‹ Discours sur quel ques sujets religieuxChapitre 6 sur 16 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Ce sont des choses qui n'étaient point montées au cœur de l'homme. \ Cor. II, 9.

L'humanité s'est séparée de Dieu. Les orages des passions ont brisé le cable mystérieux qui retenait le navire au port. Ebranlé sur sa base, et se sentant poussé vers des mers inconnues, il cherche à se rattacher au rivage; il essaye de renouer des liens brisés: il s'efforce de rétablir des communications hors desquelles il n'y a pour lui ni paix ni sécurité. Au milieu de ses plus grands écarts, l' humanité ne perd point l'idée de son origine et de sa destination ; un souvenir confus de son ancienne harmonie la poursuit et la travaille : et, sans renoncer à ses passions, sans cesser d'aimer le péché, elle voudrait rattacher son existence pleine d'obscurité et de misère à quelque chose de lu-

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milieux et de paisible, et sa vie fugitive à quelque chose d'immuable et d'éternel. En un mot, Dieu n'a pas cessé d'être le besoin de l'espèce humaine. Hélas ! ses hommages s'égarent, son culte se déprave, sa piété même est impie; les religions qui couvrent la terre sont un outrage au Dieu inconnu qui en est l'objet. Mais, au sein de ces monstrueuses aberrations, se décèle un instinct sublime ; et chacun de ces cultes trompeurs est un cri douloureux de lame arrachée de son centre et séparée de son objet. C'est une existence dépouillée, qui cherche à se vêtir, et se couvre des premiers haillons qu'elle rencontre ; c'est une vie altérée, qui, dans l'ardeur de sa soif, s'abreuve toute haletante dans des eaux troublées et fétides ; c'est un exilé qui, en cherchant le chemin de sa patrie, s'enfonce dans d'affreux déserts.

Depuis le sauvage abruti qui baise la poussière aux pieds d'une hideuse idole, jusqu'au mage de l'Orient adorant dans le soleil l'âme immortelle de la nature et le principe de toute existence ; depuis les peuples primitifs qui offrent au Créateur les prémices de leurs moissons, jusqu'à ces nations infortunées qui s'imaginent lui rendre hommage par les plus honteuses impudicités, l'instinct religieux se fait partout reconnaître. L'homme ne peut renoncer ni à ses péchés ni à Dieu ; sa corruption l'enchaîne à ce monde, un instinct mystérieux l'élancé vers le monde invisible. Entre ces deux forces opposées il ne fait pas un choix ; il force à se concilier deux éléments incompatibles ; il mêle sa morale à son culte ; il se fait des dieux sem-

blables à lui, pour pouvoir leur offrir un culte analogue à ses mauvais penchants ; il érige ses vices même en divinités ; sa religion devient le fidèle miroir de sa corruption naturelle ; il avilit, en un mot, l'idée de la Divinité, mais il ne peut s'en passer ; et il aime mieux avoir des déités infâmes que de ne rien adorer.

Mais que lui rapportent tous ces cultes divers? Rien, mes frères, qu'un tourment ajouté à tous ses autres tourments. Un assujettissement pénible, humiliant, l'obligation, bien souvent, de faire violence aux sentiments les plus chers de la nature, point d'espérance solide, point de paix intérieure, point de perfectionnement moral : voilà ce que lui vaut cet instinct mystérieux, espèce d'importun besoin qu'il ne peut ni étouffer ni satisfaire. En sorte que qui verrait la religion dans les formes terrestres qu'elle a revêtues pourrait dire, avec une apparence de raison, qu'elle est un des plus grands maux que la nature ait infligés à l'humanité.

Ces croyances fabuleuses, il est vrai, disparaissent devant le christianisme. Partout où la croix est plantée, les religions humaines s'enfoncent et s'abîment ; car le moindre effet de cette auguste religion est de dégoûter de toutes les autres. Aucun nouveau culte ne s'établira sur la terre ; le champ des inventions en matière de religions positives est irrévocablement fermé. Mais à l'ombre du christianisme, et dans le sein même de la chrétienté, végètent certaines religions sans histoire, sans forme et sans nom, qui tiennent lieu de christianisme à beaucoup de personnes. Ces religions, qui lui doivent toutes bien plus qu'elles né pensent, né sont

autre chose qu'un effort des différentes facultés de l'âme pour se mettre par elles-mêmes en communication avec la Divinité. C'est l'imagination, le sentiment, la raison et la conscience, cherchant ensemble, ou chacune pour soi, à satisfaire le besoin qu'elles ont de Dieu. Et il est à remarquer que ces diverses religions sont plus particulièrement celles de ces esprits cultivés qui voudraient trouver un terrain neutre entre le christianisme, qui leur paraît trop simple et trop peu rationnel, et l'athéisme, qui les épouvante. Or, nous voulons rechercher si ces religions sont plus en état que le paganisme grossier de satisfaire les différents besoins de l'âme humaine.

Quels sont, en matière de religion, les besoins de l'homme? Il est ignorant des choses divines: il lui faut une religion qui l'éclairé. Il est triste des maux de cette vie et de l'incertitude de son sort à venir : il lui faut une religion qui le console. Enfin, il est pécheur : il lui faut une religion qui le régénère. Cherchons ces divers caractères dans les quatre religions de l'imagination, de la pensée, du sentiment et de la conscience.

A quelques-uns la Divinité se produit dans ce qu'elle a de propre à frapper l'imagination. Ce n'est pas l'essence de l'Etre des êtres, ni son caractère moral, ni sa volonté, qui les occupent principalement, mais cette partie de son être par laquelle il s'est, en quelque manière, rendu sensible à nos regards. C'est le monde, c'est-à-dire, c'est le temps, l'espace, les formes où se réfléchissent son éternité, sa grandeur et sa puissance. Si les spectacles de la nature sont grands et sublimes

en eux-mêmes, combien ne les relève pas l'idée de cette Parole qui tira du néant toute cette magnificence ; de l'intelligence qui préside à tous ces grands mouvements ; qui enferma autant de merveilles dans le ver qui meurt sous nos pieds que dans la formation et le gouvernement des soleils! Quel charme et quelle beauté n'ajoute pas à la splendeur des cieux étoilés, à la sauvage harmonie des mers courroucées, au riant réveil des champs et des bois sous les feux de l'aurore, la pensée de l'âme universelle qui circule silencieusement dans tous les êtres, et qui semble révéler son immortelle vie et faire éclater sa voix divine dans tous les mouvements et dans tous les bruits de l'univers! Souvent l'homme s'absorbe dans la contemplation de ces merveilles, s'unit, par son enthousiasme, au concert de la création ; son imagination se repaît de Dieu, et il croit avoir de la religion.

