‹ Disparus et survivantsChapitre 20 sur 21 · Navahos · texte numérisé non relu

Navahos

(27) — Car les documents officiels semblent vouloir cacher le plus possible les caractères ethniques des tribus indiennes enumérées.

hos furent définitivement établis sur une immense réserve de terres plutôt arides et très élevées (une moyenne de 6.000 pieds au-dessus de la mer), laquelle ne contient pas moins de 9.503.763 acres, réserve qui est à cheval sur les Etats de l’Arizona et du Nouveau-Mexique, et comprend même une lisière de l’Utah.

C’est une région assez sablonneuse, découpée de vallées sans nombre et de profonds ravins, avec, par ci par là, des canyons aux contours effrayants, une espèce de paradis sauvage dont le P. Léopold écrivait jadis:

“C’est un pays de déserts sablonneux, où pas un arbre ne paraît à des milles à la ronde — rien que du sable et de l’absynthe sauvage — dont la monotonie fatigue l’oeil; où des courants d’air irrésistibles enlèvent des nuages de sable, qu’ils fouettent sans pitié, le charriant des milles entiers, et en balayant le visage du voyageur, qui ne peut voir dix verges en avant...

“C’est un pays de bois et de forêts, où se dressent le pinon(28) à la large ramure, de gracieux sapins, du cèdre et du genièvre odoriférants, du noble pin et du tremble aux reflets argentés... C’est un pays de magnifiques distances, où l’air pur, clair et léger tient lieu de télescope, ramenant à une toute petite distance des objets très lointains, où l’on peut chevaucher ou aller en voiture pendant des heures, en vue d’un pic ou d’un bosquet qui paraît tout proche, sans que la distance en semble réellement diminuée” (29).

Et pourtant, les Navahos, pas plus que personne, ne pourraient vivre de pareils avantages. Certaines vallées de leur seigneurial domaine renferment d’assez gras pâturages, et, avec une industrie digne de tout éloge, ils en ont considérablement augmenté l’étendue par voie d’irrigation, en creusant des canaux et construisant des réservoirs d’eau qu’ils utilisent tempore opportu.no, marque de bonne volonté que le Gouvernement américain a eu le bon esprit de récompenser en les y aidant de ses deniers.

C’est ainsi qu’ils peuvent aujourd’hui cultiver du maïs, des haricots, des gourdes et des melons. Ces travaux leur permettent surtout d’élever des milliers et des milliers de moutons, en vue de pourvoir aux besoins d’une industrie nationale dont nous aurons à dire un mot.

En attendant, voyons ce que sont ces Indiens au point de vue ethnique, et quelle a été dans le passé la cause principale de leur présente importance numérique.

(28) — P inus edulis.

(29) — The Catholic Pioneer, juillet, 1905.

Les Navahos sont loin d’être de purs Dénés. De fait, il n’y a pas, je crois, de peuplade en Amérique qui soit de sang si mêlé. Pour cette raison, il me serait bien inutile d’essayer de décrire leur physique. Grands et petits, sveltes et trapus, brachycéphales et dolichocéphales, têtes arrondies et figures plates, nez camus et aquilins trahissent presque autant d’origines différentes.

Lorsque, il y a moins de 600 ans, leurs ancêtres parurent pour la première fois en vue du pays qu’ils occupent aujourd’hui — d’assez purs Dénés, pauvres et mal vêtus(30) — ils n’étaient probablement pas très nombreux. Mais, avec une bravoure née de la nécessité où ils étaient de défendre leur présence en des lieux si nouveaux pour eux, ou par suite de calculs politiques difficiles à comprendre chez d’ignorants Dénés, ils s’adjoignirent peu à peu non seulement trois bandes d’Apaches qui les avaient précédés dans ces déserts, mais des groupes hétérogènes entiers, qu’ils s’incorporèrent sous la forme de clans particuliers auxquels ils communiquèrent leur propre langue.

A ce propos, je ne puis m’empêcher de faire remarquer ici que, après tous les emprunts lexicologiques et les altérations grammaticales inévitables en pareil cas, l’idiome navaho est resté bien plus déné que ne semblent le croire les savants américains. La grande autorité sur cette importante tribu est feu le Dr Washington Matthews, dont l'admirable Mountain Chant (31) est sans égal dans toute la littérature anthropologique des Américains. Cet officier avait malheureusement une oreille ingrate, et, pour cette raison, ses textes aborigènes ne sont pas parfaits, bien que leurs défauts se puissent facilement corriger par un philologue versé dans la phonologie dénée.

