‹ Discours sur quelques sujets religieuxChapitre 22 sur 27 · LE CHRÉTIEN DE NOM · texte numérisé non relu

LE CHRÉTIEN DE NOM

ACCU8IÊ PAR SES PEHSEBS.

Rom. Il, 15.

« Leurs pensées les accusent ou les défendent. »

Il y a , mes frères , deux manières fort différentes de recevoir et de pratiquer le christianisme, et ces deux manières peuvent être désignées par deux expressions bien simples : pour les uns , le christianisme est tout ; pour les autres, il est quelque chose. Les uns Tout reçu comme une puissance souveraine à laquelle tout doit être soumis ; ils lui ont élevé un trône dans leur âme ; ils ont livré leur vie à sa merci. Croire en Jésus-Christ, l'aimer et le servir, est pour eux la seule chose nécessaire, le tout de Thomme : ils ont choisi Jésus-Christ pour le centre de toutes leurs pensées, Tappui de toute leur vie, la règle de toutes leurs actions, le modérateur de tous leurs sentiments. Voilà les chrétiens déterminés et complets. Pour les autres, le christianisme est seulement quelque chose ; son excellence intérieure, l'autorité des siècles , la force de l'exemple les ont traînés sous ses bannières; ils y sont même, jusqu'à un certain point, de bon cœur ; ils ne déposeraient pas volontiers le titre de chrétiens ; le leur refuse-t-on, ils s'émeuvent et s'indignent ; mais le christianisme ne fait que partager leur

cœur avec d'autres objets qu'ils n'estiment pas moins ; ils n'ont rien chassé pour le recevoir; leurs autres intérêts n'ont fait que se ranger un peu pour lui faire place, et la meilleure partie est restée à la porte de leur cœur. Un peu de crainte de la mort, un peu de respect pour la sainteté de Dieu, un peu de confiance en sa miséricorde, un peu d'aflection pour Jésus-Christ, se sont gU^^és pour ainsi dire dans les intervalles que laissait libres une âme déjà si bien remplie. Et se sachant bon gré d'avoir ainsi tout accordé, satisfaits de voir cette grande affaire si bien réglée, ils se remettent à vivre à peu près comme ils ont toujours vécu, et vont tranquillement à la rencontre de ce Dieu qui veut que nous l'aimions de tout notre cœur, de toute notre âme , de toutes nos forces , et de toute notre pensée.

Vous savez , mes frères , combien sont nombreux ces membres honoraires de l'Eglise chrétienne, ces simples amateurs de christianisme. Vous savez également combien leur illusion est grande, combien leur erreur est funeste, et que le Dieu jaloux dont ils ont traité les commandements comme des prétentions usuraires avec lesquelles il est permis de marchander, tiendra pour nulle cette religion de condescendance, ce christianisme avare et sordide, et rejettera loin de lui de prétendus serviteurs qui ne furent jamais à lui.

Que ces chrétiens ne soient pas des chrétiens , c'est donc ce que nous n'avons pas besoin de vous prouver. Notre but aujourd'hui est de tirer cet aveu de leur propre bouche en les opposant eux mêmes à eux-mêmes ; en d'autres termes , notre but est de prouver que leurs propres pensées les accusent.

Les paroles qui nous servent de texte s'appliquent ,

dans l'intenlion de saint Paul, aux païens, ou en général à tous les hommes, en tant qu'ils sont réduits à leurs seules lumières naturelles, La loi, dit l'Apôtre, est gravée dans leurs cœurs ; chacun d'eux peut la lire au dedans de lui; en sorte que, sans le secours d'aucune révélation, il peut, s'il le veut, s'accuser lui-même ou se défendre.

Aussi n'est-ce pas pour donner aux hommes la loi que Jésus-Christ est venu dans le monde , que Jésus-Christ est mort sur la croix. Cette loi, ils l'avaient déjà ; et les développements qu'il y aurait ajoutés , la supériorité de ses enseignements et la beauté de sa vie, qu'eussent-elles fait autre chose qu'éclairer davantage les hommes sur leur état dépêché, les rendre plus inexcusables, les hier, suivant l'énergique expression de saint Paul, qui estime, avec raison, que la loi, en survenant, apporte la mort et non pas la vie ? La loi, qui siège perpétuellement sur le tribunal de notre cœur pour nous accuser ou nous défendre, n'eût reçu des mains de Jésus-Christ qu'un glaive plus acéré, une balance plus sévère.