Toutefois l'imagination, la raison, la sensibilité, la conscience, sont quatre autels élevés entre lesquels se partage la flamme sacrée ; mais l'imagination n'est pas tout l'homme: elle n'en est pas même, à beaucoup près, la meilleure partie. Quand l'imagination a été de la sorte ébranlée, l'homme est-il plus semblable à Dieu? est-il plus digne de Dieu? Et, pour ne pas aller encore si loin, en a-t-il plus de paix et de consolation? Non ; le charme est fugitif : de ces hauteurs où l'imagination l'élève, l'homme retombe sur lui-même, et il n'y trouve pas Dieu ; et les grands spectacles auxquels il a assisté ne servent qu'à lui faire sentir quelle est l'énorme disproportion qui se trouve entre l'univers tout

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plein de Dieu , et son âme qui en est toute vide.

D'autres, mes frères, en plus petit nombre, cherchent à se mettre en rapport avec la Divinité par l'intelligence. Décomposer les attributs de Dieu, chercher à les mettre d'accord, se rendre compte des rapports du Créateur avec la création, en un mot, se former sur Dieu et sur les choses divines un corps de doctrine régulier, telle est la tâche qu'ils s'imposent ; et ces travaux, il faut en convenir, sont un bien noble exercice de la pensée. Mais, mes frères, un premier défaut de cette religion, c'est qu'elle est moins une religion qu'une étude. D'ordinaire l'homme qui s'y arrête cherche moins à satisfaire un besoin de son âme qu'une curiosité de son esprit. Absent de lui-même, s'isolant des choses qu'il contemple afin de les mieux contempler, l'application, la pratique, ses rapports personnels avec ces hautes vérités, ne l'occupent que faiblement ; il a quelques idées de plus, mais ces idées ne l'ont ni ému ni changé. Et, au reste, comment pourrait-il être changé par des choses qui demeurent toujours incertaines pour son esprit? Le champ des idées religieuses, lorsqu'on le parcourt sur les pas de la raison naturelle , n'est que le champ des problèmes et des contradictions. Plus on s'y enfonce, plus l'obscurité augmente ; et l'on finit par y perdre jusqu'à ces notions primitives, jusqu'à ces croyances d'instinct qu'on possédait avant d'y entrer. C'est l'expérience de tous les systèmes, de toutes les écoles et de tous les âges. L'histoire de la philosophie nous apprend que ces recherches, lorsqu'on s'y livre sans précaution, mènent à

des questions terribles et jusqu'au bord des abîmes. C'est là que, face à face de l'infini, le philosophe voit les réalités se dissoudre , les certitudes les plus universelles s'évanouir, son individualité même devenir un problème. C'est là qu'il voit monde et pensée, observation et observateur, homme et Dieu , s'engloutir et se perdre à ses yeux épouvantés dans l'immensité d'un horrible chaos; c'est là que , saisi d'une mystérieuse horreur, il redemande d'un regard inquiet le monde des êtres finis et des idées intelligibles, qu'il voudrait n'avoir jamais abandonné. Ainsi sa religion, toute de pensée, ne l'a ni éclairé, ni converti, ni consolé ; et il se trouve aussi éloigné du but qu'avant ces laborieuses recherches.

C'est ce que sentent fort bien beaucoup de personnes qui, rejetant ces spéculations oiseuses, ne veulent connaître de religion que celle du sentiment. C'est la bonne, disent-ils ; et il est certain que toute religion qui ne touche pas le cœur est un culte stérile et vain. Examinons toutefois. On parle d'une religion de sentiment. Sans aucun doute, ce sentiment est l'amour, et un amour qui a Dieu pour objet. Dans ce cas, il faut convenir que la meilleure religion est aussi la plus rare , ou que l'amour dont on parle est un sentiment bien stérile , une affection pour ainsi dire sans conséquence. Il se fait sur la terre d'assez grandes choses, des choses du moins que l'homme estime grandes. L'activité de l'esprit répond à l'activité extérieure. Chaque jour voit éclore de nouveaux projets et commencer de nouvelles entreprises. Mais comptez, parmi ton-

tes ces actions, celles qui ont eu pour principe l'amour de Dieu, et vous conviendrez que, si cette religion de l'amour est la bonne, la bonne religion n'est pas à l'usage du grand nombre. C'est que, dans le fait, l'amour de Dieu, si vous entendez un amour réel, sérieux, dominateur, cet amour n'est pas naturel au cœur de l'homme. Et, soyons de bonne foi, comment aimerionsnous de cet amour un Dieu dont nous éloignent nos péchés et la mondanité de nos affections ; un Dieu qui, dans nos meilleurs moments, ne peut nous apparaître que sous les traits d'un juge; un Dieu dont la providence paternelle est voilée à nos regards parce que nous ne connaissons plus ou que nous ne connaissons pas l'adorable secret de toute sa conduite à notre égard? Comment l'aimerons-nous aussi longtemps que nous ne pourrons nous rendre compte des désordres du monde physique et du monde moral , et que l'univers nous semblera une vaste arène où le hasard met aux prises l'injustice et le bon droit pour prononcer froidement entre eux? Un doute, mes frères, un seul doute sur le but de la vie et sur les intentions de Dieu, suffirait pour flétrir, pour étouffer dans le cœur inquiet les premiers germes de l'amour. Or, c'est là, plus ou moins, l'état où nous sommes tous hors des lumières de la révélation. Aussi, à quoi se réduit l'amour, et, par conséquent, la religion de seutiment chez la plupart des personnes qui paraissent s'en rapprocher le plus ? A votre avis, est-ce aimer Dieu, mes frères, qu'entr'ouvrir son cœur à l'émotion fugitive qu'éveille la vue de ses bienfaits répandus dans toute la nature? Aime-t-on

vraiment Dieu lorsque, à proportion de la sensibilité dont on est doué, on se laisse aller à un attendrissement involontaire à la pensée de cette paternité immense qui embrasse tous les êtres animés, depuis le séraphin jusqu'au ver? On peut éprouver cette espèce d'amour et n'être point changé. Si quelque chose est prouvé, c'est que telle sensibilité qui s'épanche fréquemment par des larmes laisse dans le cœur une large place à l'égoïsme, et que nos semblables ne se ressentent pas toujours à leur profit de l'attendrissement que nous avons éprouvé loin d'eux. L'amour, lejréntable amour de Dieu, c'est l'amour de sa vérité, de sa sainteté, de sa volonté tout entière; le véritable amour, c'est celui qui se réfléchit dans l'obéissance *? le véritable amour, c'est celui qui remue la conscience et qui la purifie.

