‹ Dissertation sur l'incertitude des cinq premiers siécles de l'historie romaineChapitre 140 sur 222 · I. Si'foniu.s nd hune locum · texte numérisé non relu

I. Si'foniu.s nd hune locum

semblance. Il faudrait, selon lui, que Servius Tullius eût été bien inconstant dans ce qu'il entreprenait, si, apjx*s avoir établi un gouvernement aristocratique, approuvé par tous les membres de l’Etal, il avait formé le dessein de le changer aussitôt après, et de mécontenter le sénat et les patriciens, pour rendre au peuple une autorité dont il venait de le dépouiller, sans exciter le moindre mécontentement.

Ce fut donc plutôt, comme nous le dit Tite-Live, sur le plan que Servius Tullius en avait tracé, que fut établi le gouvernement que Brutus fit recevoir à Borne. Cela devient d’autant plus croyable, qu'il est difficile de concevoir autrement comment les Romains auraient pu convenir sitôt d’une forme de gouvernement, et comment elle aurait pu s’établir en deux jours, sans aucune contradiction. C’est ce qui devrait être arrivé, selon Denys d’Halicarnasse, qui fait tenir à Brutus un discours où il étale une connaissance parfaite de l’ancien gouvernement des principales républiques de la Grèce. C’est de cequ’il yavaitde meilleurdans les gouvernements d’Albèncs et de Lacédémone, que Brutuscomposeeelui qu’il conseille d'établir à Rome. A peine a-t-il proposé son sentiment, qu’il est approuvé et suivi sans la moindre opposition; et il nomme un entre- roi qui préside à l'élection de deux consuls. En ceci, Denys d’Hulicarnasse diffère encore de Tite-Live, car celui-ci dit que ce fut le gouverneur de Rome qui présida aux comices des centuries qu'on assembla pour l’élection des consuls. Mais celte différence est peu considérable au prix du reste.

En effet, si nous suivons Denys d’Halicarnasse, il ne paraît pas concevable que, dans une révolution qui lit entièrement changer de face à l’État, après qu’on eût chassé les Tarquins, toul se soit passé aussi tranquillement qu'il nous le représente; qu’on voie les Romains dans un temps qui devait naturellement être rempli de troubles et de

DE L'HISTOIRE ROMAINE

défiances, délibérer avec autant de sang-froid que si l'on avait été en pleine paix. On y voit un de leurs chefs étaler avec beaucoup d’érudition et d’éloquence, dans un discours étudié, une vaste connaissance de tous les gouvernements étrangers, et en choisir les plus sages maximes pour en composer le gouvernement de Rome. Son discours persuade aussitôt qu’il est prononcé, et son plan est aussitôt mis en exécution. Ce n’est pas le seul endroit où le caractère romanesque de Y Histoire de Denys d’Halicarnasse éclate, et où l’on voit que cet auteur s’est bien plutôt attaché à faire montre de son savoir et de son éloquence, qu’à se renfermer dans les bornes de l’exacte vérité. On y voit encore une preuve des inconséquences que j’ai dit ci-dessus se retrouver dans la plupart des histoires romaines , mais surtout dans celle de Denys d’Halicarnasse, qui, consultant différents auteurs, dont les relations ne s’accordaient point, a fait du mélange de ces différentes opinions un tout qui n’a ni liaison ni suite.

Pour peu que l’on veuille faire attention à ce que Tite- Live nous donne à entendre que llrutus et Valerius Publicola, les principaux auteurs de la liberté, avaient leur plan tout formé dès auparavant, et qu’ils ne faisaient que suivre celui qu’un roi, dont la mémoire devait être extrêmement chère aux Romains, leur avait tracé, et qu’il avait même eu dessein de mettre lui-même en exécution, on y trouvera beaucoup plus de vraisemblance et touf y parattra naturel. Les Romains ne crurent pas qu’on put leur proposer rien qui vint de meilleure main, et ils ne firent aucune difficulté de le recevoir. D’ailleurs, le changement qu’on introduisait dans l’État était peu sensible, on ne faisait que substituer à l’autorité royale celle de deux consuls, que le peuple était maître de se choisir tous les ans. L’expérience venait de les convaincre, que le pouvoir des rois dégénérait

aisément en tyrannie; et ils n'avaient pas à craindre le même inconvénient dans une autorité égale, mais partagée entre deux personnes, et dont la durée n’était qu’annuelle. On comprend de cette façon comment celte révolution n’entraîna point après elle les troubles et l’agitation qui en sont les suites ordinaires, et comment un état monarchique prit sitôt la forme d’une république et put s’y maintenir.

