‹ Dissertation sur J.-B. Poquelin-Molière, sur ses anetres, l'epoque de sa naissance qui avait eté inconnue jusqu'a présent; sur son buste et un inscriptionChapitre 35 sur 73 · II · texte numérisé non relu

II

Marche d'^nnibal, depuis le passage du Rhône 3 jusqu'à Mons Seleucus.

IX. Les mesures de Polibe étant ainsi bien déterminées, commençons par suivre la marche d'Annibal depuis le passage du Rhône > après avoir traversé l'île formée par les deux branches de l'Eygues. Polibe a bien pu donner à cette rivière le nom de •jrorct/j.k , qui n'a pas

(l) Voyage du jeune Anacharsis, Tables, p. LXI, Note de M. de Sainte-Croix.

Voyez les observations sur ce sujet, placées en tête de la traduction française de Strabon L'antenr, p. 65, évalue le mille romain non à -^56 toises, mais à 760 t. 107 millièmes. Cette différence n'est pas d'uae assez grande importance ici, pour que je l'examine en ce moment.

66 IX. Marche du Rliône

d'autre signification. Cet historien dit qu'Aniiibal marcha pendant dix jours pour faire environ 800 stades.

D'après l'évaUialion donnée dans l'article précédent, ces 800 stades font plus de 35 lieues communes on géographiques. Ce ne seraient que 3o lieues de 25oo toises, et 600 toises (i), ou Uente de ces lieues et un quart*

Ces mêmes 8co stades feraient 100 milles romains, et conséquemment lO milles romains par jour. Annibal n'en pouvait faire davantage idans une route qui n'en était véritablement pas une, mais qui le conduisait à Mons Seieucus , où il prenait celle qui est tracée dans l'itinéraire d'Antonin, et que d'Anville a donnée dans sa carte, de la même manière qu'on le verra dans la mienne. Ce Mons Seleucus est aujourd'hui la Bâtie, sur le mont Saléon, en Dauphiné (2), dans le département des Hautes- Alpes, arrondissement de Gap» Jus-

(0 Id. p. 78.

(2) Dictionnaire d'Antiquités , dans l'Encyclopédie par ordre de matières, t. 2 , p. 395. Voyez surtout la Notice de la Gaule, par d'Anville. Paris, 1760, p. 464, art. Mons Seleucus. On trouvera son emplacement décrit et bien dessiné dans l'Histoire des Hautes* Alpes , Paris , 1820 , p. 96,

à Mons Seleucus. 67

tjtie là , Annibal marcha sur la rive droite de l'Ejgues, et peut-être même quelquefois dans le lit de cette rivière, qui forme de petites îles où les éléphans pouvaient mettre le pie. Un lieu sur les bords de la rivière, appelé les Piles ^ qui, en grec, signifie Portes (i), rappelle encore le souvenir du point où ce Ht se rétrécissant, devient en quelque sorte la porte des Alpes de ce côté-là, c'est-à-dire, un peu au-dessus de Nions.

Tite-Live , sans décrire les lieus , ni compter les jours et les distances avec cette précision > donne une circonstance de plus en disant qu'Annibal ne s'avança pas vers les Alpes , par le chemin direct, mais qu'il se détourna en laissant les Tricastins à sa gauche , et qu'il côtoya l'extrémité des Voconces (2). En effet, sa route aurait été plus courte et plus facile par Apt, où il aurait pris le second chemin des Alpes, tracé dans l'itinéraire d'Antonin, Mais il se serait trouvé là en quelque sorte, sur le territoire des Phocéens-Marseillais , où

(i) Snarès favorise cette opiaioa, ea donnant aqï Piles le nom latin Pylce, qui a la même acception»

(2) Antiquités de Yauclnse, p. i8r«

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les Romains auraient pu l'attendre, et c'est ce qui l'empêcha de suivre cette marche d'ailleurs si naturelle.

Un des plus forts argumens que j'aye employé contre le sistême de Mandajors, est celui que je viens de rapporter d'après Tite- Live, qu'Annibal, au sortir de l'île, se détourna en laissant les Tricastins à sa gauche, et côtoyant l'extrémité des Voconces. Le dernier défenseur de ce sistême n'a pas été embarrassé de cette difficulté j il prétend que Tite-Live n'a pas parlé de la gauche d'Annibal, mais de la sienne (i), et il cite pour le prouver, une erreur de Quinte-Curce, à qui M. de Sainte-Croix en a reproché tant d'autres, dans son examen critique des Historiens d'Alexandre (2). Je ne prononcerai pas sur le mérite de cette réponse j je me contenterai d'observer que peut-être vaudrait-il mieux ne pas se proposer de telles difficultés que de les résoudre ainsi.

