; incapable d'épeler la première syllabe du nom dont les cieux retentissent et que les anges adorent; hors d'état de remplir, d'aborder même le premier, le plus saint et le plus simple de ses devoirs ; et, parmi toute sa science de la nature, si éloigné de la nature même, qu'il adore ce qu'il devrait mépriser, et qu'il méprise ce qu'il devrait adorer?

Ce qu'est le petit enfant par rapport aux connaissances que cet homme possède, il l'est lui-même par rapport à la connaissance de Dieu ; mais ce qu'a l'enfant, il ne l'a pas : l'enfant a pour toute force le sentiment de sa faiblesse ; pour toute science le sentiment de son ignorance, pour toute sagesse l'instinct qui le porte vers ses protecteurs naturels. L'homme du monde n'a pas cette sagesse ; il veut se lever seul du berceau où gît sa débilité ; il veut chercher lui-même son chemin sur un terrain qu'il ignore ; il repousse la main qui s'offre à le soutenir, et, toujours préoccupé de son rôle d'homme fait, il ne veut pas se souvenir qu'il n'est qu'un enfant.

Cette disposition, qui est naturelle et générale hors des convictions chrétiennes, on la voit très souvent se prolonger chez ceux mêmes dont l'Évangile a soumis la raison. Ils veulent bien, en leur qualité d'hommes faits, signer l'acte de reconnaissance de l'Évangile ;

mais ils ne peuvent se résoudre à devenir enfants, c'est-à-dire à devenir chrétiens. C'est ici que se rencontre la grande pierre d'achoppement que leur sagesse n'avait pas prévue. C'est ici qu'ils s'arrêtent déconcertés, comme si on les eût fait donner dans un piège. Ce n'était pas dans cette perspective qu'ils avaient embrassé le christianisme ; on les a trompés ; on les a menés plus loin qu'ils ne voulaient aller; ils ne reculeront pas, c'est désormais impossible, mais ils n'avanceront pas.

Il faut avancer; il faut mettre son cœur d'accord avec son esprit. Le christianisme n'est pas un système au dehors de nous, c'est une vie au dedans de nous. Le christianisme est un renouvellement de l'âme ; il n'est rien de moins. Un chrétien n'est pas un homme qui a chassé de son esprit une théorie pour faire place à une autre, c'est un pécheur humilié, qui sent qu'il ne subsiste que par miséricorde, qui adore et bénit cette miséricorde , qui se nourrit des promesses de Dieu comme de son unique espérance, qui se dépouille incessamment de lui-même, s'offre tous les jours en sacrifice à son Sauveur et ne vit plus lui-même, mais laisse Christ vivre en lui, et ce qui lui reste à vivre dans la chair, le veut vivre dans la foi au Fils de Dieu qui l'a aimé.

Il serait plus agréable sans doute, et plus flatteur pour l' amour-propre, de se présenter au monde comme un homme qui, entre tous les systèmes, a fait son choix, et qui est prêt à donner témoignage de sa judiciaire en rendant compte des raisons qui l'ont amené

à professer le christianisme comme une religion éminemment rationnelle. Mais il s'agit d'autre chose, à ne considérer que la profession même. Voyez l'enfant; non-seulement il ne rougit pas d'avouer son père, mais il s'en glorifie; il ne vient pas à la pensée de ce jeune être que le père qu'il respecte ne soit pas respectable à tous ; il le place dans son opinion bien au-dessus de tous les hommes ; il lui témoigne respect et obéissance en tous lieux; là même où son père est obligé de prendre une attitude humiliée, il ne s'aperçoit pas que son père n'est pas pour tout le monde ce qu'il est pour lui ; ou s'il s'en aperçoit, il s'en étonne, il s'en afflige et le dit tout haut. Demandez à celui qui n'est encore que philosophe chrétien ces témoignages, ces aveux, cette profession ouverte et naïve ; attendez de lui qu'il déclare sans embarras et sans détour, en tous les lieux également, sa confiance exclusive dans le sang de la nouvelle alliance ; qu'il se fasse, au pied de la croix, humble, petit, misérable ; que, plein de l'amour de son Père, saisi d'admiration pour cette glorieuse bonté, sentant que rien n'est grand ni beau à côté de cette œuvre divine, il donne librement passage aux sentiments de son cœur, et parle de la nouvelle du salut comme d'une nouvelle toujours fraîche, toujours intéressante, à laquelle l'attention doit s'attacher par choix au milieu de toutes les nouvelles... Vous le lui demanderez en vain ; il n'a pas cru qu'il s'agissait de cela; était-ce ainsi qu'on l'entendait? En vérité, vous F étonnez fort.

Un petit enfant a sur les relations de la société des

vues plus philosophiques qu'aucun philosophe. Pour lui, des hommes sont des hommes; l'habit ne leur communique, dans son esprit, aucune qualité nouvelle ; il les aime s'ils sont bons ; il les aime s'ils aiment son père. Le chrétien est enfant à cet égard; il laisse subsister, il accepte les distinctions sociales pour l'usage temporel ; il s'y conforme par sagesse chrétienne, mais son cœur aplanit intérieurement toutes ces distinctions; l'amour chrétien est le grand niveleur. Il ne craint pas de traiter tous les hommes comme frères ; car il voit en eux les enfants de son Père ; et s'il en est vers qui son cœur le porte de préférence, ce sont ceux dont son Père est aimé. Non-seulement les différences de rang n'arrêtent pas son amour ; mais des barrières plus difficiles à franchir, celles qu'élève la différence de culture, d'intelligence et de caractère, il les franchit également. Il a toujours quelque chose à dire au simple, quelque chose à apprendre de l'ignorant, quelque sympathie avec les caractères les plus différents du sien. L'ennui ni le dégoût ne l'accompagnent dans des sociétés aussi disparates. Un grand intérêt commun rapproche les distances des esprits. On se sent tous également savants, également ignorants, également insensés, également sages. Les différences qui subsistent dans une autre sphère ne se laissent pas remarquer ; elles ont, par rapport au dernier but de la vie, trop peu d'importance. Là où le chrétien rencontre un chrétien, il a trouvé un égal. Rien, au contraire, n'est plus étranger au chrétien de système. Pour lien commun avec le chrétien, il lui

faut plus que le christianisme ; il lui faut, sinon l'égalité de rang, du moins l'égalité de culture ; il n'a rien à dire au chrétien sans instruction, il se sent mal à l'aise dans sa compagnie, il la redoute. Il lui faut encore la similitude des vues ; une nuance le dérange ; il ne se met pas au-dessus de l'impression que peut lui faire une opinion peu rationnelle; il ne sait pas faire abstraction des formes pour s'attacher au fond, qui est le christianisme même. Il cherche des égaux et des semblables plutôt qu'il ne cherche des frères.

Un petit enfant ne peut rien par lui-même, mais il attend tout de son père. Il sait qu'il en est aimé et que rien ne lui sera refusé de ce qui lui est nécessaire. Il prie ; la vie du petit enfant est une prière. Que de raisons l'homme n'a-t-il pas de penser et d'agir de même ! Mais prier, dit cet homme sage, prier! voilà qui ne me vient pas naturellement au cœur ; tout ce qu'on peut dire sur la prière, je le sais, je le tiens pour vrai; mais malgré cela je ne me sens pas porté à le faire ; il semble que ce me soit chose étrangère, l'affaire d'un autre; je me paraîtrais singulier en priant, comme si je faisais une chose apprise ou copiée. Avais-je pensé à tout cela en me faisant chrétien?

Un petit enfant croit ce que lui dit son père. C'est son père ; ne sait-il pas tout ce que l'enfant a besoin de savoir, et voudrait-il le tromper? Cet instinct aimable est l'instinct du chrétien. Il sait que son Père a parlé, ce lui est assez ; il ne soumettra pas au contrôle de la sagesse humaine les communications authentiques de la sagesse divine. Après avoir cru que l'Évan-

gile est de Dieu, il croira ce que dit l'Évangile. — Le chrétien de système est poursuivi par l'orgueil de la raison jusque dans l'enceinte aux portes de laquelle elle aurait dû s'arrêter; il veut encore juger, choisir, adapter à son usage, prescrire à Dieu ce que Dieu doit dire, réformer les axiomes de la doctrine révélée, refaire la Bible après l'avoir acceptée. Lui parle-t-on de soumission, lui rappelle-t-on qu'il l'a promise, qu'il faut du moins laisser en paix des mystères dont il a reconnu d'avance l'inviolabilité? sa raison, accoutumée à entrer partout, s'étonne qu'une porte lui soit fermée ; il n'avait pas mesuré la portée de ses engagements ; il en éprouve du dépit ; et, sentant à la fois l'impossibilité de reculer et celle d'avancer, poussé par l'orgueil, retenu par la crainte, il reste immobile et inactif sur la limite précise qui sépare le christianisme et le monde.

Le passage de la connaissance à la possession, de la croyance à la vie, voilà ce qu'a représenté notre Seigneur par l'image, si singulière au premier coup d'œil, du retour de l'âge mûr à l'enfance. Tandis que, dans le monde, le précepteur dit à l'enfant : Allons, conduisez-vous en homme, Jésus-Christ, notre divin précepteur, dit à l'homme : Conduisez-vous en enfant. Soyez par le cœur, dans vos rapports avec Dieu et avec les hommes, ce qu'est un petit enfant pour son père et pour toutes les personnes qui l'entourent. L'enfance du cœur est le trait qui distingue le chrétien de fait du chrétien de théorie. Mais cette enfance du cœur, qu'est-elle autre chose que l'humilité?