Ce savant publia donc un volume de Navaho Legends(32) , ouvrage aussi important qu’intéressant, dont quelques pages sont accompagnées du texte original. La plus précieuse de ces légendes, la première, renferme, sous une forme détaillée et légèrement mythique, ce que le Prof. Fréd.-W. Hodge qualifie de “remarquablement correct en ce qui est de la séquence chronologique des événements qui y sont rapportés, ainsi que le prouvent les comparaisons avec l’histoire” (33).

Or veut-on savoir comment commence ce récit navaho? Le voici, avec la seule substitution de quelques caractères à ceux de Matthews, en conformité avec ceux dont je suis obligé de me servir dans

(30) — Cf. Navaho Legends, p. 240, no. 180.

(31) — Ap. Fifth Ann. Rep. Bureau of Ethnology; Washington, 1887.

(32) — Boston & New-York, 1897.

(33) — The Barly Navaho and Apache, Amer. Anthrop. (Ire série) vol VIII, p. 238.

un ouvrage comme celui qui résulte de ces essais, où je manque de certains signes graphiques en usage dans les livres de linguistique américaine. La seconde ligne contient l’exact équivalent porteur, dialecte, comme on sait, de la Colombie Britannique.

Thô-bilh-askizhi-gi

ha a dje

lhakaigo

tainzhilhto;

Thû-pelh-cyesniz-yé

ha’aih t’sê

lheyel

teranilhto;

Eau - avec - colline dans (le soleil) de

du blanc

s’éleva

centrale

se lève

tein djilhinla

teini.

dzîn r hemnzen

t’ set ni.

le jour ils crurent

dit-on (34).

En décomposant le premier mot, qui est un nom propre formé de deux substantifs et d’autant de postpositions, nous trouvons dans cette phrase onze termes dont pas moins de huit sont identiques en déné du nord, pour quiconque est au courant des règles qui gouvernent les permutations littérales dans les divers dialectes de cette langue(35).

L’arrivée des premiers ancêtres des Navahos dans la vallée de la San Juan ne peut, d’après Hodge, dater d’une époque antérieure à la fin du XVe siècle (36), et ils avaient été précédés dans le sud par les Apaches, dont les différentes bandes formaient alors une peuplade plus importante que celle des Navahos. Je ne puis voir sur quoi se base cet auteur pour trouver des cliff-dwellers, ou habitants de falaises, dans ces derniers. Cette condition jure assez avec ce que nous savons de ces grands nomades échappés aux glaces du nord, où ils n’avaient jamais connu ce que nous appelons une maison. Comment, rendus dans le sud, auraient-ils pu consentir à s’emprisonner dans des cavernes inaccessibles?

Par suite de leur faiblesse numérique des premiers jours, ils ne paraissent pas s’être jamais attaqués aux Puéblos d’alentour avant le XVIIe siècle, c’est-à-dire avant d’avoir notablement augmenté le chiffre de leur population par des accessions aussi forcées qu’hétérogènes. Leurs randonnées chez ces Indiens et ailleurs leur avaient déjà alors procuré les éléments d’une industrie qui devait les rendre célèbres: la manufacture de couvertures uniques au monde.

(34) — C’est-à-dire: A Thobilhaskishi (au milieu du premier monde) du blanc s’éleva de l’orient; ils le regardèrent comme le jour, dit-on.

(35) — Par exemple, le navaho remplace normalement le .v des Dénés septentrionaux, et même des Apaches, par un g, et aucun dialecte ne différencie le b du p, le d du t, etc.

(36) — Op. cit., p. 239.

D’après Hodge, qui se base pour ses suggestions sur la légende nationale de leurs origines et évolution, l’acquisition de leurs premiers troupeaux de moutons dut se faire peu après 1542, alors qu’ils fondèrent leur colonie de Kintyeli(37). Je regrette de ne pouvoir donner le chiffre exact de ceux qu’ils possèdent aujourd’hui, le recensement officiel les noyant, pour ainsi dire, dans la masse des animaux non spécifiés et volailles au crédit de leurs différentes réserves.

Dès les tout premiers commencements du siècle présent, alors que je ne trouvais à la nation entière que 27.365 âmes(38), je leur attribuais déjà 648.500 moutons, chiffre qui doit aujourd’hui dépasser le million.

