‹ Discours sur quel ques sujets religieuxChapitre 16 sur 16 · LE CHRÉTIEN DE NOM ACCUSÉ PAR SES PENSÉES · texte numérisé non relu

LE CHRÉTIEN DE NOM ACCUSÉ PAR SES PENSÉES

nom, et ces esprits incrédules, et ces cœurs incertains, et toutes ces créatures immortelles pour qui le dévouement du premier-né plaide avec puissance auprès de vous depuis les premiers jours du monde !

Iles, écoutez-moi, et vous, peuples éloignés, soyez attentifs. L'Éternel m'a appelé dès ma naissance; il a fait mention de mon nom dès les entrailles de ma mère. Et il a rendu ma bouche semblable à une épée aiguë'; il m'a protégé sous l'ombre de sa main, et il m'a rendu semblable à une flèche bien polie; il m'a serré dans son carquois. Et il m'a dit : Tu es mon serviteur ; Israël est celui en qui je me glorifierai par toi. Et moi j'ai dit : Je travaille en vain ; fai consumé ma force inutilement et sans fruit; toutefois mon droit est auprès de l'Éternel, et mon œuvre est auprès de mon Dieu. Maintenant donc l'Éternel, qui m'a formé dès ma naissance pour être son serviteur, m'a dit que je ramène Jacob à lui, et Israël ne se rassemble point ; mais je serai glorifié aux yeux de l'Éternel, et mon Dieu sera ma force. Et il m'a dit : C'est peu de chose que tu sois mon serviteur pour rétablir les tribus de Jacob et pour ramener les restes d'Israël; mais je t'ai donné pour être la lumière des nations et mon salut jusqu'au bout de la terre. Ainsi a dit l'Éternel, le Rédempteur et le Saint d'Israël, à celui qui est méprisé, à la nation qui est détestée, à celui qui est esclave de ceux qui dominent. Les rois le verront et se lèveront, et les principaux se prosterneront devant lui pour l'amour de l'Éternel qui est fidèle, et du Saint d'Israël qui t'a élu. Ésaïe, XLIX, 4-7.

Ce fut un peuple extraordinaire que celui dans le sein duquel naquirent les Ésaïe, les Ézéchiel et les

Jérémie. Extraordinaire, en effet, puisqu'il a fourni, pendant une longue suite de générations, une longue suite d'hommes inspirés, confidents des mystères des deux, spectateurs et interprètes des ineffables scènes de l'éternité. Ici, mes frères, quel majestueux tableau se présente à nos regards ! Le Père éternel, le Fils éternel, dans l'auguste intimité de leur confidence, échangeant quelques paroles solennelles où tout le destin de l'univers est enfermé ! Le Fils épanchant dans le sein de son Père une sainte douleur qui devance les siècles ; le Père consolant cette douleur divine par de nouvelles promesses ; l'avenir du monde irrévocablement gravé dans ces paroles puissantes que rien ne peut démentir, et dont chacune est une inébranlable réalité! Et le prophète prosterné, prêtant l'oreille à ces divins discours qui passent muets à travers les mondes pour arriver à lui seul ! Et la voix d'Esaïe dénonçant aux Hébreux leur future incrédulité ! Et les siècles, fidèles à la prophétie, la réalisant de point en point d'une manière à la fois terrible et consolante ! Et notre siècle, enfin, voyant de ses yeux, touchant de ses mains, pour ainsi dire, ces merveilles qu'annonça la voix prophétique ! Quels objets, mes frères, quel aspect pour des yeux mortels ! quelle source adorable de contemplation, de trouble et d'amour !

La consolation du Christ, voilà le sujet qui s'offre immédiatement à la pensée dans les paroles de mon texte. Mais les motifs de consolation qui sont présentés au Chef et au Consommateur de notre foi, s'appliquent

également au chrétien, lorsqu'une tristesse semblable à celle de Jésus vient à pénélrer clans son âme. Ce texte nous offre donc à la fois la consolation du Christ et la consolation du chrétien, et c'est sous ces deux points de vue que nous nous proposons de l'envisager.

« Tu es mon serviteur, » dit l'Éternel au. Messie ; « Israël est celui en qui je me glorifierai par toi. » Or, écoutez la plainte de Christ dans le prophète : « Je tra- « vaille en vain, j'ai consumé ma force inutilement et « sans fruit... L'Éternel m'a dit de ramener Jacob, et « Israël ne se rassemble point. » Ainsi gémissait à l'avance le Fils unique du Père sur l'endurcissement de la race au milieu de laquelle il devait paraître dans une chair mortelle. L'événement ne démentit point cette prévision douloureuse. A peine Jésus-Christ eut mis la main à l'œuvre pour laquelle Dieu l'avait formé dès sa naissance, qu'il éprouva toutes les amertumes dont il parle dans notre texte. Nous n'avons pas dessein, mes frères, de vous retracer à cette occasion la longue histoire de ses souffrances ; une seule chose nous occupera: c'est la douleur que fit éprouver à l'âme de Jésus l'opiniâtre incrédulité du peuple juif. Pour s'en faire une idée, il faut se représenter tout ce que versent d'amertume dans l'âme un grand travail inutile et un grand amour trompé. D'un côté, Jésus vit échouer contre la dureté de ses compatriotes toutes les mesures qu'il avait prises pour s'en faire accueillir et croire. Il s'était fait annoncer longtemps d'avance par la voix des prophètes. Lui-même avait confirmé sa mission par des prodiges nombreux,

en sorte qu'il avait pu dire publiquement au peuple de la Judée : « Si vous ne croyez pas à mes paroles, croyez « du moins aux œuvres que je fais. » Son caractère avait été un plus éclatant prodige. Pur de toute tache, il avait réuni en lui tout ce qu'il y a de parfait, d'attrayant et d'aimable. Il n'avait élevé aucune prétention qui pût effaroucher le peuple ou les grands; il avait fui une royauté temporelle; il avait déclaré que « son règne n'était pas de ce monde ; » il avait voulu « qu'on rendît à César ce qui appartient « à César. » « On exige de lui, » dit le prophète ; mais lui n'exige rien de personne, rien que ce qui, donné, n'appauvrit personne, le repentir, la foi, l'amour. Mais c'était trop demander encore ; le peuple eût livré plus volontiers ses trésors que son avarice, ses titres que son orgueil, le monde entier que son cœur. Il avait courbé la tête sous le joug des Césars, mais il ne pouvait la courber ' sous le joug de Dieu ; et toutes les tyrannies du monde lui paraissaient plus supportables que l'empire légitime et doux du Seigneur. Il repoussa donc les invitations de Jésus ; il les repoussa avec fureur, et sa résistance accomplit ce que Jésus avait prédit de lui-même dans le prophète : « J'ai tout le jour « étendu mes mains vers un peuple rebelle et contrece disant. »

Ainsi un vaste plan de grâce anéanti par la méchanceté d'Israël, premier sujet d'une sainte douleur pour le Fils de Dieu. Mais cette douleur a sa principale source dans un amour trompé. Et qui de nous aurait concentré non-seulement tous ses efforts, mais

toute son affection sur un seul objet ; qui de nous aurait fait d'aimer cet objet la seule affaire de sa vie, et ne sentirait pas son cœur déchiré, je ne dis point par l'ingratitude, mais par la simple indifférence de ce qu'il aime ! Et que sera-ce d'un Être qui ne respire qu'amour, qui ne vit que pour aimer, d'un Etre qui est l'amour même personnifié sous des formes sensibles? Quand la haine répond à son affection, et les cris de la fureur aux touchants appels de sa bonté, que se passe-t-il dans son âme? La vie n'en est-elle pas en quelque manière déracinée ? Ne meurt-elle pas à tous les moments dans le vide affreux dont elle se sent entourée? Telle est la situation de Jésus. Mais ce n'est pas tout encore. Son amour, que la haine ne saurait éteindre, s'émeut à la vue des maux terribles que ses ennemis se préparent. Il embrasse, d'un regard tristement prophétique, la chaîne des calamités qui menacent Jérusalem. Ces Juifs, qu'il aime comme compatriotes, comme enfants de la promesse, comme hommes surtout, il les voit s'avancer en aveugles audevant d'une terrible catastrophe, qui, suivant leur crime de bien près, annoncera à la terre qu'un tel peuple ne peut plus subsister devant l'Éternel. Il voit Jérusalem en feu, ses habitants égorgés, le temple aboli, une destruction comme il n'y en eut jamais sur la terre. Il ne peut détourner, même au prix de son sang, ce triomphe de la justice divine ; et, dans une douleur que rien ne peut sonder, il s'écrie en gémissant : « Jérusalem, qui tues les prophètes, combien de « fois n'ai-je pas voulu rassembler tes enfants, comme

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« une poule rassemble ses poussins sous ses ailes. « et vous ne l'avez pas voulu ! » Rien ne le distrait de cet amer sujet de tristesse, ni les approches de son heure, ni les outrages du prétoire, ni le fardeau de la croix. Courbé sous le bois infâme, il est encore plus accablé sous cette lugubre pensée. Et lorsque des femmes, en le voyant passer, répandent des larmes de compassion et de douleur, lui, insensible à ses propres tourments, ne voit que la mort prochaine de sa patrie : « Filles de Jérusalem, dit-il. ne pleu- « rez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur « vos enfants ; car les jours viendront où on dira : « Heureuses les stériles, les femmes qui n'ont point « enfanté et les mamelles qui n'ont point allaité ! Alors « ils se mettront à dire aux montagnes : Tombez sur « nous, et aux coteaux : Couvrez-nous. » Suivez-le jusqu'au sommet de la montagne du sacrifice. Écoutez jusqu'au bout ses divines paroles. L'amour et la pitié, victorieux de l'agonie, remplissent encore ses pensées, inspirent ses derniers discours. « Mon Père, pardonne- « leur, car ils ne savent ce qu'ils font ! » Ce ne sontpas pour lui des ennemis et des bourreaux ; il ne sent pas leur haine, il ne sent que leur infortune ; il ne se plaint pas de leur fureur, il déplore leur aveuglement. Du sein de son agonie, il contemple l'agonie de ce malheureux peuple ; il voudrait la prévenir et ne peut; plus faible, à ce moment, que le dernier des fils des hommes, hors d'état de les instruire, incapable de les sauver, mesurant de loin avec détresse les effroyables suites de ce forfait national, il a encore pour eux ce cri

de douleur, d'angoisse et de supplication : « Mon Père, « pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ! »

Voilà, autant que peuvent le peindre de faibles, de mortes paroles, voilà la douleur de notre Jésus. Hâtons-nous de tourner les yeux vers les consolations qui lui sont prodiguées. Elles se renferment en deux consolations générales. La première, il se la donne à luimême : « Toutefois, mon droit est auprès de l'Éternel, « et mon œuvre est auprès de mon Dieu ; je serai glc- « rifié aux yeux de l'Éternel, et mon Dieu sera ma « force. » La seconde lui est présentée par son Père : « C'est peu de chose que tu sois mon serviteur pour « rétablir les tribus de Jacob , et pour ramener « les restes d'Israël ; je t'ai donné pour être la lu- « mi ère des nations et mon salut jusqu'au bout de la « terre. »

« Mon droit est auprès de l'Éternel et mon œuvre « est auprès de mon Dieu. » C'est la première consolation de Jésus. Il n'y a pas d' œuvre si petite que Dieu ne recueille et ne serre dans ses trésors, lorsqu'elle a pour principe un sentiment d'amour pour lui. Et cette certitude suffit au bonheur. Dans le sentiment de la fidélité de Dieu s'engloutissent toutes les amères pensées et s'adoucissent tous les regrets. Or, si cela est vrai du simple fidèle, combien plus de Jésus, parfait en sainteté, en amour, en obéissance ! Aussi, dans ce moment solennel où, voyant s'approcher son heure, il prenait congé de ses disciples, et leur léguait ses dernières instructions, le sentiment de l'approbation de son Père. de . sa fidélité à son Père, de sa communion

avec son Père, l' éleva au-dessus des impressions de douleur qui assiégeaient son âme, et, dans un saint ravissement, déjà étranger à la terre, déjà de retour dans sa patrie, « il leva les yeux vers le ciel, et il dit : « Mon Père, l'heure est venue; glorifie ton Fils. Je t'ai « glorifié sur la terre; j'ai achevé l'œuvre que tu m'a- « vais donnée à faire. Et maintenant glorifie-moi, toi, « mon Père, auprès de toi-même, de la gloire que j'ai « eue auprès de toi avant que le monde fût fait. » Et si, étant encore sur la terre, au milieu de tant d'objets qui lui rappelaient l'injustice et l'ingratitude des hommes, parmi les préparatifs de sa mort, et à cette table même où il venait d'ordonner la commémoration perpétuelle de ses souffrances, si alors déjà Jésus ressentit cette paix triomphante d'une âme où le dévouement règne sans partage, comment décrire les consolations de son âme rendue à son premier élément, réunie à son Père, rentrée en possession de la gloire dont elle jouit avant que le monde fût fait? mais son Père lui donne une autre consolation.

« C'est peu de chose, » dit-il, « que tu sois mon « serviteur pour rétablir les tribus de Jacob et pour rate mener les restes d'Israël ; je t'ai donné pour être la « lumière des nations et mon salut jusqu'au bout de la « terre. » Qu'Israël ne se rassemble pas à la voix du bon berger, quoi de plus digne de compassion? Mais ce n'est pas pour Israël seulement que le Sauveur est venu. Dès l'origine des temps il a demandé, il a obtenu davantage. « Demaude-moi, » lui a dit l'Éternel, « et je te donnerai pour héritage les nations, et pour

« ta possession les bouts de la terre. » L'ingratitude et la haine des Juifs serviront même à l'accomplissement de cette grande promesse. « Quand je serai élevé de «terre, dit Jésus, j'attirerai tous les hommes à « moi. » C'est sur la croix que Jésus sera entendu et compris. C'est de la croix qu'il régnera sur le monde. Glorifié sur le Thabor, il a moins de puissance que crucifié en Golgotha. Il n'a qu'à monter sur ce bois infâme pour voir les peuples à ses pieds. Un bruit s'épand dans le monde qu'un homme a été pendu au bois. Le monde s'étonne, le monde écoute, le monde pleure, le monde croit. Les empires de la terre s'ouvrent pour faire place au christianisme; il traverse les continents, il franchit les montagnes, il vole sur les mers. Comme un oiseau à l'aile gigantesque et puissante, il renverse et rase les temples et les autels ; les religions de la terre font place à la religion du ciel; les dieux s'en vont ; et Dieu, le Dieu fort et jaloux, le Dieu des armées, le Dieu saint, traite alliance avec ses bienaimés. A quoi bon, mes frères, vous décrire plus amplement ces merveilles? Elles sont, écrites dans l'histoire, gravées dans vos souvenirs et dans vos lois ; ces murs vous les raconteraient au besoin. Nous ne vous parlerons point encore de l'avenir du christianisme ; mais ce que vous savez du moins, c'est qu'aucune religion ne lui succédera sur la terre; hors de lui, l'homme ne peut plus croire qu'à une chose, à la mort. Ainsi, à travers mille vicissitudes s'est accomplie la promesse du Père : « Son salut a été vu jusqu'au bout « de la terre. »

Mais nous l'avons dit, mes frères, ce n'est pas à Jésus-Christ seulement, c'est au chrétien que notre texte s'applique. Dans notre texte, c'est le chrétien aussi qui gémit, le chrétien aussi qui est consolé.

Le chrétien qui gémit. Et de quoi donc, mes frères? Peut-il dire comme Jésus : « J'ai consumé ma force inutilement et sans fruit ; » l'Éternel m'a dit que je rasce semble Jacob, et Jacob ne se rassemble point ? » Généralement non, mes chers frères; mais la vue de l'Église et de l'humanité peut lui fournir souvent des sujets de tristesse. Arrêtons-nous à ceux qui sont plus particuliers à l'époque présente. De quoi, dans nos jours, le chrétien peut-il s'affliger?

Ce n'est pas principalement de ce que les talents et le savoir désertent en foule le christianisme ; de ce qu'en certains pays c'est comme une chose entendue qu'on ne peut être à la fois savant et chrétien ; de ce que tous les genres de supériorité sociale semblent se préparer à dire adieu à la religion, en sorte que saint Paul pourrait dire encore : « Considérez qui vous êtes ; « il n'y a pas parmi vous beaucoup de sages selon la « chair, beaucoup de puissants ni beaucoup de noce bles. » Cela est affligeant; mais ce n'est pas la principale plaie du christianisme. On se laisse trop aller à lui souhaiter l'adhésion et les suffrages de ceux qui sont grands selon le monde. Il ne se glorifie pas plus des grands que des petits. Pour Christ, une âme est une âme, et rien de plus. Il cherche indifféremment ses disciples dans tous les rangs de la société. Quand le christianisme serait exclusivement la religion des

pauvres, il n'en serait pas moins la religion de Dieu et de l'éternité. C'est un de ses plus beaux caractères d'ignorer complètement nos distinctions sociales; et ce caractère, il l'a eu le premier. Jusqu'à lui, de toutes les religions, de toutes les philosophies, Técorce était jetée au peuple ; le fond même, la moelle était réservée aux gens d'esprit et de savoir. Mais lorsque Jean-Baptiste, informé de l'apparition de Jésus, lui fit demander : « Es-tu celui qui devait venir, ou devons-nous en at- « tendre un autre? » il lui fut répondu : « L'Évangile « est annoncé aux pauvres. » Ah ! si tous les pauvres, si tous les ignorants étaient chrétiens, nous ne gémirions pas sur l'état religieux de notre âge ; nous ne gémirions que sur les grands esprits qui sont trop savants pour songer à se sauver.

Je ne vous dirai pas non plus que peu à peu la politique se sépare du christianisme ; qu'on l'écarté plus ou moins respectueusement du domaine des affaires publiques. Nous comprenons qu'on regrette le temps où ces deux sphères n'en faisaient qu'une ; où le citoyen et le chrétien ne faisaient qu'un homme ; où le christianisme était la foi des sociétés comme celle des individus. Mais il sera beau de voir la religion de Dieu livrée à elle-même, prouvant sa force d'une manière incontestable dans l'absence de tout appui terrestre, se développant avec l'indépendance qui lui convient, et exerçant toutefois sur les institutions publiques autant d'influence pour le moins que lorsqu'elle leur était unie. On s'est trop accoutumé de nos jours à considérer la religion exclusivement dans ses rapports avec la

société. La religion chrétienne fait du bien dans toutes les sphères; mais son but essentiel est le salut des âmes. Jésus n'est pas mort pour les sociétés, mais pour les individus. La religion fleurit là où beaucoup d'hommes croient et vivent de leur foi. Tous les effets extérieurs qui en résultent sont bien dignes d'être admirés ; mais il ne faut pas perdre de vue le principal pour l'accessoire; c'est pourquoi, mes frères, je ne regarde pas cette séparation de la religion et de la politique comme une des choses qui doivent contrister l'âme du chrétien.

Ce qui doit la contrister , mes frères, vous nous le direz vous-mêmes. Si vous êtes convaincus, comme je le crois, que la religion est le tout de l'homme ; que mettre quelque chose au-dessus d'elle ou seulement à côté d'elle, c'est la détrôner ; qu'elle prétend sur toutes nos affections, sur toute notre vie, un empire souverain... voyez et jugez. Embrassez d'un regard, je ne dis pas le monde entier, où tant de superstitions végètent encore, mais ce lumineux Occident que vous habitez, d'où le soleil de la civilisation se lève sur l'univers, et où, si l'on en croit un premier coup d'œil, le christianisme règne sans concurrence. Vous jugerez convenable, sans doute, d'écarter tout ce qui n'est qu'extérieur, simple nom , vaine apparence ; et vous ne voudrez rien donner au christianisme que ce qui est de son domaine réel et incontestable. Vous retrancherez donc ce paganisme hideux qui, sous l'invocation trompeuse de la croix, anéantit l'honneur de la croix, et sert de garantie et de sanction à toutes les passions

humaines. Vous retrancherez cette incrédulité ouverte et déterminée qui porte la hache à la base même de la religion, l'incrédulité plus timide qui la mine sourdement par des insinuations malignes, l'incrédulité déguisée qui, avec les formes du respect, la dépouille de tout ce qu'elle a de positif et de divin, pour la réduire aux proportions mesquines d'un système de morale humaine. Vous retrancherez cet indifférentisme superbe qui se soumet à la religion comme à une convenance sociale, lui accorde quelques démonstrations extérieures, mais lai refuse son affection et ses pensées; hypocrisie publique, avouée entre les habiles, et dont à peine ils font plus de mystère qu'ils ne s'en font de scrupule. Vous retrancherez cette prétendue fidélité qui souscrit à toutes les promesses de l'Évangile, et ne rejette que leurs conséquences pratiques. Vous retrancherez cette orthodoxie étrange qui signe hardiment toutes les confessions de foi, mais qui ne souffre pas que l'on confesse Jésus-Christ dans le monde ; qui ne veut pas que « de l'abondance du cœur « la bouche parle ; » qui accepte le christianisme pourvu qu'il reste muet ; qui le tolère plutôt qu'il ne l'accepte ; qui ne lui permet pas de passer de l'Évangile dans les chaires, ou des chaires dans les écrits, ou des écrits dans la vie ; christianisme inconséquent et dérisoire, christianisme païen, arbre qui n'a plus que l'écorce, et dont la moelle est tombée en pourriture. Vous retrancherez cette incrédulité pratique, qui laisse flotter les étendards du Christ , mais qui répugne à voir les peuples se presser sous leur ombre, qui assigne à

la religion un séjour dans les nuages et loin de toutes les réalités, qui ne souffre qu'à peine que son nom soit prononcé dans les affaires, qui voudrait maintenir les mœurs, les opinions, la vie à l'abri du christianisme, comme d'une contagion... Et quand vous aurez retranché toutes ces choses , vous nous direz, mes frères, ce qui reste.

Puis vous chercherez dans la vie des nations ce que vous avez cherché dans la vie des individus ; vous vous demanderez, par exemple, pour combien est entré dans le mouvement des peuples vers les réformes sociales, ce christianisme qui, de votre aveu, doit envelopper toutes les relations de l'humanité, et pénétrer toute la vie des nations ; et quand vous aurez en vain attendu le nom du Sauveur au milieu des éclats de l'enthousiasme populaire, quand vous n'aurez découvert dans ce culte nouveau de l'homme d'autre divinité que l'homme lui-même , vous saurez à quoi vous en tenir sur la place qu'occupe la religion dans les pensées de l'humanité.

Les sentiments des adversaires du christianisme ne vous échapperont pas sans doute. Ils chantent, le sourire sur les lèvres, l'hymne funèbre de cette religion qui doit un jour les accabler. Ils voient cet arbre antique courber sa cime dépouillée vers ce sol poudreux et desséché de la vieille Europe qui ne lui fournit plus de sève. Ils s'applaudissent de ce progrès des lumières générales : insensés ! mille fois plus insensés que ces Juifs dont notre texte déplore l'aveuglement ; car les Juifs du moins se rattachaient à la religion divine

ET LES CONSOLATIONS DU CHRETIEN. ùM

de leurs pères ; eux, à l'ébloui ssement de leurs propres pensées, aux clartés d'une science orgueilleuse qui apprend tout, hors le secret de vivre et celui de mourir, à des théories dont la plus belle ne saurait calmer une seule des peines de la vie, ni expliquer la destinée humaine, ni jeter le moindre jour sur les muettes ténèbres de l'avenir ! Oh ! n'est-ce pas le cas de s'écrier : « Quand l'impie est arrivé au fond de son abîme, « alors il méprise î »

Ah ! mes frères, je l'ai dit : Vous prononcerez vousmêmes ; je m'en rapporte à vous ; mais si vos réflexions ne vous conduisent pas à juger que l'époque où nous vivons est une époque critique du christianisme, vous conviendrez du moins, comme on en convenait il y a un siècle, il y a deux siècles, il y a trois siècles, que la tiédeur est grande, l'indifférence répandue, et que, sur le terrain même qui semble lui appartenir, le christianisme a encore de grandes conquêtes à faire.

Mais, mes frères, quand ces temps seraient ceux de la grande défection, les consolations ne manqueront point aux amis de Jésus. Et d'abord, « leur droit est « auprès de l'Éternel, et leur œuvre auprès de leur « Dieu. » Ne gémissez pas, leur dirons-nous, ne gémissez pas, au milieu de l'infidélité présente, si vous avez été fidèles ; ne gémissez pas si vous avez généreusement confessé « le seul nom qui ait été donné aux « hommes par lequel ils puissent être sauvés ; » ne gémissez pas si vos œuvres ont répandu autour de vous « la bonne odeur de l'Évangile ; » ne gémissez

3i2 LES CONSOLATIONS DU CHRIST

pas si vous avez prié pour les âmes de vos frères ; ne gémissez pas si vous avez gémi, si vous avez combattu devant Dieu par vos larmes et vos supplications, et si vous avez contribué selon votre pouvoir à la propagation de « la vérité qui est selon la piété. »

Et quand l'incrédulité du présent siècle vous afflige, voyez avec reconnaissance les- préparatifs imposants du Saint-Esprit. Il glorifie encore une fois les choses faibles de la terre. Voilà qu'au milieu des événements qui préoccupent les yeux de la chair, de plus grands événements se préparent dans l'obscurité et presque dans le silence. « L'épée aiguë , la flèche bien « polie » dont parle le prophète, sont fortes encore dans la main des faibles. Le monde parle peu ou parle avec dérision de la Parole de Dieu : son admiration est ailleurs ; mais cette Parole, toujours la même, opère, après dix-huit siècles, les mêmes merveilles qu'à son apparition. Elle a secoué la poussière profane dont notre négligence la couvre, et, rejetant sur nous cette poussière en témoignage, elle s'envole du milieu des peuples civilisés vers « ceux qui sont méprisés, » vers « la nation détestée, » vers « celui qui est esclave « de ceux qui dominent. » Elle relève du sein de leur abjection des peuples que l'humanité avait honte d'avouer ; elle fait pénétrer la soif de la perfection dans des âmes avilies ; elle affranchit l'esclave en lui montrant les cieux ; elle éveille dans ce cœur flétri une douleur et une joie sublimes. Partout la même dans ses discours, elle produit partout les mêmes effets ; et tandis que notre histoire religieuse n'est bientôt plus

que T histoire de la vérité se frayant un pénible sentier a travers celle de nos controverses arides et de nos colères dogmatiques , cette histoire, pour les cœurs recueillis et touchés, se renferme en deux mots, toujours les mêmes et toujours admirables : « Il nous a été « beaucoup pardonné, c'est pourquoi nous avons beauce coup aimé. »

Telles sont les prémices de la révolution glorieuse qui s'accomplira lorsque nous dormirons dans la poussière. Telle est l'aurore des beaux jours qui consoleront la terre, quand la plénitude des nations sera entrée dans l'Église de Dieu ; car nous avons foi à des promesses dont une grande partie s'est réalisée aux yeux de nos pères et à nos propres yeux , retenant fermement cette espérance, que le roi sacré par Dieu même obtiendra les nations en héritage, et que « son « trône sera comme les jours des cieux. » (Psaume LXXXIX, 30.)

Attendrons-nous que du sein de ces régions lointaines où nous portons la lumière, elle soit rapportée un jour à notre continent obscurci? Demanderonsnous secours à ceux qui l'attendent de nous? Quel jour que celui où l'on verrait lTndou, le Gafre et l'indigène de la Polynésie aborder avec la croix sur nos rivages profanes, rassembler nos descendants dans ces temples désolés, et faire retentir nos chaires muettes des paroles de la bonne nouvelle, redevenue nouvelle à force d'oubli! Si cette supposition vous indigne, pensez seulement qu'aujourd'hui nous envoyons l'Évangileà Éphèse, à Corinthe, à Jérusalem d'où il nous

vint jadis, et que nous pourrions le faire annoncer dans Rome. « A vos tentes, Israël! renforcez vos mains « tremblantes et vos genoux qui ploient. » Donnez un glorieux démenti à ceux qui disent que la vieille terre de la civilisation ne peut plus porter le christianisme. Conjurez-vous ensemble pour faire voir à tous les bouts de la terre le salut de votre Dieu. Unissez vos prières, et demandez pour la religion qui vous console la splendeur et la gloire des anciens jours. Mais, avant tout, « que votre lumière luise devant les hommes ; » que votre vie prêche l'Évangile; et soyez en paix : l'œuvre du Rocher est ferme, et ceux qui s'attendent à l'Eternel ne seront point confus.

Ace moment où le parallèle entre Jésus-Christ et le chrétien nous échappe et où le fil, pour ainsi parler, se rompt entre nos mains, nous voudrions nous arrêter, mais le pouvons-nous ? ïl est des douleurs que Jésus-Christ n'a pas connues et des consolations dont il n'eut jamais besoin. Nous en tairons-nous? En nous taisant, pourrions-nous vous faire oublier que vôtrepropre infidélité, vos propres défections sont le premier et le plus juste sujet de vos larmes? N'êtes-vous pas vous-mêmes ce Jacob pour qui le fils du Très-Haut « a consumé inutilement sa force, » cet Israël qu'il devait ramener et qui « ne se rassemble point? » N'estce point de cela surtout que vous avez à vous consoler? et qui est-ce qui vous consolera ? Irez-vous perdre sur les infortunes de l'univers des larmes dont vous n'avez, dont vous n'aurez jamais assez pour vos propres infidélités ? En un mot, la douleur et la consolation

dont nous vous avons entretenus, en quoi vous regardent-elles ?

