‹ Disparus et survivantsChapitre 18 sur 21 · MONOGRAPHIES ET ESSAIS · texte numérisé non relu

MONOGRAPHIES ET ESSAIS

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Déné Roots; 19 pp. (ibid.). Toronto, 1892.

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The Fur-Trader in Anthropology and a feu) related Questions; 25 pp. (ibid.). Menasha, 1928 (2).

On peut dire, négligeant les détails, que l’habitat des Dénés septentrionaux est circonscrit au sud par celui des Algonquins, à l’est des montagnes Rocheuses, et de l’autre côté par celui des Séliches; à l’extrême-est et au nord par les plages glacées des Esquimaux; au nord-ouest et à l’ouest, par le territoire de cette même race d’abord, puis ceux des Tlingets et des Tsimsianes, plus au sud. En d’autres termes, la ligne qui les sépare des Cris du sud, la seule difficile à tracer, va de l’embouchure de la Churchill, à l’est, le long de cette rivière, jusqu’au 54e degré de latitude, à partir duquel elle se dirige sur la Saskatchewan septentrionale, qui est coexistante avec elle jusqu’à sa source dans les montagnes Rocheuses.

En Colombie Britannique, elle descend jusqu’au 5 1 °30', à l'ouest du Fraser, mais seulement au 5 2° 10' à l’est du même fleuve.

Dans le périmètre formé par cette ligne et les limites des susdits territoires, se meuvent, à l’état généralement nomade, une quinzaine de tribus dénées dont voici les principales.

1°. Les Loucheux, beaux hommes chez lesquels on ne trouve qu’une poignée d’individus affliges de l’infirmité à laquelle toute la tribu doit son nom. Ils vivent dans l’Alaska centrale et à l’ouest du Bas-Mackenzie. Population, environ 5.000 âmes reparties en plusieurs sous-tribus, connues la plupart du temps par des désignations basées sur des points géographiques.

(2) — “Votre nom était jusqu’ici inconnu chez les Américanistes de France; il aurait été préférable qu’il le restât, et ceci dans votre propre intérêt” (M. René I,c Conte à l’Auteur ; 4 juillet 1926).

2°. Les Peaux-de-Lièvre, gens simples et timides, dont les terres de chasse s’étendent le long de l’Anderson et dans la vallée du Mackenzie. Ils peuvent être environ 600 âmes.

3°. Les Flancs-de-Chien, ainsi nommés parce qu’ils sont assez humbles pour se croire descendants d’un chien. Habitent, au nombre d environ 1,150 individus, les déserts qui se déroulent entre les Grands lacs d’Ours et des Esclaves.

4°. Les Esclaves, qu’on trouve près des bords occidentaux de la petite mer intérieure à laquelle ils ont donné leur nom, le long du Mackenzie, au débouché du Grand lac des Ours. Ils chassent en outre dans la vallée de la rivière aux Liards, et leur cinq divisions peuvent former un agrégat de onze cents âmes.

5°. Les Couteaux- Jaunes, moins paisibles que les précédents, qui sont ainsi nommés par suite d’une mine de cuivre qui leur fournissait autrefois la matière d’armes et d’outils métalliques. Ils ne sont pas plus de 500, et leur habitat consiste surtout dans les Grandes Landes du Nord ( Barten Grounds).

6°. Les Montagnais, gens plutôt tranquilles et amis des blancs, ainsi appelés par les premiers Canadiens qui vinrent en rapport avec eux à cause de leurs dispositions pacifiques qui, contrastant agréablement avec le tempérament cris auquel ils étaient habitués, leur rappelaient les Montagnais (algonquins) de l’est. Ils forment une importante tribu de près de 4.000 âmes, qui se subdivise en Athabascains, ou riverains du lac Athabaska, en Mangeurs-de-Caribou, chasseurs des Grandes Landes et du lac Caribou, et en Montagnais proprement dits, qui ont pour principaux rendez-vous les lacs de l’Ile-à-la-Crosse, Froid et Cœur.

7°. Les Nahanais, qui chassent sur chaque versant des montagnes Rocheuses, et dont les représentants vont jusqu’à la Stickine supérieure, en Colombie Britannique. Population approximative: 750 âmes.

8°. Les Sékanais, nomades invétérés qui errent également à l’est et à l’ouest de la même chaîne de montagnes, mais au sud des derniers. Avec leurs congénères, les Castors et les Sarcis, ils peuvent encore compter de sept à huit cents individus.

9°. Au sud-ouest des Sékanais, nous avons ces grands parleurs qu’on appelle les Babines, et qui se divisent en Babines du lac et Babines de la Bulkley. Population actuelle, bien réduite: environ 500 âmes. Juste au sud de leur territoire s’étend celui des

10°. Porteurs, qui occupent, au nombre d’environ 800 âmes, la région des lacs et du Haut-Fraser, à partir du lac Tremblay (54°50') jusqu’à l’ancien fort Alexandre, aujourd’hui Alexandria, par 52° 10'.

C’est une peuplade semi-sédentaire, comme les Babines, autrefois bien plus nombreuse, de mœurs moins primitives que les Sékanais, mais animée de bonnes dispositions en ce qui est de la religion et de la civilisation.

11°. Enfin, se trouve au sud-ouest des Porteurs, la remuante et virile tribu des Chilcotines, aujourd’hui dans la vallée de la rivière à laquelle ils doivent leur nom et le long des belles plaines du sud jusqu’aux monts Lillouet. Population approximative: 460 âmes.

J’ai tant de fois, au cours de ces études, eu l’occasion de décrire le physique de l’indigène américain, qu’il m’est bien inutile de revenir ici sur cette question à propos des Dénés. Je me bornerai à les comparer avec leurs voisins, peaux-rouges comme eux. Inutile de parler des Esquimaux, que, du reste, je ne connais pas personnellement.

Comme taille et proportions corporelles, on peut dire qu’ils sont généralement aussi bien bâtis que n’importe quelle race avoisinante. Ils sont aussi grands que les Cris du sud et de taille plus élancée que les Chouchouapes du sud-ouest et les Tsimsianes de l’extrême-ouest — excepté pourtant les Chilcotines et les Babines, qui sont plutôt trapus et courtauds.