Car, il me faut répéter que la grande industrie de ces Indiens est la fabrication des couvertures et tapis, industrie qu’ils ont acquise des indigènes des Puéblos, mais dans laquelle les élèves sont devenus de beaucoup supérieurs aux maîtres — ce qui ne veut pas dire qu'ils n’aient pas été versés, dès leur arrivée dans le sud, dans un art que connaissent d’une manière rudimentaire tous leurs congénères du nord: celui de tisser, par exemple, avec des lanières de peaux de lapin.

Et en faisant ma première affirmation je répète simplement ce qu’ont écrit tous ceux qui sont au courant des choses navahoes, entre autres et surtout le Dr W. Matthews, qui commence ainsi un important essai à ce sujet:

"L’art de tisser, tel qu’il existe chez les Navahos du Nouveau- Mexique et de l’Arizona, possède des points de grand intérêt pour l’apprenti ethnographe. Il a une origine aborigène (39), et alors que l’art européen l’a incontestablement modifié, on peut facilement mesurer l’étendue et la nature de l’influence étrangère qui l’a affecté. Il n’est aucunement certain, mais il y a beaucoup de raisons pour croire, que les Navahos apprirent leur métier des Indiens des Puéblos, et cela depuis l’arrivée des Espagnols; mais les élèves, si on peut les appeler ainsi, surpassent de beaucoup aujourd’hui leurs maîtres par la beauté et la qualité de leur ouvrage.

(37) — Khon-tyel veut dire “maison large” dans le nord, tout aussi bien que le soi-disant Kin-tyeli du sud; ce qui porte à croire que lorsqu’ils qualifient de moderne le mot kin dans leur Dictionnaire, les PP. Franciscains veulent probablement laisser à entendre que ce mot s’applique aux maisons modernes. Kin, l’équivalent du khiné, khon, khun, khuné du nord, est indubitablement l’original du déné pour “maison”.

(38) — V. ma Great Déné Race, p. 59.

(39) — Comme l’indique d’ailleurs la fig. 148, p. 157, de mes Notes... on the Western Dénés.

On peut dire sans crainte de se tromper qu’aucune tribu aborigène au nord du Mexique n’a porté l’art de tisser à un si haut degré de perfection que les Navahos, et que chez aucune peuplade aborigène du continent tout entier cet art ne s’est moins européanisé” (40).

On ne peut s’attendre à ce que j’entre dans des détails techniques à ce sujet. Je dois renvoyer le lecteur à l’essai que je viens de citer, auquel j’ajouterai un livre moins scientifique, The Navajo and his Blanket, par U. -S. Hollister(41 ).

Je me contenterai d’ajouter que ces soi-disant couvertures (42) sont naturellement tissées à la main avec des matériaux filés sans rouet, en toutes sortes de couleurs, agrémentées de dessins originaux, sur des métiers des plus primitifs, espèces de cadres mobiles suspendus à un arbre ou assujettis à sa base. Et pourtant elles sont si solides, si durables, que l’auteur que je viens de nommer ne craint pas d’écrire que, “dans ces dernières années, beaucoup de belles couvertures de manufacture navahoe, qui datent de vingt ou quarante ans, ont été trouvées chez les Chochonis de l’Idaho et de l'Utah”(43).

De fait, on pourrait presque dire qu’on les trouve aujourd’hui un peu partout. J’en ai moi-même vu plusieurs au Canada.

Ce sont évidemment les femmes qui s’acquittent de ce travail, et leurs hommes doivent leur savoir gré de la renommée que leur industrie a acquise à leur tribu. Peut-être est-ce le cas; car on s’accorde à reconnaître que la condition de la femme est chez eux supérieure à ce que nous la voyons dans les autres tribus indigènes.

Chez les Navahos, la matriarchie, ou le système d’après lequel l’enfant tient de la mère et non du père, et les héritages de biens et de rang social passent du père au neveu maternel, c’est-à-dire aux enfants de sa sœur, est la loi fondamentale qui régit les successions et la répartition en clans.

Mais, loin d’être une reconnaissance implicite de la dignité de la femme, comme le voudraient certains auteurs américains, ce système est simplement, chez ces Indiens comme chez les Babines et les Porteurs du nord, une confession indirecte que la peuplade n’en est plus à sa période primitive, comme une proclamation qu’elle a abandonné le nomadisme de ses ancêtres pour le quasi-sédentarisme des groupes ethniques à culture secondaire — condition sociale, je ne puis que le

(40) — Navajo W envers, Third Ann. Rep. Bur. Ethnol. p. 375; Washington,

(41) — Denver, s. d.