Nous vous avons parlé comme à des chrétiens. Un chrétien est un homme qui a pleuré et qui a été consolé, qui pleure encore tous les jours, mais que son Dieu console tous les jours. Son bonheur n'est point sans larmes; ses souvenirs en tiennent la source ouverte, des expériences douloureuses viennent souvent l'élargir. Mais son bonheur est du bonheur pourtant, un bonheur profond, un bonheur dont l'âme est comblée, car il est composé de paix, d'espérance et d'amour, et les larmes saintes de la componction y tombent comme une rosée. C'est s'il ne pleurait pas qu'il faudrait le plaindre. C'est quand cette source tarit que le vrai malheur commence. Vos larmes donc, si vous êtes chrétiens, les larmes que vous répandez sur vousmêmes, ne vous empêcheront pas de pleurer avec Christ, et comme Christ a pleuré ; ou, si elles vous en empêchent, ce n'est pas à vous que nous avons parlé. Mais si nos paroles ont été bien adressées, nous vous dirons encore : Pleurez et soyez consolés ; pleurez les mêmes larmes sur vous et sur Israël ; acceptez les mêmes consolations pour Israël et pour vous. Appliquez à vos douleurs spirituelles, comme aux détresses de votre charité et aux scandales de votre foi, l'auguste parole du Christ : « Mon droit est auprès de l'Éternel « et mon œuvre auprès de mon Dieu. » Aimez à vous répéter les paroles de son Père : « Je t'ai donné pour « être la lumière des nations et mon salut jusqu'au « bout de la terre. » Dites-vous à vous-mêmes qu'il

est votre lumière et votre salut ; rappelez-lui ses promesses et représentez-lui ses gages ; armez-vous du droit qu'il vous a donné de recourir à lui ; et lorsque vous sentez une racine d'amertume et d'iniquité germer dans votre cœur, tombez à ses pieds pour lui demander avec toute l'autorité dont il a investi votre humble prière, « que sa bouche devienne, à votre « égard, comme une épée aiguë, » que sa parole pénètre, pour vous purifier, jusque dans les dernières divisions de votre âme et de votre esprit, de vos jointures et de vos moelles ; que vous soyez cet « Israël en « qui Dieu a résolu de se glorifier par lui, » et que vous puissiez, certains de son amour, monuments vivants de sa grâce, livrer tout votre cœur aux nobles sollicitudes du zèle et de la charité.

L'ÉTUDE SANS TERME

Jpprenant toujours, et ne pouvant jamais parvenir à la connaissance de la vérité. % Tim. III, 7.

Les mathématiques admettent la supposition de deux lignes , qui, se rapprochant toujours l'une de l'autre, ne se rencontrent jamais. S'il n'est pas en notre pouvoir, même avec les instruments les plus délicats, de réaliser cette supposition dans le monde visible, aurions-nous le triste avantage de retrouver dans notre existence morale ce que le monde extérieur ne nous offrira jamais? Saint Paul nous affirme qu'on peut apprendre toujours sans parvenir jamais à la connaissance de la vérité. Cette proposition, qu'il n'applique en cet endroit qu'à certaines femmes « chargées de péchés, possédées de diverses convoitises, » n'est pas, vous le pensez bien, exclusivement vraie de l'un des deux sexes. Chez l'un et l'autre, une foule d'individus nous rendent témoins de ce phénomène, étrange au premier coup d'œil, naturel quand on l'examine de

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près, et qu'on approfondit les termes dont l'apôtre s'est

servi .

La vérité dont il parle en cet endroit embrasse à la fois ce que nous sommes et ce que Dieu est ; je dis, d'une part, la connaissance de notre nature, de notre condition morale, de notre situation dans la vie, et de l'autre, celle de l'œuvre que la miséricorde de Dieu a accomplie pour notre salut. La vérité que saint Paul a en vue n'existe comme vérité que dans la réunion de ces deux parties ; qui n'a que la première moitié sans la seconde, ne connaît point la vérité; mais, de plus, qui possède la seconde, et ne la possède que par l'esprit, ne connaît point non plus la vérité. 11 y a donc deux manières d'être hors de la vérité ; soit qu'on ait fait la première moitié du chemin, et qu'on s'en tienne là, soit qu'on fasse encore la seconde partie de la route, mais sous la conduite de la seule intelligence. Dans l'un et l'autre de ces deux cas, on doit être compté parmi ces hommes dont l'Apôtre nous dit « qu'ils apte prennent toujours sans jamais parvenir à la connais- « sance de la vérité. » Ils apprennent toujours, parce que chacune de ces moitiés de la vérité est si vaste qu'on la peut dire inépuisable. Ils ne parviennent point à la connaissance de la vérité, parce que la vérité dépend de deux conditions, dont la première manque aux uns, la seconde aux autres : la première, de compléter une des moitiés de la vérité par l'autre ; la seconde, de saisir la vérité, non par l'esprit seulement, mais par le cœur, par tout l'homme. Cette distinction partage en deux classes les héritiers d'un malheur

commun ou les complices d'une même faute. C'est sur ces deux classes ou sur ces deux états que nous allons successivement appeler votre attention.

Arrêtons-nous un moment, mes frères, en deçà de notre sujet, et donnons un regard à une autre classe d'hommes, ceux qui ne connaissent en aucune manière aucune portion de la vérité ; ceux qui, bien loin d'apprendre sans cesse , n'apprennent jamais. Comment peut-on, mes frères, homme, ne rien apprendre de l'homme; vivant, ne rien savoir de la vie; chrétien de naissance, ne rien connaître de Dieu? Comment on le peut? En fermant à la lumière toutes les fenêtres de l'âme, en mettant à chacune de ses portes une sentinelle vigilante et jamais endormie, sous le nom de plaisir, d'affaire et même de devoir ; en ne laissant se former aucun vide dans la chaîne des préoccupations mondaines; en vivant, avec les apparences peut-être du sérieux, clans l'étourdissement et le délire; en se rendant fou d'une folie froide et systématique; en se faisant de la vie une éternité, de la chair un Dieu, de la jouissance une religion. Cela même n'exige pas toujours autant de frais. Si, pour l'ordinaire, il y a du calcul dans cette ignorance, parce qu'à l'ordinaire un instinct confus avait averti l'âme, et d'avance lui avait fait peur de la vérité, souvent aussi une éducation déplorable fait de l'ignorance le climat naturel de l'âme et l'immuable demeure de l'esprit; le préjugé, sucé avec le lait, sans cesse fortifié par l'exemple, prend toute l'énergie et la vivacité de l'instinct; les instincts plus profonds et plus vrais sont étouffés avant que de

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naître, comme une flamme avant d'éclater; on vit de la vie mondaine, sans se douter seulement qu'il y en ait une autre ; on ne conçoit pas des intérêts d'un ordre plus élevé; à peine trouve-t-on le temps de les apercevoir; on n'entend ni les plaintes de la conscience profondément endormie, ni les rires de Satan, qui n'a garde d'insulter sa victime ; on ne vit pas dans son âme, où il faudrait bien finir par se rencontrer soimême avec tous les instincts plus excellents dont Dieu l'a munie ; on vit dans ses sensations et dans les mille objets qui les suscitent; on vit dans ses désirs, dans ses craintes et dans ses espérances mondaines : non pas toujours, comme vous pourriez le croire, avec les bruyants emportements de la passion , mais avec un air de raison et de calme, avec un ordre et une modération qui nous valent, de la part du monde, le titre d'hommes sérieux et solides, qui écartent de notre propre esprit toute idée de désordre, qui nous rassureraient si nous avions besoin d'être rassurés ; dehors trompeurs sous lesquels Dieu seul et ceux qui ont le secret de Dieu peuvent découvrir le désordre et la folie. Car sous ce fond, si calme à nos propres yeux, il y a un déchaînement du mal, un furieux emportement, une orgie, si l'on peut dire ainsi, de tous les principes de péché que recèle notre nature; ainsi que, dans une maison soigneusement fermée, et livrée en apparence au repos de la nuit, mille excès, mille désordres ont lieu, dont l'épaisseur des murs étouffe le bruit et comprime le scandale. Ainsi s'étendent à travers les années, et vont tomber dans l'éternité une multitude

de vies, qui, à ce qu'il semble, n'ont pas eu, sur cette pente rapide, un moment pour se reconnaître et pour s'arrêter. Dieu seul connaît, le grand jour dira seul,' combien de fois, dans leur cours, la lumière leur fut présentée, combien d'avertissements furent jetés à ces insensés, et combien de fois, s'ils ne se fussent hâtés de souffler sur ces lueurs et de couvrir ces voix, ils eussent pu sortir de leur illusion et rebrousser chemin vers la vérité.

Cette dernière observation, mes frères, nous rapproche de notre sujet. Ces mêmes avertissements, multipliés dans la vie de bien des personnes, et dans les circonstances les plus favorables, réussissent souvent à se faire entendre. Et, à vrai dire, ce qui doit étonner, c'est qu'ils ne se fassent pas toujours entendre. Dans les vies les plus ordinaires, il semble que tout soit calculé pour soulever peu à peu le bandeau de dessus nos yeux. Il semble que toutes ces illusions avec lesquelles nous entrons dans le monde ne doivent pas tarder à nous laisser face à face de la vérité. C'est, en effet, ce qui arrive à plusieurs. Ce désabusement, ce désenchantement, n'est même pas uniquement le bénéfice de la vieillesse : la mélancolique lumière se révèle à de plus jeunes regards. Il est même des époques où tout le monde vit plus rapidement, et où la vieillesse de l'âme arrive dans l'âge de l'espérance, comme un hiver prématuré sur la verdure et les fleurs. Successivement on apprend à évaluer le monde, la vie, et soi-même enfin. Il est vrai qu'il n'appartient pas à l'homme de s'enseigner à lui-même, sur ces

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différents points, la vérité pure, toute la vérité. Ce résultat, plus tardif, ne nous appartient pas, et la connaissance du remède peut seule nous donner la pleine connaissance du mal. Mais il est vrai pourtant qu'avant cette révélation, nous pouvons, par des moyens naturels, apprendre beaucoup sur le monde, sur la vie et sur nous-mêmes. Que cette information, à cause des sources dont elle procède, ne soit pas parfaitement exacte et pure, j'en conviens; que, dans le détail, bien des illusions aient été remplacées par bien des préventions, je n'en doute pas; que cette connaissance soit en général plus négative que positive, qu'elle nous donne moins de vérités qu'elle ne nous ôte d'erreurs, cela est certain : mais, en la réduisant à ce qu'elle est, convenons qu'elle est quelque chose, qu'elle embrasse un champ bien étendu, qu'elle offre une multitude d'aspects ; et ce qui le prouve, c'est que, depuis qu'il y a des moralistes dans le monde, leur aliment principal est précisément l'étude et la peinture des choses dont nous parlons ; ce fonds ne s'épuise jamais; il se renouvelle sans cesse; les derniers venus trouvent quelque chose à dire; la littérature presque tout entière repose là-dessus ou s'y rattache ; et chacun de nous, sans être moraliste ni écrivain, se nourrit chaque jour, sans l'épuiser jamais, de cette substance amère ; en un mot, comme dit l'Apôtre, « nous appre- « nons sans cesse. »

Le monde, la vie et nous-mêmes, tel est le triple objet de cette connaissance. Cet ordre n'est point arbitraire ; c'est celui de nos désabusements. Si nous

naissons avec une égale confiance dans ces trois objets; c'est l'un après l'autre que ces trois objets cessent de nous l'inspirer. Avant de juger la vie et de nous juger, nous jugeons le monde et la société. C'est de nos semblables, de nos rapports avec eux, que nous avions d'abord attendu le bonheur ; noble tendance d'une âme créée pour l'amour, faite pour unir sa vie à d'autres vies, et pour demander sa félicité au monde invisible. Cette espérance, la première éclose, est la première à se flétrir. Nous avions rêvé la perfection dans les objets de nos attachements, parce que, invinciblement, nous sommes forcés à la rêver quelque part, et que, ne la cherchant pas où elle est, il faut bien la chercher où elle n'est pas. Nous demandions (prétention également injuste et naturelle) un amour infini, que nous-mêmes ne saurions offrir, que, par la même raison, personne ne peut nous donner. Quel est notre désenchantement, lorsqu'au lieu de cet abandon du cœur, nous ne rencontrons qu'une amitié circonspecte, au lieu de la générosité, à peine la justice, et que, de ces amitiés couvées avec tant de soin, nous voyons éclore la haine ! Il ne nous vient pas à l'esprit que les observations que nous faisons sur les autres hommes, ils les font toutes à notre égard ; que nous sommes l'occasion des mêmes mécomptes, après avoir été les objets des mêmes illusions : nous n'en sommes pas encore à nous connaître, ni par conséquent à nous accuser.

Au delà du cercle de nos relations personnelles, nous cherchions dans le passé et dans le présent des

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caractères que nous pussions admirer. Nous avons cru qu'il en existait de pareils ; les historiens nous ont aidés à nous tromper ; ils ont vu à la distance des siècles des contours épurés par l'effet de la perspective, adoucis par ce demi-nuage qui se répand autour des figures antiques ; nous avons embrassé, telles qu'on nous les offrait, ces grandes individualités ; une foule d'images idéales d'hommes et de peuples, d'actions et d'événements, de caractères et de moeurs, sont sorties, pour nous, des ombres du passé ; vision de gloire qui n'a pas duré. Encore ici, apprendre, c'est compter nos pertes. L'histoire, mieux étudiée, le passé \ contrôlé par la vue du présent, nous a, Tune après l'autre, arraché nos idoles ; nous sommes devenus plus savants \ c'est-à-dire que, dans le portrait de l'humanité^ nous avons vu d'heure en heure les ombres s'épaissir ; notre idéal envolé erre dans le vide, cherchant où se poser, car c'est la loi de notre nature, mais ne se posant jamais.

Toutefois, la faculté d'espérer, de se flatter, ne se perd pas tout d'un coup ; on se prend bien des fois encore au piège des apparences, on mord souvent à l'appât, mais toujours avec moins de confiance et d' abandon, jusqu'à ce qu'enfin, enseigné par l'expérience^ on se fait une philosophie, on prend son parti d'accepter comme exception, comme bénéfice inattendu, ce qu'on avait d'abord prétendu comme règle ; on se désenchante avant, pour ne pas se désenchanter après ; on n'espère plus rien, afin de pouvoir se réjouir de quelque chose. Comme toute cette révolution s'opèrë

insensiblement, elle ne crée pas un état violent dê l'âme ; ce qui, resserré dans une description de quelques lignes, ressemble au désespoir, répandu sur des années, n'est qu'un lent refroidissement de nos espérances ; la plupart des hommes s'aperçoivent à peine du changement qui s'est opéré en eux ; il leur semble presque avoir toujours pensé de même } aucune souffrance bien vive n'accompagne la perte graduelle de leurs illusions ; on appelle cela un esprit qui se calme? une jeunesse qui se passe, un bénéfice de l'âge ; il s'en faut peu qu'on ne s'en félicite et qu'on ne s'en applaudisse. Cependant, pour certaines personnes, les circonstances rendent cette même révolution extrêmement douloureuse, l'indignation bouillonne incessamment dans leur sein, s'imprime et se fixe dans leur accent et dans leurs regards ; un ressentiment amer devient comme le tempérament de leur âme. Ils ont tort dans leur amertume, comme les premiers dans leur résignation. S'il ne faut pas se féliciter de ces mécomptes, il ne faut pas davantage s'en irriter. De quel droit, en effet, s'irriter de ce que les autres hommes sont ce que nous sommes nous-mêmes ? La douleur serait ici à sa place, non pas la colère. Mais dans cette première période de nos expériences, ce que nous connaissons le moins, c'est nous-mêmes ; et nous avons encore un autre désabusement à subir avant d'arriver à ce dernier désabusement.

Par ce jugement de l'humanité, la vie est d'avance jugée. Lorsque le prestige dont nous avions embelli notre espèce est dissipé } lorsque ce n'est plus dans le

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monde moral , mais dans le temps et dans l'espace, que nous avons à chercher le prix de la vie, il semble que la question est résolue par la manière même dont elle est posée ; il semble que , lorsqu'on est réduit à demander à la vie : Qu'as- tu à me donner en années, en richesses, en gloire, en volupté? la réponse est à peu près indifférente. Mais qui est-ce qui voit les choses de si haut? Pour un grand nombre d'hommes aucune autre question n'a précédé celle-là; et ceuxmêmes qui ont commencé par demander à la vie un bonheur d'une nature plus élevée, trompés dans leur attente, ne renoncent pas à ce qu'on pourrait appeler les rognures de la vie et la lie du bonheur. Une sorte de malheureuse logique les conduit même à s'abreuver de cette lie, dans laquelle ils boivent l'oubli des rêves qui les ont déçus; il ne manque pas d'exemples du passage de l'enthousiasme au matérialisme, ni de raisons pour s'expliquer combien cette transition est naturelle. Personne n'abandonne sa part du banquet ; tout le monde veut vivre, c'est-à-dire que tout le monde se prend à de nouvelles illusions, après la perte des premières.

On pourrait croire, mes frères, que ces nouvelles illusions ne s'évanouissent pas comme les premières. Longtemps après qu'on a cessé de croire à l'humanité, on s'attache au plaisir, à la gloire, à la vie ; au plaisir, c'est-à-dire à la chair; à la gloire, c'est-à-dire à l'estime des êtres qu'on a cessé d'estimer; à la vie, c'està-dire à la durée de ce qui passe. L'acharnement avec lequel ces différents objets sont poursuivis donnerait

lieu de penser qu'ils ont encore notre foi tout entière; mais faisons ici deux observations.

Premièrement, il ne s'agit pas de savoir si l'acharnement dure, mais si du commencement de la carrière au point où vous êtes parvenus, vous n'avez pas laissé tomber, comme le coureur dans les jeux antiques, quelques-unes des fleurs qui couronnaient vos têtes , si vous jugez aujourd'hui la vie comme vous la jugiez au début. La réponse à cette question se présentera bientôt.

En second lieu, la persévérance de la poursuite ne prouve pas, dans ce cas, que la foi aux objets de cette poursuite n'a subi aucune atteinte. Il y a même plus : vous pouvez voir l'ardeur s'accroître à mesure que la foi diminue. Pourquoi? c'est que l'âme a besoin d'être remplie de quelque chose; c'est qu'après tout il faut vivre, et qu'on se nourrit de ce qu'on trouve. L'enfant prodigue , accoutumé à la délicate abondance de la table de son père, se fût nourri volontiers, dans son exil, des gousses que les pourceaux mangeaient. Quand Pâme n'aurait pas besoin d'un aliment, elle aurait besoin d'une poursuite; et ce besoin d'action la précipite vers tous les buts à la fois. Détrompée, elle n'est pas guérie; elle ne peut pas l'être; le jour qu'elle le serait, il lui faudrait mourir. Elle espère tant qu'elle peut; a-t-elle cessé d'espérer, elle cherche encore. Et il est dans la nécessité des choses qu'à mesure que l'âme tombe, la vitesse de sa chute augmente ; qu'en avançant dans la carrière, et voyant incessamment s'appauvrir la vie, elle s'attache plus violemment

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à ce qui lui en reste. De là vient que les plus désabusés sont si souvent ceux qui le paraissent le moins, et que ceux qui médisent le plus de la vie semblent lui faire la cour la plus empressée. Les plus proches de l'autel sont les contempteurs de l'idole.

Que les apparences ne nous trompent point sur le fait. Le fait, c'est qu'en entrant dans la vie nous comptons sur elle. Fussions-nous même avertis de sa vanité, nous ne laisserions pas de croire en elle ; l'expérience d' autrui ne devient jamais nôtre, et l'autorité la plus haute, les déclarations mêmes de la sagesse divine, ne sauraient nous préserver de toute illusion. Pour connaître la vie, il faut avoir vécu ; mais aussi il est difficile de vivre sans apprendre à la connaître. Dans cet ordre de choses, on peut dire, mes frères, que chaque connaissance, à partir de la première, est un désabusement. Étrange science, qui consiste uniquement, non à remplir l'âme, mais à la vider ! D'après cela, n'allez pas vous représenter ce monde comme une collection d'hommes dégoûtés. Dites seulement, qu'à part un certain nombre d'aveugles ou de stupides (et il y a des gens d'esprit parmi ces stupides) tous les hommes sont plus ou moins désabusés ; que c'est en cela proprement que consiste la science de la vie, et, pour répéter ce que nous avons dit, qu'apprendre, c'est compter ses pertes.

Ici, les détails sont superflus ; et personne ici n'a besoin que je lui raconte son histoire. Mais un fait particulier réclame notre attention.

J'ai parlé de plaisirs, de gloire et de durée. N'y a-

t-il rien de plus, rien de mieux dans la vie? Oui, mes frères, il y a la science , il y a la vertu ; ces choses font aussi partie de la vie ; et leur valeur, qui n'a point de pareille ici-bas, ne semble pas exposée à subir une réduction. Avons-nous vu pâlir les astres dans le9 cieux? Verrons-nous s'affaiblir la splendeur de ces astres du monde moral? La science, cet instinct désintéressé, divin, qui, ne se rattachant à rien de charnel, à lui seul nous révélerait notre éclatante origine ! la science, qui nous détache du monde extérieur, nous distrait de nous-mêmes, nous dégage des liens de la matière, et nous transporte, du milieu des réalités souillées, dans la pure atmosphère de Vidée ? la science, un des attributs de la Divinité, un des traits de son empreinte dans l'homme ! Je sais, mes frères, qu'elle a noblement dévoré des vies entières ; mais toute âme douée de quelque élévation, c'est-à-dire de quelque sérieux, n'a pu manquer, dans son estime d'un si noble sujet, de lui chercher un ensemble qu en fût digne : car la science n'est pourtant- pas la vie tout entière, elle en est un des éléments; elle doit chercher à s'y coordonner : il faut, si l'on peut parler ainsi, un front pour cette couronne, et qu'est-ce que le front de l'homme ! un piédestal pour cette statue, et quel piédestal que la vie ! un ciel pour ce soleil, et quel ciel que l'âme humaine ! Partout la disproportion nous frappe ; partout la dignité du détail fait ressortir la misère de l'ensemble; nous ne savons comment un si noble élément a pu s'égarer dans un si triste chaos ; et la vie, qui déjà nous parais-

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sait petite de sa petitesse propre, nous le paraît davantage de la grandeur même de cet instinct, de cet intérêt, qu'elle devrait contenir et qui la déborde. En sorte que, si nous ne contractons pas directement le dégoût de la science, du moins le sentiment de son déplacement, l'impossibilité de la rattacher dignement à la vie, nous étonne et nous accable ; et combien de génies, mes frères, cette pensée n'a-t-elle pas saisis d'une profonde tristesse! combien d'hommes, épouvantés des problèmes et des contradictions que soulève la science dans l'état présent de l'humanité, ont douté au milieu de leur enthousiasme si elle était un don de Dieu ou une tentation du démon ! et n'oublions pas d'ajouter : combien d'hommes, en la voyant corrompue par nos passions, puis à son tour les nourrissant et les irritant, infidèle, ce semble, à son origine et à sa vocation, n'ont pas vu en elle un de nos maux les plus graves, et la source même de tous nos maux !

« Mais la vertu, direz-vous! laissons dans la vie l'enchantement de la vertu, et la vie entière est sauvée. » Dans un sens, mes frères, il est impossible de cesser de croire à la vertu, je veux dire, à la nécessité, à la sainteté, à l'inviolabilité du devoir ; il est impossible à celui qui Fa une fois exercée, ne fût-ce que dans un acte unique et isolé, il lui est impossible de ne pas trouver, dans l'impression qu'il a reçue de cet acte même, la preuve que la vertu est une réalité, la première des réalités. Mais je dis, mes frères, que plus cette conviction est invincible, plus il est insupportable à l'âme de ne pouvoir se rendre compte des

difficultés que soulève la présence de cette grande idée. De même qu'au sujet de la science, de même on se demande au sujet de la vertu : à quoi correspondelle dans la vie ? La ferez-vous correspondre au bien de la société? C'est là sans doute un de ses résultats, mais ce ne peut être son but : votre conscience et la notion même de vertu vous le témoignent avec évidence. Sera-ce à l'intérêt de l'individu? Mais quel intérêt? Si c'est l'intérêt matériel, la vertu consiste à le sacrifier à la première instance du devoir ; si c'est la satisfaction intérieure, le but est noble, mais il Test trop : cette satisfaction, à moins que ce ne soit l'approbation de l' amour-propre, dont le suffrage ne peut être l'objet de la vertu, cette satisfaction ne saurait nous suffire ; ce qu'on a dit de la conscience est irréfléchi et vain : à la longue, son témoignage ne suffit pas; il n'est précieux qu'autant qu'il nous certifie qu'un juge, dont notre conscience n'est que le représentant, est également satisfait ; nous avons besoin d'un approbateur, et que cet approbateur soit une personne ; nous ne voulons pas être uniquement les serviteurs, les amis, les enfants d'une idée; nous voulons nous attacher à quelque chose de plus vivant que Y ordre moral, à un être, à une âme, dans laquelle notre vie aille retentir ; et le nom le plus vrai de la satisfaction à laquelle aspire la véritable vertu, c'est la gloire. La cherchons-nous chez les hommes? Voilà la vertu altérée dans son principe par cette recherche même. La cherchons-nous ailleurs? Ce ne peut être qu'auprès de Dieu : mais gardons-nous de

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confondre Dieu avec son nom, de prendre un mot pour un être. Où est Dieu, où est le chemin vers Dieu, afin que nous lui portions l'hommage de nos actions vertueuses? Ce chemin, le cœur seul le trouve : notre cœur l'a-t-il trouvé? Notre cœur est-il porté, porte-t-il avec soi toute sa vie vers Dieu? Cherchons-nous les regards de Dieu? Vivons-nous de sa volonté et de l'espérance de son approbation? En un mot, est-ce à lui qu'aboutit notre vertu? Et quand nous avons cru déposer notre offrande sur son autel, nos passions ne viennent-elles pas l'enlever pendant la nuit pour la transporter sur un autre autel, qui, s'il n'est pas celui qu'a choisi notre conscience, est, hélas! celui qu'a préféré notre cœur? Notre vertu, par un chemin détourné, ne revient-elle pas à nous? Ne reprenons-nous pas d'une main ce que nous donnons d'une autre? S'il n'en était pas ainsi, mes frères, si Dieu était véritablement le premier objet et le dernier terme de la vertu, et son amour le foyer de notre vie morale, je dirais que, par ce seul fait, la vie en effet est sauvée, toutes les illusions remplacées par la vérité , tous les mécomptes écartés à jamais ; mais quiconque ne peut se rendre le témoignage d'avoir conçu et pratiqué la vertu dans cet esprit, n'a point été placé par elle hors de la destinée commune : sur la vertu, comme sur tout le reste, il est condamné au désenchantement; pressé entre la double nécessité de reconnaître la réalité, la souveraineté de la vertu et de ne savoir où la placer; ne trouvant pour elle, dans la vie, aucune place assez large, aucune base assez ferme; poussé tour à tour

vers la vertu et repoussé loin d'elle; ravi et rebuté tour à tour ; croyant au devoir et n'y croyant pas ; et par l'incessant retour de cette oscillation, porté bien loin de cette aurore de la vie, où rien n'obscurcissait à ses yeux ni la réalité de la vertu ni la certitude de ses promesses.

Ainsi, mes frères, cela même, ce qu'il y a de plus grand et de plus vrai se détache, comme un fleuron, de cette couronne de convictions et d'espérances qui ceignait notre jeune front; le désabusement de la vertu se compte au nombre de nos pertes, ou, si vous le voulez, s'ajoute à notre science; et de toute cette vie, à laquelle nous avions cru avec une si pleine foi, plus rien d'entier ne nous demeure.

Et quand tout serait demeuré entier, nous n'en sentirions que plus vivement la douleur d'une autre découverte à laquelle nous ne pouvons échapper. Toute parée de ces illusions , cette vie se précipite vers la mort. Elle y court d'un pas incessamment accéléré. On savait bien, en commençant à vivre, qu'on ne vivrait pas toujours ; mais qui s'attendait à vivre si peu? Qui ne comptait au moins que les années seraient égales aux années? Qui eût cru que chacune d'elles serait plus courte que la précédente, que la vitesse du temps s'accroîtrait toujours et, sans diminuer le nombre de nos ans, réduirait l'étendue de notre carrière? Personne, mes frères, personne ; et cela est si vrai, que les plus jeunes d'entre mes auditeurs ne m'en croiront pas sur cette fuite des jours; on n'y croit pas avant de l'avoir éprouvée; encore une fois, ce n'est

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qu'en vivant qu'on se détrompe de la vie ; et cette illusion si nécessaire est la dernière qui nous abandonne.

Voilà, mes frères, ce que c'est qu'apprendre. La matière est vaste ? et quelque abrégée que soit la vie, la vie entière n'y suffit pas : vécût-on un siècle, on apprendrait sans cesse. Si vous dites que la conclusion logique de tout cela, c'est le désespoir, vous avez raison, peut-être : heureusement l'homme ne met pas sa destinée à la merci de la logique. Le charme de vivre est grand ; dans la privation de tous les biens, vivre est quelque chose encore ; et quelle est d'ailleurs la vie entièrement dépouillée? La Providence a été si libérale envers l'homme, que l'homme n'a pas pu anéantir tous ses dons : il reste toujours, pour nous attacher à la vie , assez de ces biens qui avaient été destinés à nous attacher à Dieu ; nous nous sentons appauvris plutôt que pauvres, et quoique ce sentiment même soit pire que la pauvreté, comme nous ne l'éprouvons que faiblement et par intervalles, il nous laisse plus de bonheur qu'on ne le croirait ; bonheur qui dure aussi longtemps que nous ignorons que la plupart de nos pertes sont notre propre ouvrage, et que nous valons beaucoup moins que notre destinée. Mais cela même, nous finissons par l'apprendre ; et c'est le troisième sujet de l'enseignement dont j'ai entrepris de vous retracer le cours.

