DE LA RÉVOLUTION
C'est une très heureuse que d'avoir, on un
eu! volume, très clair, très précis et très bien n formé, comme esl celui qu'on va lire, rassemblé, approché et mis en lionne lumière les idées niaises de la Révolution française, les idées qui ont, • lus ou moins consciemment, dirigé les esprits tendant l'époque révolutionnaire et qui, li >ar elle aux générations suivantes, onl formé u'on pourrait appeler l'esprit de la démocratii i-.i\ era tout le Biècle qui vient de Unir.
, à mon avis, se réduisent, à la vérité
(1) Préfact d'un volume intitulé I.'l'urrc sociale de l<i R fution fr.r ir MM André Lichtenbergera Maurice \\ ->ltr,
Ph v I il Scbneid ur.)
une seule. Mais de cette idée principale plusieurs autres sont comme sorties plus ou moins vite par voie de conséquence plus ou moins logique, et toutes ensemble ont formé comme un système qui se tient et qui n'a pas cessé d'être d'un grand poids, d'une grande autorité, sur un très grand nombre d'esprits.
Cette idée unique, dont toutes les autres, dans les esprits marqués au coin de la Révolution française, ne sont que des formes particulières ou de suites nécessaires et naturelles, c'est l'idée d'égalité.
Je ne veux pas dire que ce soit pour la conquête de l'égalité que l'on a fait la Révolution de 1789, étant aussi éloigné que possible de le penser. Les Ca hiers de 1189 prouvent assez que ce que l'immense majorité du peuple français demandait, en 1789, c'était tout simplement des réformes législatives et des réformes administratives, une loi unique et plus claire, une justice plus rapide, plus impartiale et moins coûteuse, un impôt mieux réparti et levé d'une façon moins féroce, l'abolition des derniers droits féodaux, la suppression des douanes intérieures. En résumé, le peuple de 1789 était mal gouverné et demandait simplement à l'être mieux. Si le peuple, en 1800, a accepté si facilement le Consulat et, en 1804, l'Empire,
LF* ri LA 1 EVOLUTION 3
st que c'était (moins la guerre; précisément ce qu'il avait demandé en 1789. Ce n'est donc pas pour la conquête de l'égalité qu'on a fait la Révolulion de 17*'». Mais, sous les pensées nettes qui se traduisent en réclamation- j 3 immédial
iche toujours une peu irdequine s'ex-
prime point tout d'abord, qui se démêle peu a peu au cours des événements, et que les événements,, quand ils sont violents, aident à se démêler et à venir au jour. Sous cette réclamation immédiate et sou- ce besoin urgent : être mieux gouverné, se cachait et se remuait vaguement cette autre idée plus profonde et qui, pour ne pas
-ander de satisfaction immédiate, n'en était pas moins forte, et forte comme l'explication môme du mal dont on souffrait : si nous sommes mal gou-
. c'est qu'il y a des grands qui ont toi. «If- petits qui n'ont rien, — et inversement, la preuve que nous sommes mal .c'est
tout est pour les grands et rien pour les petits —
tte idi galité en pu
et (i
• tte idée, tout lument, en 1789, l'aidait à
nait iv et autant ce qui. en quelque sorte, la produi-
■ que ce nui la contrariait et réprimait. Quand on dit que -i i • peuple de 1789 fut avide I qu'il l i\ Ut pr
le phénomène connu des légères contraintes plus insupportables que l'oppression absolue, on n'erre point ; et cela s'applique au xvme siècle tout entier ( t à une partie du xvne. Oui, il est vrai, comme l'a dit Chateaubriand avant tant d'autres, dont chacun passe pour l'avoir trouvé, que « la Révolution était faite lorsqu'elle éclata» ; que « le peuple métamorphosé en moine s'était réfugié dans les cloîtres (et dans le clergé séculier) et gouvernait la société par l'opinion religieuse ; le peuple métamorphosé en collecteur et en banquier s'était réfugié dans la finance et gouvernait la société par l'argent ; le peuple métamorphosé en magistrat s'était réfugié dans les tribunaux et gouvernait la société parla loi » ;que « cegrand royaume de France, aristocrate dans ses parties et ses provinces, était démocrate dans son ensemble sous la direction de son roi, avec lequel il s'entendait à merveille et marchait presque toujours d'accord ». — Rien n'est plus exact, et c'est ce qui explique que, possédant presque l'égalité, le peuple voulait l'avoir tout à fait, et que la possédant presque en réalité, il voulait et l'avoir tout à fait et l'avoir en droit ; et qu'ayant presque ce qu'il désirait, il ne le désirait que davantage. On ne se trompe point en disant ces choses, qui sont vraies de la période qui s'étend de Louis XIV à 1780 environ.
