‹ Dissertation sur l'incertitude des cinq premiers siècles de l'histoire romaine, par monsieur L.D.BChapitre 61 sur 227 · Lib. XXXV, cap. II · texte numérisé non relu

Lib. XXXV, cap. II

i. Ipsse enim famiiise sua quasi ornamenta ac monumenta servabant, el

Si ces Mémoires avaient été dressés avec fidélité, ils auraient élé d'une utilité infinie pour Thistoire. Quand on conviendrait de la perte des autres monuments , on serait d'un autre côté obligé de convenir que ces Mémoires pouvaient suppléer à ce qui manquait d'ailleurs. On y trouvait des relations de ce que chaque particulier avait fait dans l'exercice des grandes charges dont il avait été revêtu; on y marquait même l'année, si l'on en doit juger par le morceau que nous a conservé Denys d'Halicarnasse. C'étaient autant de vies particulières qui, en conservant la mémoire de toutes les grandes actions de chaque personne et n'omet^ tant rien de ce qui pouvait leur donner du lustre, renfer*maient les principales affaires de l'État auxquelles ces personnes avaient eu part. Suétone , dans les premiers chapitres de la Vie de Tibère, nous a donné des espèces d'extraits des Mémqires que conservaient les familles Claudienne et Livienne. Aulu-Gelle cite aussi * le Livre généalogique ou les Mémoires de la famille Porcienne, dont était Caton.

On peut juger par ces morceaux de quelle utilité de pareils Mémoires pouvaient être, et combien de lumière ils auraient répandu sur l'histoire, si la sincérité et la bonne foi en avaient fait le caractère. Mais par malheur on avait eu dans leur composition bien moins d'égard à la vérité que de soin de les orner de tout ce qui pouvait servir à relever la gloire des familles. Il y avait tant de falsifications, la vérité des faits s'y trouvait si souvent altérée, qu'on ne pouvait en faire usage qu'avec beaucoup de précaution. Ils n'avaient même servi qu'à embrouiller l'histoire, si nous en

ad usum, si qu!s ctjus4em generiâ eecidisset, «t ad memoriam lau^m domesiicarum , et ad illuslrandan^ nobilitateai suam» Gicero, in Bruto, cap. XVI.

1, IJib. XI U, cajp. Tia,

DK L'HISTOIRE ROMAINE. 75

croyons Tile-Live, qui se plaint de ce qu'ils sont la principale cause de l'incertitude où il se voit obligé de flottera a Je crois, dit-il\, que les oraisons funèbres ei les faux « titres mis sous les images ont beaucoup obscurci notre tt histoire, chaque famille s^efforçant de s^attribuer toute Ci la gloire des grandes actions et les principales dignités. « C'est ce qui a le plus contribué à embrouiller et à conc( fondre les actions des particuliers et les monuments pu*- « blics , car il n'y a point à'écrwain contemporain sur a Tautorité duquel on puisse compter. »

Yoilà donc une des sources des plus fécondes, où Ton aurait pu puiser, qui non-seulement est devenue inutile à l'histoire, mais qui, bien loin de lui procurer les avantages qu'on devait s'en promettre, n'a servi qu'à lui nuire infiniment. Tite-Live n'est pas le seul qui s'en plaigne. Gicéron est encore plus fort et plus exprès là-dessus^. « Ces orai- « sons funèbres ont, dit-jl, beaucoup altéré la vérité de « notr^ histoire ; car combien de choses n'y a-t-on pas insère rées qui ne sont jamais arrivées! Combien de triomphes, a combien de consulats supposés ! Combien de fausses oria gines des familles, comme si «lies étaient passées des «c fairiokns au peuple, parce que bien des gens de basse «( extraction s'entaient sur quelque famille illustre qui por* (( tait le même nom ; eomme si^ par exemple, je me disais

1 . Titiatam memoriam funebribus laudfbns reos ; falsisque imaginum iâbaiis^ flaira fnnilia ad ae qoeqae fàmani rerum geitamm , bonor unique, iall^ifi (oendado, tcahunt. Inde carte et skiguloriun gesta et publlca monumejita rerum confusa. Nec quisquam œquaUs tcmporibus illis scriptor exstat, quo satis certo auctore stetur. Livius, lib. YllI, cap. xl.

