‹ Discussions politiquesChapitre 35 sur 49 · LA FRANCE ET GUILLAUME II · texte numérisé non relu

LA FRANCE ET GUILLAUME II

■ançonnée pendant quinze ans; pour le présent, in peuple qui, avec les mômes mots sur ses inseignes, organise une démocratie despotique, ippressive, tracassière et ruineuse qui n'est peuttre à imiter par personne. Voilà ce que l'Aliène peut voir dans la France, et voilà, d'après es journaux et ses livres, on peut s'en assurer, ce u'elle y voit.

Quant à une Allemagne éblouie par M. Laflerre, I Allard, M. d'Estournelles et M. Combes, comme Ile le fut par la Déclaration des droits de l'homme,

M. Bérard ne compte que sur cela !

Il ne compte pas seulement sur cela, disons-le •es vite. 11 ne cesse de nous recommander d'être ratiques et d'être prêts et, à tout événement, de mir notre poudre sèche. Il n'est ni un pacifiste, i un cosmopolite, ni un imbécile. Seulement,

Dm me par nonchalance, connue par concession

i ertains états d'esprit, connue par- entraînement

; vieilles habitudes ( SI rait-il très vieux ? je ore), il laisse entrer dans de très bons écrit informés et très scientifiques et très reah-b

ta niaiseries de réunions publiques el de i i i Commerce »>, qui étonnent le lecteur sérieux et l'on admire qui ne ('étonnent pas lui-même. Sun livre mal [ré tout très nourri, très

istructif, t: éable au i à lire et révélateur

d'un esprit solide autant que curieux. S'il fait sourire deux ou trois fois, presque toujours il fait penser, et, ce me semble, penser juste.

25 juillet 1907.

LES TROIS AMI

M. Anatole Leroy-Beaulieu vient de faire un très )on et presque un très beau livre sur l'état d'i )nt politique en France et sur les différents partis pu divisent le Le livre est intitulé U i l

rines de haine et il se divise très naturellement m trois sections : l'antisémitisme, l'anticalvilisme, l'anticatholicisme ; car la nouvelle classipartis est bien celle-là, ou & très peu . et s'il n'est pas tout à fait vrai que tous les partis sont des partis religieux, il l'est presque

lument que les rel igions ne sont plus que d Mtrtia politique

M. Anatole i i tulieu n'a doue eu qu'à

sonsi eligions qui s<

gaiement la France et les trois partis qu'elles constituent et les trois partis qu'elles ont créés contre elles par les haines qu'elles ont inspirées. Je le suivrai attentivement dans cette étude, où il s'est montré opiniâtrement impartial, et je dirai presque, modéré avec véhémence dans la modération et acharné dans la douceur.

L'anticléricalisme forme la partie la plus considérable, sans qu'il y ait déséquilibre, de cet important ouvrage. M. Leroy-Beaulieu y démontre patiemment cette vérité que j'ai si souvent criée de tout mon courage, qu'il n'y a pas de péril catholique en France, depuis un siècle, et que ceux qui battent la campagne contre ce prétendu péril, s'échauffent contre une tyrannie morte depuis trois générations.

Il n'y a, du reste, rien de plus naturel, et il est continuel dans l'histoire qu'on persiste à enfoncer des portes ouvertes et à donner l'assaut à des forteresses rasées. D'abord c'est plus commode, et la paresse combative, qui est une des vertus les plus répandues, s'en accommode.

Ensuite la tradition, l'hérédité, l'éducation, tout ce qui constitue le phénomène des « mort. qui parlent » interviennent ici. Il est tout natun qu'un fils, un peu dénuéd'initiative intellectuelle, élevé par un homme de 1800, répète avec convie-

LTS TROIS AMI Ï23

;ion en 1s is les idées que son père lui a sug m 1820, et que le fils de l'homme «le 1848, peu loué du don de penserpar lui-mên en 1900

iphorismesqui ont flotté autour de son berceau. Et c'est ainsi, de proche en proche, qu'un électeur le 1902 vote avec ardeur et indignation contre [uemada, Escobar et Milles de Rais, dont il a leut-être peu à souffrir, mais dont il souffre mollement plus que vous ne sauriez croire Il n'y a rien là que de très humain. Ne voyi ous pas que l'Europe entière raisonne ainsi ? 211e déteste la France, unanimement, ou à ti >eu près. El pourquoi diable ? Pourquoi détester m peuple dont, certes, on n'a rien à craindre, |ui est descendu au quatrième • et qui p [ans les plateaux de la politique internationale un

plus que le Portugal ? Mais, s'il vous plaît,

p i- la France de 1902 «pie l'Europ ; -t elle de l si )-j ; ce n'est pas la France de l. Loubet <pie l'Europe déteste, celle de

iléon i,r ; ce n'est pas la France de I la,

'tel celle de Wagram.

Mm pourquoi haïr dans le passé au lieu de haîf

le "U redoutable dans le présent '.'

qu'il « Bl difficile d rendre compte du

nt et très facile d< r appeler le p

i qu'il est difficile d'être Intelligent et extrê»

mement aisé d'avoir de la mémoire. Rappelez-vous, si vous avez seulement soixante ans, ce que vous pensiez en 1866 ?Vous pensiez, comme les neuf dixièmes des Français, que Sadowa était une victoire française, parce « qu'il fallait abaisser la maison d'Autriche ». Vous aviez en 1866 une idée héréditaire, une idée de deux siècles et demi, une idée de Richelieu. Richelieu était un grand homme. Seulement si Richelieu avait vécu deux cent quatre-vingt un ans, et s'il avait eu en 1866 ses idées de 1520, il eût été un idiot. L'état d'âme d'un anticatholique est celui de Richelieu en 1866. Il y a, je crois, une autre idée, ou plutôt un autre sentiment, populaire celui-là et non bourgeois, au fond de l'anticatholicisme. Cette idée ou ce sentiment, c'est le port de la soutane qui l'entretient. Je m'explique. La passion de l'homme du peuple c'est l'égalité, de quoi Ton n'a pas à rendre raison ; c'est un sentiment très naturel. Ce sentiment se traduit chez l'homme du peuple en haine contre tout ce qui est au-dessus de lui par la fortune ou l'éducation. Rien. Mais il ne distingue pas à première vue ce qui est au-dessus de lui par l'éducation ni même par la fortune. Avec l'uniformité moderne du costume, il ne sait pas si cet homme de mise très simple qui passe est un millionnaire ou est un homme de haute culture. I

LES TROIS 4NTI 11')

l'homme qui passe en voiture de maître.

