LE CARDINAL DE BÉRULLE
IiBBBE de Bérulle naquit le \ février 1515, au château de Sérllly, près de Troyes.en Champagne ]) cal pour père Claude de Bertille, conseiller au Parlement de Paris, et pour mère Louise Séguier, fille du président à mortier et tante du chancelier de ce nom. 11 était fort Jeune encore lorsqu'il perdit son père. Plus enfant de la grâce que de la nature. Il ne parut s'en affliger qu'en vrai chrélien et ce Dit lui-même qui consola sa mère. On confia son éducation aux Jésuites de Paris. Toule sa conduite était si propre à Inspirer h ses condisciples l'émulation et la piété, que ses maîtres disaient de lui publiquement qu'ils n'avaient jamais tu un esprit plus maie et plus pénétrant, un jugement plus mûr, une mémoire plus heureuse, une dévotion plus tendre, et qu'enfin il faisait de ses maîtres ses disciples.
Ses études littéraires terminées, il se livra tout entier à la théologie, et ; fit de tels progrès, qu'ayant a peine dixsept ans II parut un docteur consommé dans la science
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du salut. Doué d'une humilité profonde, il ne voulut jamais soutenir de discussions publiques ni prendre de degrés; ce ne fui même que pour obéir a son directeur qu'à l'âge de dix-huit ans il publia un petit traité de l'abnégation intérieure, ouvrage rempli de science et d'onction. Sa piété n'était, à l'extérieur, ni inquiète, ni austère, ni incommode, et son visage reflétait toute la candeur et toute la sérénité de son âme.
Peu fait pour les choses temporelles et n'ayant d'attrait que pour celles qui regardaient la piété, il ne réussit que très faiblement dans l'élude de la jurisprudence; mais s'agissaitil des paroles de l'Écriture sainte, il les expliquait avec une telle clarté, dit M. de Salelte, évéque de l'Escar, qu'il paraissait en avoir seul la clef. Son éloquence était si persuasive qu'il parvint a convertir plusieurs hérétiques d'un haut rang et des plus obstinés. L'évéque de Lisieux disait h celle occasion que la France n'avait rien vu de semblable à la doctrine de M. de Bérulle, ni d'aussi solide pour la réfutation des erreurs. « La conversion des hérétiques, écrivait le cardinal Du Perron, n'esl pas seulement un effet de son profond savoir, mais de sa profonde humilité. » Et plus loin : * S'agil-H de convaincre les hérétiques? amenez-les-moi ; si c'est pour les convertir, présentez-les a M. de Genève; mais si vous voulez les convaincre et les convertir, tout ensemble, adressez-vous à M. de Bérulle. •
Il (Ut ordonné prêtre en 1599 et célébra sa première messe le 5 juin de cette même année.
Son ardente piété pour notre divin Sauveur le mit en rapport avec les personnes les plus vertueuses de son siècle , et il eut pour ami intime saint François de Sales. Le bruit de ses vertus et de son savoir ayant retenti jusqu'à la cour, le roi Henri IV lui offrit des évêchés qu'il refusa constamment avec l'abnégation et l'humilité les plus sincères.
Son talent pour diriger les âmes répondait à son immense charité. L'établissement des Carmélites en France, qui fut son (vinre, lui causa de longs et pénibles embarras; mais par
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sa fermeté et par sa douceur, deux vertus qui le distinguaient au même degré, il sut en triompher. La fondation de l'Oratoire lui suscita de plus sérieuses contradictions encore, mais qui ne servirent qu'à faire briller davantage les qualités de l'esprit et du cœur de celui dont le saint évêque de Genève disait que « s* il pouvait choisir d'être quelqu'un , il voudrait être M. de Bérulle. »
La reine-mère ayant été exilée à Blois et s'étanl ensuite retirée à Angoulême où elle avait un parti puissant, capable de brouiller tout le royaume, ce fut entre les mains de M. de Bérulle que Louis XIII remit ses propres intérêts ainsi que ceux de sa mère, en le chargeant de les réconcilier. Ceux qui connaissent cette partie du règne de Louis XIII, savent quels soins ce zélé serviteur de son roi et ce tendre ami de la patrie fût obligé de prendre pour terminer une réconciliation de cette nature.