En ce qui est du teint, ils sont moins blancs que les Tsimsianes, avec des traits plus grossiers, tout en étant moins basanés que les Algonquins des grandes prairies canadiennes, tandis qu’au point de vue céphalique, ils ont le faciès plus plat, les pommettes plus saillantes et la bouche plus large que les Indiens de la Côte qui leur sont contigus. Leur nez est en outre tout aussi épaté, sinon camus, partant moins long que celui des Cris et des Pieds-Noirs.

Quant à leur cheveux, ils sont partout du même noir d’ébène(3). Ils ont les pieds et les mains petits et les yeux très gros chez les uns (Porteurs et Babines), plus petits et enfoncés dans leur orbite chez les autres (Sékanais et Dénés orientaux), dans tous les cas, très noirs et très brillants, excepté dans la vieillesse, alors que les cas de cécité sont assez communs.

La barbe était, et reste chez la plupart des tribus, chose assez rare, et les poils qui poussaient sur la lèvre supérieure ou le menton étaient soigneusement épilés, au moyen de pincettes pendant au cou de l’individu. Chez les Sékanais d’il y a trente ou quarante ans, on se laissait pourtant croître ceux de la lèvre supérieure adjoignant au

(3) — On trouve pourtant chez les Babines des individus chez lesquels on y remarque comme un reflet de teinte rougeâtre, alors même qu’il ne peut y avoir le moindre soupçon de sang européen.

septum, anticipant ainsi sans le savoir la ridicule mode des moustaches écourtées en honneur chez certains blancs d’aujourd’hui.

Comme ornementation faciale, on avait en outre des lignes ou symboles tatoués sur le front, aux tempes ou du bas du menton à la lèvre inférieure, agréments auxquels on ajoutait encore des pendants d’oreille en nacre ou en dentalium, avec des ornements(?) analogues pour le nez, sans compter des colliers en dents de castor ou en griffes d'ours, et des bracelets qu’on faisait originairement en corne.

L’habit était naturellement toujours en peau, soit tannée, soit le plus souvent avec son poil à l’intérieur. L’inclémence des saisons propre aux régions septentrionales, et un sens de pudeur plus développé que chez leurs voisins de race algonquine, ne permettaient pas, sous le rapport du costume, le sans-gêne qu’on remarquait presque partout dans le sud.

En plus d’un pagne en peau tannée, on portait le plus souvent une espèce de chemise, en peau de renne à l’est des montagnes Rocheuses, laquelle pouvait, les jours les plus froids, être complétée d’une sorte de couverture en peaux de marmotte cousues ensemble, ou, si l’on était loin des montagnes, en peaux de castor ou d’ours. Dans l’un et dans l’autre cas, ce vêtement additionnel faisait office de manteau.

Chez les Loucheux, l’habit, généralement en peau tannée et décoré de franges aux coutures, était remarquable par une pointe qui retombait par devant et par derrière. D’après Petitot(4), c’était aussi le costume des Peaux-de-Lièvre avant l’arrivée des blancs.

Quant aux Montagnais, que les Anglais appellent encore Chippewayans, de deux mots cris signifiant peaux pointues, leur nom semblerait donner à entendre que leur costume ne différait guère de celui de leurs congénères du nord, à moins que les Cris qui les dénommèrent ainsi aient voulu faire par là allusion au capuchon pointu en arrière, qu’ils portaient il y a une centaine d’années, mais peut-être pas auparavant.

Toutefois, caractères physiques et accoutrement habituel n’ont, après tout, qu’une importance relative aux yeux de l’anthropologiste averti. Il ne faut pas oublier que l’Indien diffère infiniment plus, par exemple, du blanc au point de vue psychologique que sous le rapport physique. Si, ainsi que je l’ai écrit quelque part, “l’aborigène des deux Amériques est un être qui a des aspirations, des manières de voir et des règles de jugement différentes des nôtres” (5), on peut dire

(4) — Monographie des Déné-Dindjié, p. XIX.

(5) — Histoire de l’Eglise Catholique dans l’Ouest Canadien, vol. IV, p. 269; Québec, 1921.

avec non moins d’à propos que le Déné, en particulier, est passablement distinct de ses voisins.

Comparé aux races jusqu’ici décrites, on pourrait, sous le bénéfice de quelques réserves, lui appliquer ce que je disais des aborigènes de la Colombie Britannique en général. Il est le “sauvage” par excellence. C’est un être “qui tient plus de l’enfant que de l'adulte, sans pouvoir prétendre à l’innocence du premier ou à la maîtrise des passions qui devrait caractériser le second” (6), bien que, sous le rapport des mœurs sexuelles, il soit certainement supérieur aux aborigènes qui l’entourent.

La grande caractéristique du Déné consiste donc dans ces dispositions enfantines qu'on retrouve chez lui à tout âge et en toutes circonstances. C’est ce qui explique sa grande crédulité, qui lui fait ajouter foi aux inventions les plus invraisemblables, cette tendance à une superstition exagérée dont il ne peut voir le ridicule, et cette disposition au soupçon qui le porte à voir des montagnes là où il n’y a que des grains de sable.

Parce qu’après tout il n’est qu’un enfant, il lui vient des accès de peur incontrôlables. Ces attaques plus ou moins chroniques, je ne puis mieux les décrire qu’en reproduisant ici ce que j'en écrivais il y a près de trente-cinq ans. Parlant des Porteurs de la Colombie Britannique, pourtant pas les plus primitifs des Dénés du nord, je disais:

“On pourrait presque dire que la lâcheté est un de leurs traits caractéristiques. Bien qu’ils constituent la plus fière et la plus progressive des tribus dénées de l’ouest, il ne se passe presque pas d’été que quelque parti n’accoure au village éperdu et tremblant, et pourquoi? Ils ont vu, disent-ils, ou simplement entendu des hommes des bois évidemment animés d’intentions hostiles, et ils s’estiment fortunés d’avoir pu échapper sains et saufs.

“Là-dessus grande frayeur dans les loges, tumulte indescriptible dans le camp. Vous avez beau faire pour les rassurer, essayant du ridicule quand les bonnes paroles ne suffisent pas, vous en êtes pour vos peines: la peur est plus forte que vos remontrances. Chacun est charitablement averti par les prétendus ‘voyants’ de ne pas s’aventurer seul dans la forêt, et, après le coucher du soleil, toutes les portes sont soigneusement fermées à clef” (7).

