DE LA LECTURE DES LIVRES DE MÉDECINE PAR LES GENS DU MONDE
Jl ou r mettre de la clarté dans le plan que je me propose de suivre, j'envisagerai les inconvéniens qui peuvent résulter de la lecture des ouvrages de médecine : i.° pour soi-même, en santé ou en maladie; 2.° pour les autres, dans l'état pathologique ou physiologique. Je joindrai des ohservations aux propositions que je me serai faites , et j'en tirerai les conclusions qui me paraîtront les plus justes : heureux si je puis me mettre au niveau de mon sujet , et parvenir dignement au Lut que je désire atteindre !
Dangers de la lecture des livres de médecine , pour soi-même ,
dans Vétat de santé.
i.° L'interprétation d'un ouvrage de médecine peut être tellement absurde , qu'on croie être atteint d'une maladie dont on n'est pas affecté.
a. Le vulgaire est exposé à puiser des préceptes vicieux dans certains ouvrages d'hygiène., dont il ne peut apprécier la
va
leur.
i.° L'interprétation d'un ouvrage de médecine peut être tellement absurde , qu'on croie être atteint d'une maladie dont on n est pas affecté.
C'est avec raison que Lebégue de Près le , dans un ouvrage intitulé , le Conservateur de la santé, et où il dit quelques mots sur le danger des livres de médecine , remarque « que , dans l'état de « santé, il est impossible de ne pas ressentir de temps en temps « des douleurs plus ou moins vives, douleurs éphémères qu'on « oublie bientôt ; mais, ajoute-t-il , il n'en est pas de même quand « on a lu la description des maladies ; on croit reconnaître celle « dont on a parcouru l'histoire , et bientôt on s'imagine en être « atteint. » Telle est en effet la force de l'imagination , qu'elle exagère les sensations, et qu'elle se crée de vains fantômes. Les jeunes gens qui se livrent à l'étude de l'art de guérir nous offrent un triste exemple de cette vérité; à croire les élèves, il en est peu parmi eux qui ne soient frappés d'une maladie incurable; chez l'un , c'est une phthisie laryngée qui se déclare ; tel autre porte un anévrisme du cœur, et, dans un troisième, la consomption pulmonaire est évidente , etc. , etc. Citerai-je l'observation dont un de mes amis fait le sujet?
M. B. . . . , étudiant en médecine, doué de celle sensibilité exaltée, source de tant de chagrins; d'une taille élevée, d'une structure assez grêle, craint d'être atteint de phthisie tuberculeuse depuis qu'il a commencé ses cours. Qu'il serait heureux pour lui d'être étranger à la scienee qu'il cultive ! Rarement l'espoir le console ; à peine ose-t-il former un projet lointain , parce que la mort se présente sans cesse à son esprit troublé. Un catarrhe pulmonaire l'atteint-il, a-t-il un peu de toux, déjà il se voit réduit au dernier degré de l'affection qu'il redoute. Le moment qui suit la digestion est-il suivi d'une plus grande fréquence du pouls , alors il croit que la fièvre hectique se déclare , et que l'instant fatal est
imminent. Cette cruelle ide'e le suit partout ; elle empoisonne son existence; s'il est un moment distrait de sa funeste inquiétude; bientôt il s'en trouve accablé avec plus de force que jamais. Il ose a peine consulter les auteurs qui ont écrit sur la pulmonie , et , s'il ouvre leurs ouvrages, il croit y retrouver tous les symptômes qu'il ressent. Ce malheureux jeune homme, entouré d'une famille adorée , concentre sa mélancolie ; il ne l'avoue qu'à un ami qui le chérit ! Hélas ! s'il n'était pas initié aux mystères de l'art, on pourrait verser quelques consolations dans son âme; mais c'est en vain qu'on lui démontre que sa respiration est facile , que ses nuits sont tranquilles, que sa santé est bonne, que les catarrhes dont il est quelquefois atteint parcourent leurs périodes avec régularité ; il repousse les avis de l'amitié, et se livre aux sentimens les plus sinistres.