Qu'est-ce qui distingue l'enfant de l'homme, si ce n'est une sorte d'humilité naturelle? C'est donc l'humilité qui trace la ligne de démarcation entre le chrétien croyant et le chrétien vivant ; c'est donc l'humilité qui manque au premier, c'est l'humilité qui lui reste à acquérir pour entrer dans le royaume des cieux.

Expliquons-nous bien, mes frères ; ne donnons pas lieu de croire qu'une vertu est plus qu'une autre une condition de salut. Jésus-Christ a seulement voulu nous faire entendre que sa religion est d'une telle nature qu'à moins de consentir à s'humilier on ne peut lui appartenir véritablement. Il eût pu dire également qu'à moins d'aimer on ne peut lui appartenir ; il l'a dit aussi, et ses disciples l'ont répété. Mais l'humilité elle-même est une preuve que l'on aime ; celui qui aime n'a pas de peine à s'humilier ; celui qui ne s'humilie pas n'aime pas. Celui qui a pu voir le Fils de Dieu descendre du ciel en terre, entrer en partage de toutes nos infortunes, se dégrader au rang des malfaiteurs, et boire l'opprobre comme l'eau, pour que lui, pécheur, pût jouir d'une gloire éternelle au sein du Père ; celui qui a vu ces choses, qui les croit , et qui s'imagine encore que le disciple est plus que son maître, et le serviteur plus que son seigneur; celui qui ne peut se résoudre à boire une goutte du calice où Jésus-Christ a bu à longs traits ; celui qui ne peut déposer au pied de la croix ses frivoles prétentions, son indépendance d'esprit, sa confiance en lui-même, sa petite gloire, sa vanité ; celui qui prétend rester sur un trône en présence de

190 LA NÉCESSITÉ DE DEVEMR EKï'AKTS.

Jésus attaché au poteau infâme, celui-là sans doute n'aime pas. Et en retour, celui que tant de dévouement n'a pu toucher, celui qui peut y croire sans l'aimer, celui dont le cœur ne s'est pas laissé prendre à ce piège de la miséricorde, celui-là sans doute ne s'humiliera point. Tour à tour principes l'un de l'autre, l'amour et l'humilité n'existent point séparément dans l'âme ; descendez-y, vous les y trouverez réunis, confondus en un seul sentiment dont les différentes qualités se déploient ensemble par un même mouvement et une même vertu.

Mais si la raison nous dit que l'Évangile est d'une telle nature qu'on ne peut, à moins de devenir enfant, le recevoir en effet et en vérité, la raison ne fait rien de plus ; elle nous abandonne en cette affaire comme en tant d'autres au point où la vraie difficulté commence. La raison n'est la cause efficiente d'aucun des sentiments qui peuvent naître en nous ; tout ce qu'elle peut, c'est de nous conduire en face des faits ; puis elle se retire, et c'est aux faits à nous modifier. C'est ainsi qu'elle nous place en présence du fait de la rédemption, fait qui renferme cette singularité, c'est que, tout propre qu'il paraît par sa nature à toucher notre cœur, il rencontre dans notre cœur même les plus redoutables obstacles. En théorie, nous nous disons que tout, dans ce fait, est combiné de manière à enlever le cœur \ en pratique , il semblerait qu'il n'est propre qu'à le révolter. Aussi F Évangile n'attribue point à nos facultés naturelles la puissance d'y croire et de se l'approprier. « Nul

LA NÉCESSITÉ DE DEVENIR ENfÀtf-TSî 191

« ne peut croire, nous dit-il, que Jésus-Christ est le « Fils de Dieu, sinon par le Saint-Esprit. » Ce qui veut dire sa s doute que nul ne peut, sans le secours du Saint-Esprit, revêtir les dispositions d'un vrai disciple de Jésus-Christ. Nul, pour parler avec notre texte, ne peut entrer dans le royaume des cieux, à moins « d'avoir été changé » et « d'être devenu enfant. »

Ainsi cette transformation en enfants ne vous appartient pas même ; tout ce que vous trouvez en vous, c'est la conviction que, superbes et indépendants de nature, il faut demander à Dieu d'abattre cette hauteur, de vous rabaisser à la mesure des petits enfants, de vous donner leur cœur. Et ce n'est pas vous seulement, savants, hommes de génie, qui avez besoin de le demander ; votre orgueil ne surpasse pas celui des autres hommes autant que vos talents surpassent les leurs. Eux aussi, dans leur médiocrité, sont hauts et fiers, car ils sont hommes ; humbles peut-être et modestes par rapport aux hommes, hauts et fiers par rapport à Dieu. Leur raison n'a pas de moindres prétentions que la vôtre; leur dignité n'est pas moins difficultueuse ; il leur en coûte autant de s'abaisser que s'ils avaient, comme vous, la tête dans les nues. Être enfants, petits enfants, marcher à la lisière, ne pouvoir quitter d'un pas la main qui les dirige, dépendre de sa miséricorde pour leurs besoins de chaque jour, marcher avec les humbles, être vus dans la compagnie des petits, s'égaler aux simples d'esprit ! quel abaissement, quelle honte! Heureux pourtant qui l'aura acceptée cette

honte, et qui s'en sera couvert ! La honte de la terre est la gloire du ciel. Si elle vous répugne encore, nies frères, s'il ne vous plaît pas de devenir enfants avec les enfants de Dieu, comptez que, malgré la sincérité de votre profession, vous n'êtes point encore dans le royaume des cieux; vous êtes sur le seuil d'une porte ouverte à vos regards, mais interdite à vos pas. Il faut demander à Dieu qu'il brise votre orgueil en vous donnant un vif sentiment de votre état de péché, une vue profonde de votre misère, une haine implacable de vous-mêmes tels que le péché vous a faits, une sérieuse conviction de votre danger. Dites-lui de vous terrasser, de vous mettre si bas dans votre propre estime que vous vous trouviez trop heureux de renaître simples enfants sous sa main paternelle. Alors seulement les convictions religieuses que vous avez acquises vous profiteront ; elles ne seront plus pour vous un fardeau, un embarras, une pensée importune qui est de trop partout où vous la traînez ; elles seront la base de votre paix, le fondement de votre bonheur, une vie dans votre vie, une vie dans votre mort, votre espérance dans le temps, votre gloire dans l'éternité ,

Attachez-vous aux choses qui sont en haut et non à celles qui sont sur la terre. Coloss. III, 2.

Ce précepte et une foule de déclarations analogues répandues dans les Ecritures sont un sujet de scandale pour bien des lecteurs. Ils y voient la providence de Dieu contredite par sa parole. C'est Dieu lui-même qui nous a placés sur la terre, et c'est lui qui veut que toutes nos pensées soient dans le ciel. C'est Dieu qui nous a mis, par notre corps, par nos besoins, par nos facultés, dans une relation étroite et nécessaire avec ce monde, et c'est lui qui veut lier notre cœur à l'éternité par des liens indestructibles. C'est lui qui n'admet point de partage, point de transaction, et qui nous propose le choix entre le ciel et la terre comme une option entre la vie et la mort .

Faut-il s'étonner, disent les lecteurs superficiels de l'Évangile, faut-il s'étonner que, pressés entre deux nécessités contradictoires, nous nous décidions, après quelque incertitude, ou à jeter toute notre vie dans

l'avenir, ou à l'engloutir tout entière dans le présent? Si des esprits, frappés de l'instabilité du monde, s'empressent de fuir de dessous les voûtes d'un édifice ruineux, se retirent dans la solitude profonde de leurs pensées, se concentrent dans une seule idée, celle de l'éternité, et renoncent à l'activité de la vie sociale pour vaquer uniquement au soin de leur salut; si d'autres esprits, livrés à la puissance des impressions extérieures, esprits mobiles, actifs, curieux, dominés par l'instinct de la sociabilité et par le charme de vivre, s'engagent, corps et âme, dans le mouvement des affaires humaines, et ne laissent échapper aucune de leurs pensées vers le monde invisible et vers les choses éternelles, nous le demandons encore, faut-il s'en étonner?

Hélas! non, mes frères, il ne faut pas s'en étonner. Il ne faut pas s'étonner de voir la déraison humaine altérer et tordre à son gré les simples doctrines de l'Évangile. Mais, dans le fait, si l'on embrasse l'ensemble de ses instructions, on n'y trouve rien qui conduise, même de loin, à la séparation, au divorce de nos deux vies, à la mutilation de notre double nature. On n'y apprend pas que Dieu, en nous donnant l'Évangile, ait eu pour objet de déchirer violemment notre nature, et de mettre aux prises deux nécessités également impérieuses. On se persuade au contraire, en lisant avec attention ce divin livre, que Dieu a voulu établir dans notre vie une parfaite et inaltérable unité, aire des deux principes dont l'homme se compose un seul être; non point détruire une activité au profit de

LE CHRÉlItiN M LA VIE ACTIVE. 195

l'autre, mais donner à toutes un seul but et à la vie entière une seule signification ; non point tuer l'homme, mais le régénérer.

L'anachorète des anciens temps, le fidèle peu éclairé qui voudrait de nos jours retrouver la vie de l'anachorète, méconnaissent tous deux le dessein de l'Eternel. Si la perfection chrétienne eût exigé la retraite hors de ce monde, Dieu leur eût fait un monde à part, où les nécessités du corps, les préoccupations de l'existence physique et les engagements de la société n'auraient jamais troublé le cours de leurs paisibles contemplations. Dieu ne l'a point fait. Par des liens invincibles il les a attachés au monde des sens et aux relations de la société. Il les a forcés à travailler pour leurs semblables et leurs semblables pour eux; et il n'en a pas moins exigé qu'ils travaillassent à leur salut.