Plusieurs personnages d'une renommée considérable de science et de piété entrèrent avec empressement dans l'Oratoire. Nous nommerons ici le Père de Gondren, docteur de Sorbonne et successeur de M. de Bérulle, dont les ouvrages, la vie et la mort serviront éternellement d'exemple aux prêtres les pins parfaits; le Père Gibieuf, devenu célèbre par son excellent livre des Grandeurs de la sainte Vierge; Le Jeune, missionnaire, unique par son zèle et par l'onction de ses discours; le Père Bourgoing, que ses écrilsel ses travaux élevèrent à la dignité de général de l'Ordre; les Pères Eustache et Jean-Baptiste Gault, tous deux successivement évêques de Marseille et tous deux morts en odeur de sainteté; plus tard, Mallebranche, Massillon et une foule d'autres encore illustrèrent celle société.
Son union parfaite et intime avec notre divin Sauveur lui faisait aimer tendrement tous les hommes. Il n'y avait pas un membre de sa Congrégation qu'il ne portât dans son cœur et qu'il n'assistât, soit par ses visites, soit par ses conseils. Aimant beaucoup mieux manquer à lui-même qu'aux autres , il devenait l'infirmier et le domestique de tous
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ceux qui étaient malades; il les consolait, il les soulageait et ne les abandonnait ni jour ni nuit. Quels soins ne prit-il pas du P. Le Jeune, lorsque le pourpre le réduisit à l'extrémité! Il lui rendit les services les plus humiliants, comme à un sujet que l'Église avait intérêt à conserver. Quand il revenait de la ville, quelque las et fatigué qu'il pût être, il couvrait chez les infirmes et les exhortait à la patience et à la résignation. II leur administrait les sacrements, sans en exempter le dernier de la maison, les regardant tous comme un précieux dépôt qui lui était confié. On Ta vu faire jusqu'à cent lieues, passer d'une province à l'autre avec une rapidité étonnante, et n'éparguerni ses sueurs, ni sou temps, lorsqu'il s'agissait de secourir le prochain. Les Carmélites savent toutes les peines qu'il prit et tous les mouvements qu'il se donna pour leur rendre des services spirituels et temporels, et combien sou zèle était pur et désintéressé.
Saint Augustin lui fut toujours présent comme le docteur et le défenseur de la grâce, comme celui qui soutint les intérêts de Dieu contre l'homme, et qui sut parfaitement élever la gloire du Créateur sur les ruines de la créature, sans donner atteinte au libre arbitre. Il eût désiré n'avoir point d'autre occupation que de se nourrir continuellement desouvrages de ce grand évoque, et à celle occasion il se plaignait de la rapidité du temps, quoiqu'il n'en laissât pas écouler une minute sans le mettre à profit. Toujours actif, toujours spéculatif, il disait que le temps était le fruit de la rédemption de Jésus-Christ, et qu'on ne pouvait le perdre sans outrager le Rédempteur. Lorsqu'il allait voir quelque personne, et qu'il était obligé d'attendre, il prenait son Nouveau Testament, qu'il portail toujours avec lui , et il en lisait quelques versets. Il ramenait insensiblement les paroles inutiles des autres à quelque entretien pieux et intéressant, et il ne parlait jamais lui-môme sans instruire et sans édifier.
S'il était obligé de donner quelques heures aux affaires du monde, on l'entendait, le soir, qui s'écriait : 0 inutilité 1 Et après s'être plaint de lui-même et des autres, il disait avec
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David : « Enfants des hommes, jusqu'à quand aimerez-vous le mensonge et la vanité! • (Psalm. nr, 3.) Cependant il rejetait les affaires qui n'avaient point de rapport à son état, et il ne vit jamais les grands pour les flatter. Dieu, et toujoure Die», fui l'objet principal de toutes ses démarches et de toutes ses pensées. On vint un jour l'avertir qu'un prince le demandait; il partit à l'instant pour l'aller recevoir; mais se souvenant qu'il n'avait offert ni recommandé à Dieu cette visite , il oublia le prince pendant quelque temps pour s'entretenir avec Dieu.
Personne n'ignore la dévotion du cardinal de Bérulle envers la mère du Sauveur. Il voulut que sa congrégation l'honorai chaque jour d'une manière spéciale par des hymnes et par des litanies, et il ne fonda l'Oratoire que sous les noms de Jésus et de Marie. Les villes se disputaient toujours le bonheur de posséder les enfants d'un si sage et d'un si saint instituteur.
Le cardinal de Bérulle ainsi occupé des besoins de sa congrégation ne pensait qu'à la gouverner, lorsque le roi le choisit pour aller à Rome. Il s'agissait d'obtenir du Pape une dispense qui permit h MB* Henriette-Marie de France d'épeuser le prince de Galles et de négocier la paix de la Valte- * Une. Il y avait près d'un siècle que l'Angleterre persécutait les vrais fidèles; que la religion avait perdu dans ces contrées non-seulement la couronn, mais la liberté; qu'enfin les catholiques y versaient dn sang et des larmes, lorsque par un mariage la Providence remit la Religion sur le trône.