Mais quoi qu'il en soit (car cette question n'appartient point à notre sujet), il reste certain que l'homme naturel, ayant la loi écrite au dedans de lui, a de quoi se condamner lui-même. Or, cela n'est pas moins vrai de cette classe de chrétiens que nous avons caractérisée. «Les D pensées de leur cœur les accusent également. > Oui , lorsque, sous le nom de chrétiens , ils sont du monde et vivent pour le monde , je dis que les principes qu'ils se font honneur de professer dans les différentes relations de la vie renferment la condamnation de leur prétendu christianisme; je dis que, s'ils appliquent à leur culte les maximes générales qu'ils appliquent à toute autre chose, ils seront forcés de convenir que leur religion n'est pas

un hominage, mais une injure aii Dieu qu'ils prétendent servir. Pour rendre cette vérité sensible, adressons-nous d'abord quelques questions.

Lorsque le cœur éprouve une affection innocente et légitime, n'est-il pas généralement reconnu qu'il est beau de s'y livrer? Si l'objet qui nous l'inspire est aussi digne de respect que d'amour, n'est-il pas beau de lui vouer de Tenthousiasme ? Et dans un cas semblable, l'exagération n'est-elle pas pardonnée beaucoup plus facilement que la tiédeur?

Lorsque nous avons reçu quelque bienfait d'un de nos semblables , n'est-il pas généralement convenu que la reconnaissance doit se proportionner au bienfait? N'est-il pas beau de ne point la mesurer trop exactement ? Ne doit-elle pas, s'il se peut, surpasser le service rendu? Et ne doit-elle pas saisir avec empressement toutes les occasions de se manifester par des faits ?

Enfin , lorsque nous avons jugé quelqu'un digne de notre affection et de notre estime , n'est-il pas généralement reconnu que nous devons nous honorer devant le monde des sentiments que cet être nous inspire ? N'est-il pas beau de faire connaître , et , si nous le pouvons , de faire partager à tous cette affection et ce respect ? Et ne devons-nous pas, alors même qu'il serait pour les autres un objet d'aversion ou de mépris , alors même , et surtout alors , nous confesser ses amis , et le défendre par cette expression publique de notre attachement ?

Trois questions, mes frères , dont la réponse n'est pas douteuse. Oui, voilà des maximes reçues dans lé monde; reçues non-seulement des hommes spirituels , mais des mondains ; non-seulement des chrétiens, mais des païens ; non-seulement d'une classe de la société, mais de toutes

sans exception. Ce sont des pensées que tout le monde avoue, dont tout le monde s'honore, et dont l'absence supposerait une dégradation morale dans laquelle personne ne s'imagine être tombé. Je prends ces pensées , dont la vérité , étant universellement admise , est donc admise par les chrétiens de nom qui font le sujet de ce discours , et je leur dis, à eux, que ces pensées renferment leur condamnation.

Un objet a gagné leur cœur par de belles qualités. Ils l'aiment. N'allez pas croire qu'ils se mettent en garde contre un sentiment si doux. Ils trouvent juste , innocent, et même beau , de s'y abandonner. S'ils craignent quelque chose, c'est de ne pas aimer assez. Ils se savent bon gré de leur sensibilité ; ils se voudraient du mal de la sentir refroidie. L'exagération ne leur fait guère de peur : trop heureux, pensent-ils, qui peut exagérer ainsi ! On peut trop jouir, trop agir, trop connaître : on ne saurait trop aimer. Cette prétendue exagération est l'âme de toutes les grandes actions, le mobile de toutes les belles vies ; l'enthousiasme pour ce qui est grand et bon est le plus noble état que l'âme puisse connaître, une disposition où il faudrait qu'elle pût se maintenir habituellement ; le fanatisme même a sa grandeur ; et soit qu'on s'enflamme pour la patrie , pour la science , ou pour les beautés de la nature et des arts, on honore par ce transport la nature humaine , qui ne retombe que tr9p aisément vers les choses communes et vers les intérêts matériels.

