‹ Dissertation sur l'incertitude des cinq premiers siécles de l'historie romaineChapitre 175 sur 222 · Lib. VI, cap. iv · texte numérisé non relu

Lib. VI, cap. iv

les Romains avaient été obligés de fournir aux Gaulois Goncluons-en que les Gaulois ont emporté cet or chez euxet qu’outre les diverses autorités que j’ai alléguées et qu rendent la victoire de Camille très-douteuse, la contradiction où Tile-Live tombe prouve clairement que cette prétendue défaite des Gaulois ne doit son origine qu’à la vanité des Romains.

Ce peuple était parvenu à un si baul degré de gloire et de puissance, qu’il ne put souffrir qu'un événement si humiliant pour lui eût place dans son histoire. Ayant soumis à sa domination la plus grande partie du monde alors connu, pouvait-il se résoudre d’avouer qu’il descendait d’une poignée de gens échappés à l’épée des Gaulois, et qui ne s’étaient sauvés d’une entière destruction qu’en se rachetant moyennant mille livres d’or? Cette tache était insupportable au nom romain , et il y avait peu de gens qui fussent assez hardis pour oser dire la vérité, à moins qu'ils ne fussent des ennemis déclarés, tels que les Samnites, les Étoliens, ou Mithridate. Il fallait donc tirer le rideau sur une circonstance si flétrissante. Il fallait que la fiction suppléât à la vérité de l’histoire, et les aidât à tirer vengeance de ces ennemis qu’ils n'avaient pu vaincre les armes à la main.

On voit, parle passage de Tite-Livc que je cite en marge 5 » quelle peine il avait à digérer l’affront que c'eût été pour les Romains s’ils se fussent rachetés à prix d'argent. C’est sans doute ce motif seul qui a donné cours à cette fausseté qui peut-être ne se trouvait que dans les mémoires de la famille Furia, où quelqu’un des descendants de Camille avait fourré cette victoire, pour augmenter le nombre des triorn-

1. Justin., lib. XLIII, cap. v. — Vid. Rupert, ad t'ior., lib. I, cap. un.

2. Mille pondo auri pretium populi gcnlibus mox impcraluri factum.

Rei fotdlssiniœ per se sed üii detrque prohibuere rcdemlos vivere

Romanes. Lit'., lib. V, cap. XLVill et xlix.

phes de ce grand homme. Les historiens romains n’y étaient pas difficiles; et dès qu’un événement était glorieux pour leur nation, ils souhaitaient trop qu'il fût vrai pour se donner la peine de l'examiner à la rigueur. J'ai déjà fait voir, dans la première partie de cette dissertation, combien ces mémoires des familles ont introduit de faussetés dans l’histoire romaine; et il y a beaucoup d’apparence que c’est de laméine source que partent non-seulement cette victoire de Camille, mais encore plusieurs autres que les Romains se glorifiaient avec aussi peu de fondement d’avoir remportées sur les Gaulois, et qui disparaîtront bientôt, dès qu’elles seront éclairées de près. En effet, combien de triomphes n’effacera-l-on pas des fastes, si l’on confronte la narration de Polybe avec celle de Tile-Live?

Quoi qu’il en soit, avant que de passer outre, nous pouvons remarquer que Tite-Live, et les autres historiens romains, ont adopté un peu à la légère ce fait, parce qu’il flattait la vanité de leur nation. Quand on n’opposerait à leurs narrations que les contradictions et les différences qui s’y trouvent, dans l’examen desquelles je n’entre point, de peur d'être trop long, elles suffiraient pour les rendre trèsdouteuses. Maintenant qu’elles se trouvent démenties par *Polybe sur un événement si marqué, on peut en conclure hardiment que ce qu’elles contiennent sur celte victoire est faux et inventé à plaisir. 11 suffit de connaître Polybe pour juger que son témoignage est préférable, sur un fait de cette nature, à celui de tous les historiens latins.

Cet auteur a écrit son histoire un peu plus de deux siècles après la prise de Rome. Il avait passé une partie de sa vie dans cette ville, uniquement occupé de l’histoire qu’il avait dessein de publier. 11 était d’une naissance, d’un mérite, et d’un rang, à pouvoir lier commerce avec tout ce qu’il y avait de personnes illustres à Rome. Aussi fut-il ami in-

DF. L’HISTOIRE ROMAINE

time de Scipion l’Africain, ic destructeur de Carthage et de •Numance.

Il y a bien de l'apparence qu’il a été mieux au fait de l’histoire des temps sur lesquels il a écrit, que Tite-Live qui n’a vécu qu’environ un siècle et demi plus tard. Il était donc plus à portée que lui de s’en instruire, et on sait qu’il ne négligeait rien pour cela. Au contraire Tite-Live ne passe pas pour fort exact ; et j’ai donné déjà quelques exemples de la légèreté avec laquelle il adoptait tout ce qui faisait honneur à sa nation, et cela d’une manière qui souvent fait peu d’honneur à son discernement. Comme Polybe n’avait aucun intérêt à déguiser la vérité, et qu’au contraire il montre dans toute son Histoire une impartialité et un discernement peu communs, il paraîtra toujours plus croyable que Tite-Live ; et le récit des guerres entre les Gaulois et le Romains se trouvant totalement différent dans ces auteurs, on ne peut se dispenser de donner l’avantage à l’historien grec. Pour mettre les lecteurs en état de juger de cette différence, je rapporterai les narrations de ces auteurs le plus en abrégé que je pourrai. Voici celle de Polybe *.

I^es Gaulois, après avoir pris Rome et en être restés en possession pendant sept mois, rendent cette place aux Romains; et, leur ayant accordé la paix, ils s’en retournent dans leur pays, chargés de butin et sans avoir souffert aucune perte. Trente ans après cette expédition, ils reviennent avec une nombreuse armée et s'avancent jusqu’à Albe, sans que les Romains, qui n’étaient pas encore revenus de la frayeur que leur causait le seul nom des Gaulois, osent se montrer devant eux. Douze ans après, les Romains ayant eu avis que les Gaulois se préparaient à faire une nouvelle irruption dans leur pays, se préparèrent de leur côté à les

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