En vérité, mes frères, notre condition serait favorable et notre tâche facile, s'il ne s'agissait que de sortir du monde pour trouver Dieu ! si Dieu ne nous laissait ni respirer la poussière de l'arène ni entendre le bruit du combat ! si nous pouvions triompher sans avoir combattu ! si le bénéfice de la religion consistait, non à surmonter les tentations, mais à n'en rencontrer aucune! s'il nous était permis, pour devenir saints, de cesser d'être hommes! et si nous pouvions jeter loin de nous notre part de « ce noble fardeau du genre « humain, » comme s'exprimait jadis un grand orateur (1).

(i) Voir la l\ole à la lin dudigcours.

Que le monde, dans sa constitution actuelle, ait ses tentations, ses dangers et ses pièges, c'est ce dont il n'est pas permis de douter. Qu'il soit sage de fuir la dissipation, d'éviter même toutes les agitations inutiles, de chercher, autant qu'on le peut, le repos de la vie retirée pour y rafraîchir son âme, et très souvent la retraite du cabinet pour s'y recueillir devant Dieu, ce sont des maximes dont il importe de se pénétrer. La paisible uniformité de la vie pastorale ne dispensait pas Abraham de chercher un lieu propice à la prière sous l'ombre des chênes de Mamré ; et combien de fois, pour élever son âme pure vers son Père et le nôtre, Jésus notre Sauveur se retira sur la montagne ! Mais autant ces précautions sont conformes à la sagesse chrétienne, autant est chimérique l'idée, qu'il ne s'agit pour fuir le monde que d'éviter le contact de la société.

Vaine espérance! dans le fond des déserts et dans la plus muette solitude, nous retrouverions encore le monde. Il n'est pas tout entier dans le tracas des affaires, dans les agitations de la société : il est au fond de notre cœur. Le monde, ce sont nos passions, que la solitude n'éteint pas, auxquelles parfois elle prête de nouvelles forces ; tous les maux et les troubles de la vie ne viennent pas, pour emprunter ici les expressions d'un grand philosophe, « de ne savoir pas rester « dans sa chambre ; » ils viennent de ne pouvoir sortir de sa corruption naturelle : cette corruption nous suit au fond des forêts et des déserts, comme elle nous accompagne dans les rues et dans les places de nos

villes y tandis qu'au sein des affaires les plus compliquées et les plus épineuses, et dans le trouble même des grands emplois, le chrétien trouve dans son cœur une solitude, un monde tranquille, une retraite plus inaccessible que celle de son cabinet, où il vit par son âme lorsque son corps se donne à mille travaux, où il se recueille en paix lorsque sa personne semble se répandre et se dissiper. Maint ermite vit dans le monde; maint homme du monde vit dans la solitude.

Renier les nécessités de notre séjour terrestre, envisager toute l'activité temporelle comme une perdition, c'est faire injure à la sagesse de Dieu qui nous a imposé ces nécessités, ces relations, cette activité. Quoi ! il aurait créé un monde dont le nécessaire effet serait de l'outrager! Quoi! la nature, la société, le travail, institutions de sa providence, seraient autant de choses qu'il aurait maudites ! Le monde, dans la variété de ses aspects et de ses mouvements, ne serait pas, au contraire, un temple dont toutes les parties sont destinées à sa gloire ! Quoi ! l'oisiveté, l'apathie, l'isolement, l'inutilité l'honoreraient seuls! Loin de nous une telle pensée ! ce n'est pas en demeurant immobiles dans les cieux que les astres célèbrent sa grandeur et son pouvoir : c'est en y parcourant à grands pas leurs orbites immenses ; et c'est aussi de notre activité, du libre et vaste déploiement de nos forces que Dieu a voulu tirer sa gloire.

Il y a des dangers dans la vie sociale ! Certes, je le crois : il y en a à faire trembler. Mais Dieu ne l'ignore pas sans doute; ce n'est pas sans doute pour rien

qu'il nous a promis son Esprit de sainteté; ce n'est pas pour rien que Jésus a dit à ses disciples : « Vous au- « rez des afflictions dans le monde ; mais prenez « courage, j'ai vaincu le monde. » Puisqu'il a plu à Dieu de nous placer dans ces relations redoutables, est-il permis de douter que sa grâce pourvoie à des besoins qui sont son ouvrage? Croire le contraire, ce serait révoquer en doute la bonté de Dieu et peut-être aussi sa justice.

Liens de la famille et de la patrie, culture des arts et de l'intelligence, activité industrielle et sociale, vous êtes une condition indispensable de notre existence, Vous êtes le chemin par où il nous faut passer ; mais vous n'êtes point le but lui-même : le but est le ciel. Or, l'erreur est de confondre le chemin avec le terme, et le moyen avec le but. L'erreur est de s'attacher à la terre, qui est le chemin, non au ciel, qui est le but.

Cette distinction est conforme à notre texte. Il ne dit point : Ne vous occupez pas des choses de la terre ; mais : Ne vous affectionnez pas aux choses de la terre. Conduisez-vous comme des voyageurs qui donnent à leurs affaires toute l'attention convenable, mais qui ont hâte de revoir leur patrie. Agissez, mais pour le ciel ; travaillez, mais pour Dieu.

Travaillez pour Dieu, parce que c'est votre vocation primitive et immuable, votre suprême devoir, le premier et le dernier but de votre existence. Hélas! de toutes les idées, la plus insensée est aussi la plus répandue. Gomme si nous existions par nous-mêmes,

LE CHRÉTIEN DANS LA VIE ACTIVE. i99

nous voulons vivre pour nous-mêmes. Créatures dépendantes par tous les points de notre être, nous nous faisons notre propre loi et notre propre objet à nousmêmes! Sacrilèges de tous les jours, nous nous enlevons nous-mêmes à notre Créateur ! Oh ! c'est là que se marque, même dans les âmes d'élite, la profonde et générale déchéance de la famille humaine. Là est le sceau de notre réprobation, que nous ayons oublié pourquoi et pour qui nous fûmes envoyés dans le monde. Tout mal vient de là, et tout péché particulier disparaît dans ce grand et premier péché. Chrétiens, je vous adjure par votre nom même : vivez pour celui qui vous a aimés. Il avait .sur nous des droits infinis comme Créateur ; mais, par un prodige de son amour, il a ajouté l'infini à l'infini. Il a consenti que le sang du juste coulât pour vous; il a livré aux angoisses de la mort celui en qui sa sainteté se réfléchissait comme dans le plus pur miroir ; à la voix suppliante de son Fils, sa colère s'est détournée de vous pour tomber sur ce Fils lui-même : Christ a été fait péché afin que vos péchés fussent oubliés ; et grâces à lui, vous pouvez, créatures dégénérées, flétries, race adultère et déshonorée, vous pouvez rentrer, la joie et la gloire sur le front, dans la maison de votre céleste époux, vous parer de nouveau de son beau nom, et partager avec les anges eux-mêmes des destinées d'honneur et de paix. Après cela, faut-il vous dire : Chrétiens, travaillez pour Dieu, attachez-vous aux choses qui sont en haut? Ah ! si ce nom que vous portez ne vous a pas tout dit, toutes les paroles du monde ne vous diront rien.

200 LE CHRETIEN DANS Lk VIE ACTIVE.

Travaillez pour Dieu, attachez- vous aux choses qui sont en haut, parce qu'une telle activité est la seule qui offre à vos forces un emploi digne d'elles. En restant au point de vue du monde,- quel usage pouvezvous faire de ces forces qui leur soit véritablement proportionné? Quoi que vous fassiez, vous restez toujours en deçà de votre puissance, et un monde entier jeté dans votre âme ne saurait en combler l'abîme. Vous pouvez remplir votre temps, attacher une œuvre à chacune de vos heures ; mais remplir son temps, est-ce remplir la vie? La vie! eh quoi! n'a-t-elle qu'une dimension? n'est-elle qu'une ligne sans largeur, qu'une chaîne où il faut prendre garde seulement de ne point laisser de lacune? Et lorsque chaque heure d'un long âge à été marquée par une occupation ou par une pensée, s'ensuit-il de là qu'on ait vécu ? 0 créatures immortelles, ô créatures de Dieu, la vie est dans l'emploi de toutes vos forces, et vous avez des forces divines ; la vie est dans l'accomplissement de votre destination, et votre destination est le ciel. Ne me dites pas que vous avez vécu, vous qui aviez une âme pour aspirer à l'infini et qui l'avez enchaînée aux objets finis, un cœur pour aimer Dieu et qui ne l'avez pas aimé , une intelligence pour le servir et qui ne l'avez pas servi. Vous avez passé dans la vie à côté de ceux qui vivaient, mais vous n'avez pas vécu. Vivre, mes frères, c'est faire une œuvre qui dure, c'est rassembler autre chose que de vains souvenirs, c'est convertir tout son présent en avenir, c'est préparer sa mort, c'est la faire d'avance triomphante, glorieuse, pleine d'immortalité;

vivre, c'est se conduire sur la terre en citoyen du ciel.

