‹ Discours sur quel ques sujets religieuxChapitre 4 sur 16 · DE LA PREMIERE EDITION. XJ · texte numérisé non relu

DE LA PREMIERE EDITION. XJ

nous la communiquât par une voie surnaturelle. Le chrétien récuse donc la raison en tant qu'elle prétendrait produire, engendrer la vérité. Il fait dans sa sphère ce que fait dans la sienne le vrai philosophe ; car celui-ci admet, en vertu et de l'autorité d'une révélation intérieure, des faits pour la découverte desquels la raison n'est d'aucun usage. Le philosophe n'a point à démontrer à priori les faits de la révélation intérieure, révélation sans antécédents, donnée antérieure à toutes les données. Le théologien, de sa part, reconnaît dans les faits révélés une donnée supérieure à toutes les données ; il ne les prouve pas non plus, car les prouver, ce serait les créer. En agissant de la sorte, il ne nie pas la raison; au contraire, il en fait usage. Et c'est ici le lieu d'observer que la raison, c'est-à-dire la nature des choses, sera toujours pour nous, à quelque point de vue que nous nous placions, le critère de la vérité et le point d'appui de la croyance. 11 faudra toujours que la vérité hors de nous se mesure, se compare à la vérité qui est en nous ; à cette conscience intellectuelle qui, aussi bien que la conscience morale, est revêtue de souveraineté, rend des arrêts, connaît des remords; à ces axiomes irrésistibles que nous portons en nous, qui font partie de notre nature, qui sont le support et comme le terrain de toutes nos pensées; en un mot, à la raison. Toute doctrine, en ce sens, est tenue d'être raisonnable, ce qui ne veut pas dire que toute doctrine soit tenue d'être accessible à la raison ; rien n'empêche que la raison n'accepte ce qui la surpasse. Du reste, en dehors de cette limite inviolable, le théologien trouve de l'espace et de l'emploi pour sa raison ; il l'applique même de deux manières différentes aux faits de la révélation surnaturelle qu'il annonce. Il développe, avant tout, les preuves directes de l'authenticité de cette révélation ; puis il s'applique a en faire sentir la nécessité; comme aussi sa convenance avec l'immuable nature du cœur humain, en un mot la parfaite raison d'un système que la raison n'eût jamais inventé. Plus même ce système, à son principe, est

Xij RÉFLEXIONS PRELIMINAIRES

éloigné des données de la raison humaine, plus sa coïncidence avec elle devient frappante et admirable. Ainsi, dans la prédication chrétienne, la raison abdique sur un point, mais sur un seul; elle se résout à ne pas comprendre, à ne pouvoir construire à priori les faits capitaux du christianisme, et les livre au cœur, qui s'en empare, les élabore et les vivifie 3 mais elle trouve, dans une sphère prochaine, les riches indemnités que nous venons d'indiquer. A elle seule elle ne fait pas le chrétien, mais elle le prépare ; elle mène, du naturel vers le surnaturel, ceux que la puissante énergie de l'Esprit de Dieu n'a pas transportés sans intermédiaires dans cette haute sphère de la foi du cœur. Ainsi l'opposition essentielle qu'on signale entre la raison et la foi n'est pas une chose réelle; ce sont deux puissances régnant dans deux domaines distincts. Ainsi, ceux qui veulent que le christianisme soit uniquement foi, et ceux qui prétendent qu'il soit tout raison, se trompent également; ilestl'unet l'autre, il occupe la pensée et le sentiment ; tour à tour il se soustrait et se prête à l'examen; il a ses ténèbres et sa lumière. Le théologien est tenu de prouver qu'il est bien informé ; il doit concilier à l'Évangile le respect de la raison même; mais il n'est pas tenu, il doit même se garder de mettre l'Évangile au niveau de la raison.

Entre les deux vues extrêmes que nous avons signalées, les prédicateurs rationalistes semblent chercher un milieu; mais il y aurait de la simplicité à ne pas voir que l'une de ces extrémités les attire avec puissance et les réclame tout entiers. Et combien leur tâche est ingrate ! Ramener tout à des données naturelles est évidemment leur prétention; envahir la foi par la raison, extirper peu à peu de la religion tout ce qu'elle a de mystérieux, tel est le but deleurs efforts; quand ils y auront réussi, ils se trouveront, comme les philosophes ordinaires, en face du mystère. Qu'auront-ils gagné? Absolument rien que de s'être fait une route plus longue et plus dispendieuse. Je m'imagine que les incrédules logiciens

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doivent trouver les rationalistes médiocrement philosophes.

Est-ce, peut-être, qu'en rationalisant l'Évangile, ils auront trouvé un système plus parfait que ceux que peut produire la philosophie ? Quant à la certitude, leur système n'en a pas plus que tout autre ; quant à la valeur intrinsèque, ils pouvaient en trouver un tout aussi plausible et aussi bon sans se donner la peine de passer par l'Évangile. Ce christianisme dessavouré qu'ils mettent à la place du vrai n'a rien de propre et d'individuel, rien qui l'élève au-dessus des théories de la raison pure. Ils s'imaginent, en retranchant des faits d'une portée transcendantale, des faits surnaturels, débarrasser simplement la lame de son fourreau; qu'ils disent mieux : ils ont jeté la lame, et la poignée seule est restée en leurs mains. Dépouillé du grand fait de l'expiation et de tout le cortège d'idées qui s'y rattache, qu'est-ce, je le demande, que le christianisme? Pour les esprits ordinaires, une morale ordinaire ; pour les autres, un abîme d'inconséquences.

Je crois que les vrais philosophes trouveront que les prédicateurs évangéliques ont pris une position plus solide et plus philosophique. Et nous attachons du prix à ce suffrage; car si la philosophie, comme science, ne nous inspire pas une confiance bien grande en ce qui touche la solution du grand problème de la vie, il n'en est pas de même de la philosophie comme méthode, ou de l'esprit philosophique. L'art d'abstraire, de généraliser, de coordonner les principes, ne sera jamais dédaigné par les prédicateurs éclairés ; et il y a aussi une philosophie chrétienne. Renfermée en des limites précises, elle a son usage dans la prédication et jusque dans la vie. Et de nos jours nous l'avons déjà vue appliquée au christianisme avec autant de succès que de convenance.

Si c'est un moyen, il faut remployer. Les temps nous avertissent. La société est évidemment dans un état de crise. Jamais l'impuissance de la sagesse humaine à consolider le repos des peuples et le bonheur de l'humanité ne fut mieux constatée. La philosophie, désertant par désespoir ses an-

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