‹ Dissertation sur l'incertitude des cinq premiers siécles de l'historie romaineChapitre 78 sur 222 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Qt’E C’fST DES MÉMOIRES DES FAMILLES Qü'fST TIRÉ Cf Qt’E MOUS AVOUE DK l’iUSTOIftlt ROMAINE

Je crois avoir démontré assez clairement qu’il n’existait à Rome aucun monument antérieur au cinquième siècle; et que, s’il en existait d’authentiques, bien loin d’avoir servi à répandre du jour sur l’histoire, ils n’avaient, au contraire, servi qu’à la convaincre de faux sur des faits très-importants et que les historiens rapportaient avec une entière confiance. La plus grande partie de ce qui existait d’antérieur au quatrième siècle fut enveloppée dans la destruction générale de cette fameuse ville par les Gaulois. Quoique, pendant le cinquième siècle, la puissance de Rome se soit fort accrue et l’ait mise à l’abri de pareilles catastrophes, l’ignorance où les Romains restèrent plongés et le peu d’usage qu’ils continuèrent à faire de l’écriture, les empêchèrent de perpétuer la mémoire des événements dans le temps même qu’ils arrivaient.

En effet, ce siècle ne nous fournit encore aucun écrivain, pas même d’inscription, si ce n’est celle de Duillius, qui ne fut même gravée que tout à la fin de ce siècle. Il n’est donc pas à présumer que, dans un temps où l’on ne se servait encore que de clous pour marquer le nombre des années, les pontifes aient été fort exacts à dresser leurs Annales avec toutes les précautions que Cicéron et Scrvius nous

décrivent, ou que l’on dressât des actes du peuple et du sénat, ainsi qu’on veut nous le persuader. Ces pièces étaient sans doute beaucoup plus modernes, et ce chapitre en contiendra de nouvelles preuves. Sur quels mémoires, sur quels monuments les premiers' historiens, qui n'ont vécu que vers le milieu du sixième siècle, ont-ils donc pu travailler? Destitués de tout autre secours, il faut nécessairement qu’ils aient puisé dans les Mémoires que conservaient les familles. Mais je viens de faire voir que ces Mémoires étaient peu propres à répandre du jour sur l’histoire, étant remplis de faits tronqués et altérés, de faux titres, et consistant surtout en oraisons funèbres, où on avait peu ménagé la vérité, où les éloges étaient outrés, et dont une bonne partie avait été forgée après coup.

La conséquence est facile à tirer. Une histoire qui ne donne point d’autres garants des faits qu’elle rapporte que ceux mêmes qui sont convaincus d’en avoir altéré la vérité, ou de les avoir supposés, ne peut être que fabuleuse et incertaine. Cicéron et Tite-Livc disent positivement que les oraisons funèbres et les faux titres ajoutés aux images ont beaucoup contribué à altérer la vérité de l’histoire, et y ont introduit quantité de faux consulats et de faux triomphes. Clodius nous dit que les monuments qui existaient de son temps avaient été supposés par des faussaires, pour favoriser les desseins de quelques familles nouvelles, qui voulaient s’enter sur les anciennes. Ces pièces supposées ne peuvent avoir été que celles que l’on conservait dans les familles, puisque nous voyons qu’on n’en avait point d’autres à Rome. Les auteurs que j’ai cités ne se plaignent point de la supposition de quelques monuments publics : ils ne se plaignent que des monuments particuliers, et disent que c’est de cette source que partaient tant de traditions fabuleuses. C’est donc ces pièces que les historiens ont con-

Digiti;

DE L’HISTOIRE ROMAINE

sultées, elau témoignage desquelles ils se sont rapportés; sans quoi, elles n’auraient pu causer à l’histoire tout lo préjudice dont on se plaint. Leurs plaintes ne peuvent donc être fondées que sur ce que les Mémoires des familfes ont été la source où les historiens ont puisé; et, en effet, il. n'y en avait point d’autre à laquelle ils pussenl^voir recours.

La disette des monuments publics ayant été une fois bien prouvée, rend ce que nous disons des Mémoires des familles très-croyable. On ne pourra pas douter de la vérité de ce que j’avance, dès que j’aurai fait voir qu’on n’avait à Rome aucun livre, aucun écrit qui fût antérieur à la venue do Pyrrhus en Italie; événement qui ne se place que vers la fin du cinquième siècle de Rome. Pour des historiens, on sait qu’ils ne parurent que dans le siècle suivant.

Cicéron, parlant de ce qu’on avait de plus ancien de son temps, dit que Caton, qui était mort il n’y avait pas plus d’un siècle, était considéré comme un auteur fort ancien : eum nos perveterem habemus. « Certes, ajoute-t-il *, je n’en « connais point de plus ancien, dont je puisse vous citer « les écrits ,àmoins que Tonne trouve du goût à la harangue « d’Appius Claudius sur Pyrrhus, et à quelques -oraisons « funèbres. Pour de ces dernières, nous n’en manquons « pas.» Mais ce sont elles qui ont altéré la vérité de l’histoire. Pline, parlant aussi du même Caton, mais au sujet d’un de ses ouvrages sur l’agriculture, dit que la langue latine ne fournit rien de plus ancien sur cette matière, «tant nous « touchons de près, ajoute-il, à l’origine des sciences 2 . »

Nous voyons par là qu’on n’avait aucun auteur, aucun

1. Ncc vero habeo qncmquani antiquiorem, cujus quidein scripta proferenda putem, nisi Appii Cæoi oralio hæc ipsa de Pyrrho, et nonnullæ mortuorum laudationes, forte délectant ; et, Hercules , hæ quidein cariant. — CIc., in Druto, eap.xiri.

2. Nec mut vetustiora de Ilia re latlnæ linguæ prtcccpta, tain propc al> origine rcrum suinus. Plin., Iil>. XIV, cap. iv.

écrit du cinquième siècle qui ne fût fort suspect*. Tous les monuments qu’on en avait se réduisaient à quelques oraisons funèbres. On voit le peu de cas qu’en fait Cicéron, et qu’il les regarde comme les sources de toutes les faussetés qui s’étaient glissées dans l’histoire. Tite-Live' nous dit la même chosesurle même siècle. «Nous n’avons aucun auteur contemporain à qui on puisse s’en rapporter sûrement. »

Ces auteurs nous disent donc assez clairement qu’excepté quelques oraisons funèbres, dont la vérité ne faisait pas le mérite, on ne pouvait alléguer aucun auteur du cinquième siècle. Cependant Perizonius prétend 2 que toutes les fois que les historiens citent de très-anciennes histoires ( Annales vcluslissimi, antiquissimi), il faut entendre par là des histoires contemporaines. Il est bien facile de prouver le contraire.

1. J’ai déjà remarqué ci-dessus que cet habile homme convient lui-même* que l’usage de l’écriture était si peu commun à Rome dans le cinquième siècle, qu’on ne s’en servait pas même pour ajouter l’inscription la plus simple aux monuments publics. Barœ per ea tempora litteræ , dit Tite-LiVh. A plus forte raison n’en savait-on pas assez pour écrire l’histoire.

II. Ces épithètes de vetustissimus , à’ antiçuissimus , ne prouvent pas que l'auteur qu’on en honore soit fort ancien. Nous venons de voir que Cicéron dit de Caton qu’il passait pour fort ancien, eum nos perveterem habenius; et, cependant, il n’y avait qu’à peu près un siècle que Caton était mort ; et ses ouvrages ne pouvaient être que de la

. I . Nec quisquam irqualis Icmpnribiis illis scriplor exetat, quo salis ccrto auctore slelur. Lib, VIII, iu fine.

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