‹ Discours sur quelques sujets religieuxChapitre 27 sur 27 · LES TROIS RÉVEILS · texte numérisé non relu

LES TROIS RÉVEILS

Eph- V, 14.

« Ré?eille-lof, toi qui don, et reMuicite d*entr« les morts, et Christ t'éclairera. »

Ne vous semble-t-il pas entendre ce cri perçant d'alarme et de salut qu'adresse au voyageur endormi dans les neiges du Saint-Bernard quelqu'un de ces moines vénérables que la charîté chrétienne plaça comme des sentinelles sur ces sommets désolés? Ne voyez-vous pas , étendu sur un blanc linceul de frimats , et comme garrotté dans les liens d'un invincible sommeil, cet infortuné qui a longtemps résisté à l'influence d'un froid rigoureux, et qui, vaincu par un assoupissement mortel, s'est laissé tomber sur ce lit glacé, sur ce lit, ou plutôt dans ce tombeau? Eh bienî cet homme si profondément endormi qu'on sait à peine s'il vit encore, cet homme, si j'en crois saint Paul, est l'image de tous les hommes. C'est à chacun d'eux , San» distinction , que saint Paul , autre sentinelle, autre habitant d'un autre Saint-Bernard, crie dans mon texte : « Réveille-toi, toi qui dors ! » cartons les hommes sont endormis. Et de quel sommeil? Vous en pouvez juger par les paroles mêmes de l'Apôtre ; car, après avoir dit : « Réveille-toi, toi qui dors, » il ajouté : « Et te relève D d'entre les marts. * Ce sommeil est donc profond comme celui de la mort ; ce somn^eil est une mort.

Et cependant, mes frères, quand on jette les yeux sur

cette innombrable fourmilière de la société humaine , surtout dans un de ces grands centres où chaque^ existence parait multipliée par son mouvement, et où, selon l'énergique expression d'un écrivain , un seul individu € abonde ^ plus que dix autres pris ailleurs ; quand on voit se presser, se heurter, se fouler aux pieds dans les routes de la fortune, de la gloire ou du plaisir, ces milliers d'êtres haletants; quand la nuit, la maladie ou la satiété ont à peine le pouvoir de suspendre ou de ralentir ces courses tumultueuses, peut-on s'attendre à voir comparer l'homme à ces voyageurs que surprend , au milieu des frima ts, un irrésistible sommeil, et ne semble-t-il pas qu'il faille réserver cette image à ces êtres apathiques que ni le plaisir ni le danger même n'ont le pouvoir de remuer, et dont toute la vie, si l'aiguillon du besoin ne se faisait sentir, ne serait qu'une longue et lourde somnolence?

Toutefois, mes frères, ce n'est point seulement à ces derniers, c'est à tous les hommes, et au plus agité comme au plus tranquille , que la vérité crie dans mon texte : t Réveille-toi , toi qui dors ! > Seulement le sommeil dont il s'agit de nous tirer ne ressemble pas à tout sommeil; l'homme n'est pas seulement un être endormi, c'est un somnambule ; c'est un être qui dort debout et les yeux ouverts , qui marche en dormant , qui dort en agissant. Les apparences ne peuvent tromper qu'un premier regard ; on a bientôt reconnu que ces yeux ouverts, et qui voient ce qui n'est pas, ne voient pas ce qui est et ce que nous voyons; que cet être qui semble près de nous en est bien loin; qu'il est absent en quelque sorte; que ses actes, comme ses pas, ne sont point déterminés par la réalité, mais par de vaines apparences ; en un mot,

que cet homme a Tair d'agir, mais qu'il n'agit pas ; qu'il ne veille pas, mais qu'il rêve.

Voilà en quoi se distingue du sommeil ordinaire le sommeil moral auquel tout homme est livré, et dans lequel saint Paul le suppose plongé, lorsqu'il lui crie dans mon texte : c Réveille-toi, toi qui dors! » Mais, du reste, c'est un sommeil , et la vie , avec ses agitations de toute espèce, la vie entière n'est qu'un rêve.

Quel est, en effet, le propre du rêve? C'est de prendre des ombres pour des réalités , et des réalités pour des ombres. L'homme endormi vit dans un monde fantastîque, dans un monde de chimères, auxquelles il donne un [ corps tandis qu'il est endormi, mais que le réveil dissipe * instantanément. A ce compte, mes frères, il pourrait y, avoir quelque autre sommeil que celui qui engourdit nos sens et suspend notre liberté. On dort, quand on esl privé de la faculté de distinguer les ombres desréalités< et que l'on prend les unes pour les autres ; on dort, lorsqu'on agit en vue d'un but qui n'existe pas et qui né peut pas exister ; on dort, quand on voue à ce qui est tini un amour infini ; on dort, quand on enchaîne à ce qui est mortel les forces d'une âme immortelle ; on dort , , quand on adore la créature au lieu du Créateur, qui est béni éternellement ; on dort, quand on vit sans Dieu, et que, par une conséquence nécessaire, on se fait soi-même son propre dieu. Sur ce pied, mes frères, combien de gens qui dorment tout éveillés !

Direz-vous , peut-être , que je vais trop loin , que les objets auxquels l'homme s'attache sont réels quoique bornés , et qu'en leur donnant son cœur, il se trompe , mais il ne rêve pas. Ah ! dites qu'il se trompe, et je suis content; dites que cette erreur est immense, dites que

cette erreur est une folie, je ne demande rien de plus ; mais si vous ne comprenez pas que, dans cet état, \ rhomme dort, je ne suis pas sûr que vous compreniez que, dans cet état, Thomme se trompe. Et c'est pourquoi j'insiste, croyant bien insister sur une idée et non sur un mot. Oui, mes frères, Thomme dont ce monde captive et borne ses désirs, est un homme qui dort. Ce monde, en effet, n'est qu'une ombre, l'ombre du Dieu tout-puissant. Comme l'ombre indique la présence du. corps, et toutefois n'est qu'une ombre, ce monde vous révèle la présence de Dieu comme de la seule réalité ; il renvoie votre pensée à Dieu; c'est tout ce qu'il peut faire; et, s'il ne le fait pas , il n'a rien fait. Ce monde est dès lors sans raison ; il n'est tout entier qu'un hors-d'œuvre ; votre existence elle-même est une énigme, et vos actions les plus importantes ne sont que des gestes dans le vide. Il n'y a que deux choses réelles : Dieu en lui-même, et la pensée de Dieu dans l'homme. A mesure que cette pensée se retire, la réalité se retire d'autant. L'homme sans Dieu n'est plus un homme; il n'est même plus rien, à moins qu'il ne se fasse Dieu. Les couleurs et les formes, l'espace et la durée, nos affections et nos pensées, nos peines et nos joies, tout cela, chimères, fantômes, vains mots. La ( vie la plus occupée n'est qu'un somnambulisme pro- \ longé. Les hommes qu'on appelle positifs sont des rêl veurs, et ceux que probablement ils appellent rêveurs ' sont les hommes vraiment positifs ; car il n'y a de positif que ce qui vient de Dieu et ce qui retourne à Dieu. Les vies les plus retentissantes ne font point exception : celle d'un Napoléon , prise du côté mondain , ne fut qu'un rêve gigantesque, et l'enthousiasme de ses admirateurs, ccmime l'étonnement de ses adversaires, n'est que le rêve d'un rêve.