Mais, au terme de sa carrière, être réduit à se dire : J'ai travaillé, et j'ai déjà recueilli toute ma récompense ; pour une œuvre périssable, j'ai reçu du monde un salaire périssable ; le monde a mon travail, et le garde ; j'ai reçu son payement et ne puis le garder, car je m'en vais. Je m'en vais les mains vides, les forces épuisées, l'âme indigente, le cœur altéré; je m'en vais, et je ne sais où je vais. Hélas ! pourquoi ai-je vécu? qu'avais-je affaire de vivre? ai-je vécu véritablement? n'est-ce point un rêve ? Etait-ce donc à me consumer pour néant que mon Créateur m'avait destiné en me donnant la vie ? Ne sentais-je pas en moi quelque chose de plus grand que tout ce que j'ai vu, que tout ce que j'ai éprouvé, que tout ce que j'ai fait ? Mon âme ne m'at-elle pas dit cent fois de prendre mon essor par delà toutes les choses sensibles? Et cependant, qu'ai-je fait que prostituer cette âme aux choses sensibles et à tout ce que ma conscience réveillée appelle aujourd'hui vanité? 0 déception, ô illusions, ô misère, ô vie perdue, ô âme prodiguée, dissipée, avilie en vaines pensées! O passé malheureux sans gage d'avenir!

Je ne vous dis rien des remords qui devraient toujours couronner une vie ainsi perdue, mais qui ne la couronnent pas toujours. Sévère et dernier bienfait, ou prélude et avant-goût de plus grandes amertumes, les remords n'assistent pas toujours, nous le savons, à cette revue solennelle et triste que fait involontairement de sa vie passée le mondain qui s'en va mourir. Suppléez, sur ce dernier et terrible sujet, ce que je ne

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dis point, ce qu'on ne peut dire que faiblement ; représentez-vous l'activité mondaine arrivant, épuisée et haletante, avec la longue chaîne de ses misérables travaux ) au pied du tribunal éternel ; et , pénétrés de l'horreur de ce tableau, vous ne nous laisserez plus dire, mais vous direz vous-mêmes : Travaillons pour Dieu ; attachons-nous aux choses qui sont en haut et non à celles qui sont sur la terre.

Je sais, mes frères, ce que vous pouvez nous dire : On ne saurait soigner convenablement les choses de la terre, si l'on n'y porte un certain intérêt. On ne saurait réussir dans un état sans une certaine inclination pour les choses de cet état, ni dans une étude sans le goût de cette étude, ni dans une carrière quelconque à moins de l'aimer. Croit-on que l'intérêt du ciel puisse tenir lieu de tous ces intérêts? croit-on que le simple sentiment du devoir soit un stimulant suffisant? et ne faut-il pas prévoir, au contraire, que plus on s'attachera aux choses du ciel, moins on aura d'aptitude aux choses de la terre ? Et que devient alors cette conciliation qu'on nous a vantée ?

L'objection, mes frères, a du poids ; et je désire que personne ne s'en dissimule la force. Il est sûr que si nous nous bornions à mettre en présence deux devoirs, celui de s'occuper assidûment des choses terrestres, et celui d'aimer uniquement les choses célestes, nous ne ferions qu'augmenter la difficulté au lieu de la résoudre. Mais, avec un peu d'attention, vous verrez, je l'espère, que l'objection repose sur une erreur. Et en quoi consiste cette erreur? Elle consiste à prendre dans

un sens trop peu spirituel ces mots de l'apôtre : « Les « choses qui sont en haut. » Les choses qui sont en haut, ce ne sont pas précisément les choses d'un autre monde, mais les choses d'une autre sphère que la sphère habituelle de nos pensées; ce ne sont pas les choses audessus de nos têtes, mais celles qui sont au-dessus de nos sentiments naturels. Les choses qui sont en haut sont ici-bas si nous le voulons ; les choses qui sont en haut, ce sont les dispositions d'un cœur renouvelé par l'Esprit d'en haut ; ce sont tous les sentiments, les motifs, les impulsions qui sont propres à une âme régénérée. S'affectionner aux choses qui sont en haut, c'est s'affectionner à Dieu même ; c'est lui subordonner notre vie; c'est chercher et trouver Dieu en toutes choses.

Et qui vous empêchera, mon cher auditeur, de le trouver dans la nature dont vous étudiez les secrets avec tant de persévérance, dans les fonctions que vous remplissez avec tant d'intérêt, dans cet art que vous cultivez avec tant d'ardeur ? Quoi ! Dieu n'est-il pas dans tout ce qui est vrai, beau, grand et utile? n'est-il pas partout, excepté dans le mal ? Tout ce qui est bon n'est-ce pas lui-même ? Et en cultivant les différents domaines de la nature, des arts et de la vie civile, n'est-ce pas de Dieu même que le chrétien s'occupe? et dans chacune des choses qui l'intéressent, n'est-ce pas Dieu même qu'il admire et qu'il aime?

Aimer Dieu, mes chers frères, voilà donc le secret de tout concilier. Voilà le secret de s'occuper avec intérêt des choses de la terre sans cesser d'aimer les choses du ciel. Aimer Dieu, c'est aimer et la vie qu'il

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a faite et la mort qu'il a ordonnée. Aimer Dieu, c'est avoir trouvé le secret de vivre. Qr, maintenant, cœurs partagés, qui avez rêvé un accommodement entre le ciel et la terre, et qu'on voit incessamment tourmentés de craintes et de scrupules, connaissez la cause de votre état : vous craignez Dieu, mais vous ne Paimez pas. La piété sans doute a aussi ses scrupules; mais gardons-nous de confondre les scrupules d'un amour délicat, qui craint de ne pas donner tout à son objet, avec les appréhensions d'un cœur égoïste à qui manquent également deux courages, celui de se donner entièrement à Dieu, et celui de se donner entièrement au monde. « Ceci est-il permis? ceci ne l'est-il pas? Ceci est-il mondain? ceci est-il chrétien? Peut-on voir telle société, former telle entreprise, se livrer à telle étude ? » Gela signifie dans la bouche du fils : Comment ferai-je pour garder tout mon cœur à mon père? mais dans la bouche de l'esclave: .Jusqu'où pourrai-je bien suivre les désirs de mon cœur sans irriter mon maître? Tristes et vaines discussions, dont le principe est aisé à démêler! Qu'est-ce que ce marchandement perpétuel entre l'homme et Dieu? Qu'estce que ce chrétien occupé à faire minutieusement la part de Dieu et la sienne, et tout rempli de la crainte de faire la sienne trop petite? Qu'est-ce que ce fidèle qui prétend se partager en deux, le mondain et le fidèle, comme s'il ne fallait pas de toute nécessité que le mondain fût tout mondain et le fidèle tout fidèle? Qu'est-ce que cet homme qui a deux cœurs, l'un pour le monde, l'autre pour Dieu ? Qu'est-ce que ce dévoue-

ment qui fait ses conditions, qui prend ses réserves, qui stipule ses indemnités ? Oh ! l'amour est un meilleur casuiste. L'amour a bientôt tranché la difficulté. Tout pour Dieu et rien pour moi, voilà sa devise. Tout pour Dieu, pourvu que Dieu soit à moi. Qu'alors il enrichisse ou dépouille ma vie, qu'il étende ou resserre mon activité, qu'il satisfasse mes goûts ou qu'il les contrarie, si j'ai mon Dieu, j'ai tout à la fois. C'est lui que je veux servir, c'est à lui que je veux plaire ; le reste est indifférent.

Si vous aimez Dieu , vous verrez bien d'abord quelles sont les occupations incompatibles avec son service. L'amour de Dieu vous douera d'un sens nouveau, d'un tact sûr et délicat, au moyen duquel vous reconnaîtrez sans peine les œuvres qui lui plaisent et celles dont il détourne les yeux ; car toutes les activités ne sont pas bonnes. C'est le premier effet de l'amour de Dieu : il en a un autre. Il donne à l'âme une plus grande liberté. Il rend légitimes une foule d' œuvres qui ne l'eussent pas été sans lui. Si vous aimez Dieu, vous pouvez entrer dans le mouvement du monde, dans le soin des affaires publiques, dans la culture des sciences et des arts ; car tout cela, vous le faites pour Dieu, pour sa gloire, avec reconnaissance, avec soumission ; tout cela vous mène à Dieu, au lieu de vous en éloigner ; et, je puis le dire, vos courses en apparence les plus aventurées ne vous éloignent jrmais du port. Les fonctions les plus relevées et les offices les plus vils, les grandes entreprises et les plus petits détails, l'œuvre d'une année et l'œuvre d'un

jour, tout a été fait pour le Seigneur ; par conséquent tout est permis, tout est bien. Mais hors de ce point de vue et de cette direction, tout est mal, même ce qui passe le plus généralement pour légitime et louable ; tout est mal , parce que Dieu n'y est pas. Vous pouvez encore être utile, obtenir et mériter l'estime; mais par rapport à Dieu, à vous-mêmes, à l'éternité, vous avez fait une œuvre vaine, ingrate et malheureuse.

Gasuistes mal instruits, dont la délicatesse « coule « le moucheron et avale le chameau, » laissez, laissez des scrupules oiseux qui s'attachent à quelques actions isolées, à quelques détails de votre vie, et mettez une fois en question votre vie tout entière. C'est de son ensemble, de son caractère général, de l'esprit qui l'anime, qu'il importe, avant tout , de vous rendre compte. Ce ne sont pas quelques bonnes œuvres, ce n'est pas une vertu factice, laborieusement étudiée, laborieusement imitée, qui vous qualifiera pour le ciel. Ce n'est pas d'après telle ou telle observance négligée ou pratiquée, d'après telle action permise, défendue ou soi-disant indifférente, que se balanceront les chances de votre éternité. Sans doute que chacune de vos actions a sa valeur morale, son caractère, sa couleur; mais chacune aussi n'est que le produit naturel d'un principe, chacune est bien moins une valeur en soi qu'elle ne représente votre valeur à vous-mêmes. C'est cette valeur intérieure qu'il faut connaître, c'est elle aussi que Dieu connaît, et d 'après laquelle il vous apprécie et vous juge. Et sa mesure, mes frères, la connaissez-vous? Il vous mesure à votre amour pour

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lui. Il s'enquiert d'une seule chose : êtes-vous à lui par le cœur? Or, sa mesure doit être la vôtre ; et dans cette question : Est-ce que j'agis pour Dieu? est-ce que mon désir est de faire sa volonté? doit se renfermer toute votre casuistique.

