‹ Discours sur quelques sujets religieuxChapitre 11 sur 27 · LA GRACE ET LA LOL · texte numérisé non relu

LA GRACE ET LA LOL

ËpHÈs. ir , 8.

(( Vous ùlcs sauvés par grâce, m

11 n'est, dans aucune langue, un plus beau mot que celui de grâce; il n'en est point, dans l'Evangile, qui scandalise davantage les hommes du monde. L'idée d'être sauvés par grâce indigne leur orgueil et soulève leur raison. Et ils préfèrent mille fois à ce mot de grâce, si doux et si touchant, le mot de loi , si imposant et si sévère. Ils veulent bien qu'on leur parle des préceptes de l'Evangile, de la morale de l'Evangile : ils n'aiment pas qu'on les entretienne du pardon gratuit annoncé dans l'Evangile. Nous ne développerons pas aujourd'hui les causes de cette prédilection et de cette répugance, qui semblent en contradiction avec les plus intimes penchants de là nature humaine ; mais nous nous attacherons à montrer que, bien loin que ces deux choses, la grâce et la loi, soient inconciliables, l'une conduit nécessairement à l'autre? je veux dire que la loi conduit à la grâce, et que la grâce à son tour ramène à la loi. Et après que nous aurons déduit cette vérité de la nature mémo des choses, nous en appellerons à l'expérience, et nous ferons voir que quiconque admet véritablement l'une, ne manque jamais d'admettre aussi l'autre. Ainsi se trouvera levée, s'il plaît h Dieu de nous assisfer, Tuno

des principales difficultés que le monde élève contre TEvangile.

Nous disons que la loi conduit naturellement à la grâce. Pour vous en convaincre, mes frères, veuillez considérer dans la loi quatre choses ou quatre points de vue qu'elle offre successivement à notre étude: sa nature, son étendue, son caractère obligatoire, et enfin sa sanction ou sa garantie.

Si vous considérez la nature de cette loi , vous verrez qu'il ne s'y agit point de cérémonies, d'usages, de pratiques extérieures ; là-dessus nulle contradiction. Sans doute que, si ces choses étaient commandées par le Seigneur, elles feraient partie de nos devoirs. Mais la loi , telle que vous la concevez, c'est la loi morale, la loi qui soumet la vie à la conscience. Et cette loi ne nous prescrit pas seulement d'agir justement, mais d'être justes, ni de bien faire, mais de bien sentir ; c'est-à-dire qu'elle nous demande notre cœur.

Quant à Vétendue de cette loi, un (pot suffit : c'est la loi de la perfection. Celui qui la comprend ressemble à ce héros si souvent célébré dans l'histoire, qui croyait n'avoir rien fait tant qu'il lui restait quelque chose à faire. Aucune relation de sa vie, ni aucun mpment de sa carrière, ni aucune partie de ses devoirs n'est soustraite à cet empire universel de la loi morale. Obéir en Umt;, obéir toujours, obéir parfaitement, telle est l'immuable règle de sa conduite.

Et, en troisième lieu, ceci n'est pas un choix, un système, un calcul : il se sent enchaîné à la loi par les chaînes d'une obligaiton impérieuse et absolue. Rien à ses yeux n'est nécessaire que d'obéir. Le bonheur, 4a force, la vie, ne sont pas le but, mais le moyen d'accomplir la

loi morale. Il ne s'agit ni de jouir, ni de pouvoir, ni de vivre ; il s'agit d'obéir. Les lois de la nature pourraient changer, celles du devoir demeurent. L'univers pourrait se dissoudre , la loi morale demeure. Dans la confusion de toutes choses, dans le désordre universel , la volonté du juste ne cesse pas de lui appartenir ; et les choses manqueraient à son activité, le but manquerait à ses efforts, qu'il se sentirait toujours obligé d'être juste.

Et pour qu'il ne l'oublie pas, il y a une sanction à la loi. Le bonheur a été invariablement attaché à l'obéissance , le malheur à la désobéissance. Ici-bas les dégoûts, les remords, l'épouvante, dénoncent à l'homme rebelle de plus terribles châtiments enveloppés dans les voiles de l'avenir. La colère de Dieu se déclare du ciel contre toute âme d^homme qui fait le mal.