- 4(yT —

Ce que Fapôtre nomme un sommeil, il le nomme aussi une mort ; car il dit à cet être endormi : t Relève-toi * d'entre les morts. > Car tel homme, avec le c bruit de 1 vivre, » peut être réellement mort. Le monde en convient. Chacun, dans sa pensée, donne un but à la vie, et dans une vie où ce but est manqué, ou qui ne le poursuit pas , il ne reconnaît pas la vie. Ce n'est pas vivre, dit-on, que de vivre ainsi. Vivre dans la paresse, a dit un poète, c'est être déjà mort. C'est être mort, dit l'Evangile , que de vivre sans Dieu , puisque la vie sans Dieu n'a point de sens, pcwt de raison, point d'utilité. Le mot de mort , dans cette application , a sans doute un sens plus profond, plus terrible; mais nous l'écartons à dessein. Il reste comme voilé dans la sommation de saint Paul, nous ne lèverons pas le voile. Le moins qu'il puisse signitier, c'est la privation de toute sensibilité, de toute connaissance, de toute force. Est-ce là, ou non, l'état de celui qui n'aime , ne connaît , ne cherche pas Dieu? Et s'il est sur la terre des hommes dans cet état, leur sommeil ne peut-il pas être assimilé à la mort?

Nous espérons que vous nous comprenez. Il ne s's^it pas ici de révoquer en doute la réalité du monde extérieur. En tant qu'animal, l'homme ne séjourne point au milieu des formes et des ombres. Il se distingue incessamment de la création, et dit tour à tour avec une pleine assurance : C'est moi, c>e n'est plus moi. Si nous étions réduits à prouver à quelqu'un la réalité du monde extérieur, ce ne serait pas du moins à ceux qui souffrent. Ceuxlà savent bien qu'ils ne se pronoènent point parmi des appai*ences, et qu'ils ne prennent pas la douleur et la mort pour l'ombre de la douleur et pour la forme de la mort. Nous avons en vue daa3 l'homme, non ce qui le met en

rapport arec la matière, mais ce qui le met en rapport avec Dieu, ce qu'il y a de divin en lui, ce que TEvangile appelle l'esprit. Or, si la vie , séparée de Dieu , est encore une vie relativement à Thomme animal , est-elle encore une vie relativement à l'homme spirituel ? L'esprit peuil appeler réel ce qui n'est pas Dieu ou ce qui n'a point de rapport à Dieu, ce qui n'est pas étemel ou ce qui n'a pas de rapport h Téternité? Pour l'homme fidèle à son principe et à sa nature , le monde a une réalité, parce qu'il a un but, parce qu'il a un sens; pour l'homme qui s'est séparé de son principe et qui a abjuré sa nature, le monde extérieur, quelque cas qu'il en fasse et quelque impression qu'il en reçoive , n'est qu'un fantôme trompeur ; il peut jouir, il peut souffrir, comme on souffre et comme on jouît en rêve ; il peut agir, mais quoique ses actions retentissent et semblent donc avoir porté coup, ce sont des gestes dans le vide; il croit vivre, de même que, dans let rêves, on croit vivre ; il ne veut pas croire qu'il rêve, précisément parce qu'il rêve, et qu'en rêvant on ne croit pas qu'on rêve; il lui faudrait se réveiller, pour savoir qu'il dormait, et il ne saurait jamais qu'il a dormi s'il ne se réveillait jamais.

Et pour que quelqu'un néanmoins ait pu dire que l'homme dort, il faut que quelqu'un se soit réveillé; et si beaucoup l'ont dit, c'est que beaucoup se sont réveillés. Tâchons ici tfe nous bien expliquer. Le sommeil de l'homme est un sommeil de malade : ce sommeil est inquiet, il est troublé; on se réveille pour se rendormir; mais, dans cet intervalle, si court qu'il puisse être, on s'est rendu compte de l'état qui l'a précédé; on a pu se dire qu'on dormait. Si un très-grand nombre dorment d'un sommeil que rien n'interrompt, il n'en est pas ainsi

de tous. Il y a eu , dans tous les temps et dans tous les pays, des hommes qui ont dit à leurs semblables : c La > vie est un sommeil ; > et sans doute que pour le dire il fallait être réveillé. Demi-réveil, je Tavoue; réveil incomplet et momentané, mais suffisant pour discerner les deux situations. Celui qui dit : Je dors, au moins dans ce moment ne dort pas ; de même que le fou qui, dans un moment lucide, s'écrie : Je suis fou, dans ce moment-là du moins n'est pas fou. Il y a plus : nos rêves eux-mêmes supposent que nous n'avons pas toujours dormi. Nous ne rêverions point , si nous n'avions jamais veillé. Je veux dire que les mille et mille chimères de l'honnne naturel ne sent autre chose que l'imparfaite image ou l'empreinte confuse des réalités qui nous occuperaient si nous étions éveillés, des vrais biens qui nous captivaient avant que le péché nous eût peu à peu plongés dans le sommeil.

Il ne faut donc pas s'étonner que plusieurs aient pu dire : Je dors. Ont-ils bien su ce qu'ils disaient? Il importe peu. S'ils l'avaient bien su, ils ne se seraient pas rendormis. Sous quels rapports la vie leur a-t-elle semblé un rêve , et , comme le disait l'un d'eux , c le rêve d'une * ombre ?» Ah ! c'est qu'ils voyaient tout fuir à peine atteint^ tout disparaître à peine aperçu. Ce n'est pas qu'ils prétendissent nier, au sens matériel, la réalité de quoi que ce soit; mais, dans un autre sens, dans le sens d'une proportion de toutes choses avec leur nature, d'une correspondance du monde avec les besoins de leur âme, | rien n'était réel, car tout les avait trompés. La vie, sans un but, était-elle encore la vie? La beauté, sans un type, était-elle encore la beauté? La vérité, sans un centre, était-elle encore la vçrité? La vertu, sans un Dieu, était-

elle eno(»^ la vertu? Le bcmheur, sans rétemité, était*il encore le bonheur? Non, non , tout était chimère , tout était dérision cruelle ; ce monde, si bien <n*ganisé, si bien proportionné , n'était qu'un cadavre de monde ; et il en était de la puissance occulte qui le gouvernait , conune de ce perfide guerrier qui, s'étant asgagé à rendre à son ennemi un prisonnier d'importance, le lui raidit en effet, et sans tarder, mais mort.