Ceci nous conduit à la quatrième des religions que l'homme se fait à lui-même : celle de la conscience. C'est bien ici qu'à notre tour nous pourrions dire : c'est la bonne. Car qu'est-ce que la conscience, sinon l'impulsion qui nous porte à faire la volonté de Dieu, à lui ressembler? et que nous manque-t-il quand nous en sommes arrivés là ? Félicitons ceux qui se sont arrêtés à la religion de la conscience , et regrettons que le nombre en soit trop petit. Qu'ai-je dit , les féliciter? y pensons-nous bien? Avons-nous bien réfléchi sur la carrière qui s'ouvre devant leurs pas? La religion de la conscience ! N'est-ce pas celle qui prescrit de vivre pour Dieu, de ne rien faire que pour Dieu? de nous vouer, corps et âme, entièrement à lui ? N'est-ce pas celle qui nous apprend que lui refuser

quelque chose c'est le lui dérober, parce que, de droit souverain, tout lui appartient, en nous et hors de nous? N'est-ce pas celle qui nous apprend que nous ne pouvons rien faire de trop pour lui, et que, par conséquent, tous les efforts de l'avenir ne peuvent, de notre part, combler un seul des vicies du passé? N'est-ce donc pas celle qui condamne absolument , irrévocablement notre vie, et qui nous présente devant lui non comme des enfants, non pas même comme des suppliants, mais comme des condamnés et des victimes ? Dites à présent que la religion de la conscience est la bonne ! Oui, pour les consciences larges, indulgentes à elles-mêmes , sans délicatesse et sans pureté ; mais plus vous aurez d'attachement à vos devoirs, de scrupule à les bien remplir, plus l'idée que vous vous faites de la loi divine sera sévère et complète, plus cette religion sera terrible pour vous ; et, loin de vous offrir des consolations, elle vous enlèvera une à une toutes celles que vous voudriez tirer de vous-mêmes. Quittez pour un moment, mes frères, les scènes du présent et l'enceinte de la chrétienté; observez d'un coup d'œil les religions des peuples, entrez dans tous les temples, regardez sur tous les autels; qu'y voyez-vous? du sang. Du sang pour honorer la Divinité ! Ah ! il faut vous le dire : ce sang est là pour mille vertus négligées, mille devoirs violés , mille attentats commis ; ce saug est le cri de mille consciences qui demandent à la nature entière une réparation impossible ; ce sang est le solennel et terrible aveu des vérités que je vous propose. Et voulez-vous vous faire une idée de ce be-

soin d'expiation? Sachez donc que l'impossibilité de résoudre le problème, l'angoisse de tourner éternellement dans un cercle sans issue, a porté l'homme à une espèce de désespoir, et que ce désespoir est devenu barbare î À force de chercher une digne victime , l'homme est arrivé jusqu'à l'homme ; le sang humain a coulé dans les sanctuaires.. .. et le tourment n'a point cessé, et le sang n'a rien effacé ! A quelle victime, dès lors, l'homme eût-il pu s'adresser? à un Dieu. Mais une telle pensée eût-elle pu jamais monter au cœur de l'homme ?

Mes frères, nous avons passé en revue les seuls systèmes religieux qui soient encore possibles hors du christianisme. Nous croyons les avoir représentés avec fidélité; nous leur avons rendu justice; nous ne leur avons rien ôté. Nous aurions pu leur demander compte de ce qu'ils doivent au christianisme, et faire honneur à cette sainte religion d'une grande partie de ce qu'ils ont de spécieux, de bon et d'intéressant : nous nous en sommes abstenu ; nous nous sommes borné, sans autre examen , à vous montrer le fort et le faible de ces systèmes. Vous êtes maintenant en état de prononcer. Quant à nous, voici notre conclusion. C'est en vain que l'homme a convoqué, pour la recherche du bien suprême, sa raison, son imagination, son cœur et sa conscience; en vain qu'il a mis à contribution toutes ses facultés ; en vain qu'il a fait sa part de tout ce que l'homme peut faire. Partout sont restées de larges et de profondes lacunes. Le triple objet de toute religion, d'éclairer, de consoler et de régénérer, n'a été rempli

ni par l'une ou l'autre de ces religions, ni par toutes à la fois. S'agit-il de la religion de l'imagination? C'est le charme de quelques instants fugitifs, ce n'est ni la lumière, ni l'appui, ni la sanctification de l'âme. Essayons-nous de la religion de la pensée ? Sa seule prétention raisonnable, qui est d'éclairer, elle y satisfait si mal qu'elle ne fait guère qu'épaissir nos ténèbres en matière de religion. Nous adressons-nous à la religion du sentiment ? Elle effleure l'âme ; elle n'en atteint pas les profondeurs; elle ne la régénère pas. Enfin, la meilleure de toutes ces religions, celle de la conscience, nous a démontré par son excellence même l'impuissance de l'homme à se pourvoir d'une religion. Elle n'a pu que nous montrer l'abîme que le péché a creusé entre nous et Dieu ; elle ne l'a pas comblé. Elle nous a appris que, pour être unis à Dieu, il nous faut deux choses qu'elle ne donne point et qu'aucune de nos facultés, que rien de ce qui est en nous ne saurait nous donner : pardon et régénération. L'homme prétend-il accomplir par lui-même l'œuvre de son salut, il faut d'abord qu'il se pardonne, et puis qu'il se régénère. Il faut d'abord qu'il efface jusqu'au dernier vestige de ses péchés passés, c'est-à-dire qu'il fasse que ce qui est ne soit pas. Il faut ensuite que, déclarant la guerre à sa nature, il la force d'aimer Dieu, d'aimer le bien, de haïr le mal ; qu'il renouvelle à fond ses inclinations, en un mot qu'il tue en lui le vieil homme et qu'il y crée l'homme nouveau. Demander si vous pouvez faire ces choses, c'est demander si, seul, dans le fond de s m cachot, un criminel peut se remettre à lui-même

des lettres de grâce, et si, les mains et les pieds serrés dans les chaînes, un combattant peut se promettre la victoire. Demander si vous pourrez un jour ce que vous ne pouvez aujourd'hui, c'est demander s'il vous sera jamais possible, avec les seules forces de votre nature, de refaire votre nature.

