Discours de V Estât
par son Amour. Car le secret de la foy nous apprend que le Verbe éternel se fait homme, prend vne Ame et vn corps à soy, leur donne existence et subsistence dans son Estre increé , et ce corps a consubsistence auec sa Diuinité . comme sa personne diuine est consubstantielle auec son Père. Car comme la personne du Peiv et la personne du Fils ont vne mesme Diuinité : Aussi ce corps et la Diuinité ont vne mesme subsistence. Dignité incomparable, et appropriation émerueillable de ce corps à Dieu , faicte par la puissance de Y Amour, qui égale la puissance de la Nature , et qui en Dieu est Dieu mesme ! Cette puissance admirable vnit ce corps à Dieu si intimement , si estroittement , si substantiellement , si personnellement , que ce Corps est adorable , et adoré de tous les Esprits créez : et aussi humblement adoré , parce que c'est le Corps de Dieu par Amour et par subsistence . comme si c'estoit son Corps par 9on Essence eî par sa Nature. Car les Payens et les Chres1ien> se trouuent concurrents en vne mesme pensée. les vns conduits par l'Esprit de mensonge, les autres par l'Esprit de vérité , les vns en leur5 opinions donnants à Dieu vn Corps par Naturv les autres en leur créance donnants à Dieu vr corps par Amour. Mais quand cette supposition
fausse et impossible de la Gentilité profane auroit lieu, ce Corps seroit bien le Corps d'vn Dieu par vn autre tiltre, que par le tiltre d'Amour ; n seroit bien à Dieu plus naturellement et nécessairement , mais il ne seroit pas à Dieu plus réellement ; et il ne seroit pas le corps d'vne personne plus digne d'adoration suprême. Et cette condition naturelle attribuée à Dieu par la Gentilité, amoindriroit l'Essence et la dignité de Dieu , le rendant corporel , et l'abbaissant par nature à chose si basse comme vn corps. Mais Dieu s'y abbaissant luy-mesme , et s'y abbaissant par amour et par dignation , comme il fait en ce Mystère adoré des Chrestiens ; Il demeure tousiours en sa propre Grandeur, et en la dignité de son Essence , haute , abstraicte et immatérielle ; etreleue ce corps auquel il s'vnit, de la Grandeur de sa Diuinité, et l'esleue en sa dignité sans estre abbaissé en son Essence : et n'ayant pas ce corps à soy par son Essence , il l'a par Subsistence , qui est vne mesme chose auec son Essence. Que si ce Corps et cette Ame conuenoient à Dieu par Nature , comme ils luy conuiennent par subsistence : Quelle Vie, quelle Gloire, quelleGrandeurconuiendroit àceCorps, qui seroit le Corps d'vn Dieu , et à cette Ame qui seroit l'Ame d'vn Dieu T Or ce Corps et cette
57G Discours de V Estât
Ame , et cette Humanité ainsi conioincts à Dieu par le moyen de l'vnion hypostatique , sont aussi y rayement et efficacement , aussi sainctement et diuinement le Corps de Dieu f l'Ame de Dieu, l'Humanité de Dieu par subsistance, comme il seroit le Corps de Dieu par subsistent, si Dieu par sa Nature auoitvn Corps. La vie donc, la gloire et la grandeur qui nécessairement conuiendroit à ce Corps par Nature , conuient raisonnablement à ce Corps deïfié par Amour et par subsistance, etluy est conférée par la Bonté, par l'Amour et par la Puissance de Dieu, qui regarde ce Corps comme son Corps , et en cette qualité le remplit de Gloire, de Splendeur, et de Majesté diuine.
Les anciens Philosophes auoient raison de dire , que si Dieu auoit vn corps , ce seroit celuy du Soleil , car ils ne voyoient rien au monde de plus digne d'estre le corps de Dieu f comme estant vn corps excellent en sa splendeur, en ses influences, en son actiuité. Mais Dieu par cette troisième Naissance veut donner à son Fils vn corps bien plus excellent que celuy-la; Vn corps qui en sa lumière obscurcit la lumière du Soleil ; Vn corps qui est le Soleil non de la terre, mais du Ciel Empirée : Ciel qui contient en » grandeur immense et la terre et le Soleil . tous
et des Grandeurs de Iesvs. 577
les Astres et toute l'estenduë desCieux mesmes : Vn corps qui régit et tous les corps et tous les Esprits célestes : Vn corps quia consubsistence auec la Diuinité. Et aussi ce Corps est adorable et adoré de toute Croature , qui rend hommage à ce Corps , comme au corps de son Dieu , et à cette Ame comme àl'Aijie de son Dieu : Et toute Créature se glorifie de porter les marques viuement empraintes de la seruitude de Iesvs , et de ressentir les effects de sa puissance diuine et admirable. Or Dieu qui n'a point de corps par uîeu n'ayant
xt x 4. i r\ point de corpi par
sa Nature , et a voulu auoir vn Corps par sa ^inn en ^ouiu Puissance, par son Amour, etparsaSubsistence, î?0^*!?"^!?"
