XXIV. « L'universalité d'une opinion ne
* prouve nullement sa vérité* Ne voyons-
* nous pas un grand nombre de préjugés ^
SUR l'existence de DIEU. 161
» d'erreurs grossières r jouir, même aujour- » d'hui, delà sanction universelle du genre » humain? et tous les peuples de la terre » imbus des idées de magie, de divination, » d'enchantemens, de présages, de sorti - » léges, de revenans? Avant Copernic, il » n'y avait personne qui ne crût la terre » immobile, et le soleil tournant autour » d'elle, 11 a été un temps où personne ne » croyait aux antipodes. La croyance detous » les hommes ne change pas une erreur en » vérité. Et qui nous dit que sur les opinions » généralement adoptées, il n'y en a pas » dont l'erreur sera quelque jour décou- » verte? »
XXV. J'ai donné ci-dessus le principe de solution de cette mince difficulté. J'ai distingué les opinions qui peuvent avoir une cause générale d'erreur, de celle qui n'ont pas pu découler de semblables causes. J'ai fondé la preuve de l'existence de Dieu , tirée du consentement général, non-seulement sur l'universalité de ce consentement, mais surceque les causes n'en sont pas des causes d'erreur. Pour combattre cette preuve par des exemples, il faudrait montrer des opinions d'abord généralement reçues parmi les hommes, et ensuite qui n'aient pas pu avoir pour origine un principe de préjugé ;
sans cela, il n'y a pas de parité, il n'y a pas d'objection : or, les diverses opinions dont on nous fait rémunération, ou ne sont pas universelles, ou peuvent avoir des causes d'erreur. .
i 0 De ces erreurs , la plus grande partie n'est pas aussi universelle qu'on le prétend. Distinguons les opinions populaires des opinions générales ; celles qui se trouvent seulement dans la classe ignorante et grossière, de celles qui , commele théisme , sont adoptées par tous les hommes, sa vans et ignoratis. Rejetons donc par ce principe les idées sur la magie, la divination, les enchantemens, les sortilèges, les présages, les revcnans , et plusieurs autres choses encore que l'on pourrait ajouter à cette liste , et qui sont rejetées par la totalité des hommes instruits. J'ajoute que toutes ces diverses superstitions varient de pays à pays ., de siècle à siècle ; qu'ainsi il n'y en a pas une universellement adoptée; que par conséquent il est déraisonnable de les assimiler au dogme de l'existence de Dieu.
a 0 II est vrai cependant qu'outre ces erreurs, qui n'ont pas été véritablement générales, il y en a -quelques-unes qui ont été
beaucoup de siècles. Elles sont en très-petit
nombre ; et je ne sais si , outre les deux qu'on cite sur la rotation du soleil autour de la terre, et sur les antipodes, on pourrait en produire d'autres. Mais entre ces opinions et le théisme , il y a , entre autres , une différence essentielle ; c^est que l'erreur où elles induisaient avait une cause commune à tout le genre humain ; ^c'étaient les sens qui faisaient une illusion qu'on n'était pas à portée de rectifier, faute de connaissances suffisantes. Avant que l'astronomie se fût perfectionnée par l'invention des instrumens, l'homme ~ même le plus éclairé, qui voyait là révolution du soleil , et qui ne sentait pas le mouvement de la terre , était dans l'impuissance de deviner que c'était le soleil qui était fixe, et la terre qui tournait. Avant que la géographie, agrandie par de nouvelles découvertes , eut fait connaître la forme de la terre , et que le principe de la gravitation eût été trouvé, il était difficile d'imaginer que des hommes placés au .côté diamétralement opposé au nôtre ne marchassent pas la tête en bas et les pieds eh haut, ce qui semblait impossible. 11 en est tout autrement de l'opinion de l'existence de Dieu. Il n'y a pas, et les athées eux-mêmes ne prétendent pasqu'il y ait de l'illusion dans les phénomènes par lesquels nous la démontrons. Le raisonne-
lé! BISSERTATieif
ment que nous tirons de ces faits ne passe pas l'intelligence du plus simple vulgaire.
H n'y a pas d'ailleurs , comme nous venons de le voir, d'autre cause générale d'erreur qui ait pu la produire, la propager et la perpétuer. H n'y a donc aucune comparaison à feire entre le théisme et ces deux anciennes opinions erronées. Ce que je dis de ces deux erreurs anciennes et générales , s'applique également à celles qui pourraient encore égarer le genre humain : elles auraient comme les autres quelque cause générale difficile à apercevoir ; elles ne seraient pas, comme le dogme de l'existence de Dieu, des vérités simples, claires, à la portée de tous les esprits savans et ignorans.
XXVI. « On nous parle (c'est ici la der- » nière difficulté des incrédules) d'un con- » cert entre les hommes , tandis que tous » ont pensé diversement ; on nous vante une » persuasion unanime, qui partout a été » différente. Nulle part les divers peuples n n'ont attaché au mot Dieu la même idée.
