CHAPITRE V
mSTINCTION IMPORTANTE ENTRE l'iNDIVIDU ONTOLOGIQUE ET
l'individu de valeurj conséquences.
258. Parmi les notions de l'ontologie, ou de la philosophie première , comme on l'appelle , on expose avec raison celle de l'individu , de l'espèce et du genre, surtout de nos jours, pour dissiper les erreurs et les ténèbres du panthéisme et du spinosisme. Le sujet que je traite ici de l'usage de la monnaie et du prix de cet usage m'a conduit à reconnaître que la notion exacte de l'individu, et de l'espèce fournit une considération ou une distinction très-utile pour éclaircir et terminer la question que nous discutons sur l'usure, question simple par elle-même, mais devenue fort difficile à force d'être traitée. Voici comment nous procéderons.
259. On appelle individu une chose tellement limilée et circonscrite, qu'il ne reste rien à déter-
18'2 miner en elle pour (jii'elle soit une chose réelle et présente. Chaque chose existante est un individu. Le lecteur et moi , nous sommes des individus : Adam et tous ses descendans pris chacun en particulier sont des individus. Le fruit que je mange, l'eau ou le vin que je bois sont des individus. Si dans les individus on fait abstraction des propriétés^particulières de chacun, appelées différences numériques (1), il y reste un amas de propriétés communes ou semblables dans tous. Par exemple, abstraction faite de la stature plus ou moins haute, de l'embonpoint, de la vivacité, de l'agilité, de la beauté plus ou moins grande dans chaque homme, il y reste l'être d'une substance vivante, animée, raisonn^ible. Pareillement si dans les chevaux comparés entre eux, ou dans les bœufs également comparés entre eux, je fais abstraction des différences de stature, de vivacité, de beauté, etc., il me reste dans les premiers une substance vivante, animée, privée de raison avec la propriété de hennir^ et dans les autres une substance animée, vivante, privée de raison avec la propriété de mugir. La ressemblance des individus dans les propriétés; par exemple^ des hommes entre eux , des chevaux, des bœufs , etc.,' s'appelle espèce. Les propriétés par lesquelles les espèces diffèrent entre elles, s'appellent différences spécifiques .-telles seraient la propriété de raisonnable, la propriété de hennir ou de mugir. Ensuite la ressemblance des espèces est appelée ^e;7r6; et il
(1) Parce que les individus sont et ont été les premiers objets de la numération.
est plus ou moins large selon que nous montons, plus ou moins dans l'échelle des ressemblances. Par exemple , en ôtapt les différences spécifiques de raisonner, de hennir, de mugir, les espèces des hommes, des chevaux, des bœufs , se ressemblent en ce qu'elles sont toutes dés substances vivantes y animées, et cette ressemblance s'appellerait genre par rapport aux espèces que nous ve-^ nons d'indiquer. Et cela suffit pour l'intelligence de ces noms dans la matière que nous traitons.
260. Mais quant à l'individu et à son espèce, nous devons observer qu'autre est l'individu ontologique et autre l'individu de recherche ou 4^ valeur^ que nous désirons pour nos usages. JL'iftdividu ontologique est l'individu de la nature, J'ij]dividu que nous avons décrit jusqu'ici, muni, fourni de toutes les modifications particulières que la nature réunit dans ce qu'el|e veut faire exister. Mais l'individu de la recherche est l'individu de JJ|irt , dç^ ; l'çieu vre , du caractère, , , de la profession ou de la valeur dont nous avons besoin , et que nous désirons. Supposons, par exemple, que je cherche un cuisinier. Il est clair qu'il se trouve dans l'individu ontologique, et non ailleurs; mais il est clair aussi que dans ma recherche je ne poursuis .que ce qui peut la satisfaire : je fais peu d'at^ tention aux qualités individuelles ontologiques d'où résulte tel ou tel homme en particulier, ou je suppose toutes qualités d'une manière confuse, et je pense principalement à la connaissance qu'un homme sain a de l'art culinaire. Et là oii cette connaissance est égale, dans mes désirs et dans
ina recherche je ne mets pas de différence entre un homme et un autre homme, qui jouissent tous deuk d'une bonne santé. De sórte que l'individu de ma recherche, c'est un homme sain qui connaît l'art de préparer les viandes,