Certes, si celui qui peut juger de la valeur des symptômes qu'il ressent les exagère à un tel point , que fera l'homme qui , tout-à-fait étranger à la science, lira les ouvrages de l'art? Combien de chagrins ne se préparera-t-il pas , si ses impressions sont vives , son imagination exaltée, son tempérament mélancolique ! L'observation, suivante,, extraite d'une thèse soutenue en Fan 11 , sur le danger des livres de médecine mis à la portée des gens du monde, prouve jusqu'à quel point la lecture d'un ouvrage de l'art peut troubler les idées d'un homme étranger à la science médicale.
Appelé pour donner ses soins à un père de six enfans , qui avait lu le premier volume de l'Avis au Peuple , l'auteur (M. Barrey) le trouva persuadé qu'il avait une fluxion de poitrine, quoiqu'il n'en offrît aucun symptôme ; le prétendu malade avait de l'appétit , mais il gardait la diète parce que Tissot la prescrivait dans ces maladies. Il fut facile de le désabuser, mais il soutint que, puisqu'il n'avait ni pleurésie, ni péripneumonie , il était attaqué de dysenterie; cependant il ne ressentait aucune douleur intestinale, et les selles n'étaient pas fréquentes. On réfuta de nouveau son opinion, et on lui dit que son mal était purement imaginaire ; il se
ajouta que
pouvait prendre tous les alimens qu'il voudrait. Celte permission l'alarma, il se crut mourant, et, quelques jours après, il convoqua toute sa famille pour faire son testament : ce ne fut qu'en feignant de lui donner des médicamens actifs, qu'on remplaça par des pilules de mie de pain, et en prescrivant un régime assez rigoureux, qu'on parvînt à le rappeler à son genre de vie ordinale.
Peut-on juger sainement des maladies qu'on éprouve soi-même , quand il est hors de doute qu'en portant son attention sur les phénomènes qui les dénotent, on les modifie singulièrement? Rappelons-nous ce que Morgagm rapporte dans sa 24- e lettre , d'un célèbre médecin de Bologne : « Qui cum forte animadvertisset , sili pitlsum intennittere , ipse autem indè anxius , alque sollicitus quasi id fortuitâ ex causa esse non posset , identidem, ut fit , digitos ad carpum admoveret , crebriorem semper suo maximo cum mœrore fieri intermissionem sentiebat : idem verb postquam meum , quamvis juvénile, non aspernatus consilium , multb rariùs sibi pulsus tenlare cœpit , eoquc minus suum de lus angorem animi au gère j multb rarior intermissio facta est, donec ipso tandem neglectu, prorsùs evanuit. »
Quoiqu'on puisse dire que tous les gens du monde s'abusent sur les phénomènes ordinaires de la vie en lisant des ouvrages de médecine , ce sont surtout les mélancoliques, les bypochondriaques, les hystériques, dont l'imagination ardente les exagère et les dénature. Le père de Donald Monro , étudiant sous Boerhaave , vit un hyponchondriaque qui croyait avoir les maladies que ce célèbre professeur expliquait à chaque leçon; le moral influait, chez cet homme, tellement sur le physique, qu'on remarquait en lui au moins quelque chose de pareil à la maladie dont il venait d'entendre l'histoire. « Les esprits les plus briilans et les plus cultivés
« sont aussi ceux , comme le dit M. le professeur Richerand, qui, « abusant des ressources d'une imagination trop active, créent, sur « ce qu'ils ignorent, les hypothèses les moins vraisemblables, « et contribuent à propager les plus funestes erreurs. » Il ajoute plus loin : « Us ont puisé ces erreurs dans le commerce des gens « du monde. » J'oserai ajouter qu'on en doit aussi accuser certains livres de l'art.
2.° Le vulgaire est exposé à puiser des préceptes vicieux dans certains ouvrages d'hygiène dont il ne peut apprécier la valeur.
