‹ Disparus et survivantsChapitre 19 sur 21 · VERS LE SUD ET DANS LE SUD · texte numérisé non relu

VERS LE SUD ET DANS LE SUD

LES DENES MERIDIONAUX

Une idée m’est venue en terminant mon premier essai sur les Dénés. Puisque l’autochthonie des Indiens d’Amérique ne peut plus se défendre, l’habitat de ceux que nous venons d’étudier, à l’extrémité du Nouveau-Monde, séparé de l’Asie par un simple détroit de 40 milles rendu encore moins large par un groupe d'îles au milieu, ne suggère-t-il pas de lui-même la possibilité, que dis-je? la probabilité, du passage d’un continent à l’autre par ces peuplades qui sont les plus proches de l’Asie — à part les Esquimaux, qui sont asiatiques aussi bien qu’américains?

C’est ce que j'avais toujours soupçonné, sans pourtant en avoir aucune preuve formelle, avant les derniers quinze ans. C’est même dans le but d’approfondir cette question que j’avais amassé à grands frais tout ce qui s’était publié sur les aborigènes sibériens et autres, dans les premiers temps de la Découverte russe, alors que ces populations en étaient encore à leur stage préhistorique.

Or que les Dénés décrits dans mon dernier essai soient réellement venus d’Asie, qu’ils aient autrefois vécu en Sibérie, voilà ce qui ne peut plus faire l’objet d’un doute pour un savant non prévenu. On en trouvera les preuves tout au long dans les 230 pages de texte de mon Essai sur l’Origine des Dénés. Je me contenterai ici de les classifier, d’en résumer les plus fortes et de m’arrêter légèrement sur la principale, la dernière, celle qu’a prudemment tue, avec d’autres qui découlent de la nomenclature de certains points géographiques, un critique américain que je ne puis croire avoir lu et compris ce travail(l).

(1) — Le Dr Roland Dixon. V. la note 30 de la p. 127.

Tout d’abord, les indigènes d’un continent étaient, de temps immémorial, connus de ceux de l’autre, et il y avait commerce entre eux longtemps avant l'arrivée des blancs(2).

En deuxième lieu, les similarités technologiques, sociologiques et psychologiques entre Dénés et Sibériens préhistoriques étaient des plus frappantes. Le tout est décrit avec force détails dans l’Essai précité, et prépare admirablement à l’admission d’identité ethnologique, au moins partielle, sans toutefois la prouver. C’est, en effet, un axiome d’anthropologie que les mêmes besoins créent les mêmes moyens, et qu’un milieu analogue détermine une similarité de moeurs et de coutumes.

Troisièmement, plus importantes, et partant plus probantes, sont les traditions du peuple en question. Ces Indiens assurent qu’ils vinrent originairement d’une terre différente de celle qu’ils habitent aujourd’hui, terre qui se trouve à l’ouest et de l’autre côté d’une étroite pièce d’eau parsemée d’îles. Nous avons pour cette déclaration le témoignage des tout premiers explorateurs, comme Sir Alexandre Mackenzie^) et Sir John Franklin(4), ainsi que la garantie du P. Petitot(5), qui le recueillit de la bouche même des Dénés au cours de

Et ces traditions des Indiens sont non seulement confirmées, mais leur exactitude mise hors de doute, par, quatrièmement.

Certains points de la nomenclature géographique du pays qu’ils occupent aujourd’hui. Commençons par les moins importants. Les Porteurs de l’Extrême-Ouest n’ont point de tradition relativement à leur origine; mais personne ne saurait contester qu’ils soient venus du nord, que dis-je? des régions arctiques elles-mêmes. Dès les premières années de mon séjour au milieu d’eux, il y a quarante-deux ans, leurs vieillards affirmaient, en effet, que “les jours étaient autrefois extrêmement courts; de fait, si courts que tout ce qu’une femme pouvait faire du lever du soleil à son coucher était d’ourler une peau de rat musqué”.

(2) — D’ailleurs le chroniqueur d’un voyage opéré d’Asie en Amérique il y a plus de ISO ans, tout en admettant que ni Koriaks ni Tchouktchis asiatiques ne comprennent les langues américaines, n’en déclare pas moins que ces gens sont fort utiles aux explorateurs, pour la raison qu’ils “sont considérés par les Américains comme identiques à eux-mêmes” (S. Muller, Voyages front Asia to America, for completing the Discoveries of the N. IV. Coast of 'America, p. 46; Londres, 1764).