261. Mettons encore notre pensée dans un plus grand jour. Je suppose que l'on fasse à Rome cette année 1829 une édition de la Bible à mille exemplaires, tous de même qualité. La ressemblance de tous ces individus ontologiques me présente une espèce. Je suppose ensuite que l'individu de ma recherche soit un de ces exemplaires que je veux me procurer. Si je vais l'acheter, on m'en offre un pris indifféremment parmi tous les exemplaires sur la certitude que je dois m'en contenter, parce qu'il n'y a pas de différence entre les exemplaires, quant à l'impression et à son contenu, ni quant à l'imprimeur, au lieu et à l'année : considérations auxquelles se borne ma recherche, sans faire attention aux différences minimes de chaque exemplaire, regardé comme individu ontologique. C'est-à-dire que l'individu de ma recherche se trouve dans les individus ontologiques : ceux-ci ont bien quelques petites différences inséparables de leur constitution physique : mais l'objet de mes désirs , l'individu d'art , l'individu de ma recherche est le même dans tous. Ou bien, ce qui est plus précis , il n'y a pas de différence entre les caractères qui constituent les individus de la recherche, et les caractères qui constituent l'espèce de ces individus. Tellement que comme l'espèce indiquée, contenue, exprimée dans les individus on-
tologiques est une, de même on peut considérer comme un l'individu de la recherche, exprimé dans autant d'individus ontologiques qu'il y a d'exemplaires. Et comme avec les signes numériques, en ajoutant un à un on produit deux, puis en ajoutant continuellement un on arrive à 3, 4, 5, et ainsi de suite à l'infini; de même avec les individus de recherche ou d'art, de profession, etc., nous pouvons procéder par une numération interminable, et néanmoins l'individu que l'on ajoute est toujours un , toujours le même, toujours parfaitement égal.
262. Mais donnons un autre exemple encore plus analogue à ce que nous désirons faire entrer dans les espribâ. Je suppose que l'individu de la recherche soit un prêtre catholique. Je l'obtiens si je trouve un homme revêtu du pouvoir d'offrir l'adorable sacrifice de l'autel. Quel que soit le nombre des prêtres , quelle que soit la différence' qui existe dans leur être physique ou dans leur individu ontologique , on trouve également dans tous l'homme revêtu du pouvoir d'offrir le saint sacrifice. Or, définissez, si vous voulez, l'espèce de ces prêtres : toujours vous aurez celte définition : l'homme revêtu du pouvoir d'offrir le saint sacrifice. 11 est donc manifeste que la propriété qui caractérise les individus , caractérise l'espèce de la recherche. Il est clair qu'il n'y a rien à ôter aux individus de la recherche , pour en former l'espèce; et que avoir l'un c'est la même chose que d'avoir l'autre , comme dans chacun on a toujours les propriétés qui caractérisent l'espèce d'une
manière invariable* sans (jue l'on put dire que l'espèce qui résulte de l'un est difCc'rente de l'es, péce que Ton obtient par l'autre.
- 2G3. Maintenant venons à la monnaie : considérons la monnaie romaine, par exemple, les, piastres. Chacune peut être envisagée comme individu ontologique , et comme individu de recherche ou de valeur. Considérées sous le premier rapport, elles diffèrent toutes entre elles, et même elles ne peuvent pas ne pas différer l'une de l'autre par des modifications innombrables ; mais consir dérées comme individus de valeur, chacune est comme l'autre pour la qualité et pour le poids; chacune peut être substituée à l'autre sans aucune différence de valeur; c'est-à-dire que chacune est la même que les autres de la même identité qu'elle possède , si elle est comparée à elle-même. Nous comprendrons mieux cette vérité , si nous comparons les piastres comme individus de valeur a leur espèce. Car Targent et le poids qui constituent la piastre comme individu de valeur, sont précisément l'argent et le poids qui constituent l'espèce des piastres considérée comme espèce de recherche ou de valeur. D'où il suit que tout individu de valeur avec la note caractéristique de sa valeur peut être substitué à la note caractéristique de l'espèce, comme si chacun était celle-ci et par conséquent comme si chaque individu était l'autre individu. Ce qui signifie que dans les piastres, et il faut en dire autant de toute autre monnaie, chaque individu de valeur est aussi bien le même que les autres qu'il est le même que kii-même.