Regardez donc quel vent souffle dans vos voiles, et vous saurez où vous allez. Demandez-vous compte du sentiment qui domine votre vie, et vous saurez ce qu'elle vaut. Tout le monde est en état de se donner là-dessus une réponse précise; voici d'ailleurs deux épreuves après lesquelles il ne vous restera plus d'incertitude.

Au milieu des occupations et des soins qui vous lient nécessairement à la terre, aimez-vous à vous occuper des choses du ciel ? Avez-vous du goût pour la Parole de Dieu? Vous plaisez- vous à la consulter, à agrandir par son moyen le point de vue de toutes vos affaires, à étendre, pour ainsi dire, par-dessus l'horizon borné de votre vie terrestre, l'horizon infini de l'éternité? Plusieurs, mes frères, lorsque leur regard rapproche involontairement ces deux vues, ne trouvent entre elles aucun rapport, aucune harmonie, mais bien plutôt une sorte de contrariété. L'aspect du ciel et des choses divines les trouble dans leurs travaux ; il les dérange, il les désenchante ; il les chagrine et les oppresse. Ils voudraient n'avoir pas jeté les yeux de ce côté ; car ce qu'ils ont entrevu leur a fait craindre un moment que leur vie , qui leur avait paru jusqu'alors si bien remplie, ne fut en effet remplie que de vanité. Ils évitent dès lors cette vue et ces ré-

flexions; et, pour mettre leurs travaux à l'abri de ce contrôle sévère, ils se plongent tout entiers dans le présent. A mesure que cette v ision des choses divines s'affaiblit et s'efface, ils reprennent bientôt leur première ardeur ; mais ils ne sont actifs et persévérants dans les choses de leur profession qu'à condition de songer le moins possible à leur vocation céleste. Et cependant cette vocation céleste, ils ne prétendent pas y renoncer, ils sont bien aises d'avoir en réserve un point de repos et un asile ; et, pareils à l'enfant prodigue errant dans les chemins du monde, il leur plaît de penser de loin en loin à la maison de leur père, mais il ne leur plaît pas d'y habiter. Il leur plaît de croire; ils craindraient de perdre leur conviction religieuse, mais ils craindraient encore plus de la voir devenir trop forte ; ils redoutent ces moments imprévus, ménagés par Dieu même, où la vérité de la religion apparaît soudainement toute rayonnante d'évidence et toute puissante de réalité. Ils craignent cette tyrannie d'une foi vive qui bouleverserait leur vie, déconcerterait leurs plans, donnerait un autre cours à leur activité, et détruirait la position qu'ils se sont donnée dans le monde. Effrayés de cet éclair, ils se hâtent de fermer les yeux, et par une contradiction étrange ils craignent tout ensemble et l'incrédulité et la foi. Mes frères, ces gens travaillent-ils pour la terre ou travaillent-ils pour le ciel?

J'ai parlé d'une autre pierre de touche. C'est la pensée de la mort. Quelqu'un est-il en doute sur la légitimité de ses efforls, sur l'emploi de sa vie : qu'il se

mette en présence de la mort. Que d'an œil ferme il considère sa dernière heure, cette heure où, comme on l'a dit avec raison, « il ne nous reste plus rien « que ce que nous avons donné. » Que, pour un moment, il n'appartienne plus à la terre ; qu'il se couche sur son lit funèbre ; qu'il prête l'oreille à cet avertissement solennel : « Fils des hommes, retournez ; ren- « dez compte de votre administration. » Qu'il se dise que, dans quelques heures, couché sous la terre, il sera aussi étranger à ce qui se passe six pieds audessus de lui que s'il n'eût jamais fait partie du nombre des vivants. Qu'il voie s'évanouir et s'éteindre et l'éclat de la renommée et la puissance du crédit, et l'influence personnelle, et ses biens, et son nomy et son souvenir ; et que, procédant à son dernier inventaire, il fasse le compte de ce qui lui reste, c'est-à-dire, je le répète, de ce qu'il a donné. Eh bien ! cette activité, ces travaux, ces services, cette fortune ou cette pauvreté, comme on le voudra, a-t-il donné à Dieu tout cela ? a-t-il fait des œuvres qui puissent le suivre ? Peut-il bien emporter avec lui dans l'autre monde et déposer aux pieds de son Maître tous ses travaux, toutes ses études, toute sa vie? Est-ce pour Dieu qu'il a exercé un état, rempli une charge, cultivé son esprit, augmenté sa fortune? Sa vie est-elle de ce côté ou de l'autre; apparente dans le monde ou « cachée « avec Christ en Dieu? » Va-t-il se séparer de tout ou va-t-il tout retrouver ? Va-t-il mourir ou va-t-il vivre ? Si, en présence de cette grave pensée de la mort, il ne sent point sa vie passée comme un fardeau qui

le gêne, mais comme une richesse qui le sert ; si la pensée de l'activité qu'il va interrompre lui inspire non du regret, mais des espérances, alors cette activité est bonne ; il peut s'y livrer sans crainte : car en s' occupant des choses de la terre, il travaille pour celles du ciel.

Voilà, mes frères, ce que nous voudrions graver dans l'esprit de vous tous et dans le nôtre. Il n'y a point de plus importante vérité. Infailliblement il viendra un moment où elle nous semblera évidente ; mais il faudrait devancer ce moment ; car la même vérité, salutaire aujourd'hui, peut être accablante demain. Salutaire pendant que la vie nous appartient encore, elle est accablante quand la vie va nous quitter. Si donc notre vie a besoin d'être réformée, réformons-la ; c'est-à-dire réformons notre cœur ; car « c'est du cœur que procèdent les sources de la « vie. »

Réformons notre cœur! Quelle parole, mes frères! Ah ! quand on entendra du sein de leur tombeau les morts s'écrier : Vivons, il sera permis aux hommes pécheurs de s'écrier aussi : Réformons notre cœur. Aimer le Seigneur par-dessus toutes choses , n'aimer aucune chose que selon le Seigneur, soumettre toute notre vie à un seul principe et notre conduite à une seule impulsion, est-ce bien là, mes frères, l'effet d'un simple acte de notre volonté? Consultons là-dessus notre propre expérience : elle nous déclare notre profonde incapacité à déplacer nous-mêmes le centre de notre vie ; consultons l'expérience des fidèles : elle

nous apprend que c'est dans la foi au Sauveur crucifié et glorifié qu'ils en ont trouvé la force ; consultons F Evangile : il nous enseigne que, dans cette grande œuvre , « c'est Dieu qui produit en nous le vouloir et « l'exécution selon son bon plaisir. » Ne cherchons pas à nous faire illusion; ne vantons pas quelques réformes extérieures dont nous nous sommes trouvés capables : la réforme des habitudes n'est rien sans la réforme du cœur. Reconnaissons franchement notre faiblesse ; demandons, sollicitons^ prions sans relâche, jusqu'à ce que le secours vienne, jusqu'à ce que « no- « tre cœur soit tout entier où est notre trésor ; » jusqu'à ce que nous soyons un de pensée et d'affection avec Jésus, qui n'eut qu'un but clans sa vie : le service et la gloire du Père qui l'avait envoyé. Que le Seigneur répande, à cet effet, sur nous tous son esprit de prière et de supplication !

Note relative à la page 193.

Il y a eu dans l'antiquité un peuple célèbre (celui de Sparte) dont une partie était parvenue à subjuguer l'autre, et à lui faire accepter les lois les plus dures. Les vaincus et les vainqueurs continuèrent d'habiter le même sol et de former, si l'on veut, un seul peuple ; mais la différence de leur position respective se montrait par la différence de leurs occupations. Les vainqueurs s'étaient proposé de parvenir, comme peuple , à une perfection idéale et sans exemple. En conséquence, les exercices militaires, la régularité la plus sévère, les privations les plus dures devinrent le fond de leur

vie ; il n'était permis à aucun des membres de cette association de sortir des bornes de la république, ni à aucun étranger de pénétrer sur ce territoire sacré ; on eût dit un monastère guerrier soumis à la plus dure des règles. Mais comme, au milieu de toute cette sublime discipline, il fallait vivre pourtant, la race vaincue fut chargée d'y pourvoir; c'est à elle qu'on imposa la tâche vulgaire, mais indispensable, de cultiver la terre, d'exercer des métiers, en un mot de fournir à toutes les nécessités matérielles que les esprits même les plus élevés ne peuvent s'empêcher de sentir. Ainsi, d'un côté le perfectionnement, de l'autre le travail; d'un côté la vie intellectuelle et morale, de l'autre la vie matérielle et les •occupations mécaniques ; d'un côté la politique devenue une espèce de religion, de l'autre l'industrie sans la liberté et presque sans la pensée : telle était l'organisation de ce peuple étrange. Cet état de choses est une faible image, mais une image pourtant du système que nous combattons. En effet, ce système partage aussi l'humanité en deux classes, en deux peuples : les uns qui se sauvent en se soustrayant aux charges de la société, les autres qui se damnent en s'y soumettant; les uns poursuivant la nourriture permanente en vie éternelle, les autres se consumant pour la nourriture qui périt ; et enfin, ce qui n'est pas seulement étrange, mais odieux, les uns travaillant aux dépens de leur salut pour que les autres puissent en repos faire leur salut ; car enfin il en est ainsi. Quelque spirituel qu'on soit, on a un corps, on a des intérêts, on a une famille. On a besoin des produits de la nature pour se nourrir, des produits des arts pour se vêtir, des lois pour vivre en paix, de la force publique pour être protégé; et tous ces besoins, en les réduisant même au strict nécessaire, supposent un développement de connaissances, une masse d'études dont il est difficile au premier coup d'œil de se faire une idée. La possession de telle denrée grossière et de première nécessité, qui rend presque impossible le retour de la famine, se rattache, sans qu'on s'en doute, aux

plus hautes spéculations de la science et aux inventions les plus ingénieuses des arts. En sorte, qu'à moins qu'il ne soit possible de vivre sans nourriture, sans vêtements et sans lois, il faut de toute nécessité, dans le système dont il est question, qu'une partie du genre humain se damne pour assurer l'existence de celle qui se sauve.