(3) — Voyages, p. CLXIII.

(4) — Narrative of g Journey to the Shorcs of t'he Polar Sea, vol. I, p. 293.

(5) — Essai sur l’Origine des Dcnê-Dindjiè, pp. XXVIII et autres; Congrès international des Américanistes, vol. II, p. 24; Nancy, 1875.

J’ai encore présent à l’esprit au moins l’un de ceux qui me faisaient cette déclaration. Il me disait en meme temps: “J’étais tout petit, grand comme cela — et il faisait un geste de la main, indiquant qu’il pouvait avoir eu sept ou huit ans — lorsque mon grand-père, qui était très vieux, me disait cela’’.

De plus, leurs congénères du sud, les Chilcotines, appellent encore OEnna-t’ là, ou herbe des Etrangers (Foreigners) , c’est-à-dire de leurs voisins les Chouchouapes, le succulent bunch-gcass qui fait la richesse de leur territoire actuel, preuve que ce territoire appartenait autrefois aux Chouchouapes du sud. Et cette déduction se trouve d’ailleurs confirmée par la migration de la tribu du nord au sud, laquelle, au su de tout le monde quand je les évangélisais il y a quarante-cinq ans, s’était opérée peu de temps auparavant.

Mais, cinquièmement, il y a plus. Qu’on se transporte, en effet, dans les immenses déserts qui s’étendent à l'est des montagnes Rocheuses; on y verra, dans la vallée du Grand lac d’Ours, au sud d’un groupe de montagnes, une immense steppe dont l'extrémité méridionale est connue des Dénés sous un nom qui veut dire Dernière Steppe, tandis que s’élève, dans la même région, une élévation qu’ils appellent Dernière Montagne. Va sans dire que si ces sauvages étaient venus du sud, ils auraient qualifié l’une et l’autre de Première.

Pour couper court à toute possibilité de malentendu, la montagne la plus septentrionale du même groupe est connue sous un nom dénê qui équivaut à Premier Promontoire, preuve irréfragable que les sauvages qui la virent pour la première fois voyageaient du nord au sud(6).

Que peuvent répondre à cela les incrédules à la Dixon?

Du reste, c’est un fait constant que, dans toutes leurs migrations, les Dénés ont tendu vers le sud. C’est là que se trouve leur paradis, et, si j’en avais le temps, rien ne me serait plus facile à prouver(7).

Sixièmement, ce qui précède est, dans mon opinion, encore éclipsé par ce qui me reste à dire. Et comme nous en venons à des particularités mythologiques, et que la mythologie comme telle n’a généralement pas grande importance lorsqu’il est question d’assimilations ethnologiques, j’invite le lecteur à redoubler d’attention et à suivre mon raisonnement jusqu’au bout.

(6) — y. Petitot, Exploration de la Région du Grand lac des Ours, pp. 124 et 313; Paris, 1893; Géographie de l’Athabaskaw-Mackenzie, p. 74.

(7) — Morice, Essai sur l’Origine des Dénés, p. 87.

Des récits légendaires relatifs à des faits de caractère universel, comme, par exemple, ceux qui se rapportent à la création ou au déluge, ne peuvent être d’aucune utilité lorsqu’il s’agit de comparer tel peuple qui les possède avec un autre chez lequel ils ont pareillement cours. Un mythe ordinaire, comme ceux qui relatent certaines transformations ou qui révèlent la genèse de telle ou telle particularité dans la nature, n’a pas non plus une bien grande importance aux yeux de l’ethnologiste. Ce sont, généralement, comme autant d’explications que peut enfanter le cerveau humain un peu partout.

Mais lorsque nous avons une légende de caractère insolite, remarquable par des détails extrêmement spéciaux et de nature frappante, il va sans dire que pareil récit ne peut se trouver chez deux peuples aujourd’hui éloignés l’un de l’autre sans qu’il y ait eu communication par contact, commerce habituel ou autrement, à une époque où ces deux peuples étaient voisins ou n’en formaient qu’un seul.

Et, dans ce cas, ce sont précisément ces détails extraordinaires qui donnent au récit toute sa valeur au point de vue de l’ethnographie comparée.

