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Après ce préambule, je dois avertir que

quand je raisonne sur l'usure, je ne prends pas le mot tradition dans le sens particulier, mais dans le sens général; c'est-à-dire, je cherche si dans le commencement les premiers dépositaires de la révélation ont reçu , pour la garder et la transmettre , une loi qui défende toute usure sans exception ; et je ne cherche pas si cette loi une fois donnée a été ensuite écrite ou non. La seconde recherche supposerait celte défense primitive, avant qu'il fut décidé si nous pouvons ou nous ne pouvons pas la supposer. Ce n'est point là mon but : je remonte à la première origine; je m© place au moment de la première consignation de la doctrine évangélique, et j'entreprends de prouver qu'iln'y eut jamais de tradition primitive qui prohibât toute usure sans distinction. Cela fera connaître qu'on n'a pas pu l'écrire, parce qu'elle n'existait pas : et par conséquent que tout ce qu'on lit dans l'Evangile ne peut point s'entendre d'une telle prohibition : c'est-à-dire que cette nouvelle recherche reproduit d'une manière nouvelle la conclusion du chapitre précédent, et retranche ou fait envisager comme non nécessaires toutes les discussions que, dans une méthode différente, il faudrait faire sur les temps postérieurs. Ce genre de recherche , particulier à l'usure, est peut-être impraticable sur la plupart des autres questions ; et ce n'est pas une discussion sur les modes et les variétés des sens de quelques textes, mais c'est une discussion sur l'existence ou la non existence d'une chose, et

ainsi c'est un examen en même temps critique et philosophique.

95. Pour procéder avec ordre, je dois poser d'abord ce principe : Si les premiers dépositaires de la tradition évangélique ont été dans le besoin présent d'écrire une yérité qui leur était confiée , il faut conclure que dans ce besoin ils l'ont écrite, et que de plus ils Font écrite d'une manière conforme au besoin. Car le besoin présent d'écrire , et le devoir ou l'obligation d'écrire, sont en pareil cas des choses équivalentes. Donc si les premiers dépositaires de la tradition évangélique ont été dans le besoin présent d'écrire une vérité , ils ont été dans l'obligation actuelle de l'écrire. Donc ou ils ont manqué à leur devoir, ou ils l'ont écrite : mais il est absurde d'accuser les apôtres et les évangélistes d'avoir manqué à leur devoir , puisque tous ont été d'une sainteté eminente. Donc ils l'ont écrite : c'est-à-dire qu'il faut conclure que si les premiers dépositaires de la tradition évangélique ont été dans le besoin d'écrire quelque vérité renfermée dans cette tradition , ils l'ont réellement écrite.

Je dis plus, ils l'ont écrite conformément au besoin. Car l'obligation de l'écrire naissant du besoin , cette obligation était égale au besoin : c'està-dire qu'on ne pouvait la remplir qu'en épuisant le besoin ; et par conséquent l'écrit que l'on donnait devait être proportionné au besoin.

96. Les exemples viennent ^l'appui de tout cela. Ainsi la tradition évangélique primitive enseignait que Jésus-Christ est le vrai fils de Dieu

fait homme. Celte vérité commençait à être attaquée, elle était altérée par Cérinthe , par les Ebionilesdans l'Asie et ailleurs. Il était besoin d'écrire la tradition primitive, et de l'écrire avec une clarté proportionnée au besoin. Et voilà que l'apôtre saint Jean , resté comme un astre brillant au milieu de ces peuples, accourut au secours avec une force égale au besoin. Au début de son évangile, il fait retentir ces paroles sublimes : « Au commente cément était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, a et le Verbe était Dieu. Toutes choses ont été <c faites par lui; et rien de ce qui a été fait, n'a a été fait sans lui.... Le Verbe s'est fait chair, et « il a habité parmi nous. » C'est-à-dire ce Dieu s'est fait homme. Le même saint Jean n'est pas moins magnifique dans le début de sa première épitre : « Nous vous annonçons la parole de vie , a qui était dès le commencement , que nous avons ce ouïe, que nous avons vue de nos yeux, et que « nous avons touchée de nos mains. Car la vie « même s'est rendue visible : nous l'avons vue , « nous en rendons témoignage: nous vousannon- « çons cette vie éternelle, qui était dans le père, « et qui s'est venue montrer à nous. » Voilà la tradition primitive qui au besoin a été mise par écrit , et avec une force et une clarté proportionnées au besoin.

