‹ Discours sur quelques sujets religieuxChapitre 23 sur 27 · ESAÏE XLIX · texte numérisé non relu

ESAÏE XLIX

«Iles, écoutez-moi, et vous, peuples éloignés, soyez attentifs. L'Eternel m'a appelé dés ma naissance ; il a fait mention de mon nom dès les entrailles de ma mère. Et il a rendu ma bouche semblable à une épée aiguë ; il m'a protégé sous l'ombre de sa main, et il m*a rendu semblable à une flèche bien polie ; il m*a serré dans son carquois. Et il m'a dit : Tu es non serviteur; Israël est celui en qui je me gloriflerai par toi. Et moi j'ai dit : Je travaille en vain ; j'ai con^ sumé ma force inutilement et sans fruit; toutefois mon droit est auprès de l'Etemel , et mon œuvre est auprès de mon Dieu. Maintenant donc l'Eternel, qui m'a formé dès ma naissance pour être son serviteur, m'a dit que je ramène Jacob à lui, et Israël ne se rassemble point; mais je serai glorifié aux yeux de l'Etemel, et mon Dieu sera ma force. Et il m'a dit : C'est peu de chose que tu sois mon serviteur pour rétablir lcs4ribus de Jacob et pour ramener les restes d'Israël; mais je t'ai donné pour être la lumière des nations et mon salut jusqu'au bout de la terre. Ainsi a dit l'Eternel, le rédempteur et le saint d'Israël, à celui qui est méprisé, à la nation qui est détestée, à celui qui est esclave de ceux qui dominent: Les rois le verront et se lèveront, et les principaux se prosterneront devant lui pour l'amour de l'Eternel qui est fidèle, et du Saint d'Israël qui t'a élu.»

Ce fut un peuple extraordinaire que celui dans le sein duquel naquirent lea Esaïe, les Ezéchiel et les Jérémie, E^^traordinaire, en effet, puisqu'il a fourni, pendant une longue suite de générations, une longue suite d'hommes inspirés, confidents des mystères des cieux, spectateurs

et interprètes des inefîables scènes de réternité. Ici, mes frères, quel majestueux tableau se présente à nos regards! Le Père éternel, le Fils éternel, dansTauguste intimité de leur confidence, échangeant quelques paroles solennelles où tout le destin de l'univers est enfermé! Le Fils épanchant dans le sein de son Père une sainte douleur qui devance les siècles; le Père consolant cette douleur divine par de nouvelles promesses; l'avenir du monde irrévocablement gravé dans ces paroles puissantes que rien ne peut démentir et dont chacune est une inébranlable réalité! Et le prophète prosterné, prêtant l'oreille à ces divins discours qui passent muets à travers les mondes pour arriver à lui seul ! Et la voix d'Esaïe dénonçant aux Hébreux leur future incrédulité ! Et les siècles, fidèles à la prophétie, la réalisant de point en point d'une manière à la fois terrible et consolante! Et notre siècle, enfin, voyant de ses yeux, touchant de ses mains, pour ainsi dire, ces merveilles qu'annonça la voix prophétique! Quels objets, mes frères, quel aspect pour des yeux mortels! quelle source adorable de contemplation, de trouble et d'amour !

La consolation du Christ, voilà le sujet qui s'offre immédiatement à la pensée dans les paroles de mon texte. Mais les motifs de consolation qui sont présentés au Chef et au Consommateur de notre foi, s'appliquent également au chrétien, lorsqu'une tristesse semblable à celle de Jésus vient à pénétrer dans son âme. Ce texte nous offre donc à la fois la consolation du Christ et la consolation du chrétien, et c'est sous ces points de vue que nous nous proposons de l'envisager.

Tu es mon serviteur^ dit l'Eternel au Messie; Israël est

celui en qui je me glorifierai par toi. Or, écoutez la plainte de Christ dans le prophète : Je travaille en vain, j'ai con-^ sumé ma force inutilement et sans fruit... L* Etemel m'a dit de ramener Jacob ^ et Israël ne se rassemble point. Ainsi gémissait à Tavance le Fils unique du Père sur Tendurcissement de la race au milieu de laquelle il devait paraître dans une chair mortelle. L'événement ne démentit point cette prévision douloureuse. A peine Jésus-Christ eut mis la main à l'œuvre pour laquelle Dieu l'avait formé dès sa naissance, qu'il éprouva toutes les amertumes dont il parle dans notre texte. Nous n'avons pas dessein, mes frères, de vous retracer à cette occasion la longue histoire de ses souffrances ; une seule chose nous occupera : c'est la douleur que fît éprouver à l'âme de Jésus l'opiniâtre incrédulité du peuple juif. Pour S'en faire une idée, il faut se représenter tout ce que versent d'amertume dans l'âme un grand travail inutile et un grand amour trompé. D'un côté, Jésus vit échouer contre la dureté de ses compatriotes toutes les mesures qu'il avait prises pour s'en faire accueillir et croire. Il s'était fait annoncer longtemps d'avance par la voix des prophètes. Lui-même avait confirmé sa mission par des prodiges nombreux, en sorte qu'il avait pu dire publiquement au peuple de la Judée : Si vous ne croyez pas à m?s paroles, croyez du moins aux œuvres que je fais. Son caractère avait été un plus éclatant prodige. Pur de toute tache, il avait réuni en lui tout ce qu'il y a de parfait, d'attrayant et d'aimable. Il n'avait élevé aucune prétention qui pût effaroucher le peuple ou les grands; il avait fui une royauté temporelle; il avait déclaré 'que son règne n était pas- de ce monde; il avait voulu qu'on rendit à César ce qui appartient à César. < On exige de lui, » dit le prophète ;

mais lui n'exige rien de personne, rien que ce qui, donné, n'appauvrit personne, le repentir, la foi, l'amour. Mais c'était trop demander encore ; le peuple eût livré plus volontiers ses trésors que son avarice, ses titres que son orgueil, le monde entier que son cœur. Il avait courbé la tête sous le joug des Césars, mais il ne pouvait la courber sous le joug de Dieu ; et toutes les tyrannies du monde lui paraissaient plus supportables que l'empire légitime et doux du Seigneur. Il repoussa donc les invitations de Jésus ; il les repoussa avec fureur, et sa résistance accomplit ce que Jésus avait prédit de lui-même dans le prophète : Xai tout le jour étendu me$ mains vers un peuple rebelle et contredisant.

Ainsi un vaste plan de grâce anéanti par la méchanceté d'Israël , premier sujet d'une sainte douleur pour le Fils de Dieu. Mais cette douleur a sa principale source dans un amour trompé. Et qui de nous aurait concentré

non-seulement tous ses efforts, mais toute son affection sur un seul objet ; qui de nous aurait fait d'aimer cet objet la seule affaire de sa vie , et ne sentirait pas son cœur déchiré, je ne dis point par l'ingratitude, mais par la simple indifférence de ce qu'il aime ? Et que sera-ce d'un être qui ne respire qu'amour , qui ne vit que pour aimer, d'un être qui est l'amour même personnifié sous des formes sensibles? Quand la haine répond à son affection , et les cris de la fureur aux touchants appels de sa bonté , que se passe-t-il dans son âme ? La vie n'en estelle pas en quelque manière déracinée? Ne meurt-elle pas à tous les moments dans le vide affreux dont elle se sent entourée ? Telle est la situation de Jésus. Mais ce n'est pas tout encore. Sou amour, que la haine ne saurait éteindre , s'émeut à la vue des maux terribles que ses

ennemis se préparent. Il embrasse , d'un regard tristement prophétique, la chaîne des calamités qui menacent Jérusalem. Ces Juifs , qu'il aime coiQme compatriotes, comme enfants de la promesse, comme hommes surtout, il les voit s'avancer en aveugles au-devant d'une terrible catastrophe, qui, suivant leur crime de bien près, annoncera à la terre qu'un tel peuple ne peut plus subsister devant l'Eternel. Il voit Jérusalem en feu, ses habitants égorgés, le temple aboli, une destruction comme il n'y en eut jamais sur la terre. Il ne peut détourner, même au pri^ de son sang, ce triomphe de la justice divine ; et, dans une douleur que rien ne peut sonder, il s'écrie en gémissant : Jérusalem, qui tv£s les prophéte$y combien de fois nai-je pas voulu rassembler tes enfants j comme une pouie rassemble ses poussins sous ses ailes ^ et vous ne Vavez pas voulu ! Rien ne le distrait de cet amer sujet de tristesse , ni les approches de son heure, ni les outrages du prétoire, ni le fardeau de la croix. Courbé sous le bois infâme , il est encore plus accablé sous cette lugubre pensée. Et lorsque des femmes , en le voyant passer, répandent des larmes de compassion et de douleur , lui , insensible à ses propres tourments , ne voit que la mort prochaine de sa patrie : Filles de Jérusalem^ dit-il, ne pleurez pas sur moi y muis pleurez sur vous-^mêmss et sur vos enfants ; car les jours viendront où on dira : Heureuses les stériles , les femmes qui nont point enfanlé et les mamelles qui nont poirU allaité l Alors ik se mettront à dire aux montagnes : Tombez sur nous y et aux coteaux : Couvreznous. Suivez-Je jusqu'au sommet de la montagne du sacrifice. Ecoutez jusqu'au bout ses divines paroles. L'amour et la pitié, victorieux de l'agonie, remplissent encore ses pensées, inspirent ses derniers discours. Mon Pire pardonne-leur y car ils ne savent ce qu'ils font ! Ce ne sont pas pour

lui des ennemis et des bourreaux ; il ne sent pas leur haine, il ne sent que leur infortune ; il ne se plaint pas de leur fureur, il déplore leur aveuglement. Du sein de son agonie , il contemple Tagonie de ce malheureux peuple ; il voudrait la prévenir et ne peut ; plus faible, à ce moment, que le dernier des fils des hommes, hors d'état de les instruire, incapable de les sauver , mesurant de loin avec détresse les effroyables suites de ce forfait national, il a encore pour eux ce cri de douleur, d'angoisse et de supplication : Mon Père y pard(mne4eur , car ils ne savent ce quils font !