Essayez de rabattre quelque chose de cette redoutable énumération; essayez, pourvoir à .elmque tentative le fardeau s'aggraver d'un nouveau poids. Dites que l'obéissance a des bornes, et nous vous prierons de les montrer. Dites qu'on peut se partager entre la terre et le ciel , et nous demanderons en vertu de quelle autorité vous osez faire ce partage. Dites que chaque homme a sa mesure, et nous demanderons à chacun de vous s'il a atteint cette mesure. Dites que Dieu n'a pas besoin de vos sacrifices, nous voudrons savoir de vous si les commandements de Dieu se règlent sur ses besoins ; et nous vous forcerons d'avouer que, dans cette supposition. Dieu ne prescrirait donc rien , puisqu'assurément Dieu n'a besoin de rien. Dites que plusieurs des devoirs qu'on vous impose sontdouteux ; mais d'où viennent la plupart de vosdoutes, si ce n'est de votre répugnance à obéir, et remplissez-vous au moins les devoirs dont vous ne doutez pas ? Dites que

l'obëissance est impossible ; mais apprenez-nous pourquoi, au même temps que vous la trouvez impossible, elle vous paraît hautement raisonnable ; apprenez-nous pourquoi votre conscience s'obstine à déclarer obligatoire ce que votre expérience déclare impraticable ; apprenez-nous pourquoi, à chaque transgression, vous avez beau vous dire : Je n'ai pu faire autrement, le remords n'en crie pas moins haut dans votre âme. Levez cette contradiction si vous le pouvez ; iM)ur nous, nous ne le pouvons pas.

Offrir à Dieu nos corps et nos âmes en sacrifice vivant et saint ; lui rapporter toute notre vie; ne chercher que ses seuls regards ; aimer notre prochain comme nous'-mêmes ; user du monde comme n'en usant pas : voilà une faible esquisse, un rapide contour de la loi divine. Que d'autres cherchent à en eiîacer, à en confondre les traits, nous en approfondirons l'empreinte ; qu'ils cherchent à en alléger le fardeau, nous le presserons de toute notre force, nous en accablerons, s'il se peut, la téméraire créature qui cherche à s'en défaire, afin que, sous l'oppression de cette loi terrible et inexorable, elle pousse ce cri désiré, ce cri salutaire auquel l'Evangile a seul répondu.-

Car je prétends, mes frères, que si vous vous faites une juste idée de la loi morale, si vous l'acceptez, non pas affaiblie et mutilée , mais dans toute sa rigueur et dans toute sa majesté, vous vous reconnaîtrez violateurs de cette loi divine, vous ne vous sentirez capables ni de remplir tous ses préceptes à la fois, ni même d'en accomplir un seul d'une manière pleine et parifaite ; et dans la conviction profonde de votre misère et de votre danger, ou vous vous livrerez à un inconsolable désespoir, ou vous vous jetterez au pied du

trône éternel, pour demander grâce et pardon au juge de votre vie.

C'est ainsi que la loi conduit à la grâce. Prenez garde que je n'ai point dit que la loi explique la grâce. Le mystère de la rédemption est et demeurera toujours un mystère; et l'Evangile lui-même l'annonce et ne l'explique pas. J'ai seulement voulu dire que pour celui qui a contemplé la sainte image de la loi, il y a comme une nécessité impérieuse de recourir à la grâce ou de périr.

C'est ici, mes frères, que Paul s'écrierait encore : Anémtisêons-nom la loi par la foi? à Dieu ne plaise ! au contraire , nous établissons la loi. Seconde vérité que nous avons annoncée : la grâce à son tour ramène à la loi.

