SES CAUSES ET SON TRAITEMENT
Une diminution considérable dans la: masse du: sang, la consistance ” de ce liquide moindre que dans l’état normal, sa décoloration presque complète, constituent une maladie désignée sous le nom d anémie , de a: privatif, et de aiuæ, sang.
Lieutaud., dans sa. Médecine pratique, a nommé ainsi une affection caractérisée par une faiblesse générale , dans laquelle le sang est en si petite quantité dans l'appareil circulatoire, que les vaisseaux sanguins n’en contiennent presque plus.
L’anémie est l'inverse de la pléthore , et offre quelque analogie avec la chlorose ,; que nous considérons cependant comme dépendant de l'asthénie des organes génitaux. Elle est incomplète (l’anémie) lorsque l'organe qui en est affecté reçoit moins de sang que dans l’état sain ; ce cas est plus fréquent que celui où l'organe n’en reçoit plus du: tout , et elle est alors complète. Elle peut être générale ; c’est-àdire: envahir tout le corps, comme elle peut n'être que locale, et n’affecter qu’une seule partie.
Anémie locale. Les principales causes qui semblent favoriser l'ané-
nie locale sont : 1°. la diminution du calibre de l’artère qui porte le
sang à un organe; il faut cependant remarquer que ce même organe, en s’atrophiant primitivement, occasionne à son tour l’atrophie de l'artère qui s’y distribue, et qu'ainsi cet organe ne nécessitant plus l'afflux d'une aussi grande quantité de matériaux nutritifs, le rétrécissement de l'artère n’en est ici que la conséquence. Sous l'influence de diverses émotions morales, une pâleur subite se manifeste quelquefois, parce que le sang abandonne tout à coup le réseau capillaire de la peau du visage seulement , ou celui de toute la surface du corps : les mêmes émotions produisent des effets apparens contraires sur d’autres individus, chez lesquels, dans les mêmes circonstances, le sang, au lieu d’être refoulé à l’intérieur, afflue au contraire à l’extérieur, et produit une rougeur plus ou moins vive; l'une est le résultat d'une vive frayeur, et les deux celui d’un mouvement de colère. Tels sont les effets que nos sens saisissent ; il est possible que ce qui se passe à la périphérie de notre corps ait également lieu en même lemps sur un ou plusieurs de nos viscères. On ne doit admettre cette hypothèse que par analogie , et comme pouvant très-bien coïncider avec ce que nous voyons extérieurement ; dans ce cas, il est vrai, l’anémie n’est que momentanée ; mais si les impressions morales qui l'ont occasionnée se renouvelaient fréquemment, ne deviendrait-elle pas alors permanente? Il est probable que tel serait le résultat , et que l’on peut attribuer à cette action continue la pâleur de la face des sujets qui exercent fortement leur intelligence, ou qui se trouvent sous la domination d’un tempérament éminemment nerveux , sans que chez eux rien ne décèle aucun organe souffrant. 3°. Lorsque le sang afflue abondamment vers un organe , tantôt la
production du même phénomène a lieu simultanément sur un autre
point, et tantôt cé sang s’accumule sur une partié seulement aux dépens d’une autre, soit momentanément , soit avec persistance : l’anémieest alors passagère ou constante, et la partie congestionnée à acquis le liquide sanguin que la partie anémiée a perdu. La peau en
ot) offre extérieurement de fréquens exemples ; intérieurement , l’autopsie démontre dans le cerveau des congestions sanguines très-intenses dans certains cas ; dans d’autres , il paraît totalement exsangue , puisque nos sens ne peuvent y décéler la présence de ce fluide: c'est qu'alors le sang a afflué en plus ou moins grande abondance vers ur autre organe , en abandonvant celui-ci. Dans l’anémie éphémère locale , la partie affectée est-elle momentanément privée de sang d’une manière absolue? la privation est relative au degré d'intensité de la cause productrice de cette anémie: le raisonnement nous fait admettre ici ce que l'expérience n’a pas encore confirmé. Il est à remarquer qu’il existe une pâleur notable dans la membrane interne du tube digestif chez un grand nombre de cadavres des malades qui ont succombé à une péritonite aiguë.