Voilà , autant que peuvent le peindre de faibles , de mortes paroles, voilà la douleur de notre Jésus. Hâtonsnous de tourner les yeux vers les consolations qui lui sont prodiguées. Elles se renferment en deux consolations générales. La première, il se la donne à lui-même : Toutefois y mon droit est auprès de V Eternel, et mon œuvre est auprès de mon Dieu ; je serai glorifié aux yeux de V Eternel , et mon Dieu sera ma force, La seconde lui est présentée par son Père : C est peu de chose que tu sois mon serviteur pour rassembler les tribus de Jacob , et pour ramener les restes d'Israël ; je t'ai donné pour être la lumière des nations et mon salut jus^ quau bout de la terre.

Mon droit est auprès de V Eternel et mon oeuvre est auprès de mon Dieu. C'est la première consolation de Jésus. Il n'y a pas d'œuvre si petite que Dieu ne recueille et ne serre dans ses trésors , lorsqu'elle a pour principe un sentiment d'amour pour lui. Et cette certitude suffit au bonheur. Dans le sentiment de la fidélité de Dieu s'engloutissent toutes les amères pensées et s'adoucissent tous les regrets. Or, si cela est vrai du simple fidèle, combien plus de Jésus , parfait en sainteté , en amour , en obéis-

sance ! Aussi, dans ce moment solennel où» voyant s'approcher son heure , il prenait congé de ses disciples , et leur léguait ses dernières instructions , le sentiment de l'approbation de son Père, de sa fidélité à son Père , de sa communion avec son Père , Téleva au-dessus des impressions de douleur qui assiégaient son âme, et, dans un saint ravissement, déjà étranger à la terre, déjà de l'etour dans sa patrie , il leva les yeux vers le ciel , et il dit : Mon Père^ Vheure est venue ; glorifie ton Fils. Je Cai glorifié sur la terre ; j'ai acheté V œuvre que tu w! avais donnée à faire. Et maintenant glorifie-moi, toi^ mon Père^ auprès de toi-même, de la gloire que j'ai eue auprès de toi avant que le monde fût fait. Et si, étant encore sur la terre, au milieu de tant d'objets qui lui rappelaient l'injustice et l'ingratitude des hommes , parmi les préparatifs de sa mort , et à cette table même où il venait d'ordonner la commémoration perpétuelle de ses souffrances , si alors déjà Jésus ressentit celte paix triomphante d'une âme oii le dévouement règne sans partage, comment décrire les consolations de son âme rendue à son premier élément, réunie à son Père , rentrée en possession de la gloire dont elle jouit avant que le monde fût fait ? mais son Père lui donne une autre consolation.

Cest peu de chose, dit-il, que tu sois mon serviteur pour rétablir les tribus de Jacob et pour ramener les restes d' Israël ; je t'ai donné pour être la lumière des nations et mon salut jusqu'au bout de la terre. Qu'Israël ne se rassemble pas à la voix du bon berger, quoi de plus digne de compassion ? Mais ce n'est pas pour Israël seulement que le Sauveur est venu. Dès l'origine des temps il a demandé, il a obtenu davantage. Demande-moi , lui ^ dit l'Eternel, et je te donnerai pour héritage les nations, et pour ta possession les bouts de la

terre. L'ingratitude et là haine des Juifs serviront même à Taccomplissement de cette grande promesse. Quand je serai élevé de terre^ dit Jésus ^ fat tirerai tous les hommes à moi. C'est sur là croix que Jésus sera entendu et compris. C'est de la croix qu'il régnera sur le monde. Glorifié sur le Thabor, il a moins de puissance que crucifié en Golgotha. Il n'a qu'à monter sur ce bois infâme pour voir les peuples à ses pieds. Un bruit s'épand dans le monde qu'un homme a été pendu au bois. Le monde s'étonne, le monde écoute, le monde pleure, le monde croit. Les empires de la terre s'ouvrent pour faire place au christianisme ; il traverse les continents, il franchit les montagnes, il vole sur les mers. Comme un oiseau à l'aile gigantesque et puissante, il renverse et rase les temples et les autels ; les religions de la terre font place à la religion du ciel ; les dieux s'en vont ; et Dieu, le Dieu fort et jaloux, le Dieu des armées, le Dieu saint, traite alliance avec ses bien-aimés. A quoi bon, mes frères, vous décrire plus amplement ces merveilles ? elles sont écrites dans l'histoire, gravées dans vos souvenirs et dans vos lois ; ces murs vous les raconteraient au besoin. Nous ne vous parlerons point encore de l'avenir du christianisme ; mais ce que vous savez du moins, c'est qu'aucune religion ne lui succédera sur la terre ; hors de lui, l'homme ne peut plus croire qu'à une chose , à la mort. Ainsi , à travers mille vicissitudes s'est accomplie la promesse du Père : Son salut a été vu jusqu'au bout de la terre.

Mais nous l'avons dit, mes frères, ce n'est pas à Jésus- Christ seulement , c'est au chrétien que notre texte s'applique. Dans notre texte, c'est le chrétien aussi qui gémit, le chrétien aussi qui est consolé.

Le chrétien qui gémit. Et de quoi donc , mes fVères ? Peut-il dire comme Jésus : fax consumé ma force inuiilemmi et sans fruit. V Etemel m* a dit que je rassemble Jacob ^ et Jacob ne serassemble pointa GénérsAemeut non, mes chers frères, mais la vue de TEglise et de l'humanité peut lui fout*nir souvent des sujets de tristesse. Arrêtons-nous à ceux qui sont plus particuliers à Tépoque présente. De quoi, dans nos jours, le chrétien peut-il s'affliger ?

Ce n'est pas principalement de ce que les talents et le savoir désertent en foule le christianisme ; de ce qu'en certains pays c'est comme une chose entendue qu'on ne peut être à la fois savant et chrétien ; de ce que tous les genres de supériorité sociale semblent se préparer à dire adieu à la religion, en sorte que saint Paul pourrait dire encore : Considérez qui vous êtes ; il n'y a pas parmi vous beau'^ coup de sages selon la chair ^ beaucoup de puissants ni beaucoup de nobles. Cela est affligeant ; mais ce n'est pas la principale plaie du christianisme. On se laisse trop aller à lui souhaiter l'adhésion et les suffrages de ceux qui sont grands selon le monde. Il ne se glorifie pas plus des grands que des petits. Pour Christ, une âme est une âme, et rien de plus. Il cherche indifféremment ses disciples dans tous les rangs de la société. Quand le christianisme serait exclusivement la religion des pauvres , il n'en serait pas moins la religion de Dieu et de l'éternité. C'est un de ses plus beaux caractères d'ignorer complètement nos distinctions sociales ; et ce caractère , il l'a eu le premier. Jusqu'à lui , de toutes les religions , de toutes les philosophies, l'écorce était jetée au peuple ; le fond même, la moelle était réservée aux gens d'esprit et de savoir. Mais lorsque Jean-Baptiste , informé de l'apparition de Jésus, lui fît demander : Es-tu celui qui devait

venir y ou devons-nous en aUendre un autre? il lui fut répondu : V Evangile est annoncé aux pauvres. Ah ! si tous les pauvres, si tous les ignorants étaient chrétiens, nous ne gémirions pas sur l'état religieux de notre âge ; nous ne gémirions que sur les grands esprits, qui sont trop savants pour songer à se sauver.

Je ne vous dirai pas non plus que peu à peu la politique se sépare du christianisme ; qu'on Técarte plus ou moins respectueusement du domaine des affaires publiques. Nous comprenons qu'on regrette le temps où ces deux sphères n'en faisaient qu'une ; où le citoyen et le chrétien ne faisaient qu'un homme ; où le christianisme était la foi des sociétés comme celle des individus. Mais il sera beau de voir la religion de Dieu livrée à elle-même, prouvant sa force d'une manière incontestable dans l'absence de tout appui terrestre, se développant avec l'indépendance qui lui convient, et exerçant toutefois sur les institutions publiques autant d'influence pour le moins que lorsqu'elle leur était unie. On s'est trop accoutumé de nos jours à considérer la religion exclusivement dans ses rapports avec la société. La religion chrétienne fait du bien dans toutes les sphères; mais son but essentiel est le salut des âmes. Jésus n'est pas mort pour les sociétés, mais pour les individus. La religion fleurit là où beaucoup d'hommes oroient et vivent de leur foi. Tous les effets extérieurs qui en résultent sont bien dignes d'être admirés; mais il ne faut pas perdre de vue le principal pour l'accessoire ; c'est pourquoi, mes frères, je ne regarde pas cette séparation de la religion et de la politique comme une des choses qui doivent contrister l'âme du chrétien.

