POUR LE JOUR DE LA PENTECÔTE
// y a plusieurs membres, mais il n'y a qu'un seul corps. Et l'œil ne peut pas dire à la main : Je n'ai pas besoin de toi; ni aussi la tête aux pieds : Je n ai pas besoin de vous. Mais bien loin de cela, les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont les plus nécessaires. \ Cor. XII, 20-22.
« Le règne de Dieu ne viendra point avec éclat. » C'est par ces paroles, et plusieurs autres semblables, que Jésus-Christ détournait les regards des Juifs de leur perspective accoutumée de gloire, de splendeur et de puissance, pour les ramener vers celle de l'Évangile, qui se compose de tout autres aspects. Mais l'ami des simples et des débonnaires, le Dieu des pauvres en esprit, le prince des petits et des faibles ne put se faire comprendre d'une multitude d'Israélites charnels, épris d'une fausse grandeur. Il en va cle même en nos jours : son humilité le voile à nos cœurs orgueilleux ; et nous ferions volontiers un choix dans son Évangile, lui laissant à lui la bassesse qu'il a choisie, et prenant pour nous la pompe qu'il a dédaignée. Et
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ici je ne parle pas seulement de la pompe extérieure, dont il est aisé de reconnaître le néant; je parle aussi de l'éclat de certains dons spirituels qui distinguent un chrétien sans le secours des choses du dehors, et qui peuvent nous paraître dignes de notre ambition. Mais il n'est pas d'ambition, de quelque beau nom qu'elle se pare, que l'Évangile ne refoule; et nous en trouvons la preuve dans le passage où saint Paul met en parallèle les dons divers que l'Esprit de Dieu venait de répandre sur l'Église : « Il y a plusieurs membres , mais « il n'y a qu'un seul corps. Et l'œil ne peut pas dire « à la main : Je n'ai pas besoin de toi ; ni aussi la tête « aux pieds : Je n'ai pas besoin de vous. Mais bien « loin de cela, les membres du corps qui paraissent « les plus faibles sont les plus nécessaires. »
Mes frères, ce fut, aux yeux mêmes de la chair, un grand jour que celui de la Pentecôte. Ce bruit de tempête, ces langues de feu, ces dons miraculeux soudainement départis aux apôtres, cette énergie extraordinaire qui en fait des hommes nouveaux; tout cela est admirable sans doute. Cependant la fête du Saint-Esprit renferme de plus grandes choses ; et l'Évangile, qui nous raconte aujourd'hui l'effusion des dons éclatants, nous autorise, par la voix de saint Paul, à proclamer la supériorité de quelques autres dons, plus obscurs et moins considérables en apparence, dont l'Esprit-Saint est également l'auteur. C'est ce que nous allons faire aujourd'hui en expliquant ces dernières paroles de l'Apôtre : « Les membres du corps qui pa- « raissent les plus faibles sont les plus nécessaires. »
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Le mot grec qui a été rendu par faible dans nos versions de la Bible ne désigne pas dans cet endroit la faiblesse proprement dite, mais Yinfériorilé. Les membres les plus faibles, ce sont les moins remarquables, les moins distingués. Du reste, si l'on s'est servi du même mot pour désigner deux idées différentes, c'est que ces deux idées ont un rapport, du moins dans l'opinion vulgaire. Il est si ordinaire, quand on a de la force, de la montrer, et même d'en faire parade, qu'une vie obscure, cachée, modeste, fait presque toujours supposer de la timidité et de la faiblesse. Si cette opinion est souvent fondée dans le monde, elle ne l'est pas dans l'Église; et c'est de l'Église qu'il est question dans notre texte; ce corps, c'est elle; ces membres, ce sont les membres de l'Église ; ces membres plus faibles, ce sont tous ceux qui ont reçu du Saint-Esprit des dons moins éclatants et, en apparence, moins relevés. Ce sont ces membres faibles que Paul nous représente comme les plus nécessaires. Mais comme l'Apôtre, dans tout ce chapitre, a parlé des dons du Saint-Esprit, comme c'est sous le point de vue de ces dons qu'il distingue les membres de l'Église en forts et en faibles, nous croyons pouvoir vous présenter la pensée de l'Apôtre sous cette forme : Les dons les plus faibles du Saint-Esprit sont aussi les plus nécessaires.
Les dons du premier rang, je veux dire les dons éclatants, sont de deux espèces. Les uns sont surnaturels, comme celui de parler des langues étrangères, celui de guérir les malades, celui d'annoncer l'avenir;
les autres sont les dons que nous appelons naturels, parce que nous n'y voyons point une interruption des lois connues de la nature ; c'est, relativement au cœur, une joie triomphante, une foi changée pour ainsi dire en vue, une espèce d'anticipation sur les privilèges de la cité céleste ; c'est, quant à Fesprit, le don d'enseigner et de convaincre, l'éloquence entraînante, l'intelligence profonde des Écritures, et en général tous les talents qui peuvent être appliqués au service de la religion. Voilà les dons de la première espèce : mais, dans nos jours, nous ne pouvons plus comprendre avec certitude dans cette énumération que les talents naturels de l'esprit et les sentiments distingués que la grâce fait naître dans une âme chrétienne.
A la suite de ces dons viennent des dons plus faibles, pour parler comme l'Apôtre. C'est l'humilité, par laquelle le fidèle s'anéantit tous les jours devant Dieu, et regarde les autres comme plus excellents que luimême ; c'est la fidélité, qui ne veut pas plus être injuste dans les petites choses que dans les grandes ; c'est la pureté des mœurs et des pensées qui conserve intact le temple où le Saint-Esprit daigne résider; c'est la vérité, qui, pour le plus grand intérêt, n'ouvrirait pas ses lèvres au plus léger mensonge ; c'est le contentement d'esprit, qui supporte toutes les pertes sans murmures, parce que le vrai trésor ne lui peut être enlevé; c'est l'activité, qui se souvient toujours que le règne de Dieu ne consiste pas en paroles, mais en œuvres; c'est la charité, enfin, non une charité factice, empruntée, apprise par cœur, mais un véritable
amour, une tendresse d'âme, qui tour à tour compatit, console, soulage, prie ; qui ne sait ni médire ni mépriser ; qui souffre tout et excuse tout ; qui ne se réjouit point de l'injustice, mais se réjouit de la vérité.
Mes frères, n'estimeriez-vous pas souverainement heureux celui qui aurait reçu de la bonté du Seigneur tous ces dons réunis ? Eh bien ! on peut les posséder tous et ne jeter aucun éclat dans le monde. Un assez grand nombre de personnes ont cet ensemble de dons vraiment divins, sans qu'on le remarque, sans qu'on le soupçonne. Et dans quelles cavernes, me direzvous, dans quels déserts sont-elles cachées, ces personnes excellentes? Dans quels déserts? Dans vos villes, dans vos villages, au milieu de vous, avec qui elles entretiennent des rapports d'affaires et d'amitié ; dans le monde, où elles ont comme vous une profession, un poste, des devoirs. Si vous ne savez pas les discerner, prenez-vous-en à vous-mêmes : vous avez l'œil de la chair, qui voit les corps ; vous avez l'œil de l' amour-propre, qui voit les défauts : vous n'avez pas l'œil spirituel qui cherche avec complaisance dans toute âme, non les vices et les faiblesses, mais les traces glorieuses et chères de la présence de l'Esprit divin. Et comment d'ailleurs remarqueriez-vous ces personnes? Elles n'ont ni la vanité qui porte à se mettre en avant, ni les talents qui mettent bon gré mal gré en évidence. Voulez-vous que je vous le dise? Des hommes avancés dans l'ordre spirituel s'y trompent quelquefois. Involontairement ils cherchent l'é-
clat et la force, et rien là ne leur révèle ni force ni éclat. Cette âme fidèle que je vous ai décrite, elle ne sait peut-être pas rendre compte de ses pensées ; elle a à peine la conscience de son état ; elle a l'air de chercher longtemps après qu'elle a trouvé; elle paraît en arrière de ceux qu'elle devance. Sa foi n'est pas toujours un système très bien lié ; il y a des lacunes, des inconséquences apparentes; fidèle dans le fond, elle erre quelquefois dans la forme. Cette joie même, qui semble inséparable du christianisme, ne paraît d'une manière prononcée ni dans son air, ni dans ses discours ; cet enthousiasme, qui brille sur le front de quelques-uns, est étranger à son caractère, effarouche peut-être son humilité craintive. En un mot, sa vie est une vie cachée en Dieu, que Dieu seul connaît et que Dieu seul apprécie.
Or, mes frères, ces dons obscurs sont ceux que Paul relève dans mon texte, et qu'il proclame les plus nécessaires. Et cela est vrai, premièrement par rapporta l'individu qui les possède. De quoi s'agit-il pour lui? Quel est son suprême intérêt? C'est le rétablissement de l'image de Dieu en lui ; c'est la régénération : car la régénération c'est le salut. Eh bien ! cette régénération est tout entière dans les dons obscurs ou faibles dont nous avons parlé. Les autres dons que Dieu peut faire à une âme sont, à le bien prendre, de divines largesses par où Dieu veut faire connaître sa grandeur; ce sont des magnificences qu'il sème de loin en loin selon qu'il le juge néczssaire, des privilèges qui servent à indiquer déjà sur la terre à quelle gloire une
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âme régénérée peut parvenir dans le ciei. Mais ce n'est pas à cette condition qu'elle est régénérée et sauvée ; et il n'y a pas même entre les dons éclatants et les dons obscurs toute la différence qu'on pourrait croire. Quand le soleil répand sur notre globe ses bienfaisants rayons, il pénètre à la fois dans des palais et dans des chaumières ; mais dans les palais ses feux sont réfléchis par les cristaux et par le luxe des dorures ; dans les chaumières, il tombe sur des surfaces ternes qui ne lui rendent point de reflets ; n'importe : dans la chaumière comme dans le palais, il a répandu la chaleur et la vie ; et dans l'humble réduit du pauvre, ainsi que dans la maison royale, ce qui a pénétré, c'est bien l'astre du jour, le roi du ciel et l'âme de la nature. De même, dans le chrétien obscur, c'est bien l'Esprit- Saint, l'Esprit de Dieu qui réside : s'il ne s'y déploie pas avec autant d'éclat, il n'y réside pas moins tout entier, et avec tous ses caractères essentiels, Ce qui caractérise une âme chrétienne, ce n'est pas précisément l'enthousiasme et l'ardeur, encore moins le talent et l'éloquence : c'est la foi humble, la foi qui sait attendre, c'est l'humilité, c'est surtout l'amour. Avec ces dons, on est passé de la mort à la vie : que faut-il davantage?
Davantage, mes frères ? Ah ! Dieu sans doute a montré sa sagesse en accordant rarement davantage. Il y a un danger attaché à toute élévation, et il ne faut pas en excepter l'élévation spirituelle. Les dons intérieurs ont ceci de particulier, qu'incorporés à notre être ils semblent faire partie de nous-mêmes. Nous oublions trop
aisément que nous ne les possédons que par la grâce, et qu'il est absurde de se glorifier de ce qu'on a reçu. L'orgueil, qui fermente sourdement dans le fond de notre âme, en prend occasion de l'envahir tout entière ; et souvent on a vu ces ferveurs brûlantes, ces talents extraordinaires ouvrir passage à un orgueil spirituel qui, comme tout orgueil, marche devant l'écrasement. Ce danger est tellement réel et tellement grand, que souvent le Seigneur prend soin de ménager quelque humiliation intérieure à ceux que, sans cela, leurs privilèges élèveraient trop haut. Saint Paul, sans s'expliquer davantage, nous parle d'une « écharde dans la chair, » qui sans doute l'avertissait de sa misère primitive, et le préservait de s'enorgueillir. Et à combien de chrétiens distingués Dieu ne s'est-il pas à dessein montré avare de quelque grâce dont la possession eût rendu leur gloire trop complète et leur position trop périlleuse ? Chez combien de chrétiens la nécessité de lutter avec un penchant opiniâtre, ou la présence de quelque doute obstiné, n'oat-elles pas servi de contre-poids à cette présomption qui naît du sentiment de la force? Par où nous pouvons juger combien est sage ce précepte du grand apôtre : « N'aspirez « point aux choses élevées ; mais marchez avec les « humbles. »
Ces dons obscurs et faibles sont aussi les plus nécessaires à l'Église. Toutes les grâces de Dieu, éclatantes ou obscures, ont servi l'Église ; mais Dieu, ayant multiplié les chrétiens faibles et seulement clairsemé les chrétiens forts, a montré assez par là l'importance
qu'il attache aux premiers. S'il a, dans la primitive Église, accordé aux fidèles des dons extraordinaires, ce n'a été qu'avec mesure et pour un temps : en général il a semblé vouloir humilier la force, en réservant les triomphes à la faiblesse. « Il a choisi les choses « folles du monde pour confondre les sages, les choses « faibles pour confondre les fortes, les choses viles et « méprisées, même celles qui ne sont point, pour « anéantir celles qui sont . » Il a mis en présence la richesse et la pauvreté, le savoir et l'ignorance, la philosophie et la rusticité : et la pauvreté, la rusticité, l'ignorance, ont vaincu. De temps en temps, il a appelé à lui le génie et la puissance, et leur a permis de concourir à son œuvre ; mais lorsqu'il l'a voulu, la fronde du jeune fils d'Isaï a suffi pour renverser Goliath, et la petitesse des moyens n'a fait que relever la puissance de celui qui les emploie. En tout temps l'Église a suffi à l'Église, la vérité à la vérité . L'éloquence et l'enthousiasme n'ont pas fait autant pour cette cause sacrée que les vertus modestes, l'activité uniforme et les prières patientes de milliers de fidèles dont les noms nous sont inconnus.
La vue des grands mouvements qui se sont opérés au sein de l'Église chrétienne a pu conduire quelques personnes à un jugement différent. Ce n'étaient pas, sans doute, des membres faibles de l'Église qu'un Paul, un Augustin, un Luther. De tels hommes, ou plutôt de telles puissances ont été ordonnées de Dieu dans le cours des temps pour préparer le terrain de l'Église, pour ouvrir à la vie chrétienne un terrain plus favo-
rable et plus large ; et à Dieu ne plaise que nous méconnaissions l'importance de ces grandes apparitions ! Mais si le règne de Dieu sur la terre n'est autre chose que son règne dans chacune des âmes qui composent l'Église ; si la prospérité de l'Église a pour mesure le nombre et la solidité des conversions individuelles ; si Dieu est plus glorifié dans les sentiments intimes des âmes subjuguées par la grâce que dans la proclamation publique et solennelle des dogmes de la religion révélée, convenons ensemble d'une vérité : c'est que les membres faibles de l'Église contribuent proportionnellement pour beaucoup plus au règne de Dieu que les membres forts dont nous avons parlé. Quant à ces derniers, il nous semble assez ordinairement que l'admiration nous dispense de l'imitation ; semés de loin en loin, ils n'ont pas été en contact avec nous tous; leurs écrits, leur mémoire ne peuvent, à cet égard, remplacer qu'imparfaitement leur vie; c'est par les côtés faibles, par les détails ordinaires et familiers, qu'ils auraient pu faire sur nous une impression intime ; la vie aurait agi sur la vie ; mais, isolés de nous par les circonstances, par leur grandeur même, par leur éclat, ils ne peuvent exercer sur nous qu'un effet indirect et général, favorable sans doute et salutaire, mais qui va jusqu'où il peut aller lorsqu'il nous prédispose à observer, à étudier les membres faibles de ce troupeau duquel il faut faire partie pour appartenir à Dieu. Ces derniers modèles nous semblent plus à notre portée, quoique leurs dons ne soient en réalité ni moins précieux ni moins divins que ceux de la pre-
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mière classe de chrétiens ; nous sentons que rien ne nous dispense de les posséder, que rien ne peut les suppléer, qu'on peut n'être ni savant, ni éloquent, ni ravi au troisième ciel par l'extase religieuse, mais qu'il faut être saint ; que c'est la vocation naturelle de toute âme, et le dessein de Dieu sur nous tous. Cette sainteté, proportionnée à notre stature, appliquée à une sphère d'activité qui ne dépasse point la nôtre, nous attire par sa simplicité en même temps qu'elle nous frappe par sa beauté ; mystérieuse dans son origine, étonnante par sa nature, miraculeuse enfin si l'on considère les changements qu'elle apporte, elle n'en est pas moins humaine, accessible, maniable; c'est la prose du royaume céleste que chacun est tenu de parler. Oui, ces vies habituellement empreintes de christianisme, d'une seule et même teneur, d'une conséquence sévère, d'un sérieux uni, d'une sérénité douce, d'une activité infatigable et tranquille, d'un zèle qui fait beaucoup et dit peu, ces vies dont le caractère chrétien paraît peut-être d'autant plus incontestable que l'enthousiasme y prend une place moins grande que la charité, voilà ce qui gagne le plus de cœurs, voilà la salutaire contagion qui agit perpétuellement dans l'Église, qui, dans les temps les plus malheureux, a conservé tant d'âmes au Seigneur et les multiplie abondamment dans des époques bénies.