Les gens du monde s'embarrassent peu de la bonté des ouvrages de médecine qui tombent sous leurs mains ; que ceu?i qu'ils consultent contiennent ou non des préceptes utiles, ils n'y donnent pas moins toute leur confiance; qu'ils lisent que, pour leur santé, il est nécessaire de se faire saigner périodiquement , ou de se purger fréquemment , iis ne manquent pas de se faire ouvrir la veine à de certaines époques , ou de prendre de temps en temps de petites médecines. Est-il quelque chose de plus plaisant que ce que Voltaire écrit en ces mots, à la marquise du Déliant, dans sa correspondance générale. « Je suis de l'avis d'un médecin anglais qui « disait à la duchesse de Malboroug : Madame , ou soyez bien sobre, « ou faites beaucoup d'exercice , ou prenez souvent de petites « purges domestiques , ou vous serez bien malade. J'ai suivi les « conseils de ce médecin , et je ne m'en suis pas mieux porté : ce- « pendant vous et moi nous avons vécu assez honnêtement en « prévenant les maladies par un peu de casse. Je fais monder la « mienne, et la fais un peu cuire; ma dose est d'ordinaire de deux « à u-ois petites cuillerées à café ; quelquefois je fais des infidélités « à la casse en faveur de la rhubarbe, car je fais grand cas de « tous les petits remèdes qu'on nomme minoratifs. »
Quand on voit un homme aussi éclairé que cet illustre écrivain , prévenir ainsi les maladies , el s'appuyer de l'opinion du médecin
de la duchesse de Malboroug, on croira sans peine, ei l'observation le démontre tous les jours , que beaucoup d'autres l'imitent ^ emploient même des moyens plus actifs, et finissent par détruire la santé qu'ils veulent conserver. Mais admirons la singularité de l'esprit humain ! Si un bon précepte se trouve à côté d'un mauvais , le choix n'est pas ordinairement douteux , le second est bientôt préféré au premier, et on accablera long-temps le nouveau-né de liens qui le gênent, d'un maillot qui l'étouffé, quoiqu'on en ait depuis long-temps prouvé les inconvéniens ; tandis que , pleins d'une confiance aveugle , on a vu des pères accueillir avec empressement la doctrine de Jean-Jacques, et plonger dans l'eau à la glace , sous prétexte de la fortifier, l'innocente créature qui ne demandait que les caresses de sa mère.
Mais ce sont surtout ces livres mis à la portée des gens du monde, qui sont dangereux pour l'homme en santé comme pour l'homme malade , et ne doit-on pas partager la juste indignation qu'ils font éprouver à M. le professeur Richerand; car, comme il le fait observer : « Les erreurs y abondent , ou du moins des idées incom- « complètes , qui sont tout aussi dangereuses que des idées fausses « dans une science dont l'application est si délicate. - Ces ouvrages sont des oracles pour le vulgaire, et, après les avoir lus, il se croit capable de se préserver des maladies, ou de les guérir une fois développées. Funeste travers , crédulité absurde qui, comme le dit l'auteur qui vient d'être cité , a coûté la vie à plus d'hommes que la guerre la plus désastreuse ! Mais c'est en vain que les lumières s'élèvent de toutes parts contre de semblables écrits ; il s'en imprime chaque jour de nouveaux, et les affiches du Dictionnaire de médecine et de chirurgie, qui contient des remèdes sûrs contre la goutte , le rhumatisme, la pulmonie, salissent encore les murs de» la capitale.
Dangers de la lecture des livres de médecine , pour soi-même, dans Vétat de maladie,
\.° On peut se croire assez instruit par la lecture des livres de médecine pour apprécier le mérite de l'homme éclairé aux soins duquel on s'est confié.
2. On peut confondre avec une autre la maladie dont on est atteint, l'exagérer, s'abuser sur sa gravité, ou, si on parvient à la connaître, se traiter d'une manière dangereuse.
3.° Frappé d'une maladie incurable et mortelle, l'bomme du monde est exposé à lire dans un ouvrage de l'art le sort cruel dont il est menacé.
i.° On peut se croire assez instruit par la lecture des livres de médecine pour apprécier le mérite de l'homme éclairé aux soins duquel on s'est confié.
