‹ Dissertation sur l'incertitude des cinq premiers siécles de l'historie romaineChapitre 201 sur 222 · Vol. Il , p · texte numérisé non relu

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Set régies pour j ugcrdu mérite des anciens.

exacts et très-fidèles. Il permet à ceux qui vivaient dans le siècle de Cicéron et d’Auguste 1 de se croire assez habiles pour porter ces jugements sur les écrits de leurs contemporains et de leurs devanciers; mais nous, petits écrivains de ces derniers temps, nous ne devons pas pousser l’audace jusque là. Nous devons nous renfermer dans l’admiration, et nous ne devons même nous conformer aux jugements des anciens qu'autant qu’ils sont avantageux à ceux sur lesquels ils les portent. Tout ce qui a quinze ou vingt siècles d’antiquité nous doit être sacré; et il n’y a que des téméraires (il dirait volontiers des profanes) qui osent trouver à redire à Ennius, et ne pas admirer la noblesse et l’énergie de sa diction, quoi qu’en puissent dire Ovide , Cicéron et tout ce qu’il y a d'autres anciens. Notre subtil logicien les respecte, sans doute, mais non pas assez pour souscrire à leur jugement, dès qu’il n'est pas favorable à ceux qui sont encore plus anciens qu’eux, et qui , par conséquent, méritent encore un degré de vénération de plus.

On voit donc que, selon les principes de sa logique, le mérite des auteurs doit être réglé sur leur antiquité. Je crois qu’il aurait de la peine à souffrir qu’on mît Virgile au-dessus d’Ennius, Horace au-dessus de Lucile, etc. Quoique Cicéron paraisse faire fort peu de cas des Harangues de Caton, je croirais notre auteur disposé à en racheter la perte par tous les écrits de Cicéron lui-même, qui , dans son système, doit être inférieur à Caton. Ils étaient Romains l’un et l’autre. Ils ont fleuri l’un et l’autre sous la république. Ils ont été l’un et l’autre grands orateurs, et se sont élevés par leur mérite au consulat. En tout cela ils sont assez égaux; mais, pour leurs écrits, ceux de Caton étant

I . Quod si forle Clceronls el Aupustro a-vo hrpc. île sn persuasion!* venia datur, nnbis tarnen similis flducia nullo modo rouccdf pot est. Ibiil.

DE L’HISTOIRE ROMAINE

plus anciens d'un siècle, ils ont un mérite que toute la solidité et la beauté des ouvrages du prince de l’éloquence romaine ne peuvent contrebalancer dans l'esprit de mon censeur. C’est grand dommage que les poésies deBaviuset de Mévius ne se soient pas conservées jusqu’à nos jours. Si leurs écrits avaientéchappé à l'injure des temps, après avoir langui dix-sept ou dix-huit siècles dans l'obscurité et dans le mépris, ils auraient trouvé, en dépit de Virgile et du bon sens, un admirateur zélé dans mon antagoniste. Horace est bien heureux d’être ancien, lui qui se moque de ceux qui ne mesurent le mérite des livres que sur leur antiquité ; il se trouverait enveloppé dans les mêmes censures que les Bayle, les Le Clerc, les Saint-Évremond. Mais, comme * il est du siècle d’Auguste, cela le rend trop respectable.

Si notre auteur ne juge pas en général du mérite des au- u» meii«t tuu. leurs par leur antiquité, du moins il est persuadé que, dès de n " r ‘"' qu'ils ont passé un certain nombre de siècles, ils doivent lous être rangés dans la même classe. « Il suffit, dit-il 1 ,

«pour faire honneur aux Romains, de nommer Varron,

« Cicéron, Pline l’Ancien, Jules Solin, Quintilien, Gellius,

« Macrobe, qui tous, ayant exercé leur plume sur des sujets « différents, ont montré à peu près autant d’esprit et de pé- « nétration les uns que les autres. » En vérité, Solin, Aulu- Gelle et Macrobe doivent savoir beaucoup de gré à notre savant, car il n’y a que lui au monde qui puisse s'aviser de les mettre dans le même rang que Cicéron. Je doute que, quelque bonne opinion qu’ils aient pu avoir eux-mêmes de leurs ouvrages, ils se soient jamais attendus d’aller de pair avec * les auteurs de la première volée. Mais Cicéron lui saura-t-il

I. Varronem, Clccronem , Plinlum Majorem , Julium Sollnum , QujnUlianura, Gellium, Macrobium, nominare ad laudcrn Romanorum sali» est, quibug omnibus par penc acuminis laus in disglinili soribcndi genere tri— builur. Vol. Il, p. A73.

Fl ne permettent pas (l’eu porter des jugements désavantageux.

bon gré de l'avoir confondu avec des Solin, des Aulu-Gelle et des Macrobe? Je crois, à la vérité, que mon savant lui laisse sur eux l’avantage de l’éloquence, et qu’il se contente de les lui égaler pour le génie et pour la pénétration ; et je suppose même que Cicéron, Varronet Quinlilien sont trèssatisfaits de se trouver dans la compagnie de ces rapsodistes; mais que dira Pline l’Ancien de ce qu’on le met à côté de Solin? II faut assurément que mon docte adversaire croie que tous les auteurs qui ont vécu avant la destruction de l’empire d’Occidenl doivent être mis dans le même rang. Se serait-il avisé, sans cela, décompter Aulu-Gelle et Macrobe entre les beaux génies qu’a produits l’antiquité? Je suis persuadé qu’eux-mêmes ne se sont jamais regardés que comme des auteurs assez médiocres. Mais que Solin, chargé des dépouilles de Pline, vienne lui disputer le pas ou prétende, du moins, aller de pair avec lui, c’est ce qui n'est pas supportable.