Là il n'y a pas à se tromper. Mais l'homme en jaquette ou en veston qui passe à pied, eu tramway ou en liacre, sait-il s'il n'est pas un ouvrier, un petit employé, un petit fonctionnaire, en somme un homme comme lui, pauvre comme lui, ou à peu près, mal élevé, parlant bassement, pensant

-ement, ayant les mêmes préjugés, les mêmes plaisirs, lesmèmes mœurs, les mêmes habitudes, les mêmes animosités que lui ? Il n'en sait rien. Donc, ou il n'a pas de haine, ou sa haine est vague,

- ohjet précis. Le prêtre, lui, ou l'officier, a un

tume qui le désigne. Avec lui « il n'y a pas d'erreur »; on est sûr, quand on le voit j que l'on n'a pas affaire à un homme du peuple, que l'on a affaire à un homme qui, très probablement, a deshabitudes distinguées, qui ne jure pas, sinon rarement, qui a de l'éducation, une certaine noblesse de sentiments, de la politesse, un sentiment

v. vif de l'honneur, surtout le sentiment de l'honneur corporatif, enfin à un homme classé et à un homme de classe, bref, à un aristocrati cela qui ne peul p luflrir. Et c'est cela qui

désigné, marqué, jeté aui yeux par un signe distinctif, par un uniforme, par un costume B] cial, ce qui est déjà une manière d'à (Tec ter qu'on

d'une classe distincte et qu'on n'esl pas toul

l>IS( i ssiuss POI I I IQt |5

le monde. Il estimpossible que la passion égalitaire, que la haine démocratique, disséminée vaguement surtout ce qui est supposé n'être pas foule, ne se localise pas, ne se ramasse pas avec précision et netteté, à cause de l'uniforme, sur l'officier et sur le prêtre catholique. Le prêtre catholique insulte à la sainte égalité par sa soutane, quelque rapiécée qu'ellepuisse être.

Souvenirs des temps où la puissance ecclésiastique était non seulement un péril, mais une tyrannie et une exploitation très véritable du peuple et une cause d'affaiblissement pour la nation ; — passion de l'égalité froissée par l'évidence d'un signe distinctif qui désigne à la foule ceux qui ont l'effronterie de n'en pas être : voilà deux éléments importants de l'anticatholicisme.

Et n'y aurait-il pas, dira quelqu'un, dans l'anticléricalisme un simple antiploutocratisme et la haine de ceux qui n'ont pas assez contre ceux qui ont trop? La haine du catholicisme, c'est tout simplement la haine de la mainmorte et la haine des gros traitements ecclésiastiques. — M. Leroy- Beaulieu a examiné cette question patiemment, attentivement, et il a réduit, là aussi, l'anticatholicisme à une doctrine de haine rétrospective, s'exerrant, dans le présent, sur ce qui fut dans le passé, et qui, dans le présent, n'est plus du tout.

LES rHOIS ami ■!■!'

Les richesses énormes du cli S'il s'agit du

clergé séculier, c'est une plaisanterie absur Le clergé séculier français est le moins rente de toute l'Europe. Il n'y a même pas à examiner cela un instant.

S'il s'agit du clergé régulier, nous sommes en : h fameux « milliard dès congrégations Ce milliard, dont on a tant parlé, se réduit à 150 millions tout simplement, et même il se réduit à zéro. L'administration a joué avec les chi lires et les a grossis pour établir ce milliard, d'une façon que M. Leroy-Beaulieu analyse et expose avec la dernière précision.

D'abord on a lait entrer en ligne de COmpti des biens dont les congrégations sont propriétaires, ceux qu'elles occupent à titre de locata [ui est assez bouffon. Par ce procédé étrai propriété ations a été maj<

d.' moitié. « Sur le milliard qui leur esl attribué, plus dû l<t mollir, plus de 500 millii

obtenu par ce procédé dont VOUS DOUapprécier la loyauté, i < '.i : 500 millions De plus, chacun de ces biens, tant (-eux qui sont

|iie ceux (jui -ont Ion.'.-, a été ma

comme valeur. Ici précision arithmétique uni sibi apposons qu'une majoration d'un quart.

Ci : 125 millions à déduire. Mettons 100. Reste •400 millions.

Ce n'est pas tout ; on a, intentionnellement sans doute, négligé au total les hypothèques légales qui pèsent sur ces biens ainsi évalués. Ces hypothèques, d'après l'enquête officielle elle-même, montent à 200 millions. Ci : 200 millions à déduire. Reste 200 millions.

Vous vous croyez au bout ? Vous n'y êtes aucunement. Figurez-vous que dans ces « biens du clergé », dans cette « fortune de la congrégation », dans ce « trésor clérical » on a fait entrer, pour l'effet final, une foule de propriétés qui iï appartiennent pas au clergé catholique. Beaucoup de ces biens ne sont ni possédés, ni même occupés par les congrégations. Beaucoup appartiennent à des associations qui n'ont rien de congréganiste ; beaucoup même sont entre les mains de non catholiques : on y trouve des écoles, des temples, des refuges protestants, jusqu'à des synagogues. Des temples et des synagogues considérés comme trésor catholique, voilàle comble. « Dans le seul département des Alpes-Maritimes, dit M. Leroy-Beaulieu, j'ai relevé près de trois millions de biens appartenant à des sociétés non catholiques. » Le « milliard » fond à vue d'œil. Il est maintenant à 150 ou lfio millions. C'est tout juste s'il n'est pas témé-

LES TROIS AN II

raire «I»1 fixer approximativement les biens du en France à cette somme.