4°. L'organe qui précédemment aurait été le siége d’une stase sanguine peut devenir consécutivement celui de l’anémie. Ne pourrait-on pas attribuer ce résultat à l’action toute mécanique du tissu de cet organe tendant à revenir avec force sur lui-même par la cessation de l'hypérémie , qui dilatait d’une manière insolite son réseau vasculaire ? Dans certains cas, l'examen attentif des organes a démontré l’exis - -tence de l'anémie dans toute l’acception de ce mot; de telle sorte que la section, la déchirure, la pression n’ont laissé apercevoir aucune trace de sang dans les pelits vaisseaux, quoique pendant la vie rien n’ait fait soupconner cet état exsangue , et que l’autopsie n'ait pu en faire apprécier la cause. Il a fallu cependant qu’un liquide quelconque ait entretenu la vie de cette partie; on ne saurait se refuser à penser que la nutrition s'est effectuée par Île sang privé de sa matière colorante, de la même manière que certains tissus se nourrissent sans le secours du sang rouge. M. le professeur Andral , dans le tome 3 de sa Clinique médicale, page 558 et suivantes, a constaté cette anémie, surtout dans le cœur, le foie, l'estomac, quelques autres parties du tube digestif et certains muscles de la vie animale. Un organe frappé d’anémie peut n'avoir éprouvé d'autre altération qu'une décoloration complète ; quelquefois il diminue de volume,
(8) parce qu’il recoit moins de sang que dans l’état physiologique, et que sa nutrition n'ayant plus la même activité, son tissu se ramollit assez souvent.
L'abondante sécrétion de certains tissus membraneux devenus exsangues contraste quelquefois singulièrement par cette augmentation d'élaboration avec le peu de sang qu'ils reçoivent , ce qui prouve qu'il faut bién se garder d'attribuer toujours à une congestion sanguine dans cet organe sécréteur toutes les altérations de nutrition ou de sécrétion qui y ont lieu.
Un organe privé brusquement de sang par la ligature ou la compression d’une artère ; meurt frappé de gangrène , si les voies collatérales, ne lui restituent promptement le sang dont il ne peut se passer : c'est ce qui constitue J’anémie par oblitération brusque d'artère : un afflux insolite de sang , la stase sanguine dans le réseau capillaire peuvent produire les mêmes.effets par des causes en apparence différentes, puisque l’un et l’autre s'opposent à l’arrivée du sang artériel ; que l'obstacle soit produit par une ligature ou par l'hypérémiie des vaisseaux . capillaires , les résultats sont identiques.
Il est des désordres fonctionnels qui, produits par l'anémie d’un organe , lui sont propres. et peuvent y dénoler sa présence ; mais il en est d’autres, soit locaux, soit généraux , qui sont en tout semblables à ceux que produit l'hypérémie de.ce même organe ; car des convulsions, du délire et d’autres symptômes nerveux peuvent être causés par une surabondance de sang que recoit le cerveau ou ‘par l'absence de ce liquide. Ces symptômes :ne doivent pas seuls nous guider dans la thérapeutique, parce qu'il serait à craindre que les toniques ne fussent mis en usage dans l’hypérémie, et les débilitans
dans l’anémie. Fr | Anémie SAnfrieNe L'anémie générale ne se borne pas, comme l'anémie locale , à l'invasion d’un seul ou de plusieurs organes à la fois,
mais elle occupe la périphérie cutanée; la diminution du sang est telle, qu'il ne peut plus y pénétrer; il y est remplacé par de la sérosité qui
communique à la peau cette pâleur jaunâtre qui est un des caractères tranchés de l’anémie, mot impropre dans sa rigoureuse acception ; car si le corps était privé totalement de sang ; le cœur ne battrait plus, et la vie cesserait à l'instant.