Et d'abord, veuillez considérer que la grâce, telle qu'elle est manifestée dans l'Evangile, est l'homoiage le plus éclatant, la consécration la plus solennelle que pût recevoir la loi. Cette grâce est d'un caractère particulier. Ce n'est point la molle indulgence et le facile al^mdon d'un père faible, qui, fatigué de sa propre sévérité, ferme les yeux sur les torts d'un enfant coupable. Ce n'est pas l'inertie d'un gouvernement timide, qui, ne pouvant réprimer le désordre, laisse dormir les lois et s'endort lui-même auprès d'elles. C'est une sainte bonté, c'est un amour sans faiblesse, qui pardonne à la fois et fait droit. Il n'est pas possible que le suprême garant de l'ordre puisse tolérer l'ombre du désordre, ni que le Dieif saint tienne pour indifférente la nooindre infraction des lois saintes qu'il a données. Ainsi, dans l'œuvre du salut, la condamnation éclate dans le pardon , et le pardon dans la condamnation. Dieu n'a pu nous sauver sans se revêtir de nous , ni devenir Ynû de nous sans résumer en lui

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toule notre misère. La croix, le triomphe de la grâce, est le triomphe de la loi. Mes frères, approfondissez ce mystère , et vous reconnaîtrez que rien n'est plus audessus de la raison ni plus conforme à la raison. Et vous chercherez en vain dans toutes les inventions humaines une autre idée qui fasse éclater en harmonie tous les attributs dont se compose la perfection de Dieu.

Ainsi donc, dans l'idée de la grâce évangélique , la loi morale se trouve hautement glorifiée. Comment ne se trouverait-elle pas également glorifiée dans le cœur de ceux qui admettent la grâce ? Comment croire sérieusement à cette sanglante médiation sans être éclairé sur tout l'odieux du péché, sans lui vouer une intime haine, sans désirer, si je puis m'exprimer ainsi, de faire honneur à cette grâce ineffable et imméritée ? Quoi ! Christ est mort pour nos péchés , et nous pourrions aimer nos péchés? Quoi ! Christ est mort parce qu'il y aune loi, et nous ne sentirions pas redoubler ou renaître notre respect pour la loi ? Il faudrait, mes frères, que la nature humaine eût perdu tous ses traits essentiels, il faudrait que les fibres du cœur humain fussent toutes brisées, pour que la conviction d'un si grand bienfait n'excitât pas notre amour ; et ce serait un étrange amour que celui qui ne produirait pas l'obéissance ! Celui qui dirait dans son cœur : Péchons^ puisque la grâce abonde l serait un homme qui n'aurait ni compris ni reçu la grâce ; car la conclusion naturelle et raisonnable est celle-ci : Puisque la grâce abonde , ne péchons plus ! Ainsi, comme je l'ai dit en commençant, la grâce ramène à la loi.

Je dis plus encore: je dis qu'elle seule y conduit ; ce dont vous ne douterez pas, mes frères, si vous considérez attentivement ce qu'est la loi. La loi parfaite n'est accom-

plie que dans Tamour. Or, l'amour ne se commande point, il s'inspire. Les injonctions les plus sévères et les menaces les plus redoutables ne sauraient créer dans rame un seul élan de tendresse pour Dieu: Tamour seul peut enfanter Tamour. Ainsi tout le temps que nous n'avons devant nous que la loi avec ses menaces, nous ne l'accomplissons point dans l'esprit où il faut l'accomplir, c'est-à-dire que nous ne l'accomplissons point. L'Évangile a dit que V amour bannit la crainte : il est aussi vrai de dire que la crainte bannit l'amour ; car on n'aime pas quand on craint. C'est le privilège et la beauté de l'Evangile de nous mettre le cœur au large et en liberté ; la grâce étant proclamée, la crainte étant bannie, on ose, on peut aimer, c Quand tu m'auras mis au lai^e , dit le Psalmiste, je courrai dans la voie de tes commandements. > Le cœur s'épanouit et s'ouvre à la douce chaleur de l'amour divin et aux rayons de l'espérance ; l'obéissance devient joyeuse ; elle n'est plus un effort pénible, elle est un essor involontaire et spontané de l'âme rajeunie; et comme les ondes d'un fleuve, une fois précipitées dans la direction de leur pente, n'ont pas besoin à chaque instant d'une nouvelle impulsion pour y persévérer, de même la vie qui a reçu l'impulsion de l'amour se porte tout entière et à flots pressés vers l'océan de la volonté divine où elle aime à se plonger et à s'engloutir. Ainsi la parfaite obéissance n'est qu'un fruit de l'amour; et l'amour n'est qu'un fruit de la grâce.