(42) — Terme qui comprend toutes sortes de tapis, descentes de lit, etc.

(43) — Op. cit., p. 49.

répéter, où les mœurs se relâchent automatiquement au point de rendre la question de la paternité pas toujours facile à résoudre.

Quoi qu’il en soit, c’est donc la femme, qui, chez les Navahos, a le monopole de l’industrie à laquelle ils doivent leur réputation. Un assez grand nombre d’hommes compensent chez eux cette espèce d’éclipse de leur sexe, en se livrant à des travaux d’orfèvrerie dans lesquels ils sont, eux aussi, devenus experts.

Ces artisans, en effet, ne se contentent pas de transformer l’argent monnayé en différents objets d’ornementation, comme le font les indigènes du Pacifique Septentrional(44) ; ils font pratiquement ce qu’ils veulent des métaux précieux, surtout l’argent, qu’ils fondent, moulent, soudent, cisèlent et travaillent de toutes les manières.

A cet effet ils ont des forges, avec des creusets, des enclumes, des moules, tenailles, ciseaux, pinces, alênes et ciseaux à froid — ces deux derniers articles de leur propre fabrication — avec lesquels ils manufacturent des boutons ornés, des rosettes et croix à double croisillon (qui, pour eux, n’ont pas la signification religieuse que nous leur attribuons), des bracelets, perles, mesures à poudre, boîtes à tabac, bibelots de brides, etc., le tout “ avec un art surprenant quand on considère l’imperfection des outils” (45).

Mais je m’aperçois que la double industrie qui distingue les Navahos m’a entraîné dans des détails qui dépassent les limites que je m’étais fixées. Pressons maintenant le pas, afin de pouvoir arriver à leurs congénères du sud avant qu’il ne soit trop tard.

Les Navahos sont aussi remarquables aux points de vue psychologique et religieux que comme artisans et manufacturiers. Bien que leur cosmogonie, leurs croyances et pratiques de religion n’aient absolument rien de déné, il me faut pourtant entrer dans quelques détails à leur sujet. Un Navaho non mystique, sans longues formules cabalistiques et d'interminables cérémonies ne se conçoit pas davantage qu’un Navaho non industrieux(46).

(44) — W. Matthews, se demandant si les Navahos n’auraient point eu leurs orfèvres avant l’arrivée des blancs, cite, pour rendre probable l’hypothèse affirmative, l’exemple des “beaux ornements d’or fabriqués par les grossiers Indiens de la Colombie Britannique et de l’Alaska” ( Navajo Silversmiths, Sec. Ann. Rep. Bur. Ethnology, p. 171). Ni dans l’un ni dans l’autre de ces deux pays il n’y a jamais eu, que je sache, d’orfèvres aborigènes travaillant l’or.

(45) — Nav. Silversmiths , p. 172.

(46) — Et cet esprit d’industrie n’est nullement le fait de quelques individus seulement. Tous les auteurs s’accordent à dire qu’un Navaho ne se croit audessous d’aucun travail rémunératif, disposition qui est bien rare chez les aborigènes américains.

D’après la cosmogonie navahoe, l’univers consiste en plusieurs mondes superposés les aux autres, et les habitants actuels de celui que nous occupons ne sont autres que ceux d’un monde inférieur, dont les ancêtres en furent chassés par les eaux d’un déluge qui rendit le premier inhabitable. Les Navahos croient en une foule d’êtres surnaturels qui ont chacun leur histoire et que tous les écrivains du sud appellent dieux (47) — concept non-déné s’il en fut. La plupart de leurs cérémonies, rites nombreux dont le principal, le soi-disant “Chant de la Montagne”, ne dure pas moins de neuf jours, ont quelque rapport avec les péripéties de la vie passée, ou les caractéristiques, de ces prétendues divinités.

Comme aides à ces cérémonies, qui parlent à l’esprit par l’intermédiaire des sens, ces Indiens ont, en commun avec certaines autres peuplades du midi, mais à un degré plus perfectionné, ce qu’on est convenu d’appeler des tableaux à sec, images symboliques préparées et refaites chaque jour de la cérémonie.