264. Concluons de tout cela que comme il y a les individus et les espèces de la nature, il y a aussi les individus ou les espèces de la recherche, c'est-à-dire de Fart , de la profession , du caractère ou de la valeur fixée par les nations; que dans les premiers, il y a des différences numériques ^ ou des différences entre individu et individu et l'espèce; que dans les seconds, surtout quand ils prennent leur forme dans un établissement extérieur ou positif, ces différences n'existent pas; que la propriété qui constitue l'individu est la propriété qui ^constitue l'espèce; et que donner l'un ou l'autre des individus, c'est donner absolument la I même chose.
I 265. De là. il résulte que si j'ai un monceau de I piastres romaines , et que j'en doive payer cent à une personne, quelles que soienfles pièces que je lui remets du monceau, elle s'en tient satisfaite : elle cherche l'individu de valeur, et cet individu est le même dans toutes les pièces.
266. Enfin cela doit nous faire conclure que si l'on nous prête par exemple cent piastres romaines pour une année, et qu'au bout de l'année noi^s en rendions cent, on devra dire que nous avons rendu précisément la même chose que nous avons reçue; car, à proprement parler, on a reçu cent individus de recherche ou de valeur. Or, ces individus sont toujours les mêmes; ou autrement l'expression qui en est renfermée dans toutes les piastres est toujours une et indivisible, coàime la propriété qui constitue l'espèce est toujours
une et identique, malgré la différence des individus ontologiques.
207. Ce que l'on a dit des piastres, il faut le dire des autres monnaies romaines frappées au même coin et de la même espèce; et ce que nous disons de nos monnaies, il faut l'appliquer aux espèces étrangères de chaque état comparées entre elles, et nous en déduirons cette vérité, que si l'on nous prête un certain nombre de pièces de monnaie pour une ou plusieurs années, et que nous en rendions d'autres au même nombre et de la même espèce , celui qui les recevra aura toujours les mêmes individus ou le même nombre d'individus de valeur qu'il avait prêtés : individus aussi identiques à ceux qui avaient été prêtés qu'à eux-mêmes : condition qui, en métaphysique , s'appellerait idem numero; et condition que Ton peut trouver dans les individus de valeur, mais jamais dans les individus ontologiques ou de la nature, comme nous l'avons déjà dit plusieurs fois.
268. Que si nous avions donné des espèces d'argent et qu'on nous rendît des espèces d'un autre métal, et que nous les acceptassions, ce serait là un acte de condescendance de notre part , et non une conséquence essentielle du prêt; et par conséquent on ne peut pas en tirer une difficulté sur l'identité des individus de valeur, quand, pour de l'argent, on rend de l'argent avec des espèces frappées au même coin et de la même valeur. Ce qu'il faut bien observer, d'autant plus
que la valeur exprimée en argent peut être représentée avec le cuivre et avec For.
269. Pour compléter tous ces argumens, j'observe que quand il s'agit de la monnaie, donner le même individu, c'est donner de la même espèce, à cause de l'identité du caractère qui constitue l'un et l'autre. Et telle est l'origine du langage des anciens jurisconsultes romains , qui appellent donné en espèces, ce qui, dans les monnaies, est donné individuellement. On croyait que ce langage était en opposition avec celui des philosophes (1), tandis que réellement il n'y a point d'opposition, si nous considérons que les individus ontologiques diffèrent de l'espèce, au lieu que dans les individus de recherche ou de valeur la chose va autrement, c'est-à-dire que ceux-ci n'ont aucune différence entre eux, et qu'ils ne diffèrent point de l'espèce dite de recherche.