force pas à se réduire à une ambition plus basse, ou qu'un profond abrutissement n'a pas rendu insensible à l'opinion de ses semblables. Ce n'est pas que nous n'ayons déjà en nous-mêmes un juge très bienveillant de nos qualités et de notre conduite ; mais ce juge ne nous suffit pas. Il semble qu'invinciblement repoussés vers le sentiment de notre néant, craignant de nous surprendre un jour à nous méconnaître nous-mêmes, nous ayons besoin d'appeler les autres hommes au secours de notre amour-propre et de tirer d'eux un supplément de vie que nous ne trouvons pas en nous. Et il est si vrai, mes frères, que cette recherche tient à un sentiment de notre faiblesse, que de tous les hommes celui qui paraîtrait le plus orgueilleux serait l'homme à qui, sur ce point, sa propre opinion suffirait.

Ne vous y trompez donc pas : riches ou pauvres, grands ou petits, nous aimons tous la gloire. Ce besoin de l'estime des autres nous suit comme notre ombre ; il se glisse partout avec nous ; chassé sous une forme, il se reproduit sous une autre ; de retraite en retraite, de recoins en recoins, il poursuit avec acharnement l'humilité, sa timide ennemie. Croit-elle enfin s'en être débarrassée, elle lève les yeux et le voit devant elle. L'amour de la gloire sait retrouver une place jusque dans les aveux mortifiants de la pénitence, jusque dans les larmes du repentir ; il anime secrètement la voix du moraliste qui tonne contre la gloire ; hélas ! et quelquefois il accompagne dans la chaire le prédicateur qui la condamne.

Nous ne pouvons pas nier que, dans une certaine mesure, l'estime d'autrui ne soit un besoin réel de chaque individu. Premièrement, la privation de cette estime entraînerait pour nous la privation de la plupart des avantages attachés à l'état social; ce qu'est le crédit pour un négociant, la bonne réputation l'est au même degré pour tout membre de la société. En second lieu, sans un peu de bienveillance mutuelle, la société ne serait pas supportable, et la bienveillance est inséparablement attachée à l'estime. Enfin, la confiance publique est, dans beaucoup de cas, la première condition du bien que nous désirons faire; le refus de cette confiance paralyserait nos meilleures intentions ; il faut donc l'obtenir et la conserver. Toutes ces choses expliquent et justifient le sentiment naturel qui nous fait placer la bonne réputation au nombre et même au premier rang des biens temporels. Elle a droit, sous ces différents rapports, aux mêmes soins que nous donnons à notre santé ; elle a droit à des soins d'autant plus assidus, qu'elle n'est pas notre bien seulement, mais celui de notre famille. Je vais même plus loin : je reconnais qu'en dehors du christianisme l'amour de l'estime est une des meilleures choses qui se puissent rencontrer dans l'homme déchu ; elle est, dans l'absence du digne objet de nos hommages, un hommage indirect aux idées morales dont la société n'a pu encore se dessaisir, et le meilleur des éléments de sociabilité qui tiennent les hommes unis entre eux. Mais combien, de ce soin nécessaire d'un bien temporel, dont nous devons rendre

grâces à Dieu comme de tous les autres, diffère cette recherche de la gloire, en qui nous voyons saillir deux caractères bien prononcés : le premier, de faire de l'estime des hommes la règle de nos actions ; le second, de chercher, au delà de la bonne réputation, les éloges, le bruit et la célébrité ! Voilà ce qui est condamné dans notre texte : les éloges des hommes donnés pour but à nos actions, leur approbation préférée à celle de Dieu, la gloire qui vient des hommes ambitionnée, celle qui vient de Dieu négligée.

Remarquez bien, mes frères, que mon texte ne dit pas seulement : « Vous aimez à recevoir la gloire les «uns des autres ; » il ajoute encore : « Vous ne recher- « chez point la gloire qui vient de Dieu seul. » La gloire qui vient de Dieu seul est donc une chose à rechercher. Ces paroles de Jésus-Christ servent de complément à celles qu'il prononça dans une autre occasion : « Il n'y a personne qui ait quitté maison, ou frère, ou « sœur, ou père, ou mère, ou enfants, ou des terres, « pour l'amour de moi et de l'Évangile, qui n'en reçoive « dès à présent cent fois autant. » (Marc, X, 29, 30.) Pareillement, il n'y a personne qui ait renoncé, pour l'amour de Jésus-Christ, à la gloire humaine, qui n'en reçoive cent fois autant de celui qui a commandé ce sacrifice. Il n'y a donc, dans le règne de Dieu, aucun sacrifice sans compensation, et les compensations de Dieu sont infinies. Il n'y a donc, dans notre âme, aucun besoin que Dieu ne satisfasse, mais à sa manière, c'est-à-dire en nous donnant, au lieu de l'aliment grossier que recherche notre faim trompée, un aliment

épuré qu'elle ne connaissait pas. Nous sommes nés pour la gloire : eh bien ! il nous invite à la rechercher. La même invitation est abondamment reproduite dans l'Évangile ; la gloire nous y est représentée comme un objet digne de notre poursuite, comme la récompense finale de nos travaux, comme le prix du sang de Jésus-Christ; les bénédictions du ciel sont offertes «à « ceux qui , persévérant dans les bonnes œuvres , « cherchent l'honneur, la gloire et l'immortalité. »

Ici, ce n'est plus l'homme qui loue l'homme; ce n'est plus la misère flattant la misère : c'est l'âme humaine se rassasiant de la vraie gloire dans le sein du Dieu de gloire ; c'est le chrétien attendant et obtenant de la bouche du seul témoin dont il a cherché les regards ces nobles et douces paroles : « Cela va bien, « bon serviteur ; tu as été fidèle en peu de choses : je « t'établirai sur beaucoup. » C'est cette gloire qu'il faut désirer, cette gloire qui doit être le but de la vie, cette gloire dont on ne peut se passer sans crime; c'est la gloire qui vient de Dieu seul.

Mais quant à la gloire humaine, Jésus-Christ est si éloigné d'en autoriser la recherche, qu'il la déclare incompatible avec la foi chrétienne. « Comment pour- « riez-vous croire, dit-il, vu que vous aimez à recevoir « la gloire les uns des autres, et que vous ne recher- « chez point la gloire qui vient de Dieu seul ? »

Et voilà, en effet, un des principaux écueils de la foi chrétienne : l'amour de la gloire qui vient des hommes. On a plus facilement et plus tôt vaincu tous les autres obstacles que celui-là. Quand l'âme troublée

par le sentiment de ses péchés et soucieuse de son avenir se tourne du côté de la religion, elle rencontre en son chemin de nombreux ennemis de son salut. L'orgueilleuse raison est là qui lui oppose l'obscurité des dogmes chrétiens, et l'invite à rejeter ce qui ne se peut comprendre; l'indolence la détourne de la conquête d'un royaume qui «veut être forcé,» et que «les « violents seuls emportent ; » la sensualité lui fait peur d'une vie austère et chaste ; mais quand tous ces conseillers perfides ont été successivement écartés, plus dangereuse encore, plus sûre d'être écoutée, la gloire humaine se présente.