Ce qui doit la contrister, mes frères, vous nous le di-

rez vous-mêmes. Si vous êtes convaincus , comme je le crois, que la religion est le tout de l'homme ; que mettre * quelque chose au-dessus d'elle ou seulement à côté d'elle, c'est la détrôner :; qu'elle prétend sur toutes nos afiections, sur toute notre vie , un empire souverain...,, voyez et jugez. Embrassez d'un regard , je ne dis pas le monde entier , où tant de superstitions végètent encore , mais ce lumineux Occident que vous habitez , d'où le soleil de la civilisation se lève sur l'univers , et où , si l'on en croit un premier coup-d'œil , le christianisme règne sans concurrence. Vous jugerez convenable, sans doute, d'écarter tout ce qui n'est qu'extérieur, simple nom, vaine apparence ; et vous ne voudrez rien donner au christianisme que ce qui est de son domaine réel et incontestable. Yolis retrancherez donc ce paganisme hideux qui, sous l'invocation trompeuse de la croix, anéantit l'honneur de la croix , et sert de gars^ntie et de sanction à toutes les passions humaines. Vous retrancherez cette incrédulité ouverte et déterminée qui porte la hache à la base même de la religion, l'incrédulité plus timide qui la mine sourdement par des insinuations malignes, l'incrédulité déguisée qui, avec les formes du res- ' pect, la dépouille de tout ce qu'elle a de positif et de divin, pour la réduire aux proportions mesquines d'un système de morale humaine. Vous retrancherez cet indifierentisme superbe qui se soumet à la religion comme à une convenance sociale, lui accorde quelques démonstrations extérieures, mais lui refuse son affection et ses pensées ; hypocrisie publique, avouée entre les habiles, et dont à peine ils font plus de mystère qu'ils ne s'en font de scrupule. Vous retrancherez cette prétendue

fidélité qui souscrit à toutes les promestses de l'Evan-

gilc, et ne rejette que leurs conséquences pratiques. Vous retrancherez cette orthodoxie étrange qui signe hardiment toutes les ^confessions de foi , mais qui ne souffre pas que Ton con^sse Jésus-Christ dans le monde; qui ne veut pas que de V abondance du ccetir la botjiche parle ; qui accepte le christianii^me pourvu qu'il reste muet ; qui le tolère plutôt qu'il ne l'accepte ; qui ne lui permet pas de passer de l'Evangile dans les chaires , ou des chaires dans les écrits, ou des écrits dans la vie ; christianisme inconséquent et dérisoire , christianisme païen, arbre qui n'a plus que l'écorce, et dont la moelle est tombée en pourriture. Vous retrancherez cette incrédulité pratique, qui laisse flotter les étendards du Christ, mais qui répugne à voir les peuples se presser sous leur ombre, qui assigne à la religion un' séjour dans les nuages et loin de toutes les réalités , qui ne souffre qu'à peine que «on nom soit prononcé dans les affaires , qui voudrait maintenir les mœurs, les opinions, la vie à l'abri

du christianisme, comme d'une contagion Et quand

vous aurez retranché toutes ces choses, vous nous direz, mes frères, ce qui reste.

Puis vous chercherez dans la vie des nations ce que vous avez cherché dans la vie des individus ; vous vous demanderez, par exemple, pour combien est entré dans le mouvement des peuples vers les réformes sociales, ce christianisme qui, de votre aveu , doit envelopper toutes les relations de l'humanité, et pénétrer toute la vie des nations ; et quand vous aurez en vain attendu le nom du Sauveur au milieu des éclats de l'enthousiasme populaire, quand vous n'aurez découvert dans ce culte nouveau de l'homme d'autre divinité que l'homme luimême, vous saurez à quoi vous en tenir sur la place

qu'occupe la religion dans les pensées dé rhumanité.

Les sentiments des adversaires du christianisme ne vous échapperont pas sans doute. Ils chantent, le sourire sur les lèvres, l'hymne funèbre de cette religion qui doit un jour les accabler. Us voient cet arbre antique coui'ber sa cime dépouillée vers ce sol poudreux et desséché de la vieille Europe qui ne lui fournit plus de sève. Ils s'applaudissent de ce progrès des lumières générales : insensés I mille fois plus insensés que ces Juifs dont notre texte déplore notre aveuglement , car les Juifs du moins se rattachaient à la religion divine de leurs pères ; eux, à l'éblouissement de leurs propres pensées, aux clartés d'une science orgueilleuse qui ap*^ prend tout, hors le secret de vivre et celui de mourir , à des théories dont la plus belle ne saurait calmer une seule des peines de la vie , ni expliquer la destinée humaine, ni jeter le moindre jour sur les muettes ténèbres de l'avenir î Oh ! n'est-ce pas le cas de s'écrier : « Quand l'impie est arrivé au fond de son abîme, alors il méprise ! *

Ah ! mes frères, je l'ai dit : Vous prononcerez vousmêmes; je m'en rapporte à vous; mais si vos réflexions ne vous conduisent pas à juger que l'époque où nous vivons est une époque critique du christianisme, vous conviendrez du moins , comme on en convenait il y a un siècle, il y a deux siècles, il y a trois siècles, que la tiédeur est grande,, l'indifl'érence répandue, et que, sur le terrain même qui semble lui appartenir, le christianisme a encore de grandes conquêtes à faire.

^ais, mçs frères, quand ces temps seraient ceux de la grande défection, les consolations ne manqueront point aux amis de Jésus. Et d'abord^ leur droit est auprès d$

VEiernely et leur tmvre auprés^deicur Dieu. Ne gémissez pas, leur dirons-nous, ne gémissez pas, au milieu de l'infidélité présente, si vous avez été fidèles ; ne gémissez pas si vous avez généreusement confessé le seul nom qui ait été donné aux hommes par lequel ils puissent être sauvés ; ne gémissez pas si vos œuvres ont répandu autour de vous la bonne odeur de l'Evangile ; ne gémissez pas si vous avez prié pour les âmes de vos frères ; ne gémissez pas si vous avez gémi, si vous avez combattu devant Dieu par vos larmes et vos supplications, et si vous avez contribué selon votre pouvoir à la propagation de la vérité qui est selon la piété.

Et quand l'incrédulité du présent siècle vous afflige, voyez avec reconnaissance les préparatifs imposants du Saint-Esprit; il glorifie encore une fois les choses faibles de la terre. Voilà qu'au milieu des événements qui préoccupent les yeux de la chair, de plus grands événements se préparent dans l'obscurité et presque dans le silence. Vépée aiguë ^ la flèche bien polie dont parle le prophète, sont fortes encore dans la main des faibles. Le monde parle peu ou parle avec dérision de la Parole de Dieu : son admiration est ailleurs : mais cette Parole, • toujours la même, opère, après dix-huit siècles, les mêmes merveilles qu'à son apparition. Elle a secoué la poussière profane dont notre négligence la couvre , et , rejetant sur nous cette poussière en témoignage, elle s'envole du milieu des peuples civilisés vers ceux qui sont méprisés^ vers la nation détestée^ vers celui qui est esclave de ceux qui dominent. Elle relève du sein de leur abjection des peuples que l'humanité avait honte* d'avouer ; elle fait pénétrer la soif de la perfection dans des âmes avilies; elle affranchit l'esclave en lui montrant les

- âod -

deux ; elle éveille dang ce cœur flétri une douleur et une joie sublimes. Partout la même dans ses discours , elle produit partout les m^ofies effets ; et tandis que notre histoire religieuse n'est bientôt plus que l'histoire de la vérité se frayant un pénible sentier à travers celle de nos controverses arides et de nos colères dogmatiques ; cette histoire, pour les cœurs recueillis et touchés, se renferme en deux mots, toujours les mêmes et toujours admirables : /{ nous a été beaucoup pardonné ^ c'est pourquoi nous avons beaucoup aimé.

Telles sont les prémices de la révolution glorieuse qui s'accomplira lorsque nous dormirons dans la poussière. Telle est l'aurore des beaux jours qui consoleront la terre, quand, la plénitude des nations sera entrée dans l'Eglise de Dieu ; car nous avons foi à des promesses dont une grande partie s'est réalisée aux yeux de nos pères et à nos propres yeux ; retenant fermement cette espérance , que le roi sacré par Dieu même obtiendra les nations en héritage, et. que son trône sera comme les jours des deux ( Ps. LXXXIX, 30 ) .

Attendrons-nous que du sein de ces régions lointaines où nous portons la lumière, elle soit rapportée un jour à notre continent obscurci? Demanderons-nous secours à ceux qui l'attendent de nous ? Quel jour que celui où l'on verrait l'Indou, le Cafre et l'indigène de la Polynésie aborder avec la croix sur nos rivages profanes, rassembler nos descendants dans ces temples désolés , et faire retentir nos chaires muettes des paroles de la bonne nouvelle, redevenue nouvelle à force d'oubli ! Si cette supposition vous indigne, pensez seulement qu'aujourd'hui nous envoyons l'Evangile à Ephèse , à Corinthe, à Jérusalem d'où il nous vint jadis, et que nous

pourrions le faire annoncer dans Rome. A ro5 imies^ ïsraël f renforcez vos nmtns treniblantes el vos genoux qui ploient. Donnez un glorieux démenti à ceux qui disent que la vieille terre de la civilisation ne peut plus porter le christianisme. Conjurez-vous ensemble pour faire voir à tous les bouts de la terre le salut <Je votre Dieu .Unissez vos prières, et demandez pour la religion qui Vous console la splendeur et la gloire des anciens jours. Mais, avant tout, que votre lumière luise devant les hommes; que votre vie prêche TEvangile, et soyez en paix : Toèuvre du Rocher est ferme, et ceux qui s'attendent a FEternèl ne seront point confus.