Il faut commencer par observer qu'il y a deux manières de se connaître soi-même, l'une naturelle, l'autre que j'appelle surnaturelle : la première, bornée,

incomplète ; la seconde, qui va au fond de l'objet et l'épuisé ; la première plus étendue que profonde, la seconde vaste dans tous les sens. De l'une de ces connaissances à l'autre, il y a un abîme que Dieu seul peut combler ; et il le comble en se faisant connaître à l'âme ; c'est alors seulement qu'elle se connaît véritablement ; car le secret de son mal se trouvant dans sa séparation d'avec son principe, qui est Dieu, sa réunion avec son principe doit être pour elle la suprême révélation en même temps que le souverain remède. Mais jusqu'à ce que ce rayon divin soit tombé dans sa nuit, une lumière vraie, quoique moins vive, pénètre les couches supérieures de ses ténèbres; et jusqu'à un certain point, l'homme réduit à ses moyens naturels, aux enseignements du temps et de l'expérience, peut parvenir à se connaître. Or, quelle est la nature de cette connaissance? Passe-t-il d'une grande conviction de sa faiblesse à une grande opinion de sa force? ou ses découvertes suivent-elles une marche opposée?

Quel est, mes frères, celui d'entre nous qui, parvenu à l'âge mur (je fais abstraction de l'influence de l'Évangile), se trouve plus fort, meilleur et plus pur qu'il ne se trouvait dans sa jeunesse? Quel est, au contraire, celui d'entre nous qui ne se rappelle amèrement avec quelle confiance en sa propre nature il est entré dans le monde? Alors que peu de passions encore ont pris à notre cœur, et que peu de responsabilité s'attache à nos actions, aucun obstacle visible ne s'interpose entre nous et la vertu. La vertu, en elle-même si belle, nous apparaît sous ses véritables traits, aussi

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longtemps que nous n'avons pas d'intérêt à en altérer l'image. L'homme, en effet, ne la hait pas pour ellemême , mais pour les empêchements qu'elle apporte à ses désirs ; et si sa présence n'amenait aucune contrainte et son aspect aucune humiliation, il ne cesserait jamais, croyez-le bien, de la trouver belle et de l'aimer. Telle est sa disposition au début de sa carrière, et tel est le principe de sa confiance en lui-même. Il aime la vertu sous bénéfice d'inventaire ; et il compte bien que cet inventaire sera à son avantage ; car il compte sans ses passions, qu'il ne connaît pas encore. Mais elles viennent, les passions ; elles réclament leur part dans la vie, et cette part, c'est le tout ; la passion d'un côté, la vertu de l'autre, sont également exigeantes, insatiables; mais la passion, c'est un être vivant, réel, c'est l'homme lui-même ; et la vertu, c'est une idée, jusqu'à ce qu'unie dans notre âme à la pensée de Dieu, elle soit devenue, je ne veux pas dire une passion, mais le plus fort^ le plus impérieux de tous les amours. Dans cette lutte entre un être et un principe, entre la vie et une idée, c'est l'être, c'est la vie qui doivent l'emporter ; et la seule vengeance de l'idée vaincue, c'est d'élever dans l'âme un murmure tour à tour plaintif et menaçant, qui s'affaiblit en se prolongeant dans la vie. Dans les premiers jours de la vie morale , quelle opinion de la sainteté du devoir, et, pour ainsi dire, de l'impossibilité de l'enfreindre ! quel goût de la pureté ! quel dégoût de tout ce qui la blesse ! quel étonnement à la vue de la bassesse et de la perversité humaines! quelle ignorance de leur»

voies! quelle inintelligence de leurs calculs et même de leur but ! quelle chaleureuse indignation contre le mal ! quels vœux, quelles promesses de le combattre par nos discours, de l'affronter par notre exemple ! quelle certitude d'en demeurer vainqueurs î quelle révolte à la pensée qu'il pourrait seulement nous tenter! Le mal pourtant est déjà là ; l'idéal est déjà entamé ; nos premiers pas ont été des chutes ; mais à cette époque d'irréflexion, on compte moins les chutes qu'on a faites que celles qu'on ne fera pas. Age fortuné ! fêtes de l'espérance ! que vous êtes prompts à vous obscurcir !

L'une après l'autre, les passions se présentent; on résiste d'abord j et puis l'on transige. Dans cette discussion inégale, tout ce qu'on obtient pour l'ordinaire, c'est de simplifier sa défaite et sa honte, c'est de succomber sous une seule passion qui prend la place de plusieurs passions incompatibles; on est vaincu, mais on n'a qu'un vainqueur ; et l'on fait honneur à sa conscience d'un résultat qui n'est que celui de la nécessité ; et l'on ne veut pas voir que la passion à laquelle on a soumis sa vie a hérité de toute la force de toutes les passions qui lui ont cédé leurs droits, en sorte que pourtant on a été vaincu par toutes ensemble! Mais qu'importe cette misérable illusion? On est vaincu, et on le sent. Il n'est plus question de nier ses pertes, mais de s'y résigner, de s'accommoder à ce nouveau monde, où l'on a fait son entrée sous les auspices du péché i de s'apprivoiser à ces mœurs qui dégoûtaient naguère i de s'exercer à ces calculs qu'on

368 L'ÉTUDE SAKS TERME.

ne voulait jamais faire, de s'acclimater dans cette société qu'on avait vue et méprisée de si loin, de si haut! Il faut subir des commerces, des familiarités, une fraternité honteuse. Il faut, précipité des hauteurs de la vie dans les ténèbres où tant d'autres nous ont précédés, voir tous ces morts se lever à notre approche, et les entendre nous crier : « Tu es devenu comme « l'un de nous! » Il faut s'exercer (ô la plus dure des épreuves!) à se mépriser soi-même ! Il faut se connaître et se supporter !

On se connaît, mes frères; mais comment? 11 est intéressant de l'observer. L'homme ne prend pas sitôt son parti de sa dégradation, et ne s'y résigne jamais entièrement. A chaque pas qu'il fait dans la vie, il a besoin de se persuader qu'il marche droit; et du besoin d'illusion naît l'illusion même, qui, impossible quant à l'ensemble, est toujours possible dans le détail. On se connaît bien en général, mais à chaque instant l'on s'ignore. On se méprise dans la somme totale de ses actions, et l'on s'adore dans chacune d'elles. Chacune (je parle de nos actions ordinaires) se fait avec une sorte de conviction ; on mêle au péché je ne sais quelle conscience, au mensonge je ne sais quelle bonne foi, qui donne à notre conduite, à nos discours, quelque chose d'aimable ou d'imposant, dont l'impression sur les autres est d'autant plus sûre que nous avons été les premiers à la recevoir.

Mais du moins la connaissance de nous- mêmes , toute générale qu'elle est, n'aura-t-elle pas pour effet de nous raccommoder avec l'humanité et avec la vie,

quand nous aurons reconnu que nous partageons les torts de la première, et que c'est nous-mêmes qui ravissons à la seconde la meilleure part de son prix et de sa beauté? La dernière partie de notre douloureuse science n'adoucira- 1- elle pas l'impression des deux premières? Cela serait juste, mes frères, mais cela n'est point naturel. Rien de doux, rien de pur ne saurait sortir de ce qui nous humilie sans nous attendrir. Les torts de la vie et de l'humanité s'agrandissent des nôtres. Plus nous sommes contraints de nous haïr, plus nous haïssons ce qui nous entoure. Notre mécontentement intérieur est un fiel qui se répand sur tous les objets. Ici l'on peut observer combien la logique du cœur réfute puissamment celle de l'esprit. Rien ne serait plus conforme à cette dernière que d'avoir de l'indulgence pour les défauts dont nous nous reconnaissons atteints : mais étudions-nous bien ; nous trouverons que c'est pour ces défauts précisément que nous sommes inexorables. Ce sont ceux-là que nous pénétrons mieux, dont nous saisissons mieux le jeu secret chez notre prochain ; nous les haïssons en lui de toute la haine que nous leur épargnons en nous ; nous arrachons de notre sein et nous retournons contre nos frères le dard dont nous nous sentons percés ; nous poursuivons, nous punissons nos faiblesses en la personne d' autrui; nos semblables, en dépit d'eux, nous ont pour confidents et pour juges de leurs plus secrets mouvements, que nous devinons, que nous prophétisons, que nous signalons d'avance; nous pénétrons toute la faute et toutes ses conséquences dans

370 l'étude sans terme.

son intention à peine formée; ainsi, les découvertes que nous avons faites dans notre cœur nous en font faire d'analogues dans le cœur d'autrui ; plus rarement l'observation d'autrui nous aide à nous mieux connaître. Mais, quoi qu'il en soit, le champ de nos investigations s'élargit sans cesse; chaque jour grossit le trésor de notre amère science ; nous apprenons toujours, toujours, et nous ne parvenons jamais à la connaissance de la vérité.

Car enfin, mes frères, tout cela, ce sont des vérités, j'y consens ; mais ce n'est point la vérité. Il en est de ces vérités comme d'une foule de mots et de phrases répandus et jetés au hasard et sans ordre sur un papier. Peut-être est-ce la totalité des phrases et des mots dont se compose un admirable poëme, mais le poëme n'est point là jusqu'à ce que le poëte survienne, et de ces éléments disséminés reconstruise son chef-d'œuvre, en leur imprimant l'unité de sa vivante pensée. Ces vérités, que nous avons acquises malgré nous, quelque certaine et claire que chacune puisse paraître, ne forment dans notre esprit qu'un chaos anarchique, un amas de contradictions : ce chaos, ces contradictions, serait-ce la vérité ? La vérité bien connue doit avoir l'un ou l'autre de deux effets opposés : elle doit nous désespérer sans retour ou nous consoler sans mesure, nous rendre tout à fait heureux ou tout à fait malheureux ; mais ce que nous avons appris de l'humanité, de la vie et de nous-mêmes, n'a point un caractère assez décidé pour produire l'un ou l'autre de ces deux effets, Il reste quelque chose à

PREiilKa DISCOURS. 371

cette humanité que nous haïssons, à cette vie que nous dédaignons, à ce cœur même que nous sentons battre pour des sentiments si opposés. Toujours quelque chose vient faire diversion à notre haine, à nos ennuis, à notre humiliation. Toujours se mêle à notre infortune quelque chose qui l'étourdit ou l'endort. On n'est pas heureux, on n'est point satisfait : la conscience, interrogée dans le silence du recueillement, déclare qu'on ne peut vivre de la sorte : on vit néanmoins, on se résigne, on s'habitue; on respire un air corrompu, mais c'est de l'air enfin ; et le cœur humain, banni de son climat naturel, qui est la certitude et la paix, s'accoutume, comme le vieux nautonnier, à se laisser bercer par l'abîme, et endormir au bruit des orages.

Mais à chaque fois qu'il rentre en lui-même, une voix distincte lui crie qu'après avoir appris tant de choses, il ne connaît point la vérité. Joignons à cette voix de la conscience la voix apostolique de saint Paul. La vérité, pour saint Paul, n'a pas les deux faces que lui donne forcément l'ignorance humaine ; pour lui ce n'est pas le désespoir ou la paix, l'infortune ou le bonheur : c'est uniquement le bonheur, uniquement la paix. Pour lui la question est résolue par un fait décisif. La vérité n'a dans sa pensée que des caractères bienfaisants. La vérité pacifie; et, malgré toutes vos découvertes, vous n'avez pas la paix. La vérité sanctifie ; et, après avoir tant appris, vous n'êtes pas saints. La vérité humilie ; et toutes vos expériences ne vous ont pas inspiré l'humilité . La vérité affranchit ; et, si savants que vous soyez, vous n'êtes pas libres. La vérité

372 l'étude sans terme.

marche avec la charité ; elle inspire, elle commande l'indulgence, et vos tristes études n'ont fait que rendre plus impitoyable la rigueur de vos jugements : et vous n'avez appris, en résultat, à être indulgents que pour vous-mêmes. Comment donc posséderiez-vous la vérité, si ce sont là ses caractères ? Et comment l'Apôtre n'aurait-il pas raison de vous dire qu'en apprenant sans cesse, vous ne parvenez point à la vérité?

La cherchez-vous du moins cette vérité, dont vous sentez si bien l'absence? Non pas même. Vous avez appris précisément assez pour savoir que vous ne la possédez pas; la conclusion naturelle, impérieuse de vos acquisitions, c'est de vous faire sentir votre pauvreté ; mais vous voulez bien être pauvres de cette manière, car à vos yeux la conscience d'une telle pauvreté, c'est de la richesse. L'orgueil, a dit un génie chrétien, l'orgueil contre-pèse toutes nos misères ; c'est quelque chose, a-t-il dit encore, que de se sentir misérable ; mais il n'a pas dit que ce quelque chose soit tout ; et combien de gens en paraissent persuadés ! Oui, l'orgueil contre-pèse toutes nos misères ; oui, la déplorable satisfaction d'avoir vu mieux que d'autres la dégradation de notre condition et de notre nature, le plaisir défaire parade de notre infortunée pénétration, la vanité de sortir de la foule des crédules et de prendre place parmi les désabusés, la joie dénaturée d'étaler ses plaies et celles du monde, voilà de quoi nous nous payons à nous-mêmes le sacrifice de la vérité. Or, mes frères, si les louangeurs de l'humanité doivent faire pitié, quel sentiment croyez-vous que doivent

inspirer ceux qui, de gaieté de cœur, avec une âpre volupté, en font la satire, et nous traînent, au bruit des sarcasmes et aux éclats d'un rire impie, aux funérailles de l'espérance? De quel nom faut-il appeler ceux qui vous insultent sans nécessité de l'étalage d'une maladie sans remède et d'une infortune sans consolation ? Certes, si jamais l'influence du roi du mal dut paraître vraisemblable, c'est lorsque, versant la lumière sur les côtés les plus affligeants de la condition humaine, y ramenant sans cesse nos regards, y multipliant les découvertes, et enivrant notre orgueil du tableau de notre misère, il nous arrête à la limite qu'il nous est si important de franchir, et réprime la plus noble des curiosités par ce mot fatal, qui scella jadis la condamnation du juste : « Qu'est-ce que la vé- « rité ? »

Qu'est-ce que la vérité? Eh bien ! quoi qu'en dise une voix funeste, et quoi que redisent en chœur avec elle les mauvaises passions de notre nature, nous voulons le savoir ; nous voulons connaître la vérité; nous la voulons posséder véritablement, car elle existe. Mais il y a deux manières de la recevoir : sachons, mes frères, quelle est la bonne.

L'ÉTUDE SANS TERME

Apprenant toujours, et ne pouvant jamais parvenir à la connais' sance de la vérité. 2 Tim. III, 7.

La vérité que nous avons si souvent nommée dans notre discours précédent, mais sans la définir, c'est la vérité évangélique.

Vérité une et complexe, elle réunit la connaissance de nous-mêmes et celle de Dieu ; de nous par rapport à Dieu, de Dieu par rapport à nous : en d'autres termes, la condamnation et le salut, la déchéance et la réhabilitation.

Cette vérité, c'est la vérité, c'est la révélation complète de tout ce qu'il nous importe ici-bas de connaître touchant nous-mêmes et touchant Dieu. Elle laisse en dehors d'elle mille objets de connaissance; mais par rapport à son objet, dont l'importance incomparable anéantit tous les autres objets de la connaissance humaine, elle ne laisse rien d'essentiel à désirer à celui qui l'a reçue. Et, chose admirable! complète au

début de la connaissance, présentée à la fois tout entière, susceptible d'être embrassée d'un seul coup d'œil et respirée tout d'une haleine, elle n'en est pas moins progressive ; sa lumière s'accroît de jour en jour pendant la plus longue carrière ; ses aspects se multiplient par les aspects de la vie ; toujours la même, elle est toujours nouvelle ; un instant suffit pour la posséder, des siècles ne suffiront pas pour l'approfondir : dans ce sens, elle est aussi une étude sans terme. Elle satisfait donc aux deux besoins les plus opposés de la nature humaine, le besoin de repos et le besoin d'action. as? w^*-***. v^t&f*,^ 'fa/JL

Cette vérité, dont la substance est un fait que nous n'avons pu créer, que nous ne pouvons pas même concevoir, nous a été révélée; et de même qu'il ne nous appartient pas de l'inventer, il ne dépend pas de nous de la croire. L'impossibilité de la croire véritablement sans le secours du Saint-Esprit est une partie de cette vérité même et un des objets de la foi chrétienne. Et néanmoins il s'en faut tant qu'elle soit sans contact avec notre nature, qu'au contraire elle correspond, elle s'unit intimement à tout ce que notre nature a de plus profond et de plus inaltérable. Elle y remplit un vide, elle en éclaircit les ténèbres, elle en lie les éléments désunis, elle y crée l'unité ; elle ne se fait pas croire seulement, elle se fait sentir; et, quand l'âme se l'est appropriée, elle ne se distingue plus de ses croyances primitives, de cette lumière naturelle que tout homme apporte en venant au monde. En un mot, née dans une région infiniment plus haute

376 l'étude sans terme.

que noire raison et que notre nature, elle se rejoint et forme un tout continu avec les vérités invincibles dont notre nature et notre raison nous rendent témoignage ; seulement ce ne sont pas nos pensées qui se sont prolongées jusqu'à elle, mais elle qui, descendant du sein de la lumière inaccessible, est venue s'ajouter à nos pensées.

De là, mes frères, il est visible que, dans l'acquisition de la vérité, non-seulement nous ne demeurons point oisifs et neutres, mais que cette acquisition réclame et met en œuvre les parties les plus vives et les plus sensibles de notre nature. L'acquisition de la vérité, bien que toute grâce et toute gloire en doivent être rendues à l'Esprit divin, est pourtant dans notre vie plus qu'un événement, c'est un acte ; l'acte le plus moral, le plus profond que nous puissions consommer ; un acte qu'il dépend de nous d'accomplir d'une manière plutôt que d'une autre ; un acte auquel nous pouvons être exhortés, dans lequel nous pouvons être dirigés, au sujet duquel nous pouvons être approuvés ou repris.

Aussi, mes frères, quand saint Paul nous parle de gens qui apprennent incessamment sans parvenir jamais à la connaissance de la vérité, ce n'est pas seulement un malheur, c'est une faute qu'il signale. Cette faute n'est pas seulement celle des hommes dont nous parlions dans le discours précédent, de ces hommes qui, instruits par des moyens naturels de tant de vérités de détail sur la nature humaine, sur la leur et sur la vie, s'en tiennent à ce commencement de con-

iECOND DISCOURS. 377

naissance et s'arrêtent en deçà de la vérité même qui leur est offerte et annoncée : cette faute est encore celle d'une autre classe d'hommes qui, ayant, à ce qu'il semble, pénétré plus avant et franchi la limite qui sépare la révélation naturelle de la révélation surnaturelle, ayant, en un mot, accepté la vérité évangélique, ne l'ont pas saisie comme il eût fallu la saisir ; qui, au lieu de l'assimiler à leur être tout entier, ne l'ont appropriée qu'à leur entendement, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus extérieur dans l'homme intérieur. Ces hommes, dans une sphère en apparence plus haute que celle des premiers, peuvent, comme ceux-là, beaucoup apprendre, apprendre sans cesse, et ne point parvenir à la connaissance ; en un mot, dans la vérité même, rester étrangers à la vérité.

Que si quelqu'un trouvait étrange qu'on puisse s'être approprié un fait par l'intelligence, et néanmoins ne pas le connaître, nous ne le renverrions pas seulement à l'Évangile, qui partout suppose ce que nous établissons, qui partout désigne sous le nom de connaissance quelque chose de plus qu'un acte ou un état de l'esprit : nous en appellerions à la nature des choses et au sens des mots. La connaissance a différents instruments et différents sièges, selon ses différents objets. On connaît par les yeux les choses de la vue, par l'oreille celles de l'ouïe, par le cœur celles du cœur, par l'intelligence les idées de toutes ces choses. L'intelligence ne nous approprie donc que les idées des choses, non leur impression, leur réalité. Et si elle suffit dans la science proprement dite, laquelle

378 l'étude sans terme,

n'a pour objet que les idées des choses et leur convenance logique, elle ne suffit pas dans la sphère des faits dont le but est d'être mis en contact immédiat avec les forces vives de l'âme, et qui, hors de ce contact, perdraient leur caractère et jusqu'à la raison de leur existence. Sans doute, en ce genre de connaissance comme en tout autre, l'entendement a des fonctions à remplir, mais la vérité ne s'arrête pas au miroir qu'il lui présente : elle le traverse pour aller se réfléchir dans le miroir le plus intérieur de l'âme; et l'on peut dire des vérités de cet ordre, qu'elles ne sont perçues, qu'elles ne sont comprises, qu'autant qu'elles s'en vont retentir dans cette partie de nous-mêmes qui est le siège de nos affections, et par conséquent le vrai centre de notre vie.

On s'est accoutumé, dans le monde, à donner au mot de vérité un sens trop particulier et trop étroit ; on n'y voit communément que la conformité de la représentation avec l'objet représenté; mais la vérité peut résider dans les faits comme dans les idées. La conformité du moyen avec le but, de l'action avec le principe, de la vie avec l'idée, tout cela c'est aussi la vérité : ce qu'on appelle vertu n'est autre chose que la vérité dans le sentiment et dans l'action. En choses de morale, la vérité ne se sépare point de la vie, elle est la vie même ; et si, au lieu de passer dans la vie, elle reste dans la pensée, elle ne mérite point le nom de vérité. Quand on demande si je suis dans la vérité, on ne demande pas ce que je sais, on veut savoir ce que je suis.

En appliquant ces idées à la vérité chrétienne, nous trouvons : qu'être dans la vérité , c'est devenir , par 'nos affections et par notre conduite , toujours plus semblables à Jésus-Christ ; c'est le suivre spirituellement dans tous les événements qu'il a traversés , dans sa mort par notre mort au péché, dans sa résurrection par notre régénération, dans sa gloire invisible par notre vie cachée avec lui en Dieu ; en un mot, il faut que ous revivions spirituellement toute la vie de Jésus- Christ, et cela seulement s'appelle connaître la vérité, être dans la vérité.

Si la religion est autre chose qu'une science, si elle est une vie découlant d'un fait, il est clair qu'elle ne ressortit point à la seule intelligence, et que quiconque ne voit en elle que le corps d'idées qu'elle renferme, demeure en dehors de la vérité. Et donnât-il toute l'attention possible à chacune de ces idées, à leurs rapports mutuels, à leur ensemble, fit-il chaque jour dans ce domaine quelque découverte nouvelle, tous ces progrès ne l'avanceraient pas d'un seul pas vers la vérité ; ce qu'il a appris peut bien être exactement mal, mais ce n'est pas la vérité.

Jetons un regard sur le vaste champ de la spéculation religieuse. Nous y trouvons d'abord des faits à confier à notre mémoire : la religion est entrelacée dans le tissu d'une longue histoire, qui s'étend des premiers jours du monde à travers plusieurs générations d'empires, entraînant avec elle tous les noms et tous les souvenirs, enveloppant l'histoire de l'univers. Que de personnages avec leurs caractères, que d'insti-

380 l'étude sans terme.

tutions avec leurs principes, que d'événements avec leurs causes elle produit à nos regards, depuis la destinée du premier couple jusqu'à l'état actuel, si compliqué et si problématique, de la société humaine ! que de faits attachés à chacun de ces faits ! comme les aspects se multiplient sous le regard! comme la réflexion rajeunit incessamment ce tableau! Mais cette histoire, sur laquelle la religion est fondée, veut être crue, et par conséquent veut être prouvée. Ici s'ouvre à l'activité de l'esprit une arène plus vaste encore. Les précautions d'une bonne foi sérieuse ont frayé une route que les préventions de l'incrédulité et les doutes involontaires nés de découvertes successives sont venus élargir, et qui, prête à se fermer, se rouvre sans cesse, pour se fermer de nouveau, pour se rouvrir encore Une objection abandonnée en laisse surgir une autre ; le terrain de la discussion change d'époque en époque; on attaque la religion dans sa base historique, avec les sciences naturelles, avec les monuments, avec la métaphysique, ou plutôt avec toutes les répugnances du cœur, aidées de toutes les ressources de l'esprit ; et la vérité, après avoir mis hors de combat mille adversaires qui ne se relèveront plus, en voit mille autres se lever avec des armes nouvelles, ou, pour mieux dire, trempées dans l'esprit d'un siècle nouveau ; en sorte que le croyant, qui tournera de ce côté son activité intellectuelle, y trouvera, s'il le veut, de l'emploi pour sa vie entière. Que si, du domaine de l'apologétique, il passe dans celui de la philosophie chrétienne, quelle immense carrière s'ouvre devant lui ! Le système du

christianisme, c'est-à-dire le rapport de ses parties entre elles, et de toutes ensemble à une idée-mère, à un seul but ; la comparaison de cette religion avec la nature humaine, sur laquelle, si l'on peut s'exprimer ainsi, Dieu en a pris la mesure et en a tracé le plan ; l'explication, tour à tour, du christianisme par la nature, et de la nature par le christianisme; la définition de l'esprit chrétien et son application dans les détails de la vie ; le parallèle de ce système avec tous les autres systèmes, dont chacun, hors d'état de tenir ni de rendre compte de tous les faits, a laissé quelque grande lacune que Jésus-Christ a comblée, quelque immense difficulté qu'il a fait disparaître ; en un mot, la conciliation par le christianisme, et par lui seul, de toutes les contradictions, de toutes les dualités désespérantes dont la vie et notre nature même semblent formées; voilà, mes frères, de quoi vous donner une idée, mais bien faible, des spéculations infinies dans lesquelles l'étude de la philosophie chrétienne peut engager un esprit observateur et méditatif ; et ce n'est pas tout encore. La religion peut être envisagée comme un fait prenant place entre tous ceux dont se compose la vie humaine, les dominant, leur imposant son caractère, les contraignant à l'unité, soit avec elle, soit entre eux ; vous la voyez pénétrer, tantôt avec le poids de sa masse, tantôt avec l'énergie de son action, ou l'irrésistible douceur de son influence, dans les plus vastes espaces et dans les derniers recoins de l'existence humaine : sève puissante dont le tronc de l'arbre est inondé, et qui coule imperceptible jusqu'aux extré-

382 L ETUDE SANS TERME

mités les plus déliées de ses rameaux. La vie privée et la société publique , les lois et les mœurs, la littérature et les arts, tout, jusqu'au gouvernement des intérêts matériels, devient chrétien sous l'influence du christianisme; il convertit toutes choses en sa propre substance ; avec lui, toutes choses deviennent de la religion; une conséquence parfaite, logique à la fois et morale, s'établit entre toutes les parties de la vie humaine ; cette vie ne perd aucun de ses éléments naturels ; elle ne sacrifie que les superfluités dangereuses, déjà condamnées par les sages de tous les temps ; elle conserve même plus que n'auraient voulu conserver ces esprits austères, que la faiblesse de leurs moyens a contraints à l'exagération, et qui ont d'autant plus imposé à la nature, qu'ils étaient %en état de lui inspirer moins. Que vous dirai-je? Je m'arrête ici, de peur de m'arrêter trop tard ; j'irais au delà de toutes les bornes en entreprenant, je ne dis pas d'indiquer de nouveaux sujets d'étude, mais de rappeler seulement ceux qui depuis longtemps ont été signalés ; jugez par là quelle moisson d'idées croît pour l'intelligence dans ce dernier domaine; et, réunissant par la pensée ces sphères dont chacune pourrait absorber un homme tout entier, convenez que l'intelligence, appliquée à la religion, y peut trouver, selon l'expression de saint Paul, de quoi apprendre sans cesse.

Oui, sans cesse apprendre, et ne point parvenir à la connaissance de la vérité ! Mais, direz-vous, cela se peut-il? cela se voit-il? Mes frères, les exemples abon-

dent, ils ont abondé clans tous les temps. Ce fait répond à vos deux questions ; et si le fait vous paraît inconcevable, je m'étonne à mon tour de votre étonnement; car il est bien clair qu'en lui-même le raisonnement n'aboutit point au sentiment ; et lorsque la pensée se préoccupe trop de l'idée d'un fait, l'idée lui reste et le fait lui échappe. ïl en est comme d'un homme que la lumière du soleil empêcherait de voir le soleil. En vain les idées qui se rattachent au christianisme sont nombreuses et belles; leur nombre même et leur beauté deviennent un piège qui nous empêche d'aller plus avant 9 et l'intérêt de la curiosité emporte tous les autres. En vain ces idées sont si voisines de la vérité qu'elles en semblent la substance même ; nouveau piège plus considérable que le premier : si elles en étaient plus éloignées, si elles y étaient tout à fait étrangères, l'illusion ne serait pas possible ; aussi a-t-on eu l'occasion de remarquer que les travaux les plus éloignés de la spéculation chrétienne, pourvu qu'ils ne soient pas en contradiction avec la morale chrétienne, sont moins propres à distraire l'âme de ce qui doit faire ici-bas son objet principal. Mieux vaut souvent, pour la vie religieuse du cœur, être marchand, artiste, géomètre, que d'être théologien .