C'estlamême iàée (\y\e Lebégue de Preste a énoncée en ces termes dans l'ouvrage dont j'ai déjà parlé : «Un autre danger qui résulte de « la lecture des ouvrages de l'art , c'est que ceux qui les lisent ont « moins de confiance dans les conseils des médecins ». A peine fréquente-t-on les gens du monde, qu'on est étonné de les voir raisonner sur la médecine ; établir les hypothèses les plus absurdes , et en tirer des conséquences non moins fausses. A les entendre, l'un aie sang tourné , l'autre a les humeurs en mouvement, telle personne a un lait répandu, etc., etc. lime sembleque ces erreurs ont été puisées dans quelques anciens ouvrages de l'art. Si ces idées erronées n'entraînaient pas à des résultats fâcheux, il serait inutile sans doute de chercher à les combattre ; mais elles sont tellement enracinées dans l'esprit du peuple, que , d'après elles y il se croit assez savant pour porter un jugement solide sur la conduite du praticien ; et comme le dit le célèbre auteur du Traité
de l'Expérience : « Tout homme éclairé est sûr de se faire un en- » nemideson juge , s'il ne tâche pas de flatter son amour-propre ; « et il est en même temps me'prisé d'une multitude ignorante, parce « qu'il condamne ou ne suit pas ses erreurs «.
Un Traité de médecine quelconque , étant mis entre les mains d'un homme étranger à l'art de guérir , devient la base de sa manière de voir et de sa conduite. Que l'on suive dans ses conseils une marche autre que celle que l'auteur lui prescrit, on n'est plus à ses yeux qu'un médecin vulgaire , ou du moins il hésite longtemps s'il suivra la méthode qu'on lui prescrit ou celle que lui trace son livre. La confiance, ce moyen si puissant , diminue bientôt et ne tarde pas à s'évanouir. Combien de fois la lecture d'une dissertation médicale n'a-t-elle pas fait combattre des avis salutaires ! Souvent même un malade ainsi prévenu , semble être convaincu par la solidité de vos raisonnemens ; mais il se comporte en sens inverse des conseils qui lui ont été donnés ; d'autres fois il est comme l'enfant que nous dépeint Horace :
Cereus in vitium flecti , monitoribus asper.
La pratique prouve chaque jour celte sentence de Zimmermann : « A peine a-t-on ouvert quelques livres , dès l'instant on se croit « au niveau des plus grands hommes ».
Mais ce n'est pas sur de simples assenions que je veux élayer mes idées; l'observation suivante, extraite des Erreurs populaires de M. le professeur Richerand, confirmera celles que m'a inspirées cet article :
« On homme du monde lut l'autre jour, dans une gazette, que « la constitution de l'air étant humide, les maladies , par relàche- « ment de ta fibre, dominaient, réclamaient l'emploi des fortifians, « et que la saignée était mortelle dans ces maladies. Atteint d'une « péripneumonie aiguë , pour avoir bu à la glace , il repoussa avec « opiniâtreté l'avis de son médecin ordinaire , qui conseillait une « saignée , et mourut victime de la médecine populaire ».
a.* On peut confondre avec une autre la maladie dont on est atteint } l'exagérer , s'abuser sur sa gravité , ou, si on parvient à la con~ naître } se traiter d' une manière dangereuse.