A ce moment où le parallèle entre Jésus-Christ et le chrétien'nous échappe et où le fil, pour aiiisi parler, se rompt entre nos mains, nous voudrions nous arrêter, mais le pouvons-nous ? 11 est des douleurs que Jésus- Christ n'a pas tîonnues et des consolations dont il n'eut jamais besoin. Nous en taîrons-nous ? En nous taisant , pourrions-nous vous faire oublier que votre propre infidélité, vos propres défections sont le premier et le plus juste sujet de vos larmes ? N'êtes-vous pas vous-mêmes ce Jacob pour qui le fils du Très-Harut <r a consumé inutilement sa force, » oet Israël qu'il devait ramener et qui « ne se rassemble point ? » N'est-ce point de cela surtout que vous avez à vous consoler? et qui est-ce qui vous consolera ? Irez-vous perdre sur les infortunes de l'univers des larmes dont vous n'avez, dont vous n'aurez jamais assez pour vos propres infidélités ? En un mot, la douleur et la consolation dont nous vous avons entretenus, en quoi vous regardent-elles ?

Nous vous avons parlé comme à des chrétiens. Un chrétien est un homme qui a pleuré et qui a été consolé,

qui pleure encore tous les jours, mais que son Dieu console tous les jours. Son bonheur n'est point sans larmes; • ses souvenirs en tiennent la source ouverte, des expériences-douloureuses viennent souvent l'élargir. Mais son bonheur est du bonheur î^ourtant, un bonheur profond, un bonheur dont Tâme est comblée, car il est composé de paix, d'espérance, et d'amour, et les larmes saintes de la componction y tombent comme une rosée. C'est s'il ne pleurait pas qu'il faudrait le plaindre. C'est quand cette source tarit que le vrai malheur commence. Vos larmes donc, si vous êtes chrétiens, les larmes que vous répandez sur vous-mêmes, ne vous empêcheront pas de pleurer avec Christ, et comme Christ a pleuré; ou, si elles vous en empêchent, ce n'est pas à vous que nous avons parlé. Mais si nos paroles ont été bien adressées, nous vous dirons encore : Pleurez et soyez consolés ; -pleurez les mêmes larmes sur vous et sur Israël ; acceptez les mêmes consolations pour Israël et pour vous. Appliquez à vos douleurs spirituelles, comme aux détresses de votre charité et aux scandales de votre- foi, l'auguste parole du Christ : « Mon droit est auprès de

> l'Eternel et mon œuvre auprès de mon Dieu.» Aimez à vous répéter les paroles de son Père : « Je t'ai donné i> pour être la lumière des nations et mon salut jusqu'au

> bout de la terre, d Dites-vous à vous-mêmes qu'il est votre lumière et votre salut ; rappelez-lui ses promesses et représentez-lui ses gages ; armez-vous du droit qu'il vous a donné de recourir à lui ; et lorsque vous sentez une racine d'amertune et d'iniquité germer dans votre cœur, tombez à ses pieds pour lui demander avec toute l'autorité dont il a investi votre humble prière, « que sa ;> bouche devienne, à votre égard, comme une épée

1 aiguë, 1 que sa parole pénètre, pour vous purifier, jusque dans les dernières divisions de votre âme et de votre esprit, de vos jointures et de vos moelles ; que vous soyez cet t Israël en qui Dieu a résolu de se glorifier par lui,» et que vous puissiez, certains de son amour, monuments vivants de sa grâce, livrer tout votre cœur aux nobles sollicitudes du zèle et de la charité.

LVETUDE SANS TERME.

2 TiM. III, 7, 2.

« Apprenant toujours, et ne pourant Jamaii par* Tenir à la connaissance de la yérité.»

»RBMIBR DI8CO01I8.

Les mathématiques admettent la supposition de deux lignes, qui, se rapprochant toujours l'une de l'autre , ne se rencontrent jamais. S'il n'est pas en notre pouvoir , même avec les instruments les plus délicats, de réaliser cette supposition dans le monde visible, aurions-nous le triste avantage de retrouver dans notre existence morale ce que le monde extérieur ne vous offrira jamais ? Saint Paul nous affirme qu'on peut apprendre toujours sans parvenir jamais à la connaissance de la vérité. Cette proposition, qu'il n'applique en cet endroit qu'à certaines femmes c.chargées de péchés, possédées de diverses convoitises > n'est pas, vous le pensez bien, exclusivement vraie de l'un des deux sexes. Chez l'un et l'autre, une foule d'individus nous rendent témoins de ce phénomène, étrange au premier coup-d'œil, naturel quand on l'examine de près, et qu'on approfondit les termes dont l'apôtre s'est servi.

La vérité dont il parle en cet endroit embrasse à la fois ce que nous sommes et ce que Dieu est ; je dis , d'une part y la connaissance de notre nature , de notre condition morale , de notre situation dans la vie , et /de l'autre , celle de l'œuvre que la miséricorde de Dieu a accomplie pour notre salut. La vérité que saint Paul a en vue n'existe comme vérité que dans la réunion de ces deux parties; qui n'a que la, première moitié sans la seconde, ne connaît point la vérité; mais, de plus, qui possède la seconde, et ne la possède que par l'esprit, ne connaît point non plus la vérité. Il y a donc deux manières d'être hors de la vérité; soit qu'on ait fait la première moitié du chemin, et qu'on s'en tienne là, soit qu'on fasse encore la seconde partie de la route , mais sous la conduite de la seule intelligence. Dans l'un et l'autre de ces deax cas^ on doit ^re compté parmi ces hommes doni l'Apôtre nous dit c qu'ils apprennent toujours 1» sans jamais parvenir à la connaissance de la vérités » Ils apprennent toujours, parce que chacune de ces moitiés de la vérité est si vaste qu'on la peut dire inépuisable. Ils ne parviennent point à. la connaissance de la vérité, parce que la vérité dépend de deux conditions ^ dont la première manque aux uns, la seconde aux autres : la première, de ccanpléter une^des moitiés de la vérité par Fautre ; la seconde , de saisir la vérité, non par l'esprit seulement, mais par le cœur, par totit l'homme.; Cette distinction partage en deux classes les héritiers d'un malheur (xxmmun où les complices d'une même faute: C'est sur ces deux classes ou sur ces deux états que nous allons successivement appeler votre attention.

Arrêtons-nous un' moment, mes frères, en deçà de notre sujet, et donnons un regard à une autre classe

d^hoinmes , ceux qui ne connaissent en aucune ttïanîère aucune portion de la térité ; ceux qui, bien ioin d'apprendre sans cesàe, n'a]f>prennent jamais. GommeUt peuton, mes frères, homme, ne rien apprendre de Fhomme ; vivant , ne rien savoir de la vie ; chrétien de naissance , ne rien connaître de Dieu ? Comment on ^e peut? En fermant à la lumière toutes les fenêtres de Fâtae , en mettant à chacune de ses portes une sentinelle vigilante et jamais endormie, sous lenôm de plaisir, d'affaire et même de devoir; en ne laissant se formel* aucun vide dans la chàihe 'des préôcèupations mondaines ; en vivant, avec les apparences peut-être' du sërièux , dans l'étourdissetneUt et le délire ; en se rendant fou d'mie fblié froide et systématique ; en se fôisant'de la vie une éternité, de la chair un Dieu, de la. jouissance Une religion. Cela même n'exige pas toujours* îtti tant de frais. Si, pour Tordinafre, il y a du calcul dans cette ignorance , parce qu'à l'ordinaire un instinct confiis avait averti l'âme , et d'avance lui avait fait peur de la vérité, souvent aussi une éducation déplorable fait de l'ignorance le climat naturel de l'âme et l'immuable demeure de l'esprit ; le préjugé , sucé avec lé lait, sans cesse fortifié par l'exemple, prend toute l'énergie et la vivacité de l'instmct; les instincts plus profonds et plus vrais sont étouffés avant que de naître, comme une flamme avant d'éclater; on vit de la vie mondaine, sans se douter seulement qu'il y en ait une autre; on ne conçoit pas des intérêts d'un ordre plus élevé; à peine trouve-t-on le temps de les apercevoir; on n'entend ni les plaintes de la conscience profondément endormie, ni les rires de Satan, qui n'a garde d'insulter sa victime ; on ne vit pas dans son âme, où il faudrait bien finir par se rencontrer soi-même avec tous les

instincts plus excellents dont Dieu l'a munie ; on vit dans ses sensations et dans les mille objets qui les suscitent ; on vit dans ses désirs , dans ses craintes et dans ses espérances mondaines : non pas toujours , comme vous pourriez le croire , avec les bruyants emportements de la passion, mais avec un air de raison et de calme, avec un ordre et une modération qui nous valent , de la part du monde, le titre d'hommes sérieux et solides, qui écai*tent de notre propre esprit toute idée de désordre , qui nous rassureraient si nous avions besoin d'être rassurés ; dehors trompeurs sous lesquels Dieu seul et ceux qui ont le secret de Dieu peuvent découvrir le désordre et la folie. Car sous ce fond, si calme a nos propres yeux, il y a un déchaînement du mal, un furieux emportement, une orgie, si Ton peut dire ainsi,. de tous les principes de péché que récèle notre nature ; ainsi que , dans une maison soigneusement fermée, et livrée en apparence au repos de la nuit , mille excès , mille désordres ont lieu , dont l'épaisseur des murs étouffe le bruit et comprime le scandale. Ainsi s'étendent à travers les années, et vont tomber dans l'éternité une multitude de vies , qui , à ce qu'il semble , n'ont pas eu , sur cette pente rapide , un moment pour se reconnaître et pour s'arrêter. Dieu seul connaît, le grand jour dira seul , combien de fois , dans leur cours, la lumière leur fut présentée, combien d'avertissements furent jetés à ces insensés, et combien de fois , s'ils ne se fussent hâtés de souffler sur ces lueurs et de couvrir ces voix, ils eussent pu sortir de leur illusion et rebrousser chemin vers la vérité.

