LA TOLÉRANCE DE L'ÉVANGILE
Luc IX, 50.
« Celui qui n'esl pas contre nous est pour nous. »
Il y a quelques jours, mes frères, que nous vous dévdoppâmes le sens de ces paroles du Seigneur : Celui qui n*esi pas avec moi e$i eontrt moi. C'élsul; vous montrer FEvangile dans toute son intolérance. Car l'Evangile a son intolérance, quoiqu'il ne sympathise pas avec les persécuteurs, et qu'il respire la plus entière liberté religieuse; l'Evangile a son intolérance, puisqu'il répute pour ennemi quiconque n^est pas son ami. Nous tachâmes de faire sentir combien cette intolérance est raisonnable, conforme à la nature des choseii, et digne de Dieu. Aujourd'hui, mes frères, nous essayons de développer ces paroles, qui sont aussi du Sauveur : Celui qui nest pas contre nous est pournous. Rien, au premier coup-d'œil, de plus contradictoire que ces deux maximes. Mais la contradiction n'est qu'apparente ; et ces maximes, au lieu de s'exclure, se complètent l'une l'autre, s'expliquent naturellement, et ne sont, aie bien prendre, que deux aspects d'une même vérité. Si iiotre texte précédent nous a montré l'intolérance de l'Evangile, celui-ci nous montre la limite de cette intolérance. Si le premier nous a fait connaître ce que l'Evangile ne supporte pas, le second nous apprend ce que l'Evangile supporte. Si l'un établit l'intoléranee de Dieu, l'autre attaquée et réprouve
rinlolérance des hommes. Ces deux paroles , ces deux vérités se donnent la main, et tiennent tellement Tune à l'autre, qu'en traitant la première il y a quelques jours, nous nous engagions pour ainsi dire à traiter la seconde aujourd'hui. C'est ce que nous allons faire, sans nous dissimuler toutefois que, si notre premier sujet était délicat, celui-ci l'est davantage encore. Vous le sentirez tous plus ou moins, mes frères, et par là même vous comprendrez combien, dans une telle matière, nous avons besoin que le Saint-Esprit, qui a purifié notre intention, éclaire notre entendement et dirige nos paroles. Demandez-le-lui pour nous, mes frères, et demandez-lui pour vous-mêmes un esprit attentif, un cœur docile, et cette vive intelligence des choses spirituelles qui ne peut être donnée que par l'Esprit de Dieu.
Pendant que Jésus, accompagné de quelques disciples qu'il a choisis exerce dans la Judée son ministère de miséricorde, un homme chasse les démons en son nom. Les disciples veulent l'en empêcher parce qu'il ne suit point Jésus avec eux. Mais le Seigneur réprime ce zèle indiscret en leur disant : Ne fen empêchez point; celui qui ri est pas contre nous est pour nous.
Celui qui n est pas contre nous est pour nous. Dans le point de vue du texte que nous avons expliqué l'autre jour, ces paroles seraient fausses ; car nous avons vu alors qu'à moins d'être positivement l'ami de Jésus, on est son ennemi. Mais prenons garde de qui il est question dans les paroles que nous expliquons aujourd'hui : il est question d'un homme qui chasse les démons au nom de Jésus ; seulement il ne suit pas Jésus-Christ avec les disciples.
Or, un tel homme, bien qu'il ne fit pas partie du cor-
tëge de Jésus-Christ , n'était pas contre Jésus^hrist ; il était pour Jésus-Christ autant et plus peut-être que les disciples eux-mêmes. Que fallait-il en effet pour être pour Jésus-Christ ? Confesser son nom et faire son œuvre ; et ces deux conditions se réunissaient dans l'homme dont il s'agit.
Il confessait le nom de Jésus-Christ ; car, nous apprend l'Evangile, c'est au nom de Jésus qu'il chassait les démons. Ainsi Jésus était pour lui ce qu'il est pour tous les chrétiens, celui qui a été envoyé pour détruire l'empire du démon, celui devant qui les puissances des ténèbres et l'empire du mal doivent fléchir et s'abattre, celui dont le nom seul, invoqué avec foi, est un bouclier impénétrable contre les dards enflammés du malin ; que dirons-nous de plus? le Sauveur, puisqu'il nous sauve de notre plus cruel, de notre seul véritable ennemi.
