‹ Discussion sur l'usureChapitre 13 sur 102 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ON EXAMINE s'iL A EXISTÉ DANS l'orIGINE UNE TRADITION ÉVANGÉLIQUE PROHIBITIVE DE TOUTES LES USURES.

83. Tradition , mot d'origine latitie , signifie consignation. Quand il s'agit de choses saintes, tradition vent dire consignation de vérités qu'il faut en même temps garder et transmettre.

84. Suivant cette notion, toute la révélation , je parle principalement de la révélation évangélique, est traditionnelle dans sa première origine; parce que toute la révélation a été consignée à ceux qui la recevaient pour la garder et la transmettre. Tel en a été toujours le but, soit que dans son origine elle fût manifestée parla parole du Sauveur, soit qu'elle fût manifestée par une suggestion ou une inspiration intérieure, soit que les premiers qui l'ont reçue la transmissent immédiatement, soit qu'ils ne la transmissent que par intervalles, selon l'opportunité des temps et des lieux.

85. Comme la révélation évangélique promulguait une loi d'amour, il en résultait naturellement qu'elle devait être gardée et transmise au milieu des souvenirs vivans, et au milieu des transports d'un amour interminable , c'est-à-dire qu'elle devait être gardée et transmise par le discours qui alimente et exprime l'amour, de vive voix plutôt que par des signes tracés surla pierre,

sur le métal, sur la cire ou le papier, signes morts qui ne peuvent reproduire eux-mêmes dans leur essence l'obéissance, l'amour et la reconnaissance envers Dieu, auteur d'un si grand don.

86. De là vient que nous ne lisons point que Dieu ait donné aucun ordre d'écrire l'Evangile, les Actes ou les Epîtres des Apôtres , excepté l'Apocalypse , qui , étant principalement une prophétie sur les triomphes futurs de l'Eglise, inspirait moins l'amour que la loi elle-même , et qui , devant se vérifier successivement, était destinée à fournir même aux infidèles une preuve de toute la révélation évangélique.

87. Quand les Apôtres et les autres disciples du Sauveur se séparèrent pour prêcher , la révélation évangélique était déjà en son entier consignée pour éti^ gardée et transmise, excepté quelques prophéties qui devaient servir àia confirmer, excepté encore quelques additions qui devaient en donner une intelligence plus étendue et plus profonde, ou faire connaître les modes particuliers de certaines pratiques. Et pour m'expHquer d'abord sur eeltc plénitude et sur les exceptions, j'observe que Jésus-Christ , avant son retour triomphal au ciel, dit à ses disciples, Matlh. 28 , v. 19 : Allez y enseignez toutes les nations ^ les baptisant au nom du Père, du Fih et du Saint-Esprit. Or, que devaient -ils enseigner? Tout ce qu'il leur avait appris et commandé : Docentes eos servare omnia quœcumque mandavi vobis. Il est inutile de pensjer à des parties. L'ordre tombait sur tout ce qui pouvait faire des chrétiens , et établir l'E-

glise là où elle n'existait pas, en faisant participer les hommes aux fruits et aux victoires de la croix.

Dans saint Marc, chap. 16, il est dit : Allez ^ prêchez V Evangile à toute créature; puis on lit ensuite, celui qui croira etsera baptisé, sera sauvé : c'est-à-dire que ce que Jésus-Christ avait enseigne était l'ensemble des vérités qui devaient procurer le salut, et qu'il avait déjà confié ces vérités à ces premiers prédicateurs pour les garder et les transmettre. Dans saint Jean , Jésus-Christ adresse aux Apôtres ces paroles d'une étendue incomparable : Omnia quœcunique audivi à Pâtre meo nota feci vobis. Or, personne ne doutera qu'il n'eût appris de son père tout ce qu'il fallait annoncer, tout ce qu'il fallait pratiquer pour triompher un jour avec lui dans les cieux : puis il ajoute : Je vous ai choisis, afin que vous alliez et que vous produisiez du fruit, et que votre fruit demeure, c'est-à-dire sur la terre et dans le ciel. Ainsi l'on voit de nouveau qu'avant de quitter la terre , il avait déjà consigné aux Apôtres tout ce qu'il devait garder et transmettre pour la prédication du salut. Par conséquent les Apôtres , en se séparant pour évangéliser le monde, partirent remplis de ces richesses spirituelles pour les répandre partout , et les perpétuer jusqu'à la consommation des siècles. Maintenant , parlons des exceptions.

88. Il est vrai que Jésus-Christ disait, comme on le voit en saint Jean , 16 , 12 : fai encore beaucoup de choses à vous dire; mais vous n êtes pas en état de les porter présentement : quand V esprit

de vérité sera venu, ft vous enseignera toute vérité : Docebit vos omnern veritalem : ce qui semble signifier que les disciples n'avaient pas encore recula vérilé dans toute sa plénitude. Maisconime dans l'original onlit:o^Y]y7i(T£tu(7.aç ei; xaçav aV/iOetav; ces mots peuvent se traduire ainsi : // vous dirigéra comme dans un chemin vers toute vérité. Ce qui me fait conclure que cela se rapporte non à de nouvelles vérités à découvrir, mais à Tintelligence réelle et exacte, à l'intelligence plus intime et plus étendue des vérités qui leur avaient déjà été confiées pour les garder et les répandre, à leur conduite, à leurs travaux, à leur langage relativement à ces mêmes vérités, de manière qu'ils en parlassent, qu'ils en pensassent, comme il fallait en penser et en parler; que leur conduite relative à ces vérités fût ce qu'elle devait être ; qu'ils ne perdissent point courage au milieu des maux qui les menaçaient dans tout le monde.