Ces observations prouvent assez que la piété sincère et humble est la plus grande des forces, et que les membres les plus faibles de l'Église lui sont les plus nécessaires pour son établissement et pour ses
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conquêtes. Il n'est pas plus difficile de s'assurer que ce sont de tels membres qui sont les plus nécessaires à la société civile. C'est un dernier trait à ajouter; car on ne doit pas perdre de vue que le vrai chrétien est citoyen, et que tout ce qu'il a reçu d'en haut lui a été donné pour être exercé dans la société. Nous avons distingué deux sortes de supériorité éclatante : l'une qui tient à l'âme, l'autre qui tient à l'esprit. Quant à la première, elle a produit quelquefois de grands effets, mais plutôt dans le sein même de l'Eglise et dans les relations spirituelles que dans les relations de la vie ordinaire ; et quant à la seconde, qui consiste dans les talents de l'esprit, elle n'est vraiment bienfaisante que lorsqu'un esprit de piété l'anime et la sanctifie. Mais ce qui est nécessaire à la société, c'est la piété même. La piété n'a pas son domaine circonscrit dans l'enceinte des méditations, de la vie intérieure et du culte religieux : « la piété est utile à toutes « choses, » la piété s'applique à tout. Mais nous allons plus loin, et nous disons : la piété est le seul principe de vie des États, et le seul remède de la société malade. Yoyez, avec tout cet appareil de vertus humaines et de talents brillants, quel aspect elle présente. Élevez-vous un peu plus haut que le cercle borné de vos relations domestiques, quoique déjà dans ces relations vous puissiez trouver d'une manière ou d'une autre la preuve de ce que j'avance ; contemplez ce vaste horizon de la société ; prêtez l'oreille à cet effroyable tumulte de toutes les passions déchaînées ; plongez vos regards clans l'ensemble et dans les derniers recoins
de ce labyrinthe fangeux ; en un mot, pour quelques instants, considérez le monde. Certes, vous n'avez pas l'œil scrutateur de celui qui sonde les cœurs et les reins; vous ne pouvez pas remuer ce fond révoltant d'iniquité qui repose caché dans les cœurs : s'il pouvait tout à la fois se découvrir à vous.... Mes frères, on ne pouvait voir la gloire de Dieu sans mourir : pourrait- on sans mourir contempler l'iniquité humaine? Mais vous avez vu la surface, cela suffit. Jugez maintenant si les plus beaux talents seraient capables d'établir l'harmonie dans ce chaos et la paix dans ce tumulte; jugez si la vue d'un petit nombre d'hommes pleins de joie chrétienne et d'une ferveur enthousiaste, et par là même inintelligibles pour la masse, y pourrait exercer une influence sensible. Oh! le vrai levain dans cette masse, c'est la vertu humble, tranquille, obscure, active de ces milliers de fidèles répandus dans tous les coins de la société , luttant par leur exemple et par leurs prières contre la dépravation générale, et faisant doucement luire leur lumière devant les hommes de manière à ramener au moins quelques âmes. Ce sont eux que le Seigneur a jetés dans le monde comme une semence dont un grain en produira vingt, un autre trente et un autre cent. Ce sont les prémices de la grande moisson qui mûrit dans le champ du monde, et qui, nous en avons l'assurance, couvrira un jour de ses épis la face entière de la société.
Ce jour n'est pas encore arrivé, et les circonstances qui doivent nous l'amener se développent avec lenteur.
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Tout dans le monde a une marche plus rapide que les progrès de ce règne d'amour et de paix. Que de perfectionnements avant que l'homme daigne songer à celui de son âme ! N'est-il pas étrange de le voir penser à s'assurer toutes choses, excepté son salut? restaurer toutes choses, excepté sa conscience? spéculer sur toutes choses, excepté sur l'éternité ? Siècle admirable, mes frères, où rien ne manque, sinon « la seule « chose nécessaire ! » La société politique s'asseoit sur de nouvelles bases, les droits de l'homme sont garantis, et je m'en réjouis : mais au milieu de ces combinaisons admirables de la politique je cherche le Saint- Esprit, cet esprit d'équité, de conciliation, de support; où est-il? L'industrie fait d'immenses progrès ; l'art double les forces de la nature, la richesse du monde s'accroît, l'aisance, dit-on, se répand, et je m'en réjouis : mais au milieu de ce développement des arts et de l'opulence je cherche le Saint-Esprit, cet esprit de modération, de désintéressement et de pureté; où est-il? Les sciences, les lettres, l'instruction publique étendent leur domaine ; la culture se répand dans des lieux et dans des conditions d'où elle était bannie ; l'intelligence est toujours plus honorée, et certes je m'en réjouis : mais dans ces triomphes de la pensée humaine je cherche le Saint-Esprit, cet esprit d'humilité, de piété et de charité; où est-il? Ah! mes frères, il s'en faut encore que ce divin Consolateur ait tout consolé, que cette force ait tout dompté, que cette vie ait tout animé. Luttez par la prière pour que ce beau jour arrive ; combattez pour Jésus-Christ qui a com-
battu pour vous; demandez avec ardeur que son règne vienne; demandez « qu'à son nom tout genou se ploie « et toute langue confesse qu'il est le Seigneur à la « gloire de Dieu son père ; » demandez, non pas les dons extraordinaires qui, dans le jour que nous célébrons, se répandirent sur les apôtres ; mais demandez que l'Esprit de Dieu multiplie parmi vous le nombre de ces membres faibles, c'est-à-dire de ces chrétiens humbles et fidèles qui sont la force et l'espérance de l'Église. Demandons-le tous ensemble au Père des lumières, et supplions-le d'ajouter déjà en ce jour quelques âmes à l'Église pour être sauvées.
Celui qui ri est pas avec moi, est contre moi. Matth. XII, 30.
Ces paroles furent prononcées par Jésus-Christ à l'occasion d'un de ses miracles les plus éclatants. Les pharisiens prétendant qu'il l'avait opéré par la puissance du démon, Jésus-Christ leur représenta combien il était absurde de supposer que le démon concourût à l'établissement d'une religion opposée à ses intérêts. Satan, dit-il, se diviserait-il contre lui-même? Puis, poussant plus loin sa pensée, notre Seigneur ajouta que, si Satan n'était pas son aide, ainsi que le supposaient les pharisiens, il s'ensuivait que Satan était son adversaire. Et pourquoi? C'est qu'à l'égard de Jésus-Christ il faut, de toute nécessité, être l'un ou l'autre, et que quiconque n'est pas pour lui est par là même contre lui.
C'est ainsi, mes frères, qu'à l'occasion d'un fait particulier Jésus-Christ proclama une grande vérité qui , sans doute , est répandue dans tout l'Évangile, et résulte de tout l'ensemble de la doctrine chrétienne.
l'intolérance de l'évangile. 249 mais qui n'avait point reçu encore une expression aussi précise et aussi solennelle. C'est cette déclaration du Sauveur qui va nous occuper aujourd'hui. Notre dessein est d'en développer les preuves; mais il faut, avant tout, en expliquer les termes principaux.
Qu'est-ce qu'un homme qui est contre Jésus-Christ? Chacun comprend assez que notre Seigneur désigne par là tout homme pour qui l'Evangile est un objet d'aversion et de haine, soit qu'il renferme ces sentiments dans son cœur, soit qu'il les manifeste par des paroles ou par des actions. Qu'est-ce qu'un homme qui n'est pas avec Jésus-Christ ou pour Jésus-Christ? Nous n'avons pas besoin d'en rassembler les traits par l'imagination. Le monde est plein de ces personnes qui ne sont pas pour Jésus-Christ. Nous les reconnaissons dans tous ces membres de l'Église chrétienne qui ne lui appartiennent que par la naissance et par quelques habitudes extérieures , mais dont la vie entière prouve que cette Église ne leur inspire aucun intérêt. Ils ont accepté une religion comme on accepte une patrie, non point par un choix libre, mais par un effet de la nécessité. Chrétiens de naissance, ils ne le sont pas d'affection. N'ayant examiné ni les preuves qui établissent la vérité du christianisme, ni les objections par lesquelles on l'attaque, ils croient sur la foi d'autrui ; ils ont quelques notions générales des doctrines de la révélation, et, une fois pour toutes, ils les ont admises pour n'y plus revenir. En un mot, la religiou est pour eux une haute convenance, un fait considérable, une nécessité sociale,
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mais rien de plus; elle n'est point la règle de leur vie, ni un de leurs intérêts. Ils ne concourent, ni par des vœux ni par des efforts, à l'avancement du règne de Dieu; ils ne s'informent pas même s'il avance ou s'il recule; tout a pour eux plus d'importance que les succès de cette grande cause. Voilà les principaux traits du caractère des indifférents.
Or, que dit à leur sujet le Sauveur des hommes? « Ceux qui ne sont pas pour moi sont contre moi. » Nous ne saurions mieux établir la vérité de cette déclaration qu'en montrant la fausseté de la proposition contraire, que voici : « On peut n'être pas pour Jésusce Christ, et cependant n'être pas contre lui; on peut « n'être ni son ami ni son ennemi; on peut observer « à son égard une espèce de neutralité. » Voyons si cette neutralité est possible.
J'observe d'abord , mes frères , qu'une véritable neutralité est tout ce qu'il y a de plus rare dans le monde. L'homme n'est pas fait pour l'indifférence; il peut, sans doute, ne ressentir ni haine ni amour pour les choses qui lui sont complètement étrangères, et vers lesquelles aucune circonstance ne dirige son attention; mais tout ce qui le touche de près, tout ce qui peut influer sur son sort, ou seulement tout ce qu'il voit exciter un intérêt général, devient pour lui l'objet d'un sentiment quelconque. Ses goûts peuvent changer; mais, pareil au pendule, il oscille perpétuellement de l'affection à l'aversion, et de l'aversion à l'affection, sans s'arrêter jamais dans l'espace intermédiaire. Son âme étant faite pour sentir, sentir étant
l'intolérance de l'évangile. 251 sa vie, elle est pour ainsi dire contrainte d'aimer ou de haïr, et fuit l'indifférence comme une espèce de mort. Chacun de nous, en se repliant sur soi-même et en consultant ses souvenirs, y reconnaîtra sans peine cette disposition, et cela suffira pour le mettre en garde contre cette opinion : qu'on peut n'être pas pour Jésus-Christ sans être contre Jésus-Christ.
Mais si l'observation que nous venons de faire est vraie en général, combien ne le paraîtra-t-elle pas dans le domaine de la religion ! Une religion est une opinion, une religion est un système ; mais ce qui la distingue de toutes les opinions et de tous les systèmes, c'est qu'elle prétend être l'œuvre de Dieu et le tout de l'homme. Toute religion qui prétendrait moins se démentirait elle-même, et ne mériterait pas le nom de religion. Il en résulte que si une religion est vraie, il faut l'aimer de tout son cœur, que si elle est fausse, il faut la détester de tout son cœur ; car il s'agit d'une chose de toute excellence ou d'une imposture criminelle, de l'œuvre de Dieu ou de celle du démon, d'une chose propre à nous perdre ou .propre à nous sauver. La neutralité, dans un tel cas, est-elle bien possible? Peut-on rester sans aucun sentiment vis-àvis d'un fait dominant, absorbant, immense, qui sollicite sans relâche une décision? Et n'est-ce pas ici du moins que l'indifférence doit trouver son écueil?
Mais je vais plus loin : je dis que, quand on resterait indifférent, on n'en aurait pas moins, sans le vouloir, fait un choix. Et comment cela, mes frères? C'est que la vraie religion ne méritant rien de moins que
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tout notre amour, c'est être contre elle que de ne pas nous dévouer à elle ; et qu'une religion fausse ne méritant rien de moins que toute notre haine, c'est être pour elle que de ne pas la combattre. Ici, tout milieu est impossible; et l'indifférent doit entendre, d'un côté, la religion fausse lui dire : Puisque vous n'êtes pas contre moi, vous êtes pour moi, et de l'autre côté, la religion vraie lui crier : Puisque vous n'êtes pas pour moi, vous êtes contre moi.
Et, pour vous rendre cette dernière vérité plus sensible, supposez que Dieu, manifesté en chair, soit descendu sur la terre, en la personne d'un être semblable à vous ; que le caractère de cet être soit l'idéal de la perfection, son œuvre le salut du genre humain, ses préceptes la sainteté même, ses sentiments pour vous une charité immense. Vous lui reconnaissez tous ces attributs, et vous lui dites : Puisque tu es l'idéal de la perfection, la règle de la sainteté, Dieu même manifesté en chair ; puisque tu as répandu sur la croix tout
ton sang pour le salut de mon âme, je ne saurais
être contre toi ; mais je ne serai pas pour toi. — Et pour qui donc, grand Dieu ! car il faut être pour quelqu'un, il faut que le cœur s'attache à quelque chose ; le cœur ne vit que de ce qu'il aime. Pour qui voulez-vous être, puisque vous ne voulez pas être pour Dieu? Apparemment pour vous, je le suppose? Mais qu'est-ce que ce vous) séparé de Dieu, sinon la chair dans toute sa corruption et le péché dans toute sa difformité ? Et quand on est pour ces choses, on n'est pas contre Dieu? et quand on est pour sa volonté dépravée, on n'est pas
l'intolérance de l'évangile. 253 contre Dieu? et quand on est pour le démon, on n'est pas contre Dieu? Non, mes frères, il n'y a dans le monde que deux empires, et je n'ai pas besoin de les nommer ; mais je dis que qui n'est pas dans l'un est nécessairement dans l'autre ; qui n'est pas avec Jésus- Christ est contre Jésus-Christ. — Voilà la neutralité de l'indifférent.
Pour mieux apprécier cette neutralité, entrons dans le cœur de F indifférent, et rendons-nous compte des sentiments qui y régnent. Il n'a, dit-il, point de haine. Passons; cette haine, nous saurons bien la retrouver. Mais y a-t-il dans son cœur de l'amour et de l'obéissance? De l'amour pour Jésus-Christ, assurément non, puisqu'il n'est pas pour Jésus-Christ. Eh bien ! refuser l'amour à Jésus-Christ, je dis que c'est lui faire tout le mal qu'un ennemi déclaré pourrait lui faire ou du moins lui vouloir. Si Jésus-Christ était venu dans le monde, comme un roi dans une province révoltée, pour y étouffer la rébellion et y faire régner le silence de la terreur, il pourrait nous tenir compte d'une soumission tremblante, et nous savoir gré du mal que nous ne lui ferions pas. Mais cette soumission, mes frères, il n'en a pas voulu, il n'en veut pas; ce qu'il a uniquement voulu, ce qui l'a fait descendre sur la terre, le but auquel il a rapporté tous ses travaux, c'est la conquête de nos cœurs; auprès de ce triomphe, tout autre ne lui est rien ; et si, au lieu de notre amour qu'il demande , nous lui offrons dérisoirement une soumission passive qu'il ne demande pas; si, au lieu du culte de reconnaissance qu'il a mérité par tout son
254 l'intolérance de l'évangile.
sang, nous lui offrons, comme par grâce, de lui épargner nos outrages, cela même n'est-il pas le plus cruel des outrages, le seul même auquel il puisse être sensible? car notre haine, qu1 est-elle à ses yeux, que l'expression plus prononcée et plus franche du divorce qui existe entre nous et lui, une forme un peu plus distincte de l'outrage que notre ingratitude lui adresse perpétuellement? Ou bien, est-ce que peut-être vous verriez quelque chose de plus grave à l'attaquer, à le combattre? En vérité, vous vous flattez! Qu'est-ce qu'ajouteraient au crime de votre ingratitude vos misérables attaques? Ah ! dès que vous avez le malheur de ne pas l'aimer, attaquez, combattez, guerroyez, on vous le permet. L'Éternel a bien affaire d'être ému de la rébellion d'un insecte ! Agitez-vous, débattez-vous dans votre poussière; soulevez même, s'il se peut, un monde entier contre le Roi des mondes : vous ne retarderez pas d'une minute, ni ne reculerez de l'épaisseur d'un cheveu la marche des desseins éternels ; ce n'est que parce qu'il voit tout que le Seigneur apercevra vos ridicules efforts ; mais ce qu'il a vu avant tout, c'est que vous ne l'aimez pas, et c'est là ce qui vous range parmi ses ennemis.
Nous avons parlé de l'amour : et l'obéissance? Y a-t-il de l'obéissance chez l'indifférent? Non, sans doute; car celui qui n'aime pas n'obéit pas. Il est vrai qu'une crainte servile peut faire accomplir quelques devoirs extérieurs et produire une obéissance matérielle; mais l'Évangile demande une obéissance spirituelle, qui n'est pcssible qu'à l'amour. Vaincre ses
l'intolérance de l'évangile. 255 passions, user du monde comme n'en usant pas, vivre dans l'humilité et dans la charité, consacrer toutes ses forces à l'avancement du règne de Dieu, voilà ce que l'indifférent ne fera pas, voilà ce qu'il ne peut pas faire : il vit donc dans la désobéissance. Or, je vous le demande, comment serait considéré, dans un état, l'homme qui n'obéirait pas aux lois? Certainement comme un ennemi, lors même qu'il n'aurait jamais pris les armes contre l'état ; un sujet rebelle n'est-il pas un ennemi? Et comment sera considéré celui qui ne se soucie pas plus des lois spirituelles de Jésus- Christ que si Jésus-Christ ne les eût jamais données? Certainement aussi comme un ennemi. D'où il suit que celui qui n'est pas pour Jésus-Christ est par là même contre Jésus-Christ.
Mais, mes frères, nous ne nous contenterons pas d'avoir montré quen principe l'indifférent est un véritable ennemi de Jésus-Christ. Nous ferons voir encore que, quand les circonstances le voudront, il deviendra ennemi positivement et de fait. Qu'est-ce, en effet, que cette indifférence, sinon, comme nous l'avons vu, un secret éloignement pour Jésus-Christ et pour sa doctrine, un désaccord entre l'âme et Jésus, une inimitié endormie? Aussi longtemps que les circonstances ne la stimulent pas, elle reste endormie, elle n'a pas conscience d'elle-même, elle ne sent pas qu'elle hait; et chez quelques personnes elle dure toute la vie sous cette forme, la plus funeste peut-être. Mais chez beaucoup d'autres, des circonstances imprévues la réveillent et la font apparaître sous ses véritables traits.
250 l'intolérance de l'évangile.
Tantôt, c'est une vue plus claire de la vérité qui la réveille. Cette vérité, dont on détournait ses regards, vient un jour à frapper les yeux avec une vivacité inattendue; on s'avise tout à coup que c'est une chose sérieuse que l'Évangile, qu'il y va de tout de l'accepter ou de le rejeter ; on se représente tout le temps qu'on a péché sans réflexion ; mais surtout on sent combien on a le cœur éloigné de goûter les maximes austères et la saveur spirituelle de l'Évangile ; on sent que, si une fois on le prenait au sérieux, cela n'irait pas à moins qu'à nous obliger de changer de vie : alors les renoncements, les privations, les sacrifices se présentent en foule ; la mauvaise humeur pénètre dans l'âme ; mais, au lieu de se porter contre nous, dont la conduite condamne la loi, elle se porte injustement contre la loi, qui condamne notre conduite. Dès lors il ne faut plus parler de neutralité ni d'indifférence ; le voile est déchiré, la blessure est faite, la haine est éveillée. Dès lors nous sommes directement contre Jésus-Christ.