Il faut , mes frères , ou toute la profondeur de notre sommeil , ou cette espèce d'étourdissemait qu'il nous laisse, même après que nous sommes éveillés, pour que nous puissions apprivoiser notre esprit à la pensée d'une vie sans Dieu, et pour que nous ne sentions pas avec la dernière vivacité qu'une vie sans Dieu n'est pas une vie. Si nous étions au pomt de vue du vrai, nous ne la comprendrions pas mieux que nous ne concev(Kis un arbre sans racine, un corps sans tète, une poitrine sans air. Et le mot de rêve, appliqué à une telle vie, nous semblerait trop faible encore ; et nous chercherions quelque autre terme pour exprimer le vide absolu, le néant profond, les ténèbres visibles de cette mensongère existence. Ceux qui, dans tous les temps, prêtant une voix à la conscience humaine , ont répété que la vie est un rêve , ne voyaient pas distinctement ou ne voyaient point qu'il y manquait Dieu; mais sans pouvoir donner un nom à cette lacune, ils la sentaient, de même que l'aveugle^né, sans savoir qu'il est aveugle, connaît qu'il est privé d'une faculté que les autres possèdent ; ou de même que, sans discerner le siège de son mal , un malade sait fort bien qu'il est malade; ces hommes se sentaient s^arés du vrai bien, du vrai nécessaire, sans savoir que le vrai nécessaire et le vrai bien c'est Dieu ; ils ne sa^itaient pas

— Mi —

moins leur pauvreté, pour n'en pad comiaître la cause; ils n'en étaient pas moins malheureux , pour être moins éclairés.

Ainsi s'en vont, sans avoir deviné Ténigme de leur vie, tant d'hommes et tant de générations. Y a-t-il donc, se demandent-ils, du sérieux au fond de cette histoire, ou n'est-elle tout entière qu'un jeu? Cette vie étant si inconcevable , si contradictoire , est-il bien sûr qu'ils aient vécu? Cela même, l'auraient-ils rêvé? N'ontrils pas été dupes jusqu'au bout et jusqu'au fond? L'âme s'irrite et s'exaspère dans l'impossibilité de répondre; puis, de nouveau, elle se livre au courant, et s'endort dans les balancements de l'esquif; elle se remet à rêver, c'est-àdire, à vivre , comme si la vie n'avait de but qu'ellemême, et comme si rêver c'était vivre.

Nous n'avons pas besoin , mes frères , d'ajouter qu'il n'y a point, qu'il ne peut y avoir d'essentielle différence entre des hommes qui vivent sans Dieu et sans espérance dans le monde, et qu'il est impossible de dire qui est le plus endormi , de celui qui exploite avec le plus d'habileté le monde matériel, ou de celui qui en tire le moins de parti. Tout au plus pourrait-on dire qui des deux a le plus ou le mieux rêvé ; mais, à prendre la chose au vrai, ni l'un ni l'autre n'ont vécu , puisque ni l'un ni l'autre n'ont répondu à leur fin, et qu'au sortir de leur sommeil, s'ils se réveillent jamais, leur passé , qu'on a trouvé si différent de l'un à l'autre, leur paraîtra un même passé.

S* ils se réveillent , avons-nous dit , et nécessairement ils \ se réveilleront. Il y a même, pour tous ces rêveurs, trois réveils différents, dont l'un du moins est inévitable. Ces trois réveils sont : lejrévejLdë,Ja mort , le réveil du désespoir, le réveil de la foi.

Il y a le réveil de la mort. Ces deux mots semblent se contredire. Selon le sentiment ou la prévention commune» la vie est une veille et la mort un sommeil. On a, de tout temps, comparé le sommeil à la mort ; toutes les langues ont consacré cette idée : la nôtre appelle cime' Itère ^ c'esfrà-dire , dortoir, le champ où sont déposés comme une semence les cadavres des trépassés, La Bible elle^néme, à mesure qu'elle termine l'histoire d'un des hommes de l'ancienne économie, nous dit qu'il s'endormit avec ses pères. Job , regrettant , dans son malheur, de se voir encore enchaîné à la vie, s'écrie : « Que n'ai-je 1 expiré en naissant! Voici, je me reposerais et je dor- » mirais ; > et le douloureux récit du martyre d'Etienne, dans le livre des Actes , s'achève par ce mot remarquable : « Il s'endormit. > C'est que, comparé à l'inquiétude et à l'agitation du sommeil qui l'a précédée, la mort semble un sommeil ; c'est qu'elle a extérieurement l'apparence du plus profond sommeil ; c'est qu'enfin, quand il est question du juste qui a vaillamment combattu dans une chair de péché , la mort est évidemment le passage du travail au repos. Il y a, dit l'Ecriture, un repos pour le peuple de Dieu. Et il existe un tel rapport entre le repos et le sommeil , que le passage a été fort aisé d'une des images à l'autre. Mais enfin le nom de sommeil , appliqué à la mort, n'est vrai que dans un sens relatif et comme figuré ; ce nom ne désigne qu'une apparence , il ne nomme de la mort que ce que nous en voyons, et qui, effectivement, est bien semblable à un sommeil ; mais il ne va point au fond de la chose , il ne nomme point la réalité. En réalité, la mort est un réveil. Si cette idée n'a point passé dans le langage, c'est que le langage , admirable empreinte de l'homme , irrécusable délateur de

— Matous ses secrets, le langage rend nos impressions plutôt que nos réflexions, et souvent, par conséquent, l'apparence plutôt que la réalité. Du reste, si Vidée qui fait de la vie un rêve et de la morl un réveil n'a point pénétré dans le langage , si elle n'a point créé de mots , elle n'a pas laissé, jusqu'à un certain point, de devenir popu-» laire ; les yeux que l'Evangile n'a pas ouverts, il les a du moins entr'ouverts ; il a fait entrer dans le domaine commun certains jugements et certaines locutions dont ceux qui les emplment ne se rendent pas un compte bi^i précis ; et il n'a pas été nécessaire d'être chrétien pour dire avec un écrivain célèbre : c La mort est la fin de ce 1 rêve inquiet qu'on appelle la vie. * Mais cette fin du rêve est-elle mi réveil, ou, suivant une terrible défini-* tion, serait-elle un sommeil sans rêves? Voilà , ô déplorable condition de l'homme naturel! la question que se posent encore ceux à qui l'Evangile a enseigné , malgré eux, la moitié de la vérité, en leur apprenant que la vie est un rêve ! Car c'est un fait aussi véritable que surprenant : dans un certain sens , la voix de l'Evangile a réveillé toute la terre, comme la trompette de l'archange réveillera tous les morts ; il a tiré du sommeil ceux mêmes qu'il n'a pas convertis ; il a dissipé certaines illusions; en sorte que, comparé au monde antique, le monde moderne est un monde réveillé.