Non-seulement cet homme confessait le nom adorable de Jésus , mais il faisait son œuvre, il chassait les démons. Il combattait sous la bannière et pour la cause de Jésus. Il avançait, selon son pouvoir, le triomphe de son maître. Il faisait des ennemis de Jésus ses ennemis, et de la grande affaire de Jésus son intérêt. Que faisaient de plus les disciples de Jésus-Christ , ceux qui l'accompagnaient dans toutes ses courses ? Voici ce que nous lisons dans le même t^hapitre d'où notre texte est tiré ( V. 39-41 ) : « Un homme de la troupe s'écria, disant : > Maître, je te prie , jette les yeux sur mon fils; car je
* n'ai que celui-là. Et voici, un esprit le saisit, qui aus-
* sitôt le fait crier et l'agite avec violence en le faisant
* écumer, et à grand'peine il se retire de lui après l'avoir
* brisé. Or, j'ai prié tes disciples de le chasser dehors,
> mais ils n^ont pu. Jésus répondant, dh : race incré- * dule et perverse, jusques à quand serai-je avec vous,
> et vous supporierai-je ? * A TOtre avis y mes frères , à qui s'adressaient ces termes accablants : Race^ incrédule et perverse^? à qui, si ce n'est aux disciples ? arec qui Jésus- Christ est-il las de se trouver, si ce n'est avec les disciples ? Et ce sont ces niéflae& disciples, dépourvus de la foi nécessain^ pour faire l'œitvre de leur maître , ce sont eux cpii s'opposent aux travaux àe cet homme inconnu ! et pourqncH ? parce qu'il ne suit pais Jésus avec eux.
Voilà j en effet, toute la différence qui se manifeste entre cet homme et les disciples ; et il fout convenir qu'au premier coup-d'œil elle est frappante. Gommerrt peut-on être pour Jésus-Christ et ne pas le suivre ? Mais sans rechercher par le chemin des suppositions gratuites les raisons qui tenaient cet homme à l'écart et l'obligeaient à servir Jésus loin de Jésus> observons^ mes frères, qu'à celte époque notre Semeur n'était entouré que de ceux qu'il avait expressément appelés, les arrachant d'autorité à leurs travaux et à leurs familles pour les i^éparer à un glorieux apostolat. C'est ainsi qu'il avait ordoBué à Pierre de laisser ses filets et.de le suivre, à Matthieu de quitter sa banque et de le suivre ; mais sans doute qu'un tel appel n'avait pas été adressé à cet homme. Ce ne fut que plus tard (Matth. X), que soixasite-dix disciples furent associés aux douze apôtres ; et qui sait si dans ce nombre cet adorateur du nom de Jésus: ne prit pas alors une des premières places ?
Mais tout ceci n'a pas l'in^ortance de la réflexion que nous allons vous présenter. Qu'est-ce que suivre Jésus^-Christ ? Selon les apôtres, encore mal' éclairés,
c^esl aooompogiier en loos lieux la persemie an Sau-^ yeur, et c'est ainsi qu'ils le suiyaient eun-mèmes. Mais celte vue esit girossière et ehaitidle, et nous en appelons là-desisus auoK apûtreq eux-mêmes. L'un deux, organe en ced> dtt sentiment de taous, l'a clairement exprimé en (^saitt : Si n&us (no^s> autrefois connu Christ hIq» la chair y noms ne h connaisses plus de celte manière ( 2 Cor. Y, 16). Et l'apôtre a bien dit : car connsdtre JésuB^Ghrist, ce n'est pas l'avdi* vu dans sa chair; suivre Jésus-Christ;, ce n'est pas marcher après sa personne ; le connaître et le suivre, c'est découvrir en lui Dieu même mamiesté en chair; c'est s'app»yer sur ses. promesses, c'est ètare pénétré de son esprit ; et dans ce sens on peut le suivre, btea que séparé de lui par millb lieueS' et par mille années.