Ces tableaux, qui peuvent avoir dix ou douze pieds de diamètre, représentent, d’après un art conventionnel et sous des formes immuables léguées par les ancêtres, quelques scènes de récits mythiques, avec des signes dont le vrai sens est connu surtout des chamans et des vieillards.

Pour les produire, on prépare dans la loge ou l’enclos sacré un fond de sable, ramassé avec accompagnement d’observances religieuses par certains jeunes membres de la tribu, sable répandu sur le sol dont on égalise la surface avec une latte à tisser, et sur lequel on laisse dextrement comme dégoutter de la main le piment qui doit fournir la couleur: de la poussière blanche, jaune ou rouge, résultant de grès pulvérisé de la nuance voulue. Pour le noir, on se sert de charbon écrasé et légèrement mêlé de poussière de grès pour le rendre stable.

Ces tableaux sont faits avec le plus grand soin, avec une attention

(47) — A ce propos, je ne puis taire une suggestion, ou plutôt une question dénotant un doute, qui peut avoir son utilité. Matthews traduit par “saint, divin” le navaho thigini, que les PP. Franciscains écrivent diyin, double expression d’une seule et même idée et l’équivalent du porteur teyen (passé tiyin ou diyin). Or dans le nord ce mot n’éveille aucune idée de sainteté ou de divin. Il signifie simplement possesseur de pouvoirs magiques, magicien — de la racine cen, chant, magie, dont le possessif est pe-yen, sa magie, forme secondaire précédée du crément pronominal te-, ou de-, dont le t initial est appelé par la relation d’individu à l’idée de chant ou magie.

Serait-il possible qu’en changeant de milieu et de sociologie les Dénés aujourd’hui dans le sud aient aussi changé de théologie, et acquis les idées de sainteté et de divinité propres aux blancs? Si c’est le cas, c’est-à-dire si les écrivains du sud sont corrects dans leur traduction du terme ci-dessus, il n’est pas inutile d’appuyer sur ce cas d’altération sémantique due à un changement géographique.

née d’un sens religieux très prononcé. Ils prennent quelquefois des heures d’un travail ardu, bien qu’on ne les laisse guère en permanence que le temps de la cérémonie à laquelle ils appartiennent.

De même que pour la manufacture des couvertures, cet art, d’abord emprunté à des voisins hétérogènes, est entré dans son apogée, a atteint son plus grand perfectionnement chez les Navahos(48).

Ces “tableaux à sec’’ servent d’accompagnement aux grands actes religieux de la tribu, qui s’exécutent, souvent au profit comme aux frais d’un malade, réel ou prétendu, sous la direction de soi-disant prêtres et avec intercalation d’une multitude de chants sacrés et de prières qui n’ont pas toujours un caractère déprécatoire bien net.

On pourrait les comparer aux mystères du Moyen-Age: représentations plus ou moins théâtrales non moins que religieuses, de scènes de la mythologie navahoe qui forment le pendant de points de l’histoire sainte des blancs.

Ces mystères navahos se célèbrent surtout de nuit et la plupart du temps pendant les mois d’hiver, alors que certains éléments de la nature personnifiés par des figures du peintre ou des gestes de l’acteur sont le moins en évidence. Personne ne peut avoir une idée exacte de ces longues cérémonies qui n’a lu la superbe monographie du Dr Matthews intitulée The Mountain Chant (49) .

Leurs péripéties se déroulent soit dans les cercles sacrés, ou enclos circulaires de branchages, soit dans le hogan particulier ou la loge de médecine.

Avancés comme sont sous tous les rapports les Navahos d’aujourd’hui, ils paraissent singulièrement en retard en ce qui est de l’architecture. Leurs demeures ne sont autres que de misérables réduits, de véritables taudis dont l’entrée est si basse qu’il faut se courber pour s’y introduire.

Et pourtant elles ne se bâtissent pas, ou du moins on n’y transporte pas son ménage, sans accompagnement de rites qui témoignent une fois de plus de la nature essentiellement religieuse de leurs occupants.

Ces huttes, qui remplacent en hiver les abris de branchages de l’été, typéfient l’architecture navahoe. Ce sont des structures coniques faites de troncs d’arbres et de branches, puis recouvertes de terre, au point de ressembler de loin à des tertres, ou mounds, à formes de

(48) — Cf. Handbook of American Indians, vol. I, p. 403.