Il y a plus. “La peur est aveugle”, continuai-je alors, “et en certains cas elle prive, pour ainsi dire, de la raison. J’étais occupé un soir à quelque travail de cabinet, et la nuit était déjà avancée quand

(6) — Ibid., ibid.

(7) — Au Pays de l'Ours Noir, p. 63; Paris, 1897.

deux femmes entrèrent éperdues, et m’assurèrent qu’un nommé Hol, Babine qui venait de perdre par accident un neveu auquel il tenait beaucoup(8), errait un peu en arrière du village et voulait venger sur elles la mort de l’enfant.

— “Impossible! leur dis-je; Hol est en ce moment à 160 milles

d’ici.

— “Il est dans le village, firent-elles en chœur; il est là, nous l’avons entendu... une telle l’a vu, et il a manqué d’enfoncer la porte d’une autre.

“Allez donc raisonner avec la peur! Pour me débarrasser des deux femmes, qui n’osaient retourner chez elles (leurs maris étaient absents), je sortis et leur demandai où le prétendu assassin avait été vu ou entendu.

— “Là-haut, à une faible distance, me dirent-elles.

— “Venez avec moi, et convainquez-vous que vous vous êtes trompées, leur dis-je.

“Un petit groupe s’était formé autour de nous. Nous cherchâmes partout sans rien trouver.

— “Maintenant j’espère que vous ne viendrez plus me déranger avec vos contes, leur dis-je.

— “Mais il est là!... Il est certainement là, firent les assistants.

“Puis l’une d’elles, nous tournant le dos, se mit à haranguer de toutes ses forces le visiteur imaginaire qui se trouvait alors à plus de 50 lieues de là” ( 9 ) .

Les Porteurs sont les plus importants représentants de la famille dénée à l’ouest des montagnes Rocheuses. Qu’en est-il de leurs frères de l’est? Ecoutons un missionnaire-auteur qui les connaissait bien.

“Chaque année pendant l’été”, écrit le défunt P. Petitot, “la peur se communique également à eux d’une manière épidémique et déraisonnable. Ils vivent alors dans des transes continuelles et dans la crainte d’un ennemi imaginaire qui les poursuit sans cesse et qu’ils croient voir partout, bien qu’il n’existe nulle part’’ (10).

Longtemps auparavant, Mgr Taché, leur tout premier missionnaire avec M. (plus tard Mgr) Laflèche, en avait lui-même écrit:

“Jusqu’à l’arrivée des missionnaires parmi eux(ll), ils étaient souvent saisis de terreurs paniques et insensées, qui les faisaient courir

(8) Ne pas oublier que la perte d’un proche est parfois la cause d’excès

regrettables chez les Indiens.

(9 ) —Gp. cit., pp. 63-64.

(10) — M onographie, pp. XXI-XXII.

(11) — Après ce qu’on a lu du P. Petitot, nous pouvons juger ce qualificatif inutile.

à perte d'haleine ou à franc et bel aviron, et cela lors même qu’ils étaient réunis en grand nombre. Une femme, un enfant avait cru entendre le bruit de la détente d’un fusil; il venait, tout épouvanté, en avertir la famille ou le camp, et, de suite, sans autre donnée, toute la bande de ces preux prenait la fuite” (12).

Alors que toutes les races aborigènes d’Amérique ont une foule de traits sociologiques et psychologiques en commun, cette tendance à des accès de peur injustifiables peut, je crois, être considérée comme le propre des Dénés du nord, et je m’imagine avoir bien fait de l’avoir pour la première fois mise en relief dans une page qui voudrait les montrer tels qu’ils sont en réalité.

C’est encore parce qu’ils sont si enfants, non moins qu’à cause de la nature de leur milieu, que ces indigènes sont si “sauvages”, c’està-dire si nomades. Chez eux, à l’état normal, non seulement pas le moindre village, mais même aucune habitation de caractère un tant soit peu durable. Originairement ce n’était, dans la partie sud de leur habitat, que la tipi empruntée du Cris, ou une demeure hémisphérique qui rappelait le wigwam de l’est.

Cette dernière était construite un peu selon le principe des réduits à bain de vapeur encore en usage dans plusieurs tribus. On imprimait une courbe plus ou moins prononcée à de longues gaules flexibles convergeant à un point au centre du dôme ainsi formé, après quoi le tout était recouvert de peaux ou d’écorces de bouleau, tout en laissant au sommet une ouverture pour la sortie de la fumée.

D’autres tribus de l’est — par rapport aux Rocheuses — remplaçaient tipi et wigwam par une hutte en branchages qui n’était pas beaucoup plus qu’un simple abri provisoire, dans lequel on entretenait un feu perpétuel avec des troncs d’arbres entiers pour bûches. Dans l’ouest, les Dénés avaient le plus souvent un double abri de même construction: deux toits dont la partie inférieure reposait sur le sol, en guise d’habitation.

Ce double abri avait l’avantage d’accommoder plus d’une famille, tandis que le courant d’air résultant, au milieu, du voisinage des deux toits — qui ne se touchaient point au faîte — activait la combustion et diminuait d’autant le volume de fumée qui accompagne tout feu de bivouac.

Je ne parle point ici des grandes loges communales qui florissaient chez les Porteurs, les Babines et les Nahanais occidentaux. Pas plus que les institutions qui les avaient fait naître, elles n’étaient indi-

(12) — Esquisse sur le Nord-Ouest de l'Amérique, p. 102; Montréal, 1901.

gcnes aux Dénés primitifs. C’étaient des emprunts technologiques, nécessités par des adaptations sociologiques que je puis négliger dans un essai sur les Dénés préhistoriques.

Car non seulement ces primitifs n’avaient ni organisation sociale, avec distinctions ou titres honorifiques, pas plus qu’avec des droits héréditaires; on peut dire qu’ils manquaient même de chefs, au sens usuel du mot. C’était chez eux l’anarchie la plus complète: une “ liberté ”, une " fraternité ” qui auraient transporté de joie les rêveurs de la Révolution française, si ces rêveurs avaient été sincères.