Tout pénétré de ces pensées , tout avide d'aimer et d'admirer, on vous place devant le modèle accompli de tout ce qui mérita jamais l'admiration et l'amour. Loin, bien loin toutes les fictions les plus sublimes ! C'est la

plus sublime des réalités. Loin, bien loin tous les sages, tous les héros, tous les prophètes, tous les hommes! C'est un Dieu ; et , ô profondeur ! c'est un Dieu-martyr, Avez- vous admiré l'homme patient? C'est la patience même. Avez-vous respecté l'homme pur? C'est la pureté même, Avez-vous aimé l'homme aimant? Eh bien ! c'est la charité même. Avez-vous prêté une oreille avide aux discours de la sagesse ? Jamais homme n'a parlé comme cet homme. Toute la philosophie antique, toute la science moderne s'inclinent devant cette sagesse incarnée, qui donne au génie des pensées d'enfant, à l'enfant des pensées de génie. Combien de fois, préoccupé d'un idéal de perfection humaine, vous en avez cherché la réalité parmi les hommes? Combien de fois vous avez été trompés ! Toujours l'homme se trahissait par quelque endroit. Tantôt un vice obscurcissait les bonnes qualités ; tantôt ces bonnes qualités elles-mêmes, méconnaissant leurs limites, devenaient des vices. Même dans ces fictions où se déploie librement l'imagination de l'homme, il ne vous est pas donné de tracer des caractères parfaits, soit qu'une espèce de bon goût répugne à cette falsification , soit qu'en effet un être imparfait et borné ne puisse peindre avec succès que des êtres bornés et imparfaits comme lui. Mais le divin héros de l'Evangile est accompli de tout point. Aucune nuance de péché , aucune vertu qui s'avance en usurpatrice sur le terrain d'une autre vertu . Il en est de son caractère comme de son œuvre : la justice et la miséricorde s'y sont entrebaisées ; la force et la douceur se sont réconciliées ; l'autorité et l'humilité ont brillé de concert ; en un mot, tous les éléments dont se compose l'idée de la perfection se sont combinés dans la plus ravissante harmonie. Que faut-il donc de plus

pour gagner votre cœur? Aurez -vous encore le droit d'admirer quoi que ce soit si vous n'admirez pas Jésus ? Ne serez- vous pas même souverainement injustes s'il y a chose au monde que vous admiriez ou que vous aimiez autant que Jésus? Car vous ne sauriez le nier. Le problème est résolu ; vous avez enfin trouvé V Admirable^ ainsi que l'appelle justement l'Ecriture ; et si vous ne l'admirez pas plus que tous les autres êtres à la fois, on sera forcé de conclure ou que cette prétendue soif du bon et du beau n'était qu'une pure hypocrisie, ou que votre goût sans culture est incapable de discerner ce qui est vraiment bon et beau, ou que votre vanité trouve mieux son compte a admirer l'imperfection , parce que l'imperfection ne vous humilie pas. Eh bien ! il est ainsi pourtant. Non pas qu'il vous en coûte quelque chose de convenir que Jésus- Christ est l'être le plus parfait, et même- le seul parfait qui ait vécu parmi les hommes. Mais que ce sentiment est froid en comparaison de celui que vous accordez souvent à des créatures! Que dis-je? ce sentiment si pur et si ennoblissant , vous le redoutez comme un dangereux sentiment ; vous semblez lui appliquer la même règle de prudence morale qui nous prescrit de nous défier de toutes nos passions charnelles, illimitées par leur nature, et capables de dévorer l'âme entière ! Vous traitez ce sentiment avec la sévérité qui est due aux convoitises mondaines qui font la guerre à nos âmes ! Et tandis que vous laissez un libre cours à des torrents dévastateurs que vous devriez borner de toutes parts, vous resserrez de tout votre pouvoir ce fleuve d'amour qui, en coulant dans l'âme , en y débordant s'il était possible, n'y pourrait jamais porter que la fertilité, l'abondance et la vie ! Et vous êtes chrétiens! et ce qui serait injustice chez

des pa'iensmême à qui l'Evangile serait connu , vous vous le permettez comme chrétiens I On passe aux incrédules de prodiguer leur âme à des objets créés et imparfaits, de vouer à des hommes pécheurs , que dis-je? à des inventions humaines , à des ouvrages de l'art, un enthousiasme voisin du délire ; l'âme a besoin d'être remplie ; et, hors des inspirations de la sagesse d'en haut, elle n'est peut-être pas libre de choisir; mais que des chrétiens accordent (et cela se voit tous les jours) à un homme , à un système , à un livre , à une statue , beaucoup plus d'intérêt et d'admiration que Jésus^Christ ne leur en inspire ; qu'ils craignent même d'avoir trop d'affection, trop de zèle , trop d'enthousiasme pour Celui h qui ils ne feraient que rendre justice en l'aimant de toutes les forces de leur âme; c'est certainement le comble de l'inconséquence et de l'égarement.