Quelquefois aussi ce passage de l'inimitié à sa vraie forme est occasionné par le réveil religieux des personnes qui nous entourent. Ce sont des personnes qui se sont aussi trouvées dans la situation que nous venons de décrire ; la vérité les a aussi percées d'une atteinte imprévue ; mais après un moment d'indécision, leur mauvaise humeur, qui ne savait où se prendre, s'est tournée contre elles-mêmes. Dans la nécessité de se haïr ou de haïr l'Évangile, elles ont préféré se haïr. Et de la haine d'elles-mêmes elles
l'intolérance de l'évangile, 257 sont naturellement passées à l'amour de Jésus-Christ. Dès lors, régénérées par l'Esprit d'en haut, elles ont vécu d'une nouvelle vie; et malgré leur humilité et leur réserve, il y a tant de différence, même extérieurement, entre vivre selon le monde et vivre selon Dieu, que ce changement a dû frapper leurs entours. Leur vie est devenue comme un Évangile vivant. Les indifférents et les neutres ont lu alors l'Évangile, non point en caractères morts sur des feuilles inanimées, mais en lettres vivantes dans des cœurs d'hommes. C'a été, si l'on me permet de m'exprimer ainsi, une nouvelle édition de la Parole de Dieu, avec les commentaires du Saint-Esprit. Alors s'est produite, dans le cœur des indifférents, cette même lutte que nous avons décrite; alors l'évidence de l'Évangile, et la divinité de Christ, et le sérieux infini de la vie, ont, en quelque sorte, ébloui les yeux et accablé l'âme; alors il n'a plus été possible de se renfermer dans un système de froide neutralité. L'âme, trop vivement pressée, devait prendre un parti ; hélas! elle a pris un parti : elle hait. Mais, en dépit des apparences, sa position n'est point essentiellement changée; c'est bien toujours le même éloignement pour l'Évangile; mais cet éloignement , elle en a la conscience , le vif sentiment; et tout ce qu'on peut dire, c'est qu'alors se vérifie la prédiction du vieillard Siméon, lorsque, tenant Jésus enfant dans ses bras, il disait : « A son « sujet, les pensées du cœur de plusfeurs seront mani- « fest es. »
Haïr Jésus-Christ, tel est donc le terme où vient
258 l'intolérance de l' évangile.
aboutir la neutralité de l'indifférent. Haïr Jésus- Christ ! quels mots sommes-nous réduits à prononcer! L'incrédule le plus enraciné ne voudrait point passer pour haïr Jésus-Christ. Mais ce sentiment, qui fait horreur à l'incrédule, indifférents! c'est le sentiment habituel de votre âme. Or, afin qu'au moins vous sachiez ce que vous faites en haïssant Jésus, venez et voyez. Ce docteur, plein de grâce et de vérité, qui va semant partout la Parole de la réconciliation; ce médecin compatissant, dont aucune misère n'approcha sans être soulagée ; cet ami qui chercha à vous rassembler de devant le mal comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, c'est celui-là que vous haïssez. Ce modèle de pureté et de charité, cet homme en qui ses plus furieux ennemis ne purent découvrir l'ombre d'un péché, c'est celui-là que vous haïssez. Ce héros céleste, qui, dans le jardin de Gethsémané, se chargeant de la conscience du genre humain, accablé sous le fardeau des péchés de toute la terre, épuisant pour vous le calice de la colère divine, gémit dans la poussière et dans une sueur de sang, c'est celui-là que vous haïssez. Cette victime qui, pour vous, gravit sur le Calvaire; qui, pour vous, se laisse attacher à la croix; qui, pour vous, réunit en sa personne tout ce que l'imagination peut concevoir de douleurs , et dont le dernier soupir est une prière pour ses bourreaux, c'est celui-là que vous haïssez. Ne vous soulevez pas contre cette assertion : si vous n'êtes rien pour celui qui a été tout pour vous, si vous ne donnez pas un battement de oœur à celui
l'intolérance de l'évangile. 259 qui vous a prodigué sa vie, si votre vie est une résistance perpétuelle à ses lois, vous êtes ses ennemis ; si vous ne l'aimez pas, vous le haïssez ; et si vous ne le combattez pas encore, vous le combattrez.
Je suis arrivé au terme d'une démonstration pénible, et que je nai entreprise, je dois l'avouer, qu'avec répugnance. Mais, connaissant trop bien l'état que j'ai décrit, persuadé depuis longtemps qu'en effet, si l'on n'est pas avec Jésus-Christ, on est contre lui, j'ai dû signaler à mes frères les dangers d'une neutralité sur laquelle plusieurs s'abusent peut-être, et leur dire, à l'exemple de Josué : « Choisissez qui vous voulez « servir. » Ceux-là ont choisi qui, d'un pas lent et pénible, mais sans irrésolution, se sont mis en marche vers le pays des découvertes infinies; qui, ne possédant pas encore toute la vérité, la cherchent avec bonne foi et patience ; qui, sollicités par la chair et par le monde, se tournent en gémissant vers Dieu qui peut les aider, et qui, tous les jours, offrent au Seigneur leur bonne volonté, ne pouvant lui offrir autre chose. Dieu nous préserve de décourager personne, et « d'é- « craser, comme dit le poëte, le germe naissant d'où « pouvait sortir un ange ! » Mais il en est d'autres qui n'ont pas choisi, et qui ne songent pas à choisir. Il en est qui se persuadent que, pourvu qu'ils ne soient ni pour ni contre Jésus-Christ, Jésus-Christ pareillement ne sera ni pour ni contre eux. Ceux-là, il fallait leur montrer que la neutralité où ils se renferment est une véritable inimitié, et qu'elle sera jugée comme telle ; ceux-là, il fallait les réveiller par nos avertisse-
260 l'intolérance de l'évangile.
ments, et nous l'avons tenté dans notre faiblesse. Bénis, Seigneur, ces avertissements donnés en ton nom ; fais-les pénétrer, fais-les « recevoir avec douceur » dans l'âme de tous ceux qui ont besoin de les entendre ; dans l'âme de nous tous, Seigneur ! car qui n'a besoin d'être averti? Inspire-nous à tous le sincère désir de t'appartenir en Jésus-Christ entièrement et pour jamais !
Celui qui n'est pas contre nous est pour nous. Luc, IX, 50.
Il y a quelques jours, mes frères, que nous vous développâmes le sens de ces paroles du Seigueur: « Celui qui n'est pas avec moi est contre moi. » C'était vous montrer l'Évangile dans toute son intolérance. Car l'Évangile a son intolérance, quoiqu'il ne sympathise pas avec les persécuteurs, et qu'il respire la plus entière liberté religieuse ; l'Évangile a son intolérance, puisqu'il répute pour ennemi quiconque n'est pas son ami. Nous tâchâmes de faire sentir combien cette intolérance est raisonnable, conforme à la nature des choses, et digne de Dieu. Aujourd'hui, mes frères, nous essayons de développer ces paroles, qui sont aussi du Sauveur : « Celui qui n'est pas contre nous est pour « nous. » Rien, au premier coup d'œil, de plus contradictoire que ces deux maximes. Mais la contradiction n'est qu'apparente ; et ces maximes, au lieu de s'exclure, se complètent l'une l'autre, s'expliquent naturellement, et ne sont, à le bien prendre, que deux
262 LA TOLÉRANCE DE l'ÉVANGILE.
aspects d'une même vérité. Si notre texte précédent nous a montré l'intolérance de l'Évangile, celui-ci nous montre la limite de cette intolérance. Si le premier nous a fait connaître ce que l'Évangile ne supporte pas, le second nous apprend ce que l'Évangile supporte. Si l'un établit l'intolérance de Dieu, l'autre attaque et réprouve l'intolérance des hommes. Ces deux paroles, ces deux vérités se donnent la main, et tiennent tellement l'une à l'autre, qu'en traitant la première il y a quelques jours, nous nous engagions pour ainsi dire à traiter la seconde aujourd'hui. C'est ce que nous allons faire, sans nous dissimuler toutefois que si notre premier sujet était délicat, celui-ci l'est davantage encore. Vous le sentirez tous plus ou moins, mes frères, et par là même vous comprendrez combien, dans une telle matière , nous avons besoin que le Saint-Esprit, qui a purifié notre intention, éclaire notre entendement et dirige nos paroles. Demandez-lelui pour nous, mes frères, et demandez-lui pour vousmêmes un esprit attentif, un cœur docile, et cette vive intelligence des choses spirituelles qui ne peut être donnée que par l'Esprit de Dieu.
Pendant que Jésus, accompagné de quelques disciples qu'il a choisis, exerce dans la Judée son ministère de miséricorde, un homme chasse les démons en son nom. Les disciples veulent l'en empêcher parce qu'il ne suit point Jésus avec eux. Mais le Seigneur réprime ce zèle indiscret en leur disant : « Ne l'en empêchez « point; celui qui n'est pas contre nous est pour « nous. »
« Celui qui n'est pas contre nous est pour nous. » Dans le point de vue du texte que nous avons expliqué l'autre jour, ces paroles seraient fausses ; car nous avons vu alors qu'à moins d'être positivement l'ami de Jésus, on est son ennemi. Mais prenons garde de qui il est question dans les paroles que nous expliquons aujourd'hui : il est question d'un homme qui chasse les démons au nom de Jésus ; seulement il ne suit pas Jésus-Christ avec les disciples.
Or> un tel homme, bien qu'il ne fit pas partie du cortège de Jésus-Christ, n'était pas contre Jésus-Christ; il était pour Jésus-Christ autant et plus peut-être que les disciples eux-mêmes. Que fallait-il en effet pour être pour Jésus-Christ ? Confesser son nom et faire son œuvre; et ces deux conditions se réunissaient dans l'homme dont il s'agit.
Il confessait le nom de Jésus-Christ ; car, nous apprend l'Évangile, c'est au nom de Jésus qu'il chassait les démons. Ainsi Jésus était pour lui ce qu'il est pour tous les chrétiens, celui qui a été envoyé pour détruire l'empire du démon, celui devant qui les puissances des ténèbres et l'empire du mal doivent fléchir et s'abattre, celui dont le nom seul, invoqué avec foi, est un bouclier impénétrable contre les dards enflammés du malin ; que dirons-nous de plus? le Sauveur, puisqu'il nous sauve de notre plus cruel, de notre seul véritable ennemi.
Non-seulement cet homme confessait le nom adorable de Jésus, mais il faisait son œuvre, il chassait les démons. Il combattait sous la bannière et pour la cause
de Jésus. Il avançait, selon son pouvoir, le triomphe de son maître. Il faisait des ennemis de Jésus ses ennemis, et de la grande affaire de Jésus son intérêt. Que faisaient de plus les disciples de Jésus-Christ, ceux qui l'accompagnaient dans toutes ses courses ? Voici ce que nous lisons dans le même chapitre d'où notre texte est tiré (v. 38-41.) : « Un homme de la « troupe s'écria, disant : Maître, je te prie, jette les « yeux sur mon fils; car je n'ai que celui-là. Et « voici, un esprit le saisit, qui aussitôt le fait crier et « l'agite avec violence en le faisant écumer, et à grand'- « peine il se retire de lui après l'avoir brisé. Or, j'ai « prié tes disciples de le chasser dehors, mais ils n'ont « pu. Jésus répondant, dit : 0 race incrédule et per- « verse, jusques à quand serai-je avec vous, et vous « supporterai-je? » A votre avis, mes frères, à qui s'adressaient ces termes accablants : « Race incrédule a et perverse? » A qui, si ce n'est aux disciples ? Avec qui Jésus-Christ est-il las de se trouver, si ce n'est avec les disciples? Et ce sont ces mêmes disciples, dépourvus de la foi nécessaire pour faire l'œuvre de leur maître, ce sont eux qui s'opposent aux travaux de cet homme inconnu! et pourquoi ? parce qu'il ne suit pas Jésus avec eux.
Voilà, en effet, toute la différence qui se manifeste entre cet homme et les disciples; et il faut convenir qu'au premier coup d'œil elle est frappante. Comment peut-on être pour Jésus-Christ et ne pas le suivre? Mais sans rechercher par le chemin des suppositions gratuites les raisons qui tenaient cet homme à l'écart et
l'obligeaient à servir Jésus loin de Jésus, observons, mes frères, qu'à cette époque notre Seigneur n'était entouré que de ceux qu'il avait expressément appelés, les arrachant d'autorité à leurs travaux et à leurs familles pour les préparer à un glorieux apostolat. C'est ainsi qu'il avait ordonné à Pierre de laisser ses filets et de le suivre , à Matthieu de quitter sa banque et de le suivre; mais sans doute qu'un tel appel n'avait pas été adressé à cet homme. Ce ne fut que plus tard (Luc, X, 1 .) que soixante-dix disciples furent associés aux douze apôtres ; et qui sait si dans ce nombre cet adorateur du nom de Jésus ne prit pas alors une des premières places?
Mais tout ceci n'a pas l'importance de la réflexion que nous allons vous présenter. Qu'est-ce que suivre Jésus-Christ? Selon les apôtres, encore mal éclairés, c'est accompagner en tous lieux la personne du Sauveur, et c'est ainsi qu'ils le suivaient eux-mêmes. Mais cette vue est grossière et charnelle, et nous en appelons là-dessus aux apôtres eux-mêmes. L'un d'eux, organe en ceci du sentiment de tous, Ta clairement exprimé en disant : « Si nous avons autrefois connu « Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus « de cette manière. » (2 Corinthiens, V, 16.) Et l'apôtre a bien dit : car connaître Jésus-Christ, ce n'est pas l'avoir vu dans sa chair ; suivre Jésus-Christ, ce n'est pas marcher après sa personne ; le connaître et le suivre, c'est découvrir en lui Dieu même manifesté en chair ; c'est s'appuyer sur ses promesses, c'est être pénétré de son esprit; et dans ce sens on peut le
suivre, bien que séparé de lui par mille lieues et par mille années.
Voyons, d'après cela, de quelle manière le suivaient les apôtres à l'époque où se rapporte mon texte. L'imagination se plaît à se représenter ce cortège d'amis accompagnant Jésus en tous lieux* c'est qu'elle les voit tels qu'ils furent depuis, non tels qu'ils étaient alors. Ces hommes, que Jésus avait choisis non pour ce qu'ils étaient en eux-mêmes, mais, on peut le dire, pour ce qu'ils n'étaient pas, afin de mieux faire éclater en eux sa puissance, suivaient-ils réellement Jésus- Christ? Le suivaient-ils, lorsqu'ils disputaient entre eux à qui occuperait les premières places dans le ciel? (Marc, IX, 33, 34.) Le suivaient-ils, lorsqu'ils le suppliaient de faire descendre la foudre sur une ville incrédule? (Luc, IX, 54.) Le suivaient-ils, lorsque, doutant s'ils avaient bien fait de s'attacher à lui, ils exigeaient de lui des indemnités et des garanties pour un sacrifice à peine commencé? (Marc, X, 28.) Ah! combien de fois, au milieu de ce cortège d'apôtres, le Fils de l'homme fut seul ! combien de fois, seul confident de ses desseins, seul auditeur de ses divines pensées, il chercha vainement autour de lui une âme qui le comprît, un cœur qui l'aimât comme il voulait être aimé ! Sous ce point de vue, sa solitude fut profonde ; elle fut l'une des plus douloureuses épreuves de sa vie, comme elle devait être le fiel le plus amer de sa mort. Que prétendaient donc les disciples lorsqu'ils disaient : « Cet homme ne te suit pas avec nous? » Quelle différence cette circonstance établissait-elle en leur faveur?
et comment pouvaient-ils savoir si cet inconnu ne suivait pas mieux Jésus-Christ qu'ils ne le suivaient euxmêmes ?
Oh ! qu'ici comme en tout l'intolérance se montre bien la compagne fidèle de la faiblesse, et la tolérance le partage dé la grandeur ! Jésus est le plus tolérant des êtres parce qu'il en est le plus saint. Tout ce qui s'adresse à sa personne, en tant qu'homme, ne l'atteint point, ne le blesse point ; il n'est intolérant que pour la cause de la vérité et de Dieu. Que lui importe que cet homme ne le suive point avec les douze? cet homme chasse les démons, cet homme les chasse au nom du Fils de Dieu ; il suffit : cet homme est pour lui.
Voyez, au contraire, ces apôtres encore si infirmes dans la foi : leur disposition est l'inverse de celle de Jésus. Ce qui les blesse, ce n'est pas ce qui nuit à la cause de Dieu, c'est ce qui offense la personne de leur maître en tant qu'homme; que dis-je? la personne de leur maître ! disons plutôt la leur. Quel est en effet leur grief? « Il ne te suit pas avec nous; » il n'est pas des nôtres. Il est vrai qu'il confesse le nom de Jésus, il est vrai qu'il chasse les démons ; mais il ne suit pas Jésus avec nous : il suffit ; il est contre Jésus. Vous avez vu la tolérance de Dieu ; voilà l'intolérance de l'homme.
Il s'agit maintenant de savoir, mes frères, si la parole de Jésus-Christ ne se rapporte qu'au cas particulier où elle fut prononcée, et si elle est sans application à nos temps, au monde actuel. Y a-t-il dans nos temps des personnes qui veulent empêcher qu'on ne chasse les
démons au nom de Jésus, parce qu'on ne le suit point avec eux? Mes frères, en admettant quelques différences produites par la différence des temps, en donnant à quelques-unes des expressions de Jésus un sens plus général, nous rencontrons dans nos jours le même genre d'intolérance qui mérita la censure de notre Seigneur, et nous retrouvons pour les paroles du divin Maître une application directe et journalière.
