‹ Discours sur quelques sujets religieuxChapitre 20 sur 27 · L'ENTRÉE DE JESUS A JERUSALEM · texte numérisé non relu

L'ENTRÉE DE JESUS A JERUSALEM

(pour le dimanche DBS RAMEAUX.)

Luc XIX, 37, 38.

(c Et lorsqu'il approchait do la descente de la montagne des Oliviers, toute la multitude des disciples, transportée de joie, se mit à louer Dieu h haute voix pour tous les miracles quMls avaient vus. Et ils disaient : Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur ! Paix dans le ciel, et gloire dans les lieux très-hauts!»

Telles sont les acclamations dont la multitude ravie frappait les airs à l'entrée de Jésus-Christ dans Jérusalem. Tel est le triomphe qu'elle décernait à ce roi paisible, qui ne lui avait révélé sa puissance que par des bienfaits. Multitude obscure et pauvre, incapable de déployer un somptueux appareil en l'honneur de celui qu'elle aimait, elle se borne à répandre des rameaux sur les pas de l'humble monture de Jésus ; quelques-uns se dépouillent de leurs vêtements , et les étendent sur le passage du fils de David ; et tous, dans un transport de joie et d'adoration, s'écrient à sa vue : Béni soit le roi qui vient an nom du Seigneur ! paix dans les cieux, et gloire dans les lieux très-hauts !

Si Jésus a voulu que l'action de cette (iemme qui versa du parfum sur ses pieds fût racontée dans tout l'univers, quoi d'étonnant que l'Evangile nous ait conservé la mémoire d'un hommage plus éclatant, d'un hommage rendu

à Jésus par une multitude ! Ce fait , perpétué dans le souvenir des hommes, a même pris place dans nos institutions chrétiennes; nous le célébrons huit jours avant Pâques, en un jour que nous appelons le Dimanche des Rameaux ; nous assistons par la pensée à l'entrée triomphale de Jésus dans la ville de David ; par la pensée nous semons de palmes 'le chemin du Christ; et nous disons avec les disciples : Béni sok le roi qui vient au nom du Seigneur ! paix dans le ciel, et gloire dans les lieux très-hauts !

Mais, avant de répéter ces paroles et de nous les approprier pour ainsi dire, n'est-il pas nécessaire de les comprendre ? Ne faut-il pas être sûr que, lorsque la bouche les dit , le cœur aussi les prononce ? Ce ne sont point en effet de ces paroles d'un sens confus , de ces expressions vagues qu'on puisse prononcer sans conséquence et sans responsabilité. Ce sont des i^uroles qui, dans l'esprit des disciples^ avaient un sens particulier et une intention précise* C'est ce sens, mes frères , c'est cette intention qu'avant tout il importe de fixer.

Nous pouvons supposer que la multitude au mililsu de laquelle Jésus-Christ s'avançait à Jérusalem était composée de personnes assez différentes. Les uns, témoins des miracles bienfaisants de Jésus, ou guéris par lui de quelque maladie, se pi-essaient avec émotion autour d'un bienfaiteur dont peut-êti^e ils «'avaient pasr approfondi la nature et la mission. D'autres, impatients eu joug qui pesait sur la nation juive, se réjouissaient devoir paraître ce roi tant promis par les prophètes , ce libérateur par qui le peuple vaincu devait remonter à sa première indépendance. Mais d'autres, n^s frères , d'autres

recoBuaissaient dans sa maturité celui que Siméou avait reconnu au berceau ; ils voyaient en Jésus autre chose qu'un bienfaiteur terrestre, autre chose qu'un monarque de ce monde. Que voyaient-ils dcmc en lui ? Leurs paroles vous l'apprennent , mes frères ; ils disent : Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur ! paix dans les cieux, et gloire dans les lieux très-hauts !

Pauvre aveugle, à qui J^sus a ouvert l^s yeux à cause de ta foi ; pauvre lépreux , à qui Jésus a dit en te guérissant : <r Ta foi t'a sauvé , va-t'en en paix ; » si vous êtes parmi cette multitude , venez , et dites-nous le sens de ces paroles magnifiques, par lesquelles vous saluez l'entrée de Jésus dans la cité royale. Béni soit, dites-vous, le roi qui vient au nom du Seigneur ! Mais d'autres peuvent le dire sans y attacher peut-être la même idée que vous. Ils attendent un puissant prince, qui, au nom du Seigneur, comme autrefois Cyrus, relève Jes remparts de Sion, et la rétablisse dans ses premiers honneurs. Est-ce là celui que vous attendez ? — Pour toute réponse , on me montre ce prince débonnaire, son humble monture, ses simples vêtements, son pauvre et pacifique cortège. Je comprends que c'est d'une autre royauté qu'il s'agit, d'un règne qui n'est pas de ce monde, et que ce roi, venu au nom du Seigneur, n'est pas un compétiteur d'Hérode ni un rival des Romains.