11 y a une chose qui rend la narration de Tite-Li ve encore plus digne de foi : c’est que nous y entrevoyons que ce fut ce même dessein de Servius qui, étant parvenu à la connaissance deTarquin, l'engagea à sc défaire, parla violence, d’un homme, dont d'ailleurs le grand âge ne l'éloignait pas pour longtemps du trône. Mais voyant que si Servius exécutait ses projets, le chemin lui en serait fermé pour toujours, il ne crut pas devoir attendre tranquillement que le sort en décidât.

Peut-être aussi Servius, qui était d'un esprit doux et qui avait gouverné avec beaucoup de modération, n'avait-il songé à établir un gouvernement républicain, et à exclure par là son gendre du trône, que parce qu’il le connaissait naturellement violent et impérieux, et qu’il craignait qu'il il 'abusât de l’autorité souveraine dès qu’il s’en verrait revêtu. De là vient que celui-ci, dès qu'il sc fut défait de son beaupère et qu’il se vil maître du royaume, fit casser toutes les lois de son prédécesseur, sans doute parce qu’elles favorisaient le penchant que les Romains avaient à l'indépendance. Il n’était pas possible que le dessein que Servius avait eu de les mettre en liberté fût demeuré si secret, qu’il ne l’eût communiqué à quelques-uns de ses conlideuts, et qu'il n’en eût transpiré quelque chose qui, par les espérances qu’elle avait fait naître, avait fortifié dans les Romains ce désir naturel qui les portait à la liberté. C’est pourquoi Tarquin, lorsqu’il se vil la force en main, ne crut pas même devoir entreprendre de faire confirmer par leur suffrage le

DE Jj'HISTOlUE ROMAINE.

pouvoir qu’il venait d’usurper, quoique jusqu’alors le peuple eut eu le droit d’élirc ses rois, et le sénat de confirmer l’élection. Mais il aima mieux négliger celle formalité que de s’exposer à essuyer un refus qui aurait rompu toutes ses mesures. Si l’on ne suppose dans les Romains un désir formé de s'affranchir de l'autorité royale, il n’est pas facile de comprendre pourquoi Tarquin eût négligé une formalité qui pouvait lui assurer le trône et le faire considérer comme un roi légitime. Il y a toute sorte d’apparence que, s’il n’avait pénétré les dispositions où était le peuple romain, il n’aurait pas méprisé ses suffrages, et qu’il serait aisément venu à bout de se faire reconnaître roi dans une assemblée générale. Mais voyant ce peuple irrité de l’action qu’il venait de commettre, cl de ce qu’il l’avait frustré des espérances de liberté que Servius lui avait fait concevoir, il ne voulut pas risquer d’essuyer les marques de son ressentiment, et négligea une formalité que les tyrans les plus injustes ne méprisent pas, ù cause de l'impression qu’elle fait sur les esprits faibles du peuple, qui se laisse toujours éblouir par les apparences.

Tarquin prit donc un parti tout à fait opposé. Il voulut qu’on regardât un royaume, qui avait toujours été électif, comme son patrimoine qui lui appartenait par le droit de la naissance, et qu’on regardât Servius comme un usurpateur qui le lui avait retenu injustement. Se voyant également haï du peuple cl du sénat, il ne consulta pas seulement celui-ci, et se mil peu en peine du droit dont le peuple avait joui jusqu’alors d’élire ses rois. Aussi Tite-Live reconnaît-il 1 qu’il ne possédait pas la couronne à juste litre, puisqu'il ne l’avait obtenue ni des suffrages du peuple, ni de l’autorité du sénat. Neque enim ad jus re<jni prœter vim quia] mm

Page 1