ARTICLE SECOND
La croyance universelle 'prouve l'existence de Dieu.
Pour prouver cette proposition j'en établis deux : 1" l'accord unanime de tous les hommes a en soi-même une très-grande force pour opérer la persuasion ; 2° spécialement sur la question de l'existence de Dieu , ce consentement universel a une autorité absolument décisive.
IX. D'abord , je dis qu'il n'y a pas d'homme qui, par ses seules lumières , puisse contre-balancer l'autorité universelle et perpétuelle de tout le genre humain. Ce serait un privilège personnel, qui supposerait une force d'esprit supérieure à celle de tous les hommes réunis : celui qui se vanterait de la posséder devrait démontrer
métapliysiquement la vérité de sou opinion , opposée à celle des hommes de tout temps et de tout pays.
Il est reconnu de tout le monde qu'une opinion adoptée par un certain nombre de sages acquiert , par là même , un degré de probabilité. Si la majeure partie des sages y acquiescent, la probabilité devient plus grande: elle le sera encore plus quand elle réunira le suffrage de tous ; enfin , elle s'élève au plus haut degré , si elle est adoptée par tous les hommes , savants et ignorants. En effet, s'il n'y avait que les ignorants qui adhérassent à cette opinion , on pourrait dire que le suffrage des savants est supérieur à celui-là , et la ranger parmi les erreurs populaires ; si au contraire il n'y avait dans ce sentiment que des savants , on pourrait prétendre qu'ils s'égarent dans de vaines spéculations , et que le peuple, qui suit simplement la nature , est moins sujet à se tromper que les philosophes. Mais qu'objecter à la réunion des uns et des autres ; à cette unanimité de tous les hommes qui ont des préjugés, des affections, des intérêts, non-seulement divers, mais opposés? Aussi la doctrine générale et constante de tous les hommes a-telle été regardée par les plus beaux génies comme une marque certaine de la vérité (1).
X. Je viens de considérer le témoignage du genre humain en général, et indépendamment des objets sur lesquels il porte : en conséquence , je ne Tai présenté que comme établissant la plus forte probabilité. Il est en effet absolument possible que, sur certains objets, tous les hommes soient entraînés dans une erreur générale. La raison en est que sur quelques objets il peut y avoir des causes générales d'erreur , que les hommes , pendant des siècles^ ne soient point à portée de reconnaître. Mais sur les points sur lesquels il ne peut pas y
(i) Opinionum commenta delet Diis; naturas judicia confirmai, ( Cicero , de Natiira Deor. , lib. a ; cap. a.)
Omni in re consensio omnium gentium lex natuiae putanda est. (Idtm. Tuscul , lib. i ; cap. 3.)
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avoir de cause générale d'erreur , le consentement unanime de tous les temps et de tous les pays donne nonseulement une souveraine probabilité , mais une véritable certitude. Il n'y a point d'effet sans cause ; point d'effet absolument et sans exception , en tout temps, en tout lieu, universel, sans une cause commune: il n'y a donc point d'erreur unanime dans tout le genre humain , qui n'ait une cause commune à tout le genre humain. Or, je dis , et ceci va former la preuve de ma seconde proposition , que la doctrine unanime de toutes les nations sur l'existence de Dieu, n'a ni ne peut avoir pour origine une cause d'erreur ; et je prouve cette vérité de deux manières : d'abord , en montrant les causes réelles dont a )>u procéder cette universalité , lesquelles n'ont pu établir que la vérité ; ensuite, en reprenant les diverses causes de préjugé auxquelles les incrédules ont imaginé d'attribuer cette unanimité de persuasion , et en faisant voir qu'il est absurde de l'en faire découler.
XI. On ne peut assigner de vraie cause de la doctrine générale de l'existence de Dieu , que l'une des trois suivantes: ou une idée innée , infuse en notre nature, par Dieu lui même; ou le raisonnement naturel, que le monde n'a pu exister et être arrangé aussi admirablement qu'il l'est que par un créateur et un ordonnateur; ou enfin une tradition originaire.
XII. Quand je parle d'idées innées, mon intention n'est pas d'assurer qu'il en existe : ou que l'idée de la Divinité soit telle : je ne prononce point entre Descartes et Locke ; je laisse à la métaphysique ses disputes : ce n'est point sur des opinions d'école que nous fondons la certitude de l'existence de Dieu. Je dis seulement que si on veut admettre le système de Descartes , et regarder l'idée de Dieu comme innée , infuse par lui , et faisant partie de notre nature , on aura une cause très-simple de l'universelle diffusion du théisme, une cause commune à tous les honnnes, une cause qui suppose la vérité de ce dogme. Cela est tellement évident , que les
incrédules nous imputent de vouloir faire de la notion de la Divinité une idée innée , et qu'ils la rejettent , comme on lèsent facilement , avec un souverain mépris.
