XL. J'observe que cette difficulté sort de
&tm l'existence de dieu. ?$ ïa question. On nous parle de la manière dont ont pu se former les corps avec de la matière; et il s'agit d'expliquer par quel principe la matière elle-même existe : nous avons prouvé que cette matière n'existait pas par elle-même, et on nous répond par la manière dont les divers corps reçoivent leur forme. Avant de produire l'hypothèse de la chaîne infinie des êtres, il faudrait en faire voir la possibilité, en prouvant l'éternité de la matière. Mais dès que le commencement 3 commencé d'être, les composés ont eu nécessairement un commencement.
XLI. J'observe de plus que l'hy pothèse de la série infiniedes corps se reproduisant n'a lieu que pour le petit nombre <Ie corps qui occupent la surface de Ja terre. Mais le globe terrestre lui-même se régén^re-t-il successivement? la masse d'air qui l'enveloppe éprouve-t-elle unesuccession de générations ? les sphères que nous voyons rouler sur nos têtes, subsistent-elles par une suite de destructions et de reproductions? C'est un argument bien ridicule de dire : quelques êtres se succèdent, donc tous les êtres peuvent s'être perpétués de génération en génération, jusqu'à l'infini.
XLII. Dans l'article précédent, j'ai démontré l'impossibilité d'une série infinie de
mouvemens; et par là même j'ai réfuté d'avance l'hypothèse actuelle de la série infinie des corps. C'est par leurs mouvemens que les corps se reproduisent : puisque les mouvemens ne peuvent pas se prolonger jusqu'à l'infini, les générations ne peuvent pas non plus y remonter.
Lesdiversraisonnemens par lesquels nous avons montré l'impossibilité de la série infinie des mouvemens, démontrent avec une égale force l'impossibilité de la série infinie des êtres. Celle-ci présente, comme celle-là, la contradiction d'un nombre de générations qui serait infini, et qui cependant s' accroîtrait sans cesse : l'une renferme, comme l'autre, l'absurdité d'effets sans cause : on pourrait assigner la cause de chaque génération, la totalité n'en aurait point. La collection de ces êtres successifs n'aurait de son existence aucune raison, de même que celle des mouvemens, suffisante ni interne, puisqu' aucun ne serait nécessaire; ni externe, puisque horsla collection des êtres il n'y a rien. Dans les deux hypothèses, on voit l'incompatible assemblage d'un tout nécessaire composé en entier de parties contingentes.
XLlII. « On nous objecte le grand prirj- » cipe admis par tous les philosophes, que » rien ne se fait de rien, ex nihilo nihil fit, »
sur l'existence i>e dieu. Tf
Ce principe, tiré de la philosophie péripatéticienne, pourrait être nié aussi gratuitement qu'il est avancé, de même que plusieurs autres propositions regardées long*temps dans les écoles comme des axiomes, et dont la fausseté est maintenant reconnue. Mais il me paraît plus ccmvenable de l'expliquer, et de montrer en quel sens il est vrai, en quel sens il est faux.
Il est vrai dans trois sens : i* en ce que le néant ne peut pas être une cause : rien ne peut rien produire; il n'y a point d'effet sans cause réelle : première vérité ; 2 0 en ce que le néant n'est pas une substance dont les êtres soient tirés : il est absurde d'en faire une matière sur laquelle l'être nécessaire travaille : seconde vérité j 3° en ce que l'être dônt la puissance est bornée ne .peut rien feire avec rien, et qu'il a besoin pour tous ses ouvrages d'une matière qu'il emploie: 1 troisième vérité.
Mais dans le sens que donnent les matérialistes à cette maxime, elle est fausse, et rejetée de tous ceux qui ne sont pas matérialistes. Il faut pour tout effet une cause qui y soit proportionnée : une puissance limitée suffit pour donner à la matière existante d'autres formes ; la toute - puissance est nécessaire pour donner à la matière i'exis—
tence. Telle est la vraie application du prinr cipe, et sa juste mesure.
XLIV. « Un philosophe, ajoute-t-on, ne » peut croire que ce qu'il peut concevoir :
)> la création est une chose dont nous n'a- » vans aucune idée; réduction d'une subj) stance du rien est ce que nous ne pouvons » saisir par la pensée. »
Au commencement de cette dissertation , j'ai donné d'avance la réponse à cette difficulté. J'ai montré, et je ne le répéterai pas ici , quelle est la différence entre concevoir une chose et la comprendre (40- D'après cette explication, je disque nous concevons la création, puisqu'elle ne présente à notre esprit aucune contradiction. Nous ne la comprenons pas; et ce n'est pas une raison pour refuser de la croire : ne comprenait pas plusieurs des choses que nous faisons, nous-mêmes, devons-nous être étonnés de ne pas comprendre l'œuvre qui exige une puissance infinie (4 2 ) ?