Voilà le milliard. L'administration a l'ait son calcul d'une façon toute napoléonienne. Quand (iii fit le recensement de Paris, vers 1806, je crois, ilcul rendit 850.000 habitants environ. « Vous mettrez un million, dit I empereur. La population de la capitale delà France ne doit pas être inférieureàun million, t De même, il aura été enjoint à l'administration des finances de trouver un milliard comme total des biens du clergé fram Elle l'a trouvé. Seulement c'est un milliard en as-

nats. Valeur réelle : 150 millions. Prix fort: un milliard ; prix net ; 150 millions. En toutes choses il n'est que de s'entendre.

Encore faut-il voir ce que c'est que ces biens. Sont-ce des domaines, fermes, forêts, champs cultivés, ou nouculti imme sous l'ancien ré

gime, ce qui est pire?Point du tout ou presque 1 'lit des bâtiments ; ce sonl couvents, écoles, hospices, refuges. Voyez-vous qu'eue par ce côté le milliard fond ? Quelle est la valeur

biens de cette sorte ? Connue valeur marchande, nulle, ,i i rès peu près. Qui rait ern l !n cas de confiscation, l l tat n'eu rrail rien faire que de mes en effet, musées ou (\r> magasins de fou i fait

il y a encore une défalcation à faire. Ce milliard, qui se réduisait déjà à 150 millions, vaut, ou plutôt est 150 millions pour ceux qui le possèdent. Pour ceux qui le prendraient, pour la communauté qui se l'approprierait, pour le peuple qui l'envie, il vaudrait, il serait un peu plus do zéro, pas beaucoup plus...

Beaucoup moins ! Car qu'est-ce que les congréganistes font de ces biens ? Entre autres emplois, ils en font des lieux de refuge pour des pauvres, des infirmes, des vieillards. Lescongrégations exilées et leurs biens confisqués, que ferait-on de cette clientèle ? Dans ces mêmes immeubles qu'on aurait pris, on la nourrirait, on la soignerait, on la sustenterait, en unmoton l'hospitaliserait. Parfaitement ; mais avec quoi ? Non plus avec les subventions de la classe riche qui vont aux couvents. Ce serait une source tarie. Avec quoi donc ? Avec le budget. Augmentation du budget.

Voilà le dernier terme. Ce milliard du clergé, d'abord n'est pas un milliard ; ensuite il n'est que 150 millions ; ensuite, confisqué par l'État, il serait un très peu plus que zéro ; enfin confisqué par L'Etat, il obligerait l'État à une dépense de vingt ou trente millions par an ; confisqué par l'État, il ne l'enrichirait pas ; seulement il lui coûterait trente millions par an. Voilà l'opération financière

LES I ROIS AIN l I li.'Jl

qui est tout le programme de l'anticléricalisme.

Bile est d'une économie politique un peu faibli

Comment — dirait un naïf — le peuple anticlérical ne voit-il pas que les congrégations sont des machines plébéiennes et antiploutocratiques ? Machines plébéiennes : elles nourrissent, elles secourent les misérables qui sont déchets sociaux el elles épargnent à la communauté le soin de les nourrir et de les secourir. — Machines antiploutocratiques ; car avec quoi les secourent-ell. nourrissent-elles ? Avec l'argent qu'elles soutii aux classes riches, ('/est de l'impôt sur le revenu ;

i de l'impôt progressif ; il n'y a rien de plus démocratique. Confisquer les congrégations

ut faire en grand ce qu'on a tait pour les hôpi

taux avec la laïcisation. On avait des sœurs : elles

ne contaient presque rien -. on a pris des infirmières laïques qui coûtent trois lois plus. Qui paye ?

Budget : c'est-à-dire le peuple. C'est antidémocratique.

Ainsi raisonnerait un naïf. Mais il ne penserait ,i une chose. C'est que le peuple, quand il

i te î.s religieuses ou quand il veut confisquer les coi : ions, h.' songe pas du tout i ses in-

ts, il songe a ses plaisirs ; il ne Bonge p bourse, il songe -ions, i Soit, je pai<

i intage ; mais j'aurai le bonheur de ne plus

ï'M discussions politiques

voir de cornettes ; soit, je paierai davantage, mais j'aurai l'allégresse de ne plus voir de robes de moines. Gela est une grande consolation. »

— Cependant, il faudrait un peu songer à l'intérêt, à l'économie, à ne pas surcharger un budget déjà écrasant, à ne pas augmenter des impôts déjà formidables.

— Peut-être : mais la foule aime mieux ses passions que ses intérêts. C'est peut-être noble ; et en tout cas, c'est son affaire.

Mais il y a encore la question de la mainmorte. Il a été suffisamment démontré que les biens de mainmorte sont un gouffre pour l'Etat. D'accord. Ils sont un gouffre pour l'État si on ne les impose pas, ou si on les impose peu. Mais si on les impose de telle sorte que. en cinquante ans, ils ont versé à l'État autant qu'y auraient versé des biens personnels, soumis aux droits de mutation, de donation et d'échange, et c'est un calcul facile à faire, ils ne sont pas plus un gouffre pour l'Etat que les propriétés individuelles ; et peut-être moins (1). Or, sous l'Ancien Régime, oui, les biens de mainmorte étaient un élément de ruine pour la nation ; mais

(1 Voir toute celte question en détail dans ma Politique coinp irée de Montesquieu, Rousseau et Yollaire.

LES TROIS AMI

actuellement, la propriété con soumise à tous les impôts qui frappent les aul bien ille paie une taxe spéciale qu'on appelle la taxe de mainmorte ; 3° elle p acore, en surplus, une taxe spéciale qui s'appelle le droit «1 froissement. Il en résulte que. comme le dit for- Inellemenl M. Anatole Leroy-Beaulieu, \lnya,ï \ V heure actuelle dt biens plus im\ I •

kue ceux les congrégatit ligieuses. Il en i

iulte qu'en cinquante ans les biens du clergé rapportentplus au Trésor, à la communauté, au peuple, pie lif leur l'apporteraient dans le même laps des «ens de particuliers qui seraient égaux en valeur. I en résulte que si l'on pouvait — ce qu'on a vu ilus haut qui est impossible — que si l'on pouvait, par la confiscation, transformer les biens du a biens de particuliers, ce serait une perte K>ur le Trésor, et par conséquent une

ssaire d'impôts. Voilà comment une abolition biens de mainmorte, tels qu'ils sont mainteiant. sérail démocratique.