Xilï. Mais nous sommes bien éloij^nés de raisonner ainsi : nous n'avons pas besoin de recourir au système des idées innées pour donner à Tuniversalité du théisme une cause qui en établisse la vérité. Locke lui-même, le grand ennemi des idées innées , la présente , et c'est la seconde que nous avons indiquée : « Telle est, dit-il, « l'idée de Dieu ; car les marques éclatantes d'une sa- « gesse et d'une puissance extraordinaire paraissent si « visiblement dans tous les ouvrages de la création , « que toute créature raisonnable qui voudra y faire « une sérieuse réflexion, ne saurait manquer de décou- « vrir l'auteur de toutes ces merveilles; et l'impression - que la découverte d'un tel être doit faire nécessaire— «< ment sur l'âme de tous ceux qui en ont entendu « parler une seule fois, est si grande, et entraîne avec « elle une suite de pensées d'un si grand poids , et est « si propre à se répandre dans le monde , qu'il me « paraît tout à fait étrange qu'il puisse se trouver sur « la terre une nation entière d'hommes assez stupides « pour n'avoir aucune idée de Dieu : cela , dis-je , me a semble aussi surprenant que d'imaginer des hommes « qui n'auraient aucune idée des nombres et du « feu (1). » Nous le dirons donc avec ce philosophe : s'il n'y a pas d'idées innées, il y en a de tellement naturelles qu'elles se présentent d'elles-mêmes à l'esprit; et qu'aussitôt qu'elles lui sont offertes, il ne peut pas ne pas les s ùsir. Ainsi, la vue d'une machine artistement travaillée inspire tout de suite l'idée d'un ouvrier. Ce même jugement, à l'inspection de l'admirable machine du monde, a dû nécessairement produire la persuasion générale de la Divinité. Il y a une connexion
(i) Essni philosophique ccnceinant l'entendernenl humain, /iV. i ckap. 3, paragr. 9.
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si intime, si immédiate, si évidente entre l'ordre du monde et son ordonnateur, que d'elle-même elle frappe subitement, infailliblement, fortement tous les esprits. Comme partout le spectacle du monde est le même, partout le même jugement a dû se répéter (1). Ainsi se soutiennent et se confirment mutuellement les preuves des grandes vérités. Cette démonstration si simple de l'existence de Dieu a produit l'universalité de la croyance de ce dogiiic : et réciproquement l'universalité de cette croyance ajoute un nouveau poids à la démonstration, en faisant voir qu'elle a persuadé, non pas quelques personnes , mais la totalité absolue du genre humain.
(i) Notionem Dei snggessit primam conspecta omnium qnae in mundo snnt pulcliritndo. Nihil enim palcliri lemere et fortaito nascitar, sed ab arte aliqua nascitar. (Fliitarchus ^ de placitis philos.^ lib. I ; cap. 5. )
Nara de innascibili Deo, nemo tam amens est qui, cœlum contaeiis, Deum esse non sentiat. {S. Hilarius ^ tract, in psulm. 122; n° 2.)
Et ande notam est , o Paule ! qaod Deus ipsis cognitionem indideril? Qula^ inquit, quod notiitn est ej'iis manifestuin est in illis. At hoc sententia est, non demonstratio. Ta vero mihi proba, et ostende cognitionem Dei manifestani fuisse illis , sed sponte illos praeterraisisse. Unde ergo manifesta erat ? Vocerane illis emisit? Minime. Verain id effecit qaod roagis illos quara vox quaelibet attrahere poterat. Creaium orbera in medio posait; ita ut sapiens, idiota , Scytba, barbares, ex solo visu visibilinra edoctus, ad Deum conscendere posset. (5. Joannes Chrysost.^ in Epist. ad Jio'n., honid. 3; n" 2. )
Hesterno die vobis insinuavimas sapientes gentiuni, quos pliilosophos dicant, ipsos qui in eis excellentissirai fuerunt, scrutatos fuisse naluram , et de operibus artificera cognovisse. Prophetas non aiidierunt; legem Dei non acceperunt ; sed cisDeus, qnodam modo silens , ipsius mundi operibus loqnebatur; et eos ad quaerendiun artiiicem rerum mundi species invitabnt. Nec potuerunt in animum inducere cœlum et terram sine auctore constare. [S. Aiignst,, svrmo a4i; in diebus Pasch. 12 ; cap. 1 ; n^ i.)