(49) — Fifth Ann. Rep. Bur. Ethn. ; Washington, 1887.

dôme irrégulier (50). Les dieux s’étant les premiers servis de hogans à forme de dôme, les Navahos se croient, paraît-il, obligés en conscience de les imiter.

Plus élégantes, mais encore moins, ce semble, appropriées à leur destination, sont les habitations de leurs frères du sud, les Apaches, auxquels il nous faut maintenant arriver. Ces Indiens, dont le nom seul suffit à éveiller les idées de violences indues et de déprédations injustifiées, ont le plus longtemps protesté contre la vie sédentaire à laquelle on voulait les contraindre.

Plus nomades que les Navahos, il est facile de comprendre que leurs demeures soient de caractère encore moins durable: souvent de simples hémisphères plantées sur le sol, au moyen de branches de saule convergeant à un point concentrique à l’instar d’un wigwam, et formées la plupart du temps d’herbages tressés sur lesquels on assujettit parfois des peaux d’animaux. Certaines tribus leur ménagent un peu plus de hauteur en excavant le sol qui leur sert de plancher.

Mais commençons par le commencement. Que sont les Apaches? Des nomades, aujourd’hui forcément sédentarisés, qui sont restés plus dénés que les Navahos, bien qu’encore plus éloignés de leur habitat primitif, et auxquels les circonstances ont communiqué un caractère agressif et un esprit belliqueux fort peu connus de leurs ancêtres du nord.

A l’instar des Navahos, ces nomades d’hier, ces voleurs de grand chemin, ces ex-assassins, pour mettre à leur crédit la réputation que leur a faite l’opinion publique, sont aujourd’hui cantonnés dans deux Etats américains (sans compter un faible rejeton poussé au Mexique), tandis que deux branches de leur famille ont été transportées dans l’Oklahoma. Leur principal habitat moderne n’en reste pas moins l’Arizona et le Nouveau-Mexique. Dans le premier Etat, le recense¬

ment officiel de 1926 nous montre:

Réserve des monts Blancs . 2.628 Apaches

Agence de la rivière au Sel . 201

Réserve de San Carlos . 2.511

Dans le Nouveau-Mexique, on trouve:

Apaches jicarillas . 635

Apaches mescaleros . 661

Dans l’Oklahoma:

Réserve Apache . 203

Fort Sill . 88

(50) — A.-M. Stephen, The Navajo, Amer. Anthropologist (1893), p. 350.

Ce qui fait un total de 6,927 Apaches.

Et maintenant ces Dénés de l’Extrême-Sud sont-ils réellement aussi noirs qu’on les a peints? Les Parisiens ne les ont-ils pas un peu calomniés en baptisant de leur nom leurs propres bandits? Je n’hésite pas à répondre négativement à la première question et affirmativement à la seconde.

Les Apaches, ainsi nommés du zuni apachu, ennemi, sont certainement d’humeur belliqueuse, parce que, dévorés d’une brûlante soif de liberté, ils ont longtemps refusé de courber le front sous le joug de la servitude que voulaient leur imposer des blancs qui avaient moins de droit qu’eux au pays, où les avaient amenés leurs habitudes nomades et leur haine de la vie sédentaire.

De temps immémorial, ils avaient certaines régions, des montagnes et des vallées particulières, où ils pouvaient courir et chasser à leur aise. Vinrent les blancs: d’abord les Mexicains puis les Américains, qui voulurent les parquer comme des bestiaux dans des espaces où ils craignaient de ne pouvoir respirer. Ils résistèrent de leur mieux, et, comme ils n’avaient pas sur la question des responsabilités les mêmes notions que ceux qui voulaient les oppresser, ils firent retomber leur rage sur les nationaux de ceux-ci.

D’où vols d’animaux, assassinats et massacres commis, non pas pour l’amour d’un vil lucre, mais les premiers par nécessité et les autres dans un esprit de représailles. Il nous faut donner au moins un échantillon de la manière dont ces Indiens furent traités dans les commencements, et ce sont les commencements qui font comprendre la suite.

Non seulement “les premiers soldats envoyés à leur pays de l’ouest n’hésitèrent pas à leur faire du tort, en taisant près du Gouvernement leurs propres méfaits vis-à-vis des Indiens et... en mettant au compte de ceux-ci des injustices qui étaient le fait des blancs”(51), mais ils massacrèrent par pure trahison tout un parti d’ Apaches sous le chef Mangus-Colorado, à une place appelée Apache-Tejo, où ils les avaient appelés en amis (5 2).

