CHAPITRE TROISIÈME
PREUVE DE l'existence DE DIEU PAR LE CONSENTEMENT DU GENRE HUMAIN.
Cette preuve consiste en deux propositions , l'une de fait , l'autre de droit , qui vont faire le sujet des deux articles suivants. La première est que l'universalité des nations a de tout temps reconnu l'existence de la Divinité. La seconde est que cette doctrine unanime de tout le genre humain est du plus grand poids pour prouver l'existence de Dieu.
ARTICLE PREMIER
Le dogme de l'existence de Dieu est la croyance de Vuniversalilé du genre humain.
Cette question peut être considérée relativement aux nations anciennes , et relativement aux modernes.
I. Par rapport aux peuples de l'antiquité , nous avons les témoignages de tous les écrivains des temps les plus reculés. Sans parler de iVIoise , le plus ancien historien qui existe , et des autres écrivains héhreux, nous voyons Hérodote , le premier entre les historiens profanes , et tous ceux qui l'ont suivi , faire mention de la religion de tous les peuples dont ils parlent , quoiqu'ils remontent quelquefois jusqu'aux temps fabuleux. Il en est de même des poètes de la plus
(i) Exposai fere, non philosophoruin judicia, seJ delirantiam somnia. ( Cicero, de Nut. Dcor.^ Ub. i ; cap. i6. )
haute antiquité. Hésiode, Homère, tous les autres, chantent la religion des peuples , et en parlent comme d'une chose existante de tout temps. Il y a quelquefois des contradictions entre ces divers auteurs sur les mœurs, les lois, le gouvernement de ces peuples; il n'y en a point sur leur théisme. Aux écrivains , nous pouvons joindre les monuments qui nous restent des temps antérieurs même à l'histoire ; les hiéroglyphes , les statues, les vases égyptiens, étrusques et autres; les ruines de plusieurs temples : tous ces témoins muets attestent que l'homme de tous les siècles a eu une religion , comme il a eu un corps et une raison.
\ eut-on des témoignages plus positifs encore ? Nous avons rapporté un texte de Platon , qui donne pour preuve de l'existence des dieux , d'abord l'ordre du monde , ensuite le consentement universel de tous les hommes, grecs et barbares (1). Le même philosophe dit , dans un autre endroit , qu'il n'y a jamais eu personne qui , depuis la jeunesse jusqu'à la vieillesse, ait persévéré dans l'opinion qu'il n'y a pas de Dieu (2).
Cicéron , dans le premier livre de son ouvrage sur la nature des dieux , présente un épicurien établis— sant sur ce fondement l'existence de la Divinité. Au second livre, un académicien emploie le même raisonnement (3). Parlant en son nom dans le Traité des lois , il déclare qu'il n'y a pas de nation tellement barbare , tellement féroce , que , même ignorant quel Dieu elle doit adorer , elle ne reconnaisse cependant qu'elle doit en adorer un (4).
(r) Voyez ci dessus, chap. 2 ; art. 2, n° 9, note i.
(2) Profecto nullus eornm ab adolesceiitia usqae ad senectam in hac opinione, qnod Dii non essent, perseveravit. (Plato , de Legibus, lib. 10. )
(3) Vid. Ciceroj de Aat. Deor., lib. i ; cap. 16 et 17, et lib. 2 ; cap. 2.
(4) Itaque ex tôt generibus nnllnra est animal praeter hominem , qaod habeat notitiani aliqaani Dei. Ipiisqae in houiinibas nlla est
Sënèque n'est pas moins précis. Il dit positivement que la doctrine de l'existence des dieux est celle de tous les hommes ; et qu'il n'y a pas une nation tellement dépourvue de mœurs et de lois , qu'elle ne reconnaisse quelque Dieu (1).
Plutarque dit que , si on veut parcourir la terre, on pourra trouver des villes sans murs , sans lettres , sans lois , sans maisons , sans richesses , sans monnaies , qui ne connaissent ni les gymnases , ni les théâtres; mais quant à une ville n'ayant point de temples et de dieux, ne faisant point usage de prières, de serments, d'oracles, n'implorant pas le bien par des sacrifices , ne détournant pas les maux par les actes religieux; que person^ie n'en a jamais vu une telle (2).
A ces autorités, il serait facile d'ajouter beaucoup d'autres^ tirées des seuls auteurs païens : mais il n'y en aurait pas de plus graves que celles des auteurs célèbres que je viens de citer; je crois leur témoignage plus que suffisant pour établir la vérité du fait dont il s'agit.