La tradition primitive enseignait la résurrection des corps (1). Cette vérité commençait à chanceler

(1) Matth. 22, 31. De resurrectione autem mortuorum non legistis quod dictnm est à Deo , etc. ?

parmi ceux de Corinthe qui avaient été convertis au christianisme , et aussitôt saint Paul en écrivit et mit au plus grand jour la tradition et la vérité de la résurrection , comme on le voit au chap. 15 de la première épître aux Corinthiens.

Parmi ceux de Thessalonique on croyait et l'on craignait avec la plus vive anxiété la fin prochaine du monde, ce qui ne s'accordait point avec la prédication de Jésus-Christ (1). C'était un besoin de leur écrire sur ce point la tradition primitive, et d'une manière propre à les éclairer et à les calmer. C'est ce que fit saint Paul au chapitre second de son épître adressée à ce peuple; et les inquiétudes cessèrent , et les esprits reprirent courage.

L'épître aux Hébreux tira son origine de la nécessité de leur écrire la vraie tradition sur le sacerdoce et sur le sacrifice de Jésus-Christ , et sur la cessation de la loi mosaïque. On peut voir dans celte épître avec quelle dignité et avec quelle abondance de raisons l'apôtre traite ce sujet de manière à dissiper tous les doutes.

De la maxime de saint Paul ( Rom. 1,17) Jus^ tus ex fide vwit, quelques-uns avaient conclu mal à propos que la foi seule sans les œuvres était suffisante pour le salut. Saint Jacques sentit le besoin d'écrire d'une manière précise la tradition primitive sur la nécessité de joindre les œuvres à la foi, et il l'écrivit dans la belle épître que nous avons de lui.

Ce sont là des exemples qui prouvent par le fait

(1) Marc 13, 32 : Dédie autem illâ vel horâ nemo scit, etc.

ce que nous avons avancé et établi, c'est-à-dire que si les premiers dépositaires de la tradition évangélique ont senti le besoin actuel d'en écrire quelque point, ils l'ont écrit, et selon que le besoin le demandait, et non dans des traits Tugilifs, dans des passages obscurs , qui ne font que redoubler les craintes et les anxiétés.

97. Or de tout cela il suit très-clairement que si les premiers dépositaires de la révélation ont été dans le besoin actuel d'écrire une maxime et qu'il ne l'aient pas écrite, cette maxime ne doit pas être regardée comme appartenant à la tradition. En voici la démonstration. Si le besoin actuel a demandé que l'on écrivit une vérité traditionnelle , elle a été écrite par ceux qui l'ont reçue les premiers, ou du moins de leur vivant. Dans notre cas il s'agit d'une maxime qui selon le besoin actuel devait être écrite, et qui cependant ne l'a pas été. Donc on ne doit pas regarder cette maxime comme faisant partie de la tradition.

98. Il ne faut pas se contenter de donner à cette preuve la force de l'argument historique négatif, tiré du silence d'un écrivain par rapport à un fait. Le silence d'un historien est l'omission d'un récit sur des choses humaines, ou au moins sur des choses traitées d'une manière humaine, lorsque le fait que l'on tait est passé sous silence tantôt par ignorance ou défaut de preuve, tantôt par dégoût, tantôt parce qu'il ne s'adapte pas bien à notre manière d'écrire, et souvent pour couvrir les défauts d'un parti. Par conséquent l'argument historique négatif suppose , et n'exclut

pas les motifs de douter de l'existence d'un événement.