Cujus notitiam homines priniuni adepti sunt ab eorum quae nobis apparent pulcliritudine , conjecluram capientes niliil pulchii teiiiere et forlnito fieri , sed ab aliqua opilicis arte. {S. Cjrrillus Alex, con-
Ï28 Dissertation
XIV. Enfin , une troisième cause naturelle de la diffusion du théisme sur toute la terre , est une tradition qui remonte aux premiers temps. Ce dogme n'a pas pu passer d'une nation à l'autre, puisqu'on le retrouve ehez les peuples qui n'avaient avec les autres aucune relation. Cette profession générale d'une même croyance doit donc être antérieure à leur dispersion ; elle doit remonter à un temps où, réunis dans un même pays, les pères de ceux qui existent aujourd'hui ne faisaient qu'une seule nation. Aussi n'y a-t-il aucun temps antérieur à cette doetri net-. On connaît les chefs de sectes , l'origine de beaucoup de sciences et d'arts : la notion de la Divinité précède tout cela : dans quelque temps qu'on voie des hommes, on les voie honorant Dieu. Le plus ancien des historiens nous explique cette antiquité, cette universalité, en remontant à un premier homme, de qui sont descendus tous ceux qui ont peuplé la terre. Si comme Moïse le rapporte , un seul homme créé de Dieu a été le père de tout le genre humain , il a dû laisser à sa postérité la connaissance de son créateur ; et réciproquement, si toute sa postérité a eu cette connaissance , il est tout simple qu'elle lui soit venue de cette source. J/antiquité du théisme , qui se perd dans la nuit des siècles, et son universalité, qui se répand partout où il y a des hommes , sont rendues faciles à comprendre par la narration de Moïse , et respectivement confirment sa narration.
Ainsi, sans nous arrêter aux idées innées, nous pouvons assigner pour cause générale primitive et pour principe de l'antiquité de ce dogme la tradition venant du premier homme ; et pour cause générale plus immédiate, et pour principe de la constante perpétuité de cette persuasion universelle, l'évidence résultant de l'ordre du monde.
Xy. Sur ces causes du consentement général, nous disons deux choses : la première est d'une telle évidence que je ne m'attacherai pas même à la prouver : c'est que ce ne sont pas là des causes d'erreur j et que si c'est
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à elles qu'est due la diftusiou universelle du théisme , cette univcisalité absolue n'est pas l'eflet d'un faux préjupjé. La secontle qui nous reste à prouver, c'est que ce >ont là les seules causes auxquelles ou puisse raisonnablement attribuer la croyance générale d'un Dieu. Tous les alliées anciens et modernes ont épuisé leur imagination à rechercher d'autres causes de cette universalité, et des causes propres à introduire des préjugés : ils n'ont jamais pu, avec tous leurs efïorts , en inventer que quatre : l'éducation, l'ignorance, la crainte et la politique. Ainsi , quand j'aurai montré qu'il est absurde d'attribuer le consentement général des peuples sur l'existence de Dieu à quelqu'une de ces causes , j'aurai achevé de démontrer que ce consentement ne tire son origine d'aucun principe d'erreur ; et c'est la seconde preuve que j'ai annoncée.
XYI. « On sait , nous dit-on en premier lieu , quelle " est la force des premières impressions reçues dans " l'enfance. On frappe dès les plus tendres années notre " imagination de l'idée d'un être suprême; il n'est pas « étonnant qu'elle se grave bien avant dans nos esprits, « et qu'elle y laisse des traces tellement profondes o qu'elles ne s'effacent jamais. Il ne faut pas d'autre M cause de cette opinion généralement répandue; elle « n'est, ainsi que bien d'autres, qu'un préjugé d'éduu cation. »
XYlï. La première notion que chacun de nous acquiert de la divinité, lui est donné dans l'éducation ; donc la notion qu'en a universellement le genre humain vient de l'éducation. Je crois difiicile de produire un raisonnement plus faible et moins concluant. Dirat-on aussi que les premiers principes de la morale ne sont que des préjugés d'éducation , parce que c'est dans l'éducation que nous en recevons les premières idées? Je ne crois pas qu'il y ait un athée assez imprudent pour le soutenir. On confond ici manifestement la cause avec son effet. Ce n'est pas parce que la connaissance de Dieu est inculquée dans l'enfance , qu'elle est uni-
versellement répandue ; c'est , au contraire , parce qu'elle est universellement répandue, qu'en tout temps on l'a inculquée , et qu'en tout pays on l'inculque à l'enlance. Aux grandes vérités dont on nous instruit dans l'enfance, on joint très-sou v^ent, il est vrai, des préjugés et des contes. Mais que de différence entre les unes et les autres 1 Contentons-nous d'en remarquer deux principales. 1° Les préjugés d'éducation varient dans les différents pays : ceux d'une nation ne sont pas ceux de l'autre; souvent même ils sont différents de famille à famille. IMais l'existence de Dieu est partout apprise aux enfants, de même que l'obligation d'être juste. L'universalité du théisme, a dit-on, pour cause l'éducation ; et l'universalité de cette éducation , quelle en est la cause? 2° Les préjugés qu'on a puisés dans l'éducation se dissipent quand on en est sorti ; l'âge, le raisonnement, le commerce des hommes sensés en font sentir la frivolité : au contiaire, la maturité, la réflexion, l'exemple, fortifient la persuasion de Texistence de Dieu, ainsi que des principes fondamentaux de la morale : ce dogme survit dans l'esprit, avec les autres vérités apprises dans l'enfance, aux fables qu'on y a entendues ; il est donc de la classe des vérités, et non de celle des fables.
