‹ Dissertation sur l'incertitude des cinq premiers siècles de l'histoire romaine, par monsieur L.D.BChapitre 31 sur 227 · Lib. XXXI V, cap. xiv · texte numérisé non relu

Lib. XXXI V, cap. xiv

réduit à Tesclavage. Il est aisé de remarquer que ramourpropre des Romains aurait trop souffert d'un pareil aveu et que les historiens ne pouvaient accommoder leurs récits ampoulés à des circonstances si flétrissantes. Ils ont mieux aimé adopter les narrations fabuleuses auxquelles Tignorance et la vaine gloire avaient déjà donné cours.

Quel jugement porter après cela d'une histoire qui se trouve démentie sur des faits si importants, par des pièces dont personne ne peut contester Tauthenticité ! Il semble que ce grand nombre de siècles qui se sont écoulés depuis devaient la mettre à Tabri de la critique; mais on voit qu'elle n'est pas môme à l'épreuve de l'examen le plus superficiel.

Nous avons vu que les Romains avaient employé leurs premiers soins , tant à la recherche de leurs lois , qu'à recueillir tous les traités qu'ils avaient faits avec leurs voisins. Il est à présumer qu'ils sauvèrent un assez bon nombre de ces derniers, parce qu'ils étaient gardés dans le temple de Jupiter, au Capitole, qui demeura à l'abri de la fureur des Gaulois. Ceux qui, dans la suite, s'appliquèrent à écrire l'histoire, ce qui ne fut que vers le milieu du sixième siècle de Rome, auraient trouvé des secours considérables dans ces pièces originales, s'ils s'étaient donné la peine de les consulter. Elles auraient répandu de grandes lumières sur leurs ouvrages , en leur donnant un degré de certitude qui les eût mis à l'abri de toute contradiction. Par malheur, ce n'est pas dans des sources aussi pures qu'ils ont puisé, et nous leur voyons très -rarement alléguer de telles preuves de ce qu'ils avancent. Un traité que Polybe nous a conservé en entier, et qui est apparemment un des plus anciens de la république, puisqu'il fut conclu sous les premiers consuls, ne sert qu'à nous aider à découvrir diverses bévues dans Tite-Live, et une opposition manifeste entre ce monu-

ment et tous les historiens, qui se trouvent contredits sur les faits les plus considérables.

. Un autre traité, cité par Pline, nous apprend que Porsenna avait imposé aux Romains, dans ce traité, des conditions telles, qu'on pourrait en inférer qu il les avait assujettis à sa domination , puisqu'on ne peut désarmer un peuple qu'on ne Tait subjugué. Il y a grande apparence que cela est arrivé, et môme que Porsenna n'a point levé le siège de Rome, mais qu'il se rendit maître de cette place, comme je me propose de le prouver plus au long dans la seconde partie de cette dissertation. Il faut absolument qu'on en vienne, ou à dire que ces traités sont supposés, ce qu'on ne peut faire sans de fortes raisons (et je ne vois pas qu'on en ait aucune pour douter de leur authenticité) ; ou que l'on convienne de bonne foi que tout ce qu'on nous débite dans l'histoire romaine n'est qu'incertitude, et qu'on n'y peut compter sur rien, puisque, sur les faits les plus importants, elle se trouve démentie par des pièces originales qui en démontrent la fausseté.

On sera surpris, et avec raison, que les principaux historiens aient été comme étrangers dans leur propre histoire, et qu'ils n'aient pas eu la moindre connaissance de ces monuments, qu'ils étaient à portée de consulter et qui devaient servir de base à leurs histoires. Cependant Tite- Live et Denys d'Halicarnasse, comme on le voit par leurs histoires, ne les avaient point consultés. Il est vrai que l'on aura lieu d'être moins surpris que ces traités aient été inconnus à des auteurs du huitième siècle de Rome, si nous faisons réflexion sur ce que Polybe dit à ce sujet * : « Il y c( a tant de différence entre l'ancienne langue latine et celle

1. ÏTiXixaÛTYj «Y^p "h ^laçopà •jé'YOve t^; ^'laXs'xTOU, kol\ Trapà Pta^oLioii, t^ç vûv içpb; TfiV âpx^^Qiv, werte toù; ouvtTWTaTOUç evia p.oXi; i^ sntoraoscoç ^isuxpiveïv. Lib. III, cap. \xii.

<( de ce temps, que les plus habiles ont bien de la peine, <c avec toute leur application, de venir à bout d'en explicc quer certains mots. » Et un peu plus bas, il ajoute ^ : t< Il n'est pas étrange que Philii\us ait ignoré que ce traité « existât, puisque, de mon temps, les plus avancés en âge c< des Romains et des Carthaginois, et ceux même qui « étaient le plus au fait des affaires, n'en avaient aucune c< connaissance. »

Si, dès le temps de Polybe, la langue latine avait si fort changé, que les plus savants même d'entre les Romains aient eu beaucoup de peine à entendre les termes de ces traités ; si les magistrats les plus expérimentés, et ceux qui étaient le plus rompus dans les çiffaires d'État, ignoraient même que ces traités existassent, il n'y aura plus aucun lieu d'être surpris qu'il? aient été inconnus à Tite-Live et à Denys d'Halicamasse. Les premiers historiens, Fabius Pictor et ceux qui le suivirent de près, avaient ignoré qu'il y eût de pareils traités ou n'en avaient point fait usage. On n'avait fait depuis que les copier sans autre examen, et on croyait en faire assez que de les donner pour garants de ce qu'on écrivait. Le traité dont il s'agit serait donc demeuré dans un oubli profond, si Polybe ne Teût produit au grand jour. Nous voyons par là que, quand même les Romains eussent sauvé de l'incendie un plus grand nombre de monuments, leur histoire n'y aurait pas beaucoup gagné, parce que les historiens ne s'appliquèrent pas assez à la recherche de ces pièces, et ne songèrent pas à appuyer de pareils témoignages la vérité de leurs narrations. Les deux traités les plus anciens qui nous restent ne servent qu'à montrer la fausseté

]. Tiç oùx àv eixoTw; Ôaup-otasie OiXivou toS au'y'ypa<pg%; , où ^wti taÛT* iQpo'si* (tcGto [Jt.£v ^àp où 6xu|Aaa70v' èttci xaô'i^ixàç éti xaî PcapLaïuv xal Ko^- Xvi^cvifAv ot TrpiaêÙTaTOi , xa( (aocXiota ^oxoûvTg; Trepl Ta xotvà airou^aÇeiv , T^Tvo'ouv.) fAtrf., cap. xxti.

de quelques faits des plus importants, que les historiens rapportent néanmoins avec une entière confiance. Après cela, quel fond faire sur tout le reste de ce qu'ils avancent? Ces traits seuls suffisent pour nous le rendre très-suspect ; mais nous avons encore bien d'autres raisons de nous en défier, et plus nous avancerons, plus nous trouverons à nous confirmer dans nos doutes.

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