L'homme du monde , un livre de médecine à la main , croit-il pouvoir distinguer les symptômes qu'il éprouve , les classer comme ils méritent de l'être , et, procédant par la voie de l'analyse , rechercher parmi les phénomènes qui ne lui ont pas échappé , ceux qui tiennent à telle affection , ou à telle autre ? Peut-il se flatter qu'une science fondée sur l'élude de la nature lui sera dévoilée par la lecture d'un ouvrage quelconque ? Non , sans doute , il n'atteindra jamais celle hauteur de connaissance , ce tact médical que donne l'expérience, sans laquelle la théorie n'est rien ! Mais encore qu'elle théorie peut-il espérer acquérir? Quels que soient les écrits auxquels il s'en rapporte , les idées qu'il y puisera n'en seront pas moins erronées. Ou il consultera ceux qu'on prétend être mis à sa portée , ou ce seront ceux qui ne sont faiis que pour les véritables médecins auxquels il donnera sa confiance : dans les premiers , il ne rencontrera que des principes faux ou incomplets ; dans les seconds , les préceptes qu'il y trouvera, rarement il pourra les comprendre!... pour peu qu'il éprouve un symptôme morbide , il aura recours aux uns ou aux autres , et la première maladie dont il lira la description sera souvent celle qu'il pensera avoir. En effet, combien est-il d'affections qui se rapprochent et se confondent pour tout autre que pour celui qui , à une sage expérience , joint une théorie étendue. Pourra-t-il jamais reconnaître la cause de la lésion dont il est atteint , celui qui en étudie pour la première fois l'histoire ? dislinguera-t-il une loux déterminée par une irritation gastrique de celle à laquelle une irritation idiopathique du poumon donne naissance ? Quelle différence trouvera-t-il entre des palpitations nerveuses et celles qui dépendent d'un anévrisme du coeur ; entre des nausées ou des vomissemens produits par un embarras gastrique , et ceux que déterminent une gastrite , une néphrite ,
( i6) une phlegmasie chronique de l'utérus ? Non , sans doute , le vulgaire ne peut avoir d'ide'es précises sur les maladies dont il est atteint , parla lecture des livres de l'art , puisqu'il ne connaît pas la valeur des mots qui y sont employés , puisqu'il ne sait pas leur rapport avec le degré des symptômes , puisqu'il ignore la langue médicale. Car, comme le dit Zimmermann : « Il faut savoir lire « dans les ouvrages de ceux qui ont ouvert le sein de la nature , « et être soi-même en état de pénétrer ces mêmes mystères». L'homme du monde pburra-t-il jamais apprécier ces nuances légères qui séparent deux affections différentes , et qui réclament quelquefois une méthode opposée ? Quelle sera , par exemple , sa conduite dans une lièvre quelconque ? Il en méconnaîtra indubitablement l'espèce , puisque souvent les phénomènes opposés se touchent ; dès-lors le traitement par lequel il voudra la com battre sera vicieux. Il confondra l'oppression des forces de la fièvre angéioiénique avec la prostration de la fièvre adynamique. Une intermittente pernicieuse se manifeste , comme rien à ses yeux ne la distingue d'une intermittente ordinaire , confiant en ses propres lumières , il n'appellera pas l'homme de l'art , et le troisième ou le quatrième accès lui fera payer cher sa vanité ridicule. Il se trompera dans les cas les plus simples comme dans ceux où le diagnostic est épineux. Le fait suivant, qui m J a été communiqué par un ami dont je ne puis soupçonner la sincérité , mérite d'être remarqué.
M. C"* joint aune éducation soignée la manie de consulter des livres de médecine à la moindre indisposition. Ayant cohabité quelque temps avec une femme suspecte , une tumeur se manifeste au niveau de l'anneau inguinal. D'abord indolente , elle est accompagnée quelques jours après d'une inflammation vive ; des nausées se manifestent , le ventre devient douloureux, une fièvre vive se déclare avec des vomissemens abondans. A ces symptômes , à la rénitence de la tumeur , qui aurait pu méconnaître une hernie étranglée ? M. C*** ne la reconnut pas (il avait lu, quelques jours avant, un Traitésur les maladies vénériennes) ; il crut avoir un bubon
compliqué d'embarras gastrique , dont quelques phénomènes s'étaient en effet déclarés depuis quelque temps ; en conséquence , il prit un vomitif. Bientôt les secousses que produisit ce médicament furent suivies d'une augmentation assez considérable de la tumeur et de symptômes généraux encore plus graves. Deux jours s'étaient écoulés depuis les premiers accidens ; la maladie prenait un aspect fâcheux; on n'appelait personne, quand heureusement un chirurgien de la connaissance de M. C*** vînt le visiter, et le trouva dans l'état le plus dangereux. Il vit bientôt de quoi il s'agissait , et après avoir tenu le malade dans un bain tiède , il eut le bonheur d'opérer la réduction , ce qui fut suivi de la disparition des symptômes.