Et pourtant pourrait-on dire qu’on trouvait chez ces sauvages une “égalité” parfaite? Une utopie reste toujours une utopie, c’est-àdire quelque chose d’irréalisable dans une société humaine, où il est impossible que tout le monde occupe la même place. C’est la loi de la nature, sinon du bon sens, qu’à côté des inférieurs on voie toujours quelque supérieur. M. de la Palice lui-même eût trouvé cela.

Il y avait donc chez les Dénés ce qu’on pourrait comparer aux chefs des autres tribus. Comme leur système social avait pour bases des données purement patriarcales, c’était la plupart du temps le doyen d’âge d’un groupe de familles apparentées, un grand-père avec ses enfants mariés et ses petits-enfants, parfois mariés eux aussi, souvent avec quelques familles amies qu’attirait une similarité de dispositions ou d’intérêts.

Il appartenait à ce vieillard, ou à son remplaçant en cas d’extrême sénilité, de diriger les pérégrinations de la bande, de choisir la place du campement, de spécifier quand et où l’on chercherait tel ou tel gibier, et de décider du moment où on lèverait le camp pour aller chercher fortune ailleurs.

Naturellement, ce semblant de chef pouvait, comme tout le monde, avoir son mot à dire pour ou contre les gestes d’un tiers; il pouvait, comme n’importe qui, blâmer les fautes des gens de sa suite. Mais, à part certaines occasions un peu spéciales, comme un concours extraordinaire de congénères, surtout à la suite d’un banquet plus ou moins rituel, ses avis n’étaient guère reçus que comme les idées d’un ascendant, jamais comme les ordres d'un supérieur. Le grand chef réel de ces nomades, c’était l’opinion publique, dont on s’efforcait de respecter les décrets.

Enfant toute sa vie, le Déné ne connaissait guère ce que nous appelons l’autorité, et le patriarche ne pouvait aspirer au droit de commander sans conteste en dehors des rares cas ci-dessus mentionnés.

Son rôle principal était de faire le grand, le généreux, de montrer qu’il avait la “main large’’, comme on dit dans sa langue, et

surtout de pérorer de longues heures sans se fatiguer — je ne dis pas sans se répéter: l’Indien a toujours peur de n’être pas compris.

J’ai fait allusion à des banquets “plus ou moins rituels”. Cette expression paraissant plutôt jurer avec la notion de vie primitive, je crois, pour donner une idée de ce en quoi ils consistaient, ne pouvoir mieux faire que de rappeler ici ce qu’en dit un témoin occulaire des premiers jours, Mgr Faraud, le premier missionnaire du Grand lac des Esclaves. Celui qu’il rapporte eut lieu dans la tribu des Castors, à une époque (1859) où notre civilisation n’avait encore eu aucun effet sur eux.

Son historiographe écrit d’après les notes du prélat:

“A peine le soleil est levé que déjà, de tous les points environnants, arrivent hommes, femmes et enfants, tous chargés de branches d’arbres. En peu d’instants une salle verte, de 200 mètres environ de circonférence, est construite.

“Au milieu de cette enceinte verdoyante, un grand feu est allumé: c’est là que se feront les libations.

“A un signal donné, s’avance cette foule d’hommes, parés de leurs plus beaux habits: ils portent chacun un plat rempli de graisse et un petit sac plein de viande sèche(13).

“Deux vieillards, debout au milieu du cercle, reçoivent avec cérémonie l’offrande de chacun; à côté sont des jongleurs qui s’agitent, grimacent tout en battant avec frénésie sur un tambour assourdissant.

“Quand les offrandes sont terminées, les vieillards jettent de grandes cuillers de graisse fondue dans le feu, une fumée épaisse s’élève, et aussitôt il se fait un silence absolu. C’est le moment solennel; le grand chef commence son invocation au Redoutable. Il dit:

— “Reçois, ô Redoutable, l’offrande que te font tes enfants. Accorde-leur à jamais bonne chasse d’animaux bien gras; veille sur leur vie afin que, réunis un autre automne, ils puissent de nouveau t’offrir un don de fine graisse”.

“Il dit, et aussitôt hommes, femmes, enfants répètent la même invocation. La graisse est répandue en abondance sur les charbons ardents, une flamme vive s’élève, le feu dévore l’offrande du Redoutable, tous les spectateurs tombent alors à terre: c’est le moment du repas.

f 13) — Tout comme pour les Juifs de l’époque patriarcale, rien ne peut se comparer à la graisse des animaux dans l’opinion des Dénés. “C’est bon comme de la graisse d'ours’’, est une manière de parler qui équivaut chez eux au nec plus ultrà de l’excellence gastronomique.

“Ce repas dure trois ou quatre heures. Après vient la danse” ( 14).

Ouvrons ici une parenthèse pour faire remarquer que même ces primitifs n'étaient pas dépourvus de la notion d’un Etre Suprême. Dès avant l’arrivée des missionnaires(15), cet Etre avait son nom dans toutes les tribus. Les Montagnais le nommaient d’un mot composé qui équivalait à Créateur (bien qu’ils n’eussent pas plus que les autres Indiens la notion exacte d’une création), ou bien ils l’appelaient le Puissant.

Pour les Peaux-de-Lièvre c’était Celui qui voit en avant et en arrière, et pour les Loucheux le Père des hommes, ou Celui qui est assis au zénith, dénomination qui rappelle le nom moderne que lui donnent les Porteurs: Celui qui est assis sur le ciel, lequel a remplacé celui sous lequel le connaissaient leurs ancêtres: Yutterê (Ce qui est en-haut).

Nous avons vu les Castors des jours d’antan offrir des sacrifices à la Divinité telle qu’ils la concevaient. Bien qu’un peu plus formel qu’ailleurs( 1 6), cet acte de foi était loin d’être propre à cette seule tribu. Il était, sous une forme ou sous une autre, commun dans les déserts du Nord-Ouest, et l’explorateur Franklin nous montre même quelque part un bon vieux Déné offrant aux esprits le sacrifice d’un “couteau, d’un morceau de tabac et de quelques autres bagatelles attachées ensemble en un petit paquet et jetées dans le rapide avec une longue prière” ( 1 7).