— Mais encore une fois, soit, on paierait pi

•n serait un peu plus ruiné ; i errait

Ans i des moine

— Oui.

i elle esl la façon donl M. Lei - Iteaulieu al I pie l'anticatholicisme et le convainc d'il

d'illogisme et de bêtise. Toute cette partie de son livre est infiniment intéressante, précise, topique et instructive. On sent, et c'est ce qui me charme, que M. Leroy-Beaulieu serait anticlérical ardent s'il parvenait à voir qu'il y eût un péril clérical. Il ne le voit pas. Donc il n'est pas anticlérical.

Cela vient de ce qu'il ne se place, chose que j'ai peine à comprendre tant elle est rare, qu'au point de vue national, qu'au point de vue patriotique. Il ne se place pas au point de vue israélite, ni au point de vue protestant, ni au point de vue universitaire. S'il se plaçait à un de ces points de vue, il verrait qu'il y a parfaitement un péril clérical, et un péril clérical qui est immense. Un israélite voit dans la puissance, si diminuée qu'elle soit, du clergé, une atteinte faite à la sienne. Un protestant voit dans cette môme puissance une limite à son influence à lui, et il ne se dissimule pas que c'est un peu à cause du clergé que tous les députés de France ne sont pas protestants, chose épouvantable. Un universitaire sait très bien que sans le clergé il y aurait plus de places de professeurs laïques, et qu'à mesure que la place du clergé enseignant augmente, la sienne diminue.

Il faut donc crier très haut qu'il y a un péril clérical. Il y en a même trois. Il y en a un pour le groupe juif, un pour le groupe protestant, un

les mois AMI

pour le groupe universitaire. C'est à considérer. Pourquoi M. Anatole Leroy-IJeaulieu ne se place-t-il à aucun de ces points de vue? Parce qu'il se place uniquement au point de vue patriotique, auquel il attribue trop d'importance. Il raisonne uniquement ainsi : ■■ La guerre au catholicisme est-elle favorable à la nation prise en sa masse, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur 7 Xon. Je le démontre. Donc je ne suis pas anticlérical. » Mais, s'il vous plaît, il y a quelque chose de eur

aux intérêts de la nation, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. Il ya l'intérêt juif, l'intérêt protestant, l'intérêt universitaire. Demandez à un Israélite, à un universitaire ou à un protestant. Ils diront comme moi, neuf sur dix. Je ne comprends pas

beaucoup cette façon de ne tenir compte que de la

Patrie. Elle m'a étonné. Dans tous les papiers que je lis je ne la trouve jamais. C'est une excentricité, qui est, du reste, je le reemn.

piquante.

En une aui re part ie de son In re, M \ natole Leroy Beaulieu examine l'antisémitisme dans le ne esprit d'élé> at ion et d'impartialité et b

236 DISCUSSIONS rOLITIQUES

beaucoup de bon sens, ainsi qu'avec information très étendue.

Il rectifie, comme j'ai fait moi-même, mais avec plusde science, les idées exprimées dans le curieux livre de M. Muret. On déteste le juif, comme élément de décomposition nationale et d'anarchie à cause de M. Brandès, de M. Xordau, de Henri Heine, de Karl Marx. Mais songez donc que l'on juge tous les juifs non seulement sur des individualités qui sont peut être des exceptions, et c'est un peu trop la méthode des Provinciales ; et ensuite que l'on juge tous les juifs précisément sur des juifs qui sont déjudaïsés et qui ne sont plus juifs du tout ni par leurs mœurs, ni par leur religion, ni par leurs doctrines, ni parleur tour d'esprit. C'est ainsi qu'on représente les juifs comme des athées et comme « les implacables ennemis de l'Idée de Dieu », alors qu'ils sont en immense majorité très religieux et alors que le fondateur de la « Ligue contre l'Athéisme » est un juif, le professeur Franck. C'est à peu près comme si, pour étudier l'esprit catholique, on choisissait pour le représenter Voltaire, Diderot et les autres encyclopédistes sortis des collèges des jésuites.

On leur reproche, à tout le moins, de n'être pas Français et de n'avoir et de ne pouvoir avoir aucun patriotisme, si ce n'est le leur, le patriotisme de

LES mois anti

leur race. C'est aller bien loin. Il yadesjui français. Il y en a qui sont morts pour la Iran tout comme s'ils avaient été zouaves de Charette. Il y aurait non seulement injustice, mais ingratitude à ne le pas reconnaître.

Je suis tout à fait de l'avis de M. Leroy-Beaulieu sur ce point et je connais, moi aussi, des juifs qui sont très patriotes. Seulement, à son loin-, je trouve qu'il va un peu loin quand il ajoute, prenant à son compte et trouvant « juste » une observation «1»' M. Théodore Reinach : « Le patriotisme juif, loin n'être forcément moins pur et moins élevé que le nôtre, est plus aisément dégagé de tous les préju dits nationaux, de toutes ces haines sucées avec le lait qui vicient trop souvent le patriotisme Joules et le transforment en un chauvinisme inepte ou en un nationalisme étroit. » La candeur de rhonorable M- Leroy-Beaulieu a été ici un peu complaisante. Ce qui était un aveu, il l'a pris bonnementpour une magnifique parole dans le sens il • sa thèse. - Le patriotisme juif est d< des

ugés nationaux, des haines Bucées avec le lait, Se chauvinisme et de nationalisme la veut

dire tOUl simplement que le patriote juif aime la nce, mais qu'il aune tout autant II OU

la rurquie, comme dit Musset ; que le patriote juif aime la France, mais -ans la moindre animosité à

l'égard de ceux qui neraimentpas,sans le moindre souvenir des offenses qu'on lui a faites et sans la moindre sensation des coups qu'on lui porte. Voilà le patriotisme du juif d'après M. ThéodoreReinach. Je m'empresse dédire que M. Reinach calomnie sa race parfaitement et que ces lignes sont dans son livre une énorme maladresse de discussion, dont je ne songe pas à profiter. Mais le curieux c'est que M. Leroy-Reaulieu s'en empare pour montrer à quel point le patriotisme juif est « pur ». Il aurait aussi bien fait, et un peu mieux, de laisser dans le livre de M. Reinach ces lignes malheureuses. Les prendre et les enchâsser, c'est, à une forte maladresse de discussion, ajouter une colossale maladresse d'apologie.

