Saturn,, lib. I, cap. vi
DE L'HISTOIRE ROMAINE. 28li
ciennement les sénateurs romains avaient coutume, pour former de bonne heure leurs fils aux affaires, de les mener dès leurjeunesse au sénat, et ils y assistaient aux délibérations les plus importantes. Un jour qu'on y avait agité une affaire des plus épineuses et sur laquelle on n'avait pas pu prendre de résolution avant que de se séparer, le sénat recommanda fort le secret sur cette affaire, et défendit qu'on n'en divulguât rien avant que le décret en eût été passé. Le jeune Papirias, qui avait accompagné son père au sénat, étant de retour chez lui , eut à essuyer les plus fortes instances de la part de sa mère, qui fit tout ce qu'elle put pour tirer de lui ce qui s'était passé dans le sénat. Plus celui-ci s'en défendait, sur ce que le silence lui avait été ordonné, plus il piquait la curiosité de sa mère. Elle le pressa tant que ce jeune enfant, pour se délivrer de son importunité, inventa le mensonge suivant. Il lui dit que le sénat avait délibéré s'il serait plus de l'intérêt de l'État de permettre aux hommes d^avoir deux femmes, ou aux femmes d'avoir deux maris. Également surprise et émue de ce qu'elle venait d'entendre, elle sort aussitôt et court communiquer à ses amies cette importante nouvelle. Le lendemain, une troupe de femmes s'assemble devant le sénat, et, arrêtant les sénateurs qui s'y rendaient, elles les conjurent avec larmes d'accorder plutôt deux maris à une femme que de permettre qu'un homme eût deux femmes. Les sénateurs, surpris de l'impudence de ces femmes, ne savaient ce que signifiait cette demande, lorsque le jeune Papirius, s'étant avancé au milieu du sénat, raconta la chose comme elle s'était passée, l'importunité de sa mère et ce qu'il lui avait fait accroire pour s'en délivrer. Le sénat, après avoir loué la prudence et la discrétion de cet enfant, fit un décret, dont il l'excepta, par lequel il fut défendu aux pères d'amener à l'avenir leurs enfants dans le sénat.
Il semblequ'il suffit d'entendre raconlerla chose pour être convaincu que ce n'est qu'un conte fait à plaisir, et qui ne mérite pas qu'on se donne k peine de le réfuter. Cependant, si on fait réflexion que c'est de Caton le Censeur, auteur grave s'il en fut jamais, qu'Aulu-Gelle l'a emprunté*, on aura de la peine à se persuader qu'un homme de ce caractère l'ait débité sans avoir été bien assuré de la vérité. Le peu de vraisemblance qu'on y trouve n'empêche pas que le nom de Caton n'en impose, et on a de la peine à rejeter ce qui est appuyé d'une autorité si respectable. C'est par cette raison que M. Bayle n'a osé traiter de fable ce qui se disait de ce Papirius Praetextatus ^. « La seule autorité « d'Aulu-GelIe, dit-il, ne m'empêcherait pas de m'imac( giner que c'est un conte fait à plaisir; mais je n'ose me (( persuader cela , quand je considère que c'est une chose <c que le grave Caton le Censeur a débitée dans une haran- « gue. » C'est pourquoi M. Bayle a tâché d'éluder ou d'affaiblir les raisons tirées du peu de vraisemblance de ce conte, et dont on se sert pour le réfuter.
Si l'autorité de Caton le Censeur doit nous empêcher de rejeter trop à la légère un fait auquel il avait daigné donner place dans un de ses ouvrages^ elle ne doit pas nous empêcher de remonter jusqu'à la source de ce conte ; et lorsque nous verrons de quels auteurs il l'avait emprunté, nous trouverons que l'autorité d'un homme de poids comme lui ne suffit pas pour le mettre à l'abri de la critique. Dans un passage de Polybe, que je vais citer, nous allons voir et la réfutation de ce conte et le cas qu'on doit faire des historiens qui les premiers l'ont débité, et desquels Caton l'avait
1. Hisloria de Papirio Prœtextato dicla scriptaque est a M. Catone in oratione qua usus est ad milites contra Galbani. Au.-Gell., lib. I, c. xxiii. 2« DicUon., article Praetextatus, rem. B.