Mais le fanatisme , direz-vous , le fanatisme n'est<-il pas proche voisin du sentiment qu'on exige de nous ? C'est connaître mal le fanatisme : sous quelque forme cfu'il se présente, il n'est pas né de l'amour. L'amour de Jésus , c'est-à-dire , l'amour de la vérité et de la vertu réalisées, ne peut vous conduire qu'à la vertu et à la vérité. Défiez-vous de l'imagination, de la propre volonté et de l'orgueil : voilà les sources du fanatisme ; mais aimez sans crainte ; tant que vous vous bornerez à aimer , à aimer Jésus-Christ , vous ne ferez rien de (îontraire à l'esprit de Jésus-Christ, et vous ne serez pas plus fanatiques que Jésus l'a été lui-même.

Premier point, mes frères, sur lequel les chrétiens de nom sont condamnés par leurs propres pensées, c'est-àdire par leurs principes. Voyons si leur condamnation ne sortira pas de quelque autre de leurs pensées.

Ils font grand cas de la reconnaissance, et avec raison : car si la reconnaissance, prise en elle-même, n'est pas précisément une vertu, elle est du moins le sentiment le plus désintéressé que l'homme puisse éprouver. La morale humaine, que les hommes ont déjà tant mutilée, pourra souffrir encore bien des atteintes avant que la reconnaissance ait perdu son crédit. C'est, de tous les sentiments peut-être, celui à la gloire duquel on renonce le moins. Toute autre chose peut trouver une excuse, l'ingratitude avérée n'en trouve jamais. Après cela, je ne dirai pas que tout le monde est reconnaissant; je ne parle pas des habitudes de la société, mais de ses maximes, et des maximes que les chrétiens de nom reçoivent comme tout le reste des hommes. Tous font de la reconnaissance un devoir sacré : tous veulent qu'elle se produise par des faits ; tous approuvent qu'elle aille au-delà des services rendus.

Ici je m'adresse encore aux chrétiens de nom, et je leur dis : Voici une belle occasion d'appliquer vos principes : un grand bienfait vous a été accordé. Il va plus loin que votre corps, il touche votre âme ; plus loin que cette vie, îliembrasse l'éternité ; plus haut que vos pensées, il les surpasse beaucoup plus que les cieux ne surpassent la terre. Ce bienfait est le salut ; et si un bienfait infini en lui-même peut devoir à quelque circonstance un nouveau prix , regardez au bienfaiteur : c'est celui que vous avez offensé ; regardez à la condition du bienfait : c'est la mort du juste ; regardez à cette mort : elle fut volontaire. Tout l'ordre des choses semble avoir été renversé afin que vous fussiez sauvés ; et quand l'Eternel aurait, en votre faveur, étendu de nouveaux cieux dans l'espace, ou quand il aurait anéanti des mondes par milliers, ou

quand il aurait fait violence à toutes les lois de la nature, il aurait fait pour vous infiniment moins qu'en envoyant dans le monde le petit enfant de Bethléem. Si vous ne croyez pas à la réalité de cette grande œuvre de miséricorde, n'en parlons plus ; que la créature retourne à la créature, à qui, pour des bienfaits bornés, il lui sera libre d'offrir une reconnaissance bornée. Mais si vous y croyez ! si vous y croyez, il est évident , d'après vos principes mêmes , que vous ne vous appartenez plus , que ce n'est plus vous qui devez vivre, mais Christ qui doit vivre en vous, et que ce que vous vivez encore dans la chair, vous le vivez dans la foi au Fils de Dieu qui vous a aimés. Nul ne s'étonnera si vous vous écriez : Où sont ces chaînes, que je les porte ? Où est cette croix, que je m'en charge? Où sont ces fatigues, que je succombe avec joie sous leur glorieux fardeau ? Je n'ai que deux bras , une tête, un cœur : ah ! dans ce cercle borné de facultés , mon amour est à l'étroit, ma reconnaissance prisonnière ; ma condition est disproportionnée à mes sentiments; à peine l'intelligence et les ailes de l'ange suffiraient à l'essor de ma reconnaissance et à l'accomplissement de mes vœux ! — Mais ce langage, mes frères, ressemble trop à l'ironie ; laissons-le donc ; et que les œuvres de ces chrétiens nous parlent pour eux.

