‹ Dissertation sur l'incertitude des cinq premiers siécles de l'historie romaineChapitre 141 sur 222 · I. Lib. J, cap. xux · texte numérisé non relu

I. Lib. J, cap. xux

habebat; ut qui, neque populi jussu, ncc auctoribus pa tribus regnaret.

Il ne pensa donc qu’à maintenir par la force un droit qu’il avait fait valoir par le môme moyen. Voyant bien que le gouvernement que Servius avait établi était peu compatible avec ses desseins, il cassa toutes ses lois qui tendaient au soulagement du peuple, et qui le rassuraient contre les entreprises des patriciens. Il n’eut pas plus d'égard pour ceux-ci, et fit périr une partie du sénat, sans la remplacer, afin de faire tomber cette illustre compagnie dans le mépris ; et, contre ce qui s’était pratiqué jusqu'alors, il gouverna l’Etat, sans prendre les avis du sénat sur les affaires les plus importantes. Enfin, il ne pensa qu’à établir le despotisme sur les ruines de l’ancien gouvernement, dont il ne laissa plus aucune trace; et, pour se maintenir sur le trône, il ne songea plus qu’à chercher de l’appui chez les étrangers.

Tarquin n’était pas destitué des qualités nécessaires pour bien gouverner un État ; et il y a bien de l’apparence qu’étant petit-fils et gendre de roi, il n'aurait pas eu de peine à obtenir la couronne des suffrages du peuple, et à se faire considérer comme un maître légitime, si quelque raison particulière ne s’y fût opposée. Il est môme très-vraisemblable qu’il aurait préféré cette voie, si toute espérance de réussir de ce côté-là ne lui eût été ôtée par les semences du désir de la liberté que Servius avait jetées dans l’esprit des Romains, et qui produisirent dans la suite leur effet.

Si on ne suppose cela, comment pourra-t-on se figurer que, dans une révolution, on ait trouvé le moyen, en deux ou trois jours de temps (car les historiens n’en mettent pas davantage), d’établir une forme de gouvernement ferme et durable, et qu’une révolution qui devait naturellement remplir la ville de troubles et de défiances mutuelles n’altère pas plus la tranquillité intérieure de l’Étal que si I on n’avait

Dp L’HISTOIRE ROMAINE.

eu à se défendre que contre un ennemi étranger? Mais si l’on suppose qu’on avait un plan de gouvernement républicain, ‘ formé par Servius, qui avait été communiqué à quelques-uns de ses confidents et goûté par la plupart des Itomains, comme conforme au zèle que ce peuple eul toujours pour la liberté, tout devient facile à convcvoir, et toute celte suite d’événements découle naturellement de cette cause comme de sa source.

Les premiers de Rome, surtout Brutus cl Publicola, n'attendaient qu'une occasion favorable pour faire éclater leur ressentiment contre Tarquin. Ils avaient apparemment pris ensemble leurs mesures et les avaient communiquées à quelques personnes, sur la fidélité desquelles ils *pouvaienl compter. Ils avaient jugé à propos de suivre le plan de gouvernement que Servius leur avait tracé, et ils attendaient seulement que quelque circonstance favorable leur permit d’exécuter ce dessein. Ils savaient le mécontentement de tous les ordres de l’État contre Tarquin, et que ce prince était généralement haï. L’horreur que causa la brutalité de Sextus et la violence qu’il avait faite à Lucrèce, suivie de la mort tragique de cette dame, leur parurent le sujet le plus propre à émouvoir les esprits du peuple et à le soulever contre le tyran. Ils profilèrent de la disposition où ils le trouvèrent pour établir leur nouveau gouvernement. Ils en proposèrent le plan et le firent recevoir dans la première chaleur; et comme il venait d’un roi dont la mémoire devait être chère aux Romains, il mérita par cette raison même leur approbation. Si on ne suppose cela, il n'est pas concevable que, dans un temps où tout devait être dans une confusion et dans un désordre extrêmes, tout se passe pourtant à Rome avec autant d'ordre que s'il avait été réglé et prémédité de longue main.

