LE REPENTIR ET LA REPENTANCE
PS. Ll, 10.
«O Dieu! crée-moi un coeur net, et renouvetle au-dedans de moi un esprit droit. »
On s'ëtonûe quelquefois que la morale chrétieDBe ait un vocabulaire à part ; on demande si chacune des idées qu'elle a exprimées par des termes nouveaux n'avait pas déjà son nom dans le langage usuel ; on demande s'il y a au fond deux morales, s'il y a deux natures humaiues, et si l'Evangile a pu faire autre chose que consacrer, épurer et consommer toutes les notions qui existaient incontestablement dans la conscience des hommes, puisqu'elles avaient obtenu des noms dans toutes leurs langues.
Ceux qui font cette objection pourraient encore ajouter que les auteurs sacrés, premiers prédicateurs de la morale chrétienne, n'ont point fait usage de mots nouveaux, qu'ils ont adopté les termes de la morale universelle , et que c'est plus tard seulement , et dans la traduction de leurs écrits, que paraissent ces termes spéciaux, cette langue à part , dont plusieurs n'admettent pas la nécessité.
Mais cette observation n'a de force que contre ceux qui la présentent : elle fait ressortir précisément la nécessité qu'elle conteste. Il est vrai que les apôtres , pour être compris, durent accepter les termes usités, ils ne purent
même avoir Tidée d'en employer d'autres ; faisant appel, dans l'intérêt de l'Evangile, aux vérités convenues entre tous les hommes , il fallait bien qu'ils désignassent ces vérités par leurs noms vulgaires, autrement elles n'eussent pas été reconnues, on ne se fiit pas réciproquement entendu , et le but de ces saints hommes était manqué. Ainsi, les mots de faule^ de repentir ^ de compassion^ d^amour^ figurèrent dans leurs écrits comme dans ceux des écrivains profanes, et en apparence dans le même sens. Mais quiconque , à l'aide de ces mots mêmes , pénétra dans l'intérieur de la doctrine évangélique, ne tarda pas à reconnaître, sous ces termes vulgaires, des idées qui ne l'étaient pas; il vit ces différentes idées se teindre, dans le christianisme , de couleurs nouvelles , se pénétrer d'une nouvelle saveur : il sentit qu'il ne pouvait leur attribuer la même valeur que ceux qui les employaient hors du point de vue chrétien : le besoin d'attacher à ces notions des termes distinctifs se fit sentir, ou plutôt les mots qu'on leur attacha dans les divers idiomes des nations chrétiennes , devinrent chrétiens, sortirent peu h peu, pour n'y plus rentrer,, du langage commun, et formèrent les éléments de cette langue religieuse , qui , au lieu d'être une langue spéciale et pour ainsi dire technique, serait la langue du commun usage et de la conversation , si les principes évangéliques étaient universellement admis. Les mots dépêché^ de repentance, de miséricorde, de charité, réservés à la chaire et aux entretiens de dévotion, devraient être aussi familiers à toutes les bouches que ceux de faute, de repentir, de compassion et d'amour^ ou, pour mieux dire, ceux-ci devraient, dans tous les esprits, avoir la même valeur que les premiers, et emporter les mêmes idées. Il n'y a deux langues sur ces sujets que
parce qu'il y a deux morales ; il n'y a deux morales que parce qu'il y a deux mondes * .
C'est en comparant, une à une, les expressions qui se correspondent dans ces deux idiomes, en pesant au poids de Tusage la notion que chacune d'elles renferme, qu'on peut se faire une idée de la différence qui existe sous le rapport des principes et de la substance même, entre la morale du monde et celle de Jésus-Christ. Il est impossible de ne pas reconnaître ici plus qu'une nomenclature d'apparat , plus qu'un langage conventionnel , et qu'un moyen de reconnaissance entre des adeptes. Le fond des idées diffère autant et plus que les mots ; et si, entre deux termes correspondants, une notion générale demeure en commun, il y a , entre les deux idées représentées par les deux mots , la même différence qu'entre le germe et la plante, entre l'embryon et l'homme fait, entre un fragment et un chef-d'œuvre , entre un chaos et un monde.
Cette vérité ressortira, je crois, avec force de la com-
^ Cette création d'une langue évangélique ou ascétique était une chose inévitable, et tout le inonde y a concouru* amis et ennemis : mais on est allé au-delà du nécessaire. L'inconvénient de ce dialecte chré> tien ou de ce langage technique de la religion, se fait voir aujourd'hui surtout : assez souvent, pour se faire entendre, on est obligé d'y renoncer et de nommer les objets du christianisme dans la langue du monde. Outre l'inintelligence, on a à craindre les méprises, qui sont pires peut-être; qu'il nous suffise de rappeler celles dont le mot da charité a été l'occasion ; bien des choses sont voilées, aux yeu\ mêmes des personnes les plus chrétiennes, par cette nomenclature eiotique ; l'aspect naïf des choses en est altéré. Les notions que quelques-uns de ces mots ont revêtues dans la suite de temps, par extension ou par abus, s'attachent aux faits et aux institutions de l'antiquité, que par là même nous voyons sous un faux jour. Il suffirait souvent de les exprimer en langue vulgaire pour les définir de nouveau et en donner à tous les lecteurs de l'Evangile une intuition pure et vive. Notre tomps réclame, et il obtiendra sans doute, une réforme partielle du langage de la piété.
paraisom que j'entreprends aujourd'hui entre deux mots, ou plutôt entre deux choses, le repentir et la repentance.