Achevez donc, sujet de ce roi débonnaire, et faites-moi comprendre toute votre pensée. — Elle est, me répond l'ami de Jésus, tout entière dans ce que j'ai dît, et mes premières paroles s'expliquent par les dernières : « Paix dans les cieux, et gloire dans les lieux très-hauls ! » Parlerais-je de paix, s'il s'agissait d'un roi de ce monde se préparant à reprendre sur des usurpateurs le royaume

de ses ancêtres T C'est la guerre que j'annoncerais, et non pas la paix. Et s'il était possible qu'en de telles circonstances un roi vînt nous apporter la paix, il ne s'agirait encore que de la terre ; et j'ai dit : « Paix dans les cieux ! » Croyez- vous qu'il soit question d'un roi de ce monde?

Ah ! la paix que mon cœur célèbre est une paix conclue et scellée dans les cieux ; la paix que mon cœur célèbre est une paix entre les hommes et l'Etemel. Et vous et moi , et tous les hommes, nous avons transgressé sa loi sainte, effacé en nous son image. Nous nous sommes bannis de son cœur ; nous avons renoncé au titre de ses enfants; il a cessé d'être notre Père. Une guerre impie s'est déclarée sur la terre contre le souverain des cieux ; une révolte du cœur, de l'esprit, des sens, de toutes les facultés , une insurrection générale de la race humaine contre son Créateur s'est organisée dans le monde. Les sens mutilés ont dit : « Rompons ses liens et jetons loin de nous ses cordes ; » la raison , ivre et chancelante , a dit à son tour : c Où est la promesse de son avènement? > l'égoïsme et l'orgueil , ligués ensemble , se sont écriés : c Nous ne voulons pas qu'il règne sur nous. i> Au fond de mon cœur endurci, mille voix criaient les mêmes choses ; mais une voix grave, importune, perçant ce tumultueux concert, s'obstinait à me reprocher mes égarements, me rappelait les droits de Dieu , sa justice , mon avenir, et me faisait clairement connaître qu'il n'y a point de paix pour le méchant. Tel était mon état, plein d'incertitude, de trouble, et souvent d'angoisse. Or, voici l'Âgnèau de Dieu qui ôte les péchés du monde. Voici le gage, le moyen, l'auteur de la réconciliation. Voici le médiateur qui veut s'interposer entre son Père et nous, et qui peut sauver parfaitement tous ceux qui s'approchent de Dieu

par lui. La guerre cesse entre mon Créateur et moi : la paix est signée dans le palais du Très-Haut; et mon coeur transporté s'écrie : Paix dans les cieux !

Mais cette paix, dont mon âme se réjouit, est-elle peutêtre une concession indigne de la majesté divine ; et dans cette lutte impie que j'ai entreprise, la sainteté de Dieu aurait-elle été vaincue? M'a-t-il pardonné par lassitude, par faiblesse , par indifférence ! Ah ! loin de mon esprit de pareils blasphèmes ! Le roi du ciel ne peut signer que des paix glorieuses. Quand il daigne pardonner , ce ne peut être aux dépens de sa justice ni de sa sainteté. L'honneur de son gouvernement n'a souffert aucune atteinte. Une dispensation prodigieuse, un sacrifice immense, proclament jusqu'aux dernières limites de la création que l'ordre éternel ne saurait être impunément violé. Ce fils de David n'entre dans Jérusalem que pour y mourir ; et sur la croix qui l'attend, il sera le représentant à la fois et d'une divine colère et d'un divin amour. Il y a plus encore : de cette croix où il est attaché, il attirera beaucoup d'hommes à lui; cette croix va prêcher le monde; cette croix, instrument de mort,* devient un instrument de régénération : la sainteté de Dieu reparaît sur la terre ; et à cette vue, les anges émus répètent dans les demeures célestes ce même cri que nous faisons entendre sur la terre : Gloire à Dieu dans les lieux très-hauts !