Revenons à la vraie mesure et disons qu'il y a beaucoup de juifs français qui sont patriotes comme vous et moi; non pas plus; cela suffit; n'en demandons pas davantage.

On reproche aux juifs d'être trop riches. M. Leroy-Reaulieu, avec une sûreté d information et une abondance de statistique, à quoi il n'y a rien à reprocher ni à souhaiter, nous prouve qu'ils ne le sont pas tant qu'on se plaît ou qu'on s'indigne à le croire. Les plus grandes fortunes ne sont pas juives (elles sont yankees) et l'ensemble du peuple juif est très pauvre. Si Tantiploutocratisme veut exer-

LES TROIS AMI 239

cerses fureurs, c'est à une autre porte qu'il faut qu'il aille frapper, pour la démolir. — Soit encore.

Enfin, M. Leroy- Beau lieu plaide pour le caractère juif, qui est charmant. Qui n'a connu M.Franck, M. Salvador, M. Luigi Luzzatti, M. Eugène Manuel ? I l'étaient, ou ce sont, les cœurs les plus purs et âmes les plus élevées. ..

Je reconnais qu'il y a des juifs dont on est ti heureux d'être l'ami. Comme disait spirituellement M. Maurice liarrés, on déteste les juifs en général, et puis il yen a toujours un qu'on aime en particulier. « Chacun a son bon juif. » Voire, et rien que pour moi j'en ai trois ou quatre. Mais il faut, cependant, ne pas se tromper dans ses citations. M. Leroy-Beaulieu consacre trois ou quatre

s émues à .1 nies Si mon et a Eugène Manuel, .l'ai aimé presque passionnément M .Iules Simon.

qui était d'origine juive, et j'ai eu de bons rapp* avec M. Eugène Manuel. Mais il tant bien reconnaître que M. Jules Simon, avec un talent incomparable, des idées généreuses etjustes, que je qualifie ainsi parce qu'elles étaient les miennes, gâtail un peu tout ce qu'il avait de bon et même admirable par le caractère le plus fuyant et, tranchons le mot, par une absence de caractère, que j'ai mille i déplorée avec désespoir, il faut bien savoir, puisqu'on dresse des statues que je neveux point dé-

molir, mais devant lesquelles je ne veux pas non plus me prosterner, que M. Manuel, très honnête homme, cœur droit, esprit assez élevé même, encore que je n'aimasse point sa rudesse à l'égard des petits et son aménité à l'égard de ces mêmes petits quand ils devenaient quelque chose, avait le défaut qu'on reproche à sa race, et qu'on reproche peut-être à tort à sa race, mais qu'on ne se trompait pas en reprochant à lui : c'est à savoir de perdre un peu la mesure de la justice distributive quand il avait à choisir entre quelqu'un qui était juif et quelqu'un qui n'avait pas cet honneur. Je n'insiste pas ; mais ce sont des choses connues de tout le monde, et qu'on s'étonne que M. Leroy-Beaulieu ignore ou qu'on est touché de voir qu'il veuille

ignorer.

Et précisément nous voici au point. On en veut aux juifs, violemment quand on est de tempérament ardent ; avec un sourire, mais avec une douce fermeté, quand on est à peu près raisonnable ; on leur en veut d'une chose qui leur fait honneur, mais à laquelle, au point de vue social, politique, national, on est bien forcé de faire attention. Les juifs ont l'esprit de famille à un degré extraordinaire. Ce sont les meilleurs des pères et des (ils et des frères, ayant, du reste, en général, des mœurs très pures. Il en résulte qu'ils se consi-

LES TROIS ANTI 1\

durent, entre eux, comme une famille, et qu'ils ne voient guère qu'eus dans le monde et qu'ils se soutiennent, fraternellement, généreusement, éner- ^iquement, passionnément — exclusivement, ou a peu près. Ils sont un syndicat, et voilà toute la cause grave de l'animosité plus ou moins grande qu'ils inspirent. On sait, et c'est vrai, qu'on ne peut pas toucher à un juif sans que tout le monde juif prenne sa défense avec une ardeur redoutable et quelquefois injuste. (Mi sait, et c'est vrai. que, quand ils sont en force dans une Dation, très polis, très aimables, patriotes même et sachant ndre cette nation contre ses ennemi.-, ils :cnt surtout à y favoriser l'ascension et la puissance des leurs, et que cela estun peu gênant pour les autres, ils sont avides, en un mot, et avides jeorporativement.

— Soyez aussi avide- qu'eux.

— C'est tout à fait mon avis ; mais j'explique en ce moment, et avec naïveté, car ce sont truisn pourquoi 1 on a une certaine impatience à I égard

«•i pourquoi l'on secoue un peu les

épaules sur lesquelles ils montent.

Cela est douloureux, surtout à une nation qui

ez d'initiative, qui esl devenue un peu

molle, qui n'a guère If -eus de l'association, qui

m* -ait pa ' 3ez combattre les syndicats de la seule

I>|m i ssioNs |»oi rrigi

:>'ri DISCUSSIONS POLITIQUES

manière dont on les combat, en en formantd'autres, et qui s'étonne un peu niaisement qu'un syndicat énergiquement engrené en vienne très vite à la dominer.

Voilà la seule raison de l'antipathie contre les juifs. C'est la seule, je ne sais pourquoi, que M. Lero\ -Leaulieun'aitpasdonnée. Iln'yena pas d'autre qui soit un peu forte. On en veut aux juifs comme les ingénieurs civils en veulent aux polytechniciens et comme les professeurs « sortis du rang » en veulent aux élèves de l'École normale, parce que, selon le joli mot de Gyp, polytechniciens et normaliens sont gens « qui continuent leurs monômes à travers le monde jusqu'à leur retraite ». L'antisémitisme c'est un antisyndicalisme. Les non-juifs sont des « jaunes ». Il n'y a pas autre chose.