Le repentir (ijermeltez-nous encore cette observation verbale : le langage de l'homme n'est-il pas la révélation naïve de sa pensée et de sa nature?), le repentir est littévalement le retour que fail l'âme sur elle-même pour se ptanir d'une feute qu'elle a commise ; c'est une peine, un châtiment qu'elle s^înflige intérieurement; c'est le cAmtrecoup b2d;urel ^ la réaction du péché dans une consciaice qui a xîonservé iè sentiment de ses devoirs et de sa destination. Le repentir lest donc im hommage tardif à la loi morale , l'hommage du re^et ; hommsqge , hélas 1 que nouis^ mettons si souvent à la place d'un culte plus réel et plus direct ; hommage dont nous sommes réduits à nous parer comnie on ae pare d-un crêpe aux funérailles d'un ami ; ma^s, quelle différence 1 l'anii que nous honorons par ce deuil de l'âme, c'est nous qui avons creusé sa tombe : ce devoir trahi , c'est nous qui l'avons trahi : cette bonne œuvre négligée, c'est nous qui l'avons négligée : cette affection violée, c'est par nous qu'elle l'a été ! Triste condition de notre nature dégradée, qui sans cesse a besoin de se laver dans les larmes, qui se console par la douleur même, et ne répare sa beauté primitive qu'en gémissant sur sa laideur présente I Mais, d'un autre côté, que penjser de l'âme qui ne saurait plus se repentir? Comment une telle douleur serait-elle sans beauté? N'est-il pas de^ cas où le repentir équivaut et dispute même le prix aux belles actions , où le repentir est une grande œuvre ? N'est-ce pas appuyées sur le repentir que des âmes énergiques ont pris l'essor le plus élevé ? Le repientir, dans l'état actuel de notre nature, n'est-il pas souvent le plus pur de nos actes moraux et le plus efficace
de nos exemples ? Ne feut-il pâs se féliciter H bénir Dieu lorsque , dans l'âme comprimée par le péché , cet énergique ressort se manifeste et repousse un od^x fardeau? Et de quoi se réjouissent les anges dans le ciel si ce n'est d'un évâîementqni a pour principe la pins noble des douleurs ?
L'humanité , soigneuse des restes de sa gloire , s'est bien gardée de répudier ou de dédaigner là plus irrécusable , hélas ! et la moins équivoque de ses vertus. On est allé jusqu'à dire ; « Dieu fit du repentir la vertu des mortels ; > expression peu exacte sans doute si l'on y veut voir autre chose que le triste aveu de notre indigence , qui nous forœ à combler avec nos repentirs de tous les jours nos péchés de toutes les heures. Otez , en effet, le repentir de la vie humaine , combien ne serat-ellepâs dévastée et flétrie, en supposant qu'il puisse rester la moindre place pour la vertu dans une âme où il n'en resterait aucune i>our le repentir 1
Nous enlever le repenth*, ce n'est pas seulement nous dépouiller; c'est dépouiller tous ceux que nous avons offensés ; notre repentir n'est-il pas leur bien , leur bien chèrement acquis, et trop souvent l'unique Indemnité que nous puissions leur offrir ? C'est là seulement qu'ils nous ï*étroUvéttt tels que nous n'àuriotië jamais dû cesser d'ètrépotti* eux ; c^ést là que nous nôUS retrouvons nousmèmei^, bons, équitables, compatissants, délicats, après àVoir été le contraire dé tout fcela ; c'est là que notre sens moral reparaît dans sa rectitude; en sorte que si notre vie entière J^rehait le caractère dé ces moments d'une amère doufcieur, si nous âvîons^, à la rencontre de chaque é()reûve , les mêmes dispositions que tooUs trouvons en nous après l'épreuve subie, notre vie serait aussi douce
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à nos entoui's qu'elle leur est pénible. Qu^elles soient donc bénies ces heures trisAes, où nous leur rendons en regrets ce qu'elles auraient dû recevoir de nous en bons offices et en bons procédés ! Heureux sommes-nous de sentir en nous ce retour de charité, bien qu'inefficace ! Heureux sont-ils de se trouver obligés d'aimer ceux qu'un souvenir amer leur conseillait peut-être de haïr!
Mais après avoir rendu à ce précieux mouvement de l'âme toute la justice qu'il mérite, nous devons signaler ce qui lui manque pour répondre à toute l'étendue des besoins de l'âme humaine.
Remarquons d'abord , si ce n'est à la charge du repentir , du moins à la charge de l'humanité , que le vrai repentir est bien plus rare qu'on ne pens^^on nom est bien souvent appliqué à des états moraux, à des impressions qui en diffèrent essentiellement. Combien de fois n'appelle-t-on pas repentir ce qui n'est que honte ou dépit d'orgueil! Celte méprise est trop facile. L'homme est intéressé de deux manières à l'accomplissement de la loi morale : par la conscience d'abord , puis par le respect de sa propre dignité. La loi morale une fois reconnue, nous en faisons une partie de nous-mêmes , et nous la respectons à ce titre. Nous appliquons notre force et nous mettons notre honneur a la pratiquer exactement. Nous jouissons par amour-propre d'une fidélité qui rend témoignage de notre force ; nous souffrons par orgueil d'une infidélité qui nous révèle notre faiblesse. Alors c'est moins à la loi qu'à nous-mêmes que nous faisons amende honorable ; mais cette distinction nous échappe; elle se perd dans un vague sentiment de déplaisir et de confusion , que , sans plus d'examen , nous appelons repentir. Si nous y regardions de plus près , nous ven ions
par quelle facile transition le repentir de Thomme naturel est exposé à s'absorber dans la honte/Le vrai repentir suppose de Testime , de rattachement pour la loi ; mais la loi, acceptée uniquement comme loi, ne se présente pas toujours sous Taspect le plus attrayant; elle peut bien, vue de loin et dans sa généralité, nous inspirer un sentiment qui ressemble à Tamour ; dans ses prescriptions de lous les jours , il n'en est pas de même ; et ses instances continuelles, les prétentions qu'elle élève, elle chose abstraite et invisible, contre les objets visibles et présents de nos passions , sont bien propres à nous la rendre odieuse. Et comme elle ne cesse pas pour cela d'être la loi, c'est-à-dire la nécessité, notre âme, qui ne l'aime pas et qui pourtant ne peut la renier, s'arme contre ses propres répugnances de la ressource de l'orgueil ; nous nous aidons d'un vice pour pratiquer des vertus; nous déguisons la loi, et sous son nom c'est à l'honneur que nous offrons un culte; l'honneur, par où j'entends ici l'estime de nousmêmes, jouit de nos victoires, pâtit de nos défaites ; et cette souffrance , nous l'appelons repentir.