Des hostilités s’ensuivirent naturellement, sous la conduite du grand chef Géronimo choisi pour succéder à celui qu’on venait d’assassiner si lâchement. Les Apaches tuèrent quatre blancs qui condui-

(51) — S.-M. Barrett, Geronimo’s Story of his Life , p. 116; New-York. 1907.

(52) — Ib., p. 121. Dans une dépêche officielle du général Miles (un catholi que, je crois), cet officier disait formellement que “Mangus-Colorado avait été ignominieusement ( foully ) assassiné il y a quelques années après s’être rendu”

saient des bestiaux et s’emparèrent de ceux-ci; mais, avant d’avoir pu s acquitter de cette tâche, ils furent surpris par un détachement de troupes américaines qui leur tuèrent sept personnes, à savoir un homme, trois femmes et trois enfants(53) !

Plus tard, acceptaient-ils en désespoir de cause l’atteinte à leur liberté que leur imposaient ceux dont ils n’acceptaient point la juridiction? Le mépris américain pour l’Indien, la duplicité et le manque d’honneur qui distinguent le Yankee dans ses rapports avec les premiers occupants du sol ne tardaient pas à causer d’autres difficultés, c’est-à-dire, en fin de compte, de nouvelles batailles, puis de nouveaux massacres.

Le Handbook of American Indians est le premier à le reconnaître. “Bien que, dit-il, la plupart des Apaches se soient montrés hostiles depuis qu’ils sont connus dans l’histoire, les plus sérieux soulèvements des temps modernes ont été attribués à la mauvaise administration des autorités civiles” (54). Et, plus loin: “Une investigation du grand jury fédéral de l’Arizona, en date du 24 octobre 1882, rejeta la faute [des hostilités] sur la mauvaise administration des affaires indiennes dans la réserve de San Carlos par les autorités civiles locales” (55 ).

Il faut admettre que les blancs eurent parfois terriblement à souffrir de leur manque de bonne foi vis-à-vis des Apaches. On avait, par exemple, arraché des bandes de ces derniers à leur domaine ancestral, pour les confiner dans une réserve dont ils ne voulaient point. Forcés de s’exécuter en s’y rendant, les Indiens s’en échappèrent différentes fois, sous la conduite d’un chef appelé Victorio, ravageant naturellement la contrée pour se procurer des moyens de subsistance.

Des troupes ne manquèrent pas de se mettre à leur poursuite. En février 1878, Victorio se rendit, dans l’espoir qu’on lui permettrait enfin, à lui et à ses gens, de retourner vivre sur les terres de leurs ancêtres. Au lieu de cela, on fit un nouvel effort pour les forcer à s’emprisonner dans les limites de la réserve San Carlos.

En juin de la même année, les Indiens s’échappèrent de nouveau, et, comme on menaçait leur chef et quelques-uns de ses conseillers des rigueurs de la loi blanche, on augmenta le nombre des troupes à leur poursuite. “Des escarmouches s’ensuivirent, ati cours desquelles les (Apaches) Chiricahuas eurent de remarquables succès, tandis que 70 colons furent tués pendant une seule randonnée.

(53) — Geronimo’s S tory of his Life, p. 122.

(54) — Vol. I, p. 64.

(55) — Ibid., p. 65.

“Victorio fut rejoint, avant le mois d’avril 1880, par 350 Mescaleros et Chiricahuas qui s’étaient réfugiés au Mexique, et les razzias réitérées qui en résultèrent frappèrent de terreur les habitants du Nouveau-Mexique, de l' Arizona et [de l’Etat mexicain] du Chihuahua.

“Le 13 avril, une troupe de 1.000 hommes arriva, et ses rangs furent plus tard fortement grossis. La bande de Victorio se heurta souvent à des forces supérieures, qf, bien que la plupart du temps ce guerrier n’ait eu que 250 ou 300 hommes à sa disposition, il infligea généralement des pertes plus fortes que celles qu’il subit. Dans ces raids, 200 citoyens du Nouveau-Mexique, et autant du Mexique, perdirent la vie” (56).

Plus tard, en 1885, l’Arizona et le Nouveau-Mexique furent plongés dans la consternation par des randonnées qui eurent pour résultat la mort de 73 autres blancs.