Tulpius , dans le quatrième livre de ses Observations médicales , rapporte un fait qui prouve jusqu'à quel point le vulgaire peut s'en laisser imposer par la lecture des meilleurs ouvrages de médecine : «Bartholomœus œthiops , délicate ac molliter educatus J noluit fractura luxatumque Jibulœ os à chirurgo dexlerrimè in talum iterùm repositum } convenienter , prœ animi impotentiâ } ut moris est , deligari } atque in canalem deponi, veritus nescio quem doloris cruciatum } cujus tamen idcirco nequaquam fuit expers. Ferulâ enim fracturas negligentiùs circumpositâ, Jluctuabat non modo os lacerum , verùm permansit quoque } ob tardum , inœqualemque ipsius coalitum , totus articulus adeo deformis ac distorlus } ut ipsi deinceps nwnquam licuerit incedere sine scipione } nedum acerbissimo doloris sensu.
« Quo in dies magis ac magis invalescente , ivit tandem solatium quiesitum ex libris Ambrosei Pareij quibus perperam intellectis } accommodavit surœ suce } infortunia } quœ auctor ille adstruit sequi fracturam ossis femoris , ignarus morborum similitudines , facile imponere etiam optimis medicis 3 nedum artis medicœ rudibus } ac plané imperitis.
« Quœ certè inconsiderata lectio tantùm perterruit hune imparatum œgrum : ut animo se angens , confideret certb cerliùs fibulœ
( i8) suce eventuras , (/uas legerat Pareumfemoris fracturas attribuere calamitates. Quce indefessa irrequietœ mentis cogita tio ipsum tandem prœcipitavit primùm quidem in delitium melancholicum } deindè verb in verilm furorem , insidente imaginario hoc injortunio penitiùs cerebro } quam ut ullis machinis indè denuo evelleretur. Adeb suos quisque patimur mânes , labimurque sœpenumerb inscii in inextricabilem errorem».
Supposé même qu'on parvienne à connaître l'espèce de maladie dont on est atteint , en aura- 1- on encore une ide'e bien pre'cise ? je ne le crois pas : tantôt on la croira plus grave qu'elle n'est réellement ; d'autres fois on se fera illusion sur son danger , et ce ne sera que bien rarement qu'on pourra en appre'cier le degré. Si on exagère l'intensité du mal , les affections tristes dont personne ne conteste les inconvéniens , même dans l'état de santé parfaite , peuvent avoir les plus fâcbeux elFets. C'est ainsi qu'un mélancolique, adonné à la lecture des livres de médecine, étant attaqué d'hémoptysies fréquentes, jointes à une mauvaise conformation du thorax , se croyait toujours aux approches de la mort ; il était tellement inquiet , que je ne doute pas que la rapidité avec laquelle la phtbisie pulmonaire fit chez lui des progrès ne tînt en grande partie aux craintes vives dont il était tourmenté. Bien plus , la terreur qu'inspire une affection dont on exagère la gravité peut faire recourir à des moyens incendiaires qui augmentent beaucoup l'intensité des symptômes. Si on juge , au contraire , que l'affection dont on est atteint est moins dangereuse qu'elle ne l'est en effet , on néglige d'employer les ressources de l'art , et on peut rendre incurable un mal qu'on aurait pu facilement combattre. Enfin , dans le cas infiniment rare où on saura apprécier son état quel traitement mettra-t-on en usage lorsqu'on se réglera sur les livres de l'art? Gomme il arrive peu fréquemment que le vulgaire possède des ouvrages dictés par le bon sens et l'étude de la nature , il choisira le plus souvent la méthode la plus empirique et la plus pernicieuse. Remarquons même qu'aux yeux des gens