Or, au cours de 1895, je publiai dans la revue semestrielle de l’Institut Canadien, de Toronto, un mythe décrivant le sort d’une femme infidèle tuée par son mari, sur les détails duquel il me faut insister. Ses deux petits enfants sont en fuite. Pendant qu’ils s'en vont au hasard, le plus jeune, que l’aîné portait sur son dos(8), vit soudain la tête de leur mère qui venait après eux.

“Il dit alors: Mon frère aîné, la tête de maman nous poursuit. Là-dessus son frère aîné jeta en arrière sans se détourner la tête de flèche en pierre que son père lui avait donnée. Celle-ci se changea immédiatement en une montagne qui, pour le moment, les protégea contre la poursuite de leur mère.

“Mais la tête de leur mère se transforma en vent et continua à les poursuivre. Mon frère aîné, la tête de maman est encore après nous, dit l’enfant dans les langes. Là-dessus, son frère jeta derrière lui sans se détourner l'épine de rhwestco{9 ) que son père lui avait donnée. L’épine transperça la tête et la fit saigner, après quoi elle devint un buisson épineux. Le buisson acquit bientôt une hauteur prodigieuse, et barra un moment le passage à la tête de leur mère. Mais cette tête finit par sauter par-dessus et sc mit à les poursuivre.

(8) — Les femmes porteurs de la Colombie Britannique portent constamment leurs bébés sur le dos, solidement emmaillotés dans une peau tannée qui les tient rigidement debout, la figure tournée dans une direction opposée à celle que suit la personne qui les porte.

(9) — Espèce d’aubépine à longs piquants.

“C'est pourquoi l’enfant dans la mousse(lO) dit de nouveau: Mon frère aîné, la tête de maman revient après nous. Alors le plus vieux des deux jeta en arrière une queue de pic-bois, qui fut instantanément changée en feu (11). Pourtant la tête passa au travers des flammes et continua à les poursuivre” ( 1 2).

Nous voilà donc en présence d’un mythe auquel on ne saurait attribuer une diffusion universelle, et auquel on ne manquera pas de reconnaître des détails tout à fait caractéristiques et des plus extraordinaires.

Or, moins de dix ans après ma publication de cette légende, je tombai sur un conte samoyède qui ne peut être que la contre-partie du récit porteur. Qu’on en juge plutôt. Dans ce cas, c’est la meurtrière de la mère qui est après de petites fugitives.

‘‘Elle court sept jours, et alors les rejoint et va mettre la main sur la plus jeune, qui traîne en arrière. Mais l’aînée des filles jette derrière elle une pierre à repasser. De suite une rivière se met à couler, et de hautes falaises s'élèvent de chaque côté de la rivière. La vieille femme reste debout de l’autre côté de la rivière, et les enfants lui échappent.

‘‘La rivière coule sept jours, et puis disparaît. En sorte que la vieille femme court de nouveau après les enfants. Elle court pendant sept jours, et alors rattrape les petites filles. Elle va juste mettre la main sur la plus jeune, lorsque l’aînée jette derrière elle un silex, et aussitôt une haute montagne surgit et la vieille reste debout derrière la montagne.

‘‘Après sept jours, la montagne disparaît, et la vieille femme se remet à courir. Elle court sept jours, et alors rejoint les petites filles, et va mettre la main sur la plus jeune. L’aînée jette alors un peigne derrière elle, et une épaisse forêt s’élève, une forêt si dense que la vieille ne peut la franchir. Mais, au bout de sept jours, la forêt disparaît, et alors la vieille se remet à courir après elles” (13).

Pour les réflexions que suggère la ressemblance entre ces deux légendes, je ne puis que renvoyer à mon essai(14). Je me contenterai de dire ici que je plains le jugement de quiconque ne peut voir là un récit puisé à une seule et même source, trahissant le voisinage de deux peuples ou l’identité préhistorique de ceux d’aujourd’hui qui en ont hérité.

(10) — Les Porteurs se servent de mousse en guise de langes.

(11) — La queue de cet oiseau est rouge. Ce paragraphe est donc allégorique.

(12) — Ap. Trans. Can. Inst., vol. V, pp. 5, 6.

(13) — The Great Frozen Land, pp. 210-11 ; Londres, 1895.

(14) — Pp. 176 et seq.