Je retourne contre les athées leur propre argument : Le philosophe ne doit admettre que ce qu'il conçoit ; c'est-à-dire, que les choses de la possibilité desquelles il a l'idée : or, la matière nécessaire, éternellef, ne se présente à l'esprit qu'accompagnée de l'idée d'impossibilité, de répugnance, de contra-
SUR l'existence de dieu. 79
diction. Telle est, entre eux et nous, la différence : nous croyons ce dont nous ne comprenons pas clairement la possibilité; ils croient ce dont l'impossibilité est évidente.
XLV. « Si l'être nécessaire, disent-ils en- » core, a créé la matière, il fut un temps » oîi il voulut qu'elle existât; et ce temps » fut précédé d'un autre où il voulut qu'elle y\ n'existâtpas encore : pendant ce temps pri- » mitif il restait donc oisif? et les Epicn,- » riens ont eu raison de demander s'il a dor~ » mi jusqu'à l'époque de la création (43) ?
» S'il est l'auteur de.toutes choses, ainsi que » des mouvemens et des combinaisons de » la matière, il est sans cesse Sccupé à pro- » duire et à. détruire. Qu'est-ce qu'un être " » immuable, qui ne fait que déranger et que » changer son ouvrage? Dans toute hypo - » thèse la matière est éternelle : incréée, elle » existe nécessairement ; créée, elle l'a été » de toute éternité. »
l'ai encore répondu à cette difficulté, en traitant de l!immutabilité des volontés de l'être nécessaire (44). En admettant qu'il n y a pas en lui de succession, il .né peut pas y en avoir dans ses volitions. En supposant même son éternité successive,- il n'y a pas dans sa volonté de variation : il a voulu de toute éternité créer le monde ; mais de touto
éternité il a voulu ne le créer qu'à telle époque : il a voulu que tout ce qui est dans le monde existât; mais il a voulu, éternellement voulu, que tout n'existât pas en même temps. Il a fixé dans ses décrets éternels, et les choses qui devaient être produites, et les temps où elles devaient Y être : ce sont les effets de sa volonté qui se succèdent ; sa volonté n'en est pas moins une, éternelle et imputable (45).
XL VI. On demande ce que faisait avant la créationl'être nécessaire? Je réponds avec S. Irénée: lui seul le sait, il nous est impossible et il nous serait inutile de le savoir (46). J'ajoute avec S. Augustin, d'abord . qu'il n'y a rien de ridicule à dire que Dieu ne faisait aucune créature avant de donner l'être aux créatures ; que de plus , dans l'hypothèse admise par ce saint docteur, de l'éternité non successive, la demande est illusoire . Le temps ay ant été créé avec le monde, le mot avant ne peut pas être appliqué au temps antérieur à la création : ce n'est que depu is le moment où a été créée la durée successive, que. l'on peut dire avant et après.
Il y a donc dans ce système contradiction dans l'expression, avant la création; c'est comme si l'on disait, dans un temps où il n'y avait point de temps (47).
SUR L'EXISTENCE de dieu. 8 1
XL VII. Il résulte de là que, toujours dans le même système, on peut dire sans erreur :
la matière a existé de tout temps. Le temps ayant commencé avec la matière, il n'y a pas eu de temps où la matière n'ait existé. II ne s'ensuit pas de là qu'elle soit éternelle : le contraire même en résulte formellement.
Le temps, selon cette opinion, n'étant pas éternel, mais ayant eu un commencement, et ayant été créé, de ce que la matière existe de tout temps, et est contemporaine à l'origine du temps, il résulte qu'elle a pareillement eu un commencement, qu'elle est de même une créature, qu'elle n'est pas éternelle.
Je n'ignore pas que même dans les écoles de théologie on a agité la question , si Dieu n'aurait pas pu créer la matière de toute éternité. Mais les docteurs qui tenaient pour l'affirmative reconnaissaient que, même dans cétte hypothèse, la matière étant créée aurait eu un commencement. Je n'entends pas trop bien comment ils conciliaient Tidée de l'éternité avec celle d'un commencement.
Ce qui leur faisait illusion, à ce qu'il me semble , c'est que nous pouvons dans la pensée reculer indifféremment l'époque de la création, et rem onter de degrés en degrés jusqp'à l'idée de temps infini. Mais une créa-
ture éternelle me paraîtra toujours une contradiction dans les termes.