Nous avons cependant quelque chose de plus démonstratif encore. Ce qui prouve le plus complètement une vérité, c'est l'aveu de ceux qui seraient intéressés à la contester. Lucrèce loue Epicure d'avoir été le premier à combattre la religion parmi les hom-
gens tam iraraansaeta , tarnqne fera, quae non, etiamsi îgnoret qualem babere Deum deceat, tamen babendum esse non sciât. [Cicero ^ de Legibus , Vh i ; cap. 8.)
(i) Mallum dare solemns prsesamptioni, oraninm boininum. Apad nos verilatis argnnientnm est aliquid oumibns videri. Tanqnam Deo.s esse sic coUigimus , quod omnibus de Diis opiiiio insita sit : nec ullf». gens asquam est adeo extra leges moresqne projecta, nt non aliquos Deos credat. (^Seneca ^ Epist. 117.)
(2) Et si terras obeas ,invenire possis nrbes, maris, litteii"», legibns, domibns, opibus , numi.smate carentes, gymnasiorain et theatroram nescientes : arbem teinpbs Diisqne carenteiu quaeprecibns, jarejurando, oraculo non utalur, non bonornra cansa sacrificet, non mala sacris avertere nitatur, nemo anqnam vidit. [ PluCarchus ^ ad>-. Colotem.)
mes (1) : tous les hommes antérieurs à Epicure avaient donc une religion ? Lucien , autre ennemi de toute religion , dans un de ses dialogues , introduit Timoclès, religieux , disant que s'il n'y a pas de dieux tous les hommes sont trompés , et Damis, incrédule, ne contestant pas le fait de cette universalité de doctrine, et niant seulement la conséquence qu'en tire son adversaire (2). Deux écrivains aussi éclairés que Lucrèce et Lucien n'auraient pas avoué que le théisme est la doctrine de tout le genre humain^ si ce n'eût pas été une vérité tellement reconnue qu'elle était incontestable. Ils n'ont pas nié le fait si contraire à leur système ; ils en deviennent par là les témoins les plus irrécusables.
IL Pour combattre ces imposantes autorités , les incrédules , et spécialement Bayle , ont été rechercher dans tous les auteurs anciens toutes les expressions qui peuvent donner l'idée de peuples ignorant l'existence de la Divinité. Il n'est pas difficile de répondre à ces allégations. Homère parle d'un peuple qui ne se soucie pas de Jupiter : en voilà assez pour conclure qu'il ne croyait à aucun Dieu I Strabon dit des Ethiopiens et des Lusitaniens, que quelques personnes les croyaient athées ; et on prétend cjue , d'après l'autorité de Strabon, ils étaient tels I Mêla parle de peuples de l'Ethiopie qui détestaient le soleil, comme pestilentiel pour eux et pour leurs campagnes ; on veut que Mêla ait fait d'eux des athées ! Lue observation générale répond à presque toutes les citations objectées. Le mot athée ne signifiait pas toujours l'homme qui
(i) Humana ante oculos fœde cam vita jaceret In terris oppressa gravi sub relligione, Qnae caput e cœli regionibus ostendebat Horribili super aspectu mortalibns instans ; Priinum Graius homo inortaleis tollere contra Est ocalos ausus, primosque obsistere contra.
{Lucretiiis f lib. i ; vers. 63 et sey.) (2) Yid. Lucianns , Jupiter tragocdus, n° ^^ et seq.
nie la divinité ; on l'employait pour signifier les méchants, les impies, ceux qui méprisaient les dieux du paganisme. Ainsi Socrate fut condamné comme athée; ainsi Pline dit que les Juifs étaient renommés parleur mépris des dieux ; ainsi les chrétiens étaient taxés d'athéisme ; et nous voyons les premiers apologistes occupés à réfuter cette inculpation. Il serait donc injuste de prendre à la lettre cette expression , que l'on trouve quelquefois appliquée à divers peuples. Elle ne peut certainement pas affaiblir les témoignages de si grands poids que nous venons de rapporter.