Ainsi me parlera l'un de ces petits selon la chair, qui, sur les bords du lac de Génézareth, dans les murs de Capernaum ou sur les chemins de Jéricho, ont entendu le Sauveur et cru à sa parole .* Ainsi s'expliqueront pour moi ces transports d'allégresse qu'ils font éclater à la

^ Voir la Noie i la lin du iiiscours.

vue de Jésus montant vers la cité sainte. Si nous nous mettons à leur place, mes frères (et faut-il tant de peine pour nous y mettre?), nous comprendrons leurs transports. Nous sentirons même qu'aucune parole n'était égale à leurs idées , aucune expression proportionnée à leurs sentiments , et que jamais joie comme la leur n'a inondé des cœurs d'hommes. Mes frères, l'histoire nous rapporte que la ville d'Antioche, l'une des principales de l'empire romain, et la métropole de l'Orient, ayant souffert qu'on renversât dans son enceinte les images de l'empereur Théodose , ce prince l'accabla du poids terrible de ses vengeances. Un arrêt de proscription l'enveloppa tout entière. Les prisons se remplirent de captifs destinés à l'échafaud. Chaque jour apportait de nouvelles violences et de nouvelles terreurs ; et le ressentiment du prince outragé semblait ne pouvoir être apaisé que par l'entière destruction de cette cité célèbre. L'évêque Flavien , se dévouant alors pour son troupeau , va dans Constantinople affronter la colère du prince et faire appel à sa miséricorde. Bonheur inespéré ! sa chrétienne éloquence amollit cette âme irritée ; le mot de pardon, tant imploré, sort de la bouche de Théodose. Un messager est aussitôt envoyé vers Antioche. Il presse sa marche, il arrive ; il trouve aux portes de la ville les citoyens rassemblés ; le pardon brille dans ses yeux avant d'être prononcé par ses lèvres ; il le proclame enfin ; et ce mot, ce seul mot, rend la vie à cent mille âmes désespérées.

Que ces images sont touchantes , mes frères ! Après quinze siècles elles nous émeuvent ; et , faisant passer dans nos âmes une partie de la joie des habitants d'Antioche , elles perpétuent parmi nous les impressions de ce beau jour. Mais il y a un nom pour de telles joies : il

n'y en a point pour celle dont l'expression solennelle retentit aux portes de Jérusalem. Cet homme qui, dans un bumble appareil , y monte avec la multitude , apporte aussi une nouvelle, mais quelle nouvelle ! aussi une grâce, mais quelle grâce ! Il ne dit poitit comme le messager de Flavien : Vous vivrez encore quelques, jours sur cette terre d'exil ; il dit : Vous vivrez éternellement ! Il ne dit pas : Vous verrez encore le soleil ; il dit : Vous verrez Dieu ! Il ne dit pas : Vous goûterez les biens de ce monde avant de mourir ; il dit : Vous goûterez une paix qui surpasse toute intelligence ; vous vous associerez par vos sentiments et par vos vertus à la divinité même ; et après quelques jours donnés à l'exercice de votre foi, quittant pour jamais les champs de Babylone, vous aborderez dans le pays du salut, dans l'immortelle Canaan.

Et ce messager, qui leur apporte ces promesses, quel est-il? Celui qui seul peut les accomplir ; celui qui veut les accomplir ; celui par qui tous ces biens leur sont acquis ; celui qui , pour prix de sa vie, a demandé à Dieu toutes les nations en héritage , et qui les a obtenues ; la grande victime, le grand prophète, le grand roi !

A présent, mes frères, je viens à vous. Qu'étes-vous venus faire dans ce temple? Vous êtes venus célébrer, de même que la multitude des disciples, l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem. Vous êtes venus joindre vos acclamations à leurs acclamations , et répandre , comme eux , des palmes sur le chemin de votre Sauveur. Ce jour, qui fut une fête pour eux , en est aussi une pour vous , avec cette seule différence que vous avez à célébrer de plus qu'eux dix-huit siècles de triomphe de la religion de Jésus-Christ.