Cette idée reçoit plus de force d'une vue plus complète de la grâce. La grâce est autre chose encore que le pardon ; le pardon n'est que l'inauguration de la grâce. Dieu nous fait grâce quand ii nous remet nos péchés,

et il nous fait grâce eucore quand il agit sur nos cœurs pour les fléchir et les former à Tobéissance, ou, si vous voulez, lorsqu'il entretient, lorsqu'il perpétue les premières impressions que nous avons reçues de sa miséricorde; lorsqu'il en réveille incessamment le souvenir, l'idée et le sentiment ; lorsqu'il empêche que le gravier ou le limon n'obstruent la source bénie qu'il a fait jaillir du rocher, fendu par sa main divine. Tout cela il l'a promis, tout cela nous est assuré, tout cela est encore la grâce. Or, quel effet pourront faire sur le cœur de telles promesses, une telle assurance, sinon de l'attendrir tout ensemble et de l'encourager ? Dans quelle disposition doit se trouver, à l'égard de Dieu, celui qui sait non-seulement que Dieu l'a aimé une fois, mais que Dieu l'aime toujours, pense à lui, ^'occupe de lui , veille pour lui sans cesse, le conduit doucement et avec précaution, comme le berger conduit une bête qui descend vers la plaine ; le porte sur le côté, le caresse sur ses genoux, comme une nourrice porte et caresse son enfant ; et, pour tout dire en un seul mot que l'Ecriture nous fournit : c est en détresse avec lui dans toutes ses détresses?»* Encore une fois, mes frères, voilà la grâce ! La croyez-vous, en elle-même , contraire ou favorable à la loi ? C'est demander, en d'autres termes, si elle est propre à développer, ou faite pour étouffer en nous, le principe vivifiant de l'amour.

Qui pourrait maintenant, ayant considéré la nature de la loi et de la grâce, dire que la grâce et la loi sont incompatibles ? Il n'en est rien sans doute. Mais ce qui vient à l'appui de cette vérité, c'est l'expérience. Elle con-

^ ÏL$. LXIIl, 14; LXYl, 12; LXIII, ^.

firme pleiaement ce que le raisouDement nous a déjà prouvé.

Et d'abord, mes frères, il est de fait que ceux qui admettent la grâce admettent aussi la loi. Ici, mes frères, il est bien clair que nous ne parlons point de ce dogmatisme sec, de cette orthodoxie morte, qui ne sont pas plus le christianisme qu'une statue n'est un homme. Nous conviendrons qu'il est une manière de recevoir les doctrines évangéliques qui les laisse sans influence sur la vie. Nous ne parlons que de ceux dont le christianisme est vivant, de ceux qui ont accepté la grâce avec le même sentiment qu'éprouve un naufragé en saisissant la planche salutaire qui doit le soutenir sur les flots et le porter au rivage. Eh bien ! ces chrétiens de conviction et de sentiment , qui confessent n'être sauvés que par grâce, avez- vous remarqué qu'ils aient moins de respect que d'autres pour la loi ? N'avez- vous reconnu, au contraire, que ce qui les distingue , c'est précisément leur attachement, leur zèle pour la loi ? Chose remarquable I on a pu, à l'aide de quelques sophismes, répandre l'idée que la doctrine qu'ils professent est subversive de la morale, que leur foi est un oreiller de sécurité, qu'elle anéantit la nécessité des bonnes œuvres , qu'elle ouvre la porte à tous les vices ; mais leur conduite a répondu à tous ces sophismes. La logique de la chair peut bien dire : Péchons, puisque la grâce abonde; mais l'Esprit enseigne au cœur humain une autre logique , et jamais personne n'a cru être chrétien en suivant celle de la chair. Il est vrai que les chrétiens attendent tout de la grâce, et ils l'avouent; mais ils travaillent comme s'ils attendaient tout d'eux-mêmes. On s'étonne, dans le monde, de voir des hommes qui depuis longtemps ont

