Lib. IV, p
DE L'HISTOIRE ROMAINE. d93
de Tarquin le Superbe contre son beau-père, parce qu'ils étaienl mécontents du dessein qu'il avait formé d'abolir la monarchie, et d'établir un gouvernement démocratique. Mais y a-t-il la moindre vraisemblance, et ce que dit cet historien ne se détruit-il pas de soi-même, dès qu'on réfléchit sur la forme de gouvernement que ce roi venait d'établir peu auparavant? Elle prouve bien clairement qu'il jugeait le gouvernement aristocratique préférable au démocratique, puisqu'il venait de l'établir d'une façon que le peuple n'y avait dé part qu'en apparence et pour la forme, et que les patriciens étaient maîtres de toutes les résolutions qui se prenaient dans les assemblées générales. II y a donc de la contradiction à supposer que Servius Tullius ait voulu détruire sitôt son ouvrage; et que, venant d'abolir presque tout ce qu'il y avait de démocratique dans l'ancien gouvernement, il ait pensé à établir une république^ où le peuple eût la principale autorité. Si cet historien suppose que ce roi ait eu dessein de laisser le gouvernement à peu près sur le pied sur lequel il venait de le mettre, d'où pouvait provenir le mécontentement des nobles, puisqu'il y avait tout à gagner pour eux? Ils se voyaient en quelque sorte dépositaires de l'autorité royale, puisque tous les autres étaient exclus des dignités; et que, de la façon dont se recueillaient les suffrages par le nouveau règlement de Servius, le peuple n'en pouvait encore disposer que selon la volonté des nobles.
Tous les beaux raisonnements de Denys d'Halicarnasse n'ont donc ni conséquence, ni liaison, et j'aime beaucoup mieux suivre Tite-Live. Il nous apprend que le mécontentement des nobles et du sénat contre leur roi provint de ce que la distribution des terres conquises aux pauvres citoyens s'était faite contre leur avis ; et que Tarquin le Superbe profita de la disposition où il les trouva pour les aigrir encore
davantage conlre lui et pour mcltre une partie dans ses intérôts.
A la vérité, Tite-Live reconnaît' que Servîus Tullius avait eu dessein d'abdiquer la couronne, et d'établir un gouvernement républicain, a II Taurait fait, dit cet histoc( rien, si une mort violente n'eut prévenu l'exécution du « projet qu'il avait formé de rendre la liberté à sa patrie, ce en abolissant le gouvernement monarchique. » Idipsum tara mite ac tant moderatum imperium^ tamen quia unius essetj deponere eum in animo habuisse quidam auctores sunt; ni scelus intestinum liberat^dœpatriœconsiliaagi' tanti super venisset. Mais il n'y a pas la moindre apparence qu'il ait pensé à établir un gouvernement démocratique, comme le veut Denys d'Haï icarnasse. Au contraire, il est clair qu'il ne voulait changer que peu de chose à la forme de gouvernement qu'il venait d'établir; et que, craignant l'abus que pouvait faire de son autorité un seul homme, qui se voyait revêtu pour toute sa vie de la puissance souveraine, il voulait partager l'autorité royale entre deux consuls qui ne seraient qu'annuels. Ce gouvernement n'était donc point un gouvernement purement démocratique, qui pût exciter le méconlenlement des nobles. Ce fut ce plan môme que suivirent ceux qui affranchirent Rome de la domination des Tarquins, comme nous l'apprend Tite-Live^. Duo consules indc comitiiscenturiatis aprœfecto urbisex Commentariis Servii Tullii creati sunt. Ces paroles de l'historien montrent bien clairement que ce fut des mémoires que ce roi avait dressés que les Romains empruntèrent l'idée du gouvernement qu'ils établirent d'abord après avoir chassé Tarquin le Superbe; et qu'en substituant à l'autorité royale