emprunté. « N'est-ce pas une absurdité, dit Polybe \ que ce « qu'ils ajoutent, que les sénateurs avaient mené dans le c< sénat leurs fils qui avaient au-dessus de douze ans, et «qui, étant instruits du secret des affaires d'État, n'en « avaient rien communiqué à leurs parents, quoique tout tt cela soit contraire à la vérité et manifestement faux; « à moins qu'on ne veuille que la Fortune , entre autres « choses, n'ait accordé aux Romains d'avoir, dès leur enc( fance, toute la prudence des vieillards? Mais en voilà assez « pour réfuter des écrits tels que ceux de Ghéréas et de « Sosile, qui, à mon avis, ne méritent pas le nom à'His^ c( toires, mais plutôt de contes sortis de la boutique d'un « barbier et dignes de la plus vile populace. )>
Ces auteurs, que Polybe traite d'une manière si cavalière, étaient , sans doute ceux qui avaient fourni ce conte à Gaton le Censeur; et il se trouve enveloppé dans la critique qu'il en fait. En effet, je crois qu'on ne peut disconvenir que Polybe n'ait eu ici en vue ce qu'on débitait de ce Papirius Praetextatus, et qu'il n'ait regardé ce conte comme indigne d'avoir place dans l'histoire. 11 ne faut pas, cependant, s'imaginer que Gaton mérite d'être traité aussi sévèrement que les historiens Ghéréas et Sosile, que Polybe traite avec tarit de mépVis. Ge n'était point dans son His^ toire que Gaton avait débité ce conte. G'était dans une harangue adressée à des soldats, qui n'y regardent pas
1 . nûc Sï , xal Tivft Tpoirov, ôEaai (i.èv ttjv aTU'yvôrri'rx roD oOvi ^picu li%^ ptioà'YCuat Oaupkàatov' àixoc ^i, tcù; ulcù; o.Tzh $(ù$tx.cL trûv a-^iiv, (paru, tcO$ iraTCpaç it; tô ouvé^picv* c5;, {xeTî'xcvTa; twv ^icÉcuXitoV) où^à twv àva-^icaîov où^evt wpottoôai twv àTrcçpiiT'ûv oùj^èv; «v cOt' euoç, côre âAr.Oi; èan tô ira* pàffav où^tv* ei pLTi, v/j Aià, wfoç toTç aXXoiç, tq rù^n >cxt tcuto «poaéveiiji.t ^a>[i.aioi;, to «ppcvftlv aùroù; EÛOéuç ix, "^eveTTi;. Uj^oç (i.èv ouv rà Tciaûra tm ouyfpa(it.u.àTÛv, oiA 'Ypâffi Xocipea; xal ScSoiXo;» où^gv av ^fci rXscv Xs'^'eiv * où •fàp laTOpiaç, àX)«à xcupeaxr; xxi ^av^iiaou XoXiâ; , èaoï'-fs ^oxoOairâ^iv é^/^tiv xat ^uvaixiv. Polyb., lib. 111, cap. xx, p. 243.
de si près. D'ailleurs on sait que généralement, dans ces sortes de pièces, on ne se pique pas toujours d'une exacte vérité, et il y a bien de l'apparence que Caton cherchait plus à divertir ses auditeurs qu'à les persuader. Ainsi ce conte pouvait très-bien trouver place dans la harangue de Caton, d'où Aulu-Gelle nous avertit qu'il le tire, sans que celte autorité puisse servir à en appuyer la vérité. Je ne crois donc faire aucun tort à la réputation de Caton, en rejetant ce conte sur l'autorité de Polybe qui l'a si solidement réfuté. J'ajoute que le silence de Valèfe Maxime, qui a recueilli un si grand nombre de faits, forme encore un préjugé peu favorable à celui-ci. Il faut qu'il l'ait cru entièrement fabuleux et destitué de toute ombre de vérité, puisqu'il ne lui a point donné place dans son recueil, où l'on en trouve bien d'autres qui ne valent peut-être guère mieux.
III. Ce qu'on nous raconte de la mort de Régulus et des cruels tourments que les Carthaginois lui firent essuyer n'est peut-être pas mieux fondé que le conte que je viens de réfuter. Plusieurs raisons assez fortes me font douter de la vérité de ce fait.
1 . La première est le peu d'uniformité qu'il y a dans les narrations de divers auteurs, sur la nature du supplice qu'on lui fit souffrir après son retour à Carthage. A peine en trouvera-t-on deux qui s'accordent sur les circonstances, de sorte qu'il y a à peu près autant d'opinions différentes sur ce point, que d'auteurs qui en parlent.
Aulu Celle * nous a conservé les fragments de deux anciens historiens romains dont les ouvrages ne sont pas parvenus