L'anémie plus ou moins complète peut être le résultat immédiat de l'usage prolongé d’alimens privés de principes suffisamment réparateurs, de la diète trop long-temps continuée , de longues et pénibles fatigues, d’abondantes évacuations, de la respiration habituelle d’un air impur, humide, privé de soleil, qui enraie les fonctions des poumons et de la peau. Dans d’autrés circonstances, elle est consécutive à des maladies chroniques , à des hémorrhagies fréquentes, à des saignées trop répétées à de courts intervalles. Ces pertes sanguines occasionnent des troubles dans l’action de divers organes ; des désordres quelquefois très-graves se manifestent dans les centres nerveux, tels qu'ils simulent l'effet d’une surexcitation nerveuse , tandis qu'ils sont causés par la faiblesse résultant de ces déperditions sanguines. Aux défaillances succèdent du délire, des convulsions , des palpitations de cœur, de la dyspnée; celle-ci, parce qu’il y a dans-les poumons une trop grande quantité d'air pour le peu de sang qu’il doit vivifier, phénomène qui a également lieu, quoique dans un cas inverse , dans l’hypérémie de l'organe respiratoire, l'air n'étant pas en proportion convenable ‘avec le sang pour rendre lhématose complète. La digestion est également troublée, parce que l'anémie ne peut fournir à l'estomac le sang RER à l’accomplissement de cette fonction.
Nous avons admis au nombre des causes productrices de l’anémic générale l'usage prolongé d'une mauvaise nourriture, les longues fatigues, etc. Nous. pourrions consigner ici plusieurs observations qui viendraient à l'appui de notre assertion ; mais comme les mêmes circonstances ont produit les mêmes phénomènes, une seule, en nous faisant éviter de fastidieuses répétitions, pourra suffire pour le dé- montrer. 38 M....., âgé de dix-huit ans, d’une forte constitution, après
avoir supporté des privations de tous genres pendant la campagne de Russie, fut fait prisonnier de guerre par suile de blessure au pied gauche, ét enfermé avec environ trois cents autres Français dans une prison, à Kowno en Lithuanie, où tous, deux exceptés, périrent anémiés , après avoir été épuisés par des marches forcées, privés qu'ils étaient d’alimens , de feu , de vêtemens. M...,., qu'une mort certaine menaçait, présentait les symptômes suivans : maigreur et faiblesse extrêmes, pâleur jaunâtre de la peau , œdème des extrémités supérieures et inférieures, larmoiement coutinuel, infiltration séreuse du visage, qui présentait ce caractère particulier, que par le décubitus sur le côté gauche, le liquide du côté droit, entraîné par son propre poids, se portait entièrement vers la partie déclive de la face, et la tuméfiait considérablement, tandis que ce déplacement produisait une excavation profonde dans le côté opposé; une heure suffisait à peu près au complément de ce phénomène. Point de pulsations sensibles de la radiale et de la cubitale; celles des carotides se faisaient légèrement sentir; les batiemens du. cœur étaient trèsfaibles, mais fréquens; la respiration fréquente et incomplète. Du reste, point de vertiges, de météorisme du ventre , de coliques.
La blessure du pied présentait une escharre grisâtre , sans inflammation des parties contigués ; elle fut enlevée avec quelques portions’ saines sans manifestation de la présence de sang, et avec peu de douleur ; le fragment de lame de rasoir qui servit à cette ‘opération, ayant fait une incision profonde à.deux doigts du malade qui s'opéra, le sang qui, dañs des conditions opposées, se ‘serait notablement écoulé par cette blessure, ne parut point. La plaie du pied, livrée à elle-même, s’affaissa sans augmentation ni diminution détendue , en donnant issue à dé la sérosité, jusqu’au moment où, sorti de prison, le malade put se proeurer enfin-les moyens de se soigner. Une nourriture convenable fit bientôt reparaître les forces , la plaiese cicatrisa promptement , et tous les symptômes énoncés disparurent dans Pespace de deux mois; M..... conserva cependant de la faiblesse pendant près d'une année.
La privation prolongée de l’insolation, la respiration habitucile d'un air chargé d'humidité froi le dans un lieu obseur , n'ayant pas les conditions voulues pour fournir au sang des principes vitaux convenables, sont très-favorables au développement de l’'anémie générale; telle est celle qui a frappé tous les ouvriers d’une des galeries de Ja mine de charbon de terre d’Anz n, près de Valencieanes, et qui succédait à une diarrhée très-douloureuse ; elle a présenté des phénomènes que l’on n'avait rencontrés nulle part jusqu'à cette époque.