Empêcher un homme de chasser les démons au nom de Jésus, c'est ce que nous ne pouvons pas toujours faire; mais le repousser, l'exclure, le condamner, nous le pouvons. Chasser les démons, comme les chassait cet homme , c'est ce qui, de nos jours, n'a peut-être pas lieu ; mais s'opposer à la puissance du démon, en repoussant ses funestes inspirations, en évitant les pièges qu'il tend à notre âme, en extirpant de nos cœurs et de celui des autres les germes de vice et d'erreur qu'il y a déposés, c'est ce qui est possible de nos jours comme du temps des apôtres, et c'est ce que, grâces à Dieu, nous voyons fréquemment. Enfin, condamner, rejeter, exclure un homme qui, bien qu'il ne suive pas Jésus avec nous, fait cependant au nom de Jésus les œuvres que nous venons d'indiquer, cela se voit encore, cela se voit tous les jours ; et cela fournit une application perpétuelle à ces paroles pleines de bénignité du Sauveur : « Pourquoi l'empêchez-vous? celui « qui n'est pas contre nous est pour nous. »
Jésus a disparu de la terre, on ne peut plus suivre sa personne; mais dans le sens spirituel que nous avons expliqué, on est facilement porté à croire qu'on
LA TOLÉRANCE DE l' EVANGILE. 269
le suit mieux que d'autres ne le suivent ; telle église, telle communauté se flatte d'être plus près de lui que toutes les autres ; telle église, telle communauté croit que pour suivre Jésus il faut être avec elle, faire partie de son corps, se joindre à la société qu'elle forme, épouser ses intérêts, arborer sa bannière ; telle église, telle communauté semble dire encore, comme du temps d'Ésaïe, ces paroles pleines de présomption et d'aigreur : « Retirez-vous, n'approchez point de nous, « car nous sommes plus saints que vous; » (Ésaïe, LXV, î .) et, du plus au moins, on voit mettre en pratique cette proposition qui nous révolte si fort dans les doctrines d'une communion dont nous nous sommes séparés : Hors de notre église, point de salut.
Et cependant, mes frères, il est certain d'abord qu'aucune église ne peut se flatter d'être exempte de taches et d'imperfections ; aucune église ne peut s'offrir pour modèle accompli à toutes les autres; aucune église, par conséquent, ne peut prétendre que hors de son sein il ne soit pas possible d'appartenir à Jésus. Il faut donc de toute nécessité que, pour juger ceux qui ne sont pas de son corps, elle recoure à une tout autre épreuve qu'à l'épreuve grossière d'ouvrir ses registres , et de voir si tel nom s'y trouve ou ne s'y trouve pas.
Que si elle était parfaite, et qu'il lui fût permis de le croire, elle ne serait pas encore pour cela en droit de condamner ceux qui ne lui appartiennent pas. Et pourquoi cela, mes frères? C'est que la perfection en doctrine et en morale ne saurait être le partage de tous ;
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que quelques erreurs particulières, quelques imperfections de détail n'empêchent pas qu'un homme ne soit pour l'essentiel dans la bonne voie ; qu'il y a en tout une marche progressive , à la nécessité de laquelle on ne saurait guère se soustraire ; qu'on ne peut, en général, arriver du premier coup à ce qu'il y a de meilleur en théorie et en pratique; et que tout ce que l'homme peut raisonnablement prétendre de l'homme, c'est de suivre la route qui y conduit.
Ce que je viens de dire n'est fait ni pour réjouir les relâchés ni pour alarmer les sévères. Car, d'abord, il est certain que l'Evangile ne demande rien de moins à tous ses disciples que la perfection, soit dans la foi, soit dans les moeurs; et ensuite il a si nettement tracé la limite en deçà de laquelle il n'y a qu'erreur et condamnation , qu'il est impossible de se faire là-dessus la moindre illusion. Quel est cet homme qui ne suit pas le Sauveur avec ses apôtres, et qui toutefois est pour Jésus, selon la déclaration de Jésus luimême? C'est un homme qui chassait les démons au nom de Jésus.
Je dis donc à toute communauté intolérante : Vous condamnez cet homme parce qu'il ne suit pas Jésus avec vous ; mais est-il nécessaire d'être avec vous pour confesser le nom de Jésus? et c'est évidemment ce que fait l'homme que vous condamnez. J'accorde qu'il n'a pas aussi bien approfondi que vous le système de la religion ; qu'il n'en lie pas si exactement les différentes parties ; qu'il ne possède pas si bien que vous les Écritures; les dons du Saint-Esprit lui ont été dé-
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partis avec mesure, et apparemment selon ses besoins; mais il confesse le nom de Jésus. Le sentiment de sa misère l'a mené à Christ; il s'est jeté dans les bras de • ce Sauveur, il Ta aimé de tout l'amour dont son cœur est capable; c'est vers lui qu'il cherche un asile contre la colère à venir, un reconfort dans ses misères, une ressource dans ses besoins ; c'est par lui qu'il invoque le Père céleste ; et ce nom de Jésus qu'il aime à réclamer dans le silence du cabinet, il se plaît aussi à l'honorer devant les hommes comme le seul nom par lequel il puisse être sauvé. Que lui faut-il davantage? Quoi! se joindre à vous? Quoi! confesser votre nom à l'égal de celui du divin Sauveur? Quoi! arborer votre bannière à côté de celle de l'Agneau? Mais qui vous l'a dit, je vous prie? De qui le tenez-vous que de vousmêmes? Je pense que tout ce que vous pouvez prétendre (mon texte vous l'apprend), c'est qu'il ne soit pas contre vous, qu'il ne vous rejette et ne vous condamne pas. Que dis-je? se déclarât-il même contre vous par prévention et par erreur, il ne ferait que ce que vous faites à son égard. S'il ne doit pas le faire, pourquoi le faites-vous vous-mêmes? et si vous pouvez le faire, pourquoi ne le ferait-il pas? Le tort est réciproque; et vous avez, et lui et vous, à rentrer dans les bornes de l'équité.
Cependant, je l'avoue, ce n'est pas tout que de confesser ce nom de Jésus et de l'invoquer. « Tous « ceux qui lui disent : Seigneur, Seigneur, n'entre- « ront pas dans le royaume des cieux. » Il faut encore, au nom de Jésus, chasser les démons, c'est-à-dire se
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sanctifier. Et c'est ce que fait précisément, sous le bon vouloir du Saint-Esprit, cet homme que vous condamnez. Je veux croire qu'il est encore bien en arrière, mais il marche; je veux croire que vous l'avez de beaucoup devancé, mais il vous suit; je veux croire que vous avez trouvé des moyens d'édification qu'il ignore; j'admets que, s'il était plus éclairé, il profiterait des ressources que vous avez trouvées, et qu'il se joindrait à vous. Néanmoins, il a compris (et sa conduite le prouve) que quiconque dit qu'il est de Christ doit vivre comme Christ a vécu ; que le sacrifice du vieil homme et de ses convoitises est le seul hommage digne d'être offert au Sauveur; qu'il faut chasser en son nom tous ces démons de l'orgueil, de la sensualité, de l'égoïsme, de la propre justice, qui infestent avec acharnement le cœur de l'homme; qu'il faut combattre contre eux par la vigilance et la prière, et que si nous ne renaissons de nouveau avec Christ, nous ne saurions voir le royaume des cieux. Je vous le dis : Dieu seul peut demander davantage ; et néanmoins je crois qu'il abaisse un regard de bienveillance et de paix sur ce serviteur qui a été fidèle en peu de choses, mais enfin qui a été fidèle. Est-ce à vous qu'il appartient de le condamner?
Que de fois n'ai-je pas vu, portant le faix du jour et pliant sous la croix de son Sauveur, un homme à qui l'intolérance accordait à peine le titre de chrétien? Aux prises avec d'anciennes faiblesses, si dures à déraciner, courbé sous les habitudes d'une longue vie, il conservait encore l'empreinte visible de ses fers; et des cou-
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tûmes, des usages invétérés trahissaient en lui le vieil homme. Toutefois il avait entendu l'appel de la grâce, et selon la mesure de force qui lui avait été donnée, il cheminait hors de cette vallée de l'ombre de la mort par un pénible sentier, mouillé de sa sueur et de ses larmes. Il confessait Jésus avec candeur; mais dans le sentiment d'une misère à peine guérie, il ne se comptait qu'avec timidité parmi ces brebis que Jésus connaît, que Jésus aime, et que sa houlette guide aux pâturages de la vie. Et j'ai vu des hommes s'autoriser de l'incohérence de ses discours, d'un reste de ses anciennes habitudes, de la faiblesse de son caractère, pour lui refuser un titre qu'ils s'accordaient à euxmêmes, et lui disputer sa part dans leurs communes espérances î Et ces hommes se disaient chrétiens ! Et ils l'étaient en effet; mais un reste aussi du yieil homme leur persuadait que, pour suivre Jésus, il fallait le suivre avec eux, rechercher leur commerce, goûter leurs entretiens, adopter leurs pratiques. Et je me suis consolé en me rappelant qu'autrefois ils étaient plus exclusifs encore, que le christianisme avait déjà dompté en partie leur intolérance native, et en pensant qu'à mesure qu'ils auraient mieux goûté le don de Dieu, ils revêtiraient aussi davantage ces entrailles de charité, de miséricorde et de douceur qui conviennent aux élus de Dieu, ses saints et ses bien-aimés; car la tolérance, je l'ai déjà dit, est toujours en proportion de la sainteté.
Ah î si nous n'avions de nos jours à nous plaindre que de l'intolérance des chrétiens, nous serions tran-
quilles. La foi, qui en est l'occasion, en est aussi le remède. Mais s'il est une intolérance redoutable, c'est celle de l'incrédulité ou de la foi morte. Nous avons vu (et nous en avons gémi) des communautés chrétiennes condamner des hommes, quoiqu'ils chassassent les démons au nom de Jésus : nous verrons les incrédules et les formalistes en condamner d'autres précisément parce qu'ils chassent les démons au nom de Jésus. Tolérants envers l'indifférence et la tiédeur, c'est pour le zèle et la foi vivante qu'ils réservent leur intolérance. Et, chose remarquable, ce n'est pas parce qu'ils croient avoir le dépôt de la vérité et la vraie règle des mœurs, mais, tout au contraire, parce qu'ils sentent qu'ils ne l'ont pas, et qu'ils ne peuvent souffrir que d'autres possèdent un bien dont ils sont eux-mêmes privés. Et non-seulement ils condamnent par leurs paroles, mais ils empêchent quand ils le peuvent, ils interdisent, ils persécutent. Et non-seulement la lettre et l'esprit de l'Évangile, mais les droits les plus sacrés de l'espèce humaine, ils les méconnaissent et les foulent aux pieds. Et les progrès immenses des lumières ne sont pas suffisants pour réprimer ces excès, et la raison publique en est à peine révoltée.
Mes frères, mes bien-aimés frères, priez avec moi pour la paix de Jérusalem ; priez pour que les ténèbres ne s'opposent pas plus longtemps au règne de la lumière; priez pour que les consciences ne reçoivent d'autre impulsion que celle du Saint-Esprit ; priez surtout pour que le christianisme, s'épurant dans toutes les âmes qui l'ont reçu, donne en tous lieux l'exemple
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de cette divine tolérance qui brilla dans la personne de son adorable fondateur ; priez pour que tous les chrétiens deviennent de plus en plus dignes de la bannière sous laquelle ils se sont rangés et dont la devise est : Amour. Et toi, Éternel, père de notre Seigneur Jésus- Christ, toi qui, revêtu de toutes les perfections et ayant les yeux trop purs pour voir le mal, es cependant plein de support et de longue attente, inspire ton indulgence à ceux qui en ont eux-mêmes un si grand besoin; apprends la tolérance à ceux que tu tolères; donnenous les dispositions de Jésus-Christ , qui , content d'une intention pure et d'une bonne volonté, attendait longtemps ce qu'il eût pu exiger à l'instant même. Apprends-nous à regarder comme lui au cœur, à l'essentiel, et non à des circonstances vaines. Élargis notre cœur, arrache les préjugés et l'orgueil qui en rétrécissent l'entrée, et que tous ceux que tu nous as donnés pour frères y trouvent ensemble une place et un asile.
(pour le dimanche des rameaux.)
Et lorsqu'il approchait de la descente de la montagne des Oliviers, toute la multitude des disciples, transportée de joie, se mit à louer Dieu à haute voix pour tous les miracles qu'ils avaient vus. Et ils disaient : Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur ! Paix dans le ciel, et gloire dans les lieux très hauts ! Luc, XIX, 37, 38.
Telles sont les acclamations dont la multitude ravie frappait les airs à l'entrée de Jésus-Christ dans Jérusabm. Tel est le triomphe qu'elle décernait à ce roi paisible, qui ne lui avait révélé sa puissance que par des bienfaits. Multitude obscure et pauvre, incapable de déployer un somptueux appareil en l'honneur de celui qu'elle aimait, elle se borne à répandre des rameaux sur les pas de l'humble monture de Jésus ; quelquesuns se dépouillent de leurs vêtements, et les étendent sur le passage du fils de David ; et tous, dans un transport de joie et d'adoration, s'écrient à sa vue : Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur! paix dans les cieux, et eloire dans les lieux très hauts !
Si Jésus a voulu que l'action de cette femme qui versa du parfum sur ses pieds fût racontée dans tout l'univers, quoi d'étonnant que l'Evangile nous ait conservé la mémoire d'un hommage plus éclatant, d'un hommage rendu à Jésus par une multitude? Ce fait, perpétué dans le souvenir des hommes, a même pris place dans nos institutions chrétiennes ; nous le célébrons huit jours avant Pâques, en un jour que nous appelons le Dimanche des Rameaux; nous assistons par la pensée à l'entrée triomphale de Jésus dans la ville de David; par la pensée nous semons de palmes le chemin du Christ ; et nous disons avec les disciples : Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur ! paix dans le ciel, et gloire dans les lieux très hauts !
Mais, avant de répéter ces paroles et de nous les approprier pour ainsi dire, n'est-il pas nécessaire de les comprendre? Ne faut-il pas être sûr que, lorsque la bouche les dit, le cœur aussi les prononce? Ce ne sont point en effet de ces paroles d'un sens confus, de ces expressions vagues qu'on puisse prononcer sans conséquence et sans responsabilité. Ce sont des paroles qui, dans l'esprit des disciples, avaient un sens particulier et une intention précise. C'est ce sens, mes frères, c'est cette intention qu'avant tout il importe de fixer.
Nous pouvons supposer que la multitude au milieu de laquelle Jésus-Christ s'avançait à Jérusalem était composée de personnes assez différentes. Les uns, témoins des miracles bienfaisants de Jésus, ou guéris par lui de quelque maladie, se pressaient avec émo-
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tion autour d'un bienfaiteur dont peut-être ils n'avaient pas approfondi la nature et la mission. D'autres, impatients du joug qui pesait sur la nation juive , se réjouissaient de voir paraître ce roi tant promis par les prophètes, ce libérateur par qui le peuple vaincu devait remonter à sa première indépendance. Mais d'autres, mes frères, d'autres reconnaissaient dans sa maturité celui que Siméon avait reconnu au berceau ; ils voyaient en Jésus autre chose qu'un bienfaiteur terrestre, autre chose qu'un monarque de ce monde. Que voyaient-ils donc en lui? Leurs paroles vous l'apprennent, mes frères ; ils disent : Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur ! paix dans les cieux, et gloire dans les lieux très hauts !
Pauvre aveugle, à qui Jésus a ouvert les yeux à cause de ta foi ; pauvre lépreux, à qui Jésus a dit en te guérissant : « Ta foi t'a sauvé, va-t'en en paix ; » si vous êtes parmi cette multitude, venez, et dites-nous le sens de ces paroles magnifiques, par lesquelles vous saluez l'entrée de Jésus dans la cité royale. Béni soit, dites-vous, le roi qui vient au nom du Seigneur ! Mais d'autres peuvent le dire sans y attacher peut-être la même idée que vous. Ils attendent un puissant prince, qui, au nom du Seigneur, comme autrefois Cyrus, relève les remparts de Sion, et la rétablisse dans ses premiers honneurs. Est-ce là celui que vous attendez? — Pour toute réponse, on me montre ce prince débonnaire, son humble monture, ses simples vêtements, son pauvre et pacifique cortège. Je comprends que c'est d'une autre royauté qu'il s'agit, d'un règne qui
n'est pas de ce monde, et que ce roi, venu au nom du Seigneur, n'est pas un compétiteur d'Hérode ni un rival des Romains.
Achevez donc, sujet de ce roi débonnaire, et faitesmoi comprendre toute votre pensée. — Elle est, me répond l'ami de Jésus, tout entière dans ce que j'ai dit, et mes premières paroles s'expliquent par les dernières : « Paix dans les cieux, et gloire dans les lieux « très hauts ! » Parlerais-je de paix, s'il s'agissait d'un roi de ce monde se préparant à reprendre sur des usurpateurs le royaume de ses ancêtres? C'est la guerre que j'annoncerais, et non pas la paix. Et s'il était possible qu'en de telles circonstances un roi vînt nous apporter la paix, il ne s'agirait encore que de la terre ; et j'ai dit : « Paix dans les cieux ! » Croyezvous qu'il soit question d'un roi de ce monde ?
Ah ! la paix que mon cœur célèbre est une paix conclue et scellée dans les cieux; la paix que mon cœur célèbre est une paix entre les hommes et l'Éternel. Et vous et moi, et tous les hommes, nous avons transgressé sa loi sainte, effacé en nous son image. Nous nous sommes bannis de son cœur; nous avons renoncé au titre de ses enfants ; il a cessé d'être notre père. Une guerre impie s'est déclarée sur la terre contre le souverain des cieux ; une révolte du cœur, de l'esprit, des sens, de toutes les facultés, une insurrection générale de la race humaine contre son Créateur s'est organisée dans le monde. Les sens mutinés ont dit : « Rompons ses liens et jetons loin de « nous ses cordes ; » la raison, ivre et chancelante, a
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dit à son tour : « Où est la promesse de son avéne- « ment? » 1 egoïsme et l'orgueil, ligués ensemble, se sont écriés : a Nous ne voulons pas qu'il règne sur « nous. » Au fond de mon cœur endurci, mille voix criaient les mêmes choses ; mais une voix grave, importune, perçant ce tumultueux concert, s'obstinait à me reprocher mes égarements, me rappelait les droits de Dieu, sa justice, mon avenir, et me faisait clairement connaître qu'il n'y a point de paix pour le méchant. Tel était mon état, plein d'incertitude, de trouble, et souvent d'angoisse. Or, voici l'Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde. Voici le gage, le moyen, l'auteur de la réconciliation. Voici le médiateur qui veut s'interposer entre son Père et nous, et qui peut sauver parfaitement tous ceux qui s'approchent de Dieu par lui. La guerre cesse entre mon Créateur et moi ; la paix est signée dans le palais du Très-Haut ; et mon cœur transporté s'écrie : Paix dans les cieux !