Cette dernière observation , mes frères , nous rapproche de notre sujet. Ces mêmes avertissements, multipliés dans la vie de bien des personnes, et dans les cîrcon-

Stances les plus favorables, réussissent souvent à se faire entendre. Et, à vrai dire, ce qui doit étonner, c'est qu'ils ne se fassent pas toujours entendre. Dans les vies les plus ordinaires, il semble que tout soit calculé pour soulever peu à peu le bandeau de dessus nos yeux. Il semble que toutes ces illusions avec lesquelles nous entrons dans le monde ne doivent pas tarder à nous laisser face à face de la vérité. C'est, en effet, ce qui arrive à plusieurs. Ce désabusement , ce désenchantement, n'est mèine pas uniquement le bénéfice de la vieillesse : la mélancolique lumière se révèle à de plus jeunes regards. Il est même des époques où tout le monde vit plus rapidement, et où la vieillesse de l'âme arrive dans l'âge de l'espérance , comme un hiver prématuré sur la verdure et les fleurs. Successivement on apprend à évaluer le monde, là vie , et soi-même enfin. Il est vrai qu'il n'appartient pas à l'homme de s'enseigner à lui-même , sur ces différents points , la vérité pure, toute la vérité. Ce résultat , plus tardif, ne nous appartient pas , et la connaissance du remède peut seule nous donner la pleine connaissance du mal. Mais il est vrai pourtant qu'avant cette révélation , nous pouvons , par des moyens naturels, apprendre beaucoup sur le monde, sur la vie et sur nous-mêmes. Que cette information, à cause des sources dont elle procède , ne soit pas parfaitement exacte et pure, j'en conviens; que , dans le détail, bien des illusions aient été remplacées par bien des préventions, je n'en doute pas ; que cette connaissance soit en général plus négative que positive, qu'elle nous donne moins de vérités qu'elle ne nous ôte d'erreurs^ cela est certain: mais, en la réduisant à ce qu'elle est, convenons qu'elle est quelque chose, qu'elle embrasse un champ bien

étendu, qu'elle offre une multitude d'aspects; et ce qui le prouve, c'est que, depuis qu'il y a des mQralis|;es dans le monde, leur aliment principal est précisément l'étude et la peinture des choses dont nous parlons ; ce fonda ne s'épuise jamais; il se renouvelle sans cesse ; les derniers venus trouvent quelque diose à dire ; la littérature presque t(»it entière repose là-dessus ou &'y rattache ; et chacun de nous , sans èti;e moraliste ni écrivain, se nourrit chaque jour, sans l'épuiser jamais, de cette substance amère ; en un mot , comme dit l'Apôtre , nous apprenons sans cesse.

Le monde, la vie et nous-mêmes, tel est le triple objet de cette connaissance. Cet ordre n'est point arbitraire ; c'est celui de nos désabusements. Si nous naissons avec une égale confiance dans ces trois objets, c'est l'un après l'autre que ces trois objets cessent de nous l'inspirerl Avant de juger k vie et de nous juger, nous jugeons le monde et la société. G'es^ de nos semblables, de nos rs^ ports avec eux, que nous avions d'abord attendu le bonheur; noble tendance d'une âme créée pour l'amour, Élite pour unir sa vie à d'autres vies, et pour demander sa félicité au nK)nde invisible. Cette espérance , la première éclose , est la première à se flétrir. Nous avions rêvé la perfection dans les objets de nos attachements , parce que , invinciblement , nous sommes forcés à la réver quelque pa^rt, et que, ne la cherchant pas où ellç est, il faut bien la chercher où elle n'est pas. Nous demandions (prétention également injuste e( naturelle) un amour infini, que nous-mêmes ne saurions offrir, que , par la même raison, personne ne peut nous donner. Quel est notre désenchantement, lorsqu'au lieu de cet 2(bandon dq cœur , nous ne rencontrons qu'une amitié cir-

conspecte, au lieu de la générosité, à peine la justice, et que , de ces amitiés couvées avec tant de soin , nous voyons éclore la haine ! Il ne nous vient pas à Tesprit que les observations que nous faisons sur les autres hommes, ils les font toutes à notre égardi; que nous SiomHies l'occasion des mêmes mécomptes, après avoir été les objets des mêmes illusions : nous n'en sommes pas encore à nous connaître, ni par conséquent a nous accuser*

Au-delà du cercle de nos relations personnelles, nous cherchions dans le passé et dans le présenti des caractères que nous pussions admirer. Nous avons cru qu'il en existait de pareils ; les historiens nous ont aidés à nous tromper ; ils ont vu à la distance des siècles des contours épurés par l'effet de la perspective, adoucis par ce deminuage qui se répand autour des figures ajoitiques ; nous avons embrassé, telles qu'on nous les offirait, ces grandes individualités ; une foule d'images idéales d'hommes et de peuples, d'actions et d'événea^nls, de caractères et de mœurs , sont sorties , pour nous , des ombres du passé ; vision de gloire qui n'a pas d^uré. Encore ici ^ apprendre, c'est compter nos pertes. L'histoii*e , mieux étudiée , le passé, contrôlé par la vue du présent, nous a, Tune après l'autre, arraché nos idoles ; nous sonames deveaus plus savants , c'est-à-dire que , dans le portrait de l'humanité, nous avons vu d'heure en heure les ombreis» s'épaissir ; notre idéal envolé erre dans le vide, cherchant où se poser, car c'est la loi de notre nature, mais ne se posant jamais.

Toutefois, la faculté d'espérer, de se flatter, ne se perd pas tout d'un coup ; on se prend bien des fois encore au piège des apparences , on mord souvent à l'appât , mais toujours avec moins de confiance et d'abandon ; jusqu'à

ce qu*enfin, enseigné par Texpérience, on se fait une philosophie y on prend son parti d'accepter comme exception , comme bénéfice inattendu , ce qu'on avait d'abord prétendu comme règle ; on se désenchante avant , pour ne pas se désenchanter après ; on n'espère plus rien, afin de pouvoir se réjouir de quelque chose.Gomme toute cette révolution s'opère insensiblement, elle ne crée pas un état violent de l'âme ; ce qui, resserré dans une description de quelques lignes, ressemble au désespoir, répandu sur des années, n'est qu'un lent refroidissement de nos espérances ; la plupart des hommes s'aperçoivent à peine du changement qui s'est opéré en eux ; il leur semble presque avoir toujours pensé de même ; aucune souffrance bien vive n'accompagne la perte graduelle de leurs

illusions ; on appelle cela un esprit qui se calme , une jeunesse qui se passe , un bénéfice de l'âge; il s'en, faut peu qu'on ne s'en félicite et qu'on ne s'en applaudisse. Cependant, pour certaines personnes, les circonstances rendent cette même révolution extrêmement douloureuse , l'indignation bouillonne incessamment dans leur sein, s'imprime et se fixe dans leur accent et dans leurs regards ; un ressentiment amer devient comme le tempérament de leur âme. Ils ont tort dans leur amertume, comme les premiers dans leur résignation. S'il ne faut pas se féliciter de ces mécomptes , il ne faut pas davantage s'en irriter. De quel droit , en effet, s'irriter de ce que les autres hommes sont ce que nous sommes nous- .mèmes? La douleur serait ici à sa place , non pas la colère. Mais dans cette première période de nos expériences, ce que nous connaissons le moins, c'est nous-mêmes ; et nous avons encore un autre désabusement à subir avant d'arriver à ce dernier désabusement.

Par ce jugement de rhumanité, la vie est d'avance jugée. Lorsque le prestige dont nous avions embelli notre espèce est dissipé , lorsque ce n'est plus dans le monde moral, mais dans le temps et dans l'espace, que nous avons à chercher le prix de la vie, il semble que la question est résolue par la manière même dont elle est posée ; il semble que, lorsqu'on est réduit à demander à la vie : Qu'as-tu à me donner en années, en richesses, en gloire, en volupté ? la réponse est à peu près indifférente. Mais qui est-ce qui voit les choses de si haut ? Pour un grand nombre d'hommes aucune autre question n'a précédé celle-là ; et ceux mêmes qui ont commencé par demander à la vie un bonheur d'une nature plus élevée, trompés dans leur attente, ne renoncent pas à ce qu'on pourrait appeler les rognures de la vie et la lie du bonheur. Une sorte de malheureuse logique les conduit même à s'abreuver de cette lie, dans laquelle ils boivent l'oubli des rêves qui les ont déçus ; il ne manque pas d'exemples du passage de l'enthousiasme au matérialisme, ni de raisons pour s'expliquer combien cette transition est naturelle. Personne n'abandonne sa part du banquet; tout le monde veut vivre, c'est-à-dire que tout le monde se prend à de nouvelles illusions, après la perte des premières.