* *r » r * tance, par amour
habite désormais en ce Corps en vne manière «i p*r ■nbtuten-
, , . , . , . . ce, et habite en ce
beaucoup plus intime et plus puissante , que corps dvne macelle par laquelle l'Ame habite en son Corps. j£ ^STU Car T Ame par le cours de la nature n'est con- p|u» p*"»»*»*
. , r que l'ame en son
îomcte au corps que pour vn temps ; elle en doit propre corps, estre séparée ; et vne fois séparée elle n'y peut r'entrer iamais : Et si par vne puissance estrangere et vn très-grand miracle elle est restablie au corps, lors mesme elle ne s'y peut conseruer que bien peu d'années ; Et sans vn miracle perpétuel elle en doit estre pour iamais séparée. Mais la Diuinité s'vnit par soy-raesme à ce Corps et à cette Ame ; elle n'en doit estre iamais séparée ; et n'y a rien qui puisse altérer
578 Discours de VEstAt
tant soit peu cette vnion parfaiote, et elledurvra vne Eternité. Car tandis que Dieu sera Dieu, Dieu sera Homme , et ce Corps sera pour vu Limais le Corps d'vn Dieu. Puis donc que mxi> voyons que l'Ame de beaucoup inférieure à i; Diuinité, en sa puissance et en son actinie, communique sa vie et son estât au corps, ^ s'vnissant au corps : Et si elle est végétante . le corps est végétant ; si elle est animale . lecoqw est animal; si elle est humaine, le corps est humain , et a vue vie humaine : A plus fort»3 raison la Diuinité qui habite on ce Corps d\n manière plus intime , plus puissante et pi > auguste, qui remplit et aetu '• cette Ame et o* Corps de sa propre subsistenco , et qui communique sa vie et son Estre à cette Ame, elle lu} communique par conséquent vn Estre Diuin. et la rend Diuine en son estât et en sa suhsi<tence. Car si vne Ame saincte rend vn coqsainct , et vne Ame glorieuse rend vn coq»» glorieux : Que sera-ce de la Diuinité , qui est 1 (Moire et la Saincteté mesme , et qui habite e" cette Ame comme F Ame de cette Ame, et *-v ce Corps comme en son propre Corps , et en cett Nature humaine comme en sa propre Nature' Antithèses de Car il nous faut bien remarquer que le Ver*-
la seconde , et , , -• T-, * » x. , ,
de la troi*ièsme éternel a deux Essences : 1 vne parNatiuv , I au-
sus.
et des Grandeurs de Iesvs. .YTÎI
tre par Amour : L'vne par Naissance éternelle , naissance de iel'autre par naissance temporelle : l'vne par laquelle il est Dieu, l'autre par laquelle il est homme, mais Homme-Dieu pour iamais. Et en cette mesme Essence et Nature que son Amour luy donne , il a encore deux Naissances , l'vne en la mortalité , l'autre en l'immortalité : Qui font deux estats bien différents de cette mesme Humanité , et deux Naissances aussi bien différentes en vn mesme suject et vne mesme personne. La première Naissance se termine à la Croix : Et Iesvs l'a regarde dés le premier moment de cette humble Naissance. La deuxième Naissance se termine au Ciel , et le Ciel vous attend et vous regarde , o Iesvs , comme chose Mienne dés le premier moment de cette renaissance. En l'vne vous naissez , d Iesvs ; en l'autre vous renaissez : Vous naissez comme homme en Bethléem , vous renaissez comme homme au sepulchre; mais comme homipe immortel, et immortalisant les hommes. L'vne de ces naissances regarde la Croix , et l'autre regarde le Ciel : Deux termes , deux séjours et deux Throsnes bien differens : Là vous mourez , et icy vous viuez : Là vous souffrez, et icy vous régnez : Là vous entrez en nos misères , et icv vous entrez en la gloire du Père : Là vous estes dans
580 Discours de V Estât
le Throsne de vostre humilité , et icv dans le Throsne de vostre Majesté : Là vous estes daas la Creiche et dans la Croix , et icy dans le Ciel, et dans le Throsne de la gloire. O vie Diuinel G vie Céleste I O vie glorieuse ! O vie en laquelle paroist la plénitude de la Diuinité , et la splendeur de la gloire couuerte auparavant , et obscurcie à nos yeux par les Espines de la Croix , et par Testât de sa mortalité ! Vie qui dit plénitude de gloire , plénitude de puissance , plénitude de Majesté! Vie sans abbaissemens , sans souffrance et sans mortalité I O vraye vie 1 Vie, plénitude de vie , et plénitude de Diuinité ! Vie, qui n'est plus que vie , qui n'est plus que puissance , qui n'est plus que gloire , qui n'est plus que Majesté ! Car comme Dieu est tellement vie, que tout est vie en Dieu : Aussi en cet estât heureux Iesvs est vie , et tout est vie en Iesvs , et la lésas m m rie vie triomphe en Iesvs et par Iesvs. Elle triomphe phe^d^niuêîi ^e l'vniuers , et y triomphe heureusement pour et poor iTohiers. r yniuers : Triumphat nos in Chris to. Suiuons humblement le char de ce triomphe de Iesvs , car nous sommes ses esclaues et ses captifs : Esclaues de sa grandeur, captifs de ses triomphes ; et nous faisons partie de ses despoùilles , de ses trophées , et des rares ornemens de sa victoire. Contemplans ces trois Naissances, et ces trois