XVin. «Les hommes, dit-on en second lieu , natu- « rellement portés à la recherche des causes , ne con- <« naissant pas celle de beaucoup de phénomènes natu- « rels, ont imaginé d'en faire honneur à une cause « surnaturelle , à un être supérieur qui a produit tout « ce dont on ne peut pas expliquer la formation (1). »
(r) Praeterea cœli rafiones ordine certo Et varia annornm cernebant lempora verti ; Nec po"er«nt qnibns id fieret cognoscere cansis. Ergo peifugium sibi habebant omnia divis Tradere, et illoram nutu facere orania verti.
{Liicretius , Ub 5; i'ers. 1182 et seq.) Ignorantia causarnin conferre Deorum Cogit ad imperiam res, et concedere regnnm
SUR L*EXISTENCE DE DIEU. 23i
XIX. Les contradictions ne coûtent rien aux incrédules ; s'agit-il de contester runaniniité du théisme? ils citent des peuplades grossières et sans lumières , qui , disent-ils, n'en ont point connaissance : veulent-ils combattre la conséquence de cette unanimité? ils l'attribuent à l'ignorance. Qu'ils s'accordent donc avec eux-mêmes. Si c'est l'ignorance qui a enfanté le dogme de l'existence de Dieu, comment sont-ce les peuples instruits qui l'adoptent, et les peuples ignorants qui le rejettent ?
C'est une singulière présomption , de taxer d'ignorance le genre humain entier, et tous les hommes de génie qui, de l'étude profonde des phénomènes de la nature, ont rapporté cette conséquence, que toutes les causes secondes démontrent l'existence de la cause première : il est assez extraordinaire d'entendre les athées avancer sérieusement que c'est l'ignorance des causes naturelles qui a fait reconnaître à Newton l'existence de Dieu.
Et quelles sont ces causes naturelle qui , sans l'fnfluence d'une cause surnaturelle, ont pu produire tous ces phénomènes ? A cette demande l'athée n'a rien à répondre. Dans l'impuissance de les nommer , comment ose-t-il les alléguer? Il accuse d'ignorance tous les hommes, sur le fondement de la sienne propre. Cette imputation d'ignorance qu'il ne peut pas prouver est évidemment une pétition de principe-
Il est tellement contraire à la vérité que ce soit l'ignorance des causes naturelles qui fasse recourir à la cause surnaturelle , que plus la physique se perfectionne , plus la conviction de la Divinité se fortifie ; et cela doit être (1). Je contemple avec étonnement le flîiteur de
Qnoram operam causas nulia ratione videre Possunt, et lieri divino numine rentur.
(^Idem, lib. 6; vers. 53 et seq.) (i) Tanto major uniciiiqne apparet Deus, (|naiito sub'imiorera homo creatararum coDteœplatioiiem fueiit asstcuius. Cumque ani-
Vaucanson : qu'il me soit permis de pénétrer dans rintérieur de la niachine, et de considérer le mécanisme, qui est tout à la fois cause par rapport au son de la flûte, et effet relativement à l'inventeur, j'acquiers de nouvelles raisons d'admirer le génie qui a conçu ce bel ouvrage,
XX. «X Les hommes, ajoute-t-on en troisième lieu, « frappés de la vue de divers phénomènes , tels que le !< tonnerre, les tremblements de terre, etc.; en voyant «t résulter de grands malheurs ; faibles d'ailleurs et tour- « mentes de la crainte de l'avenir , ont imaginé une «i puissance formidable , qu'ils s'efforcent d'apaiser et « de se rendre favorable (1). »
XXI. Quand on admettrait que ces craintes ont contribué à répandre et à perpétuer la persuasion de l'existence de Dieu, on ne pourrait pas en conclure qu'elle n'est qu'un préjugé. Le raisonnement que les phénomènes eflrayants n'ont pas pu se former tout seuls est si naturel, qu'il a dû nécessairement entrer dans l'esprit, et inspirer aux hommes que faisaient trembler ces événements, la crainte de leur auteur. Il eu est de même des frayeurs de l'avenir : ce raisonnement qui vient si naturellement à l'esprit, tous les crimes ne sont pas punis par les hommes dans cette vie , il y a donc une autre vie et un vengeur suprême; ce raisonnement, dis-je , a pu fixer beaucoup de personnes dans la croyance d'un Dieu. S'ensuit-il de là qu'elle soit une erreur? Cette terreur si généralement répandue de l'être qui commande impérieusement à toute la nature est si raisonnable, si naturelle, cjue loin d'être une objection contre son existence , elle en serait plutôt une preuve.