Cette maladie débutait sous la forme de coliques violentes, de la gêne de la respiration, des palpitations, des déjections noires et vertes, météorisation du venire, prostration des forces; après dix ou douze jours, cessation de ces accidens, qui étaient remplacés par l’anémie. La face prenait une teinte semblable à celle ce la cire jaunie par le temps; les vaisseaux sanguins s’effaçaient , au point qu'aucune veine n'était sensible à la vue ni au toucher dans l'épaisseur de la peau , dans les régions mêmes où ces vaisseaux sont ordinairement plus manifestes. Aucune ramification capillaire ne paraissait sur les conjonctives oculaires et palpébrales , ni sur la membrane muqueuse de la bouche; les pulsations artérielles étaient faibles , et ces divers symptômes persistaient même au milieu des phénomènes fébriles qui survinrent accidentellement chez quelques sujets. Du reste, ces individus étaient d’une extrême faiblesse ; Hs se plaignaient d’une grande anxiété; ils offraient un peu d’œdématie au visage, éprouvaient de l'essoufflement par le moindre exercice ; ils avaient des sueurs habituelles; l’appétit était conservé; mais les digestions étaient imparfaites, et le dépérissement faisait des progrès continuels. Cet état se prolongeait quelquefois pendant six mois ou unan, et dans quelque: cas il se terminait par la mort, qui était précédée souvent de la réap parition des premiers symptômes La longueur et l’opiniâtreté de cette affection engagèrent à consulter la Société de l’École de médecine sur les moyens à employer pour la combattre : quatre malades furent couduits à Paris à l'hôpital de la Faculté. Le professeur Halle fut chargé de diriger leur traitement ; on leur fit faire usage d’ali-
(12) mens réparateurs, d’infusions amères de fleurs de houblon et de racine de gentiane, de quinquina, de vin antiscorbutique, moyens auxquels on eut recours plutôt en manière d'essai que d’après des indications précises : les frictions mercurielles furent aussi employées. Pendant ce traitement , un des malades succomba : il avait d’abord la fièvre tous les deux jours ; elle devint continue vers le douzième jour de son arrivée, et prit un caractère grave. Alors se manifestèrent de Ja douleur danstousles membres, de la céphalalgie aiguë , dureté du pouls, sécheresse et ardeur de la peau , sans coloration d'aucune partie ; langue nette, ventre tuméfié et douloureux, résistance sensible au toucher dans la région du foie : cessation de la fièvre après deux jours , pouls faible, efforts inutiles pour vomir, même à l’aide d’une potion émétisée ; enfin l’intermittence du pouls, le froid des extrémités et la mort survinrent. À l’autopsie, le cadavre offrit une légère tuméfaction du ventre, la teinte de la peau était la même que pendant le cours de la maladie ; les intestins, et surtout le colon , étaient distendus, le tissu graisseux , jaunâtre ; le foie était petit, dune dans toute son étendue ; sa substance, imolle et onclueuse au toucher, avait une couleur blonde qui s'étendait jusqu’à l'extérieur ; la vésicule était à demi pleine d’une bile couleur de jaune d'œuf : l'analyse y a démontré beaucoup d’albumine coagulable ; la rate était petite et plus : molle qu’à l’état normal ; l'estomac, à moitié plein d’un liquide cou-leur lie de vin, dont le duodénum et le jéjunum étaient également enduits; les autres viscères étaient sains; le poumon droit seul adhé- » rait presque en entier à la plèvre coslale; par les-incisions des deux poumons , il s'échappait de leur M os ne une sérosité jaune remplie de bulles d'air.
La substance du cœur était pâle, comme celle qui aurait été macérée et lavée; les parois internés mollasses, les colonnes charnues grêles : il ne s'écoula de ses cavités aucune goutte de sang rouge ; on remarqua dans le ventricule gauche un caillot pâle, comme les parois du cœur.