C’étaient là incontestablement de véritables sacrifices, aussi touchants que primitifs, dont je pourrais citer d’autres exemples. Une forme encore plus primitive de pareil acte religieux, forme d’occurrence universelle chez les Dénés(18), dont j’ai moi-même été témoin, est rapportée par Samuel Hearne, le premier auteur qui soit venu en contact avec ces sauvages.

“A côté de ce sentier”, écrit-il, “il y a plusieurs grosses pierres plates comme une table, qui sont couvertes de plusieurs milliers de petits cailloux. Les Couteaux-Jaunes disent que leur nombre a été graduellement accru par des voyageurs allant aux mines(19) ou en

(14 ) — Dix-huit Ans chez les Sauvages, pp. 229-30; Paris, Bruxelles, 1866.

(15) — Et la visite du P. Faraud était à peu près la première qu’ils recevaient de “l’homme de Dieu”.

(16) — par suite, probablement, de leur commerce avec les Cris, plus avancés qu’eux sous tous les rapports.

' (17) — Narrative of a Journey to the Shores of the Polar Sea, Vol. I, p. 253

de la grande édition ; Londres, 1823.

(18) — ....Cette note manque dans le manuscrit de l’auteur. N.D.L.R.

(19) — De cuivre.

revenant, et, comme on nous fit remarquer que c’était la coutume universelle d’ajouter une pierre au tas, chacun de nous y déposa une petite pierre pour en augmenter le nombre” (20).

Ce que l’explorateur ne dit point,' et qu’il ne savait peut-être pas, c’est que pareille coutume repose sur une croyance aborigène à l’effet que la nature est peuplée d’esprits, qui ont élu domicile dans ses principales parties: arbres, roches, montagnes, etc., et ce dépôt de cailloux était en réalité une espèce d’offrande, sinon de sacrifice, au genius loci, aux esprits de la place.

Je m’imagine pourtant que même Hearne soupçonnait quelque superstition dans cet acte apparemment inoffensif, car il termine la relation de cet incident en disant qu’il fit comme les autres “for good luck”, pour attirer bonne chance sur lui ( 2 1 ) .

Mais nous voilà loin de la fête des Castors. Revenons-y avec Mgr Faraud pour guide.

“Une dizaine de musiciens”, dit-il, ‘‘battant du tambour, passent devant: hommes, femmes, enfants les suivent, en les accompagnant de la voix, tout en sautant et grimaçant, ils tournent ainsi autour du cercle. Bientôt cette danse, ou plutôt cette course, devient plus rapide, les voix prennent un diapason étrange, les tambours battent avec plus de frénésie. La foule devient tourbillon, les chants deviennent des hurlements, la musique un tam-tam affreux. Cette danse ridicule a quelque chose de si beau, de si émouvant pour les Castors, qu’ils la prolongent pendant des jours et des nuits entières”(22).

Le P. Petitot a souvent parlé d’autres observances périodiques en honneur chez les Dénés de l’est, observances qui étaient, je crois, plus indigènes que celles que je viens de mettre au crédit des Castors. Dans l’impossibilité de les rapporter tout au long, je me contenterai de mentionner ici les solennités pascales, ou la fête de l’équinoxe du printemps (23), et celles qu’ils pratiquaient à l’occasion d’une éclipse(24).

D’après le même auteur, et tous les anciens sont là pour corroborer ses dires, il y avait originairement trois classes d’être misérables entre tous parmi eux: la femme, le vieillard et l’orphelin(25 ). La

(20) — A lourney to the Northern Océan, pp. 132-33; Londres, 1795.

(21) — Ibid., ibid.

(22) — Op . cit'., pp. 230-31.

(23) — Bssai sur l’Origine des Déné-Dindjiè, p. XLI.

(24) — Ibid., p. XLII.

(25) — Monographie, p, XXII.

première était pratiquement l’esclave de son mari et le factotum du ménage. Veuve, elle était il n'y a pas encore longtemps comme le jouet des parents de son défunt conjoint.

Le second, traîné par la bande aussi longtemps qu’il pouvait en suivre les pérégrinations, finissait généralement par mourir aux mains des siens, qui croyaient faire un acte de charité en lui enlevant la vie et le délivrant par là des misères inhérentes à son âge (26).

Quant à l’orphelin, sa vie est si triste et si laborieuse qu’il a peine à survivre indemne aux mauvais traitements que lui font subir des gens qui ne gardent habituellement aucune mesure avec lui, semblant croire qu’il n’en a jamais assez fait pour gagner la misérable pitance qu’ils lui octroyent — généralement ce dont les autres n’ont point voulu.

Les outils et ustensiles qui lui permettent, à lui comme à tout le monde, le labeur quotidien dont sa position lui fait une nécessité, sont naturellement de matière des plus primitives: de la pierre, silex et obsidienne, pour les instruments tranchants; de l’os ou de la corne pour les outils de chasse et de pêche, harpons et dards; de l’écorce de bouleau pour les vases de la “cuisine”.

Avec cette écorce on fabriquait même non seulement des corbeilles et paniers de toutes sortes, mais des marmites, de vraies marmites à fond plus large que l’orifice, pour offrir une plus grande surface à la chaleur qui se dégageait des charbons ardents au-dessus desquels on les suspendait. Cet ustensile, disparu depuis longtemps, était extrêmement commode et assurait une cuisson fort rapide.

(25)— Ou, du moins, le laissaient sciemment et délibérément mourir de faim. V., à ce sujet, H. JEllis, A Voyage to Hudson’ s Bay, p. 191; Londres, 1748; S. Hearne, A Journey to the Northern Océan, pp. 202, 346; R. King, Narrative of a Journey to the Shores of lhe Arctic Océan, vol. II, p. 157; Londres, 1836; Cap. Bach, Narrative of the Arctic Land Expédition, p. 225; Londres, 1836; W.-H. Hooper, T en Months arnong the tents of the Tuski, p. 323; Londres, 1853; Mgr Faraud, Dix-huit Ans chez les Sauvages, p. 347; Mgr Taché, Esquisse sur le Nord-Ouest de l’Amérique, p. 103.