mam majoii conlemplatione subvexerir , majorera quoqne de Deo rtotitiani ac specieni informat. (5. Cyrilîus Hieros.^ Catech. 9; no 1.) (i) t:aelera quae Ceri in terris cœloqae tuentar Mortaleis, pavidis cam pendent menîibus ssepe Efficiunt anixuos humileis formidine divura , Depressoîque prémuni ad terram.
[LucreCius. lib. 6; vers. 49 et seq.)
SDR l'existence DE DIEU. 133
Examinons ensuite le principe de l'objection en lui-même.
En assurant que c'est la teneur qui a produit et répandu le théisme , il faudrait appuyer cette assertion par quelques raisons; sans cela, on met en principe ce qui est en question ; nous pouvons nier aussi gratuitement qu'on affirme ; nous sommes même fondés à avancer deux propositions contraires à celle-là; 1" Il est plus probable que c'est la persuasion de la Divinité qui en a imprimé la crainte, que la crainte qui en a inspiré la persuasion. 2° C'est bien plutôt l'athéisme que le théisme , qui est l'effet de la crainte ; on ne nierait pas Dieu , si on ne le redoutait ; c'est la terreur de sa justice , c'est le besoin de se soustraire aux re-» mords, pour persévérer dans ses vices, qui fait rejeter le vengeur du vice.
Selon les athées, le genre humain n'est donc composé que de lâches ; et il n'y a que cette poignée d'hommes qui ont secoué le joug de la Divinité, quiaitducourage. D'où proviennent donc, d'une part, dans les hommes religieux, tant d'actions héroïques, spécialement au sujet de la religion; et de l'autre, dans les incrédules, tant de variations et d'inquiétudes pendant la vie , tant de frayeurs et d'abjurations à la mort ?
Si la crainte de la Divinité n'était qu'un préjugé, serait-elle aussi générale, aussi constante ? Nous voyons toutes les vaines frayeurs dissipées par l'observation, au moins dans l'esprit des sages. L'observation des sages confirme au contraire dans leur esprit la crainte salutaire de Dieu.
Enfin, si la persuasion de l'existence de Dieu était l'eifet de la crainte qu'inspire sou idée , l'idée de Dieu ne présenterait qu'un être cruel et impitoyable. Mais au contraire, dans l'idée de Dieu que se forment toutes les nations, il entre celle d'un père bienfaisant. S'il punit le crime par justiee , il récompense la vertu par bonté, il pardonne au repentir par miséricorde: tous les biens dont nous jouissons dans cette vie, nous les
tenons de sa main libérale, en attendant les biens incomparablement supérieurs qu'il nous prépare dans la vie future, et qu'il nous rend maîtres de mériter. Il serait moins déraisonnable d'attribuer le théisme à l'espérance , puisque la Divinité du théiste est un être bienfaisant.
XXII. « Les législateurs, c'est ici la quatrième et ■<■ dernière ressource des athées , ont senti que les peu- « pies seraient contenus dans le devoir envers leurs " chefs bien plus facilement, si on pouvait faire dé- « couler ce devoir d'une cause surnaturelle , d'un être « qui connaît, juge et punit jusqu'aux pensées. Aussi « voit-on presque tous les législateurs faire de la « religion la base de leurs institutions. C'est de là que « vient celte variété de divinités chez les diftérents peu- «< pies: chacun d'eux a reçu ses dieux avec ses lois, m
XXIII. Sur ce raisonnement, Bayle observe assez judicieusement que si le dogme de l'existence de Dieu est une invention des souverains, ils se sont pris euxmêmes dans leur filet, et qu'ils se sont astreints nonseulement à se soumettre à une religion, mais à obéir à celle de leurs peuples (1).
Ce qu'il y a de vrai dans ce raisonnement des athées, c'est que la doctrine de l'existence de Dieu, et les conséquences morales qui en résultent, sont très-efficaces pour contenir les souverains dans la modération , les sujets dans la soumission , tous les ordres de l'Etat dans cette observation des devoirs civils dont dépend la prospérité et même la conservation des empires. En s'appuyant sur ce principe , les athées démontrent euxmêmes combien leur système est funeste à l'ordre social.