Quoi qu'il en soit, il est difficile à l'homme naturel de ne jamais se représenter la mort comme un réveil. S'il n'en a pas la conviction, il en a le pressentiment. La mort, du reste, n'est un réveil que pour ceux qui doi*ment ; mais c'est dire qu'elle est un réveil pour un trèsgrand nombre d'hommes , qui dorment jusqu'à leur

mort. Quel sera leur réveil? Oui, quel sera le réveil de

ceux qtû, pexidant toute leur existence terrestre, n'ont poursuivi que des fantômes; de ceux dont la vie s'est passée à oublier Dieu; de ceux dont Tâme, appelée à choisir entre le visible et l'invisible, entre Tesprit et la chair, et, se décidant toujours de nouveau pour le visible contre l'invisible , et pour la chair contre Tesprit, a fini par s'unir si étroitement à la chair, qu'elle-même en est devenue chair. •• Que) sera ce réveil? Mes frèrefs, une langue d'homme n'est pas plus en état de le dire qu'un cœur d'homme ne peut en supporter la pensée. Demandez au voyageur imprudent qui, peu à peu gagné parle sommeil, a laissé ses chevaux libres de s'égarer , et qui s'est réveillé tout brisé au fond d'un précipice , demandez-lui quel a été son réveil. Ou demandez au père de famille qui, pendant la nuit, ouvrant les yeux tout à coup, voit ses enfants et lui-même cernés de tous côtés par les flammes, demandez-lui quel a été son réveil. Vous aurez dans leur réponse une image, mais une trop faible image, du réveil de ce serviteur infortuné que son maître aura trouvé dormant (Luc XII, 36 et suiv.). Hélas ! on voudrait encore dormir, rêver, ignorer, et on ne le peut : la mort a tué le sommeil, la mort a tué les songes.

Ce réveil est un réveil de désespoir ; mais le désesjjoirj, et par conséquent le réveil, peut aussi précéder la mort. On peut se réveiller dans la nuit, comme dans la lumière. La vie, pour celui qui ne connaît pas Dieu, est sans doute une nuit, mais ce peut être* une nuit d'insomm'e. Si je réunis ces deux idées de désespoir et de réveil, c'est que tout réveil qui n'est pas celui de la foi, est nécessairement celui du désespoir. Je prends d'ailleurs ce dernier mot dans son sens le plus simple, et sans rien ajouter à l'idée qui naît de sa décomposition. On désespère quand on a cessé d'espérer. Le mot ne dit pas autre chose.

N'importe d'ailleurs» dans ce cas, que tout nous ait manqué à la fois, ou qu'une seule chose nous manquant, tout le reste nous soit devenu indifférent. Enfin, le désespdr n'est pas toujours fiu*ieux ; quelquefois il est calme, il raisonne, il est capable de calcul. Tel est , ou tel devient à la longue le désespoir de^ces hommes qui , ayant voué toute leur vie au culte d'une idée, ont vu s'évanouir leur chimère, n'^i ont pas trouvé une seccmde, et qui, renonçant à toute poursuite nouvelle , ce qui est pour eux renoncer à vivre , se sont assis , spectateurs blasés et dédaigneux, au spectacle de la vie humaine , ^ vain tourbillon qui ne les entraine plus , et qui ne peut plus qu'amuser tristement leur inconsolable ennui. Sous une apparence tranquille et presque riante, ce sont pourtant des désespérés : le nombre en est plus grand qu'on ne pense, et leur désespoir s'exhalerait en blasphèmes, si le monde auquel ils ont cessé de croire , ne leur donnait de quoi se distraire.

Quelle que soit la forme et l'expression du désespoir, toujours est-il que , ccmime un brigand armé , il se tient ^ en embuscade sur le diemin de tout homme, l'épiant et ; cherchant son âme , pour parler avec l'Ecriture. Il ne faut pas être surpris de le rencontrer, car il est sur tous 1^ chemins que Jésus-Christ ne garde pas ; il faut admirer, au contraire , que tant d'hommes ne le renc(Hitrent pas , puisqu'il est la condition naturelle et l'état vrai de tout homme. Au fait , nous sommes en son pouvoir , il nous enveloppe , il tient tous les passages , et nous nous croyons parfaitement libres dans une enceinte dont, à notre insu, toutes les issues sont gardées. Est-il étonnant qu'cm se réveille ? Combien de fois un mauvais rêve ne nous a-t-il pas tirés du sommeil le plus profond !

Or, la vie a aussi ses mauvais rêves. ClH)se plus, étrange' encore ! nous avons, au fort du sommeil, un pressentiment et une peur confuse d'être réveillés. Et c'est pourquoi j'ose demander à tous les hommes que la grâce n'a pas rendus participants de la vie divine : que penseriezvous, qu'éprouveriez-vous si vous vous trouviez pour la première fois , tout à coup et sans aucun intermédiaire, face à face de vous-mêmes et face à face de Dieu? Com-^ prenez bien ma supposition ; je ne demande pas que tout but , tout objet soit enlevé à vos facultés; vous nae répondriez, avec raison peut-être, qu'une activité quelconque est essentielle à votre nature , et que , dans la suppression de toute activité, vous ne seriez plus des hommes. Non, j'admets avec vous l'indispensable nécessité de la vie active , et je ne veux pas faire une supposition chimérique, dont il serait impossible de rien conclure. Mais la supposition où je me réduis, celle d'un tête à tête avec votre conscience et avec Dieu , n'est pas chimérique, et vous me permettrez bien de vous dire que, si Dieu est Dieu, il faut absolument que, dans l'activité comme dans le repos , non-seulement vous supportiez l'idée de Dieu, mais qu'elle vous soit la bien venue , que vous éprouviez le besoin de la mêler à tout, qu'elle ne dérange point, mais qu'elle complète votre vie ; s'il en était autrement, c'est que Dieu ne serait pas pour vous ce qu'il doit être , ou que vous ne seriez pas pour Dieu ce que vous devez être ; dans les deux cas, votre vie serait mutilée , fausse, absurde, une mort agitée et remuante sous le nom de vie. De même qu'on sent le besoin de joindre l'idée de la vie à celle de Dieu, pour donner, en quelque sorte, à cette vérité un corps et un mouvement, de même on doit sentir le besoin de joindre

ridée de Dieu à celle de la vie , précisément comme on éprouve celui de donner un sens à une parole ; car Dieu est le sens de la vie , qui , sans lui , n'en a absolument point. Maintenant, je vous le demande, vous est-il naturel d'ajouter , ridée de Dieu à celle de la vie? C'est toute la question; et sij'ai supposé une situation ou, par l'effet d'une cause quelconque, vous vous trouvez seuls avec vous-mêmes, c'est que , quand nous sommes seuls avec nous-mêmes, nous rencontrons nécessairement l'idée de Dieu , soit sous la forme de cette question : qu'estce que Dieu a fait pour moi et qu'est-ce que j'ai fait pour Dieu? soit encore (car il faut épuiser tous les cas) sous la forme de cette autre question : y a-t-il un Dieu ? qu'estce que Dieu?