Le repentir n'est même pas toujours si noblement remplacé. La simple mortification qui suit une espérance trompée se pare quelquefois de son nom. On ose appeler repentir le regret d'un mauvais calcul ; on ose se reprocher de n'avoir pas été heureux. 11 semblerait que l'intérêt aussi a sa conscience et l'égoïsme ses remords. Mais, pour être vrai, mes frères , il faut ajouter que, par un effet singulier de notre nature actuelle, souvent l'intérêt avertit la conscience , et le simple regret éveille le repentir. Il y a là comme l'involontaire aveu d'une éternelle vérité : c'est que, dans la pensée et dans la volonté de Dieu , le bonheur est indissolublement uni
à la vertu , et le malheur au péché. Un iastiQCt que r^ ne fait taire a révélé à Thomme ce décret de Tçteriielle justice ; sa seule e^[Teur , erreur souvent heureuse , est d'en supposer Taccomplissement plus prompt qu'il ne peut l'être, c Parce que la sentence prononcée contre les » mauvaises œuvres ne s'exécute pas incontinent, le > cœur de l'homme, dit l'Ecriture, est rempli dç Tenvie » de mal faire ; » mais aussi, quand un mauvais dessein aboutit à un mauvais succès, l'hon^me , sortant tout-àcoup de l'ivresse dn bonheur et de l'espérance, reconnaît à l'instant cette justice, cette loi suprême» h laquelle, dans le bon succès , il n'aurait eu garde de songer ; la conscience se fait entendre par l'organe de la destinée; la destinée devient , pour ainsi dire , notre conscience ; quand le sort nous trahit, nous sentoi^s qu'il nous fait justice; et souvent nous ne reconnaissons tous nos torts que quand nous en avoqs subi toutes les copséquences. C'est une révélation précieuse , bien qu'obscure, de la vérité ; mais, comme si toute vérité devait se corrompre dans une nature corrompue , nous n'avons pas tardé à faire de celle-ci la plus fatale des erreurs ; et dans la bouche du public comme sous la plume des historiens, le succès est devenu le juge suprême de toutes les actions et de toutes les entreprises.
Quoi qu'il en soit, le repentir de l'homme naturel est sujet, vous le voyez, à être supplanté par des sentiments tout différents. Cela parle déjà contre sa ijature; car si la source d'où il jaillit était plus profonde, plus puissante, il se confondrait moins gisement avec ce qui n'est pas lui. Mais c'est le moindre mal que nous ayons à en dire. Alors même qu'il est réel, authentique, 11 a des défauts naturels qui le rabaissent, il est exposé à des dangers qui vont jusqu'à l'anéantir.
Le repentir peut s'attacher ou à Fensemble de notre vie, ou, isolément, à chacune de nos mauvaises actions. Le premier de ces étals est , ce semble , la conséquence naturelle du second ; il en est le produit, la somme ; il y est contenu. Je ne le nie pas, et je vois en effet un malaise général sortir* comme un brouillard de tous nos péchés ensemble, s'étendre sur toute la vie, envelopper toute rame. Mais il est important de remarquer que , de tous ces repentirs particuliers , dont chacun peut-être fut vif et poignant , il ne résulte , ordinairement, quant à Tensemble de la vie , qu'un mécontentement sourd , à peine reconnu , et presque jamais un jugement sur le fond de notre moralité. Portés à convenir, pour chaque fois, que nous avons failli, nous voulons nous représenter chacune de nos chutes comme un accident ; faibles dans le détail, nous prétendons être forts sur le tout ; ou, si des naufrages trop* répétés nous forcent à replier une des voiles de notre orgueil , à reconnaître dans notre caractère un côté décidément imparfait , nous n'allons pas plus avant ; nous ne voulons pas nous avouer qu'un défaut habituel que nous n'avons pu vaincre accuse notre âme entière ; que le centre est atteint dans chacun de ses rayons ; que , quelque partie de notre moralité qui soit en souffrance , c'est au principe même de cette moralité qu'il faut s'en prendre ; qu'un homme n'est pas composé de plusieurs hommes , dont l'un n'a point à se soucier de l'autre ; que l'homme est un, indivisible; et que tout entier il est responsable de ce qui se passe dans chacune des parties de sa vie morale. Nous ne voulons pas comprendre que nos repentirs sont insuffisants et . superficiels ; que nous avons à nous repentir , non de ce que \ nous avons fait, mais de ce que nous sommes ; et qu'en- \
fin ce que Tavenir doit créer en nous , ce n'est pas une nouvelle conduite , mais un nouvel être.