III. Venons aux nations modernes. Il ne peut pas y avoir de difficulté , et on n'en élève point , sur les nations policées de l'Europe et de l'Asie : il est hors de doute qu'il n'y en a aucune qui n'ait une religion ; et leurs histoires bien connues font foi qu'elles en ont toujours eu. Ce n'est donc que sur les peuples nouvellement découverts qu'il peut y avoir de la contestation. Encore est-il certain et reconnu que beaucoup de ces peuples, qui avaient de la civilisation , tels que les Mexicains et les Péruviens , adoraient des divinités. Nous soutenons que tous les autres qui ont été découverts depuis trois siècles , ont aussi , d'après toutes les relations les plus exactes, des notions de la divinité.
IV. « Bayle prétend que pour que du consentement « des peuples on pût tirer quelque induction , il fau- « drait être assuré que ce consentement fût absolua ment , et sans exception, unanime. Or , comment « peut-on être assuré que les peuples qui habitent les <" terres australes , encore inconnues , reconnaissent « un Dieu? Il cite au contraire plusieurs relations de « voyages , selon lesquelles les peuples qui habitent di- « verses régions nouvellement découvertes n'ont au- « cune notion de la Divinité : il allègue enfin le grand « et florissant empire de la Chine, où il existe une « secte, non d'ignorants, mais de lettrés, laquelle est « très-étendue , et à la tête des affaires, et qui ne croit « pas à l'existence d'un Dieu maître du monde , mais
m admet seulement une force qui existe sans raison des « mouvements nécessaires. »
Y. Il existe à la Chine une secte que l'on dit être d'athées. S'ensuit-il de là que la Chine soit un pays d'athées? Il y avait à Rome des épicuriens; les Romains ne croyaient-ils pas à la Providence? L'Angleterre est-elle méthodiste parce que cette secte y existe ? Peut-être, en examinant la chose de près, pourraiton justifier de l'accusation d'athéisme ces lettrés chinois : ils admettent dans la nature une force infinie , éternelle, infiniment parfaite, qu'ils nomment Taiki ou Li ; ils lui attribuent la vie , la nomment l'ame ou l'esprit du ciel , et disent de si grandes choses de son intelligence et de sa puissance, qu'il y a dans le peuple des personnes qui lui offrent des sacrifices. Au reste, cela nous intéresse assez peu : ce qui répond pleinement à Bayle , c'est que cette secte n'est point, comme il le prétend, dominante dans l'empire. La religion qui, pendant deux mille ans , a été celle de tous les Chinois , consiste dans la croyance d'un seul Dieu, créateur , conservateur et régisseur du monde. C'est la doctrine de l'empereur et des grands. En IGCO , le prince déclara , dans un édit , que les Chinois adorent, non le ciel matériel, mais le maître du ciel. La secte dominante des lettrés , très-attachée à cette ancienne doctrine , condamne les diverses sectes répandues parmi le peuple : ainsi nous l'apprend le père du Halde , l'auteur qui a le mieux connu et le plus amplement écrit l'histoire de ce pays , et qui , de plus , est d'accord avec les écrivains les plus exacts.
YI. Aux relations de voyageurs qu'on allègue , quelques observations répondront suffisamment.
1° Parmi ces auteurs , que l'on dit si décisifs, plusieurs disent simplement qu'ils n'ont aperçu chez les peuples dont ils parlent aucun vestige de religion.
2° Parmi ceux qui sont les plus tranchants , plusieurs ont bâti leur conjecture sur de légers fondements , n'ayant pas pu ou n'ayant pas osé converser avec les habitants de ce pays.
3° Plusieurs fondent leur relation sur ce qu'ils n'ont vu chez certains peuples, ni temples, ni cérémonies. Cela ne doit pas étonner parmi des peuplades vagabondes , qui n'ont ni demeures fixes , ni cités : autre chose est ne pas croire un Dieu , autre chose ne pas lui rendre un culte solennel.