On pourrait croire, mes frères, que ces nouvelles illusions ne s'évanouissent pas comme les premières. Longtemps après qu'on a cessé de croire à l'humanité , on s'attache au plaisir, à là gloire, à la vie ; au plaisir, c'està-dire, à la chair; à la gloire, c'est-dire, à l'estime des êtres qu'on a cessé d'estimer ; à la vie, c'est-à-dire, à la durée de ce qui passe. L'acharnement avec lequel ces différents objets sont poursuivis, donnerait lieu de pen-

ser qu'ils ont encore notre foi tout entière; mais faisons ici deux observations.

Premièrement, il ne s'agît pas de savoir si Tacharnement dure ; mais si du commencement de la carrière au point où vous êtes parvenus, vous n'avez pas laisse tomber, comme le coureur dans les jeux antiques, quelques-unes des fleurs qui couronnaient vos tètes; si vous jugez aujourd'hui la vie comme vous la jugiez au début. La réponse à cette question se présentera bientôt.

En second lieu , la persévérance de la poursuite ne prouve pas, dans ce cas , que la foi aux objets de cette poursuite n'a subi aucune atteinte. Il y a même plus : vous pouvez voir l'ardeur s'accroître à mesure que la foi diminue. Pourquoi ? c'est que l'âme a besoin d'être remplie de quelque chose ; c'est qu'après tout il faut vivre, et qu'on se nourrit de ce qu'on trouve. L'enfant prodigue, accoutumé à la délicate abondance de la table de son père, se fût nourri volontiers, dans son exil, des gousses que les pourceaux mangeaient. Quand l'âme n'aurait pas besoin d'un aliment, elle aurait besoin d'une poursuite ; et ce besoin d'action la précipite vers tous les buts à la fois. Détrompée, elle n'est pas guérie ; elle ne peut pas l'être ; le jour qu'elle le serait, il lui faudrait mourir. Elle espère tant qu'elle peut ; a-t-elle cessé d'espérer, elle cherche encore. Et il est dans la nécessité des choses qu'à mesure que l'âme tombe, la vitesse de sa chute augmente; qu'en avançant dans la carrière, et voyant incessamment s'appauvrir la vie, elle s'attache plus violemment à ce qui lui en reste. De là vient que les plus désabusés sont si souvent ceux qui le paraissent le moins , et que ceux qui médisent le plus de la vie sem-

blenl lui faire la cour la plus empressée. Les pins proches de Tautel sont les contempteurs de l'idole.

Que les apparences ne nous trompent point sur le fait. Le fait, c'est qu'en entrant dans la vie nous comptons sur elle. Fussions-nous même avertis de sa vanité, nous ne laisserions pas de croire en elle ; l'expérience d'autrui ne devient jamais nôtre, et l'autorité la plus haute, les déclarations mêmes de la sagesse divine, ne sauraient nous préserver de toute illusion. Pour connaître la vie il faut avoir vécu ; mais aussi il est difficile de vivre sans apprendre à la connaître. Dans cet ordre de choses, on peut dire, mes frères, que chaque connaissance, à partir de la première, est un désabusement. Etrange science, qui consiste uniquement, non à remplir l'âme , mais à la vider ! D'après cela, n'allez pas vous représenter ce monde comme une collection d'hommes dégoûtés. Dites seulement, qu'à part un certain nombre d'aveugles ou de stupides ( et il y a des gens d'esprit parmi ces stupides ) tous les hommes sont plus ou moins désabusés ; que c'est en cela proprement que consiste la science de la vie, et, pour répéter ce que nous avons dit, qu'apprendre, c'est compter ses pertes.

Ici, les détails sont superflus ; et personne ici n'a besoin que je lui raconte son histoire. Mais un fait particulier réclame notre attention.

J'ai parlé de plaisirs , de gloire et de durée. N'y a-t-il rien de plus, rien de mieux dans la vie ? Oui, mes frères, il y a la science, il y a la vertu ; ces choses font aussi partie de la vie; et leur valeur qui n'a point de pareille icibas, ne semble pas exposée à subir une réduction. Avonsnous vu pâlir les astres dans les cieux ? Verrons-nous s'affaiblir la splendeur de ces astres du monde moral?

La science, cet instinct désintéressé, divin, qui, ne se rattachant à rien de charnel, à lui seul nous révélerait notre éclatante origine ! la science, qui nous détache du monde extérieur, nous distrait de nous-mêmes, nous dégage des liens de la matière, et nous transporte, du milieu des réalités souilIées,dans la pure atmosphère de Vidée ! la science, un des attributs de la Divinité, un des traitsde son empreintedans l'homme ! Je sais, mes frères, qu'elle a noblement dévoré des vies entières ; mais toute âme douée de quelque élévation, c'est-à-dire, de quelque sérieux, n'a pu manquer, dans son estime d'un si noble sujet, de lui chercher un ensemble qui en fût digne : car la science n'est pourtant pas la vie tout entière, elle en est un des éléments ; elle doit chercher à s'y coordonner : il faut, si l'on peut parler ainsi, un front pour cette couronne, et qu'est-ce que le front de l'homme ! un piédestal pour cette statue, et quel piédestal que la vie! un ciel pour ce soleil, et quel ciel que l'âme humaine ! Partout la disproportion nous frappe ; partout la dignité du détail fait ressortir la misère de l'ensemble ; nous ne savons comment un si noble élément a pu s'égarer dans un si triste chaos ; et la vie, qui déjà nous paraissait petite de sa petitesse propre, nous le parait davantage de la grandeur même de cet instinct , de cet intérêt , qu'elle devrait contenir et qui la déborde. En sorte que, si nous ne contractons pas directement le dégoût de la science, du moins le sentiment de son déplacement, l'impossibilité de la rattacher dignement à la vie, nous étonne et nous accable; et combien de génies, mes frères, cette pensée n'a-t-elle pas saisis d'une profonde tristesse ! combien d'hommes, épouvantés des problèmes et des contradictions que soulève la science dans l'état

présent de rhumanité, ont douté au milieu de leur enthousiasme si elle était un don de Dieu ou une tentation du démon ! et n'oublions pas d'ajouter : combien d'hommes, en la voyant corrompue par nos passions, puis à son tour les nourrissant et les irritant, infidèle, ce semble, à son origine et à sa vocation, n'ont pas vu en elle un de nos maux les plus graves, et la source même de tous nos maux !

€ Mais la vertu, direz-vous ! laissons dans la vie l'enchantement de la vertu, et la vie entière est sauvée. » Dans un sens, mes frères, il est impossible de cesser de croire à la vertu , je veux dire, à la nécessité, à la sainteté, à l'inviolabilité du devoir ; il est impossible à celui qui l'a une fois exercée, ne fût-ce que dans un acte unique et isolé , il lui est impossible de ne pas trouver, dans l'impression qu'il a reçue de cet acte même , la preuve que la vertu est une réalité, la première des réalités. Mais je dis, mes frères, que plus cette conviction est invincible, plus il est insupportable à l'âme de ne pouvoir se rendre compte des difficultés que soulève la présence de cette grande idée. De même qu'au sujet de la science, de même on se demande au sujet de la vertu : à quoi correspond-elle dans la vie ? La ferez-vous correspondre au bien de la société ? C'est là sans doute un de ses résultats, mais ce ne peut être son but : votre conscience et la notion même de vertu vous le témoignent avec évidence. Sera-ce à l'intérêt de l'individu ! Mais quel intérêt? si c'est l'intérêt matériel, la vertu consiste aie sacrifiera la première instance du devoir; si c'est la satisfaction intérieure, le but est noble, mais il l'est trop : cette satisfaction, à moins que ce ne soit l'approbation de l'amour-propre, dont le suffrage ne peut être l'objet

de la vertu, cette satisfaction ne saurait nous suffire; ce qu'on a dit de Ja conscience est irréfléchi et vain : à la longue son témoignage ne suflit pas ; il n'est précieux qu'autant qu'il nous certifie qu'un juge, dont notre conscience n'est que le représentant, est également satisfait ; nous avons besoin d'un approbateur , et que cet approbateur soit une personne; nous ne voulons pas être uniquement les serviteurs , les amis , les enfants d'une idée ; nous voulons nous attacher à quelque chose de plus vivant que ïordre moral , à un être , à une âme , dans laquelle notre vie aille retentir; et le nom le plus vrai de la satisfaction à laquelle aspire la véritable vertu, c'est la gloire. La cherchons-nous chez les hommes ? Voilà la vertu altérée dans son principe par cette recherche même. La cherchons-nous ailleurs ? Ce ne peut être qu'auprès de Dieu : mais gardons-nous de confondre Dieu avec son nom, de prendre un mot pour un être. Où est Dieu, où est le chemin vers Dieu, afin que nous lui portions l'hommage de nos actions vertueuses ? Ce chemin , le cœur seul le trouve : notre cœur l'a-t-il trouvé? Notre cœur est-il porté, porte-t-il avec soi toute sa vie vers Dieu? Cherchons-nous les regards de Dieu? Vivons-nous de sa volonté et de l'espérance de son approbation? En un mot est-ce à lui qu'aboutit notre vertu ? Et quand nous avons cru déposer notre offrande sur son autel, nos passions ne viennent-elles pas l'enlever pendant la nuit pour la transporter sur un autre autel, qui, s'il n'est pas celui qu'a choisi notre conscience, est, hélas ! celui qu'a préféré notre cœur ? Notre vertu , par un chemin détourné, ne revient-elle pas à nous ? Ne reprenons-nous pas d'une main ce que nous donnons d'une autre? S'il n'en était