Autrement, qui l’aurait introduit chez les Porteurs de la Colombie Britannique? Dira-t-on que ce sont les Samoyèdes de la Sibérie qui sont venus le leur emprunter? Pourtant le Dr R. Dixon, lui, ne lui trouve aucune force probante. Il faut croire que, d’après lui, pareilles similarités, une identité si frappante de détails si insolites, peuvent naître spontanément chez les peuples les plus éloignés comme les champignons croissent sur une terre favorable après une pluie d’été.

Les Dénés de l'Amérique du Nord sont donc venus de l’Asie. Un fait non moins certain, c’est que les hordes qui prirent part à l’exode des premiers jours ne furent pas toutes satisfaites de ce qu’elles avaient trouvé sur la terre d’Amérique. Un jour vint où, obéissant à l’instinct qui les portait vers le sud, un bon nombre des immigrés décidèrent de le suivre jusqu’au bout.

Quand et comment s’effectua le déclenchement des forces ethniques qui résolurent d’échanger les glaces du nord pour les riantes prairies du midi, c’est ce qu’on ne saura probablement jamais. Une seule chose est certaine: dans un passé qui n’excède peut-être pas six cents ans(15), les éléments les plus aventureux de la nation en formation, les branches les plus vigoureuses du grand arbre qu’elle était probablement déjà devenue, se détachèrent du tronc qui avait poussé dans les déserts septentrionaux, pour déferler en vagues irrésistibles sur des populations préexistantes ( 1 6).

Précédées des indomptables hordes connues aujourd’hui sous le nom d’Apaches, qui agissaient en éclaireurs, le gros des nouveaux Argonautes se fraya un chemin au travers de mille obstacles, jusqu’à ce que l’armée des envahisseurs eut atteint les bords de la rivière San Juan, tributaire du Colorado, puis du Rio Grande, tout près du Mexique. En route, les émigrants s’égrenèrent quelque peu, et laissèrent en arrière des représentants de leur corps ethnique qui, fatigués des difficultés qui s’opposaient à leur marche ou séduits par les avantages du pays où ils se trouvaient, y restèrent et finirent eux-mêmes par y faire souche, formant à la longue comme des îles ethnographiques au sein d'un océan hétérogène, îles que nous retrouvons aujourd’hui dans les Etats occidentaux du Washington, de l’Orégon et même de la Californie.

(15) — Selon Brinton, les Navahos fixent la date de leur exode, ou plutôt du commencement de leur existence nationale distincte, à quelque chose comme il y a 700 ans. Mais le P. Léopold, l’un de leurs principaux missionnaires, et d’autres sont portés à la mettre plus près de nous.

(16) — D’après le cap. J.-G. Bourke, Journal of Amer. Folklore, p. 114, 1890, les Apaches se rappellent encore avoir évincé de leurs retraites les cliffdwellers établis à l’ouest de ce qui est aujourd’hui Santa Fé.

Ceux qui voudraient étudier à fond la question de ce gigantesque déplacement, de cette grande scission dans la famille dénée des jours d’antan, pourraient faire pire que de consulter ma Great Déné Race (17). Mon rôle est plus humble en ce moment. Je dois me contenter de présenter au lecteur les principaux groupes de ces aventureux Dénés, qui ne sont naturellement aujourd’hui pas sans alliages fort importants aux points de vue physiologique, psychologique et surtout sociologique.

De fait, n’étaient leurs dialectes avec leurs racines franchement dénées, il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de rattacher ces fiers, mystiques et industrieux citoyens du Midi aux timides, enfantins et insouciants nomades du Nord canadien.

Un mot pourtant avant de nous mettre à l’étude des premiers. Malgré l’énorme distance — plus de six cents lieues — qui sépare aujourd’hui les deux grandes divisions de la même famille, celle du sud n’est pas sans avoir quelque vague souvenir de ses frères du nord.

Ainsi que me l’écrivait autrefois ( 1 8) le P. Léopold Ostermann, O.M.F., l’un des principaux travailleurs dans le champ navaho(19), “la plupart des vieux Navahos... savent quelque chose des Dénés Nahodlonis(20)... Ils savent que, très loin quelque part, il y a des ‘gens qui sont dénés eux aussi’, qui parlent leur langue et avec lesquels ils ne formaient autrefois qu’un seul peuple.