On a vu que la marche d'Annibal n'était pas rapide, puisque Polibe ne lui fait faire

(r) Journal des Savans, janvier i8ig, p. 33. (2) Paris, 1804, p. iio, 670, 6qS, 718, etc-

à Mons Seleucus. 69

que dix milles romains par jour. Cependant la longueur de l'Eygues est nécessaire pour compléter cet intervalle. L'auteur qui a écrit dans les Annales Militaires , n''a pas fait cette observation en lui substituant le Roubion. Comment Annibal aurait-il pu faire trente lieues en le suivant ? Il se serait d'ailleurs beaucoup trop écarté de sa route, et aurait été obligé d'aller passer par Die. Aussi cet auteur n'explique nullement les dix journées faites par Annibal, le long de la rivière qui, venant des Alpes, s'unissait au Rhône par une double embouchure.

L'auteur qui a écrit dans le Journal des Savans, m'oppose ici un argument qu'il a puisé dans l'ouvrage de M. de Luc, où il aurait mieux fait de le laisser. 11 observe que Polibe compte 1400 stades du passage du Rhône jusqu'à la montée des Alpes, et que, dans un autre endroit, il dit qu' Annibal a parcouru 800 stades, depuis l'ile jusqu'à la montée des Alpes; de là, cet auteur conclut qu'il y avait 600 stades depuis le passage jusqu'à l'île : mais s'il avait lu Polibe avec plus d'attention , il n'aurait pas tiré cette conclusion qui me parait évidemment fausse. Pour le

'jo IX, Marche du Rhône

prouver, examinons avec altenlion les deux

])assages.

Dans le premier il dit : « ( Les Cartliagi- « nols) ayant passé le détroit où sont les « Colonnes d'Hercules, se soumirent toute « l'Espagne jusqu'à ces rochers, où, du côté « de notre mer, aboutissent ces monts Piré- « nées qui divisent les Espagnols d'avec les « Gaulois. Or, de ces rochers aux Colonnes « d'Hercules, il j a environ huit mille stades j

V car on en compte trois mille depuis les Co- « lonnes jusqu'à Carthagène, ou la nouvelle « Carthage , comme d'autres l'appellent : de- « puis cette ville jusqu'à l'Ebre, il y en a « deux mille deux cens : depuis là jusqu'aux « Marchés, seize cens, et autant des Marchés « jusqu'au passage du Rhône , car les Romains «< ont distingué cette route avec soin par des

V espaces de huit stades. Depuis le passage « du Rhône, en allant vers ses sources jus- « qu'à ce commencement des Alpes, d'où l'on « va en Italie, on compte quatorze cens stades. « Les hauteurs des Alpes, après lesquelles on « se trouve dans les plaines d'Italie, qui sont « le long du Pô, s'étendent encore à douze « cens stades. Il fallait donc qu'Annibal tra-

à Mons Seleucus. 71

* versât environ neuf mille stades, pûur ve->

* nir de la nouvelle Canliage en Italie. H « avait déjà fait la moitié de ce chemin ; mais <f ce qui lui restait à faire était le plus diffi- « cile. Il se préparait à faire passer à son armée, « les détroits des monts Pirénées, etc. » (i).

Tous ces calculs ne sont pas extrêmement clairs , et se contredisent évidemment :

1°. Polibe dit que des rochers ou monts Pirénées, aux Colonnes d'Hercules, il y a huit mille stades; mais dans le développement de ce calcul, il compte des Colonnes à Carlhagène. . oooo sladcs.

De Carihagène à TEbrc 2200

Et depuis là jusqu'aux Marchés 1600

mmïmmmÊÊmatmmmamÊmm

Total 6800 stades.

Or les Marchés , qu'on appelle aujourd'hui Ampurias, touchent les rochers, et n'en sont pas distingués dans le calcul de Polibe, qui se trompe ainsi de 1200 stades dans son résumé.

(i) Antiquités de Vaucluse, p. 112 et Ii3.

"7 2 IX. Marche du Rhône

s*'. Polibe compte de Carthagène à l'Ebre , 2200 stades.

De l'Ebre aux Marchés 1600

Des Marchés au passage du Rhône, autant, c'est-à-dire, encore 1600

De ce passage au commencement des Alpes, d'où l'on va en Italie 1 400

Du commencement des Alpes aux plaines d'Italie 1 200

Total 8000 stades.

et non neuf mille, comme le dit l'historien grec.

5*^. Annibal arrivé aux Pirénées, c'est-àdire, aux Marchés, avait fait depuis Carthagène, trois mille huit cens stades, qui n'étaient pas tout-à-fait la moitié de huit mille, et moins encore de neuf mille.

Tous ces calculs ne sont donc qu'approximatifs, et ne peuvent servir de base à un raisonnement rigoureux et contraire aux conclusions que l'on tire du récit de Polibe, et des mesures partielles et successives données par

à Mons Seleucus. 7 5

cet historien, surtcait si celles-ci sont appuyées sur la situation des lieus et le détail des événemens. Mais au milieu de toutes ces difficultés, s'il y a quelque chose de clair, c'est l'article des 1400 stades.