Voyons, d'après cela, de quelle manière le suivaient 1^ apôtres à l'époque ou se rapporte mon texte. L'imagkoation se plait à se représenter ce cortège d'amîs^ accompagnant Jésus, en tous lieux ; c'est qu'elle les voit tels qu'ils furent depuis, non tels qu'il» étaient alors. Ces hommes, que Jésus avait choisis non pour ce qu'ils étaient ea eux-mêmes , naais, on peut le dire , pour ce qu'ils n'étaient, pi^s^ afin de mieux faire éclater en eux sa puissance, suivaient-ils réellement Jésus-Christ ? Le suivaien^ils , lorsqu'ils disputaient entre eux à qui occuperait les premières places dans le ciel ( Marc IX^ 53, 54 ) ? Le suivaient-ils, lorsqu'ils le suppliaient de faire descendre la foudre sur une ville incrédule (Luc IX, 54)? Le suivaient-ils, lorsque^ doutani s'ils avaient bien fait de s'attacher à lui, ils exigeaient de lui des indemnités et des. garanties pour un^ sacrifice à peine commencé? ( Marc X, 28. ) Ah ! combien, de fois, au milieu de ce coiv
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tége d'apôtres , le Fils de l'homme fut seul ! combien de fois» seul confident de ses desseins, seul auditeur de ses divines pensées, il chercha vainement autour de lui une âme qui le comprit, un cœur qui Faimât comme il voulait être aimé! Sous ce point de vue, sa solitude fut profonde; elle fut Tune des plus douloureuses épreuves de sa vie, comme elle devait être le fiel le plus amer de sa mort. Que prétendaient donc les disciples lorsqu'ils disaient : Cel homme ne le suit pas avec nous? Quelle différence cette circonstance établissait-elle en leur faveur ? et comment pouvaient-ils savoir si cet inconnu ne suivait pas mieux Jésus-Christ qu'ils ne le suivaient eux-mêmes ?
Oh ! qu'ici comme en tout l'intolérance se montre bien la compagne fidèle de la faiblesse, et la tolérance le partage de la grandeur ! Jésus est le plus tolérant des êtres parce qu'il en est le plus saint. Tout ce qui s'adresse à sa personne , en tant qu'homme, ne l'atteint point, ne le blesse point ; il n'est intolérant que pour la cause de la vérité et de Dieu. Que lui importe que cet honune ne le suive point avec les douze ? cet homme chasse les démons, cet homme les chasse au nom du Fils de Dieu ; il sufiBt : cet homme est pour lui.
Voyez , au contraire , ces apôtres encore si infirmes dans la foi : leur disposition est l'inverse de celle de Jésus. Ce qui les blesse, ce n'est pas ce qui nuit à la cause de Dieu, c'est ce qui offense la personne de leur maître en tant qu'homme ; que dis-je ? la personne de leur maître ! disons plutôt la leur. Quel est en effet leur grief ? // ne te suit pas avec nous ; il n'est pas des nôtres. Il est vrai qu'il confesse le nom de Jésus, il est vrai qu'il chasse les démons ; mais il ne suit pas Jésus avec nous :
il suffit ; il est contre Jésus. Vous avez vu la tolérance de Dieu ; voilà l'intolérance de Thomme.
Il s'agit maintenant de savoir, mes frères, si la parole de Jésus-Christ ne se rapporte qu'au cas particulier où elle fut prononcée , et si elle est sans application à nos temps , au monde actuel. Y a-t-il dans nos temps des personnes qui veulent empêcher qu'on ne chasse les démons au nom de Jésus, parce qu'on ne le suit point avec eux? Mes frères, en admettant quelques différences produites par la différence des temps, en donnant à quelques-unes des expressions de Jésus un sens plus général, nous rencontrons dans nos jours le même genre d'intolérance qui mérita la censure de notre Seigneur, et nous retrouvons pour les paroles du divin Maître une application directe et journalière.
