ET DU SUPPLICE DE RÉGULUS
La qualité la plus rare dans les historiens romains est l'exactitude. On ne les voit point entrer dans un examen un peu rigoureux de certains faits, ni s'engager dans quelque discussion pour discerner le vrai d'avec le faux. Pourvu qu'un fait ne soit pas entièrement destitué de vraisemblance , qu'il ait été rapporté par quelque ancien historien et qu'il soit accompagné de quelques circonstances qui puissent intéresser et amuser les lecteurs, ces historiens se croient en droit de l'adopter, sans avoir besoin d'examiner les preuves sur lesquelles leurs garants s'appuient. Que la vérité du fait eût été attaquée, qu'on eût mille raisons d'en révoquer la vérité en doute , ils ne laissaient pas de le
rapporter avec une confiance aussi entière que s'il avait été bien avéré. Combien de ces faits, ou douteux ou manifestement faux, n'ai-je pas déjà relevés? Et combien n'y en pourrait-on pas ajouter, si l'on entrait dans un examen détaillé de tous les événements des cinq premiers siècles de l'histoire romaine? On n'aurait pas sujet de se plaindre de ces historiens, si, toutes les fois qu'ils jugeaient à propos de donner place dans leurs histoires à des faits douteux , ils eussent averti leurs lecteurs que la chose n'était pas bien avérée, ou eussent répondu aux difficultés qu'on y opposait. Je termine cette dissertation par l'çxamen de quelques faits qui, ayant été réfutés, n'ont pas laissé d'être rapportés par les historiens tant anciens que modernes, comme s'il n'y eût pas eu la moindre incertitude,
I. L'histoire de Cn. Flavius nous en fournira un exemple ^ Ce Romain, selon Tite-Live, dans le temps que le peuple était assemblé pour l'élection des édiles curules, faisait les fonctions de secrétaire d'un édile ; emploi assez bas chez les Romains, et qui fort souvent était exercé par des affranchis. Voyant qu'il avait les voix de sa tribu qui le voulait faire édile curule, et que l'édile qui présidait aux comices refusait de recevoir son nom et d'admettre à une charge si honorable un homme qui exerçait actuellement un emploi si bas, Cn. Flavius déclara qu'il quittait sa charge de secrétaire, et, ayant eu la pluralité des suffrages, il fut fait édile. Pour se venger des nobles , qui avaient traversé son élection de tout leur pouvoir et qui le traitaient avec un extrême mépris, il publia les Formules de droit et les Fastes^ qu'il exposa publiquement à la lecture du peuple.
1. Livius, lib. IX, cap. xlvf. — Val. Max., lib. Il, cap. v, n. 2. — Pllnius, lib. XXXI, cap. i. — A.-Gell., lib. VI, cap. ix.
pour qu'il pût s'instruire et de la forme dans laquelle il devait poursuivre son droit devant le juge, et des jours auxquels il lui était permis de le faire. Les patriciens et les principaux de Rome s'en étaient jusqu'alors réservé la connaissance à eux seuls, et tenaient par là le peuple dans une entière dépendance.
La première partie de ce récit n'est pas bien sûre, comme Tite-Live le reconnaît lui-môme. Il suivait cependant presque mot à mot Lucius Pison, qui , dans le troisième livre de ses Annales^ rapportait la chose de la même manière, comme nous le voyons par le fragment qu'Aulu- Gelle nous en a conservé*. Licinius Macer, autre historien, ne convenait pas avec Pison, et rapportait que Flavius avait abandonné, longtemps avant que de devenir édile, l'emploi de secrétaire, et qu'il avait exercé diverses charges plus considérables qui l'avaient conduit, comme par degrés, à celle d'édile curule.
S'il y avait quelque diversité d'opinion là-dessus entre ces auteurs, Tite-Live nous assure qu'on était parfaitement d'accord sur le reste, savoir sur la divulgation des Formules et des Fastes. Ceterum id quod haud discrepat^ etc. Cependant Atticus, qui était un des Romains les plus versés dans l'histoire de sa patrie, et qui en avait fait une étude toute particulière, reproche à Gicéron d'en avoir parlé comme d'un fait certain et avéré. Celui-ci s'en excuse sur ce qu'il avait pour lui l'autorité de la plupart des écrivains. Il reconnaît pourtant qu'Atticus atta/Juait par de trèsbonnes raisons la vérité de cette circonstance : « Si je me c< suis trompé, dit-il, dans ce que j'ai dit de Flavius et de « la publication des Fastes, je me suis trompé avec beau- « coup d'autres. Vous avez de fort bonnes raisons d'en
1, Lib. Vi, cap. ix.
« douter; mais, pour moi, j'ai suivi une opinion presque « générale*. »
Atlicus, étant entré dans l'examen de ce qui se disait sur ce sujet, avait apparemment trouvé qu'il n'y avait rien de plus incertain que cette divulgation des Fastes et des Formules par Flavius. Nous ne pouvons pas deviner les raisons que ce savant homme avait de rejeter ce fait; mais nous devons juger qu'il était bon juge dans ces matières, et que Gicéron défère lui-même à son jugement. Qui sait si une des raisons qui lui faisaient révoquer en doute la vérité de ce fait n'était pas le silence que Pison Frugi, historien assez ancien, gardait là-dessus? Car, dans le fragment de cet historien qu'Aulu-Gelle nous a conservé^, où cette histoire de Flavius se trouve rapportée, il n'est point du tout fait mention de la publication des Fastes et des Formules^ circonstances trop importantes pour qu'on puisse croire qu'Aulu- Gelle les eût retranchées, s'il les avait trouvées dans cet historien. Nous voyons cependant qu^on a fait peu d'attention au jugement d'Atticus, et que tous les auteurs, tant anciens que modernes, qui ont eu occasion de parler de ce Flavius, ont continué de lui attribuer la divulgation des Fastes et des Formules comme une chose certaine et avérée.
IL Je passe à Thisloire de Papirius, qui fut surnommé Prœtextatus à cause des marques de prudence et de discrétion qu'il donna dans une grande jeunesse. Voici comme la chose se trouve racontée par Aulu-Gelle' et Macrobe'*. An-
1. Nec yero pauci sunt auctores, Cn. Flavium scribam Faslos protu-
Usse, acUonesque composuisse Nam illud de Flavio et Fastis, si secus
est, commune erratum est : et tu belle iQnrcçvxra; , et nos publicam prope opinionem secuti sumus. Cic. ad Allie. ^ lib. VI, epistol. i. * 2. LIb. VI, cap. IX.