C'est ce qui m’a fait suivre en cette occasion Titc-Live,

donlla narration paraît plus nalurelle et plus suivie que celle de Dcnys d’Halicarnassc. A la vérité, Tite-Live ayant écrit fort en abrégé sur ces premiers temps, il n’a pas assez développé ses pensées, ce qui est cause qu'on ne fait pas toujours attention à tout le sens que renferment ses paroles. Dcnys d'Halicarnasse, au contraire, s’est beaucoup étendu sur

10 même sujet; mais tout ce qu’il dit de ce règne n’a ni suite, ni liaison, et si on compare sa narration à celle de Tite-Live, on trouvera celle de ce dernier beaucoup plus vraisemblable.

11 est vrai qu’on pourra reprocher à Tite-Live d’y avoir laissé quelque obscurité, pour avoir voulu être trop concis; mais je crois avoir dissipé cette obscurité par les explications que je viens de donner.

Tout cela sert encore à nous confirmer dans l’idée que j’ai donnée, dès le commencement, des historiens romains, et à nous convaincre qu’ils étaient peu instruits de leur propre histoire, soit qu’ils n’y aient pas apporté toute l’application nécessaire, soit que ces anciens temps leur aient . paru couverts de si épaisses ténèbres, qu'ils aient désespéré de pouvoir les dissiper, quelque travail qu’ils y apportassent.

Cependant ce règne méritait toute leur attention, puisque c’était à Scrvius Tullius, en quelque sorte, qu’ils avaient toute l’obligation de la liberté dont ils jouirent pendant plusieurs siècles. Ils adoptèrent la même forme de gouvernement qu’il avait établi, excepté que deux consuls, qui se renouvelaient tous les ans. y exerçaient l’autorité royale. Le dessein de Scrvius, de rendre la liberté aux Romains, fut ce qui facilita l’entreprise de Brutus de les affranchir de la tyrannie de Tarquin. Brutus gagna d’abord la confiance du peuple romain en proposant de rétablir l’ordre que Scrvius avait introduit dans l'Étal, et que Tarquin avait aboli comme peu compatible avec le pouvoir absolu dont il était entêté.

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Je ne puis finir ce qui concerne le règne de Scrvius Tullius sans faire quelques remarques sur un épisode loul à fait destitué de vraisemblance dont on a orné son histoire 1 . Selon les historiens, il avait deux filles qu'il avait mariées aux deux Tarquins. Il avait donné à Aruns Tarquin, qui élait d’un caractère doux et modéré, sa fille Tullie, dont l’humeur était altière et ambilieuse. L’autre, dont l’humeur était assez conforme à celle d’Aruns, fut mariée à Tarquin le Superbe, dont le caractère est assez connu. Servius avait espéré que ces mélanges d’humeurs et de caractères opposés adouciraient ce qu’il y avait cTaltier et de féroce d’un côté. Il se trompa. Tullie et Tarquin ne s’accommodèrent pas de ces vues politiques; ils trouvèrent qu’ils se convenaient mutuellement, et, pour réunir deux caractères qui sympathisaient si bien, ils résolurent de se défaire, par le poison, Tarquin de sa femme et Tullie de son mari, alin de pouvoir ensuite se marier ensemble; et l’exécution de ce détestable crime fut en effet suivie de leur mariage. Tout cela se passe du vivant de Servius qui, non-seulement laisse ces crimes impuni.-, mais voit même d’un œil tranquille le mariage de ces empoisonneurs.

Il n’y a guère de vraisemblance dans ce conte, et il ne méritait assurément pas de tenir place dans l’histoire. Cependant nous le voyons rapporté par tous les historiens, qui eussent sans doute craint défaire tort à leurs histoires s’ils avaient omis un épisode si intéressant. Comme ils étaient assez maîtres de leur sujet, je leur aurais conseillé de renvoyer du moins jusqu’après la mort de Servius le mariage de ces assassins. Il aurait été mieux placé, et n’aurait pas démenti le caractère qu’ils donnent à ce prince, qui ne manquait ni de courage ni de fermeté, et qui réunissait toutes les qua-

I, Dipn. Halicarn., lib. IV, p. 232. — Mvius.lib. I, cap. xivl.

lilés d’un grand roi. Cependant quelle faiblesse dans ce prince, s’il permet, non-seulement que des crimes si énormes restent sans punition, mais s'il ne parait pas même s’opposer au mariage des assassins de sa fille et de son gendre, et les laisse jouir tranquillement du fruit de leurs crimes!

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