XLVIII. « Si la matière, disent les » athées , avait été tirée du néant , elle y » rentrerait, elle en ressortirait, au moins » en partie. Or, aucune matière ne s'a- » néantit ni ne se recrée; elle change seu- » lement de formes et de modifications > » mais le nombre de ses particules est tou- » jours le même > il ne se perd ni ne s'in- » troduit dans le monde pas un seul atome . »
De ce raisonnement il n'y a qu'une chose certaine : c'est que nous n'apercevons da:ns le monde , ni accroissement, ni diminution de matière : nous ne voyons que des décompositions et de nouvelles compositions de corps. Mais les athées seraient bien embarrassés de prouver le principe que dans le fait aucune partie de matière ne s'anéantit , aucune ne se reproduit. Nous ne le voyons pas, donç cela n'est pas : quelle inconséquence ! Quelqu'un d'eux a-t-il suivi toutes les particules de matière dans les distractions et formations continuelles des corps, pour assurer qu'aucun atome ne périt, qu'aucun n'est reproduit ?
N'insistons pas sur ce premier point.
Voici un autre argument plus inconséquent ençorç : aucune partie de matière n'est ac-
tuellement créée, dont aucune ne Fa jamais été; aucune partie de la matière ne se détruit, dont la matière est indestructible. Quel rapport y a-t-il entre les principes et les conséquences? Si nous disions que la matière s'est créée elle-même, on pourrait objecter que d'elle-même elle doit s'anéantir et se reproduire : mais son existence étant l'effet d'une puissance étrangère, ce n'est que par la volonté de cette même puissance qu'elle peut et s'annihiler et se renouveler.
XLIX. Voici une autre difficulté, a Un » être aussi parfait qu'est, selon vous, l'être » nécessaire, ne peut rien faire sans motif : » quel motif aurait pu l'engager à créer le «monde? Il existait seul, dites-vous; ce » n'est donc que pour lui-même qu'il a pu » travailler. Quel besoin eh avait-il? »
i° Pour croire à la création est-il nécessaire que nous connaissions les motifs qui y ont engagé l'être nécessaire? Je suis assuré qu'Homère a composé l'Iliade : nepourrai-je croire qu'il en est l'auteur, que lorsque je serai informé des raisons qui l'y ont déterminé?
2° S'il n'est pas possible que nous connaissions les motifs de la plupart des actions des hommes, à plus forte raison il y aurait une présomption ridicule de prétendre pénétrer dans les vues d'un être aussi supérieur à
nous que l'être infini (48). La création de la matière nous est démontrée : il nous est également impossible et inutile de connaître pourquoi et comment elle a eu lieu.
3° Ma raison ne me découvre pas avec certitude quel est le motif qui a déterminé l'être nécessaire à se donner des créatures ; mais elle me montre clairement que ce motif ne peut pas être le besoin qu'il en a eu : l'être qui possède au degré infini toutes les perfections n'a aucun besoin.
4° Si je ne puis pénétrer dans les motifs de l'être nécessaire, je puis au moins, d'après l'ordre que je vois dans la création, former une conjecture qui satisfait ma raison.
Je vois dans la nature une multitude d'êtres de tout genre; et entre eux tous, je n'en découvre qu'un capable de les connaître et de les faire servir à son utilité ; l'homme seul entre tous les êtres créés a le pouvoir et les moyens de les employer à ses différens besoins : ne puis-je pas raisonnablement imaginer qu'ils ont été faits pour celui à qui seul ils peuvent servir (49)? Q"JT a-t-il, dit un célèbre déiste, de si ridicule à penser que tout est fait pour moi, si je suis le seul qui puisse tout rapporter à lui (5o)?
Lu On nous fait contre la création d'autres objections plus minutieuses encore que les
précédentes, et qui méritent à peine qu'on en fasse mention. « Où était, avant la créa- » tion, l'être nécessaire? À-t-il pu produire » le monde hors de lui, s'il est, comme on » le prétend, présent partout à raison de son » immensité ? Oùa-t-il pu prendre l'idée du » monde qu'il a créé ? ce ne peut être ni hors » de lui, puisque rien n'existait; ni dans lui, » puisqu'on le prétend spirituel.»
Un seul mot suffira pour chacun de ces sophismes.
En traitant de la spiritualité et delà dignité de l'être nécessaire, nous montrerons qu'il n'a pas une présence locale, qu-il n'occupe pas un espace comme les corps. Nous répondrons en conséquence à la première interrogation : Avaqt la création, l'être nécessaire était comme il est à présent. Le mot oà et le mot être spirituel sont deux termes inconciliables.
Ainsi, l'être nécessaire n'a point créé l'univers hors de lui, puisqu'en lui il n'y a ni dehors ni dedans.
L'homme, pour arranger un ouvrage, a besoin d'en chercher hors de lui l'idée, de s'en former l'image : l'être tout-puissant n'a pas besoin pour agir d'idées extérieures. Oh.
est simple et spirituel, ne peut pas avoir l'idée du composé et de la matière?