Mais qu'est-ce, mes frères, qu'est-ce donc qu'être en dehors de la vérité, sinon être contre la vérité? L'accepter, mais dans un esprit qui n'est pas le sien, qu'est-ce autre chose que lui donner un démenti, la nier de fait en la reconnaissant en principe, et protes-

384 l'étude sa*s tlrme.

ter tacitement contre les intentions et contre le plan de Dieu? Il a incarné la vérité, et nous la désincarnons. Il nous a donné des réalités, et nous lui rendons des idées. Il a créé un monde, et nous en faisons un système. Il a fait lever sur nous le soleil de justice qui porte la santé dans ses rayons, et de ce glorieux soleil, qui est à la fois lumière et chaleur, nous refusons la chaleur, et n'acceptons que la lumière. Que dis-je, que nous acceptons la lumière? Dieu a voulu (et c'est là un des traits les plus remarquables de son œuvre) nous ôter l'idée que nous puissions inventer la lumière et tirer la vérité de nos propres pensées ; il a voulu nous désabuser de la toute-suffisance de notre raison ; il a voulu que nous nous soumissions à la vérité ; mais à force de la considérer avec notre entendement, c'est à nous-mêmes, en définitive, que nous nous soumettons. A force d'appliquer notre intelligence à la révélation, nous en faisons en quelque manière notre œuvre, nous remplaçons la foi par la certitude philosophique , nous nous soumettons, non à cette démonstration de puissance dont le Saint-Esprit est l'auteur, mais à l'argumentation de l'école, et Jésus-Christ trouve en nous des partisans plutôt que des disciples, des sectateurs plutôt que des fidèles. Élaboré par notre intelligence, son Évangile devient notre Évangile, sa révélation une philosophie, ses mystères des nécessités logiques, Jésus-Christ une autre nécessité du même genre, et Dieu lui-même un produit de notre pensée. N'est-ce pas aller à F encontre des desseins de Dieu , nous inscrire en faux, sinon contre la lettre de ses dé-

clarations, du moins contre leur esprit, être chrétien de la manière la moins chrétienne, et détruire l'Évangile en prétendant l'établir?

Et je pourrais demander encore si ces pensées, à ne les considérer que comme des pensées, sont bien conformes à celles de Dieu ; si ces formules que nous avons dressées, et que tout chrétien, je le veux croire, accueillera sans difficulté , signifient dans notre esprit la même chose exactement que dans le sien? si même, sous cette parfaite similitude de langage , ne se cache pas une grande différence d'idées? Réfléchissons, en effet, que quoiqu'on puisse distinguer dans la vérité religieuse, ainsi que nous l'avons fait, la part de l'esprit et celle du cœur, cette vérité néanmoins est une, et ne tire tout son caractère que de la combinaison de la pensée et du sentiment appliqués à un même fait, de telle sorte qu'on n'a tout le sentiment qu'au moyen de toute l'idée, et pareillement toute l'idée qu'au moyen de tout le sentiment. Toute la vérité n'est bien conçue que par tout l'homme; et quoiqu'il soit bien souvent impossible au chrétien complet et au chrétien de science de démêler en quoi ils différent l'un de l'autre, quoique , en dépit du sentiment confus d'une discordance, ils se trouvent d'accord sur tous les points, quoique le langage manque de signes pour nommer des nuances aussi délicates, ces nuances, dans leur délicatesse, sont très importantes ; et s'il y avait des mots pour les exprimer, ils verraient bientôt que leur pensée n'est pas exactement pareille, et que, même sous le rapport purement spéculatif, le chrétien de pen-

386l L'ÉTUDE TERME.

sée ne possède pas toute la vérité que possède le chrétien complet.

Nous avons , mes frères, un pas de plus à faire ensemble, et peut-être vos réflexions vous Font-elles déjà fait faire, L'application exclusive de l'intelligence à la religion non-seulement ne vous avance pas vers la vérité, c'est-à-dire vers la vie, mais elle tend à nous en éloigner toujours plus. Revenons à nos principes : être dans la vérité, ce n'est pas être spectateurs de la vérité, c'est vivre de la vie de Jésus-Christ ; et sans relever ici tous les caractères de cette vie, bornons-nous à dire que c'est une vie de recueillement et d'humilité. Or, la science dissipe, et elle enfle ; ce sont là ses effets naturels ; mais pour en convenir, il faut appeler dissipation tout ce qui éloigne l'homme du vrai but de la vie, et il faut appeler enflure ou orgueil tout ce qui lui donne une idée exagérée de la force et de l'indépendance de l'homme. Nous comprendrons alors que l'individu le plus sérieux et le plus modeste aux yeux du monde, est orgueilleux et léger aux yeux de la vérité ; car, s'il n'oublie point le but auquel aspire la sagesse humaine, il s'écarte de celui que prescrit la sagesse divine; et s'il ne s'élève point volontairement au-dessus des autres hommes , il s'élève avec eux au-dessus de lâ condition humaine, et, on peut bien le dire, au niveau de Dieu même. Or, je le demande, se peut-il rien de plus contraire à l'esprit de cet Évangile qu'il a étudié et qu'il croit connaître ? Et une étude qui, privée d'un contre-poids, livre l'homme à cette double tendance , une étude dont chaque progrès en amène

un proportionné dans la dissipation et dans l'orgueil, n'entraîne-t-elle pas de jour en jour plus loin de la vérité, c'est-à-dire plus loin de la vie?

Les habitudes de la pensée ne sont pas les moins tyranniques, et il arrive un temps où le retour est impossible, même à la plus ferme volonté. Suivons l'histoire morale d'un homme livré à la tendance que nous avons décrite. Le sérieux de l'âme ne fut pas étranger à ses premiers pas; il n'est guère possible d'admettre que, d'entrée, il n'ait vu dans la religion qu'un objet de spéculation philosophique ; son premier dessein fut sans doute de l'approprier à son âme, et de lui soumettre sa vie : mais cette impression fut superficielle et fugitive; la pensée, vivement saisie, se jeta sur cette riche proie, et la détourna tout entière à son profit. Cette inclination devint dominante et tyrannique ; tout ce qui était destiné à l'aliment de l'âme, devint la pâture de l'intelligence. Chacun des gains de l'intelligence fut une perte pour l'âme, qui, toujours plus hors de cause, toujours plus condamnée à l'inaction, perdit son ressort dans l'oisiveté. Cet homme, ayant contracté le pli de saisir toutes choses du côté intellectuel, devint peu à peu incapable de les saisir sous un autre aspect. Chose étrange ! Il apprit toujours mieux à se rendre compte des effets de la vérité sur une âme, et devint toujours plus incapable de les ressentir lui-même ; il parla, il écrivit peut-être, sur l'ordre de la grâce, et son cœur s'endurcit toujours plus aux atteintes de la grâce ; dans toutes ses considérations religieuses, l'idée de la chose se présentait avant la

388 l'étude sans terme.

chose, s'interposait comme un obstacle entre le fait et lui ; il n'eut bientôt de tous ces faits que des fantômes, qui en représentaient fidèlement la surface et les contours, mais n'en contenaient point la substance. Il sentit le mal et s'en inquiéta ; il voulut essayer de faire de la religion, si longtemps son étude, une affaire enfin, et son affaire; il chercha à se placer sous l'action et dans la dépendance de la vérité ; mais, par la force de l'habitude, son esprit venait à chaque fois se substituer à sa conscience ; cherchant en vain une religion dans ce système, il ne trouvait jamais qu'un système dans cette religion. Dans son angoisse, il eût voulu oublier, ignorer ; il portait envie à la crédulité des simples et des enfants ; il eût donné toute sa science pour un seul de leurs soupirs, et toute son intelligence en échange de leurs cœurs, car le sien avait cessé de battre, le sien était devenu de l'esprit. Il eût désiré que le christianisme fût tout entier sorti de sa mémoire, que l'existence même de cette religion lui devînt inconnue, afin que, se présentant à lui une seconde fois, elle agît sur son âme, de nouveau rajeunie, avec toute l'énergie d'une vérité nouvelle et d'un bienfait inattendu. Vœux superflus! on ne se redonne pas l'œil qu'on a perdu, on ne se redonne pas la foi, qui est l'œil de l'âme. Étrange état, mes frères, où l'on croit tout ensemble et l'on ne croit pas, où la foi de l'esprit nous aide à sentir la nécessité de la foi du cœur, nous fait gémir de son absence, et ne saurait nous la donner; état de lumière, mais d'une lumière qui n'a d'autre effet que de rendre visibles nos ténè-

bres ; ignorance dans la science, erreur dans la vérité, incrédulité dans la foi, malédiction sous la forme d'une bénédiction; situation contradictoire, insensée, que nous reprocherions au pouvoir divin comme un jeu cruel, si l'évidence ne nous contraignait pas de nous l'imputer à nous-mêmes! Dieu n'est l'auteur d'aucun mal, il est le remède à tous les maux, et la guérison de celui que nous venons de dépeindre n'est pas au-dessus de sa puissance, n'est pas au-dessus de sa bonté.

Ici, mes frères, il me semble que je dois entendre quelques-uns de vous me demander : Mais enfin, n'estce donc rien que de savoir? savoir n'est-il pas le chemin de connaître? et tout ce qui est vrai ne fait-il pas partie de la vérité ?

Sans doute, mes frères, et si c'en était ici le lieu, j'insisterais sur l'utilité de ces mêmes connaissances dont je fais aujourd'hui ressortir l'insuffisance ; et par cela même que la religion doit être saisie par tout l'homme je demanderais que l' intelligence entrât en part de cette œuvre : et, considérant la belle ordonnance du système éyangélique, sa conséquence parfaite fondée sur sa vérité absolue, et par une suite nécessaire, l'harmonie de cette œuvre de Dieu avec toutes les autres œuvres de la même main, je dirais que, si l'on veut placer l'homme au point de départ de toutes les idées justes, sur le chemin de toutes les vérités pratiques, il est bon de lui faire embrasser la religion chrétienne par les côtés qui intéressent la raison, chose trop négligée peut-être, et qui en ferait

390 l'étude sans terme.

pour la masse de la société un instrument de développement intellectuel, non moins que de culture morale.

Mais les idées du christianisme ne sont pas le christianisme ; et il faut bien remarquer ici que si du christianisme réel, vivant, on redescend presque sans le vouloir aux idées dont se compose son système, il s'en faut bien que de ces idées on remonte aussi naturellement à la vie qui est son essence. Encore une fois, ce ne sont que des idées; idées, je l'avoue, relatives à des faits moraux, idées morales, et qui, comme telles, ne se peuvent expliquer que par quelque intervention antérieure de l'être moral, mais qui, toutefois, ne vont pas nécessairement remuer ce dernier fond de l'âme d'où jaillit la véritable vie. En étudiant les phénomènes de l'existence intérieure, on est presque tenté d'admettre dans l'homme deux âmes concentriques, dont la plus extérieure n'est que la contre-épreuve ou le reflet de l'autre ; âme superficielle qui reste étrangère à l'obligation, à l'obéissance et à la volonté, mais qui conçoit toutes ces choses, qui reçoit les confidences de la vraie âme, en possède le secret, en parle le langage, et à la. faveur de cette intime intelligence, se donne et se prend pour une âme, bien qu'elle ne soit que la lueur de l'âme dans l'entendement. Quelle que soit la nature de cette faculté et le secret de ses relations avec la vie, nous ne voyons point en elle le siège de la vérité religieuse, puisque, capable de l'admirer et de la dépeindre, elle n'est point en état de l'expérimenter et de la réaliser. Sans doute, cette seconde

âme n'existerait point dans l'absence de la première ; des idées morales supposent dans celui qui les perçoit une nature morale, et même on a quelque peine à concevoir que chaque idée n'amène pas le sentiment qui lui correspond ; mais des faits nombreux sont là pour prouver que ces idées, pour morales qu'elles soient, ne sont que des idées, qu'elles appartiennent au domaine de l'intelligence, et que ce n'est pas en elles qu'il faut chercher la source de la vie. La vie appartient à cette portion de notre être qui obéit, qui espère et qui aime.

J'ai dit d'abord obéir, parce que le sentiment de l'obligation, la conscience, est la racine de toute moralité. J'ai dit d'abord obéir, parce que la séparation entre Dieu et l'homme ayant eu pour principe la désobéissance de l'homme, le retour de l'homme vers Dieu, ou la religion, doit commencer par l'obéissance ; la religion, qui ne nomme pas autre chose à son terme, ne parle pas d'autre chose à son début. La conscience produit la crainte ; la crainte, dissipée par F offre du salut gratuit, fait place à la joie ; la joie ouvre le cœur à l'amour, et l'amour c'est la vie, l'amour lui-même est le salut ; l'obéissance, qui devait être la raison de notre bonheur, en est devenue l'effet et la conséquence. Telle est la généalogie des sentiments et des dispositions évangéliques ; elle nous fait voir dans quel esprit nous devons recevoir l'Evangile et comment nous devons nous l'approprier. C'est à la fois avec l'intelligence et avec la conscience qu'il nous faut le lire.

. Quoi de plus raisonnable ! quoi de plus conforme à

392 l'étude sans tekmë.

la nature de l'Évangile et au but que Dieu s'est proposé en nous le donnant ! Son but a été d'offrir un remède à l'âme, une règle à la volonté. L'Évangile peut, comme tous les faits, fournir la matière d'une science : mais avant d'être une science, c'est un fait, c'est une action de Dieu. Cette action, il s'agit moins d'en rendre compte que de la subir. Lorsque un père fait du bien à ses enfants, ou lorsque, dans la sphère de ses attributions paternelles, il prend quelque mesure à leur égard, leur affaire, sans doute, n'est pas d'analyser psychologiquement les principes qui le font agir et la convenance du moyen qu'il emploie avec le but qu'il se propose; leur affaire est de recevoir et de sentir. Une plante, en la supposant douée de raison, ne serait pas fertilisée par la connaissance qu'elle aurait de l'origine et des effets de la pluie, mais par cette pluie elle-même ; l'homme, avant de disserter sur les effets de la grâce, qui est la pluie du ciel et qui ne tombe pas en tous les lieux, doit courir où elle tombe, s'en abreuver, s'en laisser pénétrer. Alors seulement revivront et se chargeront de fruits ses branches flétries.

Alors, rafraîchi, fécondé, vivant, qu'il disserte s'il veut ; ce sera sans doute avec humilité, avec respect, et dans le but de rendre honorable la source de sa vie. Sa pensée, imprégnée d'un baume qui prévient toute corruption, communiquera la grâce avec la science. Alors tombera, à l'applaudissement de saint Paul lui-même, cette parole de saint Paul : « La science enfle, mais « la charité édifie, » parce que la science sera deve-

nue charité; alors saint Paul ne dira plus de vous que vous apprenez sans cesse sans parvenir à la connaissance de la vérité; car vous avez connu, pour ainsi dire, avant d'apprendre, et la grande vérité était dans votre cœur avant que les vérités de spéculation eussent abordé votre esprit. Alors ces vérités elles-mêmes deviendront les parties vivantes de la vérité ; votre théologie, d'un bout à l'autre, sera de la religion , votre science tout entière du christianisme, votre lumière de la chaleur, votre soleil un vrai soleil ; en faisant de votre intelligence un usage qui vous honore parmi les savants, vous ne provoquerez personne à l'idolâtrie de l'intelligence ; votre raison servira à montrer les bornes et l'insuffisance de la raison ; comme l'arc porte la flèche, chacune de vos pensées portera un sentiment ; instruit tout ensemble et édifié par vous, on se réjouira de comprendre si bien ce qu'on aime, d'aimer ce que l'on comprend, et l'on bénira celui qui, en envoyant du ciel la paix à nos cœurs troublés, a également envoyé la paix à nos intelligences !

Mais tout cela n'aura pas été votre œuvre; c'est l'œuvre de celui dont la grâce, adressée également aux esprits et aux cœurs, répand tour à tour la chaleur dans la lumière et la lumière dans la chaleur. C'est lui que je me sens obligé d'invoquer à la fin de ce discours abstrait, tout composé de ces mêmes spéculations dont j'ai condamné l'abus. Personne, je l'espère, n'aura lieu de m' accuser d'inconséquence. Il faudrait, dans ce cas, en accuser tous les prédicateurs

394 l'étude sans terme.

chrétiens , qui, en vous présentant des idées ( puisqu'enfin ils n'ont à leur disposition que les idées des choses), étendent leurs vœux à votre égard bien plus loin que ne va leur puissance. L'écueil que j'ai signalé aujourd'hui, je l'ai rencontré dans ce discours même. J'ai donc besoin de prier Dieu d'humecter ce soi aride, de vivifier ces raisonnements, de réaliser ces idées, de faire retentir dans votre cœur chacune des paroles que j'adresse à votre esprit. J'élève à lui, du sein de mon infirmité, cette prière qui la changera en puissance. Si vous le priez vous-mêmes, mon vœu sera d'avance accompli ; car on ne prie point avec l'intelligence, mais avec le cœur. C'est donc votre cœur qui m'aura écouté. Oh! puissions-nous, au sortir de ces spéculations , sentir fortifié en nous l'éloignement pour les spéculations stériles ; apprendre à nous sonder pour savoir si nous avons en nous la vérité ou seulement sa formule, si' nous savons seulement ou si nous vivons ! puissions-nous tous, quelles que soient la mesure de notre savoir et la portée de notre intelligence, être en droit de nous appliquer avec joie et reconnaissance ces paroles de notre Sauveur : « Je te « loue, ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce « que tu as caché ces choses aux sages et aux intelli- « gents et que tu les as révélées aux enfants ! » 0 bienheureuse enfance! vraie maturité du cœur, vraie perfection de l'homme, âge immuable des fidèles sur la terre, âge éternel des bienheureux et des anges, puisses-tu nous être donnée à tous avec ta simplicité, ta candeur et ta foi !

Et ils disaient à la femme : Ce ri est plus à cause de ce que tu nous as dît que nous croyons, car nous l'avons entendu nousmêmes, et nous savons que c'est lui qui est véritablement le Christ et le Sauveur du monde. Jean, IV, 42.

Cette parole des Samaritains nous a souvent frappé, mes frères , comme une représentation simple et vive des deux périodes par où la foi de la plupart des chrétiens est assujettie à passer. La plupart ont commencé à croire en Jésus-Christ parce qu'on leur a parlé de lui, et plus tard ils ont cru parce que Jésus-Christ leur a parlé. Nous pouvons observer autour de nous deux espèces de croyance religieuse : l'une d'autorité, de tradition et d'habitude; l'autre, de conviction immédiate et d'expérience ; et tantôt la première ou la seconde existant seule chez un individu, tantôt ces deux sources de croyance se réunissant et se confondant. Nous entreprenons aujourd'hui de les caractériser l'une et l'autre, d'évaluer leur importance respective, d'indiquer les rapports qui les lient entre elles. En deux mots, le parallèle de la foi d'autorité et de la foi immédiate sera

390 la foi d'autorité.

le sujet de ce discours. Ce sujet peut sembler, au premier coup d'œil, plus propre à une école qu'à un temple, et peut-être vous attendez-vous à une dissertation plutôt qu'à un sermon; mais si l'édification, ou, en d'autres termes, l'instruction de l'âme, doit être le but et le caractère des discours qu'on apporte dans la chaire chrétienne, ce sujet ne pourra vous y sembler déplacé que par la manière dont je l'aurai traité; puissé-je le traiter avec toute la simplicité dont il est susceptible , ne rien lui ôter de la saveur spirituelle qui lui est propre, et laisser autre chose dans votre oreille que le vain cliquetis des distinctions et des raisonnements de l'école! Au reste, la matière que je propose à votre attention est délicate; les circonstances actuelles lui donnent un intérêt immédiat. Nous avons donc besoin, moi pour vous l'exposer, et vous pour l'appliquer à votre édification, d'une assistance particulière du bon Esprit de Dieu. Demandons-la lui, mes frères, de tout notre cœur.

La foi d'autorité est la croyance que nous accordons à certains faits, sur le témoignage de personnes que nous jugeons sincères et bien informées. Il n'y a rien là, en soi, de déraisonnable : la déraison consisterait, au contraire, à ne vouloir faire aucun usage de ce moyen d'instruction ; une telle prétention, poussée jusqu'à son dernier terme, paralyserait la vie entière. On peut même admettre que la Providence divine, en nous refusant la connaissance immédiate de beaucoup de faits, que pourtant il nous importe de connaître, a voulu nous lier les uns aux autres par ce besoin comme elle

LA foi d'autorité, 397

nous a liés par tant d'autres ; et sans doute il est peu de besoins plus élevés que celui de connaître, et peu de liens plus nobles que celui de la confiance mutuelle. De là, la nécessité réciproque d'être vrai ; de là, la sainteté de la parole humaine, et Tune des principales dignités de notre existence. La foi d'autorité repose sur deux bases qui doivent l'honorer à nos yeux : la foi à l'intelligence et la foi à la moralité. Mais si tel est le principe, voyons l'application. Dans certains cas, et particulièrement clans ceux qui se rapportent directement à notre intérêt, cette application est juste ; dans beaucoup d'autres, dans le plus grand nombre peutêtre, elle ne l'est point. Quand il s'agit d'une opinion spéculative , l'assentiment du plus grand nombre est déterminé par l'ancienneté de l'opinion, par le nombre de ceux qui la soutiennent, quelquefois (singulier contraste !) par sa nouveauté, par l'isolement de ses partisans; dans bien des cas, par le nom des chefs de cette opinion, par le bruit qu'elle fait dans le monde, par l'audace avec laquelle elle se produit ; puis encore par son obscurité, ou par le peu de souci qu'elle semble avoir de se propager. Ainsi, selon notre caractère, les circonstances les plus diverses, les plus opposées, déterminent tour à tour notre choix, et un seul trait commun réunit tous ces cas divers : c'est la négligence des vraies sources de la conviction, et des vraies conditions d'un témoignage ; la préférence donnée à de simples indices, à des présomptions, sur les preuves positives : car je ne nie pas qu'il n'y ait tour à tour, dans l'ancienneté d'une opinion, dans la franchise de ceux

398 la foi d'autorité.

qui la professent, dans leur modestie, dans leur désintéressement, de quoi prévenir l'esprit, solliciter son attention, et lui inspirer le désir d'aller plus avant et de regarder de plus près ; mais s'arrêter aux indices, s'en tenir à de premières impressions, c'est corrompre un moyen de connaissance légitime en soi ; et nul de vous, mes frères, ne niera qu'une foule de convictions, soi-disant individuelles, ne se forment tous les jours de la manière que je viens de dire.

Viciées dans leur source, elles n'en sont pas toujours pour cela moins fermes et moins énergiques. Chose à jamais étonnante! L'homme, qui a tant de peine à croire, et chez qui ce seul mot de croire éveille l'idée d'un sacrifice et d'un abaissement, l'homme, qui résiste aux preuves les plus décisives, au témoignage même de l'évidence intérieure et de l'instinct, l'homme, après avoir refusé sa foi à l'évidence, la livre, la prostitue à des présomptions vaines; il se plaît, par une sofoe de goût dépravé, à croire ce qu'i] n'a point examiné : il le croit même d'autant mieux ; il se perd avec une sorte de délices dans un espace sans barrières; incrédule où il faudrait croire, il est enthousiaste où la preuve manque, et se montre plus capable de fanatisme que de conviction; et s'il se trouve qu'il ait en même temps des croyances bien fondées et des opinions qui ne le sont pas, vous le verrez avare envers les premières, prodigue pour les secondes. L'absurde lui plaît, parce qu'il le prend pour le surnaturel et le divin ; mais, en revanche; il tient le divin pour absurde» Le même homme renferme sou-

la foi d'autorité. 399 vent le sceptique obstiné et le fanatique aveugle et sourd. Ces croyances téméraires s'incorporent si bien à l'âme qu'elles ne s'en peuvent plus détacher-, c'est une préoccupation, une idée fixe, une folie sérieuse que rien ne déconcerte, que les objections indignent, que l'opposition renforce, que le temps durcit, à qui tout sert de preuve et de confirmation. Tel les fables antiques nous représentent, dans le séjour des Ombres, un infortuné passant des siècles à poursuivre un nuage. Le dévouement ne manque pas à ces convictions d'emprunt : moins elles valent, plus elles coûtent; elles immolent à leur objet imaginaire les convictions les plus primitives, les sentiments les plus invincibles de la nature humaine, les intérêts les plus chers du cœur et de la vie, les engagements les plus inviolables, les lois les plus sacrées de la société, les souvenirs et les espérances, le présent et l'avenir, la vie même, qu'elles voudraient pouvoir donner plus d'une fois à une idée qui leur paraît valoir mille vies.

Je n'ai pas besoin de dire que le christianisme repousse avec horreur une foi de cette nature ; que, cru de cette manière, il ne s'estime pas cru véritablement, et qu'il aime autant et peut-être mieux l'incrédulité qu'une telle adhésion. Mais nous devons, mes frères, aller plus loin. Je suppose une foi plus raisonnable, une certitude mieux acquise, mais toujours par la voie du témoignage : cette foi ne suffit point encore, elle n'est point encore la vraie. Que vous croyiez à la religion parce que vos pères y ont cru? parce qu'on y

400 LA FOI DJAUTORITÉ.

croit autour de vous, parce que la charte du pays, parce que le budget y croit ( pauvres preuves sans doute!), ou que vous y croyiez parce que la science vous a développé les preuves de l'authenticité des Écritures, ou parce que l'Église où vous êtes nés vous paraît couler à flots non interrompus du pied de la croix et vous apporter incessamment les eaux de la source ellemême, je dis, dans toutes ces suppositions, que si cette foi est autre chose que la préparation à une foi plus personnelle, si votre conviction n'acquiert pas d'autres bases, si vous ne finissez pas par croire sur le témoignage intérieur ce que vous avez commencé par croire sur le témoignage d'autrui, vous êtes, avec la conviction la plus légitime, la plus ferme, et, à quelques égards, la plus efficace, en dehors des conditions de la véritable foi.

Il faut distinguer dans la conviction religieuse l'acte en lui-même et son objet. L'acte n'est autre chose, dans la supposition la plus favorable, qu'une soumission raisonnable à des preuves bien administrées ; et, appliqué à des choses de morale et de religion, il suppose une certaine diligence de la raison, une certaine droiture d'intention, un certain sérieux de l'âme. On ne se livre pas à ces recherches, on n'y persiste pas, on ne les poursuit pas jusqu'à un résultat, sans être plus ou moins dans les dispositions que je viens d'indiquer, et ces dispositions sans doute sont une première bénédiction. Elle serait la première et la der= nière à la fois, elle serait tout, s'il ne s'agissait pour le croyant que de prouver sa soumission aux révéla-

LA fui d'autorité. 40 1

tions quelconques de Dieu, et d'admettre sur le témoignage de la raison des choses qui surpassent la raison. Mais il n'en est point ainsi. En nous donnant des choses à croire, Dieu n'a pas voulu seulement nous faire faire un exercice d'obéissance ou, pour mieux dire, de raison : il a voulu nous mettre en contact avec certains faits destinés à nous modifier, à renouveler tout notre être. Il a voulu créer et enraciner dans notre cœur, par la contemplation de ces faits, certains sentiments par lesquels notre vie entière doit être changée. Par une providence admirable, les faits révélés par l'Evangile sont à la fois hors de nous et en nous, extérieurs et moraux, divins et humains. Nous sommes sauvés par grâce (voilà Dieu) , mais par le moyen de la foi (nous voilà nous-mêmes) ; le même fait s'accomplit deux fois tout entier : tout entier sur Golgotha, tout entier dans notre cœur. Nous sommes ouvriers avec Dieu dans l'œuvre de notre salut : il donne la substance et nous le travail ; ou plutôt il donne tout sans réserve ; mais il exécute à la fois son dessein par lui et par nous. En un mot, il y a une vérité hors de nous, mais il faut qu'elle devienne vérité en nous; que notre cœur s'y attache, se l'incorpore, la transforme en soi, se transforme en elle. Or, il ne peut être modifié par cette vérité que selon la nature de cette vérité. Il n'est pas renouvelé par la croyance nue, mais par l'objet de la croyance. Ce qu'elle est, il le devient. Voilà, en religion, ce que c'est que croire.

Et comment pourrait-il en être autrement*? Com-

402 la foi d'autorité.

ment le but de la religion se trouverait-il dans la simple soumission de l'esprit? Comment y aurait-il un principe de régénération dans ce qui n'atteint point les profondeurs de l'âme, dans ce qui ne la touche que superficiellement? Prenez garde que, dans cette supposition, les dogmes les plus étrangers au christianisme, les plus arbitraires , les plus indifférents, pourvu qu'ils ne fussent pas positivement immoraux, rempliraient l'objet de la religion ; et s'il ne s'agissait que de cette soumission intellectuelle, Dieu sans doute pouvait nous sauver à bien moins de frais. Mais il a voulu donner une religion à notre esprit et à notre cœur ; une religion qui pût devenir une vérité de notre existence intérieure, un état de notre âme, une partie de notre vie. L'objet de la foi n'était donc pas indifférent; et, en conséquence, la foi d'autorité ne devait servir qu'à introduire une foi que j'appelle immédiate, personnelle, et j'ajouterais, si c'en était le lieu, surnaturelle.

Mais le principe humain sur lequel repose la foi d'autorité ne se contient pas aisément dans ses limites. Les hommes aiment que l'on croie pour eux ; car c'est bien ainsi qu'on peut qualifier la foi de la plupart d'entre eux; elle n'est pas de première main, elle n'est pas à eux ; ils n'ont pas le courage de croire à la vérité : ils croient à ceux qui la croient. Il ne leur suffit pas qu'on leur ait indiqué les sources de la foi : ils veulent qu'on en règle l'objet. Une autorité, régulière ou irrcgulière, se constitue sous les auspices de cette faiblesse ; et je crois m' exprimer bien, mes frères,

la roi d'autorité. 403 car, en tout genre, ce sont les petits qui font la grandeur des grands, et la force de quelques-uns n'est que le résultat, et, pour ainsi dire, la somme des faiblesses d'un plus grand nombre. L'autorité ne se crée pas elle-même, elle est créée : et quoi que l'on veuille dire de ses instincts usurpateurs, son premier établissement ne fut pas une usurpation. Sous différentes formes, titres ou prétextes, une autorité se constitue, qui, en déterminant le sens de la parole révélée | règle par là même l'objet de la foi. Elle ne prétend pas toujours le régler souverainement, l'imposer aux fidèles ; mais cette souveraineté qu'elle ne s'arrogerait pas, on la lui impose ; on la force de commander et de prescrire ; on lui demande, non des lumières, mais des lois. Elle ne résiste pas longtemps : s'il est doux aux uns d'obéir, il ne l'est pas moins aux autres de commander ; elle convertit pour elle en pouvoir toute l'indépendance abdiquée par des âmes faibles : et bientôt son ascendant va au delà de tous les vœux et dépasse toutes les prévisions. Les vœux de la faiblesse ont l'ambition pour complice.