Ainsi , soit que notre repentir s'éveille à chaque nouvelle transgression et y demeure confiné , soit que , se généralisant , il s'étende à notre vie entière , ses sillons , plus ou moins nombreux, plus ou moins larges, ne creusent pas jusqu'à ce fond de Tâme, qui seul peut accueillir et féconder les semences d'une vie nouvelle. Le repentir peut suggérer çà et là quelques bonnes résolutions , opérer quelques réformes , modifier la vie; et gardonsnous de nier la bonté de ces résultats et la beauté de leur principe ; un mobile supérieur à tous les mobiles de l'homme naturel s'y manifeste noblement : mais ceux-là même qui ont su faire porter le plus de fruits à leur repentir, seront les premiers à convenir qu'il n'en porte point assez ; qu'il faut une réforme plus profonde ; que c'est tout le cours et tout le fond de leur vie qui a besoin d'être changé. La joie de ces succès partiels ne tarde pas à être suivie de tristesse ; sainte tristesse , préférable à toutes les joies, excepté à celle dont elle est le prélude et le gage dans les cœurs sérieux et sincères !
Mais tant que le repentir n'est pas transformé par une puissance supérieure, il n'est pour l'âme qu'un sentiment pénible, sans charme, sans onction, une humiliation que rien n'attendrit, et que l'âme ne supporte qu'avec impatience. En vain cette humiliation est secrète et n'a pour confident que celui qui l'éprouve; en vain le pouvoir invisible, devant qui elle nous prosterne, est tellement élevé au-dessus de nous, que son idée exclut celle de la protestation ou du mm'mure ; en vain cette autorité, que nous appelons la loi y prendrait-elle de nos convictions le saint nom de Dieu : c'est toujours une humiliation; elle est
juste, nous le savons ; mais cette persuasion ne renferme en soi aucun principe de consolation , d'encouragement et de vie ; elle ne nous relève pas, elle nous déprime ; ou si, saisis de la noble émulation de devenir supérieurs à nousmêmes , et d'opposer notre avenir à notre passé , nous puisons dans cette résolution quelque force et quelque élan , il ne faut pas compter que le repentir d'une nouvelle chute aura la même vertu ; l'âme a perdu une partie de sa foi ; d'une défaite à l'autre elle se repose moins sur elle-même; la réaction, de jour en jour, est plus faible ; et c'est avec une parfaite raison qu'on a dit que les repentirs fréquents usent l'âme. Chacun de ces efforts infructueux lui enlève quelque chose de son énergie, chacun y laisse un vide, qu'un nouveau mécompte vient creuser davantage. Peu à peu le repentir change de nature ; la voix intérieure continue bien à se faire ouïr, mais elle a perdu son accent ; et de cette justice secrète que l'âme exerce sur elle-même, il ne reste que la formule. Elle l'entend sans tressaillir, elle s'endurcit à l'écouter, elle finit par trouver je ne sais quel effrayant plaisir à s'entendre dire combien elle est coupable, elle oppose je ne sais quelle stupidité réfléchie à la voix qui jadis la remuait dans ses profondeurs, elle perd cette sainte pudeur, ce respect de soi, autrefois si délicat et si susceptible; elle affronte, elle recherche presque les regards foudroyants de la vérité ; elle se repaît d'un froid et impassible désespoir, et rien ne vient plus animer son œil éteint, sinon, de loin en loin, un sourire amer à la pensée de ses premiers repentirs, de ses premiers efforts, et des rapides progrès de sa décadence.
Mes frères, il est terrible , mais il est nécessaire de le dire : nous avons dit que les repentirs inefficaces usent
rame à la longue ; mais ce n'est pas assez qu'ils la laissent telle qu'ils Font trouvée, ils y déposent, en s'envolant, une semence empoisonnée. C'est la vengeance ordinaire de la vérité maltraitée. L'impatience du mauvais succès, la honte de la défaite, y couvent les germes toujours présents de l'irritation et de la révolte. On s'irrite contre soi-même d'abord , puis secrètement contre la vérité. On se hait de l'avoir mal accueillie, on la hait elle-même de l'injure qu'on lui a faite. Elle cesse de nous paraître aimable, lorsque nos torts l'ont armée d'un grief contre nous , et que de notre amie et de notre guide qu'elle était, elle est forcément devenue notre partie adverse. Toujours la même en soi, elle n'est plus la même pour nous. Du respect et de l'amour, nos propres torts nous font insensiblement tomber à la répugnance et à la haine. Il n'y a pas de milieu, le soufHe qui n'a pu éteindre la flamme l'excite et la propage. Les fables antiques nous parlent d'un monstre dont on ne pouvait abattre une tête sans en voir sept autres s'élever à sa place : ce monstre, c'est notre âme, et celte tête coupée est l'image d'un repentir infructueux. Le feu seul, ajoutent les fables, pouvait prévenir cette fatale multiplication des têtes de l'hydre ; nous verrons quel est ce feu, mes frères, car ici la fiction suit la vérité jusqu'au bout ; mais pourquoi recourir aux fables, quand l'Evangile a luimême exprimé, sous les images les plus fortes, la vérité que nous vous proposons? N'est-elle pas représentée, dans les paroles mêmes du Sauveur, par cet esprit immonde qui, retournant dans une demeure dont on avait tenté de l'expulser, y rentre avec sept autres démons encore pires que lui (Luc XI, 24-26) ?