Empêcher un homme de chasser les démons au nom de Jésus, c'est ce que nous ne pouvons pas toujours faire ; mais le repousser, l'exclure, le condamner, nous le pouvons. Chassa les démons^ comme les chassait cet homme, c'est ce qui, de nos jours, n'a peut-être pas lieu; mais s'opposer à la puissance du démon , en repoussant ses funestes inspirations, en évitant les pièges qu'il tend à notre âme, en extirpant de nos cœurs et de celui des autres les germes de vice et d'erreur qu'il y a déposés, c'est ce qui est possible de nos jours comme du temps des apôtres, et c'est ce que, grâces à Dieu, nous voyons fréquemment. Enfin, condamner, rejeter, exclure un homme qui, bien qu'il ne suive pas Jésus avec nous, fait cependant au nom de Jésus les œuvres que nous venons d'indiquer , cela se voit encore , cela se voit tous les jours ; et cela fournit une application perpétuelle à ces paroles pleines de bénignité du Sauveur :
Pourquoi V mipéchez^vous ? celui qui n'est pas contre nous est pour nous.
Jésus a disparu de la terre, on ne peut plus suivre sa personne ; mais dans le sens spirituel que nous avons expliqué , on est (ucilement porté à croire qu'on le suit mieux que d'autres ne ie suivent ; telle église, telle communauté se flatte d'être plus près de lui que toutes les autres ; telle église, telle communauté croit que pour suivre Jésus il faut être avec elle y faire partie de son corps, se joindre à la société qu'elle forme, épouser ses intérêts, arborer sa bannière; telle église, telle communauté semble dire encore , comme du temps d'Esaïe, ces paroles pleines de présomption et d'aigreur : Retirez'^^ous , n approchez point de now5, car nous sommes plus saints que vous ( Es. LXV, 1 ) ; et, du plus au moins , on voit mettre en pratique cette proposition qui nous révolte si fort dans les doctrines d'une communion dont nous nous sommes séparés : Hors de notre église , point de salut.
Et cependant, mes frères, il est certain d'abord qu'aucune église ne peut se flatter d'être exempte de taches et d'imperfections ; aucune église ne peut s'offrir pour modèle accompli à toutes les autres ; aucune église, par conséquent, ne peut prétendre que hors de son sein il ne soit pas possible d'appartenir à Jésus. Il faut donc de toute nécessité que, pour juger ceux qui ne sont pas de son corps, elle recoure aune tout autre épreuve qu'à l'épreuve grossière d'ouvrir ses registres, et de voir si tel nom s'y trouve ou ne s'y trouve pas.
Que si elle était parfaite, et qu'il lui fût permis de le croire, elle ne serait pas encore pour cela en drort de condanmer ceux qui ne lui appaiHiennent pas. Et i)our-
qttoi cela, mes frères ? C'est que la perfection en doctrine et en morale ne saurait être le partage de tous ; que quelques erreurs particulières , quelques imperfections de détail n'empêchent pas qu'un homme ne soit pour l'essentiel dans la bonne voie ; qu'il y a en tout une marche progressive, à la nécessité de laquelle on ne saurait guère se soustraire ; qu'on ne peut, en général, arriver du premier coup à ce qu'il y a de meilleur en théorie et en pratique; et que tout ce que l'homme peut raisonnablement prétendre de l'homme, c'est de suivre la route qui y conduit.
Ce que je viens de dire n'est fait ni pour réjouir les relâchés ni pour alarmer les sévères. Car, d'abord, il est certain que l'Evangile ne demande rien de moins à tous ses disciples que la perfection, soit dans la foi, soit dans les mœurs ; et ensuite il a si nettement tracé la limite en deçà de laquelle il n'y a qu'erreur et condamnation, qu'il est i tu possible de se faire là-dessus la moindre illusion. Quel est cet homme qui ne suit pas le Sauveur avec ses apôtres , et qui toutefois est pour Jésus, selon la déclaration de Jésus lui-même ? C'est un homme qui chassait les démons au nom de Jésus.