L'objet de la foi, direz-vous, n'est pas changé pour cela. Je crois que c'est une erreur, une grande erreur ; car je vois que partout où l'autorité religieuse a voulu se donner une base ferme, et, je pourrais dire, une existence rationnelle, elle s'est dite inspirée, et conséquemment infaillible ; reconnaissant par ce fait, qu'un corps ou un ordre, ou un homme, devenu chef de doctrine, ne peut se maintenir dans ce caractère qu'à charge d'individualiser la vérité, c'est-à-dire de lui

404 la foi d'autorité.

imprimer du plus au moins son caractère propre. Mais je suppose que l'objet de la foi reste entier et pur. Qu'importe, si le croyant ne s'en nourrit pas? Qu'importe, s'il a chargé ses mandataires d'y croire à sa place? Qu'importe, si c'est l'Église qui croit et non pas ses membres? Qu'importe, si ma foi, toute négative, n'est qu'une fusion, une absorption de moimême dans tous? Or, c'est ce qui arrive trop souvent, soit par cette espèce de paresse du cœur dont nous avons parlé, soit par cette tendance, naturelle à tout pouvoir, d'étendre et d'exagérer ses attributions. Même involontairement, l'autorité retient à elle la foi et l'empêche d'aller plus avant. C'est moins à la vérité religieuse qu'on a foi, qu'à la personne ou au corps qui en est devenu le dépositaire. En vain direz-vous : En déterminant l'objet de la foi, nous ne l'avons pas célé ■; nous ne l'avons pas soustrait à la contemplation; chacun peut s'en occuper et s'en nourrir. Prenez garde de faire des concessions que vous ne pourrez confirmer, ïl y a dans ce que nous appelons l'objet de la foi, dans les doctrines de l'Évangile, une vertu qui transforme ceux qui les étudient; il en sort une religion complète, munie de ses preuves, de ses titres, de tous ses antécédents comme de toutes ses conséquences, qui peut se passer de vous ; la religion, contemplée par le cœur, se prouve, s'interprète elle-même ; une fois qu'elle a déployé cette vertu, c'est sans retour ; c'est-à-dire qu'une fois émancipé, on ne rentre pas dans la servitude. Si le fidèle alors ne s'empresse pas toujours de briser le joug qu'il a porté, c'est au-

la foi d'autorité . 405 tant qu'il n'en sent pas la nécessité, et que rien ne l'y provoque ; mais sans avoir le sentiment de la liberté, il est libre pourtant ; comme l'esclave dont on a doucement détaché la chaîne, et qui, ne s'en étant pas aperçu, se croit encore esclave, mais qui, au premier mouvement qu'il fera, découvrira qu'il ne l'est plus. Aussi, partout où l'autorité est maîtresse et voudra continuer à l'être, elle resserrera en des limites aussi étroites que possible l'indépendance de l'étude de la religion, elle en écartera les divins documents, ou les environnera de documents de sa main, qui, si l'on peut le dire ainsi, émousseront les regards et voileront certaines vérités, celles qui par leur nature pénètrent plus avant dans l'âme et y réveillent plus vivement le sentiment et le besoin de l'indépendance. Se voitelle menacée, entamée, elle se porte tout entière vers la brèche ; elle néglige les vérités internes, et proprement religieuses, dont elle est dépositaire, et s'attache aux dogmes extérieurs, c'est-à-dire à ceux qii\ concernent son droit d'enseigner et de prescrire ; peu à peu la soumission à l'autorité devient à ses yeux toute la religion, la nécessité de l'autorité toute sa philosophie, la démonstration de l'autorité toute sa théologie : et l'homme, incessamment distrait du principal par l'accessoire, passe sa vie à bâtir une maison qu'il n'habitera jamais. Dans toutes les situations, l'autorité ne verra pas avec plaisir la religion faire elle-même ses affaires, plaider elle-même sa cause, et déployer son évidence interne. Elle ne se plaira pas à lai voir manifester ce caractère hautement rationnel qui éclate

406 la foi d'autorité.

dans le surnaturel et même par le surnaturel des faits qu'elle annonce. Fidèle à son point de départ, elle rendrait volontiers, si elle le pouvait, toutes choses plus difficiles à croire qu'elles ne le sont naturellement ; elle fera un mérite d'adhérer à ce qui répugne; elle est pressée entre deux nécessités opposées : celle d'encourager la vie religieuse qui est nécessairement une vie intérieure, et celle d'en réprimer l'essor dans certaines limites; car il est clair que la foi changée en vue détrône l'autorité dans l'âme du fidèle, non pas formellement toujours, mais en principe et en réalité. Celui qui croit de cette manière, quoi qu'on en dise, et quoi qu'il en puisse croire lui-même, a cessé par ce fait de dépendre de l'autorité.

La foi changée en vue ! Quand je prononce ces mots, je n'oublie pas la bénédiction prononcée par Jésus- Christ sur ceux qui ont cru sans avoir vu, ni les déclarations de saint Paul, qu'ici-bas nous ne marchons pas par la vue, mais par la foi, et que dans le monde à venir la foi sera changée en vue ; ce qui suppose entre la foi et la vue une opposition directe ; mais la contradiction n'est qu'apparente. Sans doute c'est un autre monde qui réserve à l'âme régénérée la vue d'un ordre de choses conforme à l'ordre moral rétabli en elle, et en cela consiste ici-bas une partie de son épreuve ; sans doute aussi, bien dés secrets de la Providence lui seront alors dévoilés; et, dans ce sens, c'est seulement alors qu'elle verra. Mais il n'en est pas moins vrai que dès ici-bas la vue est le caractère idéal de la foi; que tout ce qui est au-dessous de ce

la foi d'autorité. 407 caractère n'est point rigoureusement la foi; que la foi qui n'est point vue est une chimère, et que, dans un sens moral et spirituel, il faut voir, toucher et goûter pour croire, La foi est, selon l'expression de saint Paul, la vive représentation, ou, pour rendre mieux toute l'énergie de ses expressions, la substance de ce qu'on espère. L'Évangile n'est pour nous une vérité que lorsqu'il est pour nous une réalité, lorsque, réveillant en nous des forces endormies, y comblant des lacunes senties, achevant mille données, résolvant mille énigmes, il donne enfin un sens à notre existence.

Vous rappelez-vous les usages de l'antique hospitalité? Avant de se séparer de l'étranger, le père de famille, brisant un sceau d'argile où certains caractères étaient imprimés, en donnait à son hôte une moitié et conservait l'autre; après des années, ces deux fragments, rapprochés et rejoints, se reconnaissaient pour ainsi dire, opéraient la reconnaissance de ceux qui se les présentaient mutuellement, et, en attestant d'anciennes relations, ils en formaient de nouvelles. Ainsi, dans le livre de notre âme, se rejoint à des lignes commencées leur complément divin; ainsi notre âme ne découvre pas, mais reconnaît la vérité ; ainsi elle juge avec évidence qu'une rencontre impossible au hasard, impossible au calcul, est l'œuvre et le secret de Dieu, et c'est seulement alors que nous croyons véritablement. Redisons-le : l'Évangile est cru lorsqu'il a passé pour nous du rang de vérité extérieure au rang de vérité interne, et, si j'ose le

408 la foi d'autorité.

dire, d'instinct ; lorsqu'il nous est à peine possible de distinguer sa révélation des révélations de la conscience ; lorsqu'il est devenu en nous un fait de conscience. Et ces caractères sont si loin de lui donner le moindre rapport avec le fanatisme, qu'au contraire ces caractères l'en distinguent et l'en éloignent. Le fanatisme est tout à fait étranger à l'excellente logique de la foi ; il n'a point à alléguer aux autres ni à soimême ces intimes expériences, cette vérification irrécusable des faits par les faits; le fanatique est aveugle; il croit parce qu'il ne voit pas, le chrétien croit parce qu'il a vu.

Voilà, mes frères, où il faut que l'on arrive, soit qu'on ait passé par la foi d'autorité, soit qu'on ait été, par une faveur particulière, exempté de ce noviciat. Cette dispense est accordée à plusieurs. L'Évangile, inopinément rencontré, leur a tout dit, leur a tout appris ; il a été pour eux la première et la dernière autorité. Que si, après cela, une église ou un chef d'opinion leur vient alléguer son autorité, ils peuvent répondre comme on le fait à un serviteur qui a tardé à rendre le message de son maître : « Il fallait venir « plus tôt; dans l'intervalle, votre maître lui-même « est venu , il a tout dit ; vous n'avez plus rien à « m' apprendre. » La réponse serait logique; pourtant elle ne se fait guère ; on a besoin de se rattacher à une communauté; on l'accepte avec ses caractères, et même avec ses prétentions, se souciant peu que ces prétentions blessent la notion abstraite de liberté, pourvu qu'elles ne compromettent point la vie qu'on

LA foi d'autorité. 409 porte en soi; sous ces apparences de subordination 3 on ne laisse pas d'être libre, et en réalité on ne relève que de Dieu. D'autres, mes frères, et en plus grand nombre, passent par la foi d'autorité pour arriver à la foi d'expérience, et ils y arrivent avec plus ou moins de promptitude et de bonheur, selon le caractère de l'autorité qui les gouverne. Dans certains cas, ils ne peuvent se réunir à la vérité qu'en se séparant de l'autorité; dans d'autres, l'autorité elle-même les mène à la vérité; plus souvent enfin, ils sont portés au but sans s'en douter, quoique le déplacement soit réel ; et les plages où ils abordent diffèrent extérieurement si peu de celles qu'ils ont quittées, que rien ne les avertit, au moins pendant longtemps, qu'ils aient changé de lieu. Ils continuent à honorer ce qu'ils ont toujours honoré; à obéir, sans prévoir qu'un moment peut venir où l'obéissance ne sera plus possible ; libres intérieurement, que leur importe une liberté extérieure? En quoi les gêne une autorité qui jusqu'ici ne s'est point interposée entre eux et leur vrai maître? A quoi bon une déclaration de droits et un manifeste d'indépendance? Préoccupés d'intérêts plus sérieux et plus directs, ridée même d'une semblable démarche ne leur vient point. Édifices vivants, où l'architecte a mis la dernière main, certains et satisfaits de ses regards qui embrassent et pénètrent toutes les parties de son œuvre, ils ne songent point à repousser l'échafaudage désormais inutile qui a servi à les construire. Soit qu'ils le respectent pour les services qu'il leur a rendus, soit qu'ils ne s'avisent pas qu'ils n'en ont plus

besoin, ils le laissent subsister autour d'eux, et même le conservent avec amour.

L'isolement toutefois n'est pas l'état naturel ni de l'homme ni du chrétien. Dans aucun sens, dans aucune sphère, « il n'est bon que l'homme soit seul. » La foi se réchauffe par le contact avec une autre foi ; et en s'élevant de la foi d'autorité à la conviction personnelle et d'expérience, le chrétien se trouve en rapport avec tous ceux qui s'y sont élevés avec lui. Une autorité succède à une autre : c'est l'autorité de l'exemple et de l'amour; nommons-la mieux : c'est l'Esprit divin, formant de toutes ces fidélités réunies un foyer sacré sur lequel il souffle sans cesse. Ces chrétiens sont des hommes, ils ont leurs misères, ils les sentent; ils les réunissent en un faisceau ; ils se consolent, s'encouragent et se fortifient dans l'unité; en dedans de la fraternité générale qui les lie à tous les enfants d'Adam, ils serrent entre eux le lien d'une fraternité plus spéciale ; ainsi naît l'Église universelle ou catholique, soutien et colonne delà vérité, unie sous un seul chef, et forte d'une union invincible, parce qu'aucun pouvoir extérieur n'en a été le médiateur. Assise aux pieds du Christ et l'écoutant lui seul, elle dit à toute église visible, comme autrefois les Samaritains à cette femme : « Ce n'est plus à cause de ce que tu nous as « dit que nous croyons ; car nous l'avons entendu ftnous-mêmes, et nous savons que c'est lui qui est « véritablement le Christ, le Sauveur du monde. » Ou encore, comme le saint homme Job : « J'avais ouï « parler de toi de mes oreilles; mais maintenant mon

« œil t'a vu. » (Job, XLII, 5.) Et cette voir] mes frères, n'est ici la voix de tous, que parce qu'elle est d'abord la pensée, le sentiment, l'expérience de chacun.

Ne concluons pas toutefois de ce qui précède que l'autorité n'ait aucune place légitime dans le domaine des choses spirituelles, et ne prétendons pas lui enlever tout emploi. D'abord, l'entreprise serait vaine. L'autorité a ses racines dans notre nature et dans la condition générale de l'esprit humain. De même que sous le rapport temporel nous naissons associés, de même sous le rapport spirituel nous naissons en quelque sorte croyants. Nous trouvons, en entrant dans le monde, un gouvernement pour nos pensées aussi bien qu'un gouvernement pour notre liberté. On nous a préparé des croyances comme on nous a préparé une condition civile. Il faut, en attendant mieux, que nous acceptions l'ordre de choses et d'idées au milieu duquel nous commençons à vivre. La première autorité pour nous, et longtemps la seule, est celle de nos parents ; ils nous donnent leur morale, leur religion, comme ils nous donnent notre nourriture. Notre liberté intérieure, la personnalité de notre pensée, ne se développe que lentement ; et, par delà le cercle de famille, elle trouve un autre cercle, qui, plus vaste, n'est pas moins bien fermé. La société est une autre famille, où certaines opinions héréditaires ou conventionnelles préviennent la formation des nôtres, et s'opposent longtemps à l'essor de notre individualité. On n'a eu que trop de sujets et d'occasions de déplorer l'empire qu'exercent sur la liberté intérieure

412 la foi d'autorité.

I? imitation ? qui est une transsubstantiation de tous en chacun, et l'habitude, qui nous lie à nous-mêmes et enchaîne despotiquement notre présent à notre passé; et l'on ne peut considérer que comme un symptôme de dégradation le penchant qui nous entraîne tour à tour, ou même à la fois, vers une liberté sauvage et vers une aveugle soumission, comme si l'homme ne savait jamais ni se soumettre ni s'affranchir à propos, Mais, après tout, il faut se demander ce qu'il adviendrait des passions et des imaginations individuelles, si l'esprit nouveau-né n'était pas couché dans des opinions toutes faites, comme dans un tranquille et commode berceau. On se demande si la foi en l'autorité n'est pas le noviciat nécessaire de toute intelligence et de toute conscience, et si la liberté humaine n'a pas besoin, pour se constater, de subir la rencontre et la résistance de ces opinions de masses, de cette puissance de l'exemple, imposant tour à tour, et avec une espèce d'indifférence, le bien et le mal, l'erreur et la vérité. On se demande si les individus, j'entends les hommes tels que les a faits le péché, ne seraient pas, en les supposant soustraits à cette rencontre, plus mauvais à tout prendre, plus funestes à eux-mêmes et aux autres, qu'ils ne le sont sous l'empire injuste d'une autorité qui, après tout, n'a pu manquer de puiser quelques-unes de ses inspirations dans l'intérêt général.

Grandes questions que nous ne faisons qu'indiquer. Nous aimons mieux, dans un pays chrétien, faire l'éloge de l'autorité en vantant votre bonheur, vous qui

la foi d'autorité. 413

avez respiré en naissant une atmosphère toute chargée des émanations de ia vérité ; qui avez sucé avec le lait le respect et peut-être l'amour de la révélation évangélique ; vous qui en avez rencontré partout de vivantes traces dans les institutions et dans les mœurs; vous à qui ia Parole de Dieu fut ouverte dès l'entrée de votre voie ; vous surtout qui avez vu le christianisme réalisé et par là même prouvé dans toute la vie de vos parents. Mais prenez garde, en vous en tenant à ce premier avantage, de le rendre vain. Ne faites pas d'un moyeu un obstacle, et d'une bénédiction un malheur. Ne prenez pas le parvis pour le sanctuaire. La foi, mes frères, c'est une vie, et dans cette croyance imposée vous n'avez pas la vie. Fut-elle même le résultat d'un examen approfondi de preuves et de documents, elle n'est point la vie encore. Comptez que vous n'aurez la vie, et par conséquent le salut (car ce sont deux noms d'une même chose), que lorsque votre cœur aura perçu la vérité comme il perçoit la douleur et la joie ; lorsqu'elle sera devenue, non plus seulement une impression que vous recevez par quelque organe, mais un organe même de votre être moral; lorsqu'elle sera le point de vue de vos jugements, et l'impulsion générale de votre conduite ; lorsque, placée au sommet de votre existence, elle pèsera sur toute sa pente et en déterminera le cours, ainsi qu'une source alimentée par le ciel pèse sur les flots qui jaillissent immédiatement de son sein, et par les premiers sur tous les autres, jusqu'au dernier terme qu'ils doivent atteindre. Tant que vous n'avez pas la

414 la foi d'autorité.

conscience d'une telle foi, ne dites point que vous croyez, ne dites point que vous êtes chrétiens ; disposez-vous à de nouveaux progrès, ou plutôt, du siège commode où vous êtes assis, levez-vous et marchez ; marchez à la recherche de la vérité ; heureux qu'on vous ait montré le chemin ; heureux d'être sûrs de la posséder si vous le voulez réellement !

Une exhortation à la liberté, dans le siècle où nous vivons, offre au premier coup d'œil quelque chose d'étrange. Peu de gens, ce semble, ont besoin de la recevoir, et attendront qu'on la leur adresse. Je crois pourtant que si les libertés que nous voyons rechercher avec tant de zèle et même d'emportement, se présentaient d'abord toutes hérissées de devoirs, elles auraient beaucoup moins de poursuivants. La liberté qui fait l'objet de ce discours s'annonce d'entrée comme un devoir et une responsabilité. L'action, l'effort et la fatigue sont les premiers caractères qu'elle manifeste \ elle renferme les plus grands assujettissements ; elle est, sous le nom de liberté, la première des servitudes. La soumission à l'autorité, en matière de religion, cache au contraire, sous le nom d'obéissance, une liberté trop réelle ; c'est une liberté bieu triste, sans doute, la liberté de ne point voir, de ne point choisir, de ne point avancer par soi-même , la liberté de rester faible et pauvre, la liberté de ne point veiller sur les trésors de l'âme ; mais si l'on a vu des peuples combattre pour l'esclavage et se dévouer pour le despotisme, s'étonnera-t-on de voir des individus faire des sacrifices pour éloigner d'eux une liberté qui

.eur en imposerait de plus grands? 11 n'est pas beau, mes frères, mais il est commode peut-être, d'avoir quelqu'un qui se charge pour nous de tous les embarras de la liberté, et qui. en retour de quelques observances et de quelques rites , nous exempte de la grande affaire de la régénération. Multipliez ces rites et ces observances, il n'importe : toutes ensemble pèsent moins que la nécessité d'être saint. Dis-je pourtant que la liberté qu'on repousse n'est pas digne d'envie, n'est pas la liberté? A Dieu ne plaise! quiconque l'a goûtée, sait au contraire que c'est la seule chose au monde qui mérite le nom de liberté ; je dis seulement que, toute excellente et glorieuse qu'elle est, cette liberté apparaît à plusieurs comme un esclavage ; ce qui les empêche de s'en emparer quand elle leur est offerte, ou d'en faire usage quand ils s'en sont emparés.

Voilà ce que la vue de l'influence de l'autorité me fait dire à ceux qui l'ont subie. Voici ce que je dis à ceux qui l'exercent :

Vous voulez donner à vos enfants, à vos disciples, à vos ouailles, à vos lecteurs (car j'embrasse d'un même regard tous les genres d'autorité), vous voulez leur donner la vérité, c'est-à-dire la vie. Je le suppose ; car, si je ne le supposais pas, je n'aurais rien à vous dire. On vous a conseillé, et vous vous conseillez à vous-mêmes, d'user de tous vos moyens. Si l'on ne pense qu'à ceux qui se tirent de votre autorité même, je vous dirai plutôt : N'usez pas de tous vos moyens. La foi est une chose du cœur, et le cœur ne vit que

416 la foi d'autorité.

par la liberté ; ménagez donc de l'espace à la liberté. N'usez pas de tout votre ascendant ; gardez-vous d'ajouter à son action naturelle et d'en forcer le ressort. Guidez plutôt que vous ne commandez ; aimez mieux inspirer qu'imposer. Refusez , dans l'occasion, une partie des pouvoirs qu'on vous défère, et sachez rappeler la liberté au respect d'elle-même. Cette liberté est la part de Dieu, et c'est pour laisser quelque chose à faire à Dieu, qu'il ne faut pas que vous vouliez tout faire. Votre affaire principale est d'indiquer la source et de la rendre recommandable, désirable, par votre exemple surtout. Votre tâche ensuite est d'enseigner, mais comme hommes et comme à des hommes, n'oubliant jamais que, dans ce domaine d'instruction ainsi que dans tout autre, on ne sait rien si bien que ce que l'on a appris par soi-même. Réprimez les écarts avec l'autorité de la parole, mais avec sa douceur; tenez compte du caractère et de la position de chacun; admettez la nécessité d'une marche progressive et lente; supposez volontiers la bonne foi dans l'erreur, ou, si à la racine de l'erreur vous apercevez la passion et le péché, amenez doucement l'errant à se découvrir à lui-même le principe de son illusion. Sachez à propos vous montrer et vous effacer tour à tour ; montrez-vous pour disputer le terrain aux ténèbres ; soyez encore plus empressés de vous effacer pour faire place à Dieu. Fiez-vous à lui, défiez-vous de vous-mêmes. Craignez, en imposant la forme avant d'avoir fait comprendre le fond, en attachant l'hérésie à la moindre inexactitude de langage , en multipliant les articles, en renforçant

la foi d'autorité. 417 les nuances, en donnant trop à l'appareil systématique, en refusant au sentiment la liberté de se créer sa forme, en exigeant trop tôt toutes les conséquences d'un principe à peine adopté ; craignez surtout, en affichant trop votre autorité, de manquer votre but, et, au lieu de la foi que vous vouliez produire, d'avoir cultivé la disposition contraire, sous la double forme de l'incrédulité proprement dite ou de la foi morte. Vous voulez régner pour faire régner Dieu, à la bonne heure; mais veuillez régner sur des vivants et non sur des morts. N'oubliez pas que l'autorité, mal exploitée, a des effets plus malheureux et plus durables que l'absence de toute autorité.

Vous qui voulez former des chrétiens, vous êtes chrétiens sans doute ; votre autorité s'appuie donc sur celle de rÉvangile : or, que vous apprend l'Évangile? Il s'est prononcé sur la question par des faits et par des paroles. Par des faits, puisque Jésus-Christ et ses apôtres se sont montrés préoccupés avant tout des intérêts de la liberté, jaloux de ne régner sur les esprits que par la force intrinsèque de la vérité, renvoyant à elle les regards et les hommages qui s'adressaient à eux, avares des signes de puissance avec lesquels ils auraient pu si aisément subjuguer la conviction, réclamant la foi pour leurs paroles bien plus que pour leurs prodiges, et quelquefois même trouvant dans l'incrédulité de leurs auditeurs une raison, non de multiplier les miracles, mais de les épargner. Par leurs paroles, car dans quel autre sens notre Seigneur aurait-il dit : « Croyez ce que je vous dis, smos

418 LA foi d'autorité.

« croyez-moi à cause des œuvres que je fais? » N'était-ce pas placer en seconde ligne la foi d'autorité? Dans quelle autre intention aurait-il défendu aux chrétiens d'appeler personne ici-bas leur docteur ou leur père? Pourquoi saint Paul aurait-il repoussé de lui avec tant de force la prétention de dominer sur la foi de ses frères? N'est-ce pas parce que le Sauveur et ses apôtres reconnaissaient à la vérité la force et le droit de se démontrer elle-même, d'être à elle-même sa propre autorité? Je n'indique ici qu'un petit nombre de faits et de passages, mais j'ose assurer qu'on en trouvera dans l'Évangile un grand nombre qui les confirment, aucun qui les démente. Ce trait de conduite dans le maître et dans ses disciples immédiats est digne de plus d'attention qu'il n'en a obtenu peutêtre, et se recommande à l'étude et de ceux qui enseignent et de ceux qui sont enseignés.

Que de choses à ajouter ! que le sujet est vaste, mes frères ! et qu'à mesure que j'y avance je sens combien il est grave, et dans un rapport direct avec les circonstances du temps actuel ! Il me semble que je l'ai moins traité que je n'en ai fait ressortir à vos yeux les points principaux. Ce peu de chose ne sera pas sans utilité, avec la bénédiction de Dieu. N'est-ce rien que de dissiper une confiance dangereuse, et de déterminer, avec les vrais caractères de la foi, les vraies conditions de la vie? N'est-ce rien que de susciter dans une âme, dans une seule, un élan vers la liberté? N'est-ce rien que de rompre ou d'élargir une maille de ce filet où nous sommes tous enfermés, dont le

la foi d'autorité. 419

réseau, quelquefois grossier, plus souvent subtil et invisible, nous retient captifs à notre insu, et qui, fût-il plongé en pleine vérité, ne nous y placerait pas nous-mêmes, parce que, pour l'âme, il n'y a point de vérité hors de la liberté, parce que la liberté est le commencement de la vérité? Puissent ces convictions avoir été accueillies dans le cœur de quelques-uns de ceux qui nous écoutent, et puissent-elles les bénir selon leurs divers besoins; les uns, en leur faisant mieux sentir et la joie et les obligations d'un affranchissement déjà consommé ; les autres, en leur faisant désirer et poursuivre la délivrance!

O Dieu! crée-moi un cœur net, et renouvelle au dedans de moi un esprit droit. Ps. Lï, \%.

On s'étonne quelquefois que la morale chrétienne ait un vocabulaire à part ; on demande si chacune des idées qu'elle a exprimées par des termes nouveaux n'avait pas déjà son nom dans le langage usuel ; on demande s'il y a au fond deux morales, s'il y a deux natures humaines, et si l'Évangile a pu faire autre chose que consacrer, épurer et consommer toutes les notions qui existaient incontestablement dans la conscience des hommes, puisqu'elles avaient obtenu des noms dans toutes leurs langues.

Ceux qui font cette objection pourraient encore ajouter que les auteurs sacrés, premiers prédicateurs de la morale chrétienne, n'ont point fait usage de mots nouveaux, qu'ils ont adopté les termes de la morale universelle, et que c'est plus tard seulement, et dans la traduction de leurs écrits, que paraissent ces

termes spéciaux, cette langue à part, dont plusieurs n'admettent pas la nécessité.

Mais cette observation n'a de force que contre ceux qui la présentent : elle fait ressortir précisément la nécessité qu'elle conteste. Il est vrai que les apôtres, pour être compris, durent accepter les termes usités; ils ne purent même avoir l'idée d'en employer d'autres; faisant appel, dans l'intérêt de l'Évangile, aux vérités convenues entre tous les hommes, il fallait bien qu'ils désignassent ces vérités par leurs noms vulgaires, autrement elles n'eussent pas été reconnues, on ne se fût pas réciproquement entendu, et le but de ces saints hommes était manqué. Ainsi, les mots de faute, de repentir, de compassion, d'amour, figurèrent dans leurs écrits comme dans ceux des écrivains profanes, et en apparence dans le même sens. Mais quiconque, à l'aide de ces mots mêmes, pénétra dans l'intérieur de la doctrine évangélique, ne tarda pas à reconnaître, sous ces termes vulgaires, des idées qui ne l'étaient pas ; il vit ces différentes idées se teindre, dans le christianisme, de couleurs nouvelles, se pénétrer d'une nouvelle saveur : il sentit qu'il ne pouvait leur attribuer la même valeur que ceux qui les employaient hors du point de vue chrétien : le besoin d'attacher à ces notions des termes distinctifs se fit sentir, ou plutôt les mots qu'on leur attacha dans les divers idiomes des nations chrétiennes , devinrent chrétiens, sortirent peu à peu, pour n'y plus rentrer, du langage commun, et formèrent les éléments de cette langue religieuse, qui, au lieu d'être une langue

spéciale et pour ainsi dire technique, serait la langue du commun usage et de la conversation, si les principes évangéliques étaient universellement admis. Les mots de péché, de repentance, de miséricorde, de charité, réservés à la chaire et aux entretiens de dévotion, devraient être aussi familiers à toutes les bouches que ceux de faute, de repentir, de compassion et d'amour, ou, pour mieux dire, ceux-ci devraient, dans tous les esprits, avoir la même valeur que les premiers, et emporter les mêmes idées. Il n'y a deux langues sur ces sujets que parce qu'il y a deux morales ; il n'y a deux morales que parce qu'il y a deux mondes (1).

C'est en comparant, une à une, les expressions qui se correspondent dans ces deux idiomes, en pesant au poids de l'usage la notion que chacune d'elles renferme, qu'on peut se faire une idée de la différence qui existe sous le rapport des principes et de la substance même, entre la morale du monde et celle de Jésus-Christ. Il est impossible de ne pas reconnaître ici plus qu'une nomenclature d'apparat, plus qu'un

(i) Cette création d'une angue évangélique ou ascétique était une chose inévitable, et tout le monde y a concouru, amis et ennemis ; mais on est allé au delà du nécessaire. L'inconvénient de ce dialecte chrétien ou de ce langage technique de la religion, se fait voir aujourd'hui surtout : assez souvent, pour se faire entendre, on est obligé d'y renoncer et de nommer les objets du christianisme dans la langue du monde. Outre l'inintelligence, on a à craindre les méprises, qui sont pires peutêtre ; qu'il nous suffise de rappeler celles dont le mot de charité a été l'occasion ; bien des choses sont voilées, aux yeux mêmes des personnes les plus chrétiennes, par cette nomenclature exotique ; l'aspect naïf des choses en est altéré. Les notions que quelques-uns de ces mots ont revêtues dans la suite des temps, par extension ou par abus, s'attachent aux faits et aux institutions de l'antiquité, que par là même nous voyons sous un faux jour. 11 suffirait souvent de les exprimer en langue vulgaire pour les définir de nouveau et en donner à tous les lecteurs de l'Évangile une intuition pure et vive. Notre temps réclame, et il obtiendra sans doute, réforme partielle du langage de la piété.

langage conventionnel, et qu'un moyen de reconnaissance entre des adeptes. Le fond des idées diffère autant et plus que les mots ; et si, entre deux termes correspondants, une notion générale demeure en commun, il y a, entre les deux idées représentées par les deux mots, la même différence qu'entre le germe et la plante, entre l'embryon et l'homme fait, entre un fragment et un chef-d'œuvre , entre un chaos et un monde.