Eh quoi ! vaudrait-il mieux ne point se repentir ? A Dieu
ne plaise t k Dieu ne pkdse ! Et celui qui pourrait le penser aurait prononcé d'avance contre hii-méme la plus sévère des condamnations. Quels que soient l^es défauts du repentir nafturel, quelles que puissent être les ^suites d'un repentir souvent trompé, elles ne peuvent se comparer à l'état d'une âme qui , brutalement et de propos délibéré, choisit les joies du péché et les consolations de l'impénitence, et interdit à sa conscience jusqu'au gémissement et au murmure. Heureux, en comparaison d'un tel homme, heureux celui qui se repént, fut-^e d'un repentir faible et passager! Heureux surtout celui qtri, acceptant avec ardeur l'invisible secours offert au repentn- sincère, s'appuyant sur sa douleur même, a pris un nouvel élan vers lebien, et qu'une première victoire, quelque superfidelle qu'elle puisse être, a rendu insatiable de victoires ! Heureux celui qui, ayant goûté, ne fàt-ce que du bout des lèvres, à la nourriture des saints, a contracté cette faim et cette soif de justice que le Dieu fidèle a promis de rassasier !
Le monde ne parle point ain^. Le monde a flétri le repentir. Sensible au bon lorsque le bon se produit sous la forme du beau, il peut, dans les occasions, honorer de s(Hi suffirage d'éclatants rqpentirs, oii l'humiliation se tourne en ^oîre. Mais datns le plus grand nombre des cas, c'est l'obstination qu'il honore ; et , jusque dans le mal , il a{^laudit à la persévérance. Une conduite radicalement mauvaise s'absoiit daiis l'opinion à force de conséquence. Les circonstances du temps où nous vivons ont pu imprimer une nouvelle force à cette tendance de l'opinion. Les variatioitô, la versatilité de tant d'hommes de notre âge, <mt manifestement une autre cause que le repentir. L'intérêt, qui en est le mobile à peu près avoué.
— seules a justement flétries, et a relevé d'autant le prix delà constance, quel qu'en soit d'ailleurs le principe. Il convient à la noblesse de notre nature corrompue, réduite à choisir entre des misères, de préférer hautement celle de l'orgueil à celle de la cupidité. Il en est résulté, grâce à la grossièreté de nos perceptions morales , que le repentir, qui a un faux air d'inconstance, est généralement décrédité. Ne rien désavouer, ne jamais revenir sur ses pas, fait partie aujourd'hui de l'idéal d'un homme fort. On n'est plus en état de voir que c'est dans le repentir qu'est la force. Chacun veut que sa vie ressemble à un livre imprimé, où ne se reproduit aucune des ratures du manuscrit ; chacun se pique d'avoir une vie sans ratures ; on voudrait ne pas même laisser soupçonner la trace des hésitations , des combats intérieurs qui précèdent toute résolution importante ; il ne tient pas à nous qu'on ne nous croie, sur chaque sujet, soudainement illuminés, infailliblement inspirés ; et le vieil adage qui dit que l'erreur est le propre de l'humanité, existe pour tout le monde en général et pour personne en particulier.
Le repentir naturel n'est pas , mes frères, d'une constitution assez vigoureuse pour n'être jamais ébranlé par une telle opinion. Elle ne nous interdit, pensez- vous peut-être, que d'avouer nos torts, elle ne nous empêche pas de les sentir. Mais c'est déjà beaucoup , c'est même tout peut-être. Sans compter qu'il est beaucoup de cas où le repentir emporte nécessairement une action, et une action publique, des faits extérieurs sont nécessaires pour nous donner à nous-mêmes une garantie de notre sincérité. Le repentir ne se constate que par une confession, et cette confession doit se faire à d'autres qu'à nous. Pour le mettre à l'abri , il faut lui chercher un
confident ; c*est un second sacrifice qui scelle et consacre le premier; c'est, pour ainsi dire, une seconde conscience que nous nous donnons , et un otage que nous offrons à la loi. Il y a plus : nés garants et champions de la loi morale , nous lui devons , quand nous l'avons publiquement violée , une réparation également publique. Mais comment la lui offrir, si d'avance nous nous sommes vendus à une autre loi, celle de l'opinion ; et si la réputation d'hommes fermes et conséquents nous est devenue tellement chère, si cet attachejnent est devenu de notre caractère une partie tellement intime et inaliénable, que nous en séparer ce soit, dans toute la vérité du terme, nous séparer de nous-mêmes ?
Prenez garde, mes frères, à ces dernières expressions : elles nous sont venues iiv^olontairement à la bouche: mais elles renferment, elles résument tout le secret qu'il s'agit aujourd'hui de résoudre. Le repentir nous sépare de nous-mêmes ; ce mot dit tout : il exprime l'immense difficulté de la tâche, il exprime l'unique condition de son accomplissement. Le repentir est une nécessité, puisque H la loi est une nécessité ; mais il ne peut être réel , satisfaisant , efficace , qu'en tant qu'il ne nous sépare point de nous-mêmes. Toute religion qui, en dernier résultat, nous sépare de nous-mêmes ne saurait être vrai^ Loin d'avoir pour dernier but une scission intérieure de notre être , la religion ne prétend consommer cette scission déjà commencée, elle ne veut mettre en évidence ce déchirement déjà sensible , que pour y faire succéder une vraie, une irrévocable unité. Il y a deux hommes en nous, naturellement nous le sentons ; elle nous le fait mieux sentir; elle nous contraint à l'avouer : mais c'est pour préparer les voies à l'homme nouveau dont la présence
doit nous laîre connaître à la fin là joie {^rôFonde de l'u-nîté^r, le repentir, qui est le reSSôrt ^r^cipàl de là religion, puisque religion c'eist réputation^ lé Repentir ne petit remplir Tobjet de la religiob qu^eh Aous unissant à noui^mèmes, et lïon pas eh nous en séparant. Satisfôit-4i dans Tordre naturel des choses, à cette clônditîon? Mes frères, vous avez J)u en juger. Il faut dôtac rtecôuWr à Wû ordi^e surnaturel, il faut passer du repentit* à )à irepentance.