Mais dans notre cas tous les motifs de douter disparaissent; au contraire nous avons les raisons les plus fortes d'admettre le sentiment en faveur duquel nous argumentons. Car il s'agit d'une chose certaine et non d'une chose incertaine, d'une chose très-connue et non d'une chose ignorée , d'une chose qui obligeait des hommes d'une sainteté eminente, qui les obligeait autant que le précepte d'aimer Dieu : or ils aimaient Dieu souverainement, ils l'aimaient jusqu'à affronter la mort pour accomplir les devoirs de leur ministère. Par conséquent avoir omis d'écrire une maxime lorsque le besoin de l'écrire aurait été extrême est ime preuve que cette maxime n'appartient pas à la révélation, aussi forte que celle qui résulte de leurs écrits pour démontrer que tout ce qu'ils renferment appartient à la tradition primitive. Car, soit qu'ils écrivissent, soit qu'ils gardassent le silence , c'était toujours le même motif, le même but qui les dirigeait: savoir le besoin imprescriptible d'enseigner d'une manière précise ce qu'il fallait croire, et non autre chose; c'est-à-dire que dans ce cas l'argument négatif ou tiré du silence est aussi fort que l'argument positif ou tiré des choses formellement exprimées.

99. Cette observation est de la dernière importance. Elle forme une fin de non -recevoir de la plus grande force, unique parmi les argumens négatifs, ou plutôt elle constitue une espèce à part.

qui fournit des conclusions aussi solides que celles qui dérivent des argumens positifs.

100. Maintenant revenons à notre sujet. Si toute usure sans exception était un péché, il faudrait dire qu'au temps des apôtres le débordement de ce péché égalait le débordement de l'usure. Or l'usure de l'empire romain, oii les apôtres ont prêché principalement, surtout dans les grandes cités maritimes ou voisines de la mer, était aussi fréquente et avec un exercice régulier, que le commerce y était fréquent et régulier. C'est une chose facile à voir dans les affaires humaines, que l'usure, l'intérêt, le salaire ou le prix de l'argent prêté pour un certain temps, et le commerce vont toujours ensemble, comme si celui-ci ne pouvait subsister sans toutes ces choses. Chacun sait combien de marchandises on livre sur le bon renom soit le crédit , pour des paiemens futurs, et comment cela multiplie les opérations du commerce. Or on calcule l'usure de ces paiemens différés , comme on calcule celle de l'argent prêté pour un certain temps. Par conséquent, si suivant la tradition primordiale, toute usure sans distinction est un péché ; les cités célèbres d'Alexandrie , d'Ephèse, d'Athènes, de Corinlhe, toute l'île de Crète, et toutes les autres grandes îles, au moins de la Méditerranée, étaient un marché, ou plutôt un vrai commerce, une pratique continuelle de péché, et tout cela était appuyé sur l'autorité des lois (1).

(i) Dans les villes grecques ou romaines il y avait ordinairement un banc ou une table où , avec un privilège de l'auto-

101. Il est donc manifeste que les premiers dépositaires de la tradition ont été dans le besoin actuel de faire connaître celte tradition concernant l'usure, et même de la mettre par écrit quand ils ont eu besoin d'écrire. L'Apôtre saint Paul, natif de Tarse, capitale de la Cilicie, ville maritime et commerçante, de retour dans cette ville après sa conversion , put considérer l'état où se trouvait sa patrie et combien elle avait besoin de se réformer sur l'article de l'usure ; et l'Apôtre ne s'arrêta pas dans cette ville, mais il parcourut une grande partie de l'Asie et de l'Europe. Nous savons qu'il a été à Alexandrie, capitale de l'Egypte, à Damas, grande ville de la Syrie, dans les deux Antioches, à Tyr, ville riche et commerçante de la Phénicie, à Ephèse, à Athènes, à Corinthe, et dans tant d'autres villes où le commerce était trèsflorissant : de telle sorte qu'il ne pouvait pas s'empêcher de connaître et de voir que l'usure y était partout fort répandue. Il a écrit deux fois , et assez au long aux habitans de Corinthe; cité qui, par sa position sur deux mers, était comme le marché du commerce de l'Asie et de l'Europe : il a senti le besoin de leur rappeler les saintes pratiques du chrétien, et de blâmer les vices qui le déshonorent: et l'on peut voir dans les chapitres cinquième et sixième l'énumération de tous les égaremens qu'il réprouve; la fornication , l'avarice, l'idolâtrie, la médisance, l'ivrognerie, le vol, la rapine, etc. Si

rite publique, on prêtait de l'argent à usure. Salmasias y De trapezitico fœnore , lib. 3.