R LES IDEES MAI li;l SSES DE LA REV0L1 : ION •»
Mais, d'autre part, il ne faut pas oublier que le règne de Louis XVI a été une régression aristocratique et une « reprise • de l'aristocratie. Soutenu de If. Umé Chéretetde son livre trop vite oublié, la Chute de V Ancien Régime, If. Brunetière a fait remarquer avec sa force accoutumée, que l'édit de 17s i sur l'état des officiers eût, s'il avait été en vigueur sous Louis XV, empêché Cheveii d'être lieutenant général et, s'il avait été en vigueur sous Louis XIV, empêche l'abert et Catinat de 1 devenir maréchaux de France ; que le même esprit nait dans l'Église et que, vers la fin ou même le milieu du xvin* siècle, ni Bossuet, fils du conseiller de Dijon, ni Massillon, fils du notaire d'Hyères, ni Fléchier, fils de l'épicier de Pernes, n'eussent pu deveni révoques ; que, dans la « grande robe » et la « moyenne robe », l'accès, si facile autrefois à tous, a'appartenail plus qu'aux seules familles parlementaires; que, pour ce qui est droits féodaux eux-mêmes, on voit les privilégiés revendiquer leurs privilèges, à la veille de la Révolution, avec une ftpreté singulière, vérifier leurs titres, renouveler leurs terriers, exhumer des auxquelles leurs pi ïeurs avaient
eu ' le renoncer, en ima finer de nouvelles,
renforcer et alourdir le débris de jou lai qui
I ir le temps, allégé el comme extén
Et ainsi donc, d'une part, la conquête lente d'une quasi égalité et le peu d'espace qui séparait le désir de sa satisfaction avivait et exaspérait ce désir ; et, d'autre part, l'arrêt subit de ce progrès et les obstacles tout nouveaux qu'on dressait devant lui, donnait à ce désir comme le dernier coup de fouet et le changeait en impatience, et la soif d'égalité se trouvait excitée autant de tout ce qu'on lui refusait brusquement que de ce qui l'avait longtemps satisfaite.
Et maintenant laissez cette idée prendre conscience d'elle-même à travers des événements qui, humiliant la seule puissance humaine jusqu'alors à l'abri des affronts, humiliant la royauté au Jeu de Paume, à la Bastille, sur la route de Versailles, à Paris, aux Champs-Elysées et à l'hôtel de ville, mettent dans les esprits cette vision d'un peuple où il n'y a personne dessus et personne dessous, vous voyez cette idée grandir, se débrouiller, monter sans cesse, jusqu'à dominer et offusquer les simples idées pratiques de meilleure législation et meilleure administration, et devenir comme l'idée maîtresse, comme « le principe » qui anime les esprits et les maîtrise. Et, sans doute, ce n'est pas cette idée qui, plus tard, a fait le Consulat et l'Empire, et laFranceest revenue tout simplement alors à l'esprit des
- [DÉES JIAITRI 5SES DE LA \-\.\ 0L1 I I0H 3
Cahiers de 1789... Mais, d'abord, n! Cette i
-alité a été suffisamment satisfaite parle Consulat et l'Empire en ceci que l'accession de tous citoyens aux emplois publics, et particulièrement ce spectacle llatteur de fils d'ouvriers devenant maréchaux de France, donnaient à l'avidité litaire une apparente et même réelle pâture. Kt uite le terrible désordre législatif, juridique et administratif du Directoire redonnait aux id des Cahiers d< 1789 une nouvelle foi au besoin d'ordre général une vigueur nouvelle, dont le Consulat et l'Empire surent profiter. Et enlin cet ordre législatif, juridique et administratif consolidé par les gouvernements qui, après I Empire, héritèrent, acceptèrent et confirmèrent L'aménagement impérial, que restait-il qui pût continuel lopperet à s'agrandir (i
les esprit.-, quel besoin demeurait qui pût continuer & croître, et indéfiniment, puisqu'il ne peut jam sans doute, être pleinement - itisfait .' I. lit.', le besoin d êg dite. Et cette :
. non l'idée initiale mais l'i itielle d
Révolution, devient l'idée maltresse et, peu faut, l'idée unique de la démocratie du i cle.