L'étude de M. Anatole Leroy-Beaulieu sur le protestantisme est la meilleure du volume. Elle est aussi serrée que celle qui concerne l'anticatholicisme ; et elle est plus large, plus étendue, plus historique ; c'est une très grande page. Mi Leroy- Leaulieu n'a pas de peine à laver les pro-

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testants de la plupart des incriminations assez sottes dont ils sont l'objet.

Le protestantisme est une importation d'Allemagne, et par conséquent il se sentira toujours de son origine étrangère. — Il n'y a rien de plus faux. Le protestantisme est français, ou, si vous voulez, et c'est tout ce qui importe à la question, le protestantisme français est français, d'origine fran-

se. Il y a eu, comme M . Brunetière, peu suspect, l'a proclamé, une réforme française qui n'a rien dû i la réforme allemande ni à la réforme anglaise, et qui les « précédées. Il y a eu Lefèvre d'1 tapies avantCalvin, avant Luther, avant Knox, Lefèvre d'Étaples, qui, dès Î512, par ses Commentaires sur les É pitres de saint Paul , dès 1521 par ses Commentaires sur les Évangiles ^ posait les fondements et établissait l'esprit général d'un prointisme très net, très précis, et, du reste, très élevé, inconscient - omme hérésie, sans doute, mais

conscient et très arrêté comme manièi particulière d'entendre le christianisme.

Et je n'ai pas besoin de dire que, pour ce qui est du calvinisme, il i st purement fram ais, non seulement parce que c'est le français Calvin qui l'a créé, mais parce que tous les collaborateurs I ■ m a Genève, oeuf sur dix, si vous voulez, sont i lu: ' i névé, avant Calvin et Bes collabo-

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rateurs, était une ville de luxe, de mollesse, de plaisirs et d'indifférence religieuse ; c'est l'invasion française de Calvin et des premiers calvinistes qui l'a changée du tout au tout. La Genève protestante est une colonie religieuse française. 11 n'y a pas eu importation de Genève en France; il y a eu exportation de France en Suisse. Il n'y a rien déplus français, de plus « vieux français » que le protestantisme de France, il n'y a rien de plus français, de plus « vieux français » que les protestants français.

Là-dessus, loin que je songe à contredire M. Leroy-Beaulieu, je l'appuierais plutôt de toutes mes forces ; et, comme je viens de faire, je lui fournirais des arguments nouveaux. Les protestants français sont si français qu'en vérité ils ont été comme le sel de la France. Notez qu'au seizième siècle ils ne sont pas cantonnés dans une catégorie de la nation, dans une classe de la nation. On a trop dit que c'étaient surtout les hommes de la petite noblesse, indépendante et batailleuse, qui étaient protestants dans ce temps-là. Non ; il y avait des protestants dans la haute noblesse, dans la bourgeoisie, dans le peuple des villes, dans le peuple des campagnes, dans la magistrature, et je n'ai pas besoin d'ajouter, dans le clergé, puisque c'étaient des clercs dissidents qui créaient le pro-

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testantisme et qui le répandaient par le monde.

Et je dis avec un peu d'exagération, niais en vérité, qu'ils ont été le sel de la France. Avec un peu d'exagération, parce qu'on m'amènerail facilement à reconnaître qu'encore il y a eu d'au in - ; mais en vérité, parce qu'ils ont été le plus efficace. Au fond, sauf les mobiles politiques el les influences de circonstances, ce sont, au xvie siècle, gens qui avaient très vils au cœur le sentiment religieux et le sentiment moral, gens qui avaient mi idéal, qui se sont faits protestants. 11 faut le reconnaître sans barguigner le moins du monde.

Et, depuis, qui, par contre-coup, a produit l'admirable i réforme catholique » du xvu* siècle, si ce n'est le protestantisme? Qui a forcé le catholicisme à être une haute religion, i, aust élevée et savante, ce qu'il n'était pas du tout auparavant, et depuis longtemps, si ce n'est le protestantisme? Quia forcé un Bossue! a reconnaître el ;ï détester « des abus qui n'étaient que trop véritables p ri <|ui étaienl la pratique constante »it comme l'esprit môme du catholicisme au \v Biècle? Entre parenthèses, pourquoi Bossuel n'est-il ultramontain ? Pourquoi regarde-t-il du côté de Home toujours avec une certaine méfiance, quelquefois avec animosité ' Parce qu'il se rappelli que lut Rome ci qu il sait ce qu'elle serait a

capable de redevenir. Le protestantisme a passé par là. Une immense protestation a traversé la terre. Sans le protestantisme, Bossuet .. d'abord n'eût pas existé. Il eût été un orateur d'oraisons funèbres, et rien de plus. Ensuite, s'il eût existé, il n'aurait eu ni sa hauteur de vues, ni sa pureté de doctrines, ni son austérité de morale.

Et enfin et surtout le protestantisme a fait le jansénisme, qui n'est qu'un protestantisme mitigé et, en vérité, un protestantisme sans le savoir. Et le jansénisme, pendant tout le xvne' siècle et une partie du xvme, a été un admirable ferment moral et a eu une admirable influence sur l'esprit public, sur les lettres, sur les arts et sur les mœurs.

Si le protestantisme, en France, a fait la réforme catholique, a fait le gallicanisme, et a fait le jansénisme, ce qui me paraît incontestable, on peut dire qu'il a bienméritédelaFranceet l'on doit dire, en tout cas, qu'il s'est assez mêlé à l'histoire de France pour être reconnu français, vieux français, aussi français que possible.

Ajoutez que s'il est mêlé intimement à l'histoire de France en général, il l'est particulièrement à l'histoire de la France républicaine. Les protestants sont les plus anciens républicains français. La monarchie française, en se défendant contre eux. ne s'y est pas trompée du tout, et toutes les

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it-Bàrthélemy sont des crimes, mais ne sont

• lu tout des erreurs. M. Ilanotaux est en train de mettre ce fait en vive lumière, et plus il avance, plus il se convainc, textes en mains, que les protestants ont été républicains depuis le xvie sii

[U'au \ix', et que leur métropole était la Hollande autant que Genève et plus encore celle-là que celle-ci. Il serait donc assez difficile, a] trente ans de république (et mon opinion particulière est que nous sommes en république depuis 1830), de dénier le titre de vieux français ;ï dv< hommes qui ont été mêlés avec honneur à toute l'histoire de France et qui, particulièrement, ont été les initiateurs de ta forme d'organisation sociale ou la France est définitivement arrivée et où, très probablement, elle se tiendra. Il n y a pas Français plus français que les protestants français.