Mais, laissant à l'écart cette première considération, cependant assez importante , je demande depuis quand l'utilité reconnue d'une doctrine est devenue la preuve de sa fausseté ? La politique fait servir au bien de
(r) Dictionnaire philos., art. Abdas, rem. B.
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l'Etat l'amour de la gloire , celui de la patrie , les tendresses du sang , celles des époux , des pères, des enfants : en concluera-t-on que ce sont là des inventions de la politique ?
L'assertion que le théisme doit son origine à la législation pèche , de même que les précédentes, en ce qu'elle est gratuite : nous pourrions la nier sans motifs, connue on l'avance sans preuve.
Mais nous ne sommes pas réduits là. Non-seulement l'incrédulité ne peut pas citer un seul législateur qui ait introduit la notion de la Divinité, mais nous lui montrons partout la notion de la Divinité antérieure aux législateurs. Quand Minos, quand Numa, quand les autres souverains fondaient la stabilité de leurs lois civiles sur des institutions religieuses , ils ne parlaient pas à des peuples athées : ces profonds politiques bâtissaient sur le principe établi de l'existence de Dieu , ils ne le fondaient pas : les Cretois, les Romains croyaient aux divinités dont leurs législateurs ordonnaient et réglaient le culte. Il est donc encore de toute fausseté que ce soit la diversité des législations qui ait causé la variété des religions.
Si c'est à la législation que le théisme doit son origine , comment s'est-il établi parmi les peuples qui n'ont pas de législation ?
Comment un législateur inventant ce dogme, et l'annonçant pour la première fois à des peuples qui n'en auraient jamais entendu arpler, aurait-il pu le faire adopter sans résistance, et soutenir opiniâtrement par les gra .ds et par les petits, par les savants et par la multitude, contre les lumières de leur raison, contre le cri de leur conscience, en abolissant la tradition ancienne , malgré les conséquences austères et contraires aux penchants de la nature qui en résultent ? Il aurait fallu que la fraude fût inventée avec tant d'habileté , concertée avec tant de secret , conduite avec tant de dextérité , effectuée avec tant de bonheur , que
de tous les hommes si intéressés à la chose , aucun ne la découvrît et ne la révélât.
Serait-ce un seul législateur qui aurait établi cette doctrine dans tous les pays? d'oîi lui serait venue cette autorité sur des peuples qui ne lui étaient pas soumis? Seraient-ce tous les législateurs qui se seraient accordés pour cette institution ? elle saute aux yeux , l'absurdité de concert entre tant d'Etats séparés les 'uns des autres par des dislances énormes, par de vastes mers, ne pouvant avoir entre eux aucune communication , ne se connaissant pas même , et dont ceux qui étaient voisins étaient, comme la nature de la chose et l'expérience le montrent, constamment divisés de vues, de principes et d'intérêts.
Une cause particulière aurait dû abolir le théisme , s'il n'avait été que l'effet de la législation : souvent les législations ont été détruites ; il n'y a presque point d'Etat dont tout l'ordre politique n'ait été plusieurs fois renversé : le théisme aurait dû périr avec sa cause ; n'ayant plus l'appui qui le soutenait, il serait inévitablement tombé Mais au milieu des débris des empires, de la ruine des législations, il est toujours resté debout; et les coups qui ont frappé et écrasé si souvent tout l'ordre civil , ne l'ont jamais atteint. Ce n'est donc pas à cet ordre qu'il doit son existence.
Après avoir tenté d'assigner à l'unanimité du dogme de la Divinité diverses causes d'erreur, les incrédules proposent encore contre la conséquence qui en résulte deux objections qu'il ne faut pas laisser sans réponse.
XXiy. u L'universalité d'une opinion ne prouve " nullement sa vérité. Ne voyons-nous pas un grand ' nombre de préjugés, d'erreurs grossières, jouir^ << même aujourd'hui, de la sanction universelle du f genre humain ? et tous les peuples de la terre imbus ». des idées de magie, de divination, d'enchantements, « de présages, de sortilèges, de revenants? Avant Coper- « liic, iln'y avait personne qui ne crût la terre immobile,
SDR L*EX[STENCE I>E DIEU. 137
« et le soleil tournant autour d'elle. Il a été un temps " où personne ne croyait aux antipodes. La croyance de u de tous les honinies ne change pas une erreur en vé- * rite. Et qui nous dit que sur les opinions générale- M ment adoptées , il n'y en a pas dont l'erreur sera « quelque jour découverte ? »
XXY. J'ai donné ci-dessus le principe de solution de cette mince difficulté. J'ai distingué les opinions qui peuvent avoir une cause générale d'erreur, de celles qui n'ont pas pu découler de semblables causes. J'ai fondé la preuve de l'existence de Dieu^ tirée du consentement général, non-seulement sur l'universalité de ce consentement , mais sur ce que les causes n'en sont pas des causes d'erreur. Pour combattre cette preuve par des exemples , il faudrait montrer des opinions d'abord généralement reçues parmi les hommes , et ensuite qui n'aient pas pu avoir pour origine un principe de préjugé; sans cela, il n'y a pas de parité , il n'y a pas d'objection : or, les diverses opinions dont on nous fait l'énumération , ou ne sont pas universelles, ou peuvent avoir des causes d'erreur.