toute usure sans exception était un péché, voilà saint Paul dans le besoin, dans l'obligation grande, très-présente d'écrire aussi sur l'usure, de la condamner, de la détruire dans cette ville où elle était si fréquente, et où cependant elle n'était pas toujours flétrie par l'accusation d'injustice. Nous avons une lettre de saint Paul adressée à ceux d'Ephése, deux à Timotliée,qu'il avait lui-même établi évéque de cette ville, comme peut-être de toutes les autres églises fondées par lui en Asie (1), avant que l'apôtre saint Jean y arrivât. Dans toutes ces lettres l'Apôtre annonce la sainteté qui doit briller dans un chrétien, et dans les deux dernières, il traite des devoirs d'un évéque. Voilà saint Paul dans un nouveau besoin de faire connaître , si elle existait, la réprobation universelle de toute usure sans distinction. Et cependant ce vase d'élection, cet apôtre choisi de Dieu pour travailler à la sanctification des gentils, ne dit pas un mot de l'usure. On observe la même chose dans saint Paul écrivant à Tite, évéque de Tile de Crête ; aux Thessaloniciens , habitans d'une ville maritime ; aux Hébreux répandus partout, et qui étaient en si grand nombre à Alexandrie. Enfin, dans toutes ses épîtres, saint Paul garde le même silence.

102. Je reprends l'argument. Nous avons vu que si les premiers dépositaires de la tradition évangélique ont été dans le besoin actuel d'écrire une maxime que nous avons supposée traditionnelle , et qu'ils ne l'aient pas écrite , cette maxime

(1) Calmet, in prim. ad Timoth. comment., cap. v. 3.

ne doit point être regardée comme vraiment traditionnelle. Or, s'il existait, comme l'on prétend, une tradition qui condamne toute usure sans distinction, saint Paul se serait trouvé non une fois, mais plusieurs fois, je dirais même continuellement dans le besoin pressant, rigoureux, manifeste d'écrire cette maxime : et cependant, dans ses nombreuses épitres , il n'en a pas écrit un seul mot. Donc, cette maxime ne doit point être regardée comme faisant partie de la tradition évangélique.

Et qu'on ne dise pas que saint Paul, dans l'Epitre aux Corinthiens , ne parle ni de l'homicide, ni de l'empoisonnement, ni dti parjure j car tout le monde a horreur de l'empoisonnement , et c'est un crime rare ; tous les hommes, éclairés des seules lumières de la raison , réprouvent l'homi^ cide et le parjure. Mais l'usure était très^commune; on l'aimait, la coutume ou la loi l'autorisait. Il est donc évident que l'Apôtre aurait du de préférence parler de l'usure, si toute usure était un péché.

103. On peut former le même raisofinement sur saint Pierre, sur saint Jacques, sur saint Jean, sur saint Jude, auteurs des épîtres canoniques, c'est-à-dire renfermant des règles pour tous les fidèles ; surtout que saint Pierre adressa son écrit aux chrétiens dispersés dans les provinces du Pont, de la Galatie, de la Cappadoce, de la Bithynie , de l'Asie mineure, dont Ephèse était la capitale , et qu'il le leur adressa, afin qu'après sa mort même ils pussent toujours se rappeler ses

avis salutaires (1). Tel fut aussi le dessein de saint Jacques dans son ëpître. Saint Jean s'étant transporte, à ce qu'il paraît, après saint Paul , à Ephèse, et y ayant vécu fort long-temps, écrivit son Evangile sur les instances des évéques d'Asie. Saint Pierre, dans sa première èpître, chap. 4, touche aux confins delà matière dont nous parlons, quand il dit : « Que nul de vous ne souffre comme ho- « micide, ou comme larron, ou comme mèdi- « sant, ou comme envieux du bien d'autrui. » Dans la seconde, il parle de l'avarice; et toute usure est entachée d'avarice, si toute usure est un péché. Saint Jacques et saint Jean parlent de la charité que nous devons à nos frères : or , il n'y a point de charité dans l'usure, si toute usure est un péché par lequel nous opprimons notre frère. Saint Jacques parle même du commerce et du gain que l'on y cherche, ch. 1, vers 13. Si donc l'usure est toujours un péché , comment se fait-il qu'aucun de ces apôtres, dans l'obligation ou ils étaient d'en parler, n'ait jamais dit un mot pour condamner un désordre si grand et si commun?