Cette vérité ressortira, je crois, avec force de la comparaison que j'entreprends aujourd'hui entre deux mots, ou plutôt entre deux choses, le repentir et la repentance.

Le repentir (permettez-nous encore cette observation verbale : le langage de l'homme n'est-il pas la révélation naïve de sa pensée et de sa nature?) le repentir est littéralement le retour que fait l'âme sur ellemême pour se punir d'une faute qu'elle a commise ; c'est une peine, un châtiment qu'elle s'inflige intérieurement ; c'est le contre-coup naturel, la réaction du péché dans une conscience qui a conservé le sentiment de ses devoirs et de sa destination. Le repentir est donc un hommage tardif à la loi morale, l'hommage du regret; hommage, hélas! que nous mettons si souvent à la place d'un culte plus réel et plus direct; hommage dont nous sommes réduits à nous parer comme on se pare d'un crêpe aux funérailles d'un ami; mais, quelle différence! l'ami que nous honorons par ce deuil de l'âme, c'est nous qui avons creusé sa tombe ; ce devoir trahi,

424 LE REPENTIR ET LA REPENTAiNGE.

c'est nous qui l'avons trahi ; cette bonne œuvre négligée, c'est nous qui l'avons négligée ; cette affection violée, c'est par nous qu'elle l'a été! Triste condition de notre nature dégradée, qui sans cesse a besoin de se laver dans les larmes, qui se console par la douleur même, et ne répare sa beauté primitive qu'en gémissant sur sa laideur présente ! Mais, d'un autre côté, que penser de l'âme qui ne saurait plus se repentir? Comment une telle douleur serait-elle sans beauté? N'est-il pas des cas où le repentir équivaut et dispute même le prix aux belles actions, où le repentir est une grande œuvre? N'est-ce pas appuyées sur le repentir que des âmes énergiques ont pris l'essor le plus élevé? Le repentir, dans l'état actuel de notre nature, n'est-il pas souvent le plus pur de nos actes moraux et le plus efficace de nos exemples? Ne faut-il pas se féliciter et bénir Dieu, lorsque, dans l'âme comprimée par le péché, cet énergique ressort se manifeste et repousse un odieux fardeau? Et de quoi se réjouissent les anges dans le ciel si ce n'est d'un événement qui a pour principe la plus noble des douleurs?

L'humanité, soigneuse des restes de sa gloire, s'est bien gardée de répudier ou de dédaigner la plus irrécusable, hélas! et la moins équivoque de ses vertus. On est allé jusqu'à dire : « Dieu fit du repentir la vertu des mortels ; » expression peu exacte sans doute si l'on y veut voir autre chose que le triste aveu de notre indigence, qui nous force à combler avec nos repentirs de tous les jours nos péchés de toutes les heures. Otez, en effet, le repentir de la vie humaine,

combien ne sera-t-elle pas dévastée et flétrie^ en supposant qu'il puisse rester la moindre place pour la vertu dans une âme où il n'en resterait aucune pour le repentir !

Nous enlever le repentir, ce n'est pas seulement nous dépouiller ; c'est dépouiller tous ceux que nous avons offensés ; notre repentir n'est-il pas leur bien, leur bien chèrement acquis, et trop souvent l'unique indemnité que nous puissions leur offrir? C'est là seulement qu'ils nous retrouvent tels que nous n'aurions jamais dû cesser d'être pour eux; c'est là que nous nous retrouvons nous-mêmes, bons, équitables, compatissants, délicats, après avoir été le contraire de tout cela; c'est là que notre sens moral reparaît dans sa rectitude ; en sorte que si notre vie entière prenait le caractère de ces moments d'une amère douceur, si nous avions, à la rencontre de chaque épreuve, les mêmes dispositions que nous trouvons en nous après l'épreuve subie, notre vie serait aussi douce à nos entours qu'elle leur est pénible. Qu'elles soient donc bénies ces heures tristes, où nous leur rendons en regrets ce qu'elles auraient dû recevoir de nous en bons offices et en bons procédés ! Heureux sommes-nous de sentir en nous ce retour de charité, bien qu'inefficace! Heureux sont-ils de se trouver obligés d'aimer ceux qu'un souvenir amer leur conseillait peut-être de haïr!

Mais après avoir rendu à ce précieux mouvement de l'âme toute la justice qu'il mérite, nous devons signaler ce qui lui manque pour répondre à toute l'étendue des besoins de l'âme humaine.

Remarquons d'abord , si ce n'est à la charge du repentir, du moins à la charge de l'humanité, que le vrai repentir est bien plus rare qu'on ne pense. Son nom est bien souvent appliqué à des états moraux, à des impressions qui en diffèrent essentiellement. Combien de fois n'appelle-t-on pas repentir ce qui n'est que honte ou dépit d'orgueil ! Cette méprise est trop facile. L'homme est intéressé de deux manières à l'accomplissement de la loi morale : par la conscience d'abord, puis par le respect de sa propre dignité. La loi morale une fois reconnue, nous en faisons une partie de nous-mêmes, et nous la respectons à ce titre. Nous appliquons notre force et nous mettons notre honneur à la pratiquer exactement. Nous jouissons par amourpropre d'une fidélité qui rend témoignage de notre force ; nous souffrons par orgueil d'une infidélité qui nous révèle notre faiblesse. Alors c'est moins à la loi qu'à nous-mêmes que nous faisons amende honorable; mais cette distinction nous échappe ; elle se perd dans un vague sentiment de déplaisir et de confusion, que, sans plus d'examen, nous appelons repentir. Si nous y regardions de plus près, nous verrions par quelle facile transition le repentir de l'homme naturel est exposé à s'absorber dans la honte. Le vrai repentir suppose de l'estime, de rattachement pour la loi; mais la loi, acceptée uniquement comme loi, ne se présente pas toujours sous l'aspect le plus attrayant ; elle peut bien, vue de loin et dans sa généralité, nous inspirer un sentiment qui ressemble à l'amour ; dans ses prescriptions de tous les jours, il n'en est pas de même ; et ses

instances continuelles, les prétentions quelle élève, elle chose abstraite et invisible, contre les objets visibles et présents de nos passions, sont bien propres à nous la rendre odieuse. Et comme elle ne cesse pas pour cela d'être la loi, c'est-à-dire la nécessité, notre âme, qui ne l'aime pas et qui pourtant ne peut la renier, s'arme contre ses propres répugnances de la ressource de l'orgueil ; nous nous aidons d'un vice pour pratiquer des vertus; nous déguisons la loi, et sous son nom c'est à l'honneur que nous offrons un culte ; l'honneur, par où j'entends ici l'estime de nous-mêmes, jouit de nos victoires, pâtit de nos défaites ; et cette souffrance, nous l'appelons repentir.

Le repentir n'est même pas toujours si noblement remplacé. La simple mortification qui suit une espérance trompée se pare quelquefois de son nom. On ose appeler repentir le regret d'un mauvais calcul; on ose se reprocher de n'avoir pas été heureux. Il semblerait que l' intérêt aussi a sa conscience et l'égoïsme ses remords. Mais, pour être vrai, mes frères, il faut ajouter que, par un effet singulier de notre nature actuelle, souvent l'intérêt avertit la conscience, et le simple regret éveille le repentir. Il y a là comme l'involontaire aveu d'une éternelle vérité ; c'est que, dans la pensée et dans la volonté de Dieu, le bonheur est indissolublement uni à la vertu, et le malheur au péché. Un instinct que rien ne fait taire a révélé à l'homme ce décret de l'éternelle justice; sa seule erreur, erreur souvent heureuse, est d'en supposer l'accomplissement plus prompt qu'il ne peut l'être. «Parce que la sen-

« tence prononcée contre les mauvaises œuvres ne « s'exécute pas incontinent, le cœur de l'homme, dit « l'Écriture , est rempli de l'envie de mal faire ; » mais aussi, quand un mauvais dessein aboutit à un mauvais succès , l'homme , sortant tout à coup de l'ivresse du bonheur et de l'espérance, reconnaît à l'instant cette justice, cette loi suprême, à laquelle, dans le bon succès, il n'aurait eu garde de songer; la conscience se fait entendre par l'organe de la destinée; la destinée devient, pour ainsi dire, notre conscience; quand le sort nous trahit, nous sentons qu'il nous fait justice ; et souvent nous ne reconnaissons tous nos torts que quand nous en avons subi toutes les conséquences. C'est une révélation précieuse, bien qu'obscure , de la vérité ; mais, comme si toute vérité devait se corrompre dans une nature corrompue, nous n'avons pas tardé à faire de celle-ci la plus fatale des erreurs; et dans la bouche du public comme sous la plume des historiens , le succès est devenu le juge suprême de toutes les actions et de toutes les entreprises.

Quoi qu'il en soit , le repentir de l'homme naturel est sujet, vous le voyez, à être supplanté par des sentiments tout différents. Cela parle déjà contre sa nature ; car si la source d'où il jaillit était plus profonde, plus puissante, il se confondrait moins aisément avec ce qui n'est pas lui. Mais c'est le moindre mal que nous ayons à en dire. Alors même qu'il est réel, authentique, il a des défauts naturels qui le rabaissent, il est exposé à des dangers qui vont jusqu'à l'anéantir.

Le repentir peut s'attacher ou à l'ensemble de notre vie, ou, isolément, à chacune de nos mauvaises actions. Le premier de ces états est, ce semble, la conséquence naturelle du second ; il en est le produit, la somme; il y est contenu. Je ne le nie pas, et je vois en effet un malaise général sortir comme un brouillard de tous nos péchés ensemble, s'étendre sur toute la vie, envelopper toute l'âme. Mais il est important de remarquer que , de tous ces repentirs particuliers, dont chacun peut-être fut vif et poignant, il ne résulte ordinairement, quant à l'ensemble de la vie, qu'un mécontentement sourd, à peine reconnu, et presque jamais un jugement sur le fond de notre moralité. Portés à convenir, pour chaque fois, que nous avons failli, nous voulons nous représenter chacune de nos chutes comme un accident ; faibles dans le détail, nous prétendons être forts sur le tout; ou, si des naufrages trop répétés nous forcent à replier une des voiles de notre orgueil, à reconnaître dans notre caractère un côté décidément imparfait, nous n'allons pas plus avant; nous ne voulons pas nous avouer qu'un défaut habituel que nous n'avons pu vaincre accuse notre âme entière ; que le centre est atteint dans chacun de ses rayons ; que, quelque partie de notre moralité qui soit en souffrance, c'est au principe même de cette moralité qu'il faut s'en prendre; qu'un homme n'est pas composé de plusieurs hommes, dont l'un n'a point à se soucier de l'autre ; que l'homme est un, indivisible ; et que tout entier il est responsable de ce qui se passe dans chacune des parties de sa

vie morale. Nous ne voulons pas comprendre que nos repentirs sont insuffisants et superficiels; que nous avons à nous repentir, non de ce que nous avons fait, mais de ce que nous sommes ; et qu'enfin ce que l'avenir doit créer en nous, ce n'est pas une nouvelle conduite, mais un nouvel être.

Ainsi , soit que nôtre repentir s'éveille à chaque nouvelle transgression et y demeure confiné, soit que, se généralisant, il s'étende à notre vie entière, ses sillons, plus ou moins nombreux, plus ou moins larges, ue creusent pas jusqu'à ce fond de l'âme, qui seul peut accueillir et féconder les semences d'une vie nouvelle. Le repentir peut suggérer çà et là quelques bonnes résolutions, opérer quelques réformes, modifier la vie; et gardons-nous de nier la bonté de ces résultats et la beauté de leur principe ; un mobile supérieur à tous les mobiles de l'homme naturel s'y manifeste noblement : mais ceux-là mêmes qui ont su faire porter le plus de fruits à leur repentir, seront les premiers à convenir qu'il n'en porte point assez; qu'il faut une réforme plus profonde; que c'est tout le cours et tout le fond de leur vie qui a besoin d'être changé. La joie de ces succès partiels ne tarde pas à être suivie de tristesse ; sainte tristesse, préférable à toutes les joies, excepté à celle dont elle est le prélude et le gage dans les cœurs sérieux et sincères!

Mais tant que le repentir n'est pas transformé par une puissance supérieure, il n'est pour l'âme qu'un sentiment pénible, sans charme, sans onction, une humiliation que, rien n'attendrit, et que l'âme ne sup-

porte qu'avec impatience. En vain cette humiliation est secrète et n'a pour confident que celui qui l'éprouve ; en vain le pouvoir invisible, devant qui elle nous prosterne , est tellement élevé au-dessus de nous, que son idée exclut celle de la protestation ou du murmure ; en vain cette autorité, que nous appelons la loi, prendrait-elle de nos convictions le saint nom de Dieu : c'est toujours une humiliation ; elle est juste, nous le savons ; mais cette persuasion ne renferme en soi aucun principe de consolation, d'encouragement et de vie ; elle ne nous relève pas, elle nous déprime ; ou si, saisis de la noble émulation de devenir supérieurs à nous-mêmes, et d'opposer notre avenir à notre passé, nous puisons dans cette résolution quelque force et quelque élan, il ne faut pas compter que le repentir d'une nouvelle chute aura la même vertu ; l'âme a perdu une partie de sa foi ; d'une défaite à l'autre elle se repose moins sur elle-même ; la réaction, de jour en jour, est plus faible ; et c'est avec une parfaite raison qu'on a dit que les repentirs fréquents usent l'âme. Chacun de ces efforts infructueux lui enlève quelque chose de son énergie, chacun y laisse un vide, qu'un nouveau mécompte vient creuser davantage. Peu à peu le repentir change de nature ; la voix intérieure continue bien à se faire ouïr, mais elle a perdu son accent ; et de cette justice secrète que l'âme exerce sur elle-même, il ne reste que la formule. Elle l'entend sans tressaillir, elle s'endurcit à l'écouter, elle finit par trouver je ne sais quel effrayant plaisir à s'entendre dire combien elle est coupable ; elle oppose

je ne sais quelle stupidité réfléchie à la voix qui jadis la remuait dans ses profondeurs; elle perd cette sainte pudeur, ce respect de soi, autrefois si délicat et si susceptible ; elle affronte , elle recherche presque les regards foudroyants de la vérité ; elle se repaît d'un froid et impassible désespoir , et rien ne vient plus animer son œil éteint, sinon, de loin en loin, un sourire amer à la pensée de ses premiers repentirs, de ses premiers efforts, et des rapides progrès de sa décadence.

Mes frères, il est terrible, mais il est nécessaire de le dire : nous avons dit que les repentirs inefficaces usent l'âme à la longue ; mais ce n'est pas assez qu'ils la laissent telle qu'ils l'ont trouvée: ils y déposent, en s'envolant, une semence empoisonnée. C'est la vengeance ordinaire de la vérité maltraitée. L'impatience du mauvais succès, la honte de la défaite, y couvent les germes toujours présents de l'irritation et de la révolte. On s'irrite contre soi-même d'abord, puis secrètement contre la vérité. On se hait de l'avoir mal accueillie, on la hait elle-même de l'injure qu'on lui a faite. Elle cesse de nous paraître aimable, lorsque nos torts l'ont armée d'un grief contre nous, et que de notre amie et de notre guide qu'elle était, elle est forcément devenue notre partie adverse. Toujours la même en soi, elle n'est plus la même pour nous. Du respect et de l'amour, nos propres torts nous font insensiblement tomber à la répugnance et à la haine. Il n'y a pas de milieu, le souffle qui n'a pu éteindre la flamme l'excite et la propage. Les fables antiques nous

LE REPEMIll ET LA REPENTANCE. -133

parlent d'un monstre dont on ne pouvait abattre une tête sans en voir sept autres s'élever à sa place : ce monstre, c'est notre âme, et cette tête coupée est l'image d'un repentir infructueux. Le feu seul, ajoutent les fables, pouvait prévenir cette fatale multiplication des têtes de l'hydre; nous verrons quel est ce feu, mes frères, car ici la fiction suit la vérité jusqu'au bout; mais pourquoi recourir aux fables, quand l'Evangile a lui-même exprimé, sous les images les plus fortes, la vérité que nous vous proposons? N'est-elle pas représentée, dans les paroles mêmes du Sauveur, par cet esprit immonde qui, retournant dans une demeure dont on avait tenté de l'expulser, y rentre avec sept autres démons encore pires que lui? (Luc, XI, 24-26.)

Eh quoi! vaudrait-il mieux ne point se repentir? A Dieu ne plaise! à Dieu ne plaise! Et celui qui pourrait le penser aurait prononcé d'avance contre luimême la plus sévère des condamnations. Quels que soient les défauts du repentir naturel, quelles que puissent être les suites d'un repentir souvent trompé, elles ne peuvent se comparer à l'état d'une âme qui, brutalement et de propos délibéré, choisit les joies du péché et les consolations de l'impénitence, et interdit à sa conscience jusqu'au gémissement et au murmure. Heureux, en comparaison d'un tel homme, heureux celui qui se repent, fût-ce d'un repentir faible et passager! Heureux surtout celui qui, acceptant avec ardeur l'invisible secours offert au repentir sincère, s'appuyant sur sa douleur même, a pris un nouvel

élan vers le bien, et qu'une première victoire, quelque superficielle qu'elle puisse être, a rendu insatiable de victoires ! Heureux celui qui, ayant goûté, ne fût-ce que du bout des lèvres, à la nourriture des saints, a contracté cette faim et cette soif de justice que le Dieu fidèle a promis de rassasier !

Le monde ne parle point ainsi. Le monde a flétri le repentir. Sensible au bon lorsque le bon se produit sous la forme du beau, il peut, dans les occasions, honorer de son suffrage d'éclatants repentirs, où l'humiliation se tourne en gloire. Mais dans le plus grand nombre des cas, c'est l'obstination qu'il honore; et, jusque dans le mal, il applaudit à la persévérance. Une conduite radicalement mauvaise s'absout dans l'opinion à force de conséquence. Les circonstances du temps où nous vivons ont pu imprimer une nouvelle force à cette tendance de l'opinion. Les variations, la versatilité de tant d'hommes de notre âge, ont manifestement une autre cause que le repentir. L'intérêt, qui en est le mobile à peu près avoué, les a justement flétries, et a relevé d'autant le prix de la constance, quel qu'en soit d'ailleurs le principe. ïl convient à la noblesse de notre nature corrompue, réduite à choisir entre des misères, de préférer hautement celle de l'orgueil à celle de la cupidité. Il en est résulté, grâce à la grossièreté de nos perceptions morales, que le repentir, qui a un faux air d'inconstance, est généralement décrédité. Ne rien désavouer, ne jamais revenir sur ses pas, fait partie aujourd'hui de l'idéal d'uu homme fort. On n'est plus en état de voir

que c'est dans le repentir qu'est la force. Chacun veut que sa vie ressemble à un livre imprimé, où ne se reproduit aucune des ratures du manuscrit ; chacun se pique d'avoir une vie sans ratures; on voudrait ne pas même laisser soupçonner la trace des hésitations, des combats intérieurs qui précèdent toute résolution importante ; il ne tient pas à nous qu'on ne nous croie, sur chaque sujet, soudainement illuminés, infailliblement inspirés; et le vieil adage qui dit que l'erreur est le propre de l'humanité existe pour tout le monde en général et pour personne en particulier.

Le repentir naturel n'est pas, mes frères, d'une constitution assez vigoureuse pour n'être jamais ébranlé par une telle opinion. Elle ne nous interdit, pensezvous peut-être, que d'avouer nos torts; elle ne nous empêche pas de les sentir. Mais c'est déjà beaucoup, c'est même tout peut-être. Sans compter qu'il est beaucoup de cas où le repentir emporte nécessairement une action , et une action publique , des faits extérieurs sont nécessaires pour nous donner à nousmêmes une garantie de notre sincérité. Le repentir ne se constate que par une confession , et cette confession doit se faire à d'autres qu'à nous. Pour le mettre à l'abri, il faut lui chercher un confident ; c'est un second sacrifice qui scelle et consacre le premier; c'est , pour ainsi dire , une seconde conscience que nous nous donnons, et un otage que nous offrons à la loi. Il y a plus : nés garants et champions de la loi morale, nous lui devons, quand nous l'avons publiquement violée, une réparation également publique

Mais comment la lui offrir , si d'avance nous nous sommes vendus à une autre loi, celle de l'opinion; et si la réputation d'hommes fermes et conséquents nous est devenue tellement chère, si cet attachement est devenu de notre caractère une partie tellement intime et inaliénable, que nous en séparer ce soit, dans toute la vérité du terme, nous séparer de nousmêmes?

Prenez garde, mes frères, à ces dernières expressions : elles nous sont venues involontairement à la . bouche; mais elles renferment, elles résument tout le secret qu'il s'agit aujourd'hui de résoudre. Le repentir nous sépare de nous-mêmes; ce mot dit tout : il exprime l'immense difficulté de la tâche , il exprime l'unique condition de son accomplissement. Le repentir est une nécessité , puisque la loi est une nécessité ; mais il ne peut être réel, satisfaisant, efficace, qu'en tant qu'il ne nous sépare point de nous-mêmes. Toute religion qui, en dernier résultat, nous sépare de nousmêmes, ne saurait être vraie. Loin d'avoir pour dernier but une scission intérieure de notre être, la religion ne prétend consommer cette scission déjà commencée, elle ne veut mettre en évidence ce déchirement déjà sensible, que pour y faire succéder une vraie, une irrévocable unité. Il y a deux hommes en nous, naturellement nous le sentons; elle nous le fait mieux sentir; elle nous contraint à l'avouer : mais c'est pour préparer les voies à l'homme nouveau dont la présence doit nous faire connaître à la fin la joie profonde de l'unité. Or, le repentir, qui est le ressort

principal de la religion , puisque religion c'est réparation, le repentir ne peut remplir l'objet de la religion qu'en nous unissant à nous-mêmes, et non pas en nous en séparant. Satisfait-il, dans l'ordre naturel des choses, à cette condition? Mes frères, vous avez pu en juger. Il faut donc recourir à un ordre surnaturel, il faut passer du repentir à la repentance.

Caractériser la repentance, c'est lui assigner tous les caractères que le repentir n'a pas ; c'est la montrer remplissant toutes les lacunes que le repentir n'a pu combler. Mais tous ces caractères sont obtenus, toutes ces lacunes sont comblées par un seul fait, par l'amour devenant un élément du repentir.

D'où viennent tous les défauts du repentir, sinon de ce qu'au moment même où nous l'éprouvons, nous ne pouvons aimer la loi qu'il nous représente? L'amour a pour effet de nous unir à l'objet aimé; l'amour n'est pas autre chose que cette union même; en sorte que l'amour de la loi, si la loi pouvait être aimée, confondant dans notre cœur le devoir et l'affection, ferait un seul être de la loi et de nous , et par là même réduirait à l'unité les deux hommes que chaque homme porte et reconnaît en soi.

Or, la loi prise en elle-même, à part de tout ce qui n'est pas elle, la loi peut-elle être aimée? Et si sa beauté propre , sa convenance avec notre nature , la douceur de ses effets lorsqu'elle se pratique à notre profit, enfin sa parfaite harmonie avec les intérêts généraux de l'humanité, si tout cela ajoute une sorte d'attrait à l'empire qu'elle exerce sur nos convictions,

cet attrait se conserve-t-il lorsqu'elle vient à réclamer de nous un sacrifice pénible et sans gloire? Se conserve-t-il surtout lorsque, sous la forme du repentir, elle ne se présente à nous que la plainte et l'accusation dans la bouche? Et comment éviterons-nous que, par un contre-coup funeste, le repentir, qui semblait nous rapprocher de la loi, nous en éloigne au contraire d'autant?

Et, s'il en est ainsi, la loi porte-t-elle en soi une vertu réformatrice? peut-elle s'enfoncer jusqu'aux racines de notre vie morale? est-elle ce glaive dont l'Écriture nous parle, qui pénètre jusqu'aux dernières divisions des jointures et des moelles? La loi qui renferme, qui exprime tout ce que nous devons être, nous apporte-t-elle la force de devenir tout ce que nous devons être ? Les lois, dit-on, créent les mœurs; mais il n'y a là que l'effet extérieur d'une cause extérieure; il n'y a nulle comparaison à faire entre les lois civiles et la loi morale, qui contient le règlement des pensées, le gouvernement du cœur, toute la condition intérieure de l'homme, tout ce qu'il y a de plus profond et de plus secret dans son existence morale. En ce sens personne n'oserait dire que la loi régénère ; car la loi commande l'amour de Dieu et des hommes ; et nous ne sommes pas en état d'aimer cette loi même qui nous commande l'amour.

Nous ne pouvons aimer une loi de cette manière et à ce point; mais nous pourrions aimer l'auteur de la loi, s'il était tel qu'il pût inspirer l'amour. Et nous l'aimerions sans réserve, s'il se manifestait tel à notre

égard , que sa pensée fût identifiée dans notre esprit avec celle d'un bonheur infaillible, suprême et irrévocable. Et l'amour que nous ne pourrions alors nous empêcher de lui vouer, s'étendrait nécessairement à la loi, qui est une avec lui, son expression, sa parfaite image, sa volonté, c'est-à-dire lui-même ; cette loi dès lors serait unie à notre cœur comme il y serait uni luimême ; nous nous en nourririons comme de la substance même de Dieu ; elle passerait dans notre sang ; ce n'est pas ligne à ligne, précepte à précepte que nous l'accepterions ; nous nous en serions assimilé le principe, qui est l'union générale de notre volonté à celle de Dieu ; et cette volonté dès lors n'aurait qu'à se montrer pour se faire accepter et obéir.

Si vous approfondissez la nature d'un tel repentir, vous verrez qu'il est doux, parce qu'il a pour principe l'amour ; vous verrez qu'il est fondamental, parce qu'il nous unit au principe même de la sainteté ; vous verrez enfin qu'il crée dans l'âme un état naturel, et non forcé, ni factice. Ce dernier point est digne de toute attention. L'objet de la religion est bien de créer en nous un homme nouveau, mais non un homme artificiel ; la religion n'est pas la destruction, mais le triomphe de la nature; c'est notre état présent qui est éloigné de la raison et de la vérité ; c'est par l'amour de Dieu et de sa loi que nous rentrons dans l'ordre, par conséquent dans l'aise et dans la paix; c'est alors seulement que cesse toute dislocation, et que nous sentons que tout a repris sa place dans notre être, et nousmêmes dans la société et dans la vie ; en sorte, mes

frères , que ce nom d'homme naturel, que la pauvreté de nos langues nous a contraints d'appliquer exclusivement à l'homme irrégénéré, est le vrai nom, le nom distmctif de l'homme nouveau, créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritables.

Le mal est la seule chose que le vrai repentir détruise dans l'homme; le mal, dis-je, et non l'homme. L'homme, l'individu, subsistent dans tout ce qui n'est pas péché. Le caractère, dont on a dit avec raison que rien ne saurait l'effacer, le caractère demeure, mais épuré de tout ce qu'il avait semblé choisir dans la masse générale du mal et attirer à soi comme ferait un aimant. On ne confond plus dès lors avec le caractère les inclinations perverties qui ont pris la forme du caractère ; cette forme reste, et devient en nous la forme individuelle du bien, comme naguère elle était celle du mal. C'est, en un mot, le même corps, mais dans lequel circule un nouveau sang.

Or, comment des idées abstraites, quelles que soient d'ailleurs leur vérité et leur noblesse, et quelque approbation qu'elles rencontrent dans votre conscience, pourraient - elles opérer un pareil changement ? On blâme dans le monde l'homme dont la conduite n'est pas réglée sur des principes, et sans doute on a raison; mais, pour changer le fond même de la vie, qu'est-ce que des principes qui ne seraient pas en même temps des motifs? Et, pour appliquer cette idée à notre discours, que seraient, malgré leur vérité, les principes généraux que nous vous avons exposés, s'ils n'étaient aussi des motifs, c'est-à-dire s'ils ne

s'appuyaient pas sur des faits propres à faire naître l'amour, seule condition , seul principe de tout ce grand changement?

Ne s'agit-il que de principes abstraits? l'Évangile les a hautement proclamés. Et je vous prie, mes frères, d'arrêter d'abord votre attention sur ce fait, qui, à lui seul, est d'une singulière importance. Ce n'est pas, au premier coup d'œil, une grande merveille que d'avoir posé en thèse la nécessité d'une réforme fondamentale, d'une régénération, d'une seconde naissance. Mais pourquoi l'Évangile a-t-il été seul à proclamer cette vérité, du moins avec cette franchise et cette plénitude? Pourquoi n'est-ce qu'à dater de l'Évangile que cette idée s'est prononcée avec tant de force et si généralement? N'est-ce pas une chose bien redoutable que de parler d'une seconde naissance, et surtout de l'exiger, lorsqu'on ne dispose d'aucun motif pour y déterminer, d'aucun moyen pour la consommer? Une seconde naissance, mes frères! sentezvous bien toute l'énergie de cette expression? Et lorsque Jésus-Christ, qui en est l'inventeur, déclare qu'à moins de naître de nouveau, nul ne saurait entrer dans le royaume de Dieu, le sourire incrédule et la réponse dérisoire de Nicodème ont-ils de quoi vous étonner?