Ge fut grâce à sa douceur et à sa fermeté qu'il put faire expédier la dispense qu'il était venu solliciter auprès de Sa Sainteté Urbain VIII. — H accompagna la princesse en Angleterre en qualité de son confesseur. 11 dressa l'avis que ta reine-mère donna à sa fille au moment de son départ. Cet écrit, plein de gravité et de noblesse, est ce qu'il a fût de mieux pour l'instruction des grands. Ses éminents services rendus à l'Église et à l'Etat lui valurent, en 1627 , le chapeau de cardinal, que le Pape lui conféra k la prière du roi de
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France el de la reine-mère. Cette dignité si élevée ne changea rien à sa manière de vivre; il continua à porter des habits de laine, à coucher sur la dure, se borna a 1res peu de domestiques, el ne profita de l'augmentation de crédit qu'elle lui donna, soit en France, soit a Rome, que pour y favoriser la réforme de plusieurs ordres religieux.
Son amour pour les pauvres ne connaissait point de bornes; il allait souvent lui-même à la porte leur distribuer le pain el les consoler.
C'est par toutes ces ém inentes vertus qu'il perfectionnait sa congrégation, et que l'Oratoire ûl naître l'idée à plusieurs hommes célèbres de celle époque de former de saints établissements. Tels furcnl les Missionnaires, formés par saint Vincent de Paul ; tels furent Messieurs de Sainl-Sulpice, institués par M. Ollier et le P. de Condren, deux corps ecclésiastiques qui, depuis, ont toujours servi d'oxempie au clergé. Le séminaire de Sainl-Nicolas-du-Chardonnel fut aussi formé sur le même modèle.
La piété du cardinal de Bérulle devint plus fervente encore dans les derniers temps de sa carrière, dont les médecins lui avaient annoncé la fin prochaine... 11 continuait, selon sa coulume, à partager son zèle et son lemps entre l'Oratoire et les Carmélites, lorsqu'au mois d'avril IC28 il tomba dans une espèce de langueur. Son visage devint livide , son haleine entrecoupée, son dégoût universel. 11 ne demandait cependant la santé qu'aux conditions de pouvoir travailler avec plus d'ardeur. Enfin il put la recouvrer, mais son mal n'était que suspendu el la mort travaillait sourdement dans son sein. En effet, le 27 septembre 1629, le saint cardinal revint de Fontainebleau avec une lièvre accompagnée d'une grande difficulté de respirer. Élendu sur un lil qu'on fit dresser dans la chapelle même de l'Oratoire, il reçut le saint Viatique des mains du P. Gibieuf, supérieur. Au moment de communier, il s'écria, dans un transport de joie: • Où est-il monseigneur el mon Dieu , que je le voie, que je l'adore et que je le reçoive 1 *
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11 mourut âgé de cinquante-cinq ans. Ce fat le 2 octobre 1629 que s'éteignit relie grande lumière de l'Eglise, et que Rome et la France perdirent ce modèle des prêtres et des cardinaux.
On célébra ses obsèques avec le moins d'éclat possible. Les regrets du roi et de la reine, les larmes des évoques, la consternation de ses disciples furent sa plus belle oraison funèbre. Le cardinal de Bérulle était d'une taille médiocre, ayant le corps replet, le visage rond, les yeux vifs et une physionomie pleine de douceur. Pour achever son portrait en terminant cette courte notice, nous pouvons à juste litre lui appliquer l'éloge qu'il fait lui-même de saint Charles Borromée, et qui se trouve dans une de ses lettres à la reine d'Angleterre :
« Plus orné des vertus que de la pourpre, plus admirable par sa vie que par les miracles qui ont suivi sa mort, humble au sein des grandeurs, austère au milieu des délices de la cour, rare par la ferveur de sa piété, exemplaire par son respect envers le Saint-Siège, ardent pour le salut des âmes, avide de toutes les bonnes œuvres, infatigable dans les travaux, inébranlable dans l'adversité*, ne respirant que le Ciel au milieu de la terre, ne faisant rien que pour la gloire de Jésus-Christ et pour son Église, il ne laissa point ici-bas d'autre marque de sa mémoire que celle de sa sainteté. • Le cardinal de Bérulle composa un grand nombre d'ouvrages réimprimés plusieurs fois pendant sa vie. Le mieux écrit de tous est celui que nous venons de rééditer, et qui le flt appeler par Urbain VIII Y Apôtre des mystères du Verbe incarné. La préface, en forme d'épttre dédicaloire a Louis XIII, est sur un ton d'élévation et de dignité que Bossuet n'aurait pas désavoué.