Mais cette paix, dont mon âme se réjouit, est-elle peut-être une concession indigne de la majesté divine; et dans cette lutte impie que j'ai entreprise, la sainteté de Dieu aurait-elle été vaincue? M'a-t-il pardonné par lassitude, par faiblesse, par indifférence? Ah! loin de mon esprit de pareils blasphèmes ! Le roi du ciel ne peut signer que des paix glorieuses. Quand il daigne pardonner, ce ne peut être aux dépens de sa justice ni de sa sainteté. L'honneur de son gouvernement n'a souffert aucune atteinte. Une dispensation prodigieuse, un sacrifice immense, proclament jus-
qu'aux dernières limites de la création que Tordre éternel ne saurait être impunément violé. Ce fils de David n'entre dans Jérusalem que pour y mourir ; et sur la croix qui l'attend, il sera le représentant à la fois et d'une divine colère et d'un divin amour. Il y a plus encore : de cette croix où il est attaché , il attirera beaucoup d'hommes à lui ; cette croix va prêcher le monde: cette croix, instrument de mort, devient un instrument de régénération : la sainteté de Dieu reparaît sur la terre; et à cette vue, les anges émus répètent dans les demeures célestes ce même cri que nous faisons entendre sur la terre : Gloire à Dieu dans les lieux très hauts !
Ainsi me parlera l'un de ces petits selon la chair, qui, sur les bords du lac de Génézareth, dans les murs de Capernaùm ou sur les chemins de Jéricho, ont entendu le Sauveur et cru à sa parole (1). Ainsi s'expliqueront pour moi ces transports d'allégresse qu'ils font éclater à la vue de Jésus montant vers la cité sainte. Si nous nous mettons à leur place, mes frères (et faut-il tant de peine pour nous y mettre?), nous comprendrons leurs transports. Nous sentirons même qu'aucune parole n'était égale à leurs idées, aucune expression proportionnée à leurs sentiments, et que jamais joie comme la leur n'a inondé des cœurs d'hommes. Mes frères, l'histoire nous rapporte que la ville d'Antioche, l'une des principales de l'empire romain et la métropole de l'Orient, ayant souffert qu'on renversât dans son enceinte les images de l'empereur Théo- Ci) Voir la Note à la fin du discours.
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dose, ce prince l'accabla du poids terrible de ses vengeances. Un arrêt de proscription l'enveloppa tout entière. Les prisons se remplirent de captifs destinés l'échafaud. Chaque jour apportait de nouvelles violences et de nouvelles terreurs; et le ressentiment du prince outragé semblait ne pouvoir être apaisé que par l'entière destruction de cette cité célèbre. L'évêque Flavien, se dévouant alors pour son troupeau, va dans Constantinople affronter la colère du prince et faire appel à sa miséricorde. Bonheur inespéré! sa chrétienne éloquence amollit cette âme irritée ; le mot de pardon, tant imploré, sort de la bouche de Théodose. Un messager est aussitôt envoyé vers Antioche. Il presse sa marche, il arrive; il trouve aux portes de la ville les citoyens rassemblés ; le pardon brille dans ses yeux avant d'être prononcé par ses lèvres; il le proclame enfin ; et ce mot , ce seul mot , rend la vie à cent mille âmes désespérées.
Que ces images sont touchantes, mes frères ! Après quinze siècles elles nous émeuvent; et, faisant passer dans nos âmes une partie de la joie des habitants d' Antioche, elles perpétuent parmi nous les impressions de ce beau jour. Mais il y a un nom pour de telles joies : il n'y en a point pour celle dont l'expression solennelle retentit aux portes de Jérusalem. Cet homme qui , dans un humble appareil , y monte avec la multitude, apporte aussi une nouvelle, mais quelle nouvelle! aussi une grâce, mais quelle grâce! Il ne dit point comme le messager de Flavien : Vous vivrez encore quelques jours sur cette terre d'exil; il
dit : Vous vivrez éternellement! Il ne dit pas : Vous verrez encore le soleil: il dit : Vous verrez Dieu! Il ne dit pas : Vous goûterez les biens de ce monde avant de mourir: il dit : Vous goûterez une paix qui surpasse toute intelligence: vous vous associerez par vos sentiments et par vos vertus à la divinité même : et après quelques jours donnés à l'exercice de votre foi. quittant pour jamais les champs de Babylone. vous aborderez dans le pays du salut, dans l'immortelle Canaan.
Et ce messager qui leur apporte ces promesses , quel est-il? Celui qui seul peut les accomplir: celui qui veut les accomplir : celui par qui tous ces biens leur sont acquis : celui qui . pour prix de sa vie . a demandé à Dieu toutes les nations en héritage, et qui les a obtenues: la grande victime, le grand prophète, le grand roi !
A présent, mes frères, je viens à vous. Qu'êtesvous venus faire dans ce temple? Vous êtes venus célébrer, de même que la multitude des disciples, l'entrée de Jésus -Christ à Jérusalem. Vous êtes venus joindre vos acclamations à leurs acclamations, et répandre, comme eux. des palmes sur le chemin ce votre Sauveur. Ce jour, qui fut une fête pour eux. en est aussi une pour vous, avec cette seule différence que vous avez à célébrer de plus qu'eux dix-huit si:: des de triomphe de la religion de Jésus-Christ.
C'est une fête: oui. c'est une fête. Mais toute vraie fête est dans le cœur. Interrogez le vôtre. Renferme-t-il quelque chose de ce qui animait d'un si doux trars-
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port les Israélites fidèles? Et crie-t-il comme le leur ù Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur ! paix dans les cieux, et gloire dans les lieux très hauts !
Je laisse à chacun le soin de se répondre à soimême. Mais qu'il me soit permis d'adresser quelques autres questions à mon auditoire.
De quoi se réjouissent, dans un jour pareil , ceux pour qui Jésus n'est pas un roi venu au nom du Seigneur, mais un être d'une nature vague, d'une dignité indécise, un docteur enseignant un système plus parfait de morale? Se réjouissent-ils de ce que les exigences de la loi se sont augmentées, de ce que de nouvelles chaînes sont ajoutées par Jésus à celles dont ils étaient chargés, de ce qu'il est encore plus difficile de faire la volonté de Dieu depuis qu'il l'a révélée tout entière? Se réjouissent-ils de ce que la tâche est doublée, tandis que les moyens restent les mêmes? Étrange sujet de joie pour une créature qui, tous les jours, est contrainte de reconnaître, dans les petites choses comme dans les grandes , son incapacité et sa misère !
De quoi se réjouissent, dans un jour pareil, ceux qui, accoutumés dès longtemps à regarder le christianisme comme une religion divine, s'en tiennent à cette notion vague ; gardent, sans en briser le cachet , la lettre qui renferme de si gracieuses nouvelles; et ne se prévalent, ni pour leur consolation, ni pour leur sanctification , des instructions importantes qu'elle contient? L'habitude et la bienséance les poussent dans les temples aujourd'hui comme tnujou^s ; mais
de quoi se réjouissent-ils? Est-ce d'appartenir au corps extérieur de l'Église de Jésus? C'est sans doute un grand avantage quand on en profite. Mais celui qui s'en tient à ce premier pas, qu'a-t-il de plus que celui qui repousse l'Évangile? Sont-ce les murs, disait un Père, sont-ce les murs qui font l'Église? Est-on chrétien pour être né sous une certaine latitude, et pour avoir passé sa vie au sein de la chrétienté? Ce n'est pas le baptême extérieur, mais le baptême de la régénération qui nous fait membres du corps de Christ. On n'est pas chrétien pour avoir été inscrit et enrégimenté dans une commune chrétienne ; et Jésus n'est pas venu sur la terre fonder les paroisses, mais une Église.
De quoi se rejouissent, en un jour pareil, ceux qui, acceptant le message de grâce, se croient bien compris dans l'amnistie divine, mais qui, après avoir crié avec les disciples : « Paix dans les cieux ! » n'ajoutent pas comme eux : « et gloire dans les lieux très hauts ! » En d'autres termes, de quoi se réjouissent ceux qui adhèrent aux promesses et non aux préceptes, qui acceptent la grâce et non la loi, qui veulent bien être sauvés, mais se soucient peu d'être régénérés? Je vais vous dire de quoi ils se réjouissent : ils se réjouissent de voir, en leur faveur, le gouvernement de Dieu avili ; car si la grâce abolissait la loi, où serait la gloire de Dieu? Direz-vous que, du moins, par reconnaissance ils aimeront Dieu, et que Dieu sera glorifié par leur amour? Il n'en est rien, mes frères : on n'aime véritablement que ce qu'on estime; on ne saurait aimer
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véritablement un Dieu qu'on ne respecterait pas, et Dieu ne pourrait être l'objet de nos respects dès qu'il aurait sacrifié au dessein de nous sauver la moindre partie, le moindre iota de cette loi sainte que Christ lui-même n'est pas venu abolir, mais accomplir, el qui doit demeurer intacte et inviolable jusqu'à la fin des siècles. S'ils se réjouissent donc, leur joie est fausse; et nous pouvons leur adresser ces paroles d'un apôtre : « Que votre ris se change en deuil et votre « joie en tristesse. »
Oui, mes frères, les sentiments d'un chrétien ne sont tout entiers que dans ces paroles tout entières : « Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur ! paix « dans les cieux et gloire dans les lieux très hauts ! » Hors de ces sentiments, cette fête et toutes nos fêtes ne sont que de vaines cérémonies. Ah! si notre cœur est étranger à ces sentiments, désertons "plutôt ces fêtes sacrées, n'abordons plus ces temples, supprimons des formes vides de sens ; que notre vie soit profane, mais conséquente. Ou plutôt, aspirons à revêtir ces dispositions avec lesquelles le culte est un vrai culte, et les fêtes vraiment des fêtes. Demandons à Dieu de nous pénétrer de ces sentiments qui donnent seuls du repos à l'âme et du prix à la vie. Recevons Christ ainsi que les disciples le recevaient, comme le vrai Dieu et la vie éternelle. Sages de la terre, il est la clef de vos problèmes, le complément de cette philosophie que vous recommencez sans cesse et que vous n'achèverez jamais; âmes troublées, votre paix; heureux du siècle, votre vrai trésor; hommes, le mot de l'énigme
de la vie et le vainqueur de la mort. Lui seul nous rattache à l'auteur de notre être et à l'ordre universel; sans lui, errant dans la vie entre un passé inconnu et un insondable avenir, jouets tour à tour de nos passions et de notre raison, en proie à des désirs infinis que rien ne peut satisfaire, réduits à nous construire industrieusement de pauvres imitations de bonheur, fatigués de vivre et tremblant de mourir, tremblant surtout d'être jugés, nous nous approcherions sans guide et sans appui de cette limite effrayante où la terre manquera sous nos pieds. Allons donc au consommateur de notre salut; réjouissonsnous de sa venue ; répandons à ses pieds des pleurs et des palmes; ces pleurs seront essuyés par sa main divine ; ces palmes deviendront notre couronne dans la cité de la paix, alors que, désaltérés à la source de toute perfection et de toute félicité, nous redirons ces acclamations des anciens fidèles : Béni soit le roi venu au nom du Seigneur ! Paix dans les cieux et gloire dans les lieux très hauts ! ♦
Note relative à la page 281 .
On a trouvé que nous faisions tenir à cet homme de Tantique Judée un langage tout moderne. Ce serait une grande faute de goût dans une fiction dont le principal objet serait de captiver l'imagination; mais le contenu de ce discours n'est pas une fiction poétique. Nous avons représenté le chrétien de l'an 33 de Jésus-Christ, et nous croyons que ce chrétien ne diffère pas essentiellement de celui de l'an 1832. C'est pourquoi, sans nous soucier beaucoup de la couleur
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locale et du costume du temps, nous avons mis dans sa bouche l'expression générale des sentiments des vrais chrétiens de tous les âges. Si notre phraséologie est du dix-neuvième siècle, c'est que nous n'avions pas le talent et ne sentions pas non plus la nécessité de faire parler cet homme comme il a pu parler alors; l'eussions-nous fait, et même avec succès, c'eût été probablement au préjudice de la clarté.
Nous abondons dans le sens du critique lorsqu'il désapprouve cette reconstruction arbitraire du passé que se permettent quelques écrivains religieux de notre époque. Nous n'aimons pas plus que lui la témérité avec laquelle on remplit certaines lacunes des récits évangéliques ; ces récits ne sont pas si pauvres qu'il faille leur faire l'aumône d'une foule de conjectures romanesques. Les habiles font mieux ; ils trouvent assez de richesses dans le texte sans exploiter aucune hypothèse ; ils s'en abstiendraient par bon goût, quand même ils oublieraient combien ces sortes d'interpolations profanent le texte auquel on les impose.
Si l'on croyait que j'ai prêté au disciple de Jésus-Christ non un langage seulement, mais des idées qu'il ne pouvait pas avoir, je répondrais que je n'ai fait qu'ajouter, autant que je l'ai pu, à la précision de ces idées, mais que ces idées mêmes sont antiques. La théologie chrétienne des disciples d'alors, même des plus spirituels, n'était probablement pas très exacte ; mais si elle ressemblait à celle de Siméon, elle ne différait pas essentiellement de celle du fidèle que j'ai fait parler. Saurin m'encourage à le croire; il a développé le discours ou plutôt l'hymne de Siméon dans un sens tout à fait pareil à celui que j'attribue aux acclamations de la multitude dans le jour des Palmes.
Et voici, quelqu'un s' approchant, lui dit : Mon bon maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? Il lui dit : Pourquoi m'appelles-tu bon? Il n'y a qu'un seul bon, c'est Dieu. Que si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements. Il lui dit : Quels commandements ? Et Jésus lui répondit : Tu ne tue' ras point. Tu ne commettras point d'adultère. Tu ne déroberas point. Tu ne diras point de faux témoignage. Honore ton père et ta mère. Et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Le jeune homme lui dit : J'ai observé ces choses-là dès ma jeu-* nesse; que me manque-t-il encore ? Mais Jésus lui dit : Si tu veux être parfait, vends ce que tu as et le donne aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel; après cela viens et suis-moi. Mais quand le jeune homme eut entendu celte parole, il s'en alla tout triste, car il possédait de grands biens. Matth. XIX, 46-23.
Mes frères, nous ne serions pas étonnés si quelques personnes trouvaient singulière et exorbitante la condition que Jésus-Christ impose à ce jeune homme. Après avoir observé tous les commandements de la loi dès sa jeunesse, il devait, ce semble, s'attendre moins qu'un autre à se voir imposer un si nouveau et si rigoureux devoir que celui de vendre tous ses biens pour en donner le produit aux pauvres. Et pourquoi faut-il qu'il fasse ce que ni la loi, ni Jésus-Christ luimême n'ont recommandé nulle part d'une manière
générale, et ce qui peut tout au plus devenir un devoir dans des circonstances extraordinaires que le cours des temps et des choses ne ramène que rarement? Si quelqu'un s'adresse ces questions, il n'ira pas en chercher bien loin la réponse. Un coup d'œil sur le récit de l'Évangéliste éclaircira ces difficultés : « Si tu veux être parfait, dit Jésus-Christ, vends tout « ce que tu as et le donne aux pauvres. » Si tu ne veux point être parfait, tu peux t'en tenir à ce que tu as fait jusqu'à ce jour ; mais si tu aspires à la perfection, il faut que tu saches te détacher de tout ; et pour m'en donner la preuve, je t'appelle à me faire le sacrifice de tes biens ; je pourrais te demander autre chose, je pourrais te demander davantage; mais il suffit que tu te montres prêt à tout ce qu'il me plaira de t' ordonner. Tu ignores pourquoi je te demande tes biens ; mais est-il nécessaire que tu le saches? N'est-ce pas assez que tu saches que je suis ton Seigneur? Tu t'es adressé à moi comme à ton bon maître ; tu m'as donné le titre qui ne convient qu'à Dieu; suis-je ou non ton maître? Ai-je droit ou non sur tout ce qui est à toi? M'appartiens-tu sans réserve ? C'est ce que je veux éprouver avant de te recevoir au nombre de mes disciples ; car il me faut des cœurs qui ne soient point partagés, des cœurs qui veuillent être parfaits ; celui qui, ayant mis la main à la charrue, regarde en arrière, ne saurait me suivre; celui qui n'est pas prêt à se charger de sa croix n'est pas digne de moi ; je renvoie les mondains vers leur monde, et les morts auprès de leurs morts.
Expliquée de cette manière, c'est-à-dire par ellemême, la réponse du Sauveur n'a plus rien de bizarre ni d'exagéré. D'ailleurs il est plus que probable, par la suite du récit, que le choix de cette condition n'était nullement arbitraire. Ce jeune homme était riche, et, à ce qu'il paraît, fort attaché à ses biens. Que savons-nous : Peut-être eût-il facilement sacrifié à Jésus son temps, ses forces, sa vie elle-même ; mais renoncer à ses biens, à la considération, à la consistance qu'ils lui procuraient, voir s'adresser ailleurs les hommages que lui valait sa richesse, se trouver tout à coup un homme de rien après avoir été un personnage d'importance, dépendre des autres après avoir vu les autres dépendre de lui, descendre dans cette espèce de néant qui est le partage du pauvre, tout cela, en écartant même toute vue d'avarice et de sensualité (que nous supposons volontiers au-dessous de lui), tout cela met ses bonnes intentions à la plus pénible des épreuves. Que ne lui demandait-on sa vie? Elle lui est moins chère. Mais c'est pour cela que Jésus-Christ ne la lui a pas demandée. Ce sont ses biens et non autre chose qu'il veut, parce que le sacrifice le plus pénible est aussi le plus propre à mettre hors de doute le dévouement. Ou, pour mieux dire, ce ne sont pas des biens que Jésus demande, c'est un cœur qu'il somme de prendre parti : il faut que ce cœur se décide entre une richesse périssable et le Seigneur; si cette richesse retient la moindre partie de ce cœur incertain, le Seigneur n'en veut pas : tout homme qui veut être parfait, doit donner à Dieu tout son cœur.