Mais lui-même, le Fils unique, le bien-aimé de Dieu , se présentait comme garant de cette grande maxime. Il s'était chargé de la tirer, par un miracle, de l'ordre des vérités abstraites. L'amour était en travail pour enfanter l'amour ; les bras éternels s'entr' ouvraient pour embrasser et réchauffer l'humanité

4i2 LE REPENTIR ET LA REPENTÀNCE,

glacée ; la prédication de la seconde naissance avait été précédée de toutes les mesures qui la devaient réaliser : Dieu avait envoyé son Fils dans le monde ! Le Dieu juste s'était fait le Dieu sauveur ! L'humanité allait connaître que Dieu est amour! Et Jésus-Christ, voué d'avance à l'opprobre, cloué d'avance à la croix, avait d'avance acheté le droit et la puissance d'adresser à l'humanité cette parole nouvelle : « En vérité, « en vérité, je vous dis que, si un homme ne naît de « nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu. »

Ici , mes frères, plus de place pour le discours ; il succombe, il s'anéantit sous le poids du sujet. Toute description, toute explication des procédés de la grâce, tout essai de ramener dans l'ordre des choses compréhensibles le plus grand des mystères et le plus grand des miracles, a je ne sais quoi de familier et de hardi qui m'effraye comme une profanation. Je ne condamne pas ces analyses, cette espèce de physiologie du christianisme ; je m'y suis livré moi-même plus d'une fois : et qui ne se plairait à considérer de près cette merveilleuse combinaison de la grâce avec la nature, et la divine sagesse de Dieu, qui se sert de nousmêmes contre nous; qui, pour régénérer l'homme, a pris dans l'homme son point d'appui; qui, pour apprendre à l'humanité des sentiments tout nouveaux, n'a fait appel qu'aux sentiments actuels de l'humanité ; en un mot, qui, vainqueur unique et seul sauveur de nos âmes, semble n'avoir voulu nous vaincre que par nous-mêmes et nous sauver que par nousmêmes? Mais^ je crains de froisser, en la maniant

d'une main grossière, cette œuvre, aussi délicate que sublime, d'une main céleste; je ne voudrais pas avoir l'air de prêter à l'arche sainte l'appui d'un bras mortel; je m'effraye du danger de donner à la pensée d'un Dieu la forme et les proportions d'une conception humaine; et je laisse à de plus habiles , je veux dire à de plus consommés dans la foi, à de plus avancés dans la vie chrétienne, une tâche légitime et belle, mais qui n'appartient de droit qu'aux forts en Israël.

La matière de mon discours a été tout humaine, purement morale et philosophique. J'ai dit ce que chacun peut apprendre en étudiant sa nature et sa vie. J'en ai appelé à l'expérience de tous. Je ne veux pas sortir de ce cercle ; mais, au nom même de ces instincts et de ces besoins que nul ne peut méconnaître, au nom d'un immense intérêt que nul n'oserait nier, j'annonce à mon tour la Bonne-Nouvelle; je déclare, après Jésus-Christ et ses apôtres, la nécessité d'une nouvelle naissance, de la repentance qui en est le premier pas, et du recours à l'Évangile qui en est le seul instrument.

Mais je le sais, hélas! l'écueil est à l'entrée du port. Ce qui fait la force du christianisme est le plus grand obstacle à devenir chrétien. Tout l'Évangile se résume dans la seconde naissance, et c'est par cette idée même qu'il épouvante et qu'il repousse. C'est là ce qu'on en voudrait retrancher : on en accepte tout, hormis la régénération, c'est-à-dire tout, excepté l'essentiel; tout, excepté tout. Accuserons - nous F Évangile de s'être fermé le chemin des cœurs? Mais ce serait l'accuser

d'avoir voulu nous sauver ; car il n'y a de salut que dans cette vérité dont nous nous effrayons, et la raison elle-même nous déclare que nous ne pouvons être sauvés à un autre prix : comment en effet séparer le salut de la régénération? Que vouliez-vous donc que Dieu fît pour vous sauver? Qu'il vous accueillît impurs dans le séjour de la pureté? irrégénérés dans la vie des saints? qu'il offrît à vos cœurs, avides seulement de la nourriture qui passe, la nourriture permanente en vie éternelle? qu'il abjurât ses principes, les principes de Dieu! qu'il oubliât sa nature, qu'il cessât d'être Dieu, qu'il se fit homme, non plus (ô blasphème!) comme son Fils, pour mourir, mais pour pécher? car enfin qu'est-ce que tenir le mal pour bien et le coupable pour innocent, sinon pécher? Je dis plus : vous auriez voulu que Dieu se déshonorât en pure perte ; car cette condescendance, incompatible avec sa sainteté, ne vous sauverait point. Il y a des choses impossibles à Dieu même, parce qu'elles sont contradictoires, parce qu'en s' affirmant elles se nient : et de ce nombre est le salut de l'âme irrégénérée. Le salut n'est pas une chose hors de nous, qui puisse nous être appropriée indépendamment 3e ce que nous voulons et de ce que nous sommes ; le salut n'a rien de commun avec ces satisfactions des sens ou de la vanité, que nous appelons ici-bas le bonheur, et qui ne sont que les distractions passagères d'un incurable malheur. Le salut est le bonheur de l'âme puisé dans l'âme; c'est la santé de l'être moral; c'est l'harmonie de l'homme avec sa destination, avec son principe. Un tel bonheur, Dieu peut le donner

sans doute; mais ce don, c'est la régénération ellemême. Dire que Dieu nous en tiendra quittes, et qu'à tout jamais il entretiendra notre illusion et endormira notre infortune morale par des divertissements pareils à ceux que nous trouvons ici-bas dans les objets extérieurs; dire que Dieu pourvoira, dans l'éternité, à l'amusement du péché, vrai nom de notre bonheur mortel; dire que, de propos délibéré, il instituera dans un autre monde ce qu'il ne fait que tolérer dans celui-ci, c'est le faire complice, instigateur, auteur du péché; c'est prononcer la plus grande des impiétés. Plaignez-vous donc de cette dure doctrine de la seconde naissance ; accusez l'intolérance de ceux qui la prêchent ; c'est vous plaindre que l'Évangile soit l'Évangile, et que Dieu soit Dieu. Dites que l'Évangile vous conviendrait s'il ne contenait pas cette doctrine : c'est dire que l'Évangile serait digne de vous s'il était indigne de Dieu. Mais je sens, mes frères, qu'il n'est pas jusqu'à la froide raison qui ne se passionne et ne risque de s'emporter en touchant à de telles erreurs. Par simple logique, on devient âpre et dur en de pareils sujets. Christ ne l'a pas été, lui dont la raison toute divine avait plus que la nôtre le droit de s'indigner. Il a proclamé la vérité avec une majesté paisible; il l'a recommandée par de douces insinuations ; il a supplié les hommes d'être réconciliés avec son Père; et c'est surtout par sa mort qu'il a prêché la nouvelle naissance. Ah! sommes-nous plus que lui pour soulever ces foudres dont il ne voulut pas armer sa main ? la douceur et la supplication conviennent-elles moins à

446 LE REPENTIR ET LA REPE.NÏANCE.

des pécheurs qu'au prince des justes? et s'il s'abaissa à la prière devant ceux qu'il voulait sauver, jusqu'où nous abaisserons-nous? Lorsque nous tentons de démontrer la vérité, qu'on sente palpiter un cœur chrétien dans chacun de nos arguments; que notre véhémence soit visiblement celle de la charité; qu'une fraternelle anxiété respire jusque dans nos menaces. Charité de Christ, divine étrangère, viens habiter nos cœurs, parle en nous quand la raison se tait ou n'est pas écoutée ; sois la raison même et la lumière de nos discours ; rends aimables les plus austères vérités ; foule aux pieds les vaines objections de l'intelligence pour aller droit aux cœurs ; efface dans les esprits le souvenir de nos raisonnements, mais laisse dans les cœurs une trace brûlante. Vérité qui es charité! prends notre place, et prouve-toi toi-même! Amour, prêche l'amour ! Dieu bon et saint, vie, santé, renaissance des âmes, pénètre dans les âmes, fais-y éclore la repentance, à la gloire de ta loi sainte, à la gloire de ta bonté !

Réveille-toi, toi qui dors, et te relève d'entre les morts, et Christ f éclairera. Éphés. V, 14.

Ne vous semble-t-il pas entendre ce cri perçant d'alarme et de salut qu'adresse au voyageur endormi dans les neiges du Saint-Bernard quelqu'un de ces moines vénérables que la charité chrétienne plaça comme des sentinelles sur ces sommets désolés? Ne voyez-vous pas, étendu sur un blanc linceul de frimats, et comme garrotté dans les. liens d'un invincible sommeil, cet infortuné qui a longtemps résisté à l'influence d'un froid rigoureux, et qui, vaincu par un assoupissement mortel, s'est laissé tomber sur ce lit glacé, sur ce lit, ou plutôt dans ce tombeau ? Eh bien ! cet homme si profondément endormi qu'on sait à peine s'il vit encore, cet homme, si j'en crois saint Paul, est l'image de tous les hommes. C'est à chacun d'eux, sans distinction, que saint Paul, autre sentinelle, autre habitant d'un autre Saint- Bernard, crie dans mon texte : « Réveille-toi, toi qui « dors ! » car tous les hommes sont endormis. Et de

448 LES TROIS KiiVEILS.

quel sommeil? Vous en pouvez juger par les paroles mêmes de l'Apôtre ; car , après avoir dit : « Réveille-toi , toi qui dors, » il ajoute : « Et te re- « lève d'entre les morts. » Ce sommeil est donc profond comme celui de la mort; ce sommeil est une mort.

Et cependant, mes frères, quand on jette les yeux sur cette innombrable fourmilière de la société humaine, surtout dans un de ces grands centres où chaque existence paraît multipliée par son mouvement, et où; selon l'énergique expression d'un écrivain, un seul individu « abonde » plus que dix autres pris ailleurs; quand on voit se presser, se heurter, se fouler aux pieds dans les routes de la fortune, de la gloire ou du plaisir, ces milliers d'êtres haletants; quand la nuit, la maladie ou la satiété ont à peine le pouvoir de suspendre ou de ralentir ces courses tumultueuses, peut-on s'attendre à voir comparer l'homme à ces voyageurs que surprend, au milieu des frimats, un irrésistible sommeil, et ne semblet-il pas qu'il faille réserver cette image à ces êtres apathiques que ni le plaisir ni le danger même n'ont le pouvoir de remuer, et dont toute la vie, si l'aiguillon du besoin ne se faisait sentir, ne serait qu'une longue et lourde somnolence?

Toutefois, mes frères, ce n'est point seulement à ces derniers, c'est à tous les hommes, et au plus agité comme au plus tranquille , que la vérité crie dans mon texte : « Réveille-toi, toi qui dors ! » Seulement le sommeil dont il s'agit de nous tirer ne res-

semble pas à tout sommeil ; l'homme n'est pas seulement un être endormi, c'est un somnambule ; c'est un être qui dort debout et les yeux ouverts, qui marche en dormant, qui dort en agissant. Les apparences ne peuvent tromper qu'un premier regard ; on a bientôt reconnu que ces yeux ouverts, et qui voient ce qui n'est pas, ne voient pas ce qui est et ce que nous voyons; que cet être qui semble près de nous en est bien loin; qu'il est absent en quelque sorte ; que ses actes, comme ses pas, ne sont point déterminés par la réalité, mais par de vaines apparences; en un mot, que cet homme a l'air d'agir, mais qu'il n'agit pas ; qu'il ne veille pas, mais qu'il rêve.

Voilà en quoi se distingue du sommeil ordinaire le sommeil moral auquel tout homme est livré, et dans lequel saint Paul le suppose plongé, lorsqu'il lui crie dans mon texte : « Réveille-toi, toi qui dors ! » Mais, du reste, c'est un sommeil, et la vie, avec ses agitations de toute espèce, la vie entière n'est qu'un rêve.

Quel est, en effet, le propre du rêve? C'est de prendre des ombres pour des réalités, et des réalités pour des ombres. L'homme endormi vit dans un monde fantastique, dans un monde de chimères, auxquelles il donne un corps tandis qu'il est endormi, mais que le réveil dissipe instantanément. A ce compte, mes frères, il pourrait y avoir quelque autre sommeil que celui qui engourdit nos sens et suspend notre liberté. On dort, quand on est privé de la faculté de distinguer les ombres des réalités, et que l'on prend les unes pour les autres ; on dort, lorsqu'on

agit en vue d'un but qui n'existe pas et qui ne peut pas exister; on dort, quand on voue à ce qui est fini un amour infini ; on dort, quand on enchaîne à ce qui est mortel les forces d'une âme immortelle ; on dort, quand on adore la créature au lieu du Créateur, qui est béni éternellement ; on dort, quand on vit sans Dieu, et que, par une conséquence nécessaire, on se fait soi-même son propre dieu. Sur ce pied, mes frères, combien de gens qui dorment tout éveillés !

Direz-vous, peut-être, que je vais trop loin, que les objets auxquels l'homme s'attache sont réels quoique bornés, et qu'en leur donnant son cœur, il se trompe, mais il ne rêve pas. Ah ! dites qu'il se trompe, et je suis content ; dites que cette erreur est immense, dites que cette erreur est une folie, je ne demande rien de plus ; mais si vous ne comprenez pas que, dans cet état, l'homme dort, je ne suis pas sûr que vous compreniez que, dans cet état, l'homme se trompe. Et c'est pourquoi j'insiste, croyant bien insister sur une idée et non sur un mot. Oui, mes frères, l'homme dont ce monde captive et borne les désirs, est un homme qui dort. Ce monde, en effet, n'est qu'une ombre, l'ombre du Dieu tout-puissant. Comme l'ombre indique la présence du corps, et toutefois n'est qu'une ombre, ce monde vous révèle la présence de Dieu comme de la seule réalité ; il renvoie votre pensée à Dieu ; c'est tout ce qu'il peut faire ; et, s'il ne le fait pas, il n'a rien fait. Ce monde est dès lors sans raison; il n'est tout entier qu'un hors-d' œuvre ; votre existence elle-même est une énigme, et vos actions les plus im-

portantes ne sont que des gestes dans le vide. Il n'y a que deux choses réelles : Dieu en lui-même, et la pensée de Dieu dans l'homme. A mesure que cette pensée se retire, la réalité se retire d'autant. L'homme sans Dieu n'est plus un homme ; il n'est même plus rien, à moins qu'il ne se fasse Dieu . Les couleurs et les formes, l'espace et la durée, nos affections et nos pensées, nos peines et nos joies, tout cela, chimères, fantômes, vains mots. La vie la plus occupée n'est qu'un somnambulisme prolongé. Les hommes qu'on appelle positifs sont des rêveurs, et ceux que probablement ils appellent rêveurs sont les hommes vraiment positifs; car il n'y a de positif que ce qui vient de Dieu et ce qui retourne à Dieu. Les vies les plus retentissantes ne font point exception : celle d'un Napoléon, prise du côté mondain, ne fut qu'un rêve gigantesque , et l'enthousiasme de ses admirateurs comme Fétonnement de ses adversaires, n'est que le rêve d'un rêve.

Ce que l'Apôtre nomme un sommeil, il le nomme aussi une mort ; car il dit à cet être endormi : « Relève- « toi d'entre les morts. » Car tel homme, avec le « bruit de vivre, » peut être réellement mort. Le monde en convient. Chacun, dans sa pensée, donne un but à la vie, et dans une vie où ce but est manqué ? ou qui ne le poursuit pas, il ne reconnaît pas la vie. Ce n'est pas vivre, dit-on, que de vivre ainsi. Vivre dans la paresse, a dit un poëte, c'est être déjà mort. C'est être mort, dit l'Évangile, que de vivre sans Dieu, puisque la vie sans Dieu n'a point de sens, point cle

raison, point d'utilité. Le mot de mort, dans cette application, a sans doute un sens plus profond, plus terrible; mais nous F écartons à dessein. Il reste comme voilé dans la sommation de saint Paul, nous ne lèverons pas le voile. Le moins qu'il puisse signifier, c'est la privation de toute sensibilité, de toute connaissance, de toute force. Est-ce là, ou non, l'état de celui qui n'aime, ne connaît, ne cherche pas Dieu? Et s'il est sur la terre des hommes dans cet état, leur sommeil ne peut-il pas être assimilé à la mort?

Nous espérons que vous nous comprenez. Il ne s'agit pas ici de révoquer en doute la réalité du monde extérieur. En tant qu'animal, l'homme ne séjourne point au milieu des formes et des ombres. Il se distingue incessamment de la création, et dit tour à tour avec une pleine assurance : C'est moi, ce n'est plus moi. Si nous étions réduits à prouver à quelqu'un la réalité du monde extérieur, ce ne serait pas du moins à ceux qui souffrent. Ceux-là savent bien qu'ils ne se promènent point parmi des apparences, et qu'ils ne prennent pas la douleur et la mort pour l'ombre de la douleur et pour la forme de la mort. Nous avons en vue dans l'homme, non ce qui le met en rapport avec la matière, mais ce qui le met en rapport avec Dieu, ce qu'il y a de divin en lui, ce que l'Évangile appelle l'esprit. Or, si la vie, séparée de Dieu, est encore une vie relativement à l'homme animal, est-elle encore une vie relativement à l'homme spirituel ? L'esprit peut-il appeler réel ce qui n'est pas Dieu ou ce qui n'a point de rapporta Dieu, ce qui n'est pas éternel ou ce qui

n'a pas de rapport à l'éternité? Pour l'homme fidèle à son principe et à sa nature, le monde a une réalité, parce qu'il a un but, parce qu'il a un sens; pour l'homme qui s'est séparé de son principe et qui a abjuré sa nature, le monde extérieur, quelque cas qu'il en fasse et quelque impression qu'il en reçoive, n'est qu'un fantôme trompeur ; il peut jouir, il peut souffrir, comme on souffre et comme on jouit en rêve ; il peut agir, mais quoique ses actions retentissent et semblent donc avoir porté coup, ce sont des gestes dans le vide; il croit vivre, de même que, dans les rêves, on croit vivre ; il ne veut pas croire qu'il rêve, précisément parce qu'il rêve, et qu'en rêvant on ne croit pas qu'on rêve; il lui faudrait se réveiller, pour savoir qu'il dormait, et il ne saurait jamais qu'il a dormi s'il ne se réveillait jamais.

Et pour que quelqu'un néanmoins ait pu dire que l'homme dort, il faut que quelqu'un se soit réveillé; et si beaucoup l'ont dit, c'est que beaucoup se sont réveillés. Tâchons ici de nous bien expliquer. Le sommeil de l'homme est un sommeil de malade : ce sommeil est inquiet, il est troublé ; on se réveille pour se rendormir; mais, dans cet intervalle, si court qu'il puisse être, on s'est rendu compte de l'état qui l'a précédé; on a pu se dire qu'on dormait. Si un très grand nombre dorment d'un sommeil que rien n'interrompt, il n'en est pas ainsi de tous. Il y a eu, dans tous les temps et dans tous les pays, des hommes qui ont dit à leurs semblables : « La vie est un sommeil ; » et sans doute que pour le dire il fallait être réveillé.

Demi-réveil, je l'avoue ; réveil incomplet et momentané, mais suffisant pour discerner les deux situations. Celui qui dit : Je dors, au moins dans ce moment ne dort pas ; de même que le fou qui, dans un moment lucide, s'écrie : Je suis fou, dans ce moment-là du moins n'est pas fou. Il y a plus : nos rêves eux-mêmes supposent que nous n'avons pas toujours dormi. Nous ne rêverions point, si nous n'avions jamais veillé. Je veux dire que les mille et mille chimères de l'homme naturel ne sont autre chose que l'imparfaite image ou l'empreinte confuse des réalités qui nous occuperaient si nous étions éveillés, des vrais biens qui nous captivaient avant que le péché nous eût peu à peu plongés dans le sommeil.

Il ne faut donc pas s'étonner que plusieurs aient pu dire : Je dors. Ont-ils bien su ce qu'ils disaient? Il importe peu. S'ils l'avaient bien su, ils ne se seraient pas rendormis. Sous quels rapports la vie leura-t-elle semblé un rêve, et, comme le disait l'un d'eux, « le rêve « d'une ombre ? » Ah! c'est qu'ils voyaient tout fuir à peine atteint, tout disparaître à peine aperçu. Ce n'est pas qu'ils prétendissent nier, au sens matériel, la réalité de quoi que ce soit ; mais dans un autre sens, dans le sens d'une proportion de toutes choses avec leur nature, d'une correspondance du monde avec les besoins de leur âme , rien n'était réel, car tout les avait trompés. La vie, sans un but, était-elle encore la vie? La beauté, sans un type, était-elle encore la beauté? La vérité, sans un centre, était-elle encore la vérité? La vertu, sans un Dieu, était-elle encore la vertu? Le

bonheur, sans l'éternité, était-il encore le bonheur? Non, non, tout était chimère, tout était dérision cruelle; ce monde, si bien organisé, si bien proportionné, n'était qu'un cadavre de monde ; et il en était de la puissance occulte qui le gouvernait, comme de ce perfide guerrier qui, s' étant engagé à rendre à son ennemi un prisonnier d'importance, le lui rendit en effet, et sans tarder, mais mort.

Il faut, mes frères, ou toute la profondeur de notre sommeil, ou cette espèce d'étourdissement qu'il nous laisse, même après que nous sommes éveillés, pour que nous puissions apprivoiser notre esprit à la pensée d'une vie sans Dieu, et pour que nous ne sentions pas avec la dernière vivacité qu'une vie sans Dieu n'est pas une vie. Si nous étions au point de vue du vrai, nous ne la comprendrions pas mieux que nous ne concevons un arbre sans racine, un corps sans tête, une poitrine sans air. Et le mot de rêve, appliqué à une telle vie , nous semblerait trop faible encore ; et nous chercherions quelque autre terme pour exprimer le vide absolu, le néant profond, les ténèbres visibles de cette mensongère existence. Ceux qui, dans tous les temps, prêtant une voix à la conscience humaine, ont répété que la vie est un rêve, ne voyaient pas distinctement ou ne voyaient point qu'il y manquait Dieu ; mais sans pouvoir donner un nom à cette lacune, ils la sentaient, de même que l'aveugle-né, sans savoir qu'il est aveugle, connaît qu'il est privé d'une faculté que les autres possèdent; ou de même que, sans discerner le siège de son mal, un malade sait fort bien qu'il est

malade ; ces hommes se sentaient séparés du vrai bien, du vrai nécessaire, sans savoir que le vrai nécessaire et le vrai bien c'est Dieu ; ils ne sentaient pas moins leur pauvreté, pour n'en pas connaître la cause ; ils n'en étaient pas moins malheureux, pour être moins éclairés.

Ainsi s'en vont, sans avoir deviné l'énigme de leur vie, tant d'hommes et tant de générations. Y a-t-il donc, se demandent-ils, du sérieux au fond de cette histoire, ou n'est-elle tout entière qu'un jeu? Cette vie étant si inconcevable, si contradictoire, est-il bien sûr qu'ils aient vécu? Cela même , l'auraient-ils rêvé? N'ont-ils pas été dupes jusqu'au bout et jusqu'au fond? L'âme s'irrite et s'exaspère dans l'impossibilité de répondre ; puis, de nouveau elle se livre au courant, et s'endort dans les balancements de l'esquif; elle se remet à rêver, c'est-à-dire à vivre, comme si la vie n' avait de but qu'elle-même, et comme si rêver c'était vivre.

Nous n'avons pas besoin, mes frères, d'ajouter qu'il n'y a point, qu'il ne peut y avoir d'essentielle différence entre des hommes qui vivent sans Dieu et sans espérance dans le monde, et qu'il est impossible de dire qui est le plus endormi, de celui qui exploite avec le plus d'habileté le monde matériel, ou de celui qui en tire le moins de parti. Tout au plus pourrait-on dire qui des deux a le plus ou le mieux rêvé; mais, à prendre la chose au vrai , ni l'un ni l'autre n'ont vécu, puisque ni l'un ni l'autre n'ont répondu à leur fin, et qu'au sortir de leur sommeil, s'ils se réveillent jamais,

leur passé, qu'on a trouvé si différent de l'un à l'autre, leur paraîtra un même passé.

« S'ils se réveillent, » avons-nous dit, et nécessairement ils se réveilleront. Il y a même, pour tous ces rêveurs, trois réveils différents, dont l'un du moins est inévitable. Ces trois réveils sont : le réveil de la mort, le réveil du désespoir, le réveil de la foi.

Il y a le réveil de la mort. Ces deux mots semblent se contredire. Selon le sentiment ou la prévention commune, la vie est une veille et la mort un sommeil. On a, de tout temps, comparé le sommeil à la mort; toutes les langues ont consacré cette idée : la nôtre appelle cimetière, c'est-à-dire dortoir, le champ où sont déposés comme une semence les cadavres des trépassés. La Bible elle-même, à mesure qu'elle termine l'histoire d'un des hommes de l'ancienne économie, nous dit qu'il s'endormit avec ses pères. Job, regrettant, dans son malheur, de se voir encore enchaîné à la vie, s'écrie : « Que n'ai-je expiré en naissant! Voici, je me « reposerais et je dormirais; » et le douloureux récit du martyre d'Etienne, dans le livre des Actes, s'achève par ce mot remarquable : « Il s'endormit. » C'est que, comparée à l'inquiétude et à l'agitation du sommeil qui l'a précédée, la mort semble un sommeil ; c'est qu'elle a extérieurement l'apparence du plus profond sommeil; c'est qu'enfin, quand il est question du juste qui a vaillamment combattu dans une chair de péché, la mort est évidemment le passage du travail au repos Il y a, dit l'Écriture, un repos pour le peuple de Dieu. Et il existe un tel rapport entre le repos et le sommeil,

que le passage a été fort aisé d'une des images à l'autre. Mais enfin le nom de sommeil, appliqué à la mort, n'est vrai que dans un sens relatif et comme figuré ; ce nom ne désigne qu'une apparence; il ne nomme de la mort que ce que nous en voyons, et qui, effectivement, est bien semblable à un sommeil ; mais il ne va point au fond de la chose, il ne nomme point la réalité. En réalité, la mort est un réveil. Si cette idée n'a point passé dans le langage, c'est que le langage, admirable empreinte de l'homme, irrécusable délateur de tous ses secrets, le langage rend nos impressions plutôt que nos réflexions, et souvent, par conséquent, l'apparence plutôt que la réalité. Du reste, si l'idée qui fait de la vie un rêve et de la mort un réveil n'a point pénétré dans le langage, si elle n'a point créé de mots, elle n'a pas laissé, jusqu'à un certain point, de devenir populaire; les yeux que l'Évangile n'a pas ouverts, il les a du moins entr' ouverts ; il a fait entrer dans le domaine commun certains jugements et certaines locutions dont ceux qui les emploient ne se rendent pas un compte bien précis; et il n'a pas été nécessaire d'être chrétien pour dire avec un écrivain célèbre : « La « mort est la fin de ce rêve inquiet qu'on appelle la « vie. » Mais cette fin du rêve est-elle un réveil, ou, suivant une terrible définition, serait- elle un sommeil sans rêves? Voilà, ô déplorable condition de l'homme naturel! la question que se posent encore ceux à qui l'Évangile a enseigné, malgré eux, la moitié de la vérité, en leur apprenant que la vie est un rêve ! Car c'est un fait aussi véritable que surprenant : dans un certain

sens, la voix de l'Évangile a réveillé toute la terre, comme la trompette de l'archange réveillera tous les morts ; il a tiré du sommeil ceux-mêmes qu'il n'a pas convertis ; il a dissipé certaines illusions ; en sorte que, comparé au monde antique, le monde moderne est un monde réveillé.

Quoi qu'il en soit, il est difficile à l'homme naturel de ne jamais se représenter la mort comme un réveil, s'il n'en a pas la conviction, il en a le pressentiment. La mort, du reste, n'est un réveil que pour ceux qui dorment ; mais c'est dire qu'elle est un réveil pour un très grand nombre d'hommes, qui dorment jusqu'à leur mort. Quel sera leur réveil? Qui, quel sera le réveil de ceux qui, pendant toute leur existence terrestre, n'ont poursuivi que des fantômes; de ceux dont la vie s'est passée à oublier Dieu ; de ceux dont l'âme, appelée à choisir entre le visible et l'invisible, entre l'esprit et la chair, et, se décidant toujours de nouveau pour le visible contre l'invisible, et pour la chair contre l'esprit, a fini par s'unir si étroitement à la chair, qu'elle-même en est devenue chair... Quel sera ce réveil ? Mes frères, une langue d'homme n'est pas plus en état de le dire qu'un cœur d'homme ne peut en supporter la pensée. Demandez au voyageur imprudent qui, peu à peu gagné par le sommeil, a laissé ses chevaux libres de s'égarer, et qui s'est réveillé tout brisé au fond d'un précipice, demandezlui" quel a été son réveil. Ou demandez au père de famille qui, pendant la nuit, ouvrant les yeux tout à coup, voit ses enfants et lui-même cernés de tous cô-

tés par les flammes, demandez-lui quel a été son réveil. Vous aurez dans leur réponse une image, mais une trop faible image, du réveil de ce serviteur infortuné que son maître aura trouvé dormant. (Luc, XII, 36 et suiv.) Hélas ! on voudrait encore dormir, rêver, ignorer, et on ne le peut : la mort a tué le sommeil, la mort a tué les songes.