Et cependant il n'y a point, sans cela, de religion complète et satisfaisante, parlons mieux, point de religion. Et sans cela vous avez raison de vous croire abandonnés de Dieu. Eh quoi! vous ne tourneriez pas alors vos regards vers cet Évangile qui semble avoir deviné tous les secrets de votre nature, et qui vient audevant de tous les besoins de votre âme ! Quoi ! la vue de la croix, où votre pardon est écrit, la promesse du Saint-Esprit, source de régénération, ne feraient pas tressaillir votre cœur ! Quoi ! vous ne souhaiteriez pas avec ardeur que cette doctrine qui remédie à tout, qui concilie tout, qui satisfait à tout, fût aussi vraie qu'elle est belle ! Quoi ! vous pourriez avoir un moment de repos avant de vous être éclaircis là-dessus par tous les moyens qui sont en votre pouvoir! Mes amis, si une telle religion n'avait pas été donnée à l'homme, il faudrait mourir -, oui, mourir de douleur d'avoir été condamné à vivre ; mourir de douleur d'avoir été formé avec d'insatiables désirs de perfection , avec une ardente soif de Dieu, et de sentir que cette soif et ces désirs ne sont qu'une cruelle déception, un jeu funeste de la puissance inconnue qui, sans nous consulter, nous a jetés clans la vie.

Mais que fais-je, mes frères? Oublié-je que je parle

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à des chrétiens? Attendrai-je de leur bouche, au lieu des accents joyeux d'une âme convaincue, les vœux tout pleins d'anxiété d'un cœur qui doute encore? Non ; saluons ensemble de nos bénédictions cette religion, seule complète, qui répond à tous les besoins de F homme en offrant à chacune de ses facultés un aliment inépuisable; religion de l'imagination, à qui elle ouvre de magnifiques perspectives ; religion du cœur, qu'elle attendrit par la manifestation d'un amour audessus de tout amour ; religion de la pensée , qu'elle attache à la contemplation du système le plus vaste et le mieux ordonné; religion de la conscience, qu'elle rend à la fois plus délicate et plus tranquille ; mais par-dessus tout , religion de la grâce et de l'amour de Dieu ; car elle est nécessairement toutes ces choses à la fois : comment la vérité tout entière ne satisferaitelle pas l'homme tout entier? Saluons avec admiration cette religion qui concilie tous les contrastes, religion de justice et de grâce, de crainte et d'amour, d'obéissance et de liberté, d'activité et de repos, de foi et de raison ; car si l'erreur a tout scindé , tout divisé dans l'homme, si elle a fait de son âme une vaste scène de contradictions, la vérité doit tout ramener à l'unité. Voilà la religion qui n'était jamais montée dans le cœur de l'homme, même dans la plus grande culture de son sens moral et dans le plus vaste développement de son intelligence, ou, comme s'exprime l'apôtre, « que les « princes de ce monde n'ont point connue. » ( 1 Corinthiens, II, 8.) Ce qui resta caché aux philosophes et aux sages

dans les périodes les plus brillantes de l'esprit humain, douze pauvres pêcheurs des lacs de la Judée ont quitté leurs filets pour aller l'annoncer au monde. Certes, ils n'avaient ni plus d'imagination, ni plus de raison, ni plus de cœur, ni même , je le crois, plus de conscience que le reste des hommes ; néanmoins ils firent taire la sagesse des siècles, déserter les écoles des philosophes, fermer les portes de tous les temples, éteindre le feu de tous les autels. Ils montrèrent au monde leur maître crucifié , et le monde reconnut celui que son inquiétude cherchait en vain depuis trois mille ans. Et une nouvelle morale , et de nouveaux rapports sociaux, et un nouvel univers, prirent naissance à la voix de ces pauvres gens , ignorants de toutes lettres et de toute philosophie. Il reste à votre bon sens à juger si ces douze pêcheurs ont apporté leur propre sagesse ou la sagesse d'en haut.

Une autre fois, mes frères, s'il plaît à Dieu, nous reviendrons sur ce sujet, que nous n'avons pas épuisé. Bornons-nous à ce point : l'homme s'est trouvé incapable de se faire une religion , et Dieu est venu au secours de son impuissance. Bénissez donc votre Dieu du plus profond de vos cœurs, vous qui, après de longues recherches, avez enfin trouvé un asile. Et vous qui flottez encore sur la vaste mer des opinions humaines, vous qui, violemment jetés d'un système à l'autre, sentez de plus en plus votre angoisse s'accroître et votre cœur se flétrir ; vous qui jusqu'à ce jour n'avez pu vivre avec Dieu ni sans Dieu*.... venez voir si cet Evangile, à peine effleuré par vos regards distraits,

16 LES RELIGIONS DE l' HOMME ET LA. RELIGION DE DIEU.

n'est pas peut-être ce que vous appelez par tant de soupirs inutiles. Et toi 7 Dieu de l'Evangile ? Dieu des nations, amour infini, révèle-toi toi-même aux cœurs blessés ; prouve-toi toi-même aux esprits découragés ; et fais-leur connaître la joie, la paix et la véritable vertu !

Ce sont des choses qui n'étaient point montées au cœur de l'homme. 1 Cor. II, 9.