Or, si la rencontre de ces questions vous épouvante, si vous vous sentez rouler avec elles au fond d'un abîme, si vous êtes contraints de vous dire : Je ne sais s'il y a un Dieu ou si ce Dieu songe à moi, par conséquent je ne sais si la vie a un sens ; ou bien encore : Je sais qu'il y a un Dieu , la vie a donc un sens , mais la mienne n'en a point, parce que ma vie est sans Dieu ; — dans quelle situation vous jette ou dans quelle situation vous trouve l'une ou l'autre de ces réponses ? et quel nom donner à cet état , si ce n'est celui de désespoir ?

Or Dieu ménage dans toute vie des moments où l'âme, séparée en quelque sorte du corps, et seule avec ellemême, est forcée tout au moins de se poser ces questions. Elle n'est pas également forcée d'y répondre ; et c'est pourquoi tant d'hommes , après avoir entr'ouvert les yeux, se rendorment presque aussitôt et recommencent à rêver. Mais quant à ceux qu'une main mystérieuse

relient en face' de ces problèmes assez longtemps pour

les réveiller tout à fait; une fois réveillés, ils ne se rendorment plus. Leur état est plus ou moins douloureux ; mais ce n'est plus un sommeil, et s'ils vivent dorénavant comme ils ont vécu jusqu'alors, ce n'est plus Sbus l'inspiration de leurs rêves (car ils ont cessé de rêver), mais sous la dictée d'une résolution calculée de vivre de la sorte et non autrement. Ils ne se conduisent pas en désespérés, et cependant ils vivent dans le désespoir.

Mais de même qu'il y a pour le corps des maladies chroniques et des maladies aiguës , il y a des désespoirs chroniques et des désespoirs aigus. Choisir entre eux n'est pas absolument en notre pouvoir. Notre nature, les circonstances , la volonté de Dieu en décident. Toujours est-il certain que , bien souvent , dans les positions les plus ordinaires et les plus tranquilles, nous ne sommes séparés du plus violent désespoir que comme le marinier l'est de l'abîme , par l'épaisseur de deux doigts. Mille et mille distractions qui se succèdent et qui font de notre vie entière une longue distraction, notre légèreté naturelle, quelque passion obstinée, nous protègent contre notre conscience. Nous franchissons de nuit, du pas le plus ferme , un sentier qu'au lever du jour nous contemplerons en frémissant; car ce sentier n'était qu'une étroite arête entre deux abîmes ; c'est notre témérité même qui nous a sauvés, et nous avons échappé au danger en ne le voyant point. Mais quand nous sommes contraints de le voir, quand, au fort de nos préoccupations mondaines , une cause quelconque nous arrache à notre illusion ; quand la vanité de tout ce que nous avons désiré , admiré , aimé , nous accable de son évidence ; quand le sens de la vie nous échappe ou quand il nous apparaît terrible ; quand , redescendant au fond

de notre conscience , nous n'y trouvons que le péché ; quand notre raison troublée nous fait douter de Dieu, ou quand notre raison réduite à ses lumiàres naturelles nous dénonce un Dieu vengeur ; alors , dans cette immensité, ou vide de Dieu ou pleine de sa colère , une agonie du cœur nous saisit, notre esprit se confond et s'égarô, ce vaste univers n'est plus qu'un cachot dont les portes de fer résistent à tous nos efforts, le passé et le présent nous font horreur, l'avenir nous épouvante; et cependant, comme pour le hâter , mais plutôt parce qu'à tout prix nous voulons échapper au présent, nous nous jetons dans les bras de la mort , sans nous demander si ce sommeil prétendu ne sera point un réveil, un réveil plus complet, et par conséquent un plus complet désespoir. Notre sommeil nous protégeait, notre réveil nous a perdus.

Quelques-uns de vous , mes frères , ont pu lire, il y a peu d'années, l'histoire d'une jeune somnambule qui, dans une nuit sombre, sortit par une lucarne de la petite chambre qu'elle occupait dans les combles, et, tout endormie, se promena longtemps sur les toits à la vue d'une foule tremblante et silencieuse, qui délibérait vainement sur les moyens de la sauver. Rêvant d'une fête prochaine, elle préparait ses atours , elle murmurait de gaies chansons ; et toujours mesurant d'un pas sûr la pente du toit (car son sommeil la préservait), elle s'avançait jusqu'au bord, où elle s'asseyait, et d'où , de temps en temps, interrompant son travail, elle se penchait en souriant vers la rue ; et alors mille cœurs battaient avec violence dans mille poitrines, comme s'ils eussent dû les faire éclater; mais le silence n'en était que plus profond. Plusieurs fois elle s'éloigna de la limite fatale, plusieurs fois elle y revint, toujours souriant et toujours endormie. Mais tout

\ à coup , à une fenêtre vis-à-vis d'elle , brille une petite lumière, les yeux de la somnambule la rencontrent, elle se réveille , on entend un cri déchirant, puis une chute mortelle... Son réveil Favaittuée! — Hélas! hommes sans foi et sans Dieu, hommes dont ce monde est le Dieu, lqu*étes-vous que des somnambules, qui marchez endortmis au bord de Tabime , chantant aussi peut-être et rêvant à des fêtes, protégés par votre sommeil, mais portant, comme celte infortunée, la mort avec vous? Qu'une petite lumière vous sorte de vos rêveries ; que le réveil vous surprenne au bord du toit, vous aussi vous chancelez, vous tombez, vous mourez. Ceux qui ne tombent point étaient-ils moins somnambules que vous , moins égarés , moins exposés à la mort ? Non , tout mondain porte en soi le germe du désespoir, toute vie sans Dieu est grosse d'un suicide.