imme deux t • ilon la oal
i qualité des esprits qui i i 1 s uns elle natt du sentiment de l'envie, i
les autres elle naît du sentiment de la justice. Et c'est comme ressortissant à l'envie qu'elle est la plus lâcheuse, mais aussi la moins dangereuse ; et c'est comme ressortissant à l'instinct de justice qu'elle est la plus spécieuse et la plus noble, mais aussi la plus féconde en périls et la plus grosse de catastrophes. Quand l'idée d'égalité n'est qu'une forme de l'envie, elle est capable de résignation. Elle s'atténue, elle s'émousse. Après tout, sous cette forme, elle a toujours existé. L'antiquité Ta connue tout autant que les temps modernes, et je ne crois pas que le moyen âge en ait été exempt. Elle a, certes, de mauvais effets et ne peut«guère en avoir de bons. Mais enfin elle a ceci, qui la rend relativement inoffensive, qu'elle est extrêmement divisée et dispersée relativement à ses objets. On envie à côté de soi. Le plus bas placé envie celui qui est immédiatement au-dessus de lui, celui-ci l'homme qui le dépasse d'un degré, et ainsi de suite, et ceux d'en bas ne songent pas très précisément à envier ceux de tout en haut, à moins qu'ils ne les voient passer et ne se heurtent à eux, ce qu'il serait sage de trouver le moyen d'empêcher d'être.
L'idée d'égalité, comme forme d'instinct de justice, est évidemment beaucoup plus noble ; mais elle est plus dangereuse, parce que, sous ce caractère, elle se généralise, sans rien perdre, je crois,
SI R LBS IDÉES MAITRESSES DE LA REV0L1 ll"\
de sa force. Quand cette idée qu'il est insupportable que quelqu'un soit au-dessus et quelqu'un au-dessous s'empare de l'homme, elle en fait un révolté, non seulement contre la société, mais contre la nature elle-même. Non seulement il ne peut souffrir qu'il y ait des riches et des pau\ ; des nobles et des plébéiens, etc., mais il est indigné qu'il y ait des forts et des faibles, des intelligents etdes médiocres, des gens qui réu 1 1 et des gens qui ne réussissent pas. Ainsi ne le voudrait pas la justice ; et cela est parfaitement vrai, et toutes les injustices sociales ne sont rien du tout auprès des injustices de Dieu. Aussi remarquez que les révolutionnaires, blessés dans leur
litaires par les inégalités naturelles autant q par les inégalités sociales, axaient pris le parti de nier celles-là, par ce mouvement instinctif et un peu puéril, qui fait (pion croit effacer ce qu'on affirme o'êUS ils avaient bravement inscrit
dans leur Déclaration d l'hommeetdu
citoyen: «Tous les hommes sont égaux par la nature et devant la loi. i Et l'on avouera que les
hommes égaux par la oa1 ure i est uni énormité. Mais de ces affirmations paradox oo «• i ite, et les égalitain
vite aperçus que la nature (ail les hommes très iu\, quoi qu'il en ait été dit, et aussi I lire
réfléchi est toujours un pessimiste très aigri, qui, détestant les inégalités établies par la nature autant que les inégalités sociales et se doutant bien que celles-ci ne sont que des conséquences inévitables et à peine partiellement réparables de celles-là, a, pour l'organisation du monde, une véritable haine, et se ronge, par conséquent, de cette « haine impuissante » qu'a si souvent analysée Stendhal, pour n'avoir pas été sans la ressentir. Ce double aspect de l'idée d'égalité a été très bien vu, longtemps à l'avance, par Descartes, et il s'est parfaitement avisé de la