104. Que dirons-nous de l'apôtre saint Matthieu, publicain de profession? Quel homme plus instruit que lui sur l'usure par la nature de son état (2). Quel homme avait plus besoin que lui de recevoir du Sauveur des lumières sur cet article, afin de

(l)Pet. 2. epist. 1, 15 : Dabo autem operam et fréquenter habere vos post obitum meiim , ut horum memoricim faciatis,

(2) Sur les usures des publicains, on peut lire la première lettre de Cicéron, au sixième livre des lettres à Atticus.

sortir de son mauvais état , et aussi pour détromper les hommes engagés dans la même profession que lui? Et cependant quand il touche à cette matière en nous disant : Volenti mutuari à te, ne auertaris ab eo , cap. 5; il n'ajoute pas une syllabe sur l'usure. Il est vrai que là il est question des devoirs de la bienveillance mutuelle et générale; mais combien cette matière était voisine de celle de l'usure! Néanmoins il ne nous dit rien sur l'injustice universelle de l'usure.

Dans la parabole du maître qui confie les talens à ses serviteurs, afin qu'ils les fassent valoir, il est parlé expressément de l'usure, et de l'usure proportionnée aux talens. Quelle occasion plus belle et plus favorable pour rappeler au moins en passant , s'ils existaient , les enseignemens du Sauveur qui condamnent toute usure quelconque? Cependant non-seulement on ne rapporte point ces enseignemens , mais tout porte à conclure que l'usure des talens y est approuvée , comme on peut le voir dans le chapitre précédent ( § 77 ). Tout cela nous fait voir clairement que Jésus-Christ n'a point enseigné aux apôtres une doctrine qui proscrive toute usure sans exception.

105. Mais cessons de raisonner sur la conduite de tel ou tel particulier. Considérons la conduite générale de l'Eglise et de ses chefs dans le premier concile. Une dispute très-vive s'était élevée entre les Juifs et les Gentils convertis à la foi; les premiers prétendant que les autres devaient outre l'Evangile suivre les observances mosaïques , comme la circoncision et autres pratiques assez

diftìciles , prescrites par rancien législateur, Act. 16, 5, les autres ne voulant pas se soumettre à ce joug. Le point de la discussion intéressait l'une et l'autre loi. Pour terminer cette controverse de manière à satisfaire les deux partis, Paul et Barnabe se transportèrent d'Antioche à Jérusalem où se trouvaient alors le chef des apôtres, saint Jean et quelques autres des principaux chefs de la nouvelle Eglise. Ceux-ci tinrent un concile, et firent un examen sérieux et attentif de ce qu'il fallait ou ne fallait pas retenir de l'ancienne loi avec la nouvelle. Enfin on conclut de cette manière , v. 28 : ce Visum est enim Spiritui Sancto et nobis nihil « imponere vobis oneris quàm haec necessaria, ut « abstineatis vos ab immolatis simulacrorum, et « sanguine, et suffocato, et fornicatione. » Or j'observe quechez les Juifs c'était un usage permis par la loi de prêter à usure aux riches, soit juifs, soit étrangers , comme nous l'avons vu au chapitre second (§16).

Je pourrais, d'après ces données, arriver tout de suite à la conclusion; mais pour me mettre à la portée de tous les esprits, pour écarter jusqu'à la possibilité d'une réplique, je vais mettre ce raisonnement dans un plus grand jour, et je dis : il est certain que dans l'ancien Testament il y avait des lois concernant l'usure à l'égard des riches ; il est certain que cette usure n'était pas défendue par le droit naturel, puisqu'elle était permise à l'égard des étrangers (§ 48). Or quelle était sur ce point la loi des Juifs à l'égard des Juifs non pauvres? Que chacun choisisse le parti qui lui plaira.