D n'y a point là d'exagération , il ne peut point y en avoir. Ce qui est étonnant, ce n'est pas le désespoir, c'est, au contraire, que le désespoir ne soit pas plus commun. L'homme est tellement calculé, organisé pour Dieu ; Dieu est tellement son élément naturel et sa vie ; l'homme hors de tout rapport avec Dieu est tellement hors de toute vérité , tellement contradictoire avec luimême , enfin il reste si peu de l'homme dans l'homme, ou plutôt il est tellement réduit à rien lorsque cette condition de son existence vient à manquer, qu'on ne pourrait pas même comprendre qu'il pût durer si longtemps loin de son principe et vivre d'une espèce de vie , si les parties inférieures de son être ne recevaient des choses du monde une excitation qui donne le change sur le premier de ses besoins, et qui lui crée, en dehors de la véritable vie , une autre vie ni divine , ni purement animale.

qui se fait accepter comme une vie humaine. Toutefois le besoin de Dieu ne meurt pas dans Thomme ; la place de Dieu y demeure éternellement vacante ; il a beau ériger en dieux ses différentes passions , tous ces dieux ne sauraient peupler l'immensité de son âme ; elle attend toujours , à son foyer désolé , Thôte divin dont elle a désappris le vrai nom ; un jour vient même oii , dans son indignation , elle brise toutes ses idoles , et se condamne à rester pour jamais environnée de la poussière de ses dieux, honteux fragments que nul art humain ne peut désormais rassembler. Quand on en est là , mes frères , tout est possible ; les dernières extrémités sont beaucoup plus près qu'on ne pense ; on ne peut répondre de rien aux autres ni à soi-même ; un tel malheur n'a point de fond, point de rives; et si Ton ne périt pas immédiatement, on doit son salut à des causes dont on ne dispose pas. Que des âmes qui sont encore sous la puissance du rêve , et dont quelques misérables idoles continuent à tromper l'ennui, ne puissent rien comprendre à ce désespoir, cela ne prouve point sans doute que ce désespoir ne soit pas réel, ne soit pas naturel, ne soit pas juste. Et comment le comprendraient-elles? Et comment, à leur point de vue, ne le taxeraient-elles pas d'idée fixe et de folie ? Et comment , dans leur simplicité , ne proposeraient-elles pas, pour le guérir, quelqu'une de ces recettes infaillibles, qui sont infaillibles en effet aussi longtemps qu'on n'en a pas besoin? Et comment ceux qui souffi'ent, pourraient-ils faire comprendre leur mal à moins de le faire partager ? Un homme célèbre , que l'on croyait atteint d'hypocondrie, disait à ses amis : t Ce mal est d'au- > tant plus affreux qu'il fait voir les choses telles qu'elles * sont.» Tel est le mal de ces désespérés, heureux d'ail-

leurs selon le monde, bien-portants et de sens rassis. Ils ont le malheur de voir les choses telles qu'elles sont, je veux dire telles qu'elles sont en Tabsence de Jésus-Christ; ils les voient telles qu'elles sont, c'est-à-dire trompeuses, vaines, dérisoires ; on ne peut les voir ainsi sans désespoir, mais on ne saurait expliquer son désespoir à moins de le communiquer; et il ne dépend d'aucun homme, mais uniquement de l'expérience, de faire voir à un autre homme les choses telles qu'elles sont.

Si nous avons dit vrai , mes bien-aimés frères, n'est-il pas cruel de réveiller ceux qui dorment ? et le faire avec autant de rudesse que saint Paul , n'est-ce pas être doublement cruel ? Ceux qui sont dans la chambre d'un malade à qui ses douleurs ne donnent un peu de relâche que tandis qu'il dort, n'ont garde d'interrompre un si précieux sommeil. Ils marchent sur la pointe des pieds , ils ne parlent qu'à voix basse , ils retiennent leur haleine. Eh bien, il n'en faudrait pas tant pour prolonger le sommeil, beaucoup plus profond et beaucoup plus précieux, de l'homme moral. Qu'est-ce donc qui peut inspirer la fatale idée de le troubler ? Qui donc , si ce n'est le diable lui-même, a taillé la plume de ces écrivains qui révèlent à l'homme toutes ses misères sans avoir ni le pouvoir ni le dessein de les guérir, et qui lui enlèvent toute espèce de foi à la vie, aux hommes et en lui-même, sans lui proposer une foi meilleure en retour de celle qu'il n'a plus? J'honore et je bénis jusque dans leur illusion ceux qui, commençant comme eux , se promettent de féipe autrement, et qui, comme l'un d'eux l'a dit en parlant de luimême , se préparent à relever leurs blessés et à les recueillir dans leur hôpital. C'est que, par-delà tous les rêves qui les abusaient naguère et qui ne les abusent

plus, ceux-là ont un rêve à eux ; ils croient porter à leur ceinture la clef d'un hospice, ou si Ton veut d'un palais, où n'entrent que les blessés et d'où les bien-portants sont exclus. Ils se désabuseront peut-être et finiront par jeter à la voirie cette dernière espérance, à côté de tous les cadavres d'espérances mortes Tune après l'autre dans leur sein. Qu'ils soient bénis toutefois ! Mais comment bénir les autres ? et comment , au contraire, n'être pas tenté de les maudire ? !Qui n'a senti monter jusqu'à ses lèvres cette parole de malédiction après une de ces lectures dont on sort comme d'une débauche, l'esprit en désordre, le cœur affadi, l'imaginationnoircie, haïssant,haïssable , respirant de loin le malheur et la mort ; incrédule au ciel, à l'homme, à la vie ; sans principes, sans règle, sans convictions... et auxquelles on retourne pourtant ! Non, non , ces barbares opérateurs ne sont pas des chirurgiens, mais des bourreaux, et leur scalpel est un poignard. Et lors même que, contre leur intention, quelque chose de bon serait sorti de leurs paroles ( car Dieu peut penser en bien ce qu'ils ont pensé en mal ) , ce résultat inespéré ne saurait les absoudre, et personne ne peut les remercier d'avoir exercé, au profit de leur amourpropre et au péril de nos jours , celte pénétration infortunée.