4'' Beaucoup de ces voyageurs qui avaient accusé certains peuples d'athéisme, ont été contredits par d'autres plus instruits, ou se sont rétractés eux-mêmes. Par exemple , les Hottentots , taxés d'athéisme dans quelques relations, ont été justifiés par Kolbe, qui a vécu parmi eux. Les sauvages du Canada sont lavés du même reproche par Chamblain , lequel rapporte qu'ayant demandé à un Canadien pourquoi il n'adressait pas de prières à Dieu ; il lui fut répondu qu'il était laissé au pouvoir de chacun d'en faire intérieurement , et dans son esprit. Wihlow déclare qu'il s'était trompé sur les sauvages de la Nouvelle-Angleterre , que, sur une première apparence , il avait crus sans religion. Les voyageurs anglais qui dans ces derniers temps ont enrichi la géographie de tant de magnifiques découvertes, avaient annoncé que dans quelques îles de la mer du Sud ils n'avaient trouvé aucune trace de la connaissance de Dieu. Mais étant retournés dans ces mêmes îles , y faisant un plus long séjour , en connaissant mieux la langue , ils ont vu, partout où ils ont pénétré , la connaissance et le culte de la Divinité. Tous ces peuples, qui n'avaient aucune communication avec les nations que nous connaissons , avaient cependant ^ de même qu'elles, une notion de la Divinité. Malgré les distances et les obstacles qui , avant le perfectionnement de la navigation, séparaient une partie du genre humain de l'autre , tout le genre humain , sans s'être concerté , était dans la même persuasion.
6" Mais supposons que de ces relations si incertaines en elles-mêmes, et combattues par de bien plus graves autorités, il y en ait quelqu'une de vraie. Comment
De l'exisl. de Dieu, 6
les voyageurs nous peignent ils les nations qu'ils disent être sans religion ? Ils nous les représentent eomme des êtres ayant tout au plus la figure humaine ^ n'ayant d'ailleurs ni lois, ni mœurs , ni idée d'aucun art quelconque^ et dont toutes les pensées sont concentrées dans le petit nombre de choses nécessaires pour soutenir misérablement leur existence. Et quand il serait vrai que , dans quelque coin de la terre séparé des autres nations, il y aurait une horde d'hommes réduits à ce déplorable et honteux état, que pourrait-on en conclure contre l'universalité de toutes les autres nations? Serait-il juste de juger des qualités corporelles de l'homme , par les aveugles , les sourds et les muets ? et de ses facultés spirituelles , par les imbéciles , les insensés , les furieux (1)?
VII. Il est de toute fausseté, le principe de Bayle, que le consentement des peuples n'est d'aucune autorité , s'il n'est pas absolument, et sans exception , unanime. Quand nous parlons d'unanimité , nous entendons l'unanimité morale. Tous les hommes des pays policés reconnaissent l'existence de Dieu, quoique dans quelques régions il y ait des hommes qui la rejettent: mais heureusement ils ont toujours été en trop petit nombre pour empêcher l'unanimité (2). De même, quand il se trouverait , ce qui est contre toute vraisemblance , quelque petite peuplade assez dépourvue de raison pour ne pas reconnaître ce que toutes les autres nations regardent comme incontestable, l'unanimité du genre humain n'en serait pas altérée.
YIII. Ce qui achève de démontrer l'absurdité de l'o-
(i) At ex gentibus , illis tara afferatis et inhamanis, tara oportet ab 3e|ais judicibus conviciiira fieri naturae hamanœ. {Porphyrius ^ lihro de Abstinentia.)
(a) Quantum videtur occurrere cogitationibus noslris, perpauci snnt; et difficile est occurrere in borainem qui dicat in corde suo : Non est Deus. Tamen sic panci sunt; ut inter mnltos timer.do hoc diccre in corde sno dicnnt, quia ore dicere, non audent. {S. August.^ Enarr. in psalm, 52 ; n° 2. )
SDR l'existence DE DIEU. 223
pinion que Bayle a entrepris d'étayer de son érudition et de sa dialectique, c'est la pitoyable ressource à laquelle il est réduit, qu'on ignore si les peuples inconnus des terres australes ne sont pas athées. D'abord, lorsque cet auteur écrivait , l'existence des terres australes était un problème : aujourd'hui, elle paraît n'en plus être un; les tentatives de l'immortel Cook semblent avoir prouvé qu'il n'en existe pas ; ou que, s'il y en a, elles sont dans une température tellement glaciale , que des créatures humaines ne pourraient y subsister. Mais enOn , depuis Bayle, d'autres terres ont été découvertes ; et partout où on a trouvé des habitants , on a trouvé la connaissance de la Divinité établie. Il reste encore probablement d'autres régions à découvrir ; mais nous pouvons raisonnablement juger que les hommes de ces pays sont comme tous les autres, et qu'ils ne sont pas privés d'une notion qui est universellement et sans exception partout ailleurs. De même que nous sommes fondés à penser qu'ils ont les mêmes facultés que le reste du genre humain , nous pouvons, à aussi juste titre , croire qu'ils en font le même usage.