‹ Dissertation sur l'incertitude des cinq premiers siècles de l'histoire romaine, par monsieur L.D.BChapitre 32 sur 227 · DIS LIVRES DIS PONTIPIS ET PRINCIPALEMENT DES OEANOIS ANNALES · texte numérisé non relu

DIS LIVRES DIS PONTIPIS ET PRINCIPALEMENT DES OEANOIS ANNALES

Après avoir examiné, dans le chapitre précédent, quelle* utilité l'histoire romaine avait retirée des traités de paix et d'alliance qui se conservaient au Capitole, je passe aux Livres des Pontifes, et particulièrement aux Grandes Annales ^ dont on voudrait bien nous faire croire que l'histoire a tiré beaucoup de secours. Il est sûr, comme je l'ai déjà remarqué, que du temps d'Horace il existait quelques livres de religion, que leur antiquité rendait respectables :

Pontificum libres, annosa voiumina vatum.

« Les Livres des Pontifes et les antiques volumes des devins. » On a vu aussi, dans le passage de Tite-Live que j'ai rapporté ci-dessus, qu'on recueillit tout ce qu'on put trouver de ces livres qui eussent échappé aux flammes.

Je comprends sous le nom de Livres des Pontifes généralement tous les livres qui traitaient des cérémonies et des traditions religieuses des Romains, comme les livres des Augures^ des Aruspices^ les vers ou hymnes des Saliens, les vers Saturniens^ et un grand nombre d'autres livres de cette espèce. Il était de la dernière importance pour les

prêtres de conserver ces recueils, qui contenaient les mystères de leur religion, qui leur en enseignaient les cérémonies, et qui prescrivaient les formules dont on devait se servir suivant les différentes occasions. Mais de quelle utilité pouvaient-ils être* pour rétablir l'histoire ? Leur antiquité devait les rendre précieux, puisqu'on prétendait qu'elle égalait celle du régne de Numa. Ils étaient absolument nécessaires pour conserver les traditions et les cérémonies religieuses établies par ce prince, et auxquelles les Romains paraissaient d'autant plus attachés, qu'ils les regardaient comme le fondement de la religion de leurs ancêtres. Pour ce qui est de l'histoire, quel secours pouvait-elle en retirer? Supposons pour un moment que nous vinssions à perdre tous les monuments qui peuvent servir à l'histoire des siècles précédents, pourrait-on espérer de la rétablir par le moyen des bréviaires, des missels et même des canons des conciles? Je crois qu'on peut dire la même chose des Livres des Pontifes, dont l'usage devait être à peu près le même. Ce que ces livres avaient d'important ne concernait donc que les rites et les cérémonies de la religion, et, par cet endroit-là, ils n'ont que peu ou point de liaison avec l'histoire.

H est cependant très-naturel que les Romains, dans le rétablissement de leur ville, aient donné Jeur principale attention à recouvrer tout ce qu'ils purent de ces livres. « Dès que les consuls de cette année, dit Tite-Live^ furent « entrés dans l'exercice de leur charge, la religion fut le ce premier objet qu'ils proposèrent pour les déliJ3érations du <( sénat. » Mais si les Romains nous donnent, en cette occasion, une preuve bien claire de leur attachement à la reli-

t. Hi, quum magîsiratum inissent, nulla de re prius quam de religionibus, senatum consuluere. Lib. IV, cap. i.

gion de leurs ancôtres, par le soin qu'ils prirent de recueillir ces livres, ils n'eurent pas la même précaution à s'assurer de leur authenticité qu'ils avaient eue à l'égard de leurs lois. C'est ce qui, ajouté à quelques autres raisons, pourrait faire naître quelques soupçons sur l'authenticité de ces Livres des Pontifes.

On a vu, dans le chapitre précédent, de quelle façon on exposa publiquement à la lecture du peuple les lois des XII Tables, afin que chaque particulier pût se convaincre par ses propres yeux que c'étaient les mômes lois selon lesquelles il avait été jugé jusqu'alors. Les pontifes en agirent d'une manière bien différente avec les livres de religion*. c( Ils supprimèrent tout ce qui concernait le culte « religieux, afin de tenir les esprits du peuple dans leur <( dépendance. » Ce moyen leur fournissait beaucoup de facilité à supposer ce qui n'existait plus, et à accommoder la religion avec leurs intérêts, selon qu'ils le trouveraient à propos. Cette précaution de se réserver la faculté d'en faire accroire au peuple, toutes les fois que leurs intérêts l'exigeaient, me paraît suffisante pour rendre très-suspects tous ces Livres des Pontifes. Le secret qu'ils gardèrent en cette rencontre, et la coutume générale des prêtres de ne négliger aucune occasion d'étendre leur autorité, et de la fonder sur l'ignorance du peuple, ne confirment que trop ces soupçons. Cet artifice a été en usage de tout temps, et à Rome plus qu'ailleurs. Les principaux de l'Etaty étaient en même temps revêtus des charges de prêtrise. L'histoire romaine fournit quantité d'exemples que les grands faisaient servir la religion à leur politique, et tachaient de tenir dans la dépendance, par le pouvoir de la superstition, ce peuple naturellement