Après le témoignage de toute première main de tant d'auteurs contemporains si respectables, nous pouvons, sans trop de présomption, négliger les réserves à ce sujet ’de Sir John Richardson, qui, sur la foi d’un M. Simpson, , se dit porté à révoquer en doute la réalité de ce stigmate sur la sociologie dénée.

Remarquer enfin que, dans certaines tribus du Mackenzie, l’infanticide, froid et délibéré, était loin d’être inconnu, que dis-je? était même commun, lorsqu’il était question du sexe féminin. Une fille était, aux yeux des membres de ces tribus un être indésirable, fait pour la misère et partant voué à une destruction qu’on trouvait charitable. Pourrais renvoyer à ce sujet à diverses autorités anciennes en dehors même de nos premiers missionnaires, qui sont unanimes à constater pareille coutume. C’était au point qu’il était devenu difficile de se marier dans ces tribus, faute de femmes.

Même les canots dénés étaient à l’origine en écorce de bouleau. Ceux de moindre importance, comme les canots de chasse à une ou deux places, étaient aussi parfois en écorce de sapin à l’ouest des montagnes Rocheuses.

Les traîneaux des mêmes Indiens étaient, et sont demeurés, composés d’une ou de deux planches de bouleau bien lisses et recourbées en volute dans leur partie antérieure. Ils n’ont point de patins comme ceux des Esquimaux et les nôtres; ce qui veut dire qu’ils ne rendent de bons services que lorsque la neige est bien sèche ou glacée. Ils sont actionnés par trois ou quatre chiens gris, tous de même couleur et aux oreilles courtes et pointues, comme de petits loups plus ou moins apprivoisés. C’est du moins ce que j’ai vu chez les Chilcotines, alors que ces sauvages en étaient encore aux moeurs de leur époque préhistorique.

Mais le plus important de leurs moyens de locomotion, celui dans la fabrication duquel les Dénés mettent toute leur application, est la raquette, immense sous-chaussure à neige faite d’un long cadre pointu à chaque extrémité, dont les éléments sont reliés ensemble par des tissus en lanières de cuir de deux espèces, dont la moins fine sert de support au pied. De ces raquettes il y a différents modèles, selon la tribu ou même eu égard aux besoins différents de congénères.

Le Déné préhistorique était trop primitif pour entourer de la moindre cérémonie ce que nous appelons le mariage. Après une étape d'ordinaire très courte passée comme fille nubile, pendant laquelle elle avait dû porter une espèce de voile virginal comme mesure de précaution contre les influences néfastes dont elle était supposée le foyer lors de ses menstruations, la femme était troquée par son père contre une couverture, un fusil, ou mieux encore un ou deux chiens.

“Quand le mari dégoûté rejetait son épouse, il lui reprenait tout ce qu’il lui avait donné, mais il n’avait pas le droit de demander au père offensé l’objet qui avait servi comme sceau au marché’’ (27).

Chez les Sékanais, lorsqu’un jeune homme avait jeté les yeux sur quelque fille de 1^ forêt, il lui demandait simplement-; “Veux-tu porter mes collets à castor”? En cas de consentement, la jeune fille répondait: “peut-être; demande à ma mère”.

Le fiancé — car cette réponse lui donnait droit à ce titre — n’en faisait rien, mais se bâtissait à côté une cahutte en branchages, où il entrait le soir avec sa prétendue. Sans plus de cérémonie, ils étaient

(27) — Petitot, Monographie, p. XXIII

dès lors homme et femme, c’est-à-dire ce que nous appelons mariés (28),

Ce n était pas si facile dans certaines tribus de l'est, comme les Couteaux- Jaunes, les Flancs-de-Chien et d’autres divisions ethniques. L acquisition d une femme se faisait chez elles soit par enlèvement, soit le plus souvent par l’exhibition d’adresse ou de force à la lutte corps à corps, au bout de laquelle le vainqueur d’un rival devenait ipso facto, et jusqu’à la victoire d’un autre, le mari de l’objet de sa convoitise.

C’est ainsi que Hearne nous parle de la découverte par ses compagnons dans le désert septentrional d’une jeune femme, qu’il dit avoir été si accomplie que “la pauvre fille fut bel et bien gagnée et perdue à la lutte par une dizaine d'hommes dans la même soirée” (29).

N’est-cc pas là le cas de dire avec le proverbe anglais que might is vight, que le droit c’est la force? Et cette simple circonstance ne trahit-elle pas, plus que ne pourraient le faire les plus belles périodes didactiques, l’inconcevable état d’avilissement où se trouvait la femme chez ces primitifs? Il ne manque pourtant pas d’auteurs, surtout parmi les Américains, qui prétendent qu’on a indûment déprécié la condition de la femme chez les Indiens!

Bien différent est le sort de l’homme chez les Dénés. Au campement, il est seigneur et maître, et, pendant que son épouse s’évertue à suffire à tout, il n’a qu’à se prélasser, ou se reposer d’avoir peut-être porté son fusil pendant la marche de la journée. En voyage, il n'a guère qu’à guetter le gibier et à l’abattre s’il le peut — même le soin de l’écorcher et de le dépecer revenant parfois à sa “chère moitié”, qui se repose ainsi d’avoir jusque-là porté non seulement la tente et les éléments du ménage, mais toute sa batterie de cuisine, assez rudimentaire, il est vrai, sans compter le bébé et une foule d’autres articles: une charge à peu près deux fois aussi volumineuse qu’elle!

Car l’homme est avant tout et partout un chasseur. Depuis l’arrivée des blancs, le castor, l’ours, le lynx, la martre, la loutre, le pécan et différentes espèces de renards font l’objet de ses recherches, vu les riches fourrures que ces fauves lui rapportent. Comme venaison ou fournisseurs de la matière première des peaux tannées dont il a besoin pour la confection de ses mocassins, des sacs de la famille ou de certaines parties de son costume, il a le caribou des montagnes, l’orignal de la forêt, le porc-épic de certaines retraites, le chevreuil des

(28) — Morice, The Western Dénés, p. 122.

(29) — Op. cit., p. 265.

prairies et le renne nomade des grandes landes du nord-est, qu’il prend à courre, tire en cheminant dans le désert ou attrape au piège et au collet.