Maintenant, sont-ils sans défauts, comme m. |

Beau lieu, en son universelle bienveillance, a presque l'air d'en être convaincu 1 Je crois qu'ils

roient, étant modestes, mais de cette modestie

spéciale qui Consiste à n'humilier 1 humanité devant le Créateur qu'en général et itiOD

particulière. Je crois qu'ils oe sont pas trt -

éloignés de le croire ; mais j'en suis un peu moins

lé qu'ils n'niit inclination à l'être, et je suis

assez épris d'eux, comme Alceste de Célimène, pour dire que si les défauts qu'ils out ne frappent point leur vue, ils frappent tous la mienne, sans compter ceux qu'elle est trop faible sans doute pour apercevoir.

D'abord ils sont infaillibilisies, ce qui est un défaut considérable. Tout protestant est pape. Tout pape se croit infaillible, et vous voyez la conclusion. Un protestant n'admet pas ni qu'il se trompe ni qu'il puisse se tromper. Jamais le scepticisme eutrapélique, le scepticisme adoucisseur des mœurs et températeur de l'orgueil n'approcha de ses lèvres et ne joua même autour de son âme. Il est profondément convaincu qu'il a raison, qu'il a en lui la raison, et que le monde a commencé précisément enl530 à être raisonnable. Un démocrate du Café du Commerce n'est pas plus persuadé que le monde date de 1789 et qu'avant c'était le chaos, que le protestant ne tient pour certain qu'avant Luther il n'y avait rien, si ce n'est saint Paul, qui, du reste, ne s'est compris qu'en Luther.

Rien ne jette en stupeur un protestant comme de lire Auguste Comte. Comment un homme qui est libre-penseur, qui est instruit et qui, au premier regard, paraît intelligent, peut-il nêtre pas protestant, croire au rôle civilisateur du catholicisme

les mois AMI

A i tre indulgent au moyen à,Lre ? C'est une aberration.

Surtout le protestant ne croit pas qu'il existe et qu'il puisse exister aucune moralité en dehors du protestantisme. Ne lui en veuillez pas de son I tilité tante, opiniâtre à l'égard de tout ce qui n'est pas protestant. Ce n'est pas une hostilité «h1 parti, ce n'est pas une hostilité de si

hostilité religieuse ; c'est une répugnance de conscience ; et il n'y a rien au monde de plus respectable.

Il raisonne ainsi : Le sens moral est tout à fait exceptionnel. (En cola il a raison

Le sens moral est éminemment exceptionnel. Il :ste que chez les pasteurs protestants et la plupart de leurs fidèles. Tons les auti luvent de bon: ts, des gens de bon caractère, mais qui n'ont pas de conscience. Il y a donc plus qu'un Intérêt de parti : il s'agit bien il y a plus qu'un intérêt religieux, il y a plus qu'un in-

' national : il y a un intérêt htt (pie seuls les protestants aient la direction de la nation. Qui n'est pas noua est immoi puisqu'il ne vient pas à nous. Qui n'est pi- n doit être frappé, ou i ou paralysé, mm

comme factieux, mais comme pervers. ( un

mot de H >1 • sp erre Tout protestant, sauf exe

tion rare, est un petit Robespierre ; et je m'étonne que Maximilien n'ait pas été protestant; mais je n'ai pas besoin de faire remarquer qu'il était le disciple hypnotisé d'un homme qui était protestant jusqu'aux moelles.

J'ai reçu comme critique dramatique, à propos de Y Aînée de M. Jules Lemaître, des protestations indignées d'un respectable pasteur des Cévennes. « Mais, médisait cet excellent homme, avec une naïveté vraiment touchante, c'est une vérité reconnue de tous, c'est une vérité qu'on nesonge même plus à contrôler, c'est une chose hors dediscussion, qu'il n'y a que les pays protestants où il y ait de la moralité. Que lisez-vous? Que savez-vous? Qu'avez-vous vu? Il ne faut pourtant pas nier la rotondité de la terre et le mouvement de la terre autour du soleil. Si sceptique que Ton puisse être, il y a pourtant des choses d'observation qui sont acquises, admises par l'universalité du genre humain, et celle-là est, de toutes les choses les plus incontestables, la plus incontestée. » Il m'a priédelui renvoyer ses lettres. Si je les avais, je les citerais. Le texte en est beaucoup plus fort que le résumé que je viens d'en faire.

Après tout, c'est l'état dame de Guillaume Ier marchant sur Paris. Il faisait une guerre sainte. Il

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Hait reaverser la nouvelle Babylone; il allait ettoyer une senti ne de vices. 11 mettait tout 3la dans ses proclamations bibliques. Je crois u'il était sincère. 11 n'y a pes à dire, cet état 'espril es! très respectable, mais il est diablement angereux.

Le protestant a un autre détail t. ( '.fi m me le juif, eaucoup plus que le juif, il est étroitement syniqué. Israël es! un syndicat, mais ce n'esl pas exaérer beaucoup que dédire que c'est Calvin qui 4 une nation. « État dans l'État », comme disent la piut* -i mis (\c> catholiques, et les catholiques

protestants, est une bêtise, je l'accorderai ti olontiers ù M Leroy- Beaulieu ; mais » nation dans i nation ». en parlant du protestant, est presque tact.

Les protestants sont une nation. Ils ont un peu-

le, un tiers état, une aristocratie, très finement eiute dans VÉvangêliste de Daudet, un cler ii reste admirable de lumières el de vertus, une active i i t rès disciplinée et une capiile, qui est Genève. Ils cherchent à avoir un < nement à leur dévotion dans l'Université 'rance et ils s'acheminenl a: tli-

ation de cette espérance.