1 . Quœ autem ad sacra pertinebant, a ponliGcibus maxime, ut religione obâtrictos haberent multitudinis animos, suppressa. Ibld,

féroce , et qui ne portait le joug qu'avec peine. Le moyen le plus sûr, pour parvenir à ces fins, était de tenir ce peuple dans rignorance et de se réserver les moyens de lui faire croire ce que Ton voudrait, selon les occurrences.

On sera convaincu que je n'avance rien sans fondement, et môme on se persuadera aisément que tous ces livres de religion n'étaient pas aussi anciens qu'on le prétendait, si on veut faire attention à un fait attesté par plusieurs auteurs célèbres*, et que Tite-Live raconte avec toutes ses circonstances. Il dit entre autres qu'un particulier, ayant découvert dans son fonds de terre le tombeau de Numa, y avait trouvé dans un coffre à part les livres de ce roi. Il les communiqua d'abord à un magistrat de sa connaissance, qui, après les avoir lus, jugea qu'ils ne tendaient qu'à détruire la religion. Il en fit son rapport au sénat, et offrit d'affirmer par serment la persuasion où il était à cet égard. Le sénat, sur son rapport, fit brûler ces livres dans la place publique.

Si nous considérons à présent que, de l'aveu même des Romains, ils tenaient toutes leurs créances et toutes leurs cérémonies religieuses de ce roi, comment concilieronsnous l'opposition qui se trouvait entre ces livres et la religion des Romains quelques siècles après? Ne sera-t-on pas obligé de convenir qu'il fallait que leur religion eût extrêmement changé de face, pour se trouver dans une opposition entière avec celui qui l'avait établie? Ce qui, joint aux raisons» alléguées ci-dessus, ne confirme que trop les doutes qu'on peut se former sur l'authenticité de ces Livres des Pontifes.

Les Romains, il est vrai, ont toujours témoigné beaucoup d'attachement à la .religion de leurs ancêtres ; mais ce que

1 . Liv., lib. XL, cap. xxix. — Plin., lib. XUI , cap. xiii. — Val. Max., lib. I, cap. 1, n. 12. — Plutarch., m Numa, p. 7 4. — Feslus. V. Numa, — Lactant., de Fais. Relig»t lib. I , cap. xxii.

je viens de dire des livres de Numa n'est pas la seule preuve qu'on puisse donner des grands changements que cette religion avait soufferts. Plutarque, dans la vie de Numa^ nous apprend que ee roi avait défendu de représenter la divinité sous quelque forme que ce fût, et que les Romains avaient été cent soixante-dix ans sans avoir aucune image ni statue dans leurs temples. Ce même roi avait encore défendu les sacrifices sanglants. On ne peut donc disconvenir que la religion n'ait souffert de grands changements à Rome , et que, dans le sixième siècle, elle ne fût entièrement différente de la doctrine que renfermaient les livres de Numa, qu'on trouva alors. On ne pouvait donc les conserver sans que le peuple ne découvrît les changements arrivés dans sa religion, et qu'il ne remarquât que celle que les pontifes lui enseignaient était très-différente de celle qui avait été enseignée dans les temps précédents. C'est sans doute ce qui fit prendre le parti de brûler ces livres, de peur qu'ils ne découvrissent la supposition de ceux des pontifes.

Je me suis un peu étendu sur les Livres des Pontifes, non que je croie que, quand nous serions assurés qu'ils sont véritables et dignes de foi, ils eussent pu répandre beaucoup de jour sur l'histoire romaine; mais parce qu'ils nous fournissent de nouvelles preuves de la 'disette générale d'anciens monuments où étaient les Romains, puisque leurs livres de religion même , dont ils nous vantent si fort l'antiquité, paraissent forgés après coup aussi bien que le reste. Il s'en faut bien que cette partie des Livres des Pontifes soit d'une aussi grande importance à mon sujet que ceux qui sont connus sous le nom ^'Annales des Pontifes ^ ou de Grandes Annales, Ceux-ci devaient former une chronique complète ; et si cet ouvrage, dressé avec toute l'exac-

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