Ce qui ne veut aucunement dire que le Déné n’ait qu’à chercher pour trouver. Les périodes de disette lui sont fort connues, sans pourtant parvenir à lui inspirer le sens de quelque industrie, un minimum de prévoyance ou certains procédés économiques auxquels chacun de nous penserait.

L’abondance règne-t-elle au logis? C’est, au feu de bivouac, une bombance du jour et de la nuit. La marmite est continuellement au feu, et l’on se gorge comme un boa, quitte à rester plus tard des semaines entières sans absorber d’autre nourriture que des bribes qu'un blanc ne croirait pas faites pour l’alimentation humaine: cambium, ou écorce intérieure du pin, racines de toutes sortes et, au besoin, même des morceaux de peaux, tannées ou non(30).

En temps d’abondance, on ne quitte guère la table (figure de rhétorique!) que pour s’adonner au jeu de hasard, et les échos du bois retentissent alors de chants bruyants et des battements de tambour étourdissants pour des oreilles non-dénées. Nous connaissons déjà la passion de l’Indien pour le jeu; inutile d’y revenir.

Quant à la mère de famille, en outre des mille et une occupations inhérentes à sa position, elle doit s’adonner à la pêche dans la même proportion que son mari s’occupe de la chasse. Certaines familles cle la vallée du Mackenzie consument annuellement un nombre vraiment prodigieux de poissons, des milliers et des milliers, dont les moins bons, comme les carpes et une foule d’autres, servent à l’alimentation des chiens — animaux précieux et absolument nécessaires au Déné, considéré comme chasseur ou simplement comme voyageur sur les plaines glacées du nord.

Chargée comme elle est de tout ce qui se rapporte à la pêche, la femme non seulement tend ses filets tous les soirs et les reprend avec leur produit chaque matin, mais c’est à elle que revient le soin de les faire. Originairement elle les fabriquait avec des fibres d’ortie dans l’ouest, avec l’écorce intérieure du saule dans l’est, tandis qu’en certaines tribus comme celles des Montagnais on les faisait avec de minces lanières de peau de chevreuil — et ce n’étaient pas les meilleurs(31 ).

Divers poissons, heureusement fort abondants le long des rivières et surtout dans les grands lacs du nord, trouvent place dans le gardemanger du Déné (autre figure de rhétorique). Plusieurs, comme l’ex-

(30) — C’était toujours moins horrible que d’en être réduit à se repaître de ses semblables, comme cela n’arrivait que trop souvent il n’y a pas déjà si longtemps.

(31) — H carne, of>. cit., p. 264

cellent corégone et d’autres, sont souvent tailladés, puis séchés au soleil et à la fumée, tout comme on traitait aussi la venaison avant de la piler et de la conserver, mêlée à du suif fondu, dans des sacs de cuir, sous le nom de pemmican. Ce fameux produit du Grand Nord canadien était autrefois d’une importance économique sans égale, surtout au cours des voyages ou de toute corvée requérant une nourriture fortifiante.

Mais on ne peut toujours voyager. Un jour vient où toute corvée est aussi une impossibilité, même au sauvage qui, jamais bien laborieux parce que trop enfant, n’en peut pas moins à l’occasion donner un bon coup de collier et s’acquitter de tâches qui paraissent au-dessus des forces du blanc. Malgré une longévité assez remarquable autrefois, le dénouement inévitable arrivait un jour ou l’autre, en dépit des efforts, insufflations, chants et danses comminatoires du chaman.

C’étaient alors dans le camp une désolation difficile à décrire, des lamentations sans fin, des cris lugubres à fendre les oreilles — autant de nouveaux indices d’un naturel enfantin.

On redoutait la mort et tout ce qui s’y rapporte; mais, chose étrange, cette terreur exagérée affectait les survivants bien plus que les mourants, qui, stoïques philosophes des bois, la voyaient généralement venir avec calme et sans appréhension.

Il y avait, dans les observances qui accompagnaient son passage comme un reflet des prescriptions mosaïques. On n’osait toucher à un cadavre, et non seulement tout ce qui avait appartenu au défunt, jusqu’à sa demeure, était scrupuleusement détruit, mais l’on se dépouillait même de ses propres vêtements, de toutes ses fourrures (comme les Juifs qui, en pareille circonstance, se déchiraient les habits), et l’on se réduisait à un état de parfaite nudité(32).

En ce qui est de la disposition des restes d'un disparu, on peut dire qu'ils étaient la plupart du temps abandonnés en chemin, la bande laissant simplement retomber sur eux l’abri où la mort l’avait surpris, et l’on reprenait le cours de ses pérégrinations; ou bien on les

(32) — Cf. King, Narrative of a Journey, pp. 48, 87; Faraud, Dix-huit Ans, p. 357. Je mets cet ouvrage au compte de ce prélat, parce qu’écrit strictement d’après ses notes, qui s’y trouvent évidemment la plupart du temps^ copiées par Fernand Michel, son soi-disant auteur. Voir aussi Hearne, d’après lequel les Dénés qu’il connut intimement se seraient contentés de “déchirer alors tous leurs habits et d’aller nus” ( A Journey, p. 341).

Selon l’explorateur Thomas Simpson, “à la mort d’un parent, les Montagnais détruisent fusils, couvertures, chaudières, en un mot tout ce qu’ils possèdent, complétant leurs ravages en mettant leurs loges en pièces” ( Narrative of the Discoveries on the North Coast of America , p. 74; Londres, 1843).

perchait sur un échafaudage entre deux ou trois arbres, quand on ne les chargeait point de quelques troncs d’arbres pour les protéger contre la dent des fauves.

Ceux qui connaissent mes précédents écrits sur les Dénés n’auront pas manqué de remarquer, au cours du présent essai, que j'y néglige mainte particularité qui diffère considérablement de celles que je viens de donner. Cela vient de ce que j’ai jusqu’ici traité surtout des Dénés de l’ouest qui, au cours des âges, ont acquis une culture qui n’est rien moins qu’indigène» par suite de cet irrésistible besoin d’assimilation et d’imitation de tout ce qui leur paraît supérieur, auquel il a déjà été fait allusion.

En sorte que ce que j’ai décrit dans plusieurs de mes précédentes monographies est plutôt tsimsiane, partant exotique, que déné — et je n'ai jamais manqué, de le dire. D’où la différence entre ces écrits et les présentes pages, qui visent à présenter le Déné tel qu’il était avant tout contact avec des races hétérogènes.