1° De ces erreurs , la plus grande partie n'est pas aussi universelle qu'on le prétend. Distinguons les opinions populaires des opinions générales ; celles qui se trouvent seulement dans la classe ignorante et grossière , de celles qui, comme le théisme, sont adoptées par tous les hommes , savants et ignorants. Rejetons donc par ce principe les idées sur la magie , la divination , les enchantements , les sortilèges , les présages, les revenants, et plusieurs autres choses encore que l'on pourrait ajouter à cette liste, et qui sont rejetées par la totalité des hommes instruits. J'ajoute que toutes ces diverses superstitions varient de pays à pays, de siècle à siècle ; qu'ainsi il n'y en a pas une universellement adoptée ; que par conséquent il est déraisonnable de les assimiler au dogme de l'existence de Dieu.
2° Il est vrai cependant qu'outre ces erreurs , qui n'ont pas été véritablement générales , il y en a quel-'
ques-unes qui ont été universellement répandues, et même pendant beaucoup de siècles. Elles sont en trèspetit nombre ; et je ne sais si , outre les deux qu'on cite sur la rotation du soleil autour de la terre , et sur les antipodes, on pourrait en produire d'autres. Mais entre ces opinions et le théisme, il y a , entre autres, une différence essentielle; c'est que l'erreur où elles induisaient avait une cause commune à tout le genre humain ; c'étaient les sens qui faisaient une illusion qu'on n'était pas à portée de rectifier , faute de connaissances suffisantes. Avant que l'astronomie se fût ])erfectionnée par l'invention des instrutnents, l'homme même le plus éclairé, qui voyait la révolution du soleil, et qui ne sentait pas le mouvement de la terre, était dans l'impuissance de deviner que c'était le soleil qui était fixe, et la terre qui tournait. Avant que la géographie, agrandie par de nouvelles découvertes, eût fait connaître la forme de la terre, et que le principe de la gravitation eût été trouvé , il était difficile d'imaginer que des hommes placés au côté diamétralement opposé au nôtre ne marchassent pas la tête en bas et les pieds en haut, ce qui semblait impossible. Il en est tout autrement de l'opinion de l'existence de Dieu. Il n'y a pas , et les athées eux-mêmes ne prétendent pas qu'il y ait de l'illusion dans les phénomènes par lesquels nous la démontrons. Le raisonnement que nous lirons de ces faits ne passe pas l'intelligence du plus simple vulgaire. Il n'y a pas d'ailleurs, comme nous venons de le voir, d'autre cause générale d'erreur qui ait pu la produire , la propager et la perpétuer. Il n'y a donc aucune comparaison à faire entre le théisme et ces deux anciennes opinions erronées. Ce que je dis de ces deux erreurs anciennes et générales , s'applique également à celles qui pourraient encore égarer le genre humain : elles auraient comme les autres quelque cause générale difficile à apercevoir; elles ne seraient pas, comme le dogme de l'existence de Dieu, des vérités simples, claires, à la portée de tous les esprits savants et ignorants.
SUR l'existence de dieu. 239
XXVI. « On nous parle (c'est ici la dernière diflicula té des incrédules) d'un concert entre les hommes, « tandis que tous ont pensé diversement; on nous vante « une persuasion unanime, qui partout a été différente. « Nulle part les divers peuples n'ont attaché au mot «« Dieu la même idée. Qu'importe le mot s'ils n'ont pas « été d'accord sur la chose? Il n'y a qu'un point sur lea quel ils se soient accordés pendant longtemps ; c'est H sur la pluralité des divinités; le polythéisme a été Ter- •« reur uiùverselle de tous les siècles : et voilà tout au M plus ce que pourrait prouver le consentement gêné- « rai sur Dieu. •
XXYII. Cette objection est étangère à la question. C'est uniquement l'existence de Dieu , c'est-à-dire , comme nous l'avons expliqué , d'un être souverainement parfait, et auteur du monde , que nous prouvons par le consentement des nations ; c'est l'existence de Dieu , et non l'existence de tel dieu ; c'est l'exislence de la Divinité en général , sans examiner , comme nous l'avons déclaré^ s'il y en a une ou plusieurs. Lors donc qu'on oppose à notre preuve les variations des peuples sur leurs diverses divinités , et leur polythéisme , on combat ce que nous ne disons pas , on ne détruit pas ce que nous disons.