Ah ! mes frères, que répondront à cet appel les chrétiens de nom, lorsque les chrétiens réels se sentent plus ou moins accusés par leurs pensées , et que , trop souvent, la seule marque de reconnaissance qu'ils consentent à avouer, c'est de gémir plus profondément de leur ingratitude ! Et cependant qui voudrait nier qu'il n'y ait parmi eux du dévouement et de la reconnaissance ? Mais si les vies les plus saintes offrent encore des

lacunes affligeantes, que sera-ce de la vie des chrétiens de nom ! Quelle indifférence ! quelle langueur ! quelle oisiveté! Où sont ces violents, qui seuls, a dit Jésus- Christ, emportent le royaume des cieux ? Le Seigneur, séjournant dans la maison de Lazare , préféra Marie, humblement assise à ses pieds et recueillant avidement ses paroles, à Marthe qui se donnait beaucoup de mouvement pour le bien recevoir. Hélas ! si, a défaut de Maries, à défaut de ces cœurs si rares que la profondeur de leur vie intérieure enlève par moments à toutes les préoccupations du monde , nous avions au moins beaucoup de ces Marthes qui vont, qui viennent, qui agissent pour le service du Seigneur ! Chrétiens de nom, nous ne vous demandons pas un cœur où la pensée de Dieu habite continuellement , et qui fait de la méditation des choses divines ses délices les plus chères. Mais montreznous du moins vos œuvres , des œuvres faites pour Tamour de Jésus-Christ , par zèle pour sa gloire. Montrez-nous en quoi votre justice surpasse la justice de ceux qui ne Tout point reçu. Vous êtes appelés, c'est luimême qui Ta dit, à accomplir des choses extraordinaires ; le chréticH n'a pas une nature à suivre , mais une nature à dompter, ni à faire ce qui plaît au monde ; mais, dans l'occasion, aussi ce qui lui déplaît; ni à remplir ses devoirs, mais à les dépasser ; ni à atteindre certaines s limites, mais à franchir toutes les limites. Or, si le cercle dans lequel il s'enferme est aussi étroit , l'esprit dans lequel il agit aussi terrestre , les règles de conduite qu'il professe aussi communes que pour les hommes qui n'ont pas la même foi que lui ; si l'on ne peut distinguer h l'ensemble de la vie, à son cachet , ce chrétien de l'homme naturel , je le demande, où est sa reconnais-

sauce 7 Pour le démêler dans la foule mondaine sufiQrat-il de constater qu'il fréquente les temples, qu'il communie, qu'il: profite, enuamot, des institutions de l'Eglise ? Sans rechercher dans quel esprit il fait ces choses, disons (pi'elles prouvent bien peu en sa faveur. Il s'agit de reconnaissance : y en a-t-il à suivre des usages encore honorés ? y en a-t-il à profiter de quelques grâce$ extérieures de Dieu ? Accepter de a main divine des bienfaits dont on ne cherche pas d'ailleurs à tirer du fruit , est-ce de la reconnaissance? alléguer en preuve de christianisme, des faits de ce genre, n'est-ce pas retomber dans les funestes erreurs que notre Seigneur reprochait aux pharisiens , et se jeter sous la même condamnation dont il les accablait, lorsque sa voix charitable les frappait des noms terribles d'hypocrites et de race de vipères ?

Mais au lieu de beaucoup de preuves diverseï^ de reconnaissance, n'en demandons qu'une, naes frères, une toute particulière ; encore ici nous allons prouver aux chrétiens de nom que leurs pensées les accusent.

Nous l'avons dit : ce n'est pas un véritable ajpaour qu'un amour dont on rougit ; il faut ou renoncer à notre affection ou la confesser hardiment, et la confesser surtout lorsque la personne pour qui nous l'éprouvons est méconnue dans le monde. Ces maximes, ce n'est pas nous qui les inventons , ce n'est ps^s le christianisme qui ^ les a apportées sur la terre; nous en faisons honneur au monde lui-même ; et comme maximes universellement admises, elles appartiennent aussi aux chrétiens de nom.

Sont-ils , sur ce dernier point, accusés ou défendus par leurs pensées ? Quelle question ! dira-t-on : le nom

même qu'ils, portent et qullB acceptent y répoodpéremptoirement ; puisqu'ils se disent chrétiens » ils ne rougissent pas de Jésus-Christ.