Caractériser là repéntahce , c'est Itiî aâsigtier tous les caractères que le repentîi: n*a paS ; c'est là montrer remplissant toutes les lacunes que le rei^etitir n'a pu combler. Mais tous ces caractères sont obtenus, toutes ces lacunes sont comblées par un àeul fiaiit, par ramotir devenant un élément du repentir.
^l)'où viennent tous les défiiuts du repefûtir, sinoïi de ce qu'au moment même où nous l'éprouvons , nous ne pouvons aimer la loi qu'il nous représente? L'ùmour a pour effet de nous unir k l'objet aimé ; l'amour n'est pas autre chose que cette union même ; en sorte que l'amour de la loi, si la loi pouvait être aimée, confondant dans notre cœur le devoir et l'affection , ferait un seul être de la loi et de nous, et par là même réduirait à l'unité les deux hommes que chaque homme poarte et reconnaît en soi.
Or, la loi prise en elle-même , à part de tout ce qui n'est pas elle, la loi peut-elle être aitfiée ? Et si sa beauté propre, sa convenance avec notre nature, la douceur de ses effets lorsqu'elle se pratique à notre profit , etïfln sa parfaite harmonie avec les intérêts généraux de rhunftinité, si tout cela ajoute une sorte d'attrait à l'empire qu'elle exerce sur nos convictions, cet attrait se conserve-t-îl lorsqu'elle vient à réclamer de nous ufn sacîrrfice
pénible et sans gloire? Se cpnserve-t-îl àurtoùt lorsque, sous la forme du repentir, elle ne se présente à nous que la plainte et raccusation dans la bouche ? Et comment éviterons-nous que , par un contre-coup funeste , le repentir, qui semblait nous rapprocher de la loi, nous en éloigne au contraire d'autant?
Et, s'il eii est ainsi , la loi porte-t-erte en soi une vertu réformatrice ? peut-elle s'enfoncer jusqu'aux racines de notre vie morale ? est-elle ce glaive dont l'Ecriture nous parle, qui pénètre jusqu'aux dernières divisions des jointures et des moelles ? La loi qui renferme , qui exprime tout ce que nous devons être, nous apporte-t-élle la force de devenir tout ce que nous devons être ? Les lois, dit-on, créent lë^ mœurs ; mais il n'y a là que l'eflet extérieur d'une cause extérieure ; il n'y a nulle comparaison à faire entre les lois civiles et la loi morale, qui contient le règlement des pensées , le gouvernement du cœur, toute la condition intérieure de l'homme, tout ce qu'il y a de plus profond et de plus secret dans son existence morale. En ce sens personne n'oserait dire que la loi régénère ; car la loi commande l'amour de Dieu et des hommes ; et nous ne sommes pas en état d'aimer cette loi même qui nous commande l'amour.
Nous ne pouvons aimer une loi de cette manière et à ce point ; mais nous pourrions aimer l'auteur de h. loi , s'il était tel qu'il pût inspirer l'amour. Et nous l'aimerions sans réserve, s^il se manifestait tel a notre égard, que sa pensée fût identifiée dans notre esprit avec celle d'un bonheur infaillible , suprême et irrévocable. Et l'amour que nous ne pourrions alors nous empêcher de lui vouer, s'étendrait nécessairement à la lof, qui est une avec lui, scm expression , sa parfaite nnage , sa volonté , c'est-à-
dire , lui-même ; celte loi dès lors serait unie à notre cœur comme il y serait uni lui-même ; nous nous en nourririons comme de la substance même de Dieu ; elle passerait dans notre sang ; ce n'est pas ligne à ligne» précepte à précepte que nous Taccepterions ; nous nous en serions assimilé le principe , qui est Tunion générale de notre volonté à celle de Dieu ; et cette volonté dès lors n'aurait qu'à se montrer pour se faire accepter et obéir.
Si vous approfondissez la nature d'un tel repentir, vous verrez qu'il est doux , parce qu'il a pour principe l'amour ; vous verrez qu'il est fondamental, parce qu'il nous unit au principe même de la sainteté ; vous verrez enfin qu'il crée dans l'âme un état naturel, et non forcé, ni factice. Ce dernier point est digne de toute attention. L'objet de la religion est bien de créer en nous un homme nouveau, mais non un homme artificiel ; la religion n'est pas la destruction , mais le triomphe de la nature ; c'est notre état présent qui est éloigné de la raison et de 1 a vérité ; c'est par l'amour de Dieu et de sa loi que nous rentrons dans l'ordre, par conséquent dans l'aise et dans la paix ; c'est alors seulement que cesse toute dislocation, et que nous sentons que tout a repris sa place dans notre être, et nous-mêmes dans la société et dans la vie; en sorte, mes frères, que ce nom d'homme naturel, que la pauvreté de nos langues nous a contraints d'appliquer exclusivement à l'homme irrégénéré, est le vrai nom, le nom distinctif de l'homme nouveau, créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritables.