Toutefois , mes frères , celui qui , sans avoir connaissance du Père que Jésus-Christ a révélé , crierait aux hommes comme à des compagnons de navigation : t Ré-

* veillez-vous î ce courant que vous ne sentez pas vous

* emporte vers un abîme ; » celui qui , sans savoir de quel côté chercher Dieu, prononcerait ce nom sacré, et rappellerait de toutes parts vers ce Dieu à la face voilée les pensées éparses de $es malheureux frères , celui-

là, mes frères, il faudrait déjà le bénir, alors même que le saint nom qu'il prononce n'aurait d'autre effet visible et prochain que de redoubler leur détresse et leur épouvante. Jamais regard qui chercha Dieu , et jamais voix qui rinvoqua , ne se perdirent loin de lui dans l'espace. Mais ce n'est pas seulement le droit , c'est le devoir de celui qui sait où trouver Dieu , de ne pas respecter un sommeil funeste en lui-même, et qui n'est précieux qu'en comparaison d'un réveil sans lumière. Un tel homme, mes frères , ne saurait tarder sans crime ( et ce crime parait à peine possible) , à crier de toute sa force à son prochain : c Réveille-toi, toi qui dors, et te relève d'entre

t les morts ! »

{ Si cette voix est entendue , alors a lieu un troisième ? réveil, le réveil de la foi. Appelons-le, si vous voulez, le ' réveil divin, puisque , de quelque manière qu'il s'opère, ou par l'homme ou sans Thomme, c'est Dieu qui en est l'auteur, et c'est Dieu seul qui peut l'être. Appelons-le divin, parce qu'il est selon Dieu, parce qu'il nous unit à Dieu. Ce réveil de la foi est aussi plein de douceur et de beauté, que les deux autres sont pleins d'horreur. On ne peut mieux s'en faire une idée qu'en se retraçant le réveil d*une personne qui, plongée pendant plusieurs jours dans une léthargie agitée de songes fatigants ou funestes , en sort insensiblement, ouvre enfin les yeux, et, pour premier spectacle, voit autour de son lit toutes les douces et affectueuses figures de ses parents , de ses amis , de ses enfants, et particulièrement de celle dont tous les jours, pendant son enfance , le sourire attendri bénissait son réveil. Des images encore phis douces, un visage encore plus tendre et plus clément s'offrent au premier regard de celui en qui a lieu ce bienheureux réveil de la foi ; et

lui-même désormais ne connaîtra rien de plus doux jusqu'au jour où, sortant d'un autre sommeil, secouant rhumide poussière de la tombe , il se réveillera dans les cieux aux pieds de son céleste ami, parmi les concerts et les palmes, au milieu de ceux qu'il pleura sur la terre ou qui le pleurèrent lui-même. Oui, tel est, lorsqu'il est consommé par la vue, le saint réveil de la foi, et tel il serait dès le premier instant , s'il n'était pas troublé par notre incrédulité ; car quoi de plus aimable , de plus ravissant en soi-même que le premier objet qui se présente à nos yeux î C'est un Dieu , et c'est un Dieu apaisé. Il est vrai que, pour ceux qui ne connaissent pas leur état, le message de grâce renferme un message de condamnation ; mais le second est absorbé dans le premier ; et nous n'apprenons que nous étions perdus qu'en apprenant que nous sommes sauvés. Aucun intervalle entre l'une et l'autre de ces vérités; et l'amertume de l'une ne sert qu'à mieux faire goûter toute la douceur de l'autre. Non pas, mes frères, que je prétende qu'il soit possible, qu'il soit bon de ne point goûter la mort ; non, il est vrai, dans ce sens comme dans tous les sens, que si le grain ne meurt, il demeure seul , c'est-à-dire qu'il ne monte pas en épi ; et malheur à celui qui, se pardonnant aussi facilement que Dieu lui pardonne , ne regraverait pas ses péchés dans son cœur à mesure que Dieu les efface de son livre, et ne s'en souviendrait pas à mesure que Dieu les oublie! Le pardon n'est pas pour cet homme-là. Non, il ne s'agit point de ne pas considérer notre péché, mais de le voir à travers la miséricorde qui le pardonne, de compter nos ofTenses en même temps que les grâces de Dieu, de trembler en se réjouissant, de se réjouir en tremblant. N'est-ce pas là le principe de la joie de l'homme

déchu, de mesurer, du sein même de Dieu; Tabime où il était tombé ; et saurait-il bien ce que c'est que d'avoir écbappé à cet abime, s'il ne pouvait le mesurer ? En un mot, la joie dont il s'agit est celle d'une délivrance, celle d'une réconciliation , celle de l'enfant prodigue pleurant dans les bras de scm père. Qui oserait dire que cette joie est moins grande parce qu'elle était moins attendue ? Qui ne sent, au contraire , qu'elle est d'autant plus grande qu'elle était moins espérée ?

Ah ! sans doute les bienfaits qui nous retracent nos fautes ont quelque chose d'amer I et voilà pourquoi tant d'hommes résistent opiniâtrement à l'offre d'un pardon gratuit ; mais nous parlons du réveil de la foi, et la foi a vaincu cette amertume. D'un côté, elle a sacrifié cet orgueil qui ne veut pas avoir failli ; de l'autre, elle a touché le cœur d'un tel goût de sainteté , d'un tel besoin de Dieu, d'une telle espérance de le posséder, que la préoccupation de ce glorieux avenir rend légère à porter la honte du passé. On ne croit pas seulement à Dieu et au pardon : on croit à la sainteté, on croit à une vie nouvelle, on croit à soi-même, parce qu'on croit à Dieu. Lorsque toute notre confiance a disparu , cette confiance naît et grandit incessamment dans le cœur, et l'espoir conçu dans les rêves fait place à une espérance ineffable , née en Dieu et fondée en Dieu.

Et pourtant ce réveil de la foi renferme, tout en l'absorbant, le réveil du désespoir. En effet , cette lumière de Dieu dissipe mille fantômes ; comme elle condamne toute notre vie, elle condamne toutes nos espérances ; elle nous démontre l'absurde vanité de tous les systèmes sur lesquels s'édifie la confiance du monde ; mieux que ne pourrait le fanre la satiété la plus complète , les mé-

comptes les plus amers, les plus cruelles expériences, elle nous désabuse de la vie , de Thumanîté et de nousmêmes ; mais elle nous enrichit en nous dépouillant, elle nous dépouille pour nous enrichir ; et elle ne souffle sur le monde de notre imagination que pour créer, dès ici-bas, un monde nouveau ou tout est paix, lumière, harmonie, immortalité.

Gomme Thabile ouvrier réunit les fragments d'un vase aux formes grossières, les soumet à Taclion du feu, et, faisant couler dans un moule le métal ou le verre en fusion, nous rend un vase d'un galbe infiniment plus élégant et plus pur : ainsi la foi, ouvrier mille fois plus habile, rassemble les débris de ce monde que la vérité vient de briser sous nos pieds $ et , de ces débris mêmes, elle nous forme , dès cette vie , un monde proportionné à la grandeur actuelle de nos pensées et à la sainteté nouvelle de nos affections. Quand nous lisons que leFils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu, il ne faut pas entendre seulement qu'il a cherché et sauvé des hommes perdus; non ; mais, chez les hommes et dans le monde , tout ce qui était perdu , notre passé perdu , notre imagination perdue , notre cœur perdu , nos forces , nos talents, notre fortune perdue, en un mot, tout ce que nous donnions à d'autres qu'à Dieu, car tout ce que nous ne lui donnons pas est par là même perdu.