pas ainsi, mes frères, si Diea était véritablement le premier objet et le dernier terme de la vertu, et son amour le foyer de notre vie morale , je dirais que, par ce seul fait , la vie en effet est sauvée, toutes les illusions remplacées par la vérité, tous les mécomptes écartés à jamais ; mais quiconque ne peut se rendre le témoignage d'avoir conçu et pratiqué la vertu dans cet esprit , n'a point été placé par elle hors de la destinée commune : sur la vertu comme sur tout le reste il est condamné au désenchantement ; pressé entre la double nécessité de reconnaître la réalité, la souveraineté de la vertu et de ne savoir où la placer ; ne trouvant pour elle, dans la vie, aucune place assez large, aucune base assez ferme ; poussé tour à tour vers la vertu et repoussé loin d'elle ; ravi et rebuté tour à tour ; croyant au devoir et n'y croyant pas ; et par l'incessant retour de cette oscillation, porté bien loin de cette aurore de la vie, où riea n'obscurcissait à ses yeux ni la réalité de la vertu ni la certitude de ses promesses.

Ainsi, mes frères, cela même, ce qu'il y a de plus grand et de plus vrai se détache , comme un fleuron , de cette couronne de convictions et d'espérances qui ceignait noitre jeune front ; le désabusement de la vertu se compte au nombre de nos pertes, ou, si vous le voulez, s'ajoute à notre science ; et de toute cette vie , à laquelle nous avions cru avec une si pleine foi , plus rien d'entier ne nous demeure.

Et quand tout serait demeuré entier, nous n'en sentirions que plus vivement la douleur d'une autre découverte à laquelle nous ne pouvons échapper. Toute parée de ces illusions, cette vie se précipite vers la mort. Elle y court d'un pas incessamment accéléré. On savait bien,

en commençant à vivre, qu*on ne vivrait pas toujours ; mais qui s'attendait à vivre si peu? Qui nç comptait au moins que les années seraient égales aux années ? Qui eût cru que chacune d'elles serait plus courte que la précédente , que la vitesse du temps s'accroîtrait toujours , et, sans diminuer le nombre de nos ans, réduirait l'étendue de notre carrière ? Personne, mes frères, personne ; et cela est si vrai, que les plus jeunes d'entre mes auditeurs ne m'en croiront pas sur cette fuite des jours ; on n'y croit pas avant de l'avoir éprouvée; encore une fois, ce n'est qu'en vivant qu'on se détrompe de la vie ; et cette illusion si nécessaire est la dernière qui nous abandonne. Voilà , mes frères, ce que c'est qu'apprendre, La matière est vaste, et quelque abrégée que soit la vie, la vie entière n'y suffit pas : vécût-on un siècle, on apprendrait sans cesse. Si vous dites que la conclusion logique de tout cela, c'est le désespoir, vous avez raison, peut-être : heureusement l'homme ne met pas sa destinée à la merci de la logique. Le charme de vivre est grand ; dans la privation de tous les biens, vivre est quelque chose encore ; et quelle est d'ailleurs la vie entièrement dépouillée ? La Providence a été si libérale envers l'homme , que l'homme n'a pas pu anéantir tous ses dons : il reste toujours, pour nous attacher à la vie, assez de ces biens qui avaient été destinés à nous attacher à Dieu ; nous nous sentons appauvris plutôt que pauvres , et quoique ce sentiment même soit pire que la pauvreté , comme nous ne l'éprouvons que faiblement et par intervalles , il nous laisse plus de bonheur qu'on ne le croirait; bonheur qui dure aussi longtemps que nous ignorons que la plupart de nos pertes sont notre propre ouvrage, et que nous valons beaucoup moins que notre destinée. Mais cela

même , nous finissons par l'apprendre ; et c'est le troisième sujet de renseignement dont j'ai entrepris de vous retracer le cours.

II faut commencer par observer qu'il y a deux manières de se connaître soi-même , l'une naturelle , l'autre que j'appelle surnaturelle : la première, bornée, incomplète; la seconde, qui va au fond de l'objet et l'épuisé : la première plus étendue que profonde, la seconde vaste dans tous les sens. De l'une de ces connaissances à l'autre, il y a un abîme que Dieu seul peut combler ; et il le comble en se faisant connaître à l'âme ; c'est alors seulement qu'elle se connaît véritablement ; car le secret de son mal se trouvant dans sa séparation d'avec son principe, qui est Dieu, sa réunion avec son principe doit être pour elle la suprême révélation en même temps que le souverain remède. Mais jusqu'à ce que ce rayon divin soit tombé dans sa nuit, une lumière vraie , quoique moins vive, pénètre les couches supérieures de ses ténèbres; et, jusqu'à im certain point, l'homme réduit à ses moyens naturels, aux enseignements du temps et de l'expérience, peut parvenir à se connaître. Or, quelle est la nature de cette connaissance? Passe-t-il d'une grande conviction de sa faiblesse à une grande opinion de sa force? ou ses découvertes suivent-elles une marche opposée ?

Quel est, mes frères, celui d'entre nous qui, parvenu à l'âge mur (je fais abstraction de l'influence de l'Evangile), se trouve plus fort, meilleur et plus pur qu'il ne se trouvait dans sa jeunesse ? Quel est, au contraire, celui d'entre nous qui ne se rappelle amèrement avec quelle confiance en sa propre nature il est entré dans le monde? Alors que peu de passions encore ont pris à notre cœur,

et que peu de responsabilité s'attache à nos actions , aucun obstacle visible ne s'interpose entre nous et la vertu. La vertu, en elle-même si belle, nous apparaît sous ses véritables traits, aussi longtemps que nous n'avons pas d'intérêt à en altérer l'image. L'homme, en effet, ne la hait pas pour elle-même, mais pour les empêchements qu'elle apporte à ses désirs ; et si sa présence n'amenait aucune contrainte et son aspect aucune humiliation, il ne cesserait jamais, croyez-le bien, de la trouver belle et de l'aimer. Telle est sa disposition au début de sa carrière , et tel est le principe de sa confiance en lui-même. Il aime la vertu sous bénéfice d'inventaire; et il compte bien que cet inventaire sera à son avantage ; car il compte sans ses pssions, qu'il ne connaît pas encore. Mais elles viennent, les passions ; elles réclament leur part dans la vie, et cette part, c'est le tout ; la passion d'un côté, la vertu de l'autre, sont également exigeantes , insatiables ; mais la passion , c'est un être vivant , réel , c'est l'homme lui-même ; et la vertu , c'est une idée, jusqu'à ce qu'unie dans notre âme à la pensée de Dieu, elle soit devenue, je ne veux pas dire une passion, mais le plus fort, le plus impérieux de tous les amours. Dans cette lutte entre un être et un principe, entre la vie et une idée , c'est l'être, c'est la vie qui doivent l'emporter ; et la seule vengeance de l'idée vaincue, c'est d'élever dans l'âme un murmure tour à tour plaintif et menaçant, qui s'affaiblit en se prolongeant dans la vie. Dans les premiers jours de la vie morale, quelle opinion de la sainteté du devoir , et , pour ainsi dire , de l'impossibilité de l'enfreindre ! quel goût de la pureté ! quel dégoût de tout ce qui la blesse! quel étonnement à la vue de la bassesse et de la perversité humaines ! quelle

ignorance de leurs voies ! quelle inintelligence de leurs calculs et même de leur but ! quelle chaleureuse indignation contre le mal ! quels vœux , quelles promesses de le combattre par nos discours , de l'affronter par notre exemple 1 quelle certitude d'en demeurer vainqueurs ! quelle révolte à la pensée qu'il pourrait seulement nous tenter ! Le mal pourtant est déjà là ; l'idéal est déjà entamé; nos premiers pas ont été des chutes : mais à cette époque d'irréflexion, on compte moins les chutes qu'on a faites que celles qu'on ne fera pas. Age fortuné ! fêtes de l'espérance ! que vou&étes prompts à vous obscurcir !

L'une après l'autre, les passions se présentent; on résiste d'abord, et puis l'on transige. Dans cette discussion inégale, tout ce qu'on obtient pour l'ordinaire , c'est de simplifier sa défaite et sa honte, c'est de succomber sous une seule passion qui prend la place de plusieurs passions incompatibles ; on est vaincu , mais on n'a qu'un vainqueur; et l'on fait honneur à sa conscience d'un résultat qui n'est que celui de la nécessité ; et l'on ne veut pas voir que la passion à laquelle on a soumis sa vie a hérité de toute la force de toutes les passions qui lui ont cédé leurs droits, en sorte que pourtant on a été vaincu par toutes ensemble! Mais qu'importe cette misérable illusion? On est vaincu, et on le sent. Il n'est plus question de nier ses pertes, mais de s'y résigner, de s'accommoder à ce nouveau monde, où l'on a fait son entrée sous les auspices du péché, de s'apprivoiser à ces mœurs qui dégoûtaient naguère, de s'exercer à ces calculs qu'on ne voulait jamais faire , de s'acclimater dans cette société qu'on avait vue et méprisée de si loin, de si haut ! Il faut subir des commerces , des familiarités , une fra-

terni té honteuse. Il faut, précipité des hauteurs de la vie dans les ténèbres où tant d'autres nous ont précédés , voir tous ces morts se lever à notre approche, et les entendre nous crier : « Tu es devenu comme l'un de nous! » Il faut s'exercer (ô la plus dure des épreuves! ) à se mépriser» soi-même ! Il faut se connaître et se supporter !