et des Grandeurs de Iesvs. 581
Vies de Iesvs ; sa Naissance diuine par laquelle il est Dieu ; sa Naissance humaine par laquelle il est homme entre les hommes; sa Naissance en la gloire par laquelle il est Roy de gloire entre les hommes et les Anges : Nous auons à remarquer comme en ces trois naissances il est né Souuerain , et toute créature luy doit hom- Toute créature
j *xj x -l'^x* -ni doit hommage à
mage de sa seruitude et subiection. En la pre- iMU8 en Mtirou miere Naissance il est Souuerain , car il est nai*Ranf*w- Dieu. En la seconde il est Souuerain , car il est Roy , et né Roy, ce dit TEuangile. En la troisième il est Souuerain , car il est estably en la dextre , en la gloire et en la puissance de son Père , et nous déclare luy-mesme sa souueraineté par ces paroles : Tovte Pvissance m'est donnée av Ciel et en la Terre. Paroles de grande énergie et de très-grande auctorité 1 Or de ces trois Naissances la seconde est celle où son authorité est moins sensible et plus cachée dans Tabbaissement de son Enfance, et dans Testât de sa mortalité. Et toutesfois en cette u souueraiuet*
i ■• i x j tvt • i n de Ieuuest moins
humble et seconde Naissance , en laquelle ltDVibit eosase comme Iesvs est viuant et mourant tout ensem- c?nde . nai8î*?,ce
et sa vie mortelle,
ble : aussi et viuant et mourant il parle , il *i uemunoins îi
...... . .. „. est reconnu Rej
maintient, il exerce sa souueraineté. Et ceux et en «m enfant» qui luy veulent rauir sa vie en son Enfance , et el en ** mort* la luy rauissent en la Croix , ne peuuent pas
582 Discours de V Estât
luy rauir sa Royauté , laquelle il maintient et conserue , ne conseruant pas sa vie. Ainsi nous voyons Iesvs en son Enfance proclamé Roy. et par des Roys , redouté dVn Roy, et adoré des Roys , voulant dés sa Naissance faire paroistre vn éclat de sa grandeur, et faire sentir aux Grands la secrette puissance cachée dedans sa Creiche, qui doit vn iour paroistre en la face
s. \«f u<t. de l'vniuers , à leur estonnement : Si tantùm terruit Cuna Vagimtis; quid faciet Tribunal Iudicantis ? Et durant sa vie mortelle , payant tribut pour l'exemple , il déclare ne le deuoir point payer comme le Fils du Roy des Roys : et aussi le paye-t'il par puissance et par miracle; sa subiection apparente estant releué* d'vn effect de puissance , de merueille et d'authorité extraordinaire sur la terre et sur la mer : En sorte que la marque de sa subiection porte la marque de sa puissance. En mourant il se fait proclamer dans la mort mesme le Roy des Iuifs , et rend le mesme luge qui le con-
Kxpoaition de damne , le Hérault de sa Royauté. Apres la
ces paroles de ., -, iv«i -ii «^
*aîncuT Mafdeiei- mort dans le sepulcnre il prend la voix, et se
îombêlu1*8™*- sert ^e ^a langue de sa Disciple pour estn-
mm Dominum nommé Souuerain dans Testât et les ombres de
la mort et du sepulchre . Disciple bien instruit*
en TEscole de Iesvs, en TEscole d'Amour, ^n
et des Grandeurs de Iesvs. 583
l'Escole du sainct Esprit, et qui nomme Iesvs
Souuerain , par l'instinct de celuy qui possède
son cœur, qui conduit sa langue , qui tire ses
larmes , et la rend attachée à la Croix et au se-
pulchre de Iesvs, et plus viuante en sa mort
qu'en elle-mesme. Que dittes-vous , ô Amante,
mais diuine Amante? Iesvs est mort, et vous
viuez en luy. Iesvs est mort , et vous l'appeliez
Souuerain , et Souuerain sans limites. Iesvs est
mort , et son corps seul est au sepulchre. Et le
croyant , le cherchant , l'ay mant en cet estât ,
vous l'appeliez Seigneur parlant aux Apostres,
c'est à dire , aux Docteurs du monde , et aux
Disciples de la Vie et de la Vérité. Mais le S.