“Ce ne peuvent être les Apaches, car les Apaches se sont maintes fois fait très clairement et très distinctement connaître des Navahos. D’aucuns disent que l’habitat des Dénés Nahodlonis se trouve dans le nord, d’autres le mettent dans le nord-ouest; la plupart ne savent au juste quelle direction lui assigner”.

Mais trêve de problèmes ethnologiques, et venons-en de suite à ces Dénés du sud, si nous voulons avoir la place nécessaire pour rendre justice à leur importance numérique et noter leurs principales particularités. Comme, en vrais Dénés qu’ils sont quand même restés, leurs moeurs et coutumes ont subi l'influence du milieu au point de n’être presque plus dénées, je me croirai pourtant en droit de me contenter d’en effleurer les grands traits.

(17) — Pp. 40-48.

(18) — 27 déc. 1905.

(19) — J’écris ce mot, qu’on dit d’origine espagnole (ces Indiens s’appelant eux-mêmes Dîné, ou à peu près, ainsi que, d’ailleurs, les Apaches), comme le font aujourd’hui les savants américains, qui rendent par leur h aspiré le j catalan.

(20) — Ceux qu’ils laissèrent derrière eux, et qu’un parti navaho alla même, assurent-ils, retrouver il n’y a pas absolument longtemps (Catholic Pioneer, oct. 1905).

Et d’abord avant de faire connaissance avec les deux si impor tantes tribus qui forment le gros des Dénés du sud, faisons en passant une courte visite aux rejetons ethniques que ceux-ci ont laissés dans l’Ouest américain, peuplades plus ou moins éparpillées que j'appellerai les Dénés du Pacifique.

Ces peuplades, aujourd’hui bien réduites en nombre, comme le sont, du reste, toutes les tribus dénées du nord, consistaient d’abord en une bande possédant autrefois plusieurs villages le long de la rivière Umpqua, dans le Washington. Elle est maintenant pratiquement éteinte comme entité ethnique, quelques-uns de ses membres ayant été parqués, avec d’autres Dénés qui descendent des traînards, ou retardataires, du grand exode méridional, dans les réserves de la Grande Ronde et de Siletz, en Orégon.

La première de ces réserves en contenait il y a quelque temps environ 135, la seconde, 280.

Plus au sud, dans la Californie, la nation est représentée par divers groupes sans aucun lien ethnique ou politique. C’est ainsi que nous y trouvons celui des Tolowas, sur la rivière Smith, ceux des Hoilcut et des Mattoles, sur la Redwood, ceux des Sinkyones, des Lassiks et des Kimestes, dans la vallée de la rivière aux Anguilles (ces derniers au nombre d’environ 150), et surtout celui des Houpas, sur le cours inférieur de la rivière Trinité.

Les Houpas forment aujourd’hui la division la plus importante, parce que la plus compacte et la plus nombreuse, de tous les Dénés du Pacifique, celle dont la langue et la sociologie ont été étudiées avec le plus de soin(21). Goddard leur accorde une population de 450 âmes, réduction de pas moins de 200 depuis 1888, si les recensements sont corrects (22).

Dans sa Life and Culture of the Hupa( 23), cet auteur a publié (24) le portrait d’une indigène de cette tribu habillée selon la dernière mode des blanches, qu’elle anticipait sans le savoir, c’est-à-dire avec des bras nus comme des saucissons. Or cette Lloupa a un faciès tout-à-fait déné, tandis que celui de l’homme qui la précède représente un type tout différent.

(21) — Spécialement par le Dr P.-E. Goddard, dont les descriptions sociologisques sont supérieures à son traitement de leurs particularités linguistiques.

(22) — De recensement officiel de 1926 porte à 550 le chiffre de la population indigène de la seule vallée de la Houpa, qui ne constitue qu’une partie de l’habitat de ces Indiens. Mais quelques-uns de ses habitants sont peut-être nondénés.

(23) — University of Calif. ; Berkeley, 1903-04.

(24) — Planche V.

Va sans dire que, grâce à l’influence du milieu, et par suite de commiscégénations inévitables chez une race si portée à toutes sortes d’appropriations, les caractères physiologiques, comme les mœurs et coutumes des Houpas, ne sont guère plus dénés.

Ils ont adopté les grandes loges communales propres aux Indiens du Pacifique. Avant l’arrivée des blancs, en 1828, ils vivaient de la chasse au chevreuil et à l'élan, de la pêche au saumon et aux lamproies, et de glands de chêne, ainsi que d’autres produits végétaux.