Ces paroles nous ont présenté, il y a quelques jours, un sujet d'humiliation et de reconnaissance. Elles nous ont appris que nous sommes hors d'état de nous donner à nous-mêmes une religion , et que Dieu dans sa parfaite bonté a daigné subvenir à notre impuissance. Mais ces mêmes paroles, qui sont un sujet de louange et une source d'édification pour les uns, sont un sujet de scandale et une occasion de murmure pour les autres. La raison de l'homme ne se laisse pas volontiers convaincre d'impuissance ; elle ne souffre pas volontiers qu'on lui prescrive des bornes ; elle se sent violemment tentée de repousser des idées qu'elle n'a point conçues, des vérités qu'elle n'a point devinées, une religion qu'elle n'a point inventée ; et si les doctrines qu'on lui propose sont mystérieuses de leur nature et incompréhensibles, ce sentiment de mécontentement va jusqu'à la révolte, et se résout chez quelquesuns en une opiniâtre incrédulité.

« Je ne comprends pas, donc je ne crois pas ; l'Évan- « gile est plein de mystères , donc je ne puis recevoir «l'Évangile» : tel est un des arguments favoris de l'incrédulité. A voir quel cas on en fait et quelle confiance il inspire, on devrait le croire solide ou tout au moins spécieux ; il n'est pourtant ni l'un ni l'autre; il ne soutient pas le regard le plus fugitif , l'examen le plus superficiel de la raison; et s'il jouit encore de quelque faveur dans le monde, ce n'est qu'une preuve de la légèreté de nos jugements sur les choses qui sont les plus dignes d'une sérieuse attention.

En effet, sur quoi repose-t-il cet argument? Sur la prétention de tout comprendre dans la religion que Dieu nous a offerte ou qu'il pourra nous offrir. Prétention également injuste, déraisonnable, oiseuse. C'est ce que nous allons développer.

C'est d'abord une prétention injuste ; car c'est demander à Dieu ce qu'il ne nous doit pas. Pour le prouver , supposons que Dieu ait en effet donné à l'homme une religion , et supposons de plus que cette religion soit l'Évangile ; car ceci ne change absolument rien au raisonnement. Nous pouvons croire que , du moins par rapport à nous , Dieu était libre de nous donner ou non une religion ; mais on ne doit pas craindre de convenir qu'en la donnant il s'est engagé envers nous à quelque chose de plus , et que ce premier bienfait l'oblige à d'autres bienfaits ; car c'est dire tout simplement que Dieu est conséquent, et que ce qu'il a commencé il l'achève. Comme c'est par une révélation écrite qu'il nous manifeste ses desseins à notre égard;

il a fallu qu'il munît cette révélation de toute l'autorité qui pouvait nous déterminer à la recevoir ; il a fallu qu'il nous mît à même de juger si les hommes qui nous parlent en son nom ont été véritablement envoyés par lui ; il a fallu, en un mot, que nous pussions nous assurer que la Bible est vraiment la Parole de Dieu.

A la vérité, il n'était pas nécessaire que la conviction de chacun de nous fût obtenue par le même genre de preuves. Les uns seront amenés au christianisme par des arguments historiques ou extérieurs ; ils se prouveront la vérité de la Bible comme on se prouve la vérité de toute histoire; ils s'assureront que les livres qui la composent sont bien des temps et des auteurs auxquels on les rapporte. Cela posé, ils confronteront les prophéties renfermées dans ces anciens documents avec les événements qui sont arrivés des siècles plus tard ; ils s'assureront de la réalité des faits miraculeux rapportés dans ces livres, et en concluront l'intervention nécessaire de la puissance divine, qui, disposant seule des forces de la nature, a pu seule aussi en interrompre ou en modifier l'action. — D'autres hommes, moins propres à ces recherches, seront plus frappés de l'évidence intrinsèque des saintes Écritures; Y trouvant l'état de leur âme parfaitement dépeint, ses besoins parfaitement exprimés, les vrais remèdes de ses maladies parfaitement indiqués; frappés d'un caractère de vérité et de candeur que rien n'eût pu imiter ; enfin, se sentant remués, changés, renouvelés dans leur intérieur par la mystérieuse influence de ces

saints écrits, ils auront acquis par cette voie une conviction dont ils ne peuvent pas toujours rendre compte aux autres, mais qui n'en est pas moins légitime, irrésistible et inébranlable. Voilà le double chemin par lequel on pénètre dans l'asile de la foi. Or il était de la sagesse de Dieu, delà justice et, nous osons le dire, de l'honneur de son gouvernement, d'ouvrir à l'homme ce double chemin ; car , puisqu'il a voulu que l'homme fût sauvé par la connaissance , il s'engageait par là même à lui fournir les moyens de connaître.

Voilà, mes frères, jusqu'où vont à notre égard les engagements de Dieu, et il les a remplis. Entrez dans cette double voie de démonstration : interrogez l'histoire, les temps et les lieux sur l'authenticité des Écritures; abordez toutes les difficultés ; approfondissez toutes les objections ; ne vous laissez pas convaincre à bon marché ; soyez d'autant plus sévères pour ce livre, qu'il prétend renfermer la règle souveraine de votre vie et le dépôt de votre avenir ; on vous le permet ; on fait plus, on vous y exhorte, pourvu que vous procédiez à cet examen avec les capacités requises et avec des intentions pures. Ou, si vous préférez une autre voie, examinez d'un cœur sincère le contenu des Écritures ; cherchez, en parcourant les paroles de Jésus, si jamais homme a parlé comme cet homme; cherchez si les besoins longtemps trompés de votre âme, les anxiétés longtemps vaines de votre esprit, ne trouvent pas dans la doctrine et dans l'œuvre de Christ la satisfaction et l'apaisement qu'aucune sagesse n'eût pu vous procurer; respirez, si je puis m' exprimer ainsi, ce parfum

de vérité, de candeur et de pureté qui s'exhale de tout l'Évangile; voyez si, dans toutes ses parties, il ne porte pas un sceau irrécusable d'inspiration et de ci vjnité ; essayez enfin, et si l'Evangile produit sur vous un effet contraire, retournez aux livres et à la sagesse des hommes, et demandez-leur ce que Christ n'a pu vous donner. Mais si, négligeant ces deux voies qui vous sont ouvertes et que les siècles vous ont largement frayées, vous voulez avant tout que la religion chrétienne se rende de tout point compréhensible à votre intelligence, et qu'elle se dépouille complaisamment de tons ses mystères; si vous voulez pénétrer au delà du voile pour y trouver non l'aliment qui fait vivre l'âme, mais une pâture à votre curiosité inquiète, je dis que vous élevez contre Dieu la prétention la plus indiscrète, la plus téméraire et la plus injuste ; car il ne s'est engagé ni tacitement ni expressément à vous découvrir les secrets dont votre œil est avide, et votre audacieuse inportunité n'est propre qu'à soulever son indignation. Il vous a donné ce qu'il vous devait, beaucoup plus que ce qu'il vous devait : le reste est à lui.