Sans doute, mes frères, que si croire était seulement reconnaître pour vrais certains faits, certains dogmes de l'Évangile, si la foi n'était qu'un acte de l'esprit où le cœur n'a point de part, on ne verrait pas bien comment le désir de la gloire humaine peut empêcher de croire. Mais croire en Jésus-Christ est autre chose : c'est l'accepter, le vouloir, l'embrasser avec tous les caractères qui lui sont attribués dans l'Évangile; c'est lui soumettre son cœur, sa volonté, sa vie; c'est devenir le sujet, l'esclave de ce divin maître. Or, il y a telle disposition d'âme où, l'esprit étant subjugué, le cœur est encore indécis ou rebelle. On voudrait croire, et l'on ne peut; ou plutôt l'on croit et l'on ne croit pas. On est bien, quant à la conviction, dans les termes exacts de l'Évangile, mais on n'est pas dans l'Évangile. On le possède comme un trésor dont on n'a pas la clef, où l'on ne puise pas, dont on ne vit pas. « On a le nom de vivre et l'on est mort. »

Je crois important, mes frères, d'insister sur cet état singulier de l'âme, parce qu'il est fréquent et peu observé. D'incrédules proprement dits, qui se rendent compte de leur incrédulité, il n'y en a peut-être pas beaucoup parmi nous ; mais il y a parmi nous beaucoup de personnes dont l'esprit croit et dont le cœur est incrédule. Étonnés eux-mêmes de la discordance qu'ils observent entre leurs opinions et leurs sentiments, ils en cherchent la cause et ne la peuvent concevoir. S'ils la cherchaient bien, mes frères, ils la trouveraient dans la conservation illicite, dans le ménagement coupable d'une idole qu'ils n'ont pas eu le courage de sacrifier. C'est à l'ordinaire un penchant malheureux qui frappe leur christianisme de paralysie et de stérilité; c'est un interdit, obstinément gardé dans leur tente , et qui y fait reposer la malédiction; voilà le secret de tant de demi-conversions, de tant de christianismes manqués ; voilà expliqué le sort de ces hommes qui, selon l'expression remarquable d'un apôtre, « apprennent sans cesse sans parvenir « jamais à la connaissance de la vérité. » On dit que, sur le point de lancer à la mer un puissant navire, lorsque tout est prêt, lorsque le dernier coup de hache a fait tomber le dernier pilotis, on a vu souvent avec surprise le majestueux bâtiment demeurer immobile sur sa base glissante ; l'œil curieux cherche partout la cause mystérieuse de cette immobilité, et ce n'est que longtemps après qu'on découvre sous sa carène un simple caillou qui résiste à toute la puissance du navire colossal. Vous donc à qui échappe le secret de vos

lenteurs et de vos irrésolutions sur le chemin de la vérité , cherchez bien, et dans quelque cachette ignorée de l'âme vous apercevrez quelque penchant favori, quelque habitude invétérée, quelque passion qui a honte de paraître, mais qui, de sa retraite obscure, s'oppose à l'élan généreux qui vous porte vers le Seigneur.

Appliquons cette observation générale à la gloire humaine, et saisissons une vérité qui se présente à l'entrée même du sujet. La loi morale est une loi de perfection, c'est ce dont tout le monde convient sans difficulté ; or, pour que la recherche de la gloire ne contredise pas en nous l'observation de cette loi, il faut que l'être de qui nous attendons la gloire soit parfai d'inclination, de principe et de fait. S'il ne l'est point, non-seulement il n'exigera pas de nous la perfection en retour ou en gage de son approbation ; il ne mettra pas à si haut prix, vous pouvez le croire, son admiration et ses éloges : mais il y a plus, il souffrira difficilement d'être surpassé ; la perfection, la seule tendance à la perfection, offusquera ses yeux jaloux; il niera la nécessité de cette tendance, ou bien il en niera la sincérité dans votre cœur ; il travestira vos intentions ; il appellera le bien mal, et la candeur hypocrisie. Ce que je dis là, je ne le dis pas de tel ou tel individu, ni même d'aucun en particulier \ il serait absurde de prétendre qu'un homme ne puisse consentir à trouver son supérieur dans un autre homme ; l'admiration, l'enthousiasme, renferment tacitement l'aveu d'une infériorité. Je parle du monde en général, de ses ten-

dances, de ses maximes ; je mets sa morale en face de la loi de perfection, et je vois quelle en est séparée par un abîme ; je reconnais que, dans tous les temps, la tendance à la perfection a coûté à ceux qui l'ont franchement avouée le repos, ou la fortune, ou l'honneur, ou même la vie ; et j'en conclus que celui qui voudra la gloire qui vient du monde devra s'abaisser à la mesure du monde, en épouser les maximes, se garder au moins d'en professer, je ne dis pas d'opposées, mais seulement de plus hautes.

Gomme il ne faut point laisser d'équivoque dans ce sujet, répondons à ceux qui allégueraient l'enthousiasme universel excité par des actions généreuses, les acclamations spontanées qui saluent l'apparition d'un grand caractère, que rien, dans des faits pareils, ne contredit ce que nous avons avancé. Que l'homme n'ait pas perdu la faculté d'admirer le beau moral; que la poésie de la vertu ait pour lui du charme ; que ces vifs éclairs l'éblouissent ; que, jusque dans la personne d'un adversaire ou d'un ennemi, certains traits de véracité, de fidélité, d'abnégation, de miséricorde, s'emparent irrésistiblement de son cœur : qui peut, mes frères, et qui voudrait le nier? Mais j'ai parlé de la loi ; de la loi qui embrasse toutes ces choses, mais qui les enferme sous la notion de l'obéissance ; de la loi qui est à ces manifestations éparses ce que la lumière est à l'éclair ; de la loi accomplie, mais non absorbée par l'amour ; de la loi, système dans lequel l'homme ne relève pas de lui-même, ne se choisit pas ses vertus, ne consulte pas sa nature, ne prend pas ses

impressions pour guida, n'aboutit point à soi, mais clans lequel il se subordonne à la règle, s'efface devant la règle, conserve dans la liberté de l'amour toute la soumission de la crainte, et dans une fidélité intelligente tout le scrupule de l'obéissance aveugle. La perfection est là et n'est point ailleurs ; elle ne se trouverait pas même dans la pratique de toutes les vertus, si toutes ces vertus n'étaient rassemblées en un faisceau sous le lien de l'obéissance. Or, cette loi est-elle celle du monde? Le monde l'impose-t-il ? Le monde Pa-t-il acceptée ? Le monde la peut-il supporter? Et s'il n'est dans sa nature ni de l'accepter, ni de la supporter, réserve-t-il ses suffrages, ses applaudissements à ceux qui en ont fait leur loi ?

Et il ne s'agit pas de savoir si, dans le fond de la conscience humaine, cette vertu parfaite dans son principe ne reçoit pas peut-être un silencieux hommage ; si, intérieurement, et pour ainsi dire à leur insu, bien des gens ne décernent pas le premier rang à cette vertu qui ne sait qu'obéir et veut obéir toujours. Je le crois, mes frères; mais où vont les applaudissements du monde? A qui prépare -t- il des couronnes? A qui élève-t-il des trônes? Et, pour présenter la même question sous une autre face, si quelqu'un de ces serviteurs de la loi parfaite obtient les hommages du monde, à quel titre les obtient-il? A quelle partie de son être et de sa vie sont-ils adressés? N'est-ce pas à ce qui peut s'isoler, se détacher du principe fondamental de sa conduite? N'est-ce pas, en lui, l'homme naturel qu'on prétend admirer? L'homme surnaturel,

l'homme nouveau, l'homme de Dieu et de la loi, a-t-il aucune part à ces hommages? Vous le savez aussi bien que moi; vous reconnaîtrez sans peine qu'ici l'exception confirme la règle ; et vous conclurez que, pour s'assurer la gloire qui vient des hommes, il faut se prêter à leurs maximes, se proportionner à leur taille; qu'il n'est pas permis de surpasser, c'est-àdire, d'humilier ceux de qui l'on attend la gloire, et, réciproquement, que, pour être parfait, il faut absolument rechercher les regards et ambitionner l'approbation d'un être parfait.

Maintenant, passons de cette idée générale de la loi parfaite aux doctrines particulières, aux faits de l'Évangile.

Comment croirait en Jésus d'une foi réelle et efficace l'âme qui préfère à la gloire qui vient de Dieu seul la gloire qui vient des hommes? Elle a été contrainte de reconnaître Jésus pour le Fils de Dieu ; mais le monde lui refuse ce titre auguste ; le monde, depuis l'apparition de ce divin chef de l'humanité, a versé à pleines mains l'opprobre et le ridicule sur les adorateurs de Jésus. L'adhésion extérieure et de forme a été permise en considération des circonstances ; mais la foi sérieuse et conséquente a presque toujours exposé à la dérision. Est-il si facile à celui qui met du prix à l'opinion des hommes de confesser ce Dieu encore conspué, encore flagellé comme au Prétoire, encore crucifié comme en Golgotha ! Et ne faut-il pas, pour rester prosterné à ses pieds, avoir dit adieu tout de bon à l'estime et à l'approbation de cette foule qui le repousse?

« Celui qui dit qu'il croit en Jésus-Christ doit vivre « comme Jésus-Christ a vécu. » Or, comment a-t-il vécu, je vous le demande? D'une manière si différente des idées reçues, qu'on peut dire que sa religion est justement l'opposé de la religion du monde. Car le monde a sa religion , où toutes les passions de la chair sont érigées en divinités. Ici l'orgueil : et il s'agit de suivre les traces de celui qui fut « doux et humble de « cœur. » Ici la sensualité : et il faut se régler en esprit sur celui qui « n'eut pas un lieu où reposer sa tête. » Ici l'indépendance : et il faut ressembler à celui qui « vint sur la terre pour servir et non pour être servi. » Ici l'égoïsme : et il faut revêtir les dispositions de celui qui « donna sa vie pour ses amis. » En un mot, il faut embrasser une vie dont certaines vertus plaisent au monde parce qu'elles le servent, mais dont l'ensemble le blesse et le condamne. Comment fera toutes ces choses celui qui tient à l'approbation du monde?