Mes frères , il y a dans le monde deux Jésa&>Christ ; un Jésus-Christ honoré et considéré, un Jésus-Christ humilié et conspué comme jadis au prétoire. Le premier est le fondateur d'une église qui , comme la vigne du prophète, a étendu ses vastes et fructueux rameaux sur toutes les parties du globe, le fondateur d'une civilisation qui a laissé bien loin derrière elle la civilisation menteuse de l'antiquité, le fondateur enfin d'une morale qui arrache aux ennemis mêmes du christianisme dinvolontaires hommages. Avoué par le monde, adopté par la philosophie, ce Jésus-Christ n'est pas celui qu'il s'agit de confesser. L'autre, mes frères, c'est l'agneau immolé dès la fondation du monde pour l'amour des enfants d'Adam; c'est celui dont il £atut manger la chair et boire le sang pour ayoir la vie ; c'est celui devant lequel il faut nous dépouiller de toutes nos justices pour être trouvés vêtus; c'est cehii qu'on ne peut suivre que comme Simon de Cyrène, en partageant avec lui le fardeau de sa croix ; c'est le Dieu des petits, des humbles et des en£amts. Ce Jésus-Christ, mes frères, est la part du chrétien, et c'est celui-là qu'il s'agit de confesser , parce que celui-là est notre bienfeiteur, et que celui-là a des ennemis. Dites, ou laissez dire, que vous êtes chréti^Eis ; allez dans les églises, communiez même ; tout cela n'apprend pas encore auquel de ces deux Jésus vous appartenez ; et si vous ne vous expliquez pas davantage, on croira que c'est au premier, opinion qui ne peut aujourd'hui compromettre personne. Mais confessez, à temps et hors de temps, Jésus-Christ le sauveur, l'agneau de Dieu , qui

ôte les péchés du monde, et qui a ôté les vôtres ; confessez que vous êtes sauvés par grâce, par le moyen de la foi; confessez, ce qui revient au même, toutes les conséquences pratiques qui découlent de cette profession; introduisez le christianisme tout vivant dans votre vie , et vous verrez s'il n'en coûte rien de confesser Jésus-Christ. Alors véritablement vous l'aurez confessé; alors seulement vos pensées ne vous accuseront pas.

Le devoir ainsi caractérisé, mes chers auditeurs, il n'est pas trop nécessaire que nous cherchions s'il est rempli ou négligé. Rempli, mes frères ! mais cela veut dire que la société entière, société chrétienne, elle le dit du moins , retentit incessamment du nom de Jésus- Christ ; cela veut dire que le souvenir de ses bienfaits est le fond visible ou caché de tous les entretiens ; l'idée virtuellement présente à toutes les entreprises , le point d'où tout part, le terme où tout se dirige ; cela veut dire que, de toutes les nouvelles, aucune n'intéresse autant que les nouvelles du royaume de Dieu , que de tous les projets aucun ne préoccupe aussi vivement que ceux qui se rapportent à l'extension de son règne, que de tous les intérêts aucun n'osera prendre le pas sur l'intérêt de sa gloire. Quel mouvement , mes frères, quelle sainte agitation, quelles vastes mesures, quel vaste concert, pour affermir la puissance du Bien-Aimé, pour la relever où elle est ébranlée, pour l'introduire où elle n'a pas pénétré ! Quel bruit qui couvre tous les bruits ! quel nom qui efface tous les noms ! quel silence de tous les intérêts et de toutes les vies devant le témoignage éclatant et solennel rendu au Seigneur par cette multitude, dont chaque membre a confessé ne devoir son éternité qu'à l'amour

dont Christ Ta aimé ! Mais s'il y a un silence, mes frères, savez-vous qui se tait? C'est la foi, la joie et l'amour! Cette foi n'a rien à déclarer , cette joie rien à chanter, cet amour rien à bénir ! Et si un ange , nouveau-venu sur la terre, et ignorant de quelle sorte nous vivons, la parcourait pour y contempler les effets, pour y recueillir l'écho du grand événement qui l'a sauvée , à moins qu'il n'entrât le dimanche dans nos temples, il pourrait s'imaginer qu'il s'est trompé dans sa route, que ce n'est point là le globe de la terre, ou que c'est sur quelque autre planète que l'Homme-Dieu est venu subir, loin des regards de son père, l'opprobre, l'agonie et la mort !

Je suis prêt à convenir que le nom de Jésus est si saint qu'il ne devrait être proféré qu'avec un sentiment de respect et d'amour, sentiment qui n'est pas assez vif à tous les instants pour qu'à tous les instants ce beau nom puisse convenablement sortir de nos lèvres. Je suis prêt à convenir que, par une juste et redoutable punition, l'habitude indiscrète de certains mots réagit d'une manière funeste sur les idées qu'ils expriment, et que l'abus du langage religieux dénote une familiarité indécente qui ne doit trouver aucune place dans nos rapports avec Dieu. Je reconnais que tous les sentiments intimes et sérieux demandent, comme certaines plantes, plus d'ombre que de soleil, et, pour me servir d'une expression souvent répétée, que le sentiment chrétien a sa pudeur.Mais prenez garde qu'il va deux pudeurs, et n'allez pas les confondre; toutes deux sont fondées sur le respect , mais l'une sur le respect religieux et l'autre sur le respect humain. Et quel est le chrétien , hélas ! quel est même le vrai croyant, qui