Si une prétention aussi injuste pouvait être admise, où serait, je vous prie, la limite de votre importunité? Déjà vous réclamez de Dieu plus qu'il n'a accordé aux anges ; car ces éternels mystères qui vous travaillent, l'accord delà prescience divine et delà liberté humaine, l'origine du mal et son ineffable remède, l'incarnation de la Parole éternelle, les rapports de l'Homme-Dieu avec son Père, la vertu expiatoire de son sacrifice,

22 les'mystèues du christianisme,

l'efficace régénérante de l'Esprit consolateur, toutes ces choses sont des secrets dont l'intelligence a été refusée aux anges eux-mêmes, qui, selon la parole de l'apôtre, s'inclinent pour en voir le fond et n'y peuvent parvenir. Si vous reprochez à l'Éternel d'avoir gardé pour lui la connaissance de ces divins mystères, que ne lui reprochez-vous mille autres bornes qu'il vous a prescrites? Que ne lui reprochez-vous de ne vous avoir pas donné des ailes comme à l'oiseau pour visiter des régions que jusqu'ici vos regards seuls ont parcourues? Que ne lui reprochez-vous de ne vous avoir pas donné, outre les cinq sens dont vous êtes pourvus, dix autres sens qu'il a peut-être accordés à d'autres créatures, et qui leur procurent des perceptions dont vous n'avez aucune idée? Que ne lui reprochez-vous enfin d'avoir fait invariablement succéder, sur la terre, à la clarté du jour les ténèbres de la nuit? Ah ! c'est ce que vous ne lui reprochez pas. Vous aimez cette nuit qui ramène le repos pour tant de corps et d'esprits fatigués; qui suspend pour tant de malheureux le sentiment de la douleur; cette nuit pendant laquelle il n'y a plus d'orphelins, d'opprimés, de victimes, parce qu'elle jette sur toutes les pertes et sur toutes les peines, avec les pavots du sommeil, le voile épais de l'oubli ; vous aimez cette nuit qui, peuplant les déserts des cieux de mille astres que le jour ne connaissait pas, révèle l'infini à l'imagination ravie. Eh bien! pourquoi n'aimeriez-vous pas de même la nuit des mystères divins; nuit favorable et salutaire, où la raison s'humilie, s'apaise et se repose ; où les ténèbres mêmes sont une

révélation; où l'un des principaux attributs de Dieu, l'immensité, se découvre d'autant mieux à notre pensée; enfin où les tendres relations qu'il nous a permis de former avec lui sont garanties du mélange de toute familiarité par la pensée que cet Être qui s'est abaissé jusqu'à nous est ce même inconcevable Dieu qui règne avant tous les siècles, qui enferme en lui toutes les existences et toutes les conditions d'existence, le centre de toute idée, la loi de toute loi, la dernière et suprême raison de toute chose? En sorte que, si vous êtes justes, au lieu de lui reprocher les mystères de sa religion, vous le bénirez de vous en avoir enveloppés.

Mais cette prétention, mes frères, n'est pas seulement injuste par rapport à Dieu : elle est en elle-même extrêmement déraisonnable.

Qu'est-ce que la religion? Dieu même se mettant en rapport avec l'homme ; le Créateur avec la créature , l'infini avec le fini. Cela déjà, sans aller plus loin, est un mystère ; un mystère commun à toute religion, impénétrable dans toute religion. Si donc tout ce qui est mystère vous scandalise, vous voilà arrêtés sur le seuil, je ne dirai pas du christianisme, mais de toute religion ; je dis même de cette religion qu'on appelle naturelle parce qu'elle rejette les révélations et les miracles; car à tout le moins faut-il qu'elle suppose un rapport, une communication quelconque entre Dieu et l'homme, le contraire équivalant à l'athéisme. Votre prétention vous retient donc en deçà de toute croyance ; et parce que vous n'avez pas voulu être chrétiens, il ne vous sera pas permis d'être déistes.

«N'importe, dites-vous ; nous franchissons cette pre- « mière difficulté ; nous supposons entre Dieu et nous « des rapports que nous ne concevons pas ; nous les ad- « mettons parce que nous en avons besoin. Mais c'est le « seul pas que nous voulions faire ; nous avons déjà « trop accordé pour accorder davantage. » Dites mieux : dites que vous avez trop accordé pour ne pas accorder beaucoup plus , pour ne pas tout accorder. Vous avez consenti à admettre, sans le comprendre, qu'il pouvait y avoir des rapports, des communications de Dieu à vous et de vous à Dieu. Or, prenez bien garde à tout ce qu'emporte cette supposition. Elle emporte que vous êtes dépendants et libres pourtant, ce que vous ne comprenez pas ; elle emporte que l'Esprit de Dieu peut se faire entendre à votre esprit, ce que vous ne comprenez pas ; elle emporte que votre prière peut influer sur la volonté de Dieu, ce que vous ne comprenez pas. Il vous a fallu dévorer tous ces mystères pour établir avec Dieu des rapports très vagues , très superficiels , et en deçà desquels se place immédiatement l'athéisme. Et lorsque, par un puissant effort sur vous-mêmes, vous avez tant fait que d'admettre ces mystères, vous reculez devant ceux du christianisme ! Vous avez accepté la base, et vous refusez de construire dessus ! Vous avez accepté le principal, et vous refusez les détails! Vous avez raison, sans doute, aussitôt qu'il vous sera prouvé que la religion qui renferme ces mystères ne vient pas de Dieu, vous avez raison encore si ces mystères renferment des idées contradictoires. Mais vous n'êtes nullement fondés à les nier par la seule raison que vous

ne les entendez pas; et l'acceptation que vous avez faite des premiers vous fait une loi d'accepter les autres.