270. Il y a plus, et c'est une chose bien digne de remarque, il n'est aucun objet qui, après que l'on en a fait usage, soit restitué pour les usages futurs aussi identique que les individus de valeur; caries individus de la nature éprouvent des altérations produites par le temps ; mais les individus de valeur restent ce qu'ils étaient. Par exemple, on rend une maison, un cheval, un
(1) Didymus Ulpianus , De usuris , cap. 5 , § 136. « Illnd te « velim ne fugiat , dupliciter nomina generis et speciei sumi « posse prò eo ut cum jiirisconsultis vel cum philosophis « loqui velis. Quod enim illi speciem, hi quidem individuimi, « et quod hi speciem , illi genus appellant. Hoc innuimus « ne ipsa verba aliquid negotii fa cessèrent. »
habit; mais après l'usage qu'on en a fait, il y a toujours une différence dans Télat de la chose rendue : tandis que lès individus de valeur , par exemple, une piastre ou un louis, doivent être parfaitement les mêmes pour la qualité et le poids ([uand ils retournent à celui qui les a prêtés. Les déchets oii les diminutions appartiennent à l'individu ontologique, non à l'individu de valeur; caries individus de valeur sont caractérisés parla propriété qui constitue l'espèce; et ce qui constitue l'espèce ne souffre pas d'altération.
271. Il y en a qui ont objecté que la monnaie que l'on rend est une autre valeur égale {^altrettanto) , et non précisément ce que l'on a reçu.
Je répète qu'il s'agit ici des individus de valeur, et non des individus ontologiques; que les individus de valeur sont aussi bien les mêmes entre eux , que l'espèce est identique à elle-même. Au reste, si l'on veut employer le mot de l'objection {^altrettanto^ ^ on doit entendre et accorder que celte expression signifie identité et n'emporte pas une différence, et que par conséquent la difficulté-tirée du mot disparait totalement quand du mot on passe à l'idée. Nous regrettons de nous arrêter à de telles minuties, mais le caractère de ceux qui-lisent pour contredire, et qui tiennent opiniâtrement à letir opinion, nous forcent à répondre à ces vétilles.
^ 272. Tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur les individus de valeur et leur identité dans une même espèce, est pleinement confirmé par les billets de promesse ou billets à ordre qui repré-
sentent la monnaie. Par exeaiple, le papier-7?2o/2naie est établi par l'autorité souveraine comme représentant la monnaie, atee défense à qui que ce soit de le refuser dans les limites de l'Etat. Or, je suppose un papier-monnaie qui représente mille écus romains. Dans ce papier, on ne met aucune différence entre un écu et l'autre, entre le premier et le millième. Tous ont absolument la même valeur sous la notion générale d'écu. Donc il en est de même des écus d'argent ou des piastres qu'ils représentent, c'est-à-dire , si cellesci diffèrent comme individus ontologiques , elles ne diffèrent nullement comme individus de valeur. Nous pouvons bien en concevoir la répétition , mais la différence de valeur, il nous est impossible de la concevoir.
273. La théorie précédente résout la difficulté relative à la monnaie qui a été prêtée pour un certain temps, et qui, pendant cet intervalle, a augmeftté ou diminué en valeur nominale par disposition de l'autorité souveraine; car l'obligation du débiteur était de rendre les individus de même valeur , de tel poids et de telle qualité dans leur espèce. Par exemple, on devait rendre cent piastres romaines : que l'on restitue ces espèces identiques pour le poids et la qualité à celles qui ont été prêtées, et la dette sera éteint(î sans qu'il y ait aucune objection à faire. . ■
274. Or, cela nous fait connaître que la monnaie prêtée augmente ou diminue de valeur nominale pour le prêteur. La chose est ainsj, parce que l'augmentation ou la diminution surviennent aux
individus de valeur, c'est-à-dire de tel poids et de telle qualité; niais ils ne font point que ce poids et cette qualité cessent d'être ce qu'ils étaient dans l'espèce qui a été prêtée.
275. Que si les individus de l'espèce prêtée avaient totalement disparu, ayant été retirés du cours par ordre du souverain, il faudrait rendre une valeur égale à celle de ces individus considérés dans le temps du prêt, parce que ce sont ces individus qui ont été prêtés, et non d'autres de même nom, sans être de même nature, ou d'un autre poids et d'une autre qualité.
Les papiers-monnaie, les billets de banque, ou autres semblables , devraient aussi tous être payés selon la valeur du jour où ils ont été donnés , parce que c'est de cette valeur et non d'une autre que l'on entendait parler, à moins que des conventions spéciales n'aient réglé la chose autrement.
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