‹ Dissertation sur l'incertitude des cinq premiers siécles de l'historie romaineChapitre 81 sur 222 · Ad Virgil., ÆneiJ., lib. VII, v · texte numérisé non relu

Ad Virgil., ÆneiJ., lib. VII, v

DR L'HISTOIRE ROMAINE

célébrait les louanges des héros et de ceux qui s’élaient signalés par quelques actions d’éclat '.

C’était une coutume usitée chez la plupart des nations, aussi bien que chez les Romains, de célébrer dans leurs festins les louanges des hommes illustres par des cantiques ou hymnes composés en leur honneur. Mais de pareils morceaux ne sont tout au plus propres qu’à nous faire juger du génie, du tour d’esprit et du langage des anciens, et non à instruire de la vérité des faits. On les y déguise si fort, on les accompagne de tant de circonstances merveilleuses et d’un style si ampoulé, qu’il est bien difficile d’y démêler la vérité. Quoi qu’il en soit, ces hymnes n’étant pas écrits et ne se conservant que dans la mémoire des hommes, il ne parait pas qu’il en restât rien du temps même de Caton, qui n’en parle que comme d’une coutume qui avait été en usage chez leurs ancêtres. On voitbien aussi que ces pièces, étant à peu près de même nature que les oraisons funèbres, et la vérité y élan t altérée à peu près de la même manière, elles ne pouvaient être que de très-peu d’usage pour l’histoire.

Dans cette disette générale de monuments et d'autres écrits, à quoi les premiers historiens ont-ilspu avoir recours, si ce n’est à la tradition et aux Mémoires des familles? On a pu se convaincre du peu de soin qu’ils avaient eu de certifier les principaux événements sur des monuments authentiques, comme des traités de paix, des inscriptions, etc., et qu’à en juger par le peu qui restait de ces pièces, on pourrait penser que, quand il en eût existé beaucoup davantage, ils n’en auraient pas tiré les secours qu’elles pouvaient leur fournir. Les iMis des XII tables , et ce qui restait des Livres des Pontifes, étaient d’un mince secours pour l’histoire. Les Tables des Censeurs, outre qu’on n'en

1. Cicero, Quxst. Tuscul., lib. 1, cap. ll;Ilb. IV, cap. n. — Val. Mai., l!t>. Il, cap. i.

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avait apparemment pas une suite bien complète, n’ètaient pas suffisantes pour la rétablir. On n’avait aucun historien, ni même aucun auteur contemporain. D’où est-ce donc que l’on a pu tirer cette suite non interrompue d’événements qui forme un corps d’histoire complet pour les cinq premiers siècles de Rome? Dans quelle source ont-ils puisé ce qu’ils ont dit sur des temps que, selon eux-mêmes, couvraient d'épaisses ténèbres, et dont on ne pouvait parler avec aucune certitude ? Ce n’a pu être que dans ces traditions des familles, puisqu’il n’y avait point d’autre monument auquel ils pussent avoir recours. Et quel fond peut-on faire sur ce qui n’est appuyé que de ce témoignage?

C’était de cette source que partaient tant de faux consulats, de faux triomphes, de fausses origines, que s’attribuaient les familles. His laudationibus historia tiostra facta est mendosior. « La vérité de notre histoire, dit Cicéron, a été « fort altérée par ces oraisons funèbres. »

Tite-Live' dit la même chose. Ils ne seraient pas fondés dans leurs plaintes, si les historiens n’avaient fait beaucoup d’usage de ces pièces, et n'avaient fondé sur elles la plus grande partie de leurs narrés. Ajoutons à cela que dans ces Mémoires domestiques on ne négligeait aucune occasion de donner des louanges h sa famille, et de supposer même des faits pour lui faire honneur.

C’est sur ce fondement que Tite-Live refuse d’ajouter foi h Licinius Macer*, sur un fait que cet historien paraissait n'avoir inventé que pour donner quelque lustre à un personnage de sa famille.