Ce n'est pas tout , mes frères ; non-seulement les mystères sont une partie inséparable et la substance même de toute religion , mais encore il est impossible que la vraie religion ne présente un grand nombre de mystères. Si elle est vraie, elle doit nous apprendre sur Dieu et sur les choses divines plus de vérités qu'aucune autre et même que toutes les autres ensemble ; mais chacune de ces vérités correspond à l'infini, et par conséquent aboutit au mystère. Comment en serait-il autrement dans la religion , lorsqu'il en est ainsi dans la nature même? Voyez Dieu dans la nature. Plus il nous donne à contempler, plus il nous donne de quoi nous étonner ; à chaque créature se rattache quelque énigme ; chaque grain de sable est un abîme. Or, si la manifestation que Dieu a faite de lui-même dans la nature donne lieu pour l'observateur à mille questions qui n'ont point de réponse, que sera-ce lorsqu'à cette première révélation viendra s'en joindre une autre? lorsque le Dieu créateur et conservateur se produira encore sous des traits nouveaux , comme le Dieu réconciliateur et sauveur ? Les mystères ne se multiplieront-ils pas avec les découvertes? A chaque nouveau jour ne verrons-nous pas s'associer une nouvelle nuit? Et n'achèterons-nous pas chaque nouvelle connaissance par une nouvelle ignorance? La seule doctrine de la grâce, si nécessaire, si consolante, et qu'on peut appeler le fonds même de l'Évangile, n'a-t-elle pas creusé un profond abîme où.

depuis dix-huit siècles, se précipitent tous les jours des esprits inquiets et téméraires?

Il faut donc bien que le christianisme soit mystérieux, plus même que toute autre religion, précisément parce qu'il est vrai. Semblable aux montagnes qui, plus elles sont hautes, plus elles jettent de vastes ombres, l'Évangile est obscur et mystérieux à proportion même de sa sublimité. Après cela vous indignerez-vous de ne pas tout comprendre dans l'Évangile? Il serait vraiment bien étonnant que l'Océan ne pût pas tenir dans le creux de votre main, ni la sagesse incréée dans les limites de votre intelligence ! Il serait bien malheureux qu'un être fini ne pût embrasser l'infini, et qu'il y eût dans l'ensemble des choses quelque idée au-dessus de sa portée ! En d'autres termes, il serait bien malheureux que Dieu sût quelque chose que l'homme ne sait pas !

Reconnaissons donc combien une telle prétention est insensée quand il s'agit de religion.

Mais reconnaissons aussi, mes chers auditeurs, combien, en l'élevant, nous sérions en contradiction avec nous-mêmes ; car la soumission que nous ne voulons pas avoir en religion, nous l'avons en mille autres choses. Il nous arrive tous les jours d'admettre des choses que nous ne comprenons pas ; et nous le faisons sans la moindre répugnance. Les choses dont l'intelligence nous est refusée sont bien plus nombreuses que nous ne le pensons peut-être. Il y a bien peu de diamants parfaitement purs, il y a encore moins de vérités parfaitement claires. L'union de notre âme et de notre corps est un mystère; nos sentiments les plus familiers, nos

affections sont un mystère ; l'action de la pensée et de là volonté est un mystère ; notre existence même est un mystère. Pourquoi admettons-nous tous ces différents faits? Est-ce parce que nous les comprenons? Non certes, mais parce qu'ils sont évidents par eux-mêmes et parce que ces vérités nous font vivre. En religion , nous n'avons point une autre méthode à suivre. Il faut savoir si la religion est vraie, si elle est nécessaire, et, une fois convaincus de ces deux points, nous soumettre comme les anges à la nécessité d'ignorer quelque chose.

Et comment ne pas se soumettre de bon cœur à une privation qui n'en est pas une? Désirer l'intelligence des mystères, c'est désirer une chose inutile; c'est élever, comme je l'ai dit, la prétention la plus vaine et la plus oiseuse. Quel est le but de l'Évangile par rapport à nous? Évidemment de nous régénérer et de nous sauver. Or, ce but, il l'atteint tout entier par les choses qu'il nous révèle : à quoi nous servirait de connaître encore celles qu'il nous cache? Nous possédons les connaissances qui peuvent éclairer nos consciences, rectifier nos inclinations, renouveler notre cœur : que gagnerions-nous à posséder les autres? 11 nous importe infiniment de savoir que la Bible est la parole de Dieu : nous importe-t-il également de connaître de quelle manière les saints hommes qui l'ont écrite ont été modifiés par l'Esprit céleste? Il nous importe infiniment de savoir que Jésus-Christ est le Fils de Dieu : avons-nous besoin de savoir précisément de quelle manière la nature divine et la nature humaine sont unies en sa personne adorable? Il nous importe infiniment de savoir

qu'à moins d'être nés de nouveau ? nous ne saurions entrer dans le royaume de Dieu, et que le Saint-Esprit est Fauteur de cette nouvelle naissance : serions-nous plus avancés de connaître le procédé divin par lequel cette merveille est opérée? N'est-ce pas assez pour nous de connaître les vérités qui sauvent? et nous faut-il encore connaître celles qui ne peuvent avoir la moindre influence sur notre salut? « Quand je connaîtrais « tous les mystères, dit saint Paul, si je n'ai pas la cha- « rité, je ne suis rien.» Saint Paul se passait donc de les connaître, pourvu qu'il eût la charité : ne saurionsnous , à son exemple , nous en passer aussi , pourvu que comme lui nous ayons la charité , c'est-à-dire la vie?

Mais , dira quelqu'un, si l'intelligence de ces mystères est réellement sans influence sur notre salut, pourquoi nous ont-ils même été montrés ? — Et quand ce serait pour nous apprendre à ne pas prodiguer les pourquoi? quand ce serait pour servir d'exercice à notre foi et d'épreuve à notre soumission? Mais nous ne voulons pas nous en tenir à cette réponse.