Mais si nous avons décrit ce réveil comme une grâce de Dieu, nous n'avons garde d'oublier que la même chose qui a été promise a été commandée. C'est la voix de Dieu qui nous réveille ; mais cette voix crie : « Réveille- > toi ! > On peut lui fermer Toreille , et retourner à ses rêves , jusqu'à ce que la voix du désespoir crie à son tour : € Réveille-toi I * L'Evangile est rempli d'invitations

au réveil comme k un acte Tokmtaire , dans ce sens tout au moins que le refiis de ce réveil est un acte de volonté. Tout le monde sait que la volonté n'est pas toujours étrangère au réveil physique, puisque nous nous réveillons à rheure précise que nous nous sommes fixée avant de nous livrer au sommeil. Ceci n'est pas applicable au réveil de l'homme moral , qui n*a pu se proposer de se réveiller, puisque , pour se proposer quelque chose , il faut être éveillé, et qu'il ne l'a jamais été. N^mmoins, ceci demeure constant : la voix qui lui crie : c Réveille- * toi , * le réveille assez pour qu'il puisse faire usage de sa volonté , et choisir avec elle entre la veille et le sommeil. Il y a donc, on peut le dire, deux réveils successifs, l'un involontaire, l'autre volontaire ; l'un préalable, l'autre définitif; et c'est du second que nous disons qu'il est commandé. Ce réveil volontaire a lieu même plus d'une fois , et la vie chrétienne n'est peut-être qu'une suite de réveils, tous contenus dans un premier réveil. Celui qui a prêté l'oreille au gracieux message de l'Evangile, prête l'oreille à ses préceptes, et se réveille pour vivre justement (1 Cor. XV, 34) ; à ceux qui ont été ainsi doublement réveillés , la voix de Dieu est encore adressée aux différentes époques de leur vie , pour réveiller les sentiments purs qu'ils ont déjà (2 Pierre III , 1) ; et à mesure que cette espèce de narcotique , répandu dans l'atmosphère du monde, menace de les endormir momentanément, cette même voix , ou directement ou par l'organe des amis de la vérité, les réveille à propos par ses avertissements ( 2 Pierre 1 , 13). Si vous prenez tous ces réveils ensemble, si vous en faites, pour ainsi dire, la somme, et en appréciez le dernier résultat, vous trouverez que le vrai nom de la grâce que Dieu vous fait, et de la loi qu'il

yt^us impose (car ce qui est grâce est loi, et ce qui est loi est grâce), c'est le nom de résurrection. Et c'est pourquoi TApôtre, après avoir dit : c Réveille-toi , toi qui > dors I » ajoute immédiatement : « Et te relève d'entre t les morts ! » Exigence exorbitante , inouïe I mais celui qui nous commande de ressusciter nous ressuscite luimême.

Quiconque est fidèle à une première grâce, quiconque, autant qu'il en est capable , se réveille et se lève , n'attendra pas longtemps la récompense d'une première fidélité et la contirmation d'une première grâce. U ouvrira les yeux dans la lumière et non dans la nuit. € Réveille-toi, dit l'Apôtre, et te relève d'entre les morts, * et Christ t'éclairera. * Oui, Christ l'éclairera de sa propre splendeur ; car il est tout lumineux, c L'a-t-on ret gardé, dit le Psalmiste, on en est tout illuminé. » Le réveil et la lumière ne sont pas deux choses que l'Evangile sépare ; l'Evangile ne sait rien de ce réveil dans les ténèbres, qui est le réveil du désespoir. Et quand il dit à une âme : c Lève-toi , * il ajoute , comme dans le Prophète : c Et sois illuminé. > U est inutile de prouver que cela doit être ainsi; mais ce qui ne serait pas inutile , ce serait, si nous en avions le temps, de montrer quel est le progrès, quelle est l'étendue, quelle est la splendeur de cette lumière régénérante. Bornons-nous à dire qu'elle est assurée au premier réveil , au premier regard de l'homme que la voix de la grâce a tiré de son assoupissement et de ses rêves. U reçoit successivement toutes les clartés.

Et de même qu'à la première pointe du jour, on voit d'abord les plus hauts sommets se <lélacher faiblement des ténèbres, puis peu* à peu la lumière descendre et en- l

velopper leur base; puis cette môme lumière, toujours plus vive, se réfléchissant d'un objet sur Tautre, s'insimier doucement dans les moindres replis et dans les moindres intervalles ; en sorte qu'à la un tout se dégage, tout se prunonce, tout est connu : ainsi, de vérité en vérité, toute la vérité fmit |>ar nous être connue; ainsi, la lumière engendrant la lumière, l'expérience se joignant à la révélatimi , la révélation donnant xm sens à l'expé- " rience, notre connaissance embrasse toujours plus d'objets , les pénètre mieux , juge plus sûrement de toutes choses ; et nous éprouvons que le sentier de la foi est le même que le chemin du juste, où la lumière augmente sans cesse, jusqu'à ce que le jour soit dans sa perfection. C'est la promesse de l'apôtre à tous ceux qui, ayant écouté leur conscience, se sont jusqu'à un certain point réveillés et rélevés d'entre les morts : Christ les éclairera ! Oui, Christ, et non point un autre ; car lui seul connaît à la fois,tous les secrets de Dieu et tous nos secrets, s sommes , ce qu'il veut être le nous soyons pour lui, ce :)us pouvons, nos dangers et it de noire vie , l'emploi de t d'être heureux et celui de I omettre, l'art de connaître je nous avons à attendre de . Jésus-Chrisl, voilà ce que, de plus en plus, la foi recevra de lui. O bienheureuse lumière de l'homme vraiment réveillé , vraiment ressuscité !. ô .unique lumière parmi- les . ténèbres du monde ! ô lumière, et tout à la fois vie, joie et force de l'homme ! levez-vous sur nos tètes , éclairez nos difficiles sentiers , enveloppez-nous de toutes parts ; uu seul de vos rayons ravit une âme eo deuil : que serait-

ce de toutes vos clartés ! que serait-ce d'un jour sans déclin ! Esprit de lumière ! ne nous refusez pas la lumière ; et quand vous nous avez réveillés de ce sommeil pesant et fatal qui opprime toute la postérité d'Adam, ne nous ayez pas réveillés en vain, ni pour nous ni pour les autres ; mais que nous recevions la lumière, et que nous répandions la lumière, en sorte que, voyant nos œuvres de lumière , ils glorifient avec nous , et nous avec eux , notre Père qui est dans les cieux!

/fe

Page 1