» Qu'importe le mot s'ils n'ont pas été d'ac- » cord sur la chose? Il n'y a qu'un point sur » lequel ils se soient accordés pendant long- » temps; c'est sur la pluralité des divinités; » le polythéisme a été l'erreur universelle » de- -tous les siècles : et voilà tout au plus
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» ce que pourrait prouver le consentement » général sur Dieu. »
XXVII. Cette objection est étrangère à la question. C'est uniquement l'existence de Dièu, c'est-à-dire, comme nous l'avons expliqué, d'un être souverainement parfait , et auteur du monde, que nous prouvons par le consentement des nations ; c'est l'existence de Dieu, et non l'existence de tel dieu ; c'est l'existence de la Divinité en général, sans examiner, comme nous l'avons déclaré, s'il y eh a une ou plusieurs. Lors donc qu'on oppose à notre preuve les variations des peuples sur leurs diverses divini- . tés, et leur polythéisme, on combat ce que nous ne disons pas , on ne détruit pas ce que nous disons.
Tous les peuples n'ont pas attaché la même idée au mot-Dieu, c'est-à-dire n'ont pas appliqué ce nom au même être : cela est vrai, mais indifférent à nptre question. Tous les peuples n'ont pas attaché au mot Dieu une idée commune à tous, cela est absolument faux. Que l'on nous accorde, et il est impossible de le contester, que toutes les nations ont unanimement regardé ce qu'elles appelaient Dieu comme l'être d'un ordre supérieur, doué detrès-grandes perfections, revêtu d'une suprême puissance , fabricateur
du monde tel qu'il est ; nous ne demandons pas davantage.
•Un principe ne cesse pas d'être universellement reconnu, parce qu'on en a fait de fausses applications, qu'on en a tiré de fausses conséquences. C'est ce qui est arrivé à la doctrine de F existence de Dieu . C est du fond même de ce dogme, adopté par tous, qu'ils sont partis pour diverger dans des sens différens sur les applications,* sur les conséquences : tous ont adoré un auteur suprême ; tous n'ont pas adoré le même. Il résulte de là seulement que nous ne pouvons pas alléguer le témoignage universel en faveur d'une religion plutôt que d'une autre.
Non pas, objectent les athées ; car l'erreur du polythéisme était universellement répandue. Pour que cette difficulté eût quelque poids, il faudrait du moins qu'il y eût eu un polythéisme universel ; que tous les hommes eussent révéré les mêmes divinités, et en même nombre. Mais tous, reconnaissant la Divinité , se sont divisés en une multitude de sectes sur les divinités à reconnaître. Je crois leur témoignagedans ce qu'ils disent en commun ; quand ils cessent de s'accorder, je ne le crois plus; je reconnais l'autorité suprême du genre humain, je ne peux pas me soumettre à des autorités sans
nombre qui se détruisent réciproquement.
Mais le fait même de l'universalité absolue du polythéisme est-il vrai?
i° Les Juifs, et, pendant vingt siècles, les Chinois, n'ont reconnu qu r uu seul Dieu. Il y avait des peuples qui n'adoraient que le soleil. Dans plusieurs îles de la mer du Sud, on a vu plusieurs nations n'adorer qu'une seule divinité, à laquelle elles donnaient difFérens noms. Il serait facile d'en citer encore d'autres.
2° Il est certain que le dogme de l'unité de Dieu a précédé l'opinion de sa pluralité.
A ne regarder Moïse que comme un écrivain plus ancien que tous les autres auteurs connus, il résulte de sa narration que la croyance d'un seul Dieu a été la doctrine primitive.
On connaît l'origine du polythéisme : le théisme précède tous les temps connus.
3° Parmi les peuples même livrés au polythéisme , les hommes éclairés reconnai$saient un dieu supérieur, maître des autres dieux, lesquels n'étaient en quelque sorte que ses ministres. J'aurai occasion de revenir sur cette vérité (96). Cet être suprême était dans le fait, quoiqu'il ne le fût pas de nom, leur seul dieu.
XXVIII. Reprenant ce que je viens d'établir dans ce chapitre, je demande : qu'est-ce
donc que les ennemis de Dieu peuvent contester sur le consentement donné au dogme de son existence? Est-ce son universalité?
mais ils ont eu beau rechercher de tous côtés, fouiller dans les histoires les moins crues, dans les relations de voyages les plus décriées, ils n'ont pu alléguer que quelques malheureuses peuplades, en si petit nombre, et tellement dépourvues de toutes lumières , queleur contradiction n'altérerait point l'unanimité du genre humain : et encore c'est contre la vérité qu'ils ont prétendu en fortifier leur système. Est-ce l'autorité du consentement universel qu'ils nieraient? mais tous les efforts qu'ils font depuis tant de siècles pour l'altérer ont été impuissans. En vain pnt-ils imaginé des causes de préjugé qui eussent pu produire cette persuasion unanime ; en vain ont-ils tenté de l'assimiler à d'autres persuasions populaires, ou même générales ; en vain ont- ils essayé de la combattre par la diversité des religions : la même futilité de leur raisonnement est une preuve certaine de la solidité de la force de çelui qu'ils attaquent ; et notre démonstration , qui de tous temps a eu tant de poids sur les esprits sages, en acquiert de plus en plus à mesure que les esprits corrompus la combattent.