Si nous réfléchissons encore sur le merveilleux qui se

1. Inde eerte , et singuloruin pesta, et public» monument» rerum confu*a. Livlus, lib. .11, cap. XL.

2. Quicfiita ca propritr familiœ laus, leviorem «inclurent Liciuium far il. Lib. Vil, cap. ix.

PE L’il ISTOIHE ROMAINE.

trouve répandu sur touto l'histoire romaine, nous trouverons de nouveaux sujets de regarder la plus grande partie de ce qui nous en reste comme le fruit de l’imagination de ceux qui avaient fait ou supposé les oraisons funèbres, pièces si méprisables, que Cicéron daigne à peine en faire mention, et ne veut pas même qu’on les mette en ligne de compte. Combien de fois l’historien n'aurait-il pas sujet de se récrier sur certains événements dont la vérité n’était apparemment constatée que sur ces oraisons funèbres 1 , « qui sont plus « propres au théâtre, où l’on veut du merveilleux, qu'à « l’histoire, » qui ne doit admettre rien que de vrai ! Les apparences seules donnent à cette histoire l’air d’un roman et d’un tissu de lictions : et ces apparences se trouvent appuyées du témoignage exprès d’auteurs très-graves et très-versés dans leur propre histoire. Ces soupçons se changent en convictions, et l’on peut assurer, sans témérité, que l’histoire romaine, pour la plus grande partie, a été forgée sur ces traditions des familles et sur des oraisons funèbres, qui, pour la plupart, n’étaient que des pièces supposées, que des faussaires avaient forgées pour favoriser les prétentions que quelques familles formaient à une généalogie illustre.

Quand on poserait que les pièces de cette nature qui ont servi à l’histoire romaine ont été véritables et contemporaines, on sait assez qu’on n’est pas fort scrupuleusement attaché à la vérité, dans une oraison funèbre où l’orateur se croit à peu près autant maître de son sujet qu'un poète. Il pense bien moins à se renfermer dans les bornes de l’exacte vérité qu’à embellir les louanges du défunt de tout ce qui peut lui faire honneur. A Rome surtout, où on se piquait d’une grande vénération pour ses ancêtres, auxquels même on rendait un culte religieux entre les dieux domestiques,

1. Hrrr ad oalentaUoncin »ccna> gaudentis uiiraculi» «pliera, quant ad fldem. Ub. V, cap. xxi.

on pardonnait aisément à ceux qui outraient les éloges de leurs pères. On ne trouvait rien là qui ne fût dans l’ordre, et on regardait ces orateurs cômmc de bons citoyens et des gens de bon naturel.

Pour donner un échantillon de ces oraisons funèbres, je joins ici un fragment de celle que Jules César prononça en l'honneur de sa tante Julie, veuve du fameux Marci us 1 . «Ma tante Julie, dit-il, lire son origine de nos rois, du côté dosa mère (Marcia), et des dieux immortels du côté de son père. Car d’Ancus Marcius descend la famille Marciennc, dontétait sa mère; et la maison des Jules, dont nous sommes, tire son origine de Vénus. Notre race porte donc le caractère sacré des rois qui ont puissance sur les hommes, et la vénération duc aux dieux, dont le pouvoir s’étend sur les rois mêmes. »

Il n’est donc pas surprenant que l’histoire romaine n’étant composée que sur de pareilles pièces, on y reconnaisse partout ce ton de panégyriste et de déclamateur. M. Bayle l’a bien senti : et il aurait volontiers soupçonné que cette histoire avait été forgée tout entière sur des déclamations de rhétoriciens. Finissons ce chapitre par la réflexion que fait là-dessus ce judicieux critique 5 .

« S’il n'y avait eu des annalistes à Rome longtemps avant « qu’on n’y enseignât la rhétorique, je croirais que l'on « aurait converti en relations historiques les déclamations « que les sophistes faisaient faire à leurs écoliers. Car il est « assez probable qu'on permettait aux jeunes rhétoriciens de « feindre tout ce qu’ils voulaient dans un essai de panégy- « rique. On cherchait à voir dans ces Gctions s’ils avaient

1. Amitæ men> Julia 1 malernum gémis ab rcgibus ortum, paternum cum Diis immortalibus conjunclutn cal. Nam ab Anco Marcio sunt Mardi reges, quo nomine fuit mater, a Vencrc Julii, cujus genlis est familia nostra. Est ergo in généré et sanctitas regum, qui plurimum inter Domines pollent, et cerimonia Deorum, quorum ipsi in polestate sunl regea. Sue!., in /«/., c. vi.

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