ne compte parmi ses souvenirs celui d^ quelque infidèle

silence alors qu'il eût fallu parler , et de quelque lâche dissimulation alors que le temps commandait une franchise austère ! A combien de chrétiens de nom la seule présence d'un moqueur , ô indigne empire ! n'imposet-elle pas, a tel point que les lèvres se ferment, et que les paroles fidèles redescendent dans son sein, non par crainte de la profanation, comme on le prétend, mais par crainte du profanateur? Et qui observerait, en pareil cas, la gêne, l'embarras, ou les timides insinuations, ou le langage couvert et les confessions succinctes et rougissantes de ces chrétiens de nom, ne serait-il pas tenté de croire que leur religion est une pauvre hérésie, une fantaisie de l'imagination, une prédilection bizarre, une faiblesse dont ils rougissent sans pouvoir en guérir, une incongruité de pensées que les bienséances sociales refoulent dans les conciliabules d'adeptes, et ne permettent pas de produire ouvertement au sein d'une société cultivée ?

Mais la profession que nous demandons , cet aveu , ce témoignage, consiste-t-il donc essentiellement en paroles ? N'est-on chrétien qu'à la charge de faire de la dogmatique chrétienne, et n'y a-t-il pas mille autres manières, meilleures que les discours, de dire aux autres : Je suis chrétien ? Sauf les occasions , assez peu nombreuses, où l'on peut être appelé à rendre compte de sa foi et qui, pour la plupart, n'exigent que peu de paroles, est-on bien souvent appelé , autorisé même à parler religion ? Même entre les fidèles, les entretiens purement religieux peuvent-ils sans inconvénient être fréquents et prolongés ? Mais l'occasion de parler de religion d'une autre manière se présente tous les jours. Il ne faut pas s'y tromper : la vie du chrétien est une langue distincte.

car c'est une vie à part ; il ne saurait se présenter en aucun lieu sans y porter le parfum de l'Evangile ; et dût-il passer toutes ses années sans déclarer, par une seule phrase, les sentiments qui le lient au Sauveur, n'en doutez pas, sa vie le dénoncerait. Il y aurait toujours dans ses règles de conduite, dans le choix de ses relations, dans celui de ses plaisirs, dans ce qu'il dit et dans ce qu'il ne dit pas, dans ses jugements et dans son silence, dans ses refus et dans ses concessions^ dans sa réserve et dans son abandon, dans l'expression générale de son être, enfin jusque dans des détails qui se laissent à peine prévoit» ou nommer , il y aurait toujours une profession ouverte de christianisme et par là même une adhésion et un hommage de gratitude à son Sauveur. Or, mes frères, même ce témoignage silencieux , indirect , même cette profession quelquefois négative , Jésus- Christ a de la peine à l'obtenir du chrétien de nom, parce qu'elle n'est au fond pas moins intelligible que l'autre. Ce genre de témoignage , si avantageux en soi , parce que , tout franc qu'il est , il n'est ni blessant ni provocateut", avantageux encore parce qu'il est plus authentique que tout autre, et enfin parce qu'il est répandu sur toute la vie comme une couleur uniforme ; ce témoignage aussi est refusé ; la vie se tait comme les lèvres ; on ne laisse pas transpirer sa foi dans les faits ; on la cache soigneusement ; hélas ! que dis-je ? cachet-on vraiment quelque chose ? pouvons-nous bien appeler foi un sentiment qui, à l'opposé de toutes les autres affections de l'âme, au lieu de chercher l'occasion de se montrer, met toute son application h se dissimuler? et n'est-il pas évident qu'on ne dissimule si bien que les croyances qu'on n'a pas ? El le monde privé de ces té-

moignages multipliés , qui devaient lui recommander Jésus-Christ et l'amener vers Jésus-Christ, est réduit aux professions de foi courageuses et cordiales d'un petit nombre de chrétiens vivants, mais qui, de leur côté, pressés par l'obscurité générale de faire luire leur lumière, et par ce grand silence de faire entendre leurs voix, ne donnent que trop naturellement à leur lumière les traits flamboyants de l'éclair et à leur voix l'accent redouté du tonnerre. Prophètes affectueux et charitables, mais dont la parole, si l'on peut s'exprimer ainsi, se grossit de toutes les voix qui manquent à la soutenir, éclate avec une sainte rudesse dans l'universel silence, et, calomniant les tendres sentiments qu'ils portent dans le cœur et qui les ont pressés de parler, transforme trop souvent un hommage de reconnaissance et un cri de charité en menaces et en anathèmes !