En voilà assez, je crois, pour donner une idée du caractère apache et de l’indomptable bravoure de ces avant-coureurs de la race dénée dans les déserts du midi. Les hauts faits de leurs principaux capitaines, Cochise, Mangus-Colorado, Victorio, Nana et surtout Géronimo ont paru assez éclatants, même à des Américains, pour qu’ils se soient crus en droit de consacrer tout un livre, Géronimo’ s Story of his Life (57), au dernier.

Et comme Apache et esprit guerrier sont deux termes à peu près synonymes pour la plupart des lecteurs, et que par ailleurs la sociologie du premier ne diffère pas immensément de celle du Navaho, à part ce qui concerne l’industrie et les arts, je n’ajouterai à ce qui précède qu’un détail, qui découle des idées religieuses des deux tribus — car nous le retrouvons aussi chez le second.

Tout belliqueux qu’ils sont, les Apaches sont portés au mysticisme. Leur grande panacée contre les maux de cette vie, le plus précieux sacrifice qu’ils puissent offrir aux esprits, consistent dans le hoddentin, pollen d’une plante aborigène dont ils se servent un peu comme les catholiques usent de l’eau bénite.

“Ils aspergent de hoddentin la couche des malades, et l’appliquent à leur front, à leur langue et, en forme de croix, à leur poitrine, les chamans se mettant de la même poudre sur leur propre langue pour acquérir force et esprit de divination...

(56) — Ibid., p. 64.

(57) — Ecrit en dépit des autorités locales, qui ne tenaient pas à voir dévoilé le peu d’honneur qui avait présidé à leurs démêlés avec les Apaches.

“Tout homme, toute femme et chaque enfant portent sur eux un sachet de hoddentin, et même le bébé au berceau en a un qui lui est attaché. Nulle entreprise, aucun contrat ne sont commencés ou passés sans le sacrifice de cette poudre. On en souffle quelques grains dans l’air au point du jour et le soir à la noirceur; on en souffle dans la direction du soleil pour en modérer les ardeurs et amener la pluie nécessaire aux récoltes” (58).

(58) — Antonio Apache, ap. Encyclop. of Religion and Ethics, vol. I., p. 602.

Conclusion

Et maintenant ma tâche est accomplie, et, s’il fallait en croire une voix autorisée partie des bords de la Seine, le but que je m’étais proposé aurait même été atteint, en dépit du caractère plus ou moins primesautier des essais auxquels il me faut maintenant mettre fin.

Quelle est la leçon qui s’en dégage? Quelles conclusions peut-on en tirer? Brièvement parlant, et pour n’en mentionner que deux, les pages qui précèdent ne peuvent manquer d’avoir pour corollaire le fait que la race blanche est considérablement en dette avec la race rouge, ou ce qui en reste. Elle a trop souvent abusé de sa supériorité pour oppresser l’Indien, au point de causer chez lui de regrettables extinctions.

Paiera-t-elle jamais cette dette? Lui fera-t-elle jamais une réparation adéquate ?

En second lieu, impossible de ne pas déduire de nos descriptions une idée assez nette de l’influence du milieu sur les caractéristiques ethniques. Le bien-être matériel favorise les groupements humains, et par suite la coopération sociale, c’est-à-dire en fin de compte l’industrie.

Quelle immense différence entre les chétifs enfants du Grand- Nord, éparpillés sur les froids déserts canadiens, et les prospères citoyens des plantureuses plaines méridionales! Au nord, de pauvres sauvages vivotant sans aucun espoir d’amélioration dans leur sort; au sud, des fermiers à l’aise, même avant l’arrivée des blancs, et de fameux industriels arrachés à l’oisiveté forcée de leurs congénères par les charmes d’un élevage aussi facile que peu coûteux.

Et, dans ces derniers temps, des étudiants dans les universités américaines, et finalement des hommes d’Etat, ou du moins des politiciens, sur le même pied que les descendants de leurs oppresseurs d’hier !

Par conséquent, si le blanc n’est pas sans reproches pour le passé, le Peau-Rouge n’en a pas moins, par endroits, profité de son voisinage pour améliorer sa condition et prolonger son existence raciale. C’est ce qui donne la satisfaction de pouvoir constater en terminant qu’après les nombreux départs des infortunés “Disparus” on puisse encore trouver d’assez nombreux “Survivants”. Souhaitons que ceuxci ne prennent pas de si tôt le chemin de ceux-là.

Page 1