L'usure même modérée étail-elle défendue à l'égard des riches? Supposons-le; et voyons ce qui en résultera. Comme les Juifs prétendaient qu'il fallait observer toute la loi mosaïque , on dut examiner cette prohibition comme toutes les autres prohibitions propres de cette loi , d'autant plus qu'elle touchait à l'intérêt public, auquel tous les hommes sont si attentifs. Or si ce saint concile voulait abohr cette loi prohibitive, il suffisait de la renfermer sous cette formule générale visum est nihil aliud imponere vobis oneris^ etc., comme on abolit toutes les autres, sans en faire mention spéciale, les renfermant dans ces termes généraux nihil aliud oneris ; le concile n'ayant nommé que les observances peu nombreuses qu'il conservait, comme l'abstinence du sang, des animaux, etc. Or précisément on ne fit point mention spéciale de cette observarfce. Donc cette prohibition , à supposer qu'elle existât chez les Juifs, fut abrogée et cessa totalement d'exister; c'est-à-dire que les premiers dépositaires de la foi n'avaient point reçu du Sauveur l'ordre de la conserver.

Venons à l'autre hypothèse. Si l'on dit que l'usure modérée était permise chez les Juifs à l'égard des riches, elle resta encore permise parce saint concile. Car il y était question d'alléger le poids des observances légales, et non de l'aggraver: Visum est nihil aliud imponere vobis oneris. Et si l'on voulait la prohiber, il fallait faire mention expresse de cette prohibition , sans quoi il était entendu qu'elle restait permise, comme partout les choses permises restent telles jusqu'à ce que

l'on en fasse une défense expresse. Mais cette prohibition n'est nullement exprimée dans la décision de ce concile sur la discussion universelle des observances mosaïques. Donc les premiers dépositaires de la foi , les premiers fondateurs du royaume de Jésus-Christ n'ont point été dans le besoin d'intimer cette défense, c'est-à-dire qu'il n'existe point de tradition primitive qui défende aux chrétiens toute usure sans distinction.

106. C'est là, je pense, la raison pour laquelle ni saint Paul, ni saint Pierre, ni saint Jacques, ni saint Jean , ni saint Jude n'ont rien écrit sur la défense de toute espèce d'usure. Au contraire saint Paul fut député avec saint Barnabe et quelques autres pour porter la décision du concile de Jérusalem à ceux d'Antioche, de toute la Syrie et de la Cilicie qui s'étaient convertis du paganisme à Jésus-Christ. Arrivés à Antioche ils assemblèrent les fidèles et leur rendirent la lettre du concile : et les fidèles en reçurent une grande consolation, se voyant délivrés du joug de la loi mosaïque. Cette consolation fut encore augmentée par Jude et Silas, deux députés, venus avec Paul, et enrichis de l'esprit prophétique. Ainsi tout ce que nous avons dit pour prouver qu'il n'existe point de tradition primitive qui condamne toute usure sans exception, n'est pas un sentiment qui naisse aujourd'hui en nous à l'improviste, mais c'est une croyance qui dut nécessairement entrer dans l'esprit de ces premiers fidèles, qui attendaient avec impatience la réponse de Jérusalem sur l'observance universelle de la loi mosaïque.

107. La discussion qui eut lieu à Jérusalem et la décision qui la suivit doivent nous convaincre de nouveau que le mutuum date nihil indè sperantes de saint Luc a pour objet la bienveillance universelle, et non la défense de l'usure, à moins que nous ne voulions dire que l'évangéliste qui a écrit peu de temps après, c'est-à-dire environ deux ans après ce concile (1), a contredit la décision de cette sainte assemblée, ce qu'il est absurde de penser de cet écrivain sacré , fidèle compagnon des voyages de saint Paul, loué même par saint Paul au sujet de son évangile.

108. Ajoutons que , quand même ce concile ne serait pas antérieur à l'évangile de saint Luc, les textes de cet évangéliste, quand ils concourent avec ceux des témoins oculaires des faits évangéliques, doivent être interprêtés par les textes de ces derniers. Car saint Luc a écrit ce qui se trouvait déjà dans ceux-ci, comme nous l'avons dit plus baut ( § 72 ). Saint Matthieu et saint Marc pu-