Le costume des hommes consistait alors en un pagne de peau de daim, ou fait de la dépouille de moindres animaux, de mitasses en peau tannée, en mocassins de même matière avec la semelle renforcée de peau d’élan, tandis que les épaules et le buste étaient protégés par diverses fourrures, peaux de panthère, etc.

Les femmes portaient une robe en peau de daim qui leur tombait aux genoux, et était garnie d’une frange atteignant presque la cheville du pied. Et, détail assez peu déné, elles lavaient cet habit avec la plante californienne appelée pour cette raison plante à savon ( Chlorogalum pomeridianum) . Pendant la saison froide, c’est-à-dire durant les mois pluvieux, elles préféraient une espèce de cotillon en peau de chevreuil non tannée, ou fait des peaux de chat sauvage avec le poil à l’intérieur, comme chez les Dénés du nord.

Quant au couvre-chef, il ressemblait à un bol renversé, et n’était autre qu’une corbeille en matière végétale tressée et adaptée à la forme de la tête.

Car, contrairement à ce qui se voit dans le nord, où l’on est bien trop primitif pour de semblables œuvres d’art(25), les Houpas connaissent la manière de tresser les racines, produits herbacés, éclats de bois et pousses de toutes sortes en forme de paniers et d’ustensiles de cuisine. Diverses espèces de saules et d’aulnes, sans compter le tremble et la vigne sauvage, fournissent aussi la matière première de semblables ouvrages, dans lesquels on intercale des dessins résultant de l’addition d’herbe à ours ( Adiamptum pedatum), d’après Goddard(26).

Mais il convient de ne pas nous attarder outre mesure aux particularités d’une tribu qui n'est, après tout, que l’un des nombreux déchets de l’armée des Dénés du sud perdus dans les déserts du Pacifique. Traversons de suite les montagnes, et arrivons à l’importante tribu des Navahos, l’une des plus populeuses qui soient' au nord du Mexique — de fait, la plus populeuse après celle des Sauteux.

(25) — A part chez les Chilcotines, qui ont appris de leurs voisins hétérogènes l’art de tresser des paniers, etc.

(26) — Life and Culture of the Hupa, p. 39.

Cette tribu, hâtons-nous de le dire, est la plus prospère de toutes les peuplades indiennes en dehors de l’Oklahoma, tout en gardant — • peut-être pour cette raison— un habitat qui lui est congénial et dont les blancs ne sauraient probablement que faire. Au point de vue démographique, il n’y en a aucune, où qu’elle puisse se trouver, qui soit dans une position aussi brillante.

Un mot sur sa population au cours des ans, et quelques statistiques illustrant son développement dans ces derniers temps, donneront une idée de son importance, en même temps qu’ils nous rappelleront la nécessité de ne pas perdre de temps en longueurs, sous peine de ne pouvoir rendre justice à une autre tribu dénée du sud, qui mérite au moins quelques mots de réhabilitation.

Un recensement spécial du Gouvernement américain pris en 1869 lui trouva, paraît-il, un peu moins de 9.000 âmes. En 1890, une autre énumération officielle lui en reconnaissait pas moins de 17.204 qui, dix ans plus tard, étaient montées à quelque 20.000, tandis qu’en 1906 on les estimait, peut-être avec un grain d’exagération, à 28.500.

Or voici le résultat de mes fouilles (27) dans le dernier recensement officiel de la population aborigène des Etats-Unis, celui de 1926:

Dans l'Arizona.

Agence des Hopis .

Réserve de Leupp .

Grande Réserve navahoe Navahos occidentaux . . .

Dans le Nouveau-Mexique.

Puéblo Bonito . 3.000

San Juan . 7.000

Canoncita et Puertecita . 392

Ce qui, si mon arithmétique est en règle, doit faire un total général de 33.185 Navahos, campés pratiquement sur un seul bloc de terrain, ou tout proche, non pas éparpillés de ci de là dans une foule d’Etats ou de provinces, comme le sont les 43.831 Sauteux auxquels nous avons payé nos respects.

En effet, apres de longues difficultés d'abord avec le Mexique puis avec les Etats-Unis, qui venaient d’acquérir leur pays, les Nava-

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