Jedis donc à toute communauté intolérante : Vous condamnez cet homme parce qu'il nesuit pas Jésus avec vous; mais est-il nécessaire d'être avec vous pour confesser le nom de Jésus ? et c'est évidemment ce que fait l'homme que vous condamnez. J'accorde qu'il n'a pas aussi bien approfondi que vous le système de la religion : qu'il n'en lie pas si exactement les différentes parties ; qu'il ne possède pas si bien que vous les Ecritures ; les dons du Saint- Esprit lui ont été départis avec mesure, et apparemment selon ses besoins ; mais il confesse le nom de Jésus. Le
sentiment de sa misère Ta mené à Christ ; il s'est jeté dans les bras de ce Sauveur, ii l'a aimé de tout l'amour dont son cœur est capable ; c'est vers lui qu'il cherche un asile contre la colère à venir, un reconfort dans ses misères, une ressource dans ses besoins ; c'est par lui qu'il invoque le Père céleste ; et ce nom de Jésus qu'il aime a réclamer dans le silence du cabinet, il se plaît aussi à l'honorer devant les hommes comme le seul nom par lequel il puisse être sauvé. Que lui faut-il davantage? Quoi ! se joindre à vous? Quoi ! confesser votre nom a l'égal de celui du divin Sauveur ? Quoi ! arborer votre bannière à côté de celle de l'Agneau ? Mais qui vous l'a dit, je vous prie? De qui le tenez-vous que de vous-mêmes? Je pense que tout ce que vous pouvez prétendre ( mon texte vous l'apprend ), c'est qu'il ne soit pas contre vous, qu'il ne vous rejette et ne vous condamne pas. Que dis-je? se déclarât-il même contre vous par prévention et par erreur, il ne ferait que ce que vous faites à son égard. S'il ne doit pas le faire, pourquoi le faites-vous vous-mêmes? et si vous pouvez le faire, pourquoi ne le ferait-il pas? Le tort est réciproque ; et vous avez, et lui et vous, à rentrer dans les bornes de l'équité.
Cependant , je l'avoue, ce n'est pas tout que de confesser ce nom de Jésus et de l'invoquer. Tous ceux qui lut disent : Seigneur, Seigneur, n entreront pas dans le royaume des deux. Il faut encore, au nom de Jésus, chasser les démons, c'est-à-dire , se sanctifier. Et c'est ce que fait précisément, sous le bon vouloir du Saint-Esprit, cet homme que vous condamnez. Je veux croire qu'il est encore bien en arrière, mais il marche ; je veux croire que vous l'avez de beaucoup devancé, mais il vous suit ;
je veux croire que vous avez trouvé des moyens d'édification qu'il ignore ; j'admets que, s'il était plus éclairé, il profiterait des ressources que vous avez trouvées , et qu'il se joindrait à vous. Néanmoins, il a compris ( et sa conduite le prouve) que quiconque dit qu'il est de Christ doit vivre comme Christ a vécu ; que le sacrifice du vieil homme et de ses convoitises est le seul hommage digne d'être offert au Sauveur ; qu'il faut chasser en son nom tous ces démons de l'orgueil , de la sensualité, de l'égoïsme, de la propre justice, qui infestent avec acharnement le cœur de l'homme ; qu'il faut combattre contre eux par la vigilance et la prière, et que, si nous ne renaissons de nouveau avec Christ, nous ne saurions voir le royaume des cieux. Je vous le dis : Dieu seul peut demander davantage ; et néanmoins je crois qu'il abaisse un regard de bienveillance et de paix sur ce serviteur qui a été fidèle en peu de choses, mais enfin qui a été fidèle. Est-ce à vous qu'il appartient de le condamner?