Je me permettrai maintenant de retourner faire une courte visite aux Dénés de l’ouest, représentés par les Porteurs de la Colombie Britannique, et de noter en passant quelques moindres particularités de leur sociologie qui ont échappé à mes précédentes recherches.

Et d’abord un mot ou deux de certaines de leurs croyances qui ont survécu à l’influence de notre civilisation parmi eux. Les oreilles vous tintent-elles, ou bien les seins d’une femme lui démangent-ils? C’est, croient-ils, un signe infaillible de la prochaine arrivée d’un étranger qui s’annonce ainsi.

Voyagez-vous en pays inconnu, arrivez-vous pour la première fois en vue d’une montagne? Vous ne devez pas manquer de vous barbouiller la figure en noir, avec ce charbon qu’on trouve partout dans la forêt, où le feu a couru dans un temps plus ou moins rapproché (33). Autrement la montagne vous verrait, et vous enverrait certainement une pluie qui vous empêcherait d’aller plus loin.

A la maison ou ailleurs, il peut vous arriver de vous laisser aller au sommeil même pendant la journée. Vous devenez, par suite de la crainte superstitieuse qu’inspire le rêve, l’objet du plus grand respect à quiconque vous approche. Le songe est, croit-on, le moyen normal de communiquer avec la Divinité, ou tout au moins avec le monde invisible des esprits, et soustraire quelqu’un à cette communion mystique est une audace que personne ne se permettra jamais.

(33) — Par suite de l’imprudence des indigènes, sinon allumé par le feu du ciel.

Or comme on n’a aucun moyen de savoir si telle personne qui dort rêve ou non, on la fait bénéficier des précautions, inspirées par une crainte révérencielle, auxquelles a droit quiconque est dans ce mystérieux état. Je ne cacherai pas que j’ai parfois abusé de ces notions superstitieuses, pour me protéger contre des importuns en feignant un sommeil auquel je ne me sentais nullement porté.

C’est un sentiment à peu près identique qui empêche le Déné de surprendre, de faire tressaillir quelqu’un. Une surprise trop violente, un choc psychique trop impressionnant peut faire momentanément perdre connaissance à l’Indien, et que signifie l’état qui en résulte sinon encore une communion avec l’autre monde?

Nous avons vu que, chez nombre de tribus aborigènes, l’homme ne doit jamais parler à sa belle-mère, ou même simplement rencontrer son regard. Cette pratique, dont la raison d’être n’est pas difficile à deviner, ne se trouve chez aucune peuplade dénée du nord; mais quelque chose d’analogue, une gêne ou restreinte factice vis-à-vis de ses propres sœurs est un sentiment fort commun des Porteurs, dont la langue a même un mot pour l’exprimer.

Un autre terme rend chez eux l’idée d’une coutume tout aussi commune. C’est na-deztuc, qu’on peut traduire: je gagne en disant na-ltuc! Cette interjection rappelle un “droit d’aubaine’’ tout américain. Vous laissez tomber quelque chose: à moins que vous ne puissiez dire na-ltuc le premier, l’objet tombé devient la propriété de quiconque vous a prévenu en proférant cette exclamation.

Car le propre du Porteur, comme du Babine, est de faire le grand, et tout soupçon de dispositions à la mesquinerie, ou même à la simple parcimonie, est intolérable pour l’un comme pour l’autre. Ils sentent, au contraire, un besoin constant de se faire passer pour libéraux. Appelez-vous l’attention de l’un d’eux, par exemple, sur une étincelle qui vient de tomber sur lui; vite il vous fera ostensiblement quelque cadeau, surtout si vous vous trouvez en compagnie d’un tiers.

Si, par ailleurs, vous vous permettez la fantaisie, en lui rendant le vase qui a contenu un présent, de lui dire: Na, nt’sai-yaz, tiens, ton petit plat, il entrera en fureur et vous jettera à la figure — c’est-à-dire vous donnera(34) — tout ce qui peut lui venir à la main, insulté qu’il se croira dans ses dispositions à la générosité, le diminutif -yaz lui

(34) — Manière porteur et babine, imitée des Indiens de la Côte, de faire un cadeau public.

intimant d’une manière trop claire que le contenant de son cadeau vous semblant petit, vous ne sauriez avoir apprécié son contenu.

Le Porteur aime non seulement à paraître grand dans ses libéralités — qui, dans son intention, en appellent pourtant de plus grandes encore — mais à se croire l’objet d’attentions toutes spéciales, et cette seule circonstance trahit une sociologie peu primitive, donc peu dénée. Aussi un individu qui a fait un voyage de longue haleine se croira-t-il déshonoré s’il en revient avec les mêmes habits.

Il lui faut absolument, à son retour, quelque nouvelle (je ne dis pas neuve) pièce dans son accoutrement: un nouveau couvre-chef, d’autres pantalons, une veste différente, que couvre-chef, pantalon ou veste lui aille ou non. Si c’est un cadeau — à supposer que le sauvage connaisse réellement ce que nous appelons cadeau: le principe do ut des étant chez lui le principe constant de ses prétendues libéralités — je veux dire si le nouvel habit ne vient pas d’un vulgaire échange, il y a vingt à parier contre un que le voyageur ne s’est nullement défait de la partie correspondante avec laquelle il était parti. Il a simplement ajouté la nouvelle à l’ancienne.

C’est ainsi qu’il ne change presque jamais de chemise (35). Il se met seulement sur l’ancienne celle qu’on vient de lui donner, et il pourra en porter ainsi trois ou quatre les unes sur les autres. On devine les conséquences; inutile de les faire ressortir. Du reste, qui ne sait que le sauvage n'a jamais passé pour propre, et que les graines inanimées ne sont pas les seules dont il puisse se repaître?...

Puisque nous en sommes aux voyages, ajoutons en terminant que les Porteurs ont à ce propos une coutume aussi intéressante qu'originale. Il est moralement impossible que n’importe qui vienne inaperçu en vue du village, l’arrivée d’un étranger y étant saluée par les enfants et les jeunes gens qui rôdent auprès, d’un chant dont tout le monde connaît la signification et que je me permets de reproduire

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