L'importance de la sommation se montre sous un jour nouveau, si l'on réfléchit à tout ce qu'emportent ces mots : « Si tu veux être parfait. » Personne n'ignore qu'ils reviennent à ceux-ci : Si tu veux être sauvé. Non pas, mes frères, que le salut soit le prix, le payement d'un dévouement quelconque ; mais ce dévouement est le signe qu'on est entré dans la voie de la foi, de l'amour, et par conséquent du salut. En sorte que la parole de Jésus se peut aisément traduire de cette manière : Tu viens à moi avec une grande promptitude d'esprit ; tu veux m' adopter pour maître ; tu te soucies de la vie éternelle ; mais voyons si tout est réel dans ce que tu avances. Veux-tu être parfait? Es-tu prêt à me sacrifier tout? Préfères-tu mon service à toutes choses? S'il en est ainsi, viens; je vois que tu m'aimes. Mais si, m'ayant d'ailleurs tout cédé, tu retiens pour toi, pour ta chair, pour ton liomme naturel quoi que ce soit ; s'il y a une chose au monde que tu me refuses, la foi ne t'a pas encore renouvelé, tu es encore le vieil homme, tu es encore éloigné du royaume des cieux et de la vie éternelle.
Ce que Jésus-Christ dit à ce jeune homme, il le dit à nous tous ; et nous en tirons une leçon pour ces chrétiens beaucoup trop nombreux, qui prétendent mettre des bornes à leur dévouement, et, après avoir élevé publiquement un autel au vrai Dieu, gardent dans un coin obscur de leur maison quelque idole secrète, quelque Baal dont ils n'ont pas le courage de se détacher. Le jeune homme, en s'éloignant tout triste après la réponse de Jésus, montra qu'il y avait au moins une
chose qu'il ne pouvait se résoudre à sacrifier. Beaucoup de chrétiens, après s'être mis extérieurement au service de Jésus-Christ, après avoir en apparence réglé leur vie sur son exemple et sur ses commandements, persistent dans quelque habitude ou dans quelque penchant contraire à l'Évangile, ou bien, ce qui est au fond la même chose, s'affectionnent tellement à des choses innocentes en elles-mêmes et légitimes, que, lorsque le moment vient où le service du Seigneur en exigerait le sacrifice, ils s'en trouvent incapables, et démentent toutes leurs concessions précédentes par un honteux refus.
Telle est la ruse du prince des ténèbres. Il feint de reculer devant la puissance de l'Esprit divin. Il abandonne un poste après l'autre; mais sa défaite n'est qu'apparente. Sur la limite même qu'il semble prêt à franchir en fugitif, il trouve une forteresse qu'il se hâte d'occuper et d'où il domine tout le pays. On peut, mes frères, avoir signalé son zèle par une foule de réformes, avoir fait une foule de sacrifices, et néanmoins n'avoir rien perdu. Chacun de nous a plusieurs penchants, plusieurs habitudes, plusieurs vices peut-être ; mais il y a toujours un penchant qui l'emporte sur tous les autres en vivacité et en profondeur; un goût, un besoin, auquel dans l'occasion nous serions prêts à sacrifier tous les autres. Et de même qu'un arbre presque entièrement sorti de terre tire toute sa vie d'une racine ; de même que, dans une paralysie générale ou dans une mort presque complète de tous les membres, la vie opiniâtre se réfugie, se concentre et tient bon dans
son organe principal; de même, réduite à une seule habitude, à une seule branche de son égoïsme, l'âme y vit de toute la plénitude de sa vie, et regagne en intensité ce qu'elle a perdu en étendue. Quand on a sacrifié tous ses goûts accessoires, on n'est point malheureux si l'on peut satisfaire sa passion dominante, et les jouissances qu'elle donne deviennent d'autant plus vives que l'âme, ne se livrant à aucun autre penchant., ne connaît aucune diversion. En sorte qu'il n'y a pas de risque à affirmer que les hommes les plus heureux, à parler charnellement , sont ceux qui n'ont qu'un seul goût et qui savent tout lui subordonner.
11 ne faut donc pas légèrement admirer tel homme qui, à son début dans la carrièe chrétienne, émonde sa vie à grands coups de serpe, et se fait comme un plaisir de ces sacrifices ; c'est qu'il s'est réservé, sans se l'avouer peut-être, ou sous des prétextes spécieux, tel goût charnel, telle habitude mondaine, telle partie du vieil homme, à laquelle il a toujours attaché plus de prix qu'à tout le reste. Une fois qu'on a donné le change à sa conscience sur cette inclination ou sur cette habitude, on s'y livre avec abandon ; on s'y complaît , on la caresse comme le dernier asile de l'homme naturel; il est si doux d'être mondain en sûreté de conscience, de jouir du monde et de le condamner, et d'être à la fois les élus du ciel et les heureux de la terre ! D'ailleurs le goût que l'on conserve nuit si peu aux autres devoirs, il laisse à la disposition du Seigneur tant de choses, qu'il y aurait un excès de rigueur à s'en priver.
Imprudent ! comment n'avez-vous pas compris qu'une inclination que vous ne captivez pas vous captive, et qu'en chaque chose où vous n'êtes pas maître vous êtes esclave? S'il est un penchant que vous ne puissiez vous résoudre à sacrifier, vous êtes à lui, vous n'êtes plus à vous. Est-ce que l'amour du monde n'est pas tout entier dans chacun de ces goûts particuliers? Est-ce que ce n'est pas la même chose d'être attaché par une chaîne que par mille, quand une chaîne est aussi difficile à rompre que mille? Est-ce qu'à l'heure des sacrifices, à l'heure de la mort, qui est le résumé de tous les sacrifices , ces attachements ne pèseront pas sur vos ailes comme tout un monde? Ce peu de chose est donc une grande chose ; et quoi que vous disiez du peu d'importance de cet attachement, toute votre liberté y périt.
Mais c'est par rapport à Dieu et à ses droits qu'il importe surtout d'examiner la question. Et voici, sous ce nouveau rapport, comment elle se pose.
Quand Jésus-Christ demandait au jeune homme l'abandon de tous ses biens, nous devons bien le comprendre, il lui demandait de ne conserver aucun attachement qui pût contrebalancer l'amour qu'une âme doit avoir pour lui. Pareillement ce qu'il nous demande, c'est de ne rien aimer tellement que nous ne soyons prêts à le lui abandonner par amour.
Or, si nous le lui refusons, combien ne sommesnous pas coupables?
Premièrement, ce que Jésus-Christ nous demande, il nous le demande au nom de Dieu, comme Dieu, el
pour Dieu. Et si nous le refusons, nous le refusons à Dieu, c'est-à-dire que nous le refusons à celui de qui nous tenons tout, à qui nous devons tout, et hors de qui nous ne sommes rien. Cette considération met à néant toute espèce de justification que nous voudrions fonder sur le petit nombre ou le peu d'importance des objets que nous refusons. Il est fort égal de refuser à Dieu un monde ou un de nos cheveux. Il importe peu que nous cédions à Dieu sur mille points, si nous lui résistons sur un seul. Une seule désobéissance préméditée ou volontaire efface toutes nos obéissances. Dès que nous croyons pouvoir retenir quelque chose à Dieu, il est clair qu'il n'est pas Dieu pour nous. Car ce nom saint et sacré appose sur la moindre de nos obligations un cachet aussi inviolable que sur tout l'ensemble de nos devoirs. Et c'est ici le cas d'appliquer l'excellent raisonnement de saint Jacques : « Quicon- « que aura observé toute la loi, s'il vient à pécher en un « seul commandement, est coupable comme s'il les avait « tous violés. Car celui qui a dit : Tu ne commettras a point adultère, est le même qui a dit : Tu ne tueras « point. » Le plus petit devoir, si Ton considère celui qui l'impose, est au même rang que toute la morale.
Qu'est-ce qu'emporte notre refus sur un seul point, fût-ce même le plus insignifiant? Rien autre, mes frères, que ceci : c'est que nous refusons à Dieu notre cœur. Si notre cœur était à Dieu, nous ne saurions lui refuser nulle chose. Or, ce n'est ni de nos actes ni de nos habitudes en elles-mêmes qu'il se soucie, mais des dispositions que nos actes lui révèlent. En lui refu-
sant une chose quelconque, nous lui refusons notre cœur ; en lui refusant notre cœur, nous lui refusons tout.
Mais nous faisons davantage, mes frères, veuillez y prendre garde. Non-seulement nous refusons notre cœur à Dieu, mais nous le donnons à un autre. Il y a donc un autre objet que nous préférons à Dieu. Or, l'objet que nous préférons à Dieu est évidemment Dieu pour nous ; et l'adoration que nous refusons à Dieu, nous la transportons à cet autre objet. Cet objet est dès lors celui de notre culte, une idole que nous opposons insolemment au seul vrai Dieu, béni éternellement ; et le culte extérieur que nous continuons à rendre à l'Éternel n'est plus qu'une dérision folle, outrageuse et impie.
Répéter ez-vou s encore que vous avez pourtant fait à Dieu bien des sacrifices? Allez-vous faire Fénumération de toutes les réformes que vous avez entreprises et accomplies pour l'amour de lui ? Pour l'amour de lui ! dites pour l'amour de vous. Pressés entre l'amour du monde et le souci de votre salut, et n'ayant pas le courage de choisir, vous avez ramassé tout ce dont le sacrifice coûtait le moins à votre cœur, tout ce dont vous pouviez vous séparer sans déchirement ; vous avez fait de ces rebuts entassés un holocauste au Seigneur ; mais vous avez serré dans votre sein la brebis chérie que vous aviez juré en vous-même d'épargner. Votre christianisme est une transaction conclue entre Dieu et le monde sans l'aveu de Dieu ; mais ne parlez pas d'amour ; car si c'était l'amour qui vous eût dicté vos
premiers sacrifice s, il vous eût également inspiré Je dernier. Faut-il le dire? le dernier sacrifice eût été le premier dans l'ordre de vos offrandes. C'est sur la brebis chérie que vous eussiez tout premièrement porté le couteau ; car le premier mouvement de votre amour eût été de chercher pour Dieu le plus digne hommage, et le reste aurait suivi sans doute ; on ne regrette pas quelques brins de paille après avoir donné des gerbes. Ne vous seriez-vous pas dit : Le Dieu que j'aime veut mon cœur ; eh bien ! mon cœur est là, dans ce goût, dans cette passion, dans cette habitude ; c'est donc la première chose que je lui offrirai. Au lieu de cela, qu'avez-vous fait? Vous avez dit : Voici à quoi j'attache le moins de prix ; ce sera la part de Dieu ; mais ce qui m'intéresse, ce qui me captive et me charme, ce sera ma part. Malheureux ! ce que vous estimez le plus, c'est aussi à quoi Dieu met le plus de prix ; ce que vous voulez garder, c'est précisément ce qu'il veut avoir. Mesurez là-dessus la gravité de votre offense.
Si un païen raisonnait comme vous, on le jugerait sévèrement. Mais de la part d'un chrétien, un tel raisonnement est le comble de l'ingratitude. Qu'il réfléchisse un moment à la conduite de Dieu à l'égard de ses créatures. Elles étaient coupables ; il ne leur devait rien ; il leur a donné quelque chose. Et quoi donc, mes frères? A-t-il été chercher aux extrémités de la création, et sur les limites du néant, quelque objet de nul prix dont il eût lui-même détourné ses regards? supposition indigne, que nous n'aborderons point. Mais encore : pour éclairer notre horizon d'une
plus brillante lumière, a-t-il pris dans les profondeurs des cieux quelqu'un de ces mille soleils dont il a semé avec profusion les lambris de son palais immortel ? sa bonté dédaigne de pareils présents, et nous avions besoin d'une autre lumière que de celle du soleil. Eh bien ! a-t-il détaché du milieu des séraphins quelque ange pour nous visiter, partager nos misères, et nous apprendre les vérités éternelles? 0 glorieux messager! ô bienheureux message ! ô divine bonté ! mais ce n'est rien encore. Il nous a donné ce qu'il avait de meilleur ; il nous a sacrifié son bien-aimé. Celui en qui habite toute la plénitude de la divinité, celui en qui Dieu prend plaisir dès avant la naissance du monde, Jésus-Christ est venu sur la terre, et nous a enseignés; ce n'est pas assez, il a souffert ; ce n'est pas assez, il est mort sous nos coups ; et après sa mort, il est encore perpétuellement auprès de nous par son esprit. Voilà ce que Dieu nous a donné. Et nous, en retour, nous lui regrettons, nous lui pleurons quoi? une poussière, un néant, mais enfin ce que nous aimons le mieux, et ce dont le sacrifice équivaudrait au sacrifice de notre cœur, la seule chose qu'il nous demande et que nous puissions lui offrir.
Et tout cela, retenez-le bien, mes frères, se fait sous le manteau du christianisme, avec la prétention d'être chrétien, avec la persuasion de l'être en effet. Et ceux qui se conduisent de la sorte s'imaginent avoir surgi au port, et du sein des eaux tranquilles où, l'ancre jetée et les voiles pliées, repose leur immobile navire, ils regardent avec compassion, sur la pleine mer, des
vaisseaux qui se fatiguent et crient sous le courroux des vents. Ah ! plus heureux peut-être sont ces navires que les vagues tourmentent ! Celui qui, sollicité de devenir chrétien, s'est assis d'abord, a calculé ce qu'il lui en coûterait de peines et de sacrifices, et, effrayé de toutes les exigences de la religion, s'est pour uu temps replongé dans le monde, il est à plaindre sans doute ; mais au moins il a, sous un rapport, compris le christianisme, il sait tout ce qu'exige la loi parfaite, il a une vue et un sentiment de la perfection chrétienne : ce sentiment le poursuivra peut-être, et peutêtre on le verra entrer par la loi dans le domaine de la grâce. Mais celui qui, imaginant un accommodement chimérique entre ses passions et la loi de Dieu, est parvenu par un art malheureux à river ses vices dans le christianisme, à faire un seul tout de l'esprit et de la chair, du monde et du ciel, celui qui vit tranquille dans des rapports si faux et si trompeurs, celui-là, mes frères, est à plaindre plus qu'on ne peut dire ; mieux vaut cent fois l'angoisse des enfants du siècle que cette fatale sécurité ; et ce qu'on peut souhaiter de mieux, c'est qu'elle ne tarde pas à être troublée.
Dieu y pourvoit quelquefois; il place quelquefois les sectateurs de ce christianisme commode et doux clans une position telle qu'il faut nécessairement opter, et que le sacrifice de leur idole favorite est la seule preuve non équivoque qu'ils puissent donner à Dieu de la réalité de leur christianisme. Alors le rideau se déchire, l'illusion se dissipe; alors le christianisme se montrant avec un cortège de nécessités pénibles et de
sacrifices imprévus, le christianisme portant la main sur notre bien-aimé , notre unique , le christianisme apparaît sous son vrai jour, comprenez-moi bien, sous le jour qu'il doit apparaître à un véritable mondain. Alors on ne le trouve plus si beau; on ne se sent plus pressé de le défendre ; on n'est plus tant l'ennemi de ceux qui l'attaquent; on prend quelque chose de leur mauvaise humeur; on se plaint aussi de l'exagération des chrétiens trop conséquents ; on fait de l'opposition contre eux, ou, si l'on n'ose pas à ce point démentir sa conduite précédente, on renferme son chagrin, et l'on ne prouve que d'une manière négative, c'est-à-dire par de l'indifférence et de la tiédeur, qu'on est effectivement changé. Quoi qu'il en soit, dans de telles occasions Dieu nous révèle à nous-mêmes; et ce désabusement soudain peut nous ramener par un détour ou par une halte à refaire notre religion, et à mettre le vin nouveau du christianisme dans le vaisseau neuf d'une âme régénérée.
C'est à vous, mes frères, à voir maintenant si l'histoire du jeune homme riche s'applique à vous. Jésus- Christ ne vous dit pas comme à lui : Va, vends tout ce que tu as et le donne aux pauvres ; mais il vous dit : Etes-vous prêts à le faire? Y a-t-il quelque chose que vous aimiez plus que moi, ou m'aimez-vous par-dessus toute chose? S'il fallait, pour confirmer votre foi, sacrifier vos avantages sociaux, les privilèges de votre rang, le plaisir, la bonne compagnie, seriez-vous encore chrétien? S'il fallait avoir une nourriture moins délicate, une demeure plus humble, des habitudes gê-
nantes, seriez-vous encore chrétien? S'il fallait renoncer aux affaires publiques, rentrer dans l'obscurité d'une vie sans influence, seriez-vous encore chrétien? S'il fallait refuser à votre esprit le plaisir d'études attrayantes, les jouissances d'une curiosité savante, seriez-vous encore chrétien? S'il fallait, de chrétien distingué, de conducteur des âmes, de lumière des petits, descendre vous-même au rang des petits, être humilié par vos inférieurs, conseillé par les simples, repris par les pauvres, seriez-vous encore chrétien? S'il fallait faire cause commune avec des hommes que le monde n'aime pas, et qui, singuliers peut-être par leurs formes, sont respectables par leur zèle et leur piété, seriez-vous encore chrétien? S'il fallait une fois vous prononcer dans des sociétés que vous aimez à voir, rompre en visière à un incrédule que vous redoutez, confesser la rédemption dans une assemblée de beaux-esprits déistes, seriez-vous encore chrétien? Voilà des questions que nous devons tous nous adresser à nous-mêmes afin de nous connaître. N'hésitons pas à le faire.