Polibe ne distingue ici en aucune manière le passage du Rhône de la sortie de son Delta. Il est clair qu'il confond ces deux lieus dans son récit, comme trop voisins pour qu'il en marquât la distance. Il compte 1400 stades, ou 175 milles romains, du passage du Rhône à la montée des Alpes, d'où l'on va en Italie, c'est-à-dire, à Briançon. C'est précisément la distance de Roquemaure à Briançon, par les détours que les montagnes et les rivières obligent de faire. En effet, en suivant le cours de l'Eygues , puis celui du Buech jusqu'à Gap, sur la Durance, perpendiculairement pour remonter ensuite cette rivière Jusqu'à Briançon , on fait 56 lieues communes ; ces 56 lieues font un peu plus de 1 70 milles romains de 766 toises ( 1 ) j et en supposant certains détours que l'on ne peut calculer,

(i) Exactement i362 stades 91 toises selon la table de l'art, précédeut, ou 170 milles 2 stades 91 toises,

74 IX^- Marche du Rhône

les 175 milles sont présumables (1). Si Ton remontait jusqu'à l'Isère pour arriver à Briançon, le chemin serait infiniment plus long.

Polibe dit ensuite que Magile (2) , petit roi qui était venu trouver Annibal des environs du Pô, le rejoignit sur la rive droite du Rhône (à Roquemaure) , pour lui servir de guide j il ïî'y avait certainement qu'un roi des Tauriniens qui eût pu être instruit si promteinent de l'arrivée d' Annibal, et qui pût le rejoindre sitôt. Aussi, Ammien Marcellin dit il qu'Annibal marcha sous la conduite des Tauriniens (3) 3 et cet écrivain, qui florissait l'an 379 de notre ère (4)> avait sous les ieux tous les historiens contemporains. Or, les Tau-

(1) Lettre de M. Anibroise Tardicu, du 3o juillet 1818.

(2) Tlte-Live le nomme Mogule, et dit que c'était na petit roi de la uatioa des Boïens (XXI , 29, p. 8-, de la traductioa française). Il sera difficile d'expliquer quels sont les peuples que cet historien appelle ainsi , si l'on ne regarde pas les Tauriniens comme fesant partie de ces anciens Boïens , descendus autrefois en Italie à la suite de Bellovèsc.

(S) Ducentibiis Taurinis.

(4) Saxii ononiasticon, t. i, p. 3^j^

à Mons Seleucus. 73

rinlens n'auraient certainement jamais imagine d'aller remonter le Rhône jusqu'à l'Isère (i) , pour s'éloigner de leur route «l'un espace de 600 stades, ou de plus de 24 lieues qu'ils n'auraient parcouru que pour rendre leur chemin plus long et plus difficile, même à partir de ce point. Il était au contraire tout simple qu'ils prissent le plus tôt et le plus directement la route de Briançon , qui était trèsfiéquenlée, à cause du commerce entre Mar» seille et Turin.

Si , au lieu d'altérer le texte de Polibe, pour jWie Isaras , qui ne se trouve dans aucun manuscrit, et qui n'est pas même un mot grec, on le laisse tel qu'il est; cela sera d'autant plus convenable, que Tite-Live ne méritera

(i) Ce passai:;e a paru tellement difficile à d'An— •ville, à cause de la Drôme qu'il faut traverser, que dans son itinéraire ancien il trouve moins d'incouvéniens à faire traverser deux fois le PJiône aux voya-^ geurs pour faire cette route. Si ce qu'il affirme h ce sujet à l'article Baliana de sa Notice de l'ancienae Gaule est exact, qu'on me dise comment, en quatre jours, Annibal a passé deux fois le Pdiôiie avec toute son armée, pour arrivera Valence. C'est certaine-» meut ce qui aurait été tout-à-fait impraticable.

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plus le reproche d'aucune contradiction , et que toutes les parties de son texte seront parfaitement d'accord ensemble. Annibal laisse les Tricastins à gauche, et passe la Durance , comme le dit cet historien, après avoir d'abord côtoyé, ensuite traversé l'extrême frontière des Voconces , et traversé les Tricoriens , ainsi qu'on le verra dans l'article suivant.

Quant aux 800 stades environ qu' Annibal avait fait parcourir à son armée pendant dix jours, cette distance l'avait conduit à Mons Seleucus y où les chefs des AUobroges l'inquiétèrent selon Polibe. Aussi Annibal n'était entré qu'en tremblant sur les terres de ces peuples, comme ajoute cet historien, ce qui prouve que les chefs de son Delta n'étaient point AUobroges, ainsi que je l'ai déjà observé (VII). Mais les Tricorii fesaient peutêtre partie de leur pays, comme ils ont fait depuis partie du Dauphiné j ou les AUobroges proprement dits , tels qu'on les voit placés sur ma carte, et auxquels Strabon donne Vienne pour capitale , avaient pu venir à Gap , par la route de Valence, ou par celle de Grenoble.

Il est clair par ce passage, qu'après être parvenu à Mons Seleucus, et conséquemment sur la route de Valence à Turin, Annibal

à Mons Seîeucus. 77

s'était approché des Allobroges. Ceux-ci s'étaient vraisemblablement réunis à Gap, d'où, s'étant avancés jusqu'à Mons Seîeucus, ils lui disputèrent le passage de la route avec beaucoup d'opiniâtreté, ainsi que le prouveront les détails que nous a conservés Polibe, et que je vais rapporter après lui.

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