Comment, par exemple, usera-t-il d'une franchise chrétienne, celui qui a peur que cette franchise ne passe pour de la présomption et de l'arrogance? Comment réglera-t-il sa vie et ses mœurs sur la simplicité évangélique, celui qui craint de s'entendre taxer de parcimonie et de petitesse? Comment persévérera-t-il dans les exercices de la dévotion chrétienne, celui qui craint de voir tomber sur sa famille et sur lui quelqu'une de ces épithètes insultantes que l'ignorance et l'envie prodiguent à la piété? Mille considérations de ce genre forment autour de lui comme un réseau qui

l'enserre et le captive. A chaque pas qu'il veut faire, il est retenu par quelque peur nouvelle; chagrin, il mesure de la place qu'il n'ose quitter la carrière qu'il devrait parcourir ; au milieu d'élans sans cesse réprimés et de repentirs qui usent l'âme, il achève une vie incertaine et décolorée, et il arrive au tombeau sans avoir connu la liberté joyeuse de la foi.

Mais quand même, en suivant l'attrait de la gloire humaine, on ne risquerait pas de s'écarter du sentier de la vertu, cette recherche , mes frères, n'en serait pas moins incompatible avec l'esprit de l'Évangile. En effet, d'après l'Évangile, il y a une seule règle de notre conduite, la volonté de Dieu ; une seule gloire à rechercher, la gloire qui vient de Dieu : or, soit que nous préférions à cette gloire la gloire qui vient des hommes, soit que nous nous contentions de les associer, nous attentons aux droits éternels de Dieu fortement établis dans l'Évangile, en élevant insolemment le tribunal des hommes à côté ou au-dessus de son tribunal.

Le Dieu de l'Évangile, mes frères, est un Dieu jaloux ; ce Dieu jaloux ne souffre point de partage ni dans l'adoration, ni dans l'obéissance. Chercher ailleurs qu'en lui notre loi, c'est renier notre législateur; chercher ailleurs qu'en lui notre gloire, c'est renier notre rémunérateur. Et certes! comme il doit se tenir honoré des rivaux que nous lui donnons î Des vers de terre, des créatures d'un jour, de pauvres pécheurs, égalés dans notre estime, mêlés dans nos hommages au Seigneur éternel, roi de l'immensité, souverain maître des cœurs, source adorable de sainteté ! Le ju-

gement chancelant d'une intelligence débile préféré au jugement infaillible du Dieu de vérité! La gloire demandée à l'opprobre, et l'opprobre jeté sur la gloire ! Car il n'y a pas d'égalité; on n'égale pas la créature au Créateur : on la met au-dessus ; dès le moment où la seule idée de comparaison est conçue, l'outrage est consommé, le Créateur est ravalé au-dessous de la créature; parce que, dans un rapprochement pareil, partager c'est exclure, hésiter c'est choisir.

Et qui pourrait imaginer encore à quelle gloire nous immolons les droits de notre Créateur ! Si c'était à une éclatante illustration, aux suffrages de tout un peuple et de tout un siècle, nous n'en serions pas moins coupables; cependant on nous concevrait. Mais nous n'allons pas chercher si haut des prétextes d'outrager Dieu! C'est au contraire tout bas, dans la poussière, que nous allons mendier des hommages. C'est à la langue médisante d'un voisin, au sourire flatteur d'un bel esprit, à la familiarité d'un grand de la terre, c'est à la peur d'un petit ridicule, à de prétendues convenances sociales , à une mode passagère , au plaisir de faire un peu de bruit dans le cercle de nos connaissances, que nous livrons de gaieté de cœur l'honneur du gouvernement de Dieu et le respect de son nom! Voilà la gloire humaine que nous préférons à la gloire de Dieu! Certes, mes frères, il serait difficile de s'étendre sur ce sujet sans entrer peu à peu dans un profond mépris de nous-mêmes.

Concluons, mes frères : la recherche de la gloire humaine empêchant de croire en Jésus-Christ, ou, ce qui

est la même chose, d'appliquer sa foi, est incompatible avec le christianisme.

Il n'y a qu'une approbation qu'on puisse chercher sans danger : c'est, dans le ciel, celle de Dieu; sur la terre, celle de ses saints. Et encore ne faut-il chercher celle-ci que comme une manifestation de celle-là. En général, les réprimandes des justes valent mieux que leurs louanges. N'oublions pas ces belles paroles de David : « Que le juste me frappe, ce me sera une « faveur, et qu'il me reprenne, ce me sera un baume « excellent; » (Psaume CXLI.) il n'a pas ainsi parlé des louanges du juste.

Et qu'on ne nous oppose pas des passages tels que ceux-ci : « Que toutes les choses où il y a quelque « bonne réputation occupent vos pensées. » (Philippiens, IV, 8 . ) « Ayez soin de faire ce qui est bon non- « seulement devant le Seigneur, mais devant les « hommes. » (2 Corinthiens, VIIÏ, 21.) Ces passages, dont le vrai sens est assez établi par l'esprit général de l'Évangile, sont expliqués d'une manière authentique dans ces belles paroles du Maître : « Faites luire « votre lumière devant les hommes, afin que, voyant « vos bonnes œuvres, ils glorifient votre Père qui est « dans les cieux. » Il s'agit ici de glorifier non la créature, mais le Créateur; et l'estime des hommes n'est présentée au chrétien ni comme son but, ni même comme un encouragement. Que toute gloire retourne au Seigneur, et qu'ensuite le Seigneur nous « donne de ce qui « est à lui; » que le Seigneur nous glorifie, s'il le trouve bon : telle est sur cette matière le sentiment du vrai

chrétien. Notre doctrine demeure donc entière : la recherche de la gloire humaine est incompatible avec la profession du chrétien ; il ne doit ambitionner que la gloire qui vient de Dieu.

Mes frères, s'il ne s'agissait, pour se conformer à un précepte et pour suivre un conseil, que d'en reconnaître la vérité, vous en auriez assez entendu. Vous n'avez pas besoin de nos raisonnements pour vous persuader que l'approbation de Dieu est seule digne d'être poursuivie. Vous n'avez, pour cela, qu'à franchir par la pensée les limites du temps, et à vous transporter au dernier jour, et devant le tribunal du Seigneur. Là vous saurez ce que valait l'opinion humaine. La gloire du monde, jadis si éclatante à vos yeux, vous apparaîtra comme un de ces feux trompeurs qui, le soir, sortent des marais, et ne doivent un moment de pâle lueur qu'aux ténèbres d'une épaisse nuit. Cette renommée qui devait, disait-on, traverser tous les âges, et lever un tribut perpétuel sur l'admiration de la postérité, ne vous semblera plus que la puérile chimère d'un délire vaniteux. Le prix infini que vous attachiez à l'opinion de vos compagnons d'épreuve vous semblera une méprise inexprimablement ridicule. Vos gloires immortelles, ainsi qu'il vous plaît d'appeler vos célébrités d'un jour, seront dissoutes, absorbées dans une gloire vraiment immortelle, la gloire de Dieu et de ses saints. Vous sentirez alors (et que ce ne soit pas avec amertume!) que ces simples mots du Père céleste : « Gela va bien, bon ser- « viteur, tu as été fidèle en peu de choses, » font

pâlir les termes pompeux dont vous remplissiez vos panégyriques, lorsque vous dérobiez avec audace les titres du Créateur pour en décorer la créature. « Cela « va bien, bon serviteur, tu as été fidèle en peu de « choses ! » Qui est-ce qui se contenterait, sur la terre, d'une si chétive louange? Mais dans le ciel, mais dans la bouche du Seigneur, cette louange est d'une valeur immense ; et jamais l'adulation la plus effrénée, jamais l'enthousiasme le plus ivre ne remplirent celui qui en était l'objet d'un transport comparable à celui que puisera dans ces simples paroles le fidèle glorifié.

Voilà ce que vous pouvez vous dire à vous-mêmes. Et vous pouvez vous dire encore que, déjà sur cette terre, les triomphes de l'amour-propre sont vains et tristes ; qu'ils ne remplissent point le cœur ; qu'ils ne font qu'en approfondir toujours davantage le vide immense et dévorant; que le premier effet d'un triomphe est d'en faire désirer un autre ; que les retours de l'opinion sont excessifs et cruels ; qu'il est insensé de mettre son bonheur à la merci de cette opinion volage et inconséquente. Vous vous direz que, lorsque ce besoin d'estime et d'applaudissements s'est emparé d'une âme, il n'y laisse rien subsister à côté de lui ; qu'il n'y a plus de place pour l'amour dans une âme que remplit la gloire ; que rien ne dessèche plus le cœur que cette funeste passion, et qu'elle nous enlève les plus pures jouissances et les plus nobles émotions dont notre âme est susceptible.

Je le répète donc, mes frères, si, pour se conformer

à la vérité, il ne fallait que la connaître, vous pourriez vous en reposer sur vous-mêmes du succès de cette prédication. Mais l'expérience vous a démontré le contraire. Il est mille vérités qui ont subjugué votre esprit sans soumettre votre vie. Sachez donc que celte oeuvre n'est pas la vôtre, et que ce n'est pas vous qui vous affranchirez. Ah! vous le sentez peut-être. Renoncer à l'estime du monde, cesser d'en faire son but, sa règle, ne chercher plus que les regards de Dieu, c'est un miracle qu'il n'appartient qu'à Dieu d'opérer en vous; à vous il appartient de le demander. Puissiezvous, puissions-nous tous le lui demander avec instance, persévérance et sincérité ! Puissions-nous, par sa grâce, voir se former dans notre âme une sainte tranquillité sur les jugements des hommes ! Puissionsnous, dégagés des lourdes chaînes de l'opinion, nous sentir libres de croire, d'aimer, d'obéir, jusqu'au jour où, affranchis pour jamais de cette vision importune de la gloire humaine, nous nous réjouirons aux rayons de la véritable gloire, dans le sein de notre Dieu et de son Christ!

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