Souvent cette inclination mondaine, cette idole intérieure est mal aisée à découvrir; on peut l'adorer longtemps sans la voir, on lui rend un culte dont on n'a pas conscience. Mais si, au milieu d'une profession sincère du christianisme, on observe en soi de la froideur, de l'indifférence, du dégoût, une sorte d'incohérence de la vie, c'est un symptôme qu'il ne faut pas négliger. Il annonce qu'il y a de l'interdit sous notre toit, ce qui fait que la bénédiction de Dieu ne peut y descendre; il révèle la présence d'une idole sur l'autel
de notre cœur, idole qui empêche le Saint-Esprit d'y habiter; il dénonce un amour qui repousse l'amour de Dieu. Si toute la plante meurt, cherchez sous l'écorce le ver imperceptible qui la ronge ; cherchez dans votre âme ce dernier péché qui l'infecte. Hâtez-vous d'offrir un dernier sacrifice à votre maître, afin que sa faveur revienne tout entière : ou plutôt sentez que, puisque vous avez pu donner dans votre cœur l'hospitalité à un ennemi de votre Dieu, vous êtes vous-même son ennemi; reconnaissez que vous ne l'aimiez pas. Après avoir triomphé en élu, humiliez-vous en pécheur; avouez que toute l'œuvre qui vous semblait si avancée est à recommencer, et chargez-en l'infatigable miséricorde du Seigneur ; elle ne vous manquera point ; elle se prodigue aux cœurs brisés, et fait succéder pour jamais aux Vains et funestes triomphes de la propre justice, de la fausse paix et du pharisaïsme , les triomphes de l'humilité, du repentir, de l'abandon filial et dé la pauvreté d'esprit
Leurs pensées les accusent ou les défendent. Rom. Iî, 45.
Il y a, mes frères, deux manières fort différentes de recevoir et de pratiquer le christianisme, et ces deux manières peuvent être désignées par deux expressions bien simples : pour les uns, le christianisme est tout ; pour les autres, il est quelque chose. Les uns l'ont reçu comme une puissance souveraine à laquelle tout doit être soumis ; ils lui ont élevé un trône dans leur âme; ils ont livré leur vie à sa merci. Croire en Jésus- Christ, l'aimer et le servir, est pour eux la seule chose nécessaire, le tout de l'homme : ils ont choisi Jésus-Christ pour le centre de toutes leurs pensées, l'appui de toute leur vie, la règle de toutes leurs actions, le modérateur de tous leurs sentiments. Voilà les chrétiens déterminés et complets. Pour les autres, le christianisme est seulement quelque chose; son excellence intérieure, l'autorité des siècles, la force de l'exemple les ont traînés sous ses bannières ; ils y
sont même, jusqu'à un certain point, de bon cœur; ils ne déposeraient pas volontiers le titre de chrétiens ; le leur refuse-t-on, ils s'émeuvent et s'indignent: mais le christianisme ne fait que partager leur cœur avec d'autres objets qu'ils n'estiment pas moins; ils n'ont rien chassé pour le recevoir; leurs autres intérêts n'ont fait que se ranger un peu pour lui faire place, et la meilleure partie est restée à la porte de leur cœur. Un peu de crainte de la mort, un peu de respect pour la sainteté de Dieu, un peu de confiance en sa miséricorde , un peu d'affection pour Jésus- Christ, se sont glissés pour ainsi dire dans les intervalles que laissait libres une âme déjà si bien remplie. Et se sachant bon gré d'avoir ainsi tout accordé, satisfaits de voir cette grande affaire si bien réglée, ils se remettent à vivre à peu près comme ils ont toujours vécu, et vont tranquillement à la rencontre de ce Dieu qui veut que nous l'aimions de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces, et de toute notre pensée.
Vous savez, mes frères, combien sont nombreux ces membres honoraires de l'Église chrétienne, ces simples amateurs de christianisme. Vous savez également combien leur illusion est grande, combien leur erreur est funeste, et que le Dieu jaloux dont ils ont traité les commandements comme des prétentions usuraires avec lesquelles il est permis de marchander, tiendra pour nulle cette religion de condescendance, ce christianisme avare et sordide, et rejettera loin de lui de prétendus serviteurs qui ne furent jamais à lui.
Que ces chrétiens ne soient pas des chrétiens, c'est donc ce que nous n'avons pas besoin de vous prouver. Notre but aujourd'hui est de tirer cet aveu de leur propre bouche en les opposant eux-mêmes à euxmêmes ; en d'autres termes, notre but est de prouver que leurs propres pensées les accusent.
Les paroles qui nous servent de texte s'appliquent, dans l'intention de saint Paul, aux païens, ou, en général, à tous les hommes, en tant qu'ils sont réduits à leurs seules lumières naturelles. La loi, dit l'Apôtre, est gravée dans leurs cœurs; chacun d'eux peut la lire au dedans de lui ; en sorte que, sans le secours d'aucune révélation, il peut, s'il le veut, s'accuser luimême ou se défendre.
Aussi n'est-ce pas pour donner aux hommes la loi que Jésus-Christ est venu dans le monde, que Jésus- Christ est mort sur la croix. Cette loi, ils l'avaient déjà; et les développements qu'il y aurait ajoutés, la supériorité de ses enseignements et la beauté de sa vie, qu'eussent-elles fait autre chose qu'éclairer davantage les hommes sur leur état de péché, les rendre plus inexcusables, les tuer, suivant l'énergique expression de saint Paul, qui estime, avec raison, que la loi, en survenant, apporte la mort et non pas la vie ? La loi, qui siège perpétuellement sur le tribunal de notre cœur pour nous accuser ou nous défendre, n'eût reçu des mains de Jésus-Christ qu'un glaive plus acéré, une balance plus sévère.
Mais quoi qu'il en soit (car cette question n'appartient point à notre sujet), il reste certain que l'homme
naturel, ayant la loi écrite au dedans de lui, a de quoi se condamner lui-même. Or, cela n'est pas moins vrai de cette classe de chrétiens que nous avons caractérisée. « Les pensées de leur cœur les accusent « également. Oui , lorsque ? sous le nom de chrétiens , ils sont du monde et vivent pour le monde, je dis que les principes qu'ils se font honneur de professer dans les différentes relations de la vie renferment la condamnation de leur prétendu christianisme ; je dis que, s'ils appliquent à leur culte les maximes générales qu'ils appliquent à toute autre chose, ils seront forcés de convenir que leur religion n'est pas un hommage, mais une injure au Dieu qu'ils prétendent servir. Pour rendre cette vérité sensible, adressons-nous d'abord quelques questions.
Lorsque le cœur éprouve une affection innocente et légitime, n'est-il pas généralement reconnu qu'il est beau de s'y livrer? Si l'objet qui nous l'inspire est aussi digne de respect que d'amour, n'est-il pas beau de lui vouer de l'enthousiasme? Et dans un cas semblable, l'exagération n'est-elle pas pardonnée beaucoup plus facilement que la tiédeur?
Lorsque nous avons reçu quelque bienfait d'un de nos semblables, n'est-il pas généralement convenu que la reconnaissance doit se proportionner au bienfait? N'est-il pas beau de ne point la mesurer trop exactement? Ne doit-elle pas, s'il se peut, surpasser le service rendu? Et ne doit-elle pas saisir avec empressement toutes les occasions de se manifester par des faits?
Enfin, lorsque nous avons jugé quelqu'un digne de notre affection et de notre estime, n'est-il pas généralement reconnu que nous devons nous honorer devant le monde des sentiments que cet être nous inspire? N'est-il pas beau de faire connaître, et, si nous le pouvons, de faire partager à tous cette affection et ce respect? Et ne devons-nous pas, alors même qu'il serait pour les autres un objet d'aversion ou de mépris, alors même, et surtout alors, nous confesser ses amis, et le défendre par cette expression publique de notre attachement?
Trois questions, mes frères, dont la réponse n'est pas douteuse. Oui, voilà des maximes reçues dans le monde; reçues non-seulement des hommes spirituels, mais des mondains ; non-seulement des chrétiens, mais des païens ; non-seulement d'une classe de la société, mais de toutes sans exception. Ce sont des pensées que tout le monde avoue, dont tout le monde s'honore, et dont l'absence supposerait une dégradation morale dans laquelle personne ne s'imagine être tombé. Je prends ces pensées, dont la vérité, étant universellement admise, est donc admise par les chrétiens de nom qui font le sujet de ce discours, et je leur dis à eux, que ces pensées renferment leur condamnation.
Un objet a gagné leur cœur par de belles qualités. Ils l'aiment. N'allez pas croire qu'ils se mettent en garde contre un sentiment si doux. Ils trouvent juste, innocent, et même beau, de s'y abandonner. S'ils craignent quelque chose, c'est de ne pas aimer assez.
Ils se savent bon gré de leur sensibilité ; ils se voudraient du mal de la sentir refroidie. L'exagération ne leur fait guère de peur : trop heureux, pensent-ils, qui peut exagérer ainsi ! On peut trop jouir, trop agir, trop connaître : on ne saurait trop aimer. Cette prétendue exagération est l'âme de toutes les grandes actions, le mobile de toutes les belles vies: l'enthousiasme pour ce qui est grand et bon est le plus noble état que l'âme puisse connaître, une disposition où il faudrait qu'elle pût se maintenir habituellement ; le fanatisme même a sa grandeur; et soit qu'on s'enflamme pour la patrie, pour la science, ou pour les beautés de la nature et des arts, on honore par ce transport la nature humaine , qui ne retombe que trop aisément vers les choses communes et vers les intérêts matériels.
Tout pénétré de ces pensées, tout avide d'aimer et d'admirer, on vous place devant le modèle accompli de tout ce qui mérita jamais l'admiration et l'amour. Loin, bien loin toutes les fictions les plus sublimes ! C'est la plus sublime des réalités. Loin, bien loin tous les sages, tous les héros, tous les prophètes, tous les hommes ! C'est un Dieu ; et, ô profondeur ! c'est un Dieu-martyr. Avez-vous admiré l'homme patient? C'est la patience même. Avez-vous respecté l'homme pur? C'est la pureté même. Avez-vous aimé l'homme aimant? Eh bien! c'est la charité même. Avez-vous prêté une oreille avide aux discours de la sagesse? Jamais homme n'a parlé comme cet homme. Toute la philosophie antique, toute la science moderne s'inclinent
devant cette sagesse incarnée, qui donne au génie des pensées d'enfant, à l'enfant des pensées de génie. Combien de fois, préoccupés d'un idéal de perfection humaine, vous en avez cherché la réalité parmi les hommes ! combien de fois vous avez été trompés ! Toujours l'homme se trahissait par quelque endroit. Tantôt un vice obscurcissait les bonnes qualités ; tantôt ces bonnes qualités elles-mêmes, méconnaissant leurs limites, devenaient des vices. Même dans ces fictions où se déploie librement l'imagination de l'homme, il ne vous est pas donné de tracer des caractères parfaits, soit qu'une espèce de bon goût répugne à cette falsification, soit qu'en effet un être imparfait et borné ne puisse peindre avec succès que des êtres bornés et imparfaits comme lui. Mais le divin héros de l'Évangile est accompli de tout point. Aucune nuance de péché, aucune vertu qui s'avance en usurpatrice sur le terrain d'une autre vertu. Il en est de son caractère comme de son œuvre : la justice et la miséricorde s'y sont entrebaisées; la force et la douceur se sont réconciliées ; l'autorité et l'humilité ont brillé de concert ; en un mot, tous les éléments dont se compose l'idée de la perfection se sont combinés dans la plus ravissante harmonie. Que faut-il donc de plus pour gagner votre cœur ? Aurez-vous encore le droit d'admirer quoi que ce soit si vous n'admirez pas Jésus ? Ne serez-vous pas même souverainement injustes s'il y a chose au monde que vous admiriez ou que vous aimiez autant que Jésus ? Car vous ne sauriez le nier, le problème est résolu : vous avez enfin trouvé Y Ad-
mirâble, ainsi que l'appelle justement l'Écriture ; et si vous ne l'admirez pas plus que tous les autres êtres à la fois, on sera forcé de conclure ou que cette prétendue soif du bon et du beau n'était qu'une pure hypocrisie, ou que votre goût sans culture est incapable de discerner ce qui est vraiment bon et beau, ou que votre vanité trouve mieux son compte à admirer l'imperfection, parce que l'imperfection ne vous humilie pas. Eh bien ! il est ainsi pourtant. Non pas qi l'il vous en coûte quel-» que chose de convenir que Jé ^us-Christ est l'être le plus parfait, et même le seul pai fait qui ait vécu parmi les hommes. Mais que ce sentiment est froid en comparaison de celui que vous ace wdez souvent à des créatures ! Que dis-je? ce sentiment si pur et si ennoblissant, vous le redoutez comme un dangereux sentiment ; vous semblez lui appliquer la même règle de prudence morale qui nous prescrit de nous défier de toutes nos passions charnelles, illimitées par leur nature, et capables de dévorer l'âme entière ! Vous traitez ce sentiment avec la sévérité qui est due aux convoitises mondaines qui font la guerre à nos âmes ! Et tandis que vous laissez un libre cours à des torrents dévastateurs que vous devriez borner de toutes parts," vous resserrez de tout votre pouvoir ce fleuve d'amour qui, en coulant dans l'âme, en y débordant s'il était possible, n'y pourrait jamais porter que la fertilité, l'abondance et la vie ! Et vous êtes chrétiens ! et ce qui serait injustice chez des païens même à qui l'Évangile serait connu, vous vous le permettez comme chrétiens ! On passe aux incrédules de prodiguer leur
âme à des objets créés et imparfaits, de vouer à des hommes pécheurs, que dis-je? à des inventions humaines, à des ouvrages de l'art, un enthousiasme voisin du délire; l'âme a besoin d'être remplie, et, hors des inspirations de la sagesse d'en haut, elle n'est peut-être pas libre de choisir : mais que des chrétiens accordent (et cela se voit tous les jours) à un homme, à un système, à un livre, à une statue, beaucoup plus d'intérêt et d'admiration que Jésus-Christ ne leur en inspire ; qu'ils craignent même d'avoir trop d'affection , trop de zèle , trop d'enthousiasme pour celui à qui ils ne feraient que rendre justice en l'aimant de toutes les forces de leur âme , c'est certainement le comble de l'inconséquence et de l'égarement.
Mais le fanatisme, direz-vous, le fanatisme n'est-il pas proche voisin du sentiment qu'on exige de nous? C'est connaître mal le fanatisme : sous quelque forme qu'il se présente, il n'est pas né de l'amour. L'amour de Jésus , c'est-à-dire l'amour de la vérité et de la vertu réalisées, ne peut vous conduire qu'à la vertu et à la vérité. Défiez-vous de l'imagination, de la propre volonté et de l'orgueil : voilà les sources du fanatisme; mais aimez sans crainte; tant que vous vous bornerez à aimer, à aimer Jésus- Christ , vous ne ferez rien de contraire à l'esprit de Jésus-Christ, et vous ne serez pas plus fanatiques que Jésus l'a été lui-même.
Premier point, mes frères , sur lequel les chrétiens de nom sont condamnés par leurs propres pensées,
c'est-à-dire par leurs principes. Voyons si leur condamnation ne sortira pas de quelque autre de leurs pensées.
Ils font grand cas de la reconnaissance, et avec raison : car si la reconnaissance, prise en elle-même, n'est pas précisément une vertu, elle est du moins le sentiment le plus désintéressé que l'homme puisse éprouver. La morale humaine, que les hommes ont déjà tant mutilée, pourra souffrir encore bien des atteintes avant que la reconnaissance ait perdu son crédit. C'est, de tous les sentiments peut-être, celui à la gloire duquel on renonce le moins. Toute autre chose peut trouver une excuse , l'ingratitude avérée n'en trouve jamais. Après cela, je ne dirai pas que tout le monde est reconnaissant: je ne parle pas des habitudes de la société, mais de ses maximes, et des - maximes que les chrétiens de nom reçoivent comme tout le reste des hommes. Tous font de la reconnaissance un devoir sacré : tous veulent qu'elle se produise par des faits; tous approuvent qu'elle aille au delà des services rendus.
Ici je m'adresse encore aux chrétiens de nom, et je leur dis : Voici une belle occasion d'appliquer vos principes : un grand bienfait vous a été accordé. Il va plus loin que votre corps, il touche votre âme; plus loin que cette vie. il embrasse l'éternité; plus haut que vos pensées, il les surpasse beaucoup plus que les cieux ne surpassent la terre. Ce bienfait est le salut; et si un bienfait infini en lui-même peut devoir à quelque circonstance un nouveau prix, regardez au
bienfaiteur: c'est celui que vous avez offensé; regardez à la condition du bienfait : c'est la mort du juste; regardez à cette mort : elle fut volontaire. Tout l'ordre des choses semble avoir été renversé afin que vous fussiez sauvés; et quand l'Éternel aurait, en votre faveur , étendu de nouveaux cieux dans l'espace, ou quand il aurait anéanti des mondes par milliers, ou quand il aurait fait violence à toutes les lois de la nature, il aurait fait pour vous infiniment moins qu'en envoyant dans le monde le petit enfant de Bethléem. Si vous ne croyez pas à la réalité de cette grande œuvre de miséricorde, n'en parlons plus ; que la créature retourne à la créature, à qui, pour des bienfaits bornés, il lui sera libre d'offrir une reconnaissance bornée. Mais si vous y croyez ! si vous y croyez, il est évident, d'après vos principes mêmes, que vous ne vous appartenez plus, que ce n'est plus vous qui devez vivre, mais Christ qui doit vivre en vous, et que ce que vous vivez encore dans la chair, vous le vivez dans la foi au Fils de Dieu qui vous a aimés. Nul ne s'étonnera si vous vous écriez : Où sont ces chaînes, que je les porte? Où est cette croix, que je m'en charge? Où sont ces fatigues, que je succombe avec joie sous leur glorieux fardeau? Je n'ai que deux bras, une tête, un cœur : ah! dans ce cercle borné de facultés, mon amour est à l'étroit, ma reconnaissance prisonnière; ma condition est disproportionnée à mes sentiments ; à peine l'intelligence et les ailes de l'ange suffiraient à l'essor de ma reconnaissance et à l'accomplissement de mes vœux!— -Mais ce langage, mes frères, ressemble
trop à l'ironie; laissons-le donc; et que les œuvres de ces chrétiens nous parlent pour eux.