2. Quamquam bis laudationibus bietoria renim nostrarum faeta est ma^oalor, Multa «nim Bcri{>ta suât in cis, quœ faota non sunt, falai triumphi, plures consulatus, gênera etiam faha, et ad plebem fransiUones, cm» betsioes bvfaDior«s la «dMnttm i)|«is4eio nomkiM IsAind/Brantur genns : ut«i J^ me a M. Tullio qiU pAlrwlus eonsu], anno decimo post r eges esactos, fuit. Gicero, in Bruto, cap. XTi,

(( descendant de ce Manius Tullius, patricien, qni fut conte sul dix ans après rélablissemenl de la république. »

Il ne se peut rien dire de plus formel pour montrer le peu de fond qu'on pouvait faire sur ces Traditions des familles^ et combien Tambiiion de quelques maisons considérables, ou d'autres qui s'efforçaient de passer pour telles, y avait introduit de faits altérés ou supposés. Ces' plaintes de Gicéron, jointes à celles de Tite-Live, nous mettent en élat de juger du caractère de ces Mémoires^ et prouvent qu une grande partie des faussetés qu'on y avait insérées s'était glissée dans l'histoire. Elles servent encore de commentaire à ce que Plutarque dit sur la foi de Glodius* : « Que tous les monuments ayant péri dans la prise de Rome, « on en avait supposé d'autres qui avaient été forgés pour ft rendre service à quelques personnes, qui, prétendant être a de maison illustre, s'entaient sur des familles auxquelles « elles n'appartenaient en nulle façon. »

On ne peut chercher des auteurs plus propres à nous donner une idée juste et sûre des Mémoires des familles que ceux que je viens d'alléguer. On voit que la perte ou la disette de monuments véritables avait ouvert un vaste champ à la fécondité de l'imagination de ceux qui voulurent y substituer des fictions. Diverses familles mirent à profit l'obscurité de leur histoire pour relever l'éclat de leur origine, et supposèrent quantité de pièces qu^il était impossible de convaincre de faux par des monuments authentiques, qui manquaient absolument. Elles ne pouvaient trouver de circonstances plus favorables à leurs prétentions, et elles en usèrent avec si peu de ménagement, qu'après un écoulement de tant de siècles, il nous est encore

1 . Tàç ^è vGv 9atvc(jLéva; oùx àXiiOûç ou'YxeîoOal ^i ' àv^pêbv x^p^^Of^cAv Tioiv ei( Ta Trpfôra 'yevvi xal loùç tTricpavEoroiTou; ouc&uc i^ cù 7rpcGY)xdvTtt>v 6to€taÇ&(Aevoiç. Plutarcli., in Nitma, p, 59.

DE L'HTSTOIRE ROMAINE. 77

facile d'en donner nombre d'exemples : en voici quelquesuns entre plusieurs, qui serviront à nous convaincre de la hardiesse avec laquelle quelques Romains se sont entés sur les maisons les plus illustres et les plus anciennes.

Marcus Brutus, un des principaux chefs de la conjuration contre Jules César, prétendait tirer son origine de ce Brutus qui affranchit Rome de la tyrannie des Tarquins*. Cicéron lui-même , qui était trop bien instruit de ce qui regardait l'origine des grandes maisons de Rome pour ignorer ce qui en était, appuie fortement cette prétention en divers endroits, sans doute pour donner plus de relief au parti qu'il favorisait. Cependant , comme le témoignent Plutarquc et^ Denys d'Halicarnasse, la plupart des Romains, surtout ceux qui en avaient recherché la vérité avec quelque exactitude, étaient d'une opinion bien différente, et détruisaient les prétentions de Brutus par les raisons suivantes : 1** les plus anciens monuments attestaient que L. Brutus, ayant fait mourir ses deux fils, n'avait point laissé de postérité. 2® Les Brutus que l'on vit dans la suite élevés dans les dignités de la république ne furent considérés que comme plébéiens, et n'exercèrent que les charges qui appartenaient aux plébéiens; au lieu qu'ils auraient dû être patriciens, s'il avait été vrai qu'ils étaient descendants de ce L. Brutus le libérateur de Rome. 3® Enfin, on ne les voit élevés au consulat qu'après que cette dignité eut été communiquée aux plébéiens. Cependant Atticus^, qui avait entrepris de dresser une généalogie de la maison Junienne, aurait-il osé réfuter une opinion dont son ami paraissait si fort entêté, et surtout n'ayant entrepris cet ouvrage qu'à sa sollicitation? il y a bien de l'apparence que Cicéron et Atticus

1. Phitarch., in Bruto, p. 984. — Cicero, inBrulo, cap. xiv. — Dion. Halic, Ant. rom,^ lib. V, p. 292.

Page 1