(1) Ce concile des Apôtres, selon la. chronologie suivie par doni Calmet, fut tenu l'an 51 de J. C. On dit que les évangiles de saint Matthieu et de saint Marc ont été écrits auparavant : le premier huit ans après la résurrection, c'est-à-dire l'an 41 de l'ère vulgaire; le second plus tard, peut-être l'an 43. Mais les deux autres évangiles ont été écrits après ce concile : celui de saint Luc l'an 53, et celui de saint Jean l'an 98. On convient que la première des épîtres de saint Paul est la première adressée aux Thessaloniciens , et l'on croit qu'elle fut écrite l'an 52 ou 53. C'est-à-dire que tous les écrits que nous avons de saint Paul sont postérieurs à ce concile, ainsi que les épîtres de saint Jean, de saint Jacques, de saint Jude, et la seconde épître de saint Pierre.

blièrent leurs ëvangiles avant saint Luc , qui lut ces écrits avant d'en composer son histoire (1). Dans l'endroit où se trouve le célèbre verset mutuum date nihil inde sperantes, saint Luc traite un point déjà traite expressément dans saint Matthieu. Or le passage de saint Matthieu , témoin oculaire, témoin le plus digne d'être entendu sur cette matière, portait : Volenti à te mutuavi^ non auertaris ab eo; dans le passage mutuum date^ ces paroles qui suivent, 72ìAì7 inde sperantes, ou^sv-axs); irt'CovTeç, signifient à la lettre, comme nous l'avons dit ailleurs ( § 67), nihil desperantes avec un sens actif, c'est-à-dire ne renvoyant personne sans lui avoir donné : ce qui revient précisément au texte de saint Matthieu : Ne avertaris ab eo qui vult à te mutuavi. Ne rejetez point celui qui veut emprunter de vous. Comment donc dans deux textes qui ont tant de rapport et de ressemblance, nous jetterons-nous dans des interprétations si différentes.

109. Et quand saint Luc aurait voulu réprouver l'intérêt de l'argent prêté, où seraient dans ses paroles la clarté et la précision nécessaires pour remédier à un si grand mal? S'il a eu l'intention de condamner l'usure , comment a-t-il tu ce nom , qui était le nom propre et très-connu, tandis qu'il l'a employé franchement dans la parabole du maî-

(1) Calmet, Comment, in Luc, v. 1 : Communi Ecclesiae persuasione creditur Lucas non prius manum conscri bendo evangelio admovisse quàm post Matthaeum et Marcum, quorum ^cripta evolvisse , ipsaque interdùm verba exscripsisse , non dubitatur.

tre qui avait confié les lalens à ses serviteurs pour les faire valoir chez les banquiers? Quand le discours semble autoriser l'usure, le terme même d'usure est employé, et là où l'on prétend qu'elle est réprouvée, il nous faudra la croire condamnée sans qu'elle soit même nommée? Certes, ce n'est pas ainsi que l'on écrit, surtout sur une matière si importante, et qui frappe tout le genre humain.

Tout annonce que dans ce texte il s'agit des devoirs de la bienfaisance : mais où est la preuve qu'il y soit question des cas très-fréquens où nous ne sommes point obligés de rendre un service gratuit, et où n'étant point obligés de rendre un service gratuit nous ne voulons pas rendre ce service gratuit? Ainsi je suis toujours plus persuadé que dans ce texte de saint Luc il s'agit de toute autre chose plutôt que de l'usure.

110. Concluons. Le Sauveur n'a point enseigné une doctrine qui condamne toute usure sans exception , et par conséquent les écrivains sacrés ne l'ont pas écrite, et n'ont pas pu l'écrire; et je ne pense pas pouvoir jamais la trouver dans toute la suite de la tradition. Car là où l'on voit que manque la racine, aucun homme sensé ne lèvera les yeux pour chercher la tige et les branches de l'arbre. La où manque la source du fleuve personne ne se tourne pour trouver le lit qu'il parcourt à travers les campagnes et les villes. Et si nous étions certains que le soleil n'existe point dans le firmament, personne ne chercherait dans l'espace la route de sa lumière. Cependant je veux voir [dans la suite des conciles généraux ce qu'il en est

de cette prétendue tradition sur la défense universelle de l'usure. Si elle n'a pas existé dans l'ori^ gine, les conciles ne pourront pas nous la donner; et ce sera une nouvelle preuve qu'elle n'a jamais existé.

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