C'est une fête; oui, c'est une fête. Mais toute vraie fête

cies. S'ils se réjouissent dohc, leur joie est fausse j et nous poutonà leur adresser ces pâi^oles d'un apôtre : c Que vott^ ris se change en deuil et votre joie en tristesse. >

Oui, ines frères, lés sentiments '^'un chrétien ne sont tout entiers que dans ces paroles tout entières : c Béni * soit le roi qui Vient au nom du Seigneur! paix dans les > cieûx et gloire dans les lieux très-hauts ! > Hors de ces sentiments, cette fête et toutes nos fêtes ne sont que de vaines cérémonies. Ah! si notre cœur est étranger à ces sentiments , désertons plutôt ces fêtes sacrées, n'abordons plus ces temples, supprimons des formes vides de sens ; que notre vie soit profane, mais conséquente. Ou plutôt, aspirons à revêtir ces dispositions avec lesquelles le culte est un vrai culte, et les fêtes vraiment des fêtes. Demandons à Dieu de nous pénétrer de ces sentiments qui donnent seuls du repos à l'âmte et du prix à la vie. Recevons Christ ainsi que lés disciples le recevaient , comtne le vrai DièU et la vie étemelle. Sages de la terre, il est la clef de vos problèmes , le complément de cette philosophie que vous recommencez sans cesse et que vous ù^achèverez jamais ; âmes troublées , votre paix ; heureut du siècle, votre vrai trésor ; hommes, le mot de l'énigme de la vie et lé vainqueur de la mort. Lui seul nous rattaché à Fauteur de notre être et à l'ordre universel ; sans hii, errant dans la vie entre un passé inconnu et un iusotaidable avenir, jouets tour à tour de nos passions et de notre raison, en proie à des désirs infinis que rien ne peut satisfaire , réduits à nous construire industrieusement de pauvres imitations de bonheur, fatigués de vivre et tremblant de toourir, tremblant surtout d'être jugés, nous nous approcherions sans guide et sans appui

(le cette limite effrayante où la terre manquera sous nos pieds. Allons donc au consommateur de notre salut; réjouissons-nous de sa venue ; répandons à ses pieds des pleurs et des palmes ; ces pleurs seront essuyés par sa main divine; ces palmes deviendront notre couronne dans la cité de la paix , alors que, désaltérés à la source de toute perfection et de toute félicité, nous redirons ces acclamations des anciens fidèles : Béni soit le roi venu au nom du Seigneur ! Paix dans les cieux et gloire dans les lieux très-hauts !

Noie relative à la page 253.

On a trouvé que nous faisions tenir à cet homme de l'antique Judée un langage tout moderne. Ce serait une grande faute de goût dans une fiction dont le principal objet serait de captiver l'imagination; mais le contenu de ce discours n*est pas une fiction poétique. Nous avons représenté le chrétien de Tan 33 de Jésus-Christ, et nous croyons que ce chrétien ne diffère pas essentiellement de celui de Tan 1832. C'est pourquoi, sans nous soucier beaucoup de la couleur locale et du costume du temps, nous avons mis dans sa bouche Texpression générale des sentiments des vrais chrétiens de tous les âges. Si notre phraséologie est du XIX® siècle, c'est que nous n'avions pas le talent et ne sentions pas non plus la nécessité de faire parler cet homme comme il a pu parler alors; l'eussions- nous fait, et môme avec succès, c'eût été probablement au préjudice de la clarté.

Nous abondons dans le sens du critique lorsqu'il désapprouve cette reconstruction arbitraire du passé que se permettent quelques écrivains religieux de notre époque. Nous n'aimons pas plus que lui la témérité avec laquelle on remplit certaines lacunes des récits évangéliques; ces récits ne sont pas si pauvres qu'il faille leur faire l'aumône d'une foule de conjectures romanesques. Les habiles font mieux ; ils trouvent assez de richesses dans le texte sans exploiter aucune hypothèse; ils s'en abstiendraient par bon goût, quand m^me ils oublieraient combien ces sortes d'interpolations profanent le te^te auquel on les impose.

Si l'on croyait que j'ai prêté au disciple de Jésus-Christ non un langage seulement, mais des idées qu'il ne pouvait pas avoir, je répondrai que je n'ai fait qu'ajouter, autant que je l'ai pu, à la précision de ces idées, mais que ces idées mêmes sont antiques. La théologie chrétienne des disciples d'alors, même des plus spirituels, n'était probable-

ment pas très-exacte; mais si elle ressemblait à celle de Siméoiif elle

ne différait pas essentiellement de celle du fidèle que j'ai fait 'parler;

Saurin m'encourage à le croire. Il a développé le discours ou plutôt

riiymne de Siméon dans un sens tout à fait pareil à celui que j'attribue ^

aux acclamations de la multitude dans le jour des Palmes. i

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