Ah! mes frères, que répondront à cet appel les chrétiens de nom, lorsque les chrétiens réels se sentent plus ou moins accusés par leurs pensées, et que, trop souvent, la seule marque de reconnaissance qu'ils consentent à avouer, c'est de gémir plus profondément de leur ingratitude! Et cependant qui voudrait nier qu'il n'y ait parmi eux du dévouement et de la reconnaissance? Mais si les vies les plus saintes offrent encore des lacunes affligeantes, que sera-ce de la vie des chrétiens de nom! Quelle indifférence! quelle langueur! quelle oisiveté ! Où sont ces violents, qui seuls, a dit Jésus-Christ, emportent le royaume des cieux? Le Seigneur, séjournant dans la maison de Lazare, préféra Marie, humblement assise à ses pieds et recueillant avidement ses paroles, à Marthe qui se donnait beaucoup de mouvement pour le bien recevoir. Hélas! si, à défaut de Maries, à défaut de ces cœurs si rares que la profondeur de leur vie intérieure enlève par moments à toutes les préoccupations du monde , nous avions au moins beaucoup de ces Marthes qui vont, qui viennent, qui agissent pour le service du Seigneur! Chrétiens de nom, nous ne vous demandons pas un cœur où la pensée de Dieu habite continuellement, et qui fait de la méditation des choses divines ses délices les plus chères. Mais montrez-nous du moins vos œuvres, des œuvres faites pour l'amour de Jésus- Christ, par zèle pour sa gloire. Montrez-nous en quoi votre justice surpasse la justice de ceux qui ne l'ont
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point reçu. Vous êtes appelés ? c'est lui-même qui l'a dit, à accomplir des choses extraordinaires : le chrétien n'a pas une nature à suivre, mais une nature à dompter ; ni à faire ce qui plaît au monde, mais dans l'occasion aussi ce qui lui déplaît; ni à remplir ses devoirs, mais à les dépasser; ni à atteindre certaines limites, mais à franchir toutes les limites. Or, si le cercle dans lequel il s'enferme est aussi étroit, l'esprit dans lequel il agit aussi terrestre, les règles de conduite qu'il professe aussi communes que pour les hommes qui n'ont pas la même foi que lui ; si l'on ne peut distinguer à l'ensemble de la vie, à son cachet, ce chrétien de l'homme naturel, je le demande, où est sa reconnaissance? Pour le démêler dans la foule mondaine suffira-t-il de constater qu'il fréquente les temples, qu'il communie, qu'il profite, en un mot, des institutions de l'Église? Sans rechercher dans quel esprit il fait ces choses, disons qu'elles prouvent bien peu en sa faveur. Tl s'agit de reconnaissance : y en a-t-il à suivre des usages encore honorés? y en a-t-ii à profiter de quelques grâces extérieures de Dieu? Accepter de sa main divine des bienfaits dont on ne cherche pas d'ailleurs à tirer du fruit, est-ce de la reconnaissance? alléguer, en preuve de christianisme, des faits de ce genre, n'est-ce pas retomber dans les funestes erreurs que notre Seigneur reprochait aux pharisiens, et se jeter sous la même condamnation dont il les accablait, lorsque sa voix charitable les frappait des noms terribles d'hypocrites et de race de vipères?
Mais au lieu de beaucoup de preuves diverses de reconnaissance, n'en demandons qu'une, mes frères, une toute particulière ; encore ici nous allons prouver aux chrétiens de nom que leurs pensées les accusent.
Nous l'avons dit : ce n'est pas un véritable amour qu'un amour dont on rougit; il faut ou renoncer à notre affection ou la confesser hardiment, et la confesser surtout lorsque la personne pour qui nous l'éprouvons est méconnue dans le monde. Ces maximes, ce n'est pas nous qui les inventons, ce n'est pas le christianisme qui les a apportées sur la terre ; nous en faisons honneur au monde lui-même ; et comme maximes universellement admises, elles appartiennent aussi aux chrétiens de nom.
Sont-ils, sur ce dernier point, accusés où défendus par leurs pensées? Quelle question ! dira-t-on : le nom même qu'ils portent et qu'ils acceptent y répond péremptoirement ; puisqu'ils se disent chrétiens, ils ne rougissent pas de Jésus-Christ.
Mes frères, il y a dans le monde deux Jésus-Christ : un Jésus-Christ honoré et considéré , un Jésus-Christ humilié et conspué comme jadis au prétoire. Le premier est le fondateur d'une église qui, comme la vigne du prophète, a étendu ses vastes et fructueux rameaux sur toutes les parties du globe, le fondateur d'une civilisation qui a laissé bien loin derrière elle la civilisation menteuse de l'antiquité, le fondateur enfin d'une morale qui arrache aux ennemis mêmes du christianisme d'involontaires hommages. Avoué par le monde, adopté parla philosophie, ce Jésus-Christ n'est pas celui qu'il
s'agit de confesser. L'autre, mes frères, c'est l'agneau immolé dès la fondation du monde pour l'amour des enfants d'Adam; c'est celui dont il faut manger la chair et boire le sang pour avoir la vie'; c'est celui devant lequel il faut nous dépouiller de toutes nos justices pour être trouvés vêtus ; c'est celui qu'on ne peut suivre que comme Simon de Cyrène, en partageant avec lui le fardeau de sa croix ; c'est le Dieu des petits, des humbles et des enfants. Ce Jésus-Christ, mes frères, est la part du chrétien, et c'est celui-là qu'il s'agit de confesser, parce que celui-là est notre bienfaiteur, et que celui-là a des ennemis. Dites, ou laissez dire, que vous êtes chrétiens ; allez dans les églises, communiez même ; tout cela n'apprend pas encore auquel de ces deux Jésus vous appartenez; et si vous ne vous expliquez pas davantage, on croira que c'est au premier, opinion qui ne peut aujourd'hui compromettre personne. Mais confessez, à temps et hors de temps, Jésus-Christ le sauveur, l'agneau de Dieu, qui ôte les péchés du monde, et qui a ôté les vôtres ; confessez que vous êtes sauvés par grâce, par le moyen de la foi ; confessez, ce qui revient au même, toutes les conséquences pratiques qui découlent de cette profession ; introduisez le christianisme tout vivant dans votre vie, et vous verrez s'il n'en coûte rien de confesser Jésus-Christ. Alors véritablement vous l'aurez confessé ; alors seulement « vos pensées ne vous accuseront pas. »
Le devoir ainsi caractérisé, mes chers auditeurs, il n'est pas trop nécessaire que nous cherchions s'il est rempli ou négligé. Rempli, mes frères ! mais cela veut
dire que la société entière, société chrétienne, elle le dit du moins, retentit incessamment du nom de Jésus- Christ ; cela veut dire que le souvenir de ses bienfaits est le fond visible ou caché de tous les entretiens ; l'idée virtuellement présente à toutes les entreprises, le point d'où tout part, le terme où tout se dirige ; cela veut dire que, de toutes les nouvelles, aucune n'intéresse autant que les nouvelles du royaume de Dieu, que de tous les projets aucun ne préoccupe aussi vivement que ceux qui se rapportent à l'extension de son règne, que de tous les intérêts aucun n osera prendre le pas sur l'intérêt de sa gloire. Quel mouvement, mes frères, quelle sainte agitation, quelles vastes mesures, quel vaste concert, pour affermir la puissance du Bien- Aimé, pour la relever où elle est ébranlée, pour l'introduire où elle n'a pas pénétré ! Quel bruit qui couvre tous les bruits ! quel nom qui efface tous les noms ! quel silence de tous les intérêts et de toutes les vies devant le témoignage éclatant et solennel rendu au Seigneur par cette multitude, dont chaque membre a confessé ne devoir son éternité qu'à l'amour dont Christ l'a aimé ! Mais s'il y a un silence, mes frères, savezvous qui se tait? C'est la foi, la joie et l'amour ! Cette foi n'a rien à déclarer, cette joie rien à chanter, cet amour rien à bénir ! Et si un ange, nouveau-venu sur la terre, et ignorant de quelle sorte nous vivons, la parcourait pour y contempler les effets, pour y recueillir l'écho du grand événement qui l'a sauvée, à moins qu'il n'entrât le dimanche dans nos temples, il pourrait s'imaginer qu'il s'est trompé dans sa route, que ce
n'est point là le globe de la terre , ou que c'est sur quelque autre planète que l' Homme-Dieu est venu subir , loin des regards de son père , l'opprobre, l'agonie et la mort !
Je suis prêt à convenir que le nom de Jésus est si saint qu'il ne devrait être proféré qu'avec un sentiment de respect et d'amour, sentiment qui n'est pas assez vif à tous les instants pour qu'à tous les instants ce beau nom puisse convenablement sortir de nos lèvres. Je suis prêt à convenir que, par une juste et redoutable punition, l'habitude indiscrète de certains mots réagit d'une manière funeste sur les idées qu'ils expriment, et que l'abus du langage religieux dénote une familiarité indécente qui ne doit trouver aucune place dans nos rapports avec Dieu. Je reconnais que tous les sentiments intimes et sérieux demandent, comme certaines plantes, plus d'ombre que de soleil, et, pour me servir d'une expression souvent répétée, que le sentiment chrétien a sa pudeur. Mais prenez garde qu'il y a deux pudeurs, et n'allez pas les confondre ; toutes deux sont fondées sur le respect, mais l'une sur le respect religieux et l'autre sur le respect humain. Et quel est le chrétien , hélas ! quel est même le vrai croyant, qui ne compte parmi ses souvenirs celui de quelque infidèle silence alors qu'il eût fallu parler, et de quelque lâche dissimulation alors que le temps commandait une franchise austère! A combien de chrétiens de nom la seule présence d'un moqueur, ô indigne empire! n'impose-t-elle pas, à tel point que les lèvres se ferment, et que les paroles fidèles redescen-
dent dans son sein, non par crainte de la profanation, comme on le prétend, mais par crainte du profanateur? Et qui observerait, en pareil cas, la gêne, l'embarras, ou les timides insinuations, ou le langage couvert et les confessions succinctes et rougissantes de ces chrétiens de nom , ne serait-il pas tenté de croire que leur religion est une pauvre hérésie, une fantaisie de l'imagination, une prédilection bizarre, une faiblesse dont ils rougissent sans pouvoir en guérir, une incongruité de pensées que les bienséances sociales refoulent dans les conciliabules d'adeptes, et ne permettent pas de produire ouvertement au sein d'une société cultivée?
Mais la profession que nous demandons, cet aveu, ce témoignage, consiste-t-il donc essentiellement en paroles? N'est-on chrétien qu'à la charge de faire de la dogmatique chrétienne, et n'y a-t-il pas mille autres manières, meilleures que les discours, de dire aux autres : Je suis chrétien? Sauf les occasions, assez peu nombreuses, où l'on peut être appelé à rendre compte de sa foi et qui, pour la plupart, n'exigent que peu de paroles, est-on bien souvent appelé, autorisé même à parler religion? Même entre les fidèles, les entretiens purement religieux peuvent-ils sans inconvénient être fréquents et prolongés? Mais l'occasion de parler de religion d'une autre manière se présente tous les jours. Il ne faut pas s'y tromper : la vie du chrétien est une langue distincte, car c'est une vie à part; il ne saurait se présenter en aucun lieu sans y porter le parfum de r Évangile; et dût-il passer toutes ses années sans dé-
clarer, par une seule phrase, les sentiments qui le lient au Sauveur , n'en doutez pas, sa vie le dénoncerait. Il y aurait toujours dans ses règles de conduite, dans le choix de ses relations, dans celui de ses plaisirs, dans ce qu'il dit et dans ce qu'il ne dit pas, dans ses jugements et dans son silence, dans ses refus et dans ses concessions, dans sa réserve et dans son abandon, dans l'expression générale de son être, enfin jusque dans des détails qui se laissent à peine prévoir ou nommer, il y aurait toujours une profession ouverte de christianisme et par là même une adhésion et un hommage de gratitude à son Sauveur. Or, mes frères, même ce témoignage silencieux, indirect, même cette profession quelquefois négative, Jésus-Christ a de la peine à l'obtenir du chrétien de nom, parce qu'elle n'est au fond pas moins intelligible que l'autre. Ge genre de témoignage, si avantageux en soi, parce que, tout franc qu'il est, il n'est ni blessant ni provocateur, avantageux encore parce qu'il est plus authentique que tout autre, et enfin parce qu'il est répandu sur toute la vie comme une couleur uniforme, ce témoignage aussi est refusé; la vie se tait comme les lèvres; on ne laisse pas transpirer sa foi dans les faits; on la cache soigneusement; hélas! que dis-je? cachet-on vraiment quelque chose? pouvons-nous bien appeler foi un sentiment qui, à l'opposé de toutes les autres affections de l'âme, au lieu de chercher l'occasion de se montrer, met toute son application à se dissimuler? et n'est-il pas évident qu'on ne dissimule si bien que les croyances qu'on n'a pas? Et le monde
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privé de ces témoignages multipliés , qui devaient lui recommander Jésus-Christ et l'amener vers Jésus- Christ, est réduit aux professions de foi courageuses et cordiales d'un petit nombre de chrétiens vivants, mais qui, de leur côté, pressés par l'obscurité générale de faire luire leur lumière, et par ce grand silence de faire entendre leurs voix, ne donnent que trop naturellement à leur lumière les traits flamboyants de l'éclair et à leur voix l'accent redouté du tonnerre. Prophètes affectueux et charitables, mais dont la parole, si l'on peut s'exprimer ainsi, se grossit de toutes les voix qui manquent à la soutenir, éclate avec une sainte rudesse dans l'universel silence, et, calomniant les tendres sentiments qu'ils portent dans le cœur et qui les ont pressés de parler, transforme trop souvent un hommage de reconnaissance et un cri de charité en menaces et en anathèmes !
Tout ce que nous avons exposé, mes frères, établit que les chrétiens de nom tiennent en commun avec les hommes du monde certaines maximes générales ; qu'ils se piquent d'y être fidèles dans les choses du monde ; mais que, au fait du christianisme, ils sont tranquillement infidèles à ces mêmes maximes, en sorte que nous pouvons dire d'eux, en empruntant l'expression de saint Paul, que leurs propres pensées les accusent et les condamnent.
Je les supplie maintenant de ne faire qu'une réflexion : cela est-il vrai ou cela est-il faux? et de ne point considérer autre chose. Peu importe d'où cette
vérité leur vienne, pourvu qu'elle soit vérité. S'il fallait au prédicateur une autorité personnelle pour la leur dire, ce n'était pas à moi à parler. Les traits dont j'ai pu blesser leur cœur, je les ai sentis retomber sur le mien ; et si ce que j'ai déclaré les humilie, je ne suis pas étranger à leur confusion. Mais qu'avons-nous à faire, eux et moi, que de baisser la tête devant la vérité, et de recevoir d'elle, selon ce que nous pouvons être, la parole de paix ou de sévérité ! Écoutons ensemble la verge de la parole; et pour en retirer du fruit, prêtons l'oreille à une dernière instruction, qui va se renfermer en peu de mots.
Nous avons trouvé l'homme, au fait du christianisme, étrangement inconséquent. Il l'est moins, beaucoup moins dans les autres choses. D'où vient ce singulier phénomène ?
Je n'en sais, pour ma part, d'autre explication que celle-ci : c'est qu'il est naturel d'être touché pour ses amis, de reconnaître des services rendus, de s'honorer d'un choix que le cœur a fait, mais qu'il n'est pas naturel d'être chrétien. Chrétien dans le sens vague et général dont nous avons parlé, il est naturel de l'être ; chrétien conséquent, chrétien au sérieux, cela n'est pas naturel. Comment donc est-il des hommes qui deviennent solidement chrétiens, si cela n'est pas naturel? Par une force surnaturelle, qui se voile, qui se cache le plus souvent dans les moyens naturels, qui coule dans l'âme par les mêmes canaux que nos idées ordinaires, mais qui n'en est pas moins surnaturelle dans sa source et dans son principe. Dans le sens spi-
rituel et vrai, il est certain que nul ne peut dire que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, sinon par le Saint- Esprit. C'est Dieu qui en a per suadé par son Esprit tant de personnes qui n'étaient, ni par le cœur ni par l;esprit, plus disposées que d'autres à le croire» C'est Dieu qui amène pour l'homme, au milieu du bonheur ou du malheur terrestre, ce besoin inconnu du ciel, cette soif de perfection et d'harmonie, ces nobles et saintes détresses d'un cœur à qui Dieu manquait encore, ce commencement de tendresse pour un Sauveur qui ne lui avait inspiré jusqu'alors qu'une froide admiration, enfin cette vue si vraie du monde et de la vie qui demande pour centre et pour point d'appui de l'univers ébranlé l'amour et la sainteté réunis en un Dieu suprême. Mais qui pourrait compter toutes les routes du royaume céleste? Qui voudrait tracer aux âmes un itinéraire unique vers la cité de la paix? La bonté de Dieu est riche en conseils et diverse en moyens. Jamais nous ne connaîtrons toutes les ruses de cette bonté paternelle ; jamais nous n'aurons mesuré l'immensité de cet amour. 0 bonté, qui embrasses et qui enserres tous les êtres créés; ô amour! chargezvous de faire croire à l'amour! contraignez, par les nobles moyens qui vous glorifient et qui nous honorent, contraignez l'âme humaine à incliner sa liberté sous votre joug bienfaisant! Persuadez l'esprit par le cœur, le cœur par l'esprit ! faites éclater toute la beauté de votre œuvre à ceux qui n'en connaissent encore que l'accablante grandeur et la mystérieuse obscurité ! transformez en chrétiens véritables et ces chrétiens de