Le mal est la seule chose que le vrai repentir détruise dans l'homme; le mal, dis-je, et non l'homme. L'homme, l'individu, subsistent dans tout ce qui n'est pas péché. Le
caractère , dont on a dit avec raison que rien ne saurait Tefifacer, le caractère demeure, mais épuré de tout ce qu'il avait semblé choisir dans la masse générale du mal et attirer à soi comme ferait un aimant. On ne confond plus dès lors avec le caractère les inclinations perverties qui ont pris la forme du caractère ; cette forme reste, et devient en nous la forme individuelle du bien, comme naguère elle était celle du mal. C'est, en un mot, le même corps, mais dans lequel circule un nouveau sang.
Or, comment des idées abstraites , quelles que soient d'ailleurs leur vérité et leur noblesse, et quelque approbation qu'elles rencontrent dans votre conscience, pourraient-elles opérer un pareil changement ? On blâme dans le monde l'homme dont la conduite n'est pas réglée sur des principes , et sans doute on a raison ; mais , pour changer le fond même de la vie, qu'est-ce que des principes qui ne seraient pas en même temps des motifs? Et, pour appliquer cette idée à notre discours, que seraient, malgré leur vérité, les principes généraux que nous vous avons exposés , s'ils n'étaient aussi des motifs , c'est-àdire , s'ils ne s'appuyaient pas sur des faits propres à faire naître l'amour , seule condition , seul principe de tout ce grand changement ?
Ne s'agit-il que de principes abstraits ? l'Evangile les a hautement proclamés. Et je vous prie, mes frères, d'arrêter d'abord votre attention sur ce fait, qui , à lui seul, est d'uno singulière importance. Ce n'est pas , au premier coup-d'œil , une grande merveille que d'avoir posé en thèse la nécessité d'une réforme fondamentale, d'une régénération , d'une seconde naissance. Mais pourquoi FEvangile a-t-il été seul à proclamer cette vérité, du moins avec cette franchise et cette plénitude ? Pourquoi
n'est-ce qu'à clater de l'Evangile que celte idée s'est prononcée avec tant de force et si généralement? N'est-ce pas une chose bien redoutable que de parler d'une seconde naissance, et surtout de Texiger, lorsqu'on ne dispose d'aucun motif pour y déterminer, d'aucun moyen pour la consommer? Une seconde naissance, mes frères! sentez-vous bien toute l'énergie de cette expression ? Et lorsque Jésus-Christ, qui en est l'inventeur, déclare qu'à moins de naître de nouveau , nul ne saurait entrer dans le royaume de Dieu , le sourire incrédule et la réponse dérisoire de Nicodème ont-ils de quoi vous étonner ?
Mais lui-même, le Fils unique , le bien-aimé de Dieu, se présentait comme garant de cette grande maxime. Il s'était chargé de la tirer, par un miracle , de Tordre des vérités abstraites. L'amour était en travail pour enfanter l'amour; les bras éternels s'entr'ouvraient pour embrasser et réchauffer l'humanité glacée ; la prédication de la seconde naissance avait été précédée de toutes les mesures qui la devaient réaliser : Dieu avait envoyé son Fils dans le monde ! Le Dieu juste s'était fait le Dieu sauveur! L'humanité allait connaître que Dieu est amour! Et Jésus-Christ , voué d'avance à l'opprobre , cloué d'avance à la croix, avait d'avance acheté le droit et la puissance d'adresser à l'humanité cette parole nouvelle : c En vé-
> rite, en vérité, je vous dis qjie, sixm homme ne naît de
> nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu. *
Ici, mes frères, plus de place pour le discours ; il succombe , il s'anéantit sous le poids du sujet. Toute description, toute explication des procédés de la grâce, tout essai de ramener dans l'ordre des choses compréhensibles le plus grand des mystères et le plus grand des miracles , a je ne sais quoi de familier et de hardi qui
m'effraie comiqe uoa proj^^ion. Je ne coiidanme pas ces analyses, çe\te^ ^^îpèçe de physiplogie du cl^^istianisipe ; je n^'y s^is Ijvré inoi-][aêpne plvis d'une fois ; et qui ne se parait à cpf^sidé^ er de près cette fuerveilleuse combinaison çlç la grâce s^vec la pat^r^, ^^ la divipe sagesse ^ Dieu qui se sert de nous-^êmes contre nous ; qui , pour rég^érer Thoaune , ^ pris dans Tlxomme sou point d'appui ; qui » pou^ apprendre à l'hui^anUé des seutiments tout nouveaux, n'a fait appel qu's^u^ sentin^^nts actuels de l'buiuanité; e^ un mot, qui, vainqueur unique et seul sauveur de nos âmes , seqi^ble n'avoir voulu pqu$ vaincre que par nous-mêmes et nous sauver que par po^s-mèmes ? Mais je craius de froisser, ep la maniant d'une ma|n grossière, cette œuvre, aussi délicate que sublime , d'une main céleste ; je ne voudrais pas avoir l'air de prêter à l'arcbe sainte l'appui d'un bras mpriel ; jç m'eflraie du danger de donner à la pensée d'un Dieu la forme e^ le^ proportions d'une conception bum^îue ; et je laisse à de plus babjles, je veux dire à d^ plus consqmmés dans la foi, à de plus avancés dans la vie c}ir^lienne , une tâche légitime et belle , mais qui n'appartipnt de droit qu'aux forts en Israël.