Malgré la haute opinion que j’avais de la profonde doctrine de ce savant homme, je serais presque tenté de croire qu’il ne connaît la plupart de ces auteurs que de uom. Sans se donner la peine de lire Pline et Solin, il n’avait qu’à jeter les yeux sur les prolégomènes de l’illustre Saumaisc sur Solin ; il y aurait appris que cet écrivain n'est qu’un assez mauvais copiste de Pline qu’il transcrit sans le nommer. Quand même on permettrait à Aulu-Gelle et à Macrobe de se ranger avec les Varron et les Cicéron (idée qui n’a pu naître que dans un esprit bien singulier), ne sera-ce pas toujours faire tort à Pline que de lui égaler un plagiaire qui s’est orné de ses plumes, comme il en est convaincu en mille endroits par Saumaise et par Hardouln, qui nous montrent même qu’en le transcrivant il en pervertit le sens, faute de l’entendre?

Voilà donc à quoi nous mènera cette nouvelle logique. Suivant les principes qu’on y établit, nous ne jugerons plus des auteurs que par leur antiquité, et nous nous persua-

derons que la durée d’un certain nombre de siècles doit avoir effacé tous leurs défauts. Il nous faudra être insensibles aux beautés des écrivains qui ont fait les délices de leur siècle , et, au contraire, admirer ceux qui en ont été le rebut. Je crois que les Fabius Pictor, les Vennonius, les Solin, etc., s’accommoderaient assez de ce nouveau système. Mais Cicéron, Virgile, Horace et divers autres, s'en accommoderont-ils? Eux qui ont toujours tenu un rang si distingué, se verront-ils, sans chagrin, confondus dans la foule des écrivains? Mais c’est contre ces distinctions-là même que notre auteur s'élève avec le plus de force. Au lieu de s’amuser à examiner les écrits des anciens, au lieu de se mêler d’en juger, au lieu d’admirer, dans les uns, la délicatesse et la solidité des pensées, la finesse du discernement et la beauté de l’expression, et de condamner dans les autres les défauts contraires, il faut admirer tout ce qui est grec ou romain, tout ce qui a quinze ou vingt siècles d’antiquité. C’est là ce que notre savant appelle le bon goût.

Tels étant les principes que mon censeur établit dans sa nouvelle logique, on voit bien que, s’ils ne sont pas avantageux aux écrivains les plus fameux qui par là se voient confondus dans la foule, ils servent du moins de fondement au système de notre auteur sur la certitude de l'histoire ancienne. Suivant ces principes nous ne pouvons refuser d’ajouter foi à tout ce que débite Fabius Pictor. Ils nous ôtent le droit de douter de ce qui a paru douteux à ses contemporains mêmes. Car, comme il ne nous est permis de nous en rapporter aux jugements des anciens qu’autant qu'ils sont favorables à leurs devanciers ou à leurs contemporains, nous devons rejeter les témoignages peu avantageux queDenysd’Halicarnassc et Polyhe rendent contre l’histoire de Fabius Pictor. Nous devons, en général, rejeter tout ce qui tend à diminuer la réputation d'un écrivain du sixième siècle

Ce* principes sont favorables a la certitude de l'histoire ancienne.

Paradoxe que soutient ce aavant.

de Rome : temps où, suivant notre savant, les sciences devaient beaucoup fleurira Rome, puisqu’elles y ont fleuri de tout temps. La manière dont il le prouve est trop singulière pour ne pas mériter d’être communiquée à mes lecteurs.

A l’occasion de ce que j’ai dit, que le peuple romain, pendant les cinq premiers siècles, a été grossier et ignorant et a fait peu d’usage des lettres, mon docte antagoniste me prouve d'une manière évidente 1 que les arts et les sciences florissaient à Rome peut-être plus qu’ils ne font de nos jours chez les peuples les plus policés de l’Europe. Il n’y a que des ignorants, qui ne connaissent les Romains que par V Abrégé de Struve, qui en puissent douter.

Du moins se rendront-ils à l’évidence des preuves de notre savant. Tite-Live a et Denys d’Halicarnasse s nous apprennent que, dès la (in du troisième siècle, il y avait des écoles à Rome, où les enfants allaient apprendre à lire : d'où notre subtil logicien conclut qu’ils savaient la philosophie, l’astronomie, la théologie, tous les arts libéraux , comme l’architecture, la peinture, l’art de graver, enfin tout ce qu’on peut imaginer 4 ; et cela, peut-être, dansun degré de perfection auquel les siècles suivants ne purent ajouter que très-peu de chose. Ce n’était pas seulementdans le troisième siècle que les Romains étaient si savants; du temps de Romulus même ils avaient déjà l’esprit fort poli et fort cultivé 5 ; et, quoi qu'en puisse dire Ovide 8 ,

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