Ce réveil est un réveil de désespoir; mais le désespoir, et par conséquent le réveil, peut aussi précéder la mort. On peut se réveiller dans la nuit, comme dans la lumière. La vie, pour celui qui ne connaît pas Dieu, est sans doute une nuit, mais ce peut être une nuit d'insomnie. Si je réunis ces deux idées de désespoir et de réveil, c'est que tout réveil qui n'est pas celui de la foi, est nécessairement celui du désespoir. Je prends d'ailleurs ce dernier mot dans son sens le plus simple, et sans rien ajouter à l'idée qui naît de sa décomposition. On désespère quand on a cessé d'espérer. Le mot ne dit pas autre chose. N'importe d'ailleurs, dans ce cas, que tout nous ait manqué à la fois, ou qu'une seule chose nous manquant, tout le reste nous soit devenu indifférent. Enfin, le désespoir n'est pas toujours furieux ; quelquefois il est calme, il raisonne, il est capable de calcul. Tel est, ou tel devient à la longue le désespoir de ces hommes qui, ayant voué toute leur vie au culte d'une idée, ont vu s'évanouir leur chimère, n'en ont pas trouvé une seconde, et qui, renonçant à toute poursuite nouvelle, ce qui est pour eux renoncer à vivre, se sont assis, spectateurs blasés et dédaigneux, au spectacle de la vie humaine,

vain tourbillon qui ne les entraîne plus, et qui ne peut plus qu'amuser tristement leur inconsolable ennui. Sous une apparence tranquille et presque riante, ce sont pourtant des désespérés : le nombre en est plus grand qu'on ne pense, et leur désespoir s'exhalerait en blasphèmes, si le monde auquel ils ont cessé de croire, ne leur donnait de quoi se distraire.

Quelle que soit la forme et l'expression du désespoir, toujours est-il que, comme un brigand armé, il se tient en embuscade sur le chemin de tout homme, l'épiant et cherchant son âme, pour parler avec l'Écriture. Il ne faut pas être surpris de le rencontrer, car il est sur tous les chemins que Jésus-Christ ne garde pas ; il faut admirer, au contraire, que tant d'hommes ne le rencontrent pas, puisqu'il est la condition naturelle et l'état vrai de tout homme. Au fait, nous sommes en son pouvoir, il nous enveloppe, il tient tous les passages, et nous nous croyons parfaitement libres dans une enceinte dont, à notre insu, toutes les issues sont gardées. Est-il étonnant qu'on se réveille? Combien de fois un mauvais rêve ne nous a-t-il pas tirés du sommeil le plus profond! Or, la vie a aussi ses mauvais rêves. Chose plus étrange encore ! nous avons, au fort du sommeil, un pressentiment et une peur confuse d'être réveillés. Et c'est pourquoi j'ose demander à tous les hommes que la grâce n'a pas rendus participants de la vie divine : Que penseriez-vous, qu'éprouveriez-vous si vous vous trouviez pour la première fois, tout à coup et sans aucun intermédiaire, face à face de vous-mêmes et face à face de Dieu ? Comprenez

bien ma supposition ; je ne demande pas que tout but, tout objet soit enlevé à vos facultés ; vous me répondriez, avec raison peut-être, qu'une activité quelconque est essentielle à votre nature, et que, dans la suppression de toute activité, vous ne seriez plus des hommes. Non, j'admets avec vous l'indispensable nécessité de la vie active, et je ne veux pas faire une supposition chimérique, dont il serait impossible de rien conclure. Mais la supposition où je me réduis, celle d'un tête-à-tête avec votre conscience et avec Dieu, n'est pas chimérique, et vous me permettrez bien de vous dire que, si Dieu est Dieu, il faut absolument que, dans l'activité comme dans le repos, nonseulement vous supportiez l'idée de Dieu, mais qu'elle vous soit la bien venue, que vous éprouviez le besoin de la mêler à tout, qu'elle ne dérange point, mais qu'elle complète votre vie ; s'il en était autrement, c'est que Dieu ne serait pas pour vous ce qu'il doit être, ou que vous ne seriez pas pour Dieu ce que vous devez être ; dans les deux cas, votre vie serait mutilée, fausse, absurde, une mort agitée et remuante sous le nom de vie. De même qu'on sent le besoin de joindre l'idée de la vie à celle de Dieu, pour donner, en quelque sorte, à cette vérité un corps et un mouvement, de même on doit sentir le besoin de joindre l'idée de Dieu à celle de la vie, précisément comme on éprouve celui de donner un sens à une parole; car Dieu est le sens de la vie, qui, sans lui, n'en a absolument point. Maintenant, je vous le demande, vous est-il naturel d'ajouter l'idée de Dieu à celle de la

vie? C'est toute la question; et si j'ai supposé une si tuation où, par l'effet d'une cause quelconque, vous vous trouvez seuls avec vous-mêmes, c'est que, quand nous sommes seuls avec nous-mêmes, nous rencontrons nécessairement l'idée de Dieu, soit sous la forme de cette question : qu'est-ce que Dieu a fait pour moi et qu'est-ce que j'ai fait pour Dieu? soit encore (car il faut épuiser tous les cas) sous la forme de cette autre question : y a-t-il un Dieu? qu'est-ce que Dieu?

Or, si la rencontre de ces questions vous épouvante, si vous vous sentez rouler avec elles au fond d'un abîme, si vous êtes contraints de vous dire : Je ne sais s'il y a un Dieu ou si ce Dieu songe à moi, par conséquent je ne sais ^ i la vie a un sens ; ou bien encore : Je sais qu'il y a un Dieu, la vie a donc un sens, mais la mienne n'en a point, parce que ma vie est sans Dieu ; — dans quelle situation vous jette ou dans quelle situation vous trouve l'une ou l'autre de ces réponses ? et quel nom donner à cet état, si ce n'est celui de désespoir?

Or Dieu ménage dans toute vie des moments où l'âme, séparée en quelque sorte du corps, et seule avec elle-même, est forcée tout au moins de se poser ces questions. Elle n'est pas également forcée d'y répondre; et c'est pourquoi tant d'hommes, après avoir entr' ouvert les yeux, se rendorment presque aussitôt et recommencent à rêver. Mais quant à ceux qu'une main mystérieuse retient en face de ces problèmes assez longtemps pour les réveiller tout à fait, une fois réveillés , ils ne se rendorment plus. Leur état est

plus ou moins douloureux ; mais ce n'est plus un sommeil, et s'ils vivent dorénavant comme ils ont vécu jusqu'alors, ce n'est plus sous l'inspiration de leurs rêves (car ils ont cessé de rêver), mais sous la dictée d'une résolution calculée de vivre de la sorte et non autrement. Ils ne se conduisent pas en désespérés, et cependant ils vivent dans le désespoir.

Mais de même qu'il y a pour le corps des maladies chroniques et des maladies aiguës, il y a des désespoirs chroniques et des désespoirs aigus. Choisir entre eux n'est pas absolument en notre pouvoir. Notre nature, les circonstances, la volonté de Dieu en décident. Toujours est-il certain que, bien souvent, dans les positions les plus ordinaires et les plus tranquilles, nous ne sommes séparés du plus violent désespoir que comme le marinier l'est de l'abîme, par l'épaisseur de deux doigts. Mille et mille distractions qui se succèdent et qui font de notre vie entière une longue distraction, notre légèreté naturelle, quelque passion obstinée, nous protègent contre notre conscience. Nous franchissons de nuit, du pas le plus ferme, un sentier qu'au lever du jour nous contemplerons en frémissant ; car ce sentier n'était qu'une étroite arête entre deux abîmes; c'est notre témérité même qui nous a sauvés, et nous avons échappé au danger en ne le voyant point. Mais quand nous sommes contraints de le voir, quand, au fort de nos préoccupations mondaines, une cause quelconque nous arrache à notre illusion ; quand la vanité de tout ce que nous avons désiré, admiré, aimé, nous accable de son évidence ; quand le sens de

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la vie nous échappe ou quand il nous apparaît terrible; quand, redescendant au fond de notre conscience, nous n'y trouvons que le péché; quand notre raison troublée nous fait douter de Dieu, ou quand notre raison réduite à ses lumières naturelles nous dénonce un Dieu vengeur; alors, dans cette immensité, ou vide de Dieu ou pleine de sa colère, une agonie du cœur nous saisit, notre esprit se confond et s'égare, ce vaste univers n'est plus qu'un cachot dont les portes de fer résistent à tous nos efforts, le passé et le présent nous font horreur, l'avenir nous épouvante; et cependant, comme pour le hâter, mais plutôt parce qu'à tout prix nous voulons échapper au présent, nous nous jetons dans les bras de la mort, sans nous demander si ce sommeil prétendu ne sera point un réveil, un réveil plus complet, et par conséquent un plus complet désespoir. Notre sommeil nous protégeait, notre réveil nous a perdus.

Quelques-uns de vous, mes frères, ont pu lire, il y a peu d'années, l'histoire d'une jeune somnambule qui, dans une nuit sombre, sortit par une lucarne de la petite chambre qu'elle occupait dans les combles, et, tout endormie, se promena longtemps sur les toits à la vue d'une foule tremblante et silencieuse, qui délibérait vainement sur les moyens de la sauver. Rêvant d'une fête prochaine, elle préparait ses atours, elle murmurait de gaies chansons; et toujours mesurant d'un pas sur la pente du toit (car son sommeil la préservait), elle s'avançait jusqu'au bord, où elle s'asseyait, et d'où, de temps en temps, interrompant son

travail, elle se penchait en souriant vers la rue; et alors mille cœurs battaient avec violence dans mille poitrines, comme s'ils eussent dû les faire éclater ; mais le silence n'en était que plus profond. Plusieurs fois elle s'éloigna de la limite fatale, plusieurs fois elle y revint, toujours souriant et toujours endormie. Mais tout à coup, à une fenêtre vis-à-vis d'elle, brille une petite lumière, les yeux de la somnambule la rencontrent, elle se réveille, on entend un cri déchirant, puis une chute mortelle... Son réveil l'avait tuée! — Hélas! hommes sans foi et sans Dieu, hommes dont ce monde est le Dieu, qu'êtes-vous que des somnambules, qui marchez endormis au bord de l'abîme, chantant aussi peut-être et rêvant à des fêtes, protégés par votre sommeil, mais portant, comme cette infortunée, la mort avec vous? Qu'une petite lumière vous sorte de vos rêveries; que le réveil vous surprenne au bord du toit, vôus aussi vous chancelez, vous tombez, vous mourez. Ceux qui ne tombent point étaient-ils moins somnambules que vous, moins égarés, moins exposés à la mort? Non, tout mondain porte en soi le germe du désespoir, toute vie sans Dieu est grosse d'un suicide.

Il n'y a point là d'exagération , il ne peut point y en avoir. Ce qui est étonnant, ce n'est pas le désespoir, c'est, au contraire, que le désespoir ne soit pas plus commun. L'homme est tellement calculé, organisé pour Dieu ; Dieu est tellement son élément naturel et sa vie; l'homme hors de tout rapport avec Dieu est tellement hors de toute vérité, tellement contradictoire avec lui^ même, enfin il reste si peu de l'homme dans l'homme,

ou plutôt il est tellement réduit à rien lorsque cette condition de son existence vient à manquer, qu'on ne pourrait pas même comprendre qu'il pût durer si longtemps loin de son principe et vivre d'une espèce de vie, si les parties inférieures de son être ne recevaient des choses du monde une excitation qui donne le change sur le premier de ses besoins, et qui lui crée, en dehors de la véritable vie, une autre vie ni divine, ni purement animale, qui se fait accepter comme une vie humaine. Toutefois le besoin de Dieu ne meurt pas dans l'homme; la place de Dieu y demeure éternellement vacante; il a beau ériger en dieux ses différentes passions , tous ces dieux ne sauraient peupler l'immensité de son âme; elle attend toujours, à son foyer désolé, l'hôte divin dont elle a désappris le vrai nom ; un jour vient même où, dans son indignation, elle brise toutes ses idoles, et se condamne à rester pour jamais environnée de la poussière de ses dieux, honteux fragments que nul art humain ne peut désormais rassembler. Quand on en est là, mes frères, tout est possible ; les dernières extrémités sont beaucoup plus près qu'on ne pense; on ne peut répondre de rien aux autres ni à soi-même ; un tel malheur n'a point de fond, point de rives; et si l'on ne périt pas immédiatement, on doit son salut à des causes dont on ne dispose pas. Que des âmes qui sont encore sous la puissance du rêve, et dont quelques misérables idoles continuent à tromper l'ennui , ne puissent rien comprendre à ce désespoir, cela ne prouve point sans doute que ce désespoir ne soit pas réel, ne soit pas na-

turel, ne soit pas juste. Et comment le comprendraientelles ? Et comment, à leur point de vue, ne le taxeraientelles pas d'idée fixe et de folie? Et comment, dans leur simplicité, ne proposeraient-elles pas, pour le guérir, quelqu'une de ces recettes infaillibles, qui sont infaillibles en effet aussi longtemps qu'on n'en a pas besoin ? Et comment ceux qui souffrent , pourraient-ils faire comprendre leur mal à moins de le faire partager? Un homme célèbre, que l'on croyait atteint d'hypocondrie, disait à ses amis : « Ce mal est d'autant plus « affreux qu'il fait voir les choses telles qu'elles sont. » Tel est le mal de ces désespérés, heureux d'ailleurs selon le monde, bien portants et de sens rassis. Ils ont le malheur de voir les choses telles qu'elles sont, je veux dire telles qu'elles sont en l'absence de Jésus- Christ ; ils les voient telles qu'elles sont, c'est-à-dire trompeuses, vaines, dérisoires; on ne peut les voir ainsi sans désespoir, mais on ne saurait expliquer son désespoir à moins de le communiquer ; et il ne dépend d'aucun homme , mais uniquement de l'expérience , de faire voir à un autre homme les choses telles qu'elles sont.

Si nous avons dit vrai, mes bien-aimés frères, n'estil pas cruel de réveiller ceux qui dorment? et le faire avec autant de rudesse que saint Paul, n'est-ce pas être doublement cruel? Ceux qui sont dans la chambre d'un malade à qui ses douleurs ne donnent un peu de relâche que tandis qu'il dort, n'ont garde d'interrompre un si précieux sommeil. Ils marchent sur la pointe des pieds, ils ne parlent qu'à voix basse, ils retiennent

leur haleine. Eh bien, il n'en faudrait pas tant pour prolonger le sommeil, beaucoup plus profond et beaucoup plus précieux, de l'homme moral. Qu'est-ce donc qui peut inspirer la fatale idée de le troubler? Qui donc, si ce n'est le diable lui-même, a taillé la plume de ces écrivains qui révèlent à l'homme toutes ses misères sans avoir ni le pouvoir ni le dessein de les guérir, et qui lui enlèvent toute espèce de foi à la vie, aux hommes et en lui-même, sans lui proposer une foi meilleure en retour de celle qu'il n'a plus? J'honore et je bénis jusque dans leur illusion ceux qui, commençant comme eux, se promettent de faire autrement, et qui, comme l'un deux l'a dit en parlant de lui-même, se préparent à relever leurs blessés et à les recueillir dans leur hôpital. C'est que, par delà tous les rêves qui les abusaient naguère et qui ne les abusent plus, ceux-là ont un rêve à eux; ils croient porter à leur ceinture la clef d'un hospice, ou si l'on veut d'un palais, où n'entrent que les blessés et d'où les bien portants sont exclus. Ils se désabuseront peut-être et finiront par jeter à la voirie cette dernière espérance, à côté de tous les cadavres d'espérances mortes l'une après l'autre dans leur sein. Qu'ils soient bénis toutefois! Mais comment bénir les autres? et comment, au contraire, n'être pas tenté de les maudire? Qui n'a senti monter jusqu'à ses lèvres cette parole de malédiction après une de ces lectures dont on sort comme d'une débauche, l'esprit en désordre, le cœur affadi, l'imagination noircie, haïssant, haïssable, respirant de loin le malheur et la mort; incrédule au ciel, à

l'homme, à la vie: sans principes, sans règle, sans convictions... et auxquelles on retourne pourtant! Non, non, ces barbares opérateurs ne sont pas des chirurgiens, mais des bourreaux, et leur scalpel est un poignard. Et lors même que, contre leur intention, quelque chose de bon serait sorti de leurs paroles (car Dieu peut penser en bien ce qu'ils ont pensé en mal), ce résultat inespéré ne saurait les absoudre, et personne ne peut les remercier d'avoir exercé, au profit de leur amour-propre et au péril de nos jours, cette pénétration infortunée.

Toutefois, mes frères, celui qui, sans avoir connaissance du Père que Jésus-Christ a révélé, crierait aux hommes comme à des compagnons de navigation : « Réveillez-vous! ce courant que vous ne sentez pas « vous emporte vers un abîme; » celui qui, sans savoir de quel côté chercher Dieu, prononcerait ce nom sacré, et rappellerait de toutes parts vers ce Dieu à la face voilée les pensées éparses de ses malheureux frères, celui-là, mes frères, il faudrait déjà le bénir, alors même que le saint nom qu'il prononce n'aurait d'autre effet visible et prochain que de redoubler leur détresse et leur épouvante. Jamais regard qui chercha Dieu, et jamais voix qui l'invoqua, ne se perdirent loin de lui dans l'espace. Mais ce n'est pas seulement le droit, c'est le devoir de celui qui sait où trouver Dieu, de ne pas respecter un sommeil funeste en luimême, et qui n'est précieux qu'en comparaison d'un réveil sans lumière. Un tel homme, mes frères, ne saurait tarder sans crime (et ce crime paraît à peine

possible) i à crier de toute sa force à son prochain : « Réveille-toi, toi qui dors, et te relève d'entre les « morts! »

Si cette voix est entendue, alors a lieu un troisième réveil, le réveil de la foi. Appelons-le, si vous voulez, le réveil divin, puisque, de quelque manière qu'il s'opère, ou par l'homme ou sans l'homme, c'est Dieu qui en est l'auteur, et c'est Dieu seul qui peut l'être. Appelons-le divin, parce qu'il est selon Dieu, parce qu'il nous unit à Dieu. Ce réveil de la foi est aussi plein de douceur et de beauté, que les deux autres sont pleins d'horreur. On ne peut mieux s'en faire une idée qu'en se retraçant le réveil d'une personne qui, plongée pendant plusieurs jours dans une léthargie agitée de songes fatigants ou funestes, en sort insensiblement, ouvre enfin les yeux, et, pour premier spectacle, voit autour de son lit toutes les douces et affectueuses figures de ses parents, de ses amis, de ses enfants, et particulièrement de celle dont tous les jours, pendant son enfance, le sourire attendri bénissait son réveil. Des images encore plus douces, un visage encore plus tendre et plus clément, s'offrent au premier regard de celui en qui a lieu ce bienheureux réveil de la foi ; et lui-même désormais ne connaîtra rien de plus doux jusqu'au jour où, sortant d'un autre sommeil, secouant l'humide poussière de la tombe, il se réveillera dans les cieux aux pieds de son céleste ami, parmi les concerts et les palmes, au milieu de ceux qu'il pleura sur la terre ou qui le pleurèrent luimême. Oui, tel est, lorsqu'il est consommé par la vue,

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le saint réveil cle la foi, et tel il serait dès le premier instant, s'il n'était pas troublé par notre incrédulité; car quoi de plus aimable, de plus ravissant en soimême que le premier objet qui se présente à nos yeux ! C'est un Dieu, et c'est un Dieu apaisé. Il est vrai que, pour ceux qui ne connaissent pas leur état, le message de grâce renferme un message de condamnation ; mais le second est absorbé dans le premier ; et nous n'apprenons que nous étions perdus qu'en apprenant que nous sommes sauvés. Aucun intervalle entre l'une et l'autre de ces vérités ; et l'amertume de l'une ne sert qu'à mieux faire goûter toute la douceur de l'autre. Non pas, mes frères, que je prétende qu'il soit possible, qu'il soit bon de ne point goûter la mort; non, il est vrai, dans ce sens comme dans tous les sens, que si le grain ne meurt, il demeure seul, c'est-à-dire qu'il ne monte pas en épi ; et malheur à celui qui, se pardonnant aussi facilement que Dieu lui pardonne, ne regraverait pas ses péchés dans son cœur à mesure que Dieu les efface de son livre, et ne s'en souviendrait pas à mesure que Dieu les oublie ! Le pardon n'est pas pour cet homme-là. Non, il ne s'agit point de ne pas considérer notre péché, mais de le voir à travers la miséricorde qui le pardonne, de compter nos offenses en môme temps que les grâces de Dieu, de trembler en se réjouissant, de se réjouir en tremblant. N'est-ce pas là le principe de la joie de l'homme déchu, de mesurer, du sein même de Dieu, l'abîme où il était tombé ; et saurait-il bien ce que c'est que d'avoir

échappé à cet abîme, s'il ne pouvait le mesurer? En un mot, la joie dont il s'agit est celle d'une délivrance, celle d'une réconciliation, celle de l'enfant prodigue pleurant dans les bras de son père. Qui oserait dire que cette joie est moins grande parce qu'elle était moins attendue? Qui ne sent, au contraire, qu'elle est d'autant plus grande qu'elle était moins espérée?

Ah ! sans doute les bienfaits qui nous retracent nos fautes ont quelque chose d'amer! et voilà pourquoi tant d'hommes résistent opiniâtrement à l'offre d'un pardon gratuit ; mais nous parlons du réveil de la foi, et la foi a vaincu cette amertume. D'un côté, elle a sacrifié cet orgueil qui ne veut pas avoir failli; de l'autre, elle a touché le cœur d'un tel goût de sainteté, d'un tel besoin de Dieu, d'une telle espérance de le posséder, que la préoccupation de ce glorieux avenir rend légère à porter la honte du passé. On ne croit pas seulement à Dieu et au pardon : on croit à la sainteté, on croit à une vie nouvelle, on croit à soi-même, parce qu'on croit à Dieu. Lorsque toute notre confiance a disparu, cette confiance naît et grandit incessamment dans le cœur, et l'espoir conçu dans les rêves fait place à une espérance ineffable, née en Dieu et fondée en Dieu.

Et pourtant ce réveil de la foi renferme, tout en l'absorbant, le réveil du désespoir. En effet, cette lumière de Dieu dissipe mille fantômes ; comme elle condamne toute notre vie, elle condamne toutes nos espérances ; elle nous démontre l'absurde vanité de

tous les systèmes sur lesquels s'édifie la confiance du monde ; mieux que ne pourrait le faire la satiété la plus complète, les mécomptes les plus amers, les plus cruelles expériences, elle nous désabuse de la vie, de l'humanité et de nous-mêmes ; mais elle nous enrichit en nous dépouillant, elle nous dépouille pour nous enrichir ; et elle ne souffle sur le monde de notre imagination que pour créer, dès ici-bas, un monde nouveau où tout est paix, lumière, harmonie, immortalité.

Comme l'habile ouvrier réunit les fragments d'un vase aux formes grossières, les soumet à l'action du feu, et, faisant couler dans un moule le métal ou le verre en fusion, nous rend un vase d'un galbe infiniment plus élégant et plus pur : ainsi la foi, ouvrier mille fois plus habile, rassemble les débris de ce monde que la vérité vient de briser sous nos pieds, et, de ces débris mêmes, elle nous forme, dès cette vie, un monde proportionné à la grandeur actuelle de nos pensées et à la sainteté nouvelle de nos affections. Quand nous lisons que le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu, il ne faut pas entendre seulement qu'il a cherché et sauvé des hommes perdus ; non ; mais, chez les hommes et dans le monde, « tout ce qui était perdu, » notre passé perdu, notre imagination perdue, notre cœur perdu, nos forces, nos talents, notre fortune perdue, en un mot, tout ce que nous donnions à d'autres qu'à Dieu, car tout ce que nous ne lui donnons pas est par là même perdu.

Mais si nous avons décrit ce réveil comme une grâce de Dieu, nous n'avons garde d'oublier que la même chose qui a été promise a été commandée. C'est la voix de Dieu qui nous réveille ; mais cette voix crie : « Réveille-toi ! » On peut lui fermer Y oreille , et retourner à ses rêves, jusqu'à ce que la voix du désespoir crie à son tour : « Réveille-toi ! » L'Évangile est rempli d'invitations au réveil comme à un acte volontaire, dans ce sens tout au moins que le refus de ce réveil est un acte de volonté. Tout le monde sait que la volonté n'est pas toujours étrangère au réveil physique, puisque nous nous réveillons à l'heure précise que nous nous sommes fixée avant de nous livrer au sommeil. Ceci n'est pas applicable au réveil de l'homme moral, qui n'a pu se proposer de se réveiller, puisque, pour se proposer quelque chose, il faut être éveillé, et qu'il ne l'a jamais été. Néanmoins, ceci demeure constant : la voix qui lui crie : « Réveille- « toi, » le réveille assez pour qu'il puisse faire usage de sa volonté, et choisir avec elle entre la veille et le sommeil, tl y a donc, on peut le dire, deux réveils successifs, l'un involontaire, l'autre volontaire ; l'un préalable, l'autre définitif ; et c'est du second que nous disons qu'il est commandé. Ce réveil volontaire a lieu même plus d'une fois, et la vie chrétienne n'est peutêtre qu'une suite de réveils, tous contenus dans un premier réveil. Celui qui a prêté l'oreille au gracieux message de l'Évangile, prête l'oreille à ses préceptes, et « se réveille pour vivre justement ; » ( 1 Corinthiens, XV, 34.) à ceux qui ont été ainsi doublement réveil-

lés, la voix de Dieu est encore adressée aux différentes époques de leur vie , pour « réveiller les sentiments « purs qu'ils ont déjà ; » (2 Pierre, III, 1 . ) et à mesure que cette espèce de narcotique, répandu dans l'atmosphère du monde, menace de les endormir momentanément, cette même voix, ou directement ou par l'organe des amis de la vérité, les a réveille à propos « par ses avertissements. » (2 Pierre, I, 13.) Si vous prenez tous ces réveils ensemble, si vous en faites, pour ainsi dire, la somme, et en appréciez le dernier résultat, vous trouverez que le vrai nom de la grâce que Dieu vous fait, et de la loi qu'il vous impose (car ce qui est grâce est loi, et ce qui est loi est grâce), c'est le nom de résurrection. Et c'est pourquoi l'Apôtre, après avoir dit : « Réveille-toi, toi qui dors! » ajoute immédiatement : « Et te relève d'entre les morts ! » Exigence exorbitante , inouïe ! Mais celui qui nous commande de ressusciter nous ressuscite lui-même.

Quiconque est fidèle à une première grâce, quiconque, autant qu'il en est capable, se réveille et se lève, n'attendra pas longtemps la récompense d'une première fidélité et la confirmation d'une première grâce. Il ouvrira les yeux dans la lumière et non dans la nuit. « Réveille-toi, dit l'Apôtre, et te relève d'entre « les morts, et Christ t' éclairera. » Oui, Christ t'éclairera de sa propre splendeur; car il est tout lumineux. « L'a-t-on regardé, dit le Psalmiste, on en est « tout illuminé. » Le réveil et la lumière ne sont pas deux choses que l'Évangile sépare; l'Évangile ne sait rien de ce réveil dans les ténèbres, qui est le réveil

du désespoir. Et quand il dit à une âme : « Lève- « toi, » il ajoute, comme dans le Prophète : « Et sois « illuminé. » Il est inutile de prouver que cela doit être ainsi ; mais ce qui ne serait pas inutile, ce serait, si nous en avions le temps, de montrer quel est le progrès, quelle est l'étendue, quelle est la splendeur de cette lumière régénérante. Bornons-nous à dire qu'elle est assurée au premier réveil, au premier regard de l'homme que la voix de la grâce a tiré de son assoupissement et de ses rêves. Il reçoit successivement toutes les clartés.

Et de même qu'à la première pointe du jour, on voit d'abord les plus hauts sommets se détacher faiblement des ténèbres, puis peu à peu la lumière descendre et envelopper leur base ; puis cette même lumière, toujours plus vive, se réfléchissant d'un objet sur l'autre, s'insinuer doucement dans les moindres replis et dans les moindres intervalles ; en sorte qu'à la fin tout se dégage, tout se prononce, tout est connu : ainsi , de vérité en vérité , toute la vérité finit par nous être connue; ainsi, la lumière engendrant la lumière , l'expérience se joignant à la révélation , la révélation donnant un sens à l'expérience, notre connaissance embrasse toujours plus d'objets, les pénètre mieux, juge plus sûrement de toutes choses ; et nous éprouvons que le sentier de la foi est le même que le chemin du juste, où la lumière augmente sans cesse, jusqu'à ce que le jour soit dans sa perfection. C'est la promesse de l'Apôtre à tous ceux qui, ayant écouté leur conscience, se sont jusqu'à un certain point

réveillés et relevés d'entre les morts : Christ les éclairera! Oui, Christ, et non point un autre ; car lui seul connaît à la fois tous les secrets de Dieu et tous nos secrets, ce qu'est Dieu, et ce que nous sommes, ce qu'il veut être pour nous et ce qu'il faut que nous soyons pour lui, ce que nous devons et ce que nous pouvons, nos dangers et nos ressources, le règlement de notre vie, l'emploi de chacun de nos instants, l'art d'être heureux et celui de souffrir ; enfin, pour ne rien omettre, l'art de connaître et l'art d'ignorer. Voilà ce que nous avons à attendre de Jésus-Christ; voilà ce que, de plus en plus, la foi recevra de lui. 0 bienheureuse lumière de l'homme vraiment réveillé, vraiment ressuscité! ô unique lumière parmi les ténèbres du monde ! ô lumière, et tout à la fois vie, joie et force de l'homme ! levez-vous sur nos têtes, éclairez nos difficiles sentiers, enveloppez-noùs de toutes parts; un seul de vos rayons ravit une âme en deuil ; que seraitce de toutes vos clartés! que serait-ce d'un jour sans déclin ! O Esprit de lumière ! ne nous refusez pas la lumière ; et quand vous nous avez réveillés de ce sommeil pesant et fatal qui opprime toute la postérité d'Adam, ne nous ayez pas réveillés en vain, ni pour nous ni pour les autres ; mais que nous recevions la lumière, et que nous répandions la lumière, en sorte que , voyant nos œuvres de lumière , ils glorifient avec nous, et nous avec eux, notre Père qui est dans les cieux !

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