‹ Dissertation sur J.-B. Poquelin-Molière, sur ses anetres, l'epoque de sa naissance qui avait eté inconnue jusqu'a présent; sur son buste et un inscriptionChapitre 46 sur 73 · LE DOCTEUR , LE BARBOUILLÉ · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR , LE BARBOUILLÉ

LE BARBOUILLÉ

Je m'en allois vous chercher pour vous faire une prière sur une chose qui m'est dimporlance.

LE DOCTEUR

Il faut que tu sols bien mal appris , bien lourdaud et bien mal morigéné , mon ami , puisque tu m abordes sans ôter ton chapeau, sans observer rationem loci , temporis et personœ. Quoi ! débuter d'abord par un discours mal digéré , au lieu de dire : sahe , vel sahnis sis, doctor cloctorum crudîtissime. Hé ! pour qui me prends-tu , mon ami ?

LE BARBOUILLÉ

Ma foi, excusez-moi, c'est que j'a vois l'esprit en écharpe,et je ne songeois pas à ce que je faisois; mais je sais bien que vous êtes galant homme.

LE DOCTEUR

Sais- tu bien d'où vient le mot de galant homme ?

LE BARBOUILLÉ. Qu'il vienne de Vil lejuif ou d'Aubervilliers, je ne m'en soucie guère.

LE DOCTEUR

Sache que le mot de galant homme vient d'élégant , prenant le g et Va de la dernière sj'llabe, cela tahgrif et puis prenant /, ajoutant un a et leurs deux dernières lettres , cela fait galant , et puis ajoutant homme , cela fait galant homme. Mais , encore , pour qui me prends-tu ?

LE BARBOUILLÉ

Je vous prends pour un docteur. Or çà , parlons un peu de laffaire que je vous veux proposer : il faut que vous sachiez

LE DOCTEUR

Sache auparavant que je ne suis pas seu*lement une fois docteur, mais que je suis une, deux, troi^, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf et dix fois docteur. \°. Parce que , comme l'unité est la base , le fondement , et le premier de tous les nombres; aussi, moi, je suis le premier de tous les docteurs , le docte des doctes. 2*^. Parce qu'il y a deux

lO

facultés nécessaires pour la parfaite coiinoissance de toutes choses , le sens et l'entendement; et, comme je suis tout sens et tout entendement, je suis deux fois docteur.

LE BARBOUILLÉ

D'accord. C'est que

LE DOCTEUR

5". Parce que le nombre de trois est celui de la perfection , selon Aristote ; et , comme je suis parfait , et que toutes mes productions le sont aussi , je suis trois fois docteur.

LE BARBOUILLÉ

Hé bien, monsieur le docteur

LE DOCTEUR

4°. Parce que la philosophie a quatre parties , la logique, la morale , la physique et la méthaphysique ; et , comme je les possède toutes quatre , et que je suis parfaitement versé en icelles , je suis quatre fois docteur.

LE BARBOUILLÉ

Que di,able ! je n'en doute pas. Écoutez-moi donc.

LE DOCTEUR

5°. Parce qu'il y a cinq universaux , le genre , l'espèce , la diflërence , le propre et l'accident , sans la connoissance desquels il est impossible de faire aucun bon raisonnement; et, comme je m'en sers avec avantage, et que j'en connois l'utilité , je suis cinq fois docteur.

LE BARBOUILLÉ

Il faut que j'aie bonne patience.

LE DOCTEUR

6°. Parce que le nombre de six est le nom^ bre du travail; et , comme je travaille incessamment pour ma gloire , je suis six fois docteur.

LE BARBOUILLÉ

Ho! parle tant que tu voudras.

LE DOCTEUR

y". Parce que le nombre de sept est le nombre de la félicité; et, comme je possède une parfaite connoissance de tout ce qui peut rendre heureux, et que je le suis en effet par

mes talens, je me sens obligé de dire de moimême : O ter quaterque heaiiim ! 8". Parce que le nombre de huit est le nombre de la justice à cause de l'ëgaiité qui se rencontre en lui , et que la justice et la prudence avec lesquelles je mesure et pèse toutes mes actions , me rendent huit fois docteur. 9°. Parce qu'il y a neuf Muses, et que je suis e'galement chéri d'elles. lo". Parce que , comme on ne peut passer le nombre de dix sans faire une répétition des autres nombres , et qu'il est le nombre universel ; aussi, quand on m'a trouvé, on a trouvé le docteur universel; je contiens en moi tous les autres docteurs. Ainsi , tu vois par des raisons .plausibles, vraies, démonstratives et convaincantes, que je suis une, deux, trois, quatre, cinq , six, sept, huit , neuf, dix fois docteur.

LE BARBOUILLÉ

Que diable est ceci? je crojois trouver un homme bien savant, qui me donneroit un bon conseil, et je trouve un ramoneur de cheminées, qui, au lieu de me parler, s'amuse à jouer à la raourre. Un , deux, trois , qua" tre ; hâ , ba 7 ha ! Oh bien ! ce n'est pas cela :

c'est que je vous prie de m'e'couter , et croyez; que je ne suis pas un homme à vous faire perdre vos peines , et que, si vous me satisfaites sur ce que je veux de vous , je vous donnerai ce que vous voudrez ; de l'argent , si vous en voulez.

LE DOCTEUR

He' ! de l'afgent ?

LE BARBOUILLÉ

Oui , de l'argent , et toute autre chose que vous pourriez demander.

LE DOCTEUR , troussant sa robe derrière son cul.

Tu me prends donc pour un homme à qui l'argent fait tout faire , pour un homme attaché à l'intérêt, pour une âme mercenaire? Sache, mon ami , que, quand tu me donnerois une bourse pleine de pisloles, et que cette bourse seroit dans une riche boîte, cette boîte dans un étui précieux, cet étui dans un coffre admirable, ce coffre dans un cabinet curieux , ce cabinet dans une chambre magnifique, cette chambre dans un appartement agréable , cet appartement dans un chà-

teau pompeux , ce château <lans une citadelle incomparable , cette citadelle dans une ville célèbre, cette ville dans une ile fertile , cette île dans une province opulente, cette province dans une monarchie florissante, cette monarchie dans tout le monde; et que tout le monde , où seroit cette monarchie florissante , où seroit cette province opulente, où seroit cette île fertile, où seroit cette ville célèbre , où seroit cette citadelle incomparable, où seroit ce château pompeux, où seroit cet appartement agréable, où seroit ce cabinet curieux , où seroit ce coffre admirable, où seroit cet étui précieux, où seroit cette riche boîte dans laquelle seroit enfermée la bourse pleine de pistoles, que je me soucierois aussi peu de ton argent et de toi que de cela. ( // s'en va. )

LE BARBOUILLÉ

Ma foi je m'y suis mépris : à cause qu'il est vêtu comme un médecin, j'ai cru qu'il lui falloit parler d'argent; mais puisqu'il n'en veut point , il n'y a rien de plus aisé que de le contenter : je m'en vais courir après lui.

( // sort. )

Page 1