Dans ce texte: fai des choses à vous dire que vous ne pouvez pas porter maintenant, mais quand l'Esprit de vérité viendra il vous dirigera in omnem veritatem, la correspondance des pensées nous fait voir que c'est comme s'il y avait : J'ai des choses à vous dire que vous ne pouvez pas maintenant porter par rapport à toute vérité, mais quand l'Esprit du Seigneur viendra , il vous y dirigera. Le discours roule donc sur ce qu'ils avaient à faire et à souffrir par rapport à toute vérité, et il ne s'agit pas d'étendre la sphère des vérités. Le Sauveur leur parle ainsi, parce que les tourmens qu'ils auraient à supporter étaient au-

dessus de leurs forces avant que le Saint-Esprit descendît, et les y préparât pour ainsi dire en leur donnant des ailes pour s'élever à cette hauteur.

En second lieu il me paraît que ces paroles se rapportent à l'intelligence plus intime non-seulement de toute vérité, mais encore des rapports de toutes les parties entre elles, champ dans lequel il y a toujours des vues plus grandes à contempler (1); mais les différentes parties ou les différentes vérités qui devaient fournir à l'esprit cetle nourriture délicieuse, étaient déjà révélées et décrites, autant qu'il était nécessaire pour le salut. Si l'on disait d'un homme qu'il serait dirigé vers les cités ou dans la visite des cités, nous entendrions qu'il s'agirait de cités déjà existantes, nous ne penserions point qu'il fût question de nouvelles cités à bâtira

Les paroles qui suivent : Quœcumque ventura sunt annuntiabitvobis ^ s'accordent facilement avec l'un et l'autre de ces sens. Et même elles conviennent mieux à la conduite des apôtres dans la prédication de la parole du Seigneur, et en même temps à quelques prophéties qui auraient lieu dans la suite sur le sort futur de l'Eglise, telles qu'elles furent annoncées et décrites dans l'Apocalypse.

(1) Ce sens est commun dans l'Eglise. Car dans la préparation au sacrifice de la messe les prêtres récitent cette prière : Mentes nostras, quaesumus, Domine, para cletus qui à te procedit, illuminet, et inducat in omnem, sicut tuus promisit fili us, verità te m.

89. Mais que l'on interprète ce passage comme l'on voudra, la descente du Saint-Esprit sur les apôtres eut Heu avant qu'ils se séparassent pour commencer leur prédication; c'est-à-dire que la révélation évangélique, hormis quelques prophéties, et l'intelligence plus étendue de la vérité, était déjà consignée pour être gardée et transmise autant qu'il était besoin pour sauver le monde par la vertu de la croix, quand les apôtres se répandirent dans tout l'univers pour faire retentir la parole de la délivrance.

90. Quelques années après , cette tradition fut mise par écrit par les premiers qui l'annoncèrent, les apôtres et les évangélistes, et elle est contenue dans les livres appelés l'Ecriture-Sainte du nouveau Testament, notre attention se fixant principalement sur la notion d'écriture, non que la tradition pour être écrite cessât, ou qu'elle puisse cesser d'être en elle-même une tradition divine. Néanmoins certaines parties ne furent pas écrites, et restèrent pure tradition : telle est la validité du baptême conféré aux enfans,et du baptême administré selon les règles par les hérétiques.

91. De là il suit que le mot tradition a deux significations, l'une générale, l'autre particulière. La première désigne toute la révélation dans son état primitif, soit qu'elle ait été par la suite écrite, soit qu'elle ne l'ait pas été (1); la seconde exprime

(1) C'est en ce sens que saint Paul dit 2. Thess. cap. 2 : Tenete traditiong s quas didicistis sive per epistokm, sive per sermonem.

la tradition originelle de quelque vérité qui n'a point été mise par écrit par les écrivains sacrés; c'est-à-dire que cette seconde signifieation distingue les choses non écrites des choses écrites.

92. Nous pouvons observer que quelques écrivains sacrés ont écrit ce qu'ils savaient par euxmêmes, ayant été témoins oculaires des choses, et d'autres ont écrit ce qu'ils ont appris immédiatement des témoins oculaires , après en avoir fait une recherche exacte. Saint Pierre et saint Jean sont manifestement de la première classe: saint Luc, au commencement de son évangile, nous apprend qu'il appartient à la seconde. Après avoir été exactement informé de toutes ces choses dès leur commencement, sicut tradiderunt nobis ab initio qui viderunt et ministri fuerunt sermonis , il écrivit assisté, éclairé, dirigé par l'Esprit du Seigneur in omnem veritatem : c'est-à-dire que l'écrit de saint Luc était déjà au second degré de transmission, et répétait ce que l'on savait déjà, accompagné lui-même des lumières et des secours de l'inspiration divine. Par conséquent en lisant son évangile, il sera très-sage d'en rapporter les textes aux textes des témoins oculaires, qui ont été en même temps ministres de la parole sainte.

93. Ici je m'adresse en passant à ceux qui admettent la Sainte Ecriture et non la tradition, et je les prie de considérer que c'est là une chose impossible, l'Ecriture elle-même n'étant que la tradition écrite par les apôtres et les évangélistes à mesure que l'occasion s'en présentait ( § 84 ).

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