Esprit conduit vostre cœur et vostre pensée ,
anime vostre langue et vos paroles : Car Iesvs
naissant, Iesvs mourant, Iesvs mort, est tou- Lasouuer.tn.cie
jours Souuerain , et ne perd non plus sa Sou-^1^1^;
ueraineté que sa Diuinité, à laquelle elle est ©» quelque estât
vmquement et inséparablement adiomcte. Iesvs Dimnit*. En ne
en cet estât de la Croix et de la mort est Sou- ea^ dep« pUjT.
uerain ; et ne faisant pas des effects de sa puis- [u"e*iïïsonanabîe
sance sur sa Créature sensible et raisonnable , afin de paiir par
r» j a- -il x n ti * -a. j 6N*, H en fait sur
afin de patir par elle et pour elle ; Il fait des ies créatures ineffects de sa puissance sur sa créature insensi- *n,slWes ble et inanimée. Car bien que pâtissant et non agissant , souffrant et non opérant , mourant
584 Discours de V Estât
et non viuant , il esbranle la terre , il fend les pierres, il rompt le voile du Temple , il couure le Ciel de ténèbres, il rauit la lumière au Soleil, et marque sa Souueraineté dans la terre et dans le Ciel lors qu'on luy rauit la vie , qui est la lumière et la merueille du Ciel et de la terre.
Iesvs donc , mesme en cet estât d'humilité,
de souffrance et de mort, est Roy et Souuerain.
Beaucoup plus deuons-nous Tauoùer et reco-
gnoistre pour tel en Testât de sa gloire et de
son Immortalité. Aussi entrant en cet estât et
au milieu de son triomphe , s'esleuant de la
terre pour entrer en la Gloire ; il se tourne vers
nous, et nous addressant sa parole f il nous dit
jesus finit .«e$ hautement et grauement , Data est tnihi omnis
}ourPOenetiaSOterrê potestas in cœlo et in terra, et finit son seiour
par ces graues Pa- en }a terre en ces grandes paroles et en ces
rolle» : Data est ° r
mihi omnis po- derniers propos , pour laisser sa puissance et
lestas in cœlo et ., . . , ., . . . , ^M
in terra. Mai th. son authonté pi us viuement empramte en nos xxviii, I*. esprits , en nos cœurs et en nostre vie : Et pour nous apprendre que la fin de sa vie , de sa Croix , de sa mort et de sa renaissance en Tirnmortalité , est pour régner et pour establir les effects de cette sienne puissance en la terre et au Ciel. Escoutons cessainctes paroles prononcées dans ce triomphe ; adhérons à Iisv» qui les nous dit et prononce ; et liurons-nous
et des Grandeurs de Iesvs. 585
à la puissance de celuy qui triomphe de la mort et du péché, et veut encore triompher de nous comme de chose qui est à luy et par sa grandeur et par ses victoires. Car il est Sou- Kn combien d*
. . . , , ^ manières nou*
ueram , et nous sommes ses subiects : Il est Ke- Mmm9ê esclaues dempteur , et nous sommes ses captifs : Il est qjj"ê„getd^^ et Souuerain et Rédempteur par Naissance et prendre de iny
. . rmdn les hom-
Nature , et par naissance et renaissance nous mages de »o*tn» sommes les subiets de son Empire , et les es- wal •• claues de sa Puissance. Il est tousiours Souuerain , et nous sommes tousiours ses subiects, ses vassaux , ses esclaues, et ses esclaues à plusieurs tiltrcs; esclaues de son Amour, esclaues de sa Grandeur, esclaues de ses abbaissements, esclaues de sa Croix , esclaues de son Esprit , esclaues de sa Gloire. Et nous luy deuons rendre l'hommage et les effects de nostre seraitude , trouuant nostre vie en l'obéissance , nostre liberté en laseruitude, et nostre gloire en la dépendance que nous deuons et voulons rendre à Iesvs , le Fils vnique de Dieu , l'Amour et la Puissance du Père , le Roy de Gloire , le Souuerain . Seigneur et des hommes et des Anges.