Mieux que tout cela, ils ont, et je les en félicite, e «pu constitue surtout une nation, des traditions,

une solidarité dans le temps. Ils se sentent absolument solidaires de leurs pères du xvie et du xvne siècle. Ils veulent venger leurs injures comme s'ils les avaient eux-mêmes rerues. C'est cela même qui fait un grand peuple, et les protestants de France sont un grand peuple. Us veulent prendre leur revanche de laSaint-Barthélemyet de la Révocation de Ledit de Nantes, et, de temps en temps, ils la prennent. Partiellement, bien entendu. Eux-mêmes ne voudraient pas la prendre totale. Il y un progrès des mœurs. Mais enfin ils veulent la prendre et ils la prennent.

Après Sedan, Napoléon III tombé, on demandait à Bismarck : « Mais, maintenant, à qui faites-vous laguerre? —A Louis XIV. »C'estprécisément cela. Jamais un Allemand n'oubliera l'incendie du Palatinat. Jamais, non plus, les protestants n'oublieront l'incendie de leur Palatinat ;-c'est sur quoi il ne faut pas compter. Ils feront toujours la guerre à Louis XIV.

C'est pour toutes ces raisons qu'il y a quelque animosité en France contre les protestants. On ne leur en veut pas à titre de protestants, nous sommes loin de ces haines-là ; on les trouve indiscrets, voilà tout. On sait qu'ils ne sont pas avides d'argent, et que même ils en ont le mépris; mais qu'ils sont furieusement avides de pou-

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foir, et que quand ils l'ont, ils ne le partagent m'a leurs coreligionnaires, j'allais dire, ce qui int été peut-être injuste, qu'a leurs compatrioes.

J'accorde à M. Leroy-Beau lieu qu'il faut attendre sel a de tout»' minorité religieuse, quelle qu'elli* oit. Toute minorité se syndique, forcément, pour e soutenir, et, au premier succès qu'elle remporte »r sa cohésion même, donne «aux vainqueurs a dépouille » et aux autres rien. Les autres, c a majorité -. mais précisémenl parce qu'elle est najorité, elle est moins bien organisée, moins olidaire, moins engrenée, un peu amorphe. Tant lia pour- elle !

C'est le mot d'un bien spirituel académicien de na connaissance. On causait: « Un tel est arrivé, - l'arec qu'il est juif. — Un tel est arrivé. — fcrce qu'il esl protestant. — Oui, c'est uu grand .vantageen France que d'appartenir à une mino-

II n'\ a donc rien .1 dire contre ces choses, qui

ont naturelles. Seulement, quand protestants ou

uifs s'étonnent de certaines impatiences à leur

d, il faudrait qu'ils convinssent de bonne

s qu'il n \ .1 rien de naturel aussi comme

m patiences.

« Il est temps de conclure», comme dit M. Lero Beaulieu, à la fin de son étude surTantisémitisme. En supposant que vos griefs soient fondés, que voulez-vous faire ? demande-t-il aux antisémites et aux antiprotestants. Quel moyen y a-t-ilde vous donner satisfaction ? Voulez-vous prendre protestants et juifs, les brûler, les exiler, les rejeter en Afrique, comme les Espagnols les Arabes ? Quoi ? Quoi donc?

Mais non, rien de tout cela, rien. Pas si bêtes ! Ils sont intelligents, ils sont industrieux, ils sont riches ou aisés, en majorité ils sont patriotes. Celui qui voudrait, à supposer qu'il le put, les jeter en Afrique, serait bête comme Louis XIV.

11 ne faut ni les brûler, ni les pendre, ni les exiler. Il faut ne pas les favoriser, voilà tout.

11 faut, si l'on est gouvernement, dès qu'on voit poindre le candidat juif ou le candidat protestant, songer seulement — rien de plus — que celui-là est soutenu par des protecteurs nombreux et acharnés et que peut-être, probablement, son concurrent n'a pas trouvé un seul protecteur; car « cest un grand désavantage d'appartenir à la

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orité »,et là-dessus, — simplement et rien de Mus, — il faut examiner très minutieusement itres des deux candidat.-.

Il faut, si l'on est électeur, ne nommer le candilatjujf ou protestant, d'abord que s'il est bien wouvé qu'il n'est pas fanatique : car il ne tant lommer aucun fanatique; ensuite que s'il a évitemment plus de mérite et de valeur que l'aul

Il ne iaut pas les combattre; il faut précisément, lltéralement, ne pas les favorisi r.

Ils diront que c'est les combattre, bien entendu . -humain ; mais ce n'est pas à quoi il \ a [bu de faire attention. A une dame qui m'écrivait ne lettre où elle m'accusait d'être antiféministe moi antifémin e répondais : « Madame, \

minations ne m'étonnent point. Quand on «■-I de l'avis d'um femme qu'à moitié ; quand on

de l'avis d une femme qu'aux trois quarl uand on esl de l'avis d une femme tout à fait ; nand on n'est pas de l'avis d une femme plus u'elle n'en esl elle-même, il esl rare qu'elle ne r pas une scène. \ oilà pourquoi la pluart des femmes sont inhabitables i partis sont comme les femmes Us sont n< ils sont capricieux, il- sont irascibles i I limai pas, comme un humoriste de m el ils ne sont que quan : suvent

25fi DISCUSSIONS POLITIQUES

pas faire autrement ; mais enfin, à bien des égards, ils sont comme les femmes. Ils nous diront, si nous ne les favorisons pas, que nous les écrasons. Laissons-les dire et répétons : il faut simplement ne pas les favoriser.

Il ne faut pas croire, surtout, ce qu'ils voudraient nous persuader, car ils sont malins, qu'il n'ya que lesjuifs et les protestants quisoient républicains. LaRépublique appartient à tout le monde, et elle a été fondée par des hommes qui n'étaient ni juifs, ni protestants, ni francs-macons, ni, du reste, catholiques. Comme dit très bien M. Leroylteaulieu, chaque parti dit aux autres : « La maison est à moi; c'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître. » La maison est à tout le monde et personne n'en sortira et personne n'en éliminera personne. Seulement tâchons de faire d'abord que tout le monde y soit libre : ensuite que, selon la Déclaration des droits de V homme, qui est mon Talmud et ma Confession d'Augsbourg, « on n'y connaisse d'autres motifs de préférences que les vertus et les talents » — Article V.

25 août 1902.

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