Que de fois u'ai-je pas vu, portant le faix du jour et pliant sous la croix de son Sauveur, un homme à qui l'intolérance accordait à peine le titre de chrétien ? Aux prises avec d'anciennes faiblesses, si dures à déraciner, courbé sous les habitudes d'une longue vie, il conservait encore l'empreinte visible de ses fers; et des coutumes, des usages invétérés trahissaient en lui le vieil homme. Toutefois il avait entendu l'appel de la grâce, et selon la mesure de force qui lui avait été donnée , il cheminait hors de cette vallée de l'ombre de la mort par un pénible sentier, mouillé de sa sueur et de ses larmes. Il confessait Jésus avec candeur ; mais dans le sentiment d'une misère à peine guérie, il ne se comptait qu'avec
timidité parmi ces brebis que Jésus connaît , que Jésus aime, et que sa houlette guide aux pâturages de la vie* Et j'ai vu des hommes s'autoriser de l'incohérence de ses discours , d'un reste de ses anciennes habitudes , de la faiblesse de son caractère, pour lui refuser un titre qu'ils s'accordaient à eux-mêmes, et lui disputer sa part dans leurs communes espérances ! Et ces hommes se disaient chrétiens ! Et ils l'étaient en effet ; mais un reste aussi du vieil homme leur persuadait que, pour suivre Jésus, il fallait le suivre avec eux^ rechercher leur commerce, goûter leurs entretiens , adopter leurs pratiques. Et je me suis consolé en me rappelant qu'autrefois ils étaient plus exclusifs encore, que le christianisme avait déjà dompté en partie leur intolérance native, et en pensant qu'à mesure qu'ils auraient mieux goûté le don de Dieu, ils revêtiraient aussi davantage ces entrailles de charité, de miséricorde et de douceur qui conviennent aux élus de Dieu, ses saints et ses bien-aimés ; car la tolérance , je l'ai déjà dit, est toujours en proportion de la sainteté. Ah ! si nous n'avions de nos jours à nous plaindre que de l'intolérance des chrétimis, nous serions tranquilles. La foi, qui en est l'occasion, en est aussi le remède. Mais s'il est une intolérance redoutable , c'est celle de l'incrédulité ou de la foi morte. Nous avons vu ( et nous en avons gémi) des communautés chrétiennes condamner des hommes, quoiqu'ils chassassent les démons au nom de Jésus : nous verrons les incrédules et les formalistes en condamner d'autres précisément parce çu ils chassent les démons au nom de Jésus. Tolérants envers l'indifférence et la tiédeur, c'est pour le zèle et la foi vivante qu'ils réservent leur intolérance. Et , chose remarquable, ce n'est pas parce qu'ils croient avoir le dé-
pôt de la vérité et la vraie règle des mœurs, mais, tout au coiitraire, parce qu'ils sentent qu'ils rie Font pas, et qu'ils ne peuvent souffrir que d'autres possèdent un bien dont ils sont eux-mêmes privés* Et non^euledient ils condamnent par leurs paroles , mab' il» impéchmi quand ils le peuvent, ils interdisent, ils persécutent. Et non-seulement la lettre et l'esprit de l'Evangile, mais les droits les plus sacrés de l'espèce humaine, ils les méconnaissent et les foulent aux pieds. Et les progrès immenses des lumières ne sont pas suffisants pour réprimer ces excès , et la raison publique en est à peine révoltée.
Mes frères, mes bien-aimés frères, priez avec moi pour la paix de Jérusalem ; priez pour que les ténèbres ne s'opposent pas plus longtemps au règne de la lumière; priez pour que les consciences ne reçoivent d'autre impulsion que celle du Saint-Esprit; priez surtout pour que le christianisme, s'épurant dans toutes les âmes qui l'ont reçu, donne en tous lieux l'exemple de cette divine tolérance qui brilla dans la personne de son adorable fondateur ; priez pour que tous les chrétiens deviennent de plus en plus dignes de la bannière sous laquelle ils se sont rangés et dont la devise est : Amour. Et toi. Eternel, père de notre Seigneur Jésus-Christ, toi qui, revêtu de toutes les perfections et ayant les yeux trop purs pour voir le mal, es cependant plein de support et de longue attente, inspire ton indulgence à ceux qui en ont eux-mêmes un si grand besoin ; apprends la tolérance à ceux que tu tolères ; donne-nous les dispositions de Jésus-Christ, qui, content d'une intention pure et d'une bonne volonté, attendait longtemps ce qu'il eût pu exiger à l'instant même. Apprends-nous à regarder
comme lui au cœur, à l'essentiel et non à des circonstances vaines. Elargis notre cœur, arrache les préjugés et l'orçueil qui en rétrécissent l'entrée, et que tous ceux que tu nous as donnés pour frères y trouvent ensemble une place et un asile !