parenté presque étroite qu'il y a entre l'envie et l'idée de justice. Il nous dit fort pertinemment : « Ce qu'on nomme communément envie est un vice qui consiste en une perversité de nature, qui fait que certaines gens se fâchent du bien qu'ils voient arriver aux autres hommes... C'est une espèce de tristesse mêlée de haine, qui vient de ce qu'on voit arriver du bien à ceux qu'on pense en être indignes ; ce qu'on ne peut penser avec raison que des biens de la fortune ; car, pour ceux de l'âme ou même du corps, en tant qu'on les a de naissance, c'est assez en être dignes que de les avoir reçus de Dieu. [Mais Descartes devrait songer que l'envie n'a aucune raison de ne point se prendre à ces derniers biens aussi, et de ne point éprouver, à s'y prendre,
; LES IDÉES MAITRESSES DE la RÉVOLUTION 11
une tristesse mêlée de haine, qui s'appellera le pessimisme. -Mais lorsque la fortune envoie biens à quelqu'un, dont H est véritablement indig et que l'envie n'est excitée en nous que pour ce que , aimant naturellement Injustice, nous sommes fâchés qu'elle ne soit pas observée en la distribution de ces biens, c'est alors un zèle qui peut
e excusable, principalement lorsque le bieu qu'on envie à d'autres est de telle nature qu'il peut se convertir en mal entre leurs mains ; comme si c'est quelque charge ou office en l'exercice duquel ils se puissent mal comporter, même lorsqu'on désire pour soi le même bien et qu'on est empêché de l'avoir, parce que d'autres, qui en sont moins dignes, le possèdent ; et crin rend cette past plus violente, et elle ne laisse pas d'être excusable, pourvu que la haine qu'elle contient se rapporte seulement à la mauvaise distribution du bien qu'on envie et non point aux personnes qui le p
ent et le distribuent. Mais il y en a peu qui
ut si justes et si généreux que de D'avoir point de haine pour ceux qui les préviennent en l'acqui-
»n d'un bien qui n'esl pas communicante a plusieurs et qu'ils avaient de- ire pour eux-mên bien que ceux qui l'ont acquis en soient autanl et plus digne D'uuii appert qu'envie et instinct de justice
12 DISCUSSIONS POLITIQ1 i.S
pèrent dans la pratique, très souvent, à la même œuvre, l'une se donnant pour l'autre, même aux yeux de la personne qui l'éprouve, et se travestissant sous le costume honorable de l'autre ; et l'autre à son tour, même sincèrement éprouvé, excusant la première et l'aidant à naître à force de l'excuser, et l'entretenant et la couvant à force de la couvrir.
Et nous dirons que, dans l'idée d'égalité, il y a et de l'envie, et de l'instinct de justice, sans qu'on puisse faire le plus souvent que perdre son temps à chercher combien il entre dans le mélange de celui-ci et de celle-là.
Et toujours est-il que l'idée d'égalité a été l'idée maîtresse, et j'ai presque envie de dire l'idée-matrice de la Révolution française, et que les révolutionnaires en ont tiré toutes celles qui leur ont été les plus chères et où ils se sont liés de la plus ferme attache.
Ils en ont tiré d'abord l'idée d'égalité des droits, l'idée d'égalité de tous les individus devant la loi, sur quoi il n'y a pas à insister, cette idée étant la pensée égalitaire sous sa forme la plus simple, la plus nette et relativement la plus pratique. Une seule loi la même pour tous, une seule justice et la même pour tous, le noble égal au roturier et le pauvre égal au riche devant la justice, devant les