Tous les peuples n'ont pas attaché la même idée au mot Dieu , c'est-à-dire n'ont pas appliqué ce nom au même être : cela est vrai , mais indifférent à notre question. Tous les peuples n'ont pas attaché au mot Dieu une idée commune à tous , cela est absolument faux. Que l'on nous accorde, et il est impossible de le contester , que toutes les nations ont unanimement regardé ce qu'elles appelaient Dieu comme l'être d'un ordre supérieur, doué de très-grandes perfections , revêtu d'une suprême puissance , fabricateur du monde tel qu'il est ; nous ne demandons pas davantage.
Un principe ne cesse pas d'être universellement reconnu , parce qu'on en a fait de fausses applications , qu'on en a tiré de fausses conséquences. C'est ce qui est arrivé à la doctrine de l'existence de Dieu. C'est du fond
même de ce dogme, adopté par tous, qu'ils sont partis pour diverger dans des sens différents sur les applications, sur les conséquences : tous ont adoré un auteur suprême ; tous n'ont pas adoré le même. Il résulte de là seulement que nous ne pouvons pas alléguer le témoignage universel en faveur d'une religion plutôt que d'une autre.
Non pas , objectent les athées ; car l'erreur du polythéisme était universellement répandue. Pour que cette difficulté eût quelque poids , il faudrait du moins qu'il y eût eu un polythéisme universel ; que tous les hommes eussent révéré les mêmes divinités , et en même nombre. Mais tous, reconnaissant la Divinité, se sont divisés en une multitude de sectes sur les divinités à reconnaître. Je crois leur témoignage dans ce qu'ils disent en commun ; quand ils cessent de s'accorder , je ne le crois plus ; je reconnais l'autorité suprême du genre humain, je ne peux pas me soumettre à des autorités sans nombre qui se détruisent réciproquement.
Mais le fait même de l'universalité absolue du polythéisme est-il vrai ?
1° Les Juifs, et, pendant vingt siècles , les Chinois, n'ont reconnu qu'un seul Dieu. Il y avait des peuples qui n'adoraient que le soleil. Dans plusieurs îles de la mer du Sud , on a vu plusieurs nations n'adorer qu'une seule divinité, à laquelle elles donnaient différents noms. Il serait facile d'en citer encore d'autres.
2° Il est certain que le dogme de l'unité de Dieu a précédé l'opinion de sa pluralité. A ne regarder Moïse que connne un écrivain plus ancien que tous les autres auteurs connus, il résulte de sa narration que la croyance d'un seul Dieu a été la doctrine primitive. On connaît l'origine du polythéisme : le théisme précède tous les temps connus.
3° Parmi les peuples même livrés au polythéisme , les hommes éclairés reconnaissaient un dieu supérieur, maître des autres dieux , lesquels n'étaient en quelque sorte que ses ministres. J'aurai occasion de revenir sur
cette vérité (1). Cet être suprême était dans le fait, quoiqu'il ne le fût pas de nom, leur seul dieu.
XXVIII. Reprenant ce que je viens d'établir dans ce chapitre , je demande : qu'est-ce donc que les ennemis de Dieu peuvent contester sur le consentement donné au dogme de son existence? Est-ce son universalité? mais ils ont eu beau rechercher de tous côtés , fouiller dans les histoires les moins crues , dans les relations de voyages les plus décriées^ ils n'ont pu alléguer que quelques malheureuses peuplades , en si petit nombre, et tellement dépourvues de toutes lumières , que leur contradiction n'altérerait point Tunanimité du genre humain : et encore c'est contre la vérité qu'ils ont prétendu en fortifier leur système. Est-ce l'autorité du consentement universel qu'ils nieraient ? mais tous les efforts qu'ils font depuis tant de siècles pour l'altérer ont été impuissants. En vain ont-ils imaginé des causes de préjugé qui eussent pu produire cette persuasion unanime ; en vain ont- ils tenté de l'assimiler à d'autres persuasions populaires , ou même générales ; en vain ont-ils essayé de la combattre par la diversité des religions : la même futilité de leur raisonnement est une preuve certaine de la solidité de la force de celui qu'ils attaquent ; et notre démonstration , qui de tous temps a eu tant de poids sur les esprits sages , en acquiert de plus en plus à mesure que les esprits corrompus la combattent.
(i) Voyez ci-dessous, part. 2 ; chap. 10, n° i.