Tout ce que nous avons exposé, mes frères, établit que les chrétiens de nom tiennent en commun avec les hommes du monde certaines maximes, générales ; qu'ils se piquent d'y être fidèles dans les choses du monde; mais que, au fait du christianisme, ils sont tranquillement infidèles à ces mêmes maximes, ensorte que nous pouvons dire d'eux, en empruntant l'expression de saint Paul, que leurs propres pensées les accusent et les condamnent.

Je les supplie maintenant de ne faire qu'une réflexion : cela est-il vrai ou cela est-il faux ? et de ne point considérer autre chose. Peu importe d'où cette vérité leur vienne, pourvu qu'elle soit vérité. S'il fallait au prédicateur une autorité personnelle pour la leur dire, ce n'était pas à moi à parler. Les traits dont j'ai pu blesser leur cœur, je les ai sentis retomber sur le mien ; et si ce

que j'ai déclaré les humilie, je ne suis pas étranger à leur confusion. Mais qu'avons-nous à faire, eux et moi, que de baisser la tête devant la vérité, et de recevoir d'elle, selon ce que nous pouvons être, la parole de paix ou de sévérité ! Ecoutons ensemble la verge de la parole ; et pour en retirer du fruit, prêtons l'oreille à une dernière instruction, qui va se renfermer en peu de mots.

Nous avons trouvé l'homme, au fait du christianisme, étrangement inconséquent. Il l'est moins, beaucoup moins dans les autres choses. D'où vient ce singulier phénomène ?

Je n'en sais , pour ma part , d'autre explication que celle-ci : c'est qu'il est naturel d'être touché pour ses amis , de reconnaître des services rendus , de s'honorer d'un choix que le cœur a fait, mais qu'il n'est pas naturel d'être chrétien. Chrétien dans le sens vague et général dont nous avons parlé , il est naturel de l'être ; chrétien conséquent , chrétien au sérieux, cela n'est pas naturel. Comment donc est-il des hommes qui deviennent solidement chrétiens, si cela n'est pas naturel ? Par une force surnaturelle, qui se voile, qui se cache le plus souvent dans les moyens naturels , qui coule dans l'âme par les mêmes canaux que nos idées ordinaires , mais qui n'eu est pas moins surnaturelle dans sa source et dans son principe. Dans le sens spirituel et vrai, il est certain que nul ne peut dire que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, sinon par le Saint-Esprit. C'est Dieu qui en a persuadé par son Esprit tant de personnes qui n'étaient, ni par le cœur ni par l'esprit, plus disposées que d'autres à le croire. C'est Dieu qui amène pour l'homme, au milieu du bonheur ou du malheur terrestre , ce besoin inconnu du ciel , cette soif de perfection et d'harmonie , ces nobles et

saintes détresses d'un cœur à qui Dieu manquait encore, ce commencement de tendresse pour un Sauveur qui ne lui avait inspiré jusqu'alors qu'une froide admiration, enfin cette vue si vraie du monde et de la vie qui demande pour centre et pour point d'appui de l'upivers ébranlé l'amour et la sainteté réunis en un Dieu suprême. Mais qui pourrait compter toutes les routes du royaume céleste? Qui voudrait tracer aux âmes un itinéraire unique vers la cité de la paix? La bonté de Dieu est riche en conseils et diverse en moyens, «tamais nous ne connaîtrons toutes les ruses de cette bonté paternelle ; jamais nous n'aurons mesuré l'immensité de cet amour. O bonté , qui embrasses et qui enserres tous les êtres créés ; ô amour ! chargez- vous de faire croire à l'amour! contraignez , par les nobles moyens qui vous glorifient et qui nous honorent , contraignez l'âme humaine à incliner sa liberté sous votre joug bienfaisant 1 Persuadez l'esprit par le cœur , le cœur par l'esprit ! faites éclater toute la beauté de votre œuvre à ceux qui n'en connaissent encore que l'accablante grandeur et la mystérieuse obscurité ! transformez en chrétiens véritables et ces chrétiens de nom, et ces esprits incrédules, et ces cœurs incertains, et toutes ces créatures immortelles pour qui le dévouement du premier-né plaide avec puissance auprès de vous depuis les premiers jours du monde !

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