fait leur fortune, se lever tôt, se coucher tard, manger un pain trempé de leur sueur, comme s'ils avaient encore leur fortune à faire. Eh bien! ceux-ci ont fait leur fortune ; ils sont en repos, ils le disent ; mais tout ce que pourrait faire un homne qui n'aurait pas encore le moindre gage de son salut, ils le font assidûment, ils le font sans cesse. Et non-seulement ils travaillent, mais ils prient , ils supplient TEsprit de les soulager dans leurs faiblesses ; ils disent avec ferveur : Oh ! qui nous délivrera de ce corps de mort ! Ils répètent avec le grand Apôtre : Pour moi y je ne me persuade point d'avoir atteint le but; mais ce que je fais, c'est que laissant les choses qui sont derrière moi , et marchant à celles qui sont devant moi, je m'avance vers le but^ vers le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ. En un mot, la conduite de ces sectateurs de la grâce est telle qu'on trouverait difficilement parmi les partisans de la loi un seul homme aussi attentif à tenir sa langue en bride , à réprimer les révoltes des sens, à ramasser soigneusement tous les iota de la loi , à remplir sa vie de bonnes œuvres; et cependant ils n'attachent à aucune de leurs œuvres l'espérance de leur salut , Quelle preuve plus forte que la grâce et la loi ne sont nullement contradictoires !

S'il est vrai que ceux qui admettent la grâce admettent aussi la loi, il n'est pas moins vrai malheureusement que ceux qui n'admettent pas la grâce n'admettent pas la loi. Cette assertion n'étonnera pas, si l'on se rappelle ce que c'est que la loi et ce que c'est qu'admettre la loi. Dans le sens élevé et spirituel que nous avons dû donner h ces expressions, qui est-ce qui admet la loi, qui est-ce qui la veut tout entière ? ce ne sont pas certainement ceux qui rejettent la grâce. Partout, chez les enfants du

siècle, la loi de Dieu est prise au rabais. Chacun n'eu accepte que ce qu'il trouve proportionné à ses forces et convenable à ses circonstances ; chacun se fait une loi à sa mesure. La morale change de dimensions et de forme avec chaque individu. Et voici ce qui est remarquable surtout, c'est qu'on fait à la loi tous les sacrifices qui ne coûtent rien , c'est-à-dire qui ne sont pas des sacritices ; mais chacun semble lui demander grâce pour quelque inclination favorite, pour quelque vice réservé, pour quelque idole qu'il n'a pas le courage de briser ; l'avare pour sa manie d'épargne et d'accumulation, le sensuel pour les délicatesses auxquelles il ne saurait renoncer, l'homme vain pour les distinctions qui le flattent; en un mot, en arrière de la conscience, et dans un recoin ténébreux de l'âme, chacun d'eux entretient, peut-être a son insu, quelque autel idolâtre. Et voilà ce qui peut nous expliquer l'étrange préférence que les mondains donnent à la loi sur la grâce ; jamais ils ne préféreraient la loi s'ils la voyaient tout entière ; ils ne la préfèrent que parce que le point délicat, le point blessant, si je puis m'exprimer ainsi, demeure voilé pour eux, et qu'ils ne connaissent de la loi que les parties flatteuses, les côtés unis, les devoirs faciles. Or, chez qui trouvez-vous cette disposition à atténuer la loi, ou plutôt cette impuissance de l'admettre? Est-ce chez les partisans de la grâce ou chez ceux qui rejettent la grâce ? Est-ce chez les disciples du monde, ou chez les enfants de l'Evangile ?

Mais n'est-il pas , me direz-vous, même parmi ceux qui n'admettent pas le salut par la grâce, de» hommes pénétrés de la sainteté de la loi, et vivement désireux de l'accomplir ? Ah ! mes frères, vous parlez d'une classe d'hommes bien remarquable et bien intéressante; ce