On se connaît, mes frères ; mais comment? Il est intéressant de l'observer. L'homme ne prend pas sitôt son parti de sa dégradation, et ne s'y résigne jamais entièrement. A chaque pas qu'il fait dans la vie , il a besoin de se persuader qu'il marche droit ; et du besoin d'illusion naît l'illusion même, qui, impossible quant à l'ensemble, est toujours possible dans le détail. On se connaît bien en général , mais à chaque instant l'on s'ignore. On se méprise dans la somme totale de ses actions, et l'on s'adore dans chacune d'elles. Chacune (je parle de nos actions ordinaires ) se fait avec une sorte de conviction ; on mêle au péché je ne sais quelle conscience, au mensonge je ne sais quelle bonne foi, qui donne à notre conduite, à nos discours, quelque chose d'aimable ou d'im- [)Osant, dont l'impression sur les autres est d'autant plus sûre que nous avons été les premiers à la recevoir.

Mais du moins la connaissance de nous-mêmes, toute générale qu'elle est, n'aura-t-elle pas pour effet de nous raccommoder avec l'humanité et avec la vie , quand nous aurons reconnu que nous partageons les torts de la première, et que c'est nous-mêmes qui ravissons à la seconde la meilleure part de son prix et de sa beauté ? La dernière partie de notre douloureuse science n'adoucira-t-elle pas l'impression des deux premières? Cela serait juste, mes frères, mais cela n'est point naturel.

Rien de doux, rien de pur ne saurait sortir de ce qui nous humilie sans nous attendrir. Les torts de la vie et de l'humanité s'agrandissent des nôtres. Plus nous sommes contraints de nous haïr, plus nous haïssons ce qui nous entoure. Notre mécontentement intérieur est un fiel qui se répand sur tous les objets. Ici l'on peut observer combien la logique du cœur réfute puissamment celle de l'esprit. Rien ne serait plus conforme à cette dernière que d'avoir de l'indulgence pour les défauts dont nous nous reconnaissons atteints : mais étudions-nous bien ; nous trouverons que c'est pour ces défauts précisément que nous sommes inexorables. Ce sont ceux-là que nous pénétrons mieux, dont nous saisissons mieux le jeu secret chez notre prochain ; nous les haïssons en lui de toute la haine que nous leur épargnons en nous ; nous arrachons de notre sein et nous retournons cqntre nos frères le dard dont nous nous sentons percés ; nous poursuivons , nous punissons nos faiblesses en la personne d'autrui ; nos semblables, en dépit d'eux , nous ont pour confidents et pour juges de leurs plus secrets mouvements , que nous devinons , que nous prophétisons, que nous signalons d'avance ; nous pénétrons toute la faute et toutes ses conséquences dans son intention à peine formée; ainsi, les découvertes que nous avons faites dans notre cœur nous en font faire d'analogues dans le cœur ^'autrui ; plus rarement l'observation d'autrui nous aide à nous mieux connaître. Mîais, quoi qu'il en soit , le champ de nos investigations s'élargit sans cesse ; chaque jour grossit le trésor de notre amère science ; nous apprenons toujours, toujours, et nous ne parvenons jamais à la connaissance de la vérité.

Car enfin, mes frères, tout cela, ce sont des vérités, j'y consens ; mais ce n'est point la vérité. Il en est de ces vérités comme d'une foule de mots et de phrases répandus et jetés au hasard et sans ordre sur un papier. Peut-être est-ce la totalité des phrases et des mots dont se compose un admirable poème , mais le poème n'est point la, jusqu'à ce que le poète survienne, et de ces éléments disséminés reconstruise son chef-d'œuvre, en leur imprimant l'unité de sa vivante pensée. Ces vérités, que nous avons acquises malgré nous , quelque certaine et claire que chacune puisse paraître, ne forment dans notre esprit qu'un chaos anarchique , un amas de contradictions : ce chaos, ces contradictions, serait-ce la vérité ? La vérité bien connue doit avoir l'un ou l'autre de deux efiTets opposés : elle doit nous désespérer sans retour ou nous consoler sans mesure, nous rendre tout à fait heureux ou tout à fait malheureux : mais ce que nous avons appris de l'humanité, de la vie et de nousmêmes, n'a point un caractère assez décidé pour produire l'un ou l'autre de ces deux effets. Il reste quelque chose à cette humanité que nous haïssons, à cette vie que nous dédaignons, à ce cœur même que nous sentons battre pour des sentiments si opposés. Toujours quelque chose vient faire diversion à notre haine , à nos ennuis, à notre humiliation. Toujours se mêle à notre infortune quelque chose qui l'étourdit ou l'endort. On n'est pas heureux, on n'est point satisfait: la conscience, interrogée dans le silence du recueillement, déclare qu'on ne peut vivre de la sorte : on vit néanmoins, on se résigne, on s'habitue ; on respire un air corrompu, mais c'est de l'air enfin ; et le cœur humain , banni de son climat naturel, qui est la certitude et la paix, s'ac-

coutume, comme le vieux nautonnîer, à se laisser bercer par Fabîme, et endormir au bruit des orages.

Mais à chaque fois qu'il rentre en lui-même, une voix distincte lui crie qu'après avoir appris tant de choses, il ne connaît point la vérité. Joignons à cette voix de la conscience la voix apostolique de saint Paul. La vérité, pour saint Paul n'a pas les deux faces que lui donne forcément Tignorance humaine ; pour lui ce n'est pas le désespoir ou la paix, l'infortune ou le bonheur : c'est uniquement le bonheur, uniquement la paix. Pour lui la question est résolue par un fait décisif. La vérité n'a dans sa pensée que des caractères bienfaisants. La vérité pacifie ; et, malgré toutes vos découvertes, vous n'avez pas la paix. La vérité sanctifie ; et , après avoir tant appris , vous n'êtes pas saints. La vérité humilie ; et, toutes vos expériences ne vous ont pas inspiré l'humilité. La vérité afiTranchit ; et, si savants que vous soyez, vous n'êtes pas libres. La vérité marche avec la charité ; elle inspire, elle commande l'indulgence , et vos tristes études n'ont fait que rendre plus impitoyable la rigueur de vos jugements: et vous n'avez appris, en résultat, à être indulgents que pour vous-mêmes. Comment donc posséderiezvous la vérité, si ce sont là ses caractères ? Et comment l'apôtre n'aurait-il pas raison de vous dire qu'en apprenant sans cesse , vous ne parvenez point à la vérité?

La cherchez-vous du moins cette vérité, dont vous sentez si bien l'absence? Non pas même. Vous avez appris précisément assez pour savoir que vous ne la possédez pas; la conclusion naturelle, impérieuse de vos acquisitions, c'est de vous faire sentir votre pauvreté ; mais vous voulez bien être pauvres de cette manière ,

car à VOS ywx la conscience d'une telle pauvreté, c'est de la richesse. L'orgueil, a dit un génie chrétien , l'orgueil contrepèse toutes nos misères; c'est quelque chose, a-t-il dit encore, que de se sentir misérable ; mais il n'a pas dit que ce quelque chose soit tout ; et combien de gens en paraissent persuadés? Oui, l'orgueil contrepèse toutes nos misères ; oui, la déplorable satisfaction d'avoir vu mieux que d'autres la dégradation de notre condition et de notre nature ; le plaisir de faire parade de notre infortunée pénétration ; la vanité de sortir de la foule des crédules et de prendre place parmi les désabusés; la joie dénaturée d'étaler ses plaies et celles du monde, voilà de quoi nous nous payons à nous-mêmes le sacrifice de la vérité. Or, mes frères, si les louangeurs de l'humanité doivent faire pitié, quel sentiment croyezvous que doivent inspirer ceux qui, de gaîté de cœur , avec une âpre volupté, en font la satire, et nous traînent, au bruit des sarcasmes et aux éclats d'un rire impie, aux funérailles de l'espérance ? De quel nom faut-il appeler ceux qui vous insultent sans nécessité de l'étalage d'une maladie sans remède, et d'une infortune sans consolation ? Certes, si jamais l'influence du roi du mal dut paraître vraisemblable , c'est lorsque , versant la lumière sur les côtés les plus affligeants de la condition humaine, y ramenant sans cesse nos regards, y multipliant les découvertes, et enivrant notre orgueil du tableau de notre misère, il nous arrête à la limite qu'il nous est si important de franchir, et réprime la plus noble des curiosités par ce mot fatal, qui scella- jadis la condamnation du juste : <r Qu'est-ce que la vérité ? »

Qu'est-ce que la vérité ? Eh bien ! quoi qu'en dise une

voix funeste, et quoi que redisent en chœur avec çlle les mauvaises passions de notre nature, nous voulons le savoir; nous voulons connaître la vérité; nous la voulons posséder véritablement, car elle existe : mais il y a deux manières de la recevoir : sachons, mes frères, quelle est la bonne.

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