La matière de mon discours a été tout bumaine, purement moraljs et philosophique. J'ai dit ce que chacun peut apprendre en ét|idiai^t sa nature et sa vie. J'en ai appelé à l'expérience (Je tous. Je ne veux pas sortir de ce cercle ; mais, au nom même de ces instincts et de ces besoins que nul ne peut mécopnaître, au nom d'un immense intérêt que nul n'oserait nier, j'annonce à mon tour la Bqnne-Nouviçlle ; je déclare, après Jésus-Christ et ses apôtres , la nécessité d'une nouvelle naissance, de la repenlauce qui eft e^t le premier pas, et du recours à l'Evangile qui en est le seul instrument.
Mais je le sais, hélas! Técueil est à Tentrée du port. Ce qui fait la force du christianisme est le plus grand obstacle à devenir chrétien. Tout TEvangile se résume dans la seconde naissance , et c'est par cette idée même qu'il épouvante et qu'il repousse. C'est là ce qu'on en voudrait retrancher : on en accepte tout, hormis la régénération, c'est-à-dire tout, excepté l'essentiel; tout, excepté tout. Accuserons-nous l'Evangile de s'être fermé le chemin des cœurs? Mais ce serait l'accuser d'avoir voulu nous sauver : car il n'y a de salut que dans cette vérité dont nous nous effrayons, et la raison elle-même nous déclare que nous ne pouvons être sauvés à un autre prix : comment en effet séparer le salut de la régénération ? Que vouliez- vous donc que Dieu fit pour vous sauver? Qu'il vous accueillît impurs dans le séjour de la pureté? irrégénérés dans la vie des saints? qu'il offrît à vos cœurs, avides seulement de la nourriture qui passe, la nourriture permanente en vie éternelle? qu'il abjurât ses principes , les principes de Dieu ! qu'il oubliât sa nature, qu'il cessât d'être Dieu, qu'il se fit homme, non plus (ô blasphème !) comme son Fils, pour mourir, mais pour pécher? car enfin qu'est-ce que tenir le mal pour bien et le juste pour innocent, sinon pécher? Je dis plus : vous auriez voulu que Dieu se déshonorât en pure perte : car cette condescendance, incompatible avec sa sainteté , ne vous sauverait point. Il y a des choses impossibles à Dieu même, parce qu'elles sont contradictoires, parce qu'en s'affirmant elles se nient : et de ce nombre est le salut de l'âme irrégénérée. Le salut n'est pas une chose hors de nous, qui puisse nous être appropriée indépendamment de ce que nous voulons et de ce que nous sommes ; le salut n'a rien de commun avec ces satisfac-
tions des sens ou de la vanité, que nous appelons ici-bas le bonheur, et qui ne sont que les distractions passagères d'un incurable malheur. Le salut est le bonheur de Tàme puisé dans Tâme ; c'est la santé de l'être moral ; c'est l'harmonie de l'homme avec sa destination, avec son principe. Un tel bonheur, Dieu peut le donner sans doute; mais ce don, c'est la régénération elle-même. Dire que Dieu nous en tiendra quittes, et qu'à tout jamais il entretiendra notre illusion et endormira notre infortune morale par des divertissements pareils à ceux que nous trouvons ici-bas dans les objets extérieurs; dire que Dieu ^pourvoira, dans l'éternité, à l'amusement du péché , vrai nom de notre bonheur mortel ; dire que , de propos délibéré , il instituera dans un autre monde ce qu'il ne fait que tolérer dans celui-ci, c'est le faire complice, instigateur, auteur du péché; c'est prononcer la plus grande des impiétés. Plaignez-vous donc de cette dure doctrine de la seconde naissance ; accusez l'intolérance de ceux qui la prêchent ; c'est vous plaindre que l'Evangile soit l'Evangile , et que Dieu soit Dieu. Dites que l'Evangile vous conviendrait s'il ne contenait pas cette doctrine : c'est dire que l'Evangile serait digne de vous s'il était indigne de Dieu. Mais je sens, mes frères, qu'il n'est pas jusqu'à la froide raison qui ne se passionne et ne risque de s'emporter en touchant à de telles erreurs. Par simple logique , on devient âpre et dur en de pareils sujets. Christ ne l'a pas été, lui dontla raison toute divine avait plus que la nôtre le droit de s'indigner. Il a proclamé la vérité avec une majesté paisible ; il l'a recommandée par de douces insinuations ; il a suppHé les hommes d'être réconciliés avec son Père ; et c'est surtout par sa mort qu'il a prêché la nouvelle naissance.
Ah! sommes-nous plus que lui pour soulever ces foudres dont il ne voulut pas armer sa main ? la douceur et la supplication conviennent-elles moins à des pécheurs qu'au prince des justes ? et s'il s'abaissa à la prière devant ceux qu'il voulait sauver , jusqu'où non s abaisserons-nous ? Lorsque nous tentons de démontrer la vérité , qu'on sente palpiter un cœur chrétien dans chacun de nos arguments ; que notre véhémence soit visiblement celle de la charité; qu'une fraternelle anxiété respire jusque dans nos menaces. Charité de Christ, divine étrangère, viens habiter nos cœurs, parle en nous quand la raison se tait ou n'est pas écoutée ; sois la raison même et la lumière de nos ^discours ; rends aimables les plus austères vérités ; foule aux pieds les vaines objections de l'intelligence pour aller droit aux cœurs ; efface dans les esprits le souvenir de nos raisonnements , mais laisse dans les cœurs une trace brûlante. Vérité qui es charité! preilds notre place , et prouve-toi toi-même ! Amour, prêche l'amour! Dieu bon et saint, vie, santé, renaissance des âmes , pénètre dans les âmes , fais-y éclore la repentance , à la gloire de ta loi sainte , à la gloire de ta bonté !
^MRRp'