sont les candidats de la grâce, si je puis lès nommer ainsi. Il est des hommes, je suis loin de le nier, à qu Dieu semble s'être manifesté comme à Moïse sur le Sinai, avec toute la majesté d'un législateur et d'un juge. Par une faveur céleste, qu'on peut bien appeler un commencement de la grâce, ils ont senti la grandeur, la nécessité, l'inflexibilité de la loi morale, et ils ont cru en même temps pouvoir la réaliser dans leur vie. Tout entiers à cette idée, ils se sont mis à l'œuvre ; et tantôt retranchant, tantôt ajoutant, tantôt corrigeant, toujours préoccupés du désir de la perfection, ils ont soumis leur corps ^t leur esprit à la plus sévère discipline. Mais quand ils ont vu que la tâche n'avait point de fin, la carrière point d'issue, qu'un vice extirpé en laissait apercevoir un autre ; qu'après tant de corrections de détail, l'ensemble de la vie, le fond de l'âme n'était point essentiellement changé, que le vieil homme était encore là dans sa décrépitude mal déguisée, que la maladie dont ils avaient à se relever n'était point une maladie, mais la mort même, et qu'il ne s'agissait pas pour eux de guérir, mais de vivre; quand ils ont vu, en un mot, que le travail n'amenait point la paix, et qu'ils ont senti en même temps ce besoin de paix s'accroître des efl'orts mêmes qu'ils avaient faits pour le satisfaire. . . alors, mes frères, s'est vérifié en eux ce qu'a dit Jésus-Christ : Ceux qui voudront faire la volonté de mon Père connaîtront si ma doctrine vient de Dieu, ou si elle vient des hommes. Oui, cette doctrine, qui n'est autre chose que la grâce, ils l'ont reccwnnue alors comme celle du Dieu bon et saint, comme la clef unique de l'énigme qui les tourmentait; ils l'ont embrassée avec amour ; ils ont tout vendu pour avoir cette perle de grand prix; et par Ih ils ont prouvé encore

ce que notre discours cherche à établir, que la fcn est «m précepteur qui mène à Christ , et que par le chemin de la loi on arrive à la grâce. Un grand nombre des conversions qui réjouissent l'église du Seigneur n'ont pas d'autre histoire.

Aussi, mes frères, s'il en est parmi vous qui n'aient pu encore se résoudre à accepter de Dieu le salut comme un don gratuit, comme le prix des douleurs de Jésus-Christ, je leur en dirai la raison sans détour. C'est qu'ils ne connaissent pas encore la loi. Ils peuvent, s'ils le veulent, parier de justice, de perfection et même d'amour ; il y a des choses terrestres auxquelles on peut appliquer chacun de ces mots ; et il y a longtemps que le langage humain usurpe témérairement les mots de la langue du ciel. Mais qu'il y a loin de ce qu'ils appellent perfection, justice et amour, à ce que le Seigneur a nommé ainsi ! Ah ! s'ils en avaient la plus faible idée et le plus faible désir, si une fois l'image auguste de la régénération, de la vie en Dieu, avait brillé à leurs regards, quelle révolution se serait faite dans leurs idées ! comme la vie aurait changé d'aspect à leurs yeux ! comme leurs idées de bonheur et de malheur se seraient soudainement déplacées ! Que tout leur serait peu de chose au prix de cette paix de Dieu, vers laquelle ils ne croient encore pouvoir arriver que par le chemin de la loi ! et lorsque, ayant longtemps haleté sous le joug d'airain de la loi et tracé dans le 'champ du devoir tant de sillons infertiles, ils verraient luire enfin la divine promesse, lorsque le Désiré des Nations^ le Désiré de leur cœur, se présenterait à leurs yeux avec la touchante dignité' de Médiateur, lorsqu'il leur aurait appris à bégayer ce doux nom de Père que leur bouche était hors d'état de pro-

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aoncer» lorsqu'ils verraient les liens d'une communion ineffable se former entre leur âme infortunée et le Père des esprits... oh! alors ils aimeraient, ils comprendraient, ils accepteraient cette grâce qui n*est pour eux aujourd'hui qu'un objet de scandale ou de dérision. Ouvre leurs yeux, Seigneur, aux majestueuses clartés de ta loi sainte, au doux et tendre éclat de ta miséricorde. Pénètre-les de respect pour tes commandements, et ensuite d'amour pour ton amour. Mène-les par le chemin de la loi au port assuré, à l'asile étemel de ta grâce en Jésus-Christ.

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