Remarquez, je vous prie, de quelle manière ces mystères dont vous vous plaignez ont pris place dans la religion. Vous verrez facilement qu'ils n'y sont point pour eux-mêmes, mais qu'ils y sont venus à la suite des vérités qui influent directement sur votre salut. Ils les contiennent, ils leur servent d'enveloppe ; mais ils ne sont pas eux-mêmes les vérités qui sauvent. Il en est de ces mystères comme du vase qui renferme une boisson médicinale : ce n'est point le vase qui

vous guérira, c'est la boisson ; mais la boisson ne pouvait vous être présentée que clans un vase. Ainsi chaque vérité qui sauve est renfermée, contenue dans un mystère qui n'a pas en lui-même la vertu de sauver. Ainsi la grande œuvre de l'expiation se rattache nécessairement à l'incarnation du Fils de Dieu, qui est un mystère ; ainsi les grâces sanctifiantes de la nouvelle alliance se rattachent nécessairement à l'effusion du Saint-Esprit, qui est un mystère ; ainsi la divinité de la religion trouve un sceau et une garantie dans les miracles, qui sont des mystères. Partout la lumière naît de l'obscurité, et l'obscurité accompagne la lumière. Ces deux ordres de vérités sont tellement unis, tellement entrelacés, qu'on ne peut écarter l'un sans écarter l'autre ; et chacun des mystères que vous tenteriez d'arracher du système de la religion emporterait avec lui quelqu'une des vérités qui intéressent directement votre régénération et votre salut. Acceptez donc ces mystères , non comme des vérités qui vous peuvent sauver, mais comme les dépendances nécessaires de l'œuvre miséricordieuse du Seigneur à votre égard .

En matière de religion, le vrai point de la question est celui-ci : la religion qu'on nous propose change-t-elle le cœur, l'unit-elle à Dieu, le prépare4-elle pour le ciel? Si le christianisme produit ces effets, nous laisserons à leur aise les ennemis du christianisme se révolter contre ses mystères et les taxer même d'absurdité. L'Évangile, leur dirons-nous, est donc une absurdité ; vous l'avez découvert. Mais voilà, certes, une bien nou-

velle espèce d'absurdité que celle qui attache l'homme à tous ses devoirs, qui règle la vie humaine mieux que toutes les doctrines des sages , qui met dans l'intérieur de l'homme l'équilibre, l'ordre et la paix, qui lui fait remplir joyeusement tous les offices de la vie civile, le rend plus propre à vivre et mieux disposé à mourir , et qui , généralement reçue , serait la sauvegarde et l'appui des sociétés ! Citez-nous parmi les absurdités humaines une seule qui produise de tels effets. Si cette folie que nous vous prêchons en produit de pareils, n'est-il pas naturel de conclure qu'elle est la vérité même, et que si ces choses ne sont point montées au cœur de l'homme , ce n'est point parce qu'elles sont absurdes , mais parce qu'elles sont divines ?

Faites, mes chers frères, une seule réflexion. Vous êtes forcés de convenir qu'aucune des religions que l'homme peut inventer ne suffit à ses besoins et ne peut le sauver. Là-dessus, vous avez un choix à faire. Ou bien vous les rejetterez toutes comme insuffisantes et trompeuses, et ne cherchant rien de mieux, puisque l'homme ne saurait inventer rien de mieux, vous abandonnerez au hasard, au caprice du tempérament ou de l'opinion votre vie morale et votre sort à venir. Ou bien vous adopterez cette autre religion que quelquesuns traitent de folie : elle vous rendra saints et purs, irrépréhensibles au milieu d'une génération perverse, unis à Dieu par l'amour et à vos frères par la charité, infatigables pour le bien, heureux de vivre, heureux de mourir. Après cela on viendra vous dire que cette re-

LES MïSTÈREs DU CHRISTIANISME . 31

ligion était fausse ; niais en attendant elle a restauré en vous l'image de Dieu, rétabli vos rapports primitifs avec ce grand Être ; elle vous a mis en état de goûter la vie et le bonheur des cieux. Par elle vous êtes devenus tels qu'il est impossible qu'au dernier jour Dieu ne vous accueille pas comme ses enfants et ne vous rende point participants de sa gloire. Vous êtes faits pour le paradis, le paradis a dès ici-bas commencé pour vous ; car vous aimez. Cette religion a donc fait ce que toute religion se propose, et ce qu'aucune autre n'a réalisé. Et pourtant, elle était fausse! Et que ferait-elle de plus si elle était vraie? Ou plutôt, ne voyez-vous pas que c'est une preuve éclatante de sa vérité? Ne voyez-vous pas qu'il est impossible qu'une religion qui mène à Dieu ne vienne pas de Dieu, et que l'absurdité consiste précisément à supposer que vous puissiez être régénérés par un mensonge ?

Après comme avant , vous ne comprendrez pas tout dans les doctrines de l'Évangile. C'est qu'apparemment il fallait que vous fussiez sauvés par des choses que vous ne comprendriez pas. Est-ce un malheur? En êtes-vous moins sauvés? Vous sied-il de demander compte à Dieu d'un reste d'obscurité qui ne vous nuit pas, lorsque, pour tout ce qui vous est essentiel, il vous prodigue la lumière? Les premiers disciples de Jésus, hommes sans culture et sans lettres, ont accepté des vérités qu'ils ne comprenaient pas et les ont répandues dans le monde. Une foule de sages et d'hommes de génie ont accepté de la main de ces pauvres gens des vérités qu'ils ne comprenaient pas

davantage. L'ignorance des uns, la science des autres, également ignorantes, ont été également dociles. Faites comme les ignorants et comme les savants. Embrassez avec amour ces vérités qui ne fussent jamais montées dans votre cœur, et qui vous sauveront. Ne perdez pas en de vaines discussions un temps qui s'écoule, et qui vous entraîne dans la lumière consolante ou terrible de l'éternité. Hâtez-vous de devenir saints et d'être sauvés. Aimez d'abord, vous connaîtrez un jour. Que le Seigneur Jésus vous prépare pour cette époque de clarté, de repos et de bonheur (1) !

(i) Le sujet que nous avons abordé dans ce discours a été traité à fond, avec beaucoup de science et de sagacité, et sous des aspects nouveaux, par le respectable Moulinié, dans ses Leçons de la Parole de Dieu sur la Rédemption de l'homme.

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