Dion. Italicarn., lib. IV, p. 213 et seq
DE L'HISTOIRE ROMAINE
que l’apparence du pouvoir dont il avait joui. Servius, en lui étant par là la supériorité que son nombre lui avait donnée jusqu’alors sur les patriciens dans les assemblées générales, trouva en même temps moyen de le gagner, et de s'en faire aimer, en le soulageant considérablement dans les charges et le service qu’il devait auparavant à l’État. Le peuple, ébloui par les avantages réels qu'il retirait de ces changements, fit peu d’attention à ce qu’il perdait de son autorité, dans les assemblées générales où jusqu’alors il avait été maître dans les délibérations les plus importantes de l’État. Peu sensible à cela, cette multitude reçut avec joie des changements qui tendaient à la décharger d’un pesant fardeau, qu'on faisait retomber sur les riches. Les patriciens, au contraire, comprirent tout ce qu’ils y gagnaient. Leur ambition se trouva satisfaite; et, s'ils devaient porter presque toutes les charges de l’État, ils s'en voyaient amplement dédommagés par l’inlluence qu’ils allaient avoir sur le gouvernement, auquel le peuple n’avait plus de part que pour la forme. Par ce moyen, Servius Tullius vint en môme temps à bout de deux choses : la première, de récompenser et de s’attacher encore plus fortement tous les patriciens qui avaient favorisé ses brigues pour la couronne; la seconde, de gagner les cœurs du peuple, qui, d’abord, lui avait été contraire, et qui depuis le regarda comme un bon père qui pensait au bien de tous ses sujets et qui prenait un soin tout particulier du soulagement des pauvres.
Si la narration de Denys d’Halicarnasse est véritable, l'habileté et la profonde politique de Servius Tullius mériteraient bien moins d’ôtre admirées. Au contraire, on trouvera qu'il fallait plus de bonheur que de prudence pour réussir par de pareils moyens. Y a-t-il, en ciïct, la moindre apparence que si le sénat lui avait été aussi contraire que cet historien le prétend, il se fût servi d’un expédient aussi
dangereux pour le gagner que l'était celui de le rendre maître absolu dans les assemblées générales et d’yêter tout pouvoir au peuple, duquel il tenait sa couronne? Il n’est donc pas croyable qu’il ait été assez imprudent pour mettre ses ennemis en état, en les rendant maîtres du gouvernement, de le priver d’une autorité dont il s’était emparé malgré eux. Si, au contraire, on suppose avec Tile-Live que le sénat tenait son parti, on conviendra qu’il ne risquait rien, en augmentant l’autorité de cette compagnie et en tâchant de gagner le peuple par le soulagement que lui procuraient ces nouveaux arrangements.
Il était assez naturel que le peuple se laissât éblouir par les avantages réels qu'il trouvait dans le nouveau gouvernement; de sorte qu’il fut facile à Servius de le gagner par ce moyen et de l’empêcher de s’apercevoir de la diminution de son autorité dans les assemblées générales. Le peuple y conservait toujours son droit de suffrage et ne fit que peu d’attention à la supériorité que les patriciens acquéraient par la nouvelle manière de recueillir les suffrages. Aussi Tite-Livc nous apprend-il que, dès que Servius vit qu'il avait gagné le peuple par là, et qu’il se fût encore assuré de ses suffrages par la distribution qu’il lui fit des terres conquises, il ne pensa plus qu’à se faire assurer la couronne contre les brigues, qu’il s’aperçut que Tarquin le Superbe, son gendre, commençait à faire contre lui; et jamais roi ne vil une plus parfaite unanimité de suffrages dans son élection. Tout ce qu’en dit Tite-Livc, dans la suite, s’accorde parfaitement avec ce qu’il en a dit au commencement; et sa narration est beaucoup mieux liée et plus naturelle en ce qui concerne ce règne, que celle de Denys d’Haliearnasse.
Selon ce dernier 1 , les patriciens favorisaient les brigues