du monde , les moyens par lesquels on n'entrave pas la marche de la nature ne sont que d'un faible prix; qu'un régime convenable et des médicamens peu actifs sont pour eux bien au-dessous de longues et monstrueuses recettes. Quelle sera la conduite d'un homme étranger à l'art de guérir, dans l'état de maladie, quand,' comme le dit M. le professeur Richerand : «Il ne tient aucun compte « de ces innombrables modifications relatives à l'âge , au sexe , « au tempérament , à la saison de l'année , au climat et autres « différences si nombreuses , qu'on pourrait dire qu'en médecine « les cas d'exception sont aussi fréquens que ceux ou la règle doit « s'appliquer ? >»
J'ai avancé que les gens du monde , n'entendant pas les expressions techniques , ne pouvaient par conséquent avoir aucune idée exacte sur les maladies qu'elles désignent. Le fait suivant confirmera cette vérité. J'étais, il y a quelques jours, chez un des amis de mon père , M. M*** : l'aînée de ses demoiselles , qui aux grâces de l'esprit et à l'éducation la plus soignée joint la figure la plus agréable , portait une de ces petites tumeurs qui se développent dans le tissu cellulaire lâche des paupières. On me demanda ce que je pensais de cette légère affection : je répondis que rien ne devait inquiéter; et que c'était un petit kyste dont la guérison s'obtiendrait avec facilité. Ce mot kyste , qui m'était échappé , la frappa ; elle le confondit avec celui de squirrhe, dont elle avait lu l'histoire dans le Dictionnaire des Sciences médicales , à l'article cancer; elle relut alors avec attention ce qu'elle n'avait fait que parcourir, et conçut les craintes les plus vives. Quelques jours après , où j'eus occasion de la revoir, elle me fit part de ses inquiétudes , qu'il me fut facile de détruire.
Le vulgaire pense-t-il pouvoir se guérir lui-même quand il est prouvé que, quoique réunissant toutes les connaissances possibles, on ne peut être bon médecin quand il sagit de ses propres affections. Stoll , dans sa Médecine pratique, en décrivant une maladie dont il a été affecté , s'exprime en ces termes : «Novinonpaucos qui pessimam
sibimet medicinam jecerant y et quosdam eliam } qui funeslam } in re non abstrusa nec difficili, ubi aliis omnibus profuissent, prœterquàm sibi j fuit qui, ob levem cephalalgiam } imminentis coryzœ nun~ ciam } sanguinent copiosissinium ad animi deliquium usque sibi èduxit , valetudine eam tantam jacturam gravissimè perferente } et dià posthac attritâ. Is apoplexiam sibi instare falsb existimabat } quant opinionemin alioejusdem secum ipsohabitus facile explosisset. Alium novi et libris célèbrent et artis usu , qui ob eundem apoplexiœ melum , à quâ erat , si quisquam alius - alienus , à mullis annis } omni fermé mense phlebotomiam unam, quin et altérant celebravitj atque imaginarium mortis genus in aliud commutavit nonftctunt } immemor illius :
Nonne hac stultitia est, ne moriavc , mon'.'
Dans d'autres cas, on a vu des médecins s'abuser sur leur e'tat , et courir à une mort dont un bon régime et un traitement bien entendu auraient pu les préserver. Sans expérience , on ne peut être médecin , on ne peut avoir de véritable expérience sans bonne théorie , on ne peut posséder de bonne théorie sans discerner les bons d'avec les mauvais auteurs, ou en ne consultant que des ouvrages imparfaits ; qu'elle est donc la vanité de celui qui prétend pouvoir se traiter lui-même , après avoir Ju un ouvrage mis ou non à la portée du vulgaire, et dont il ne connaît pas le mérite? Peut-il ne pas devenir dangereux pour lui-même, quand il n'a aucune des conditions nécessaires à l'homme de l'art , et quand supposée même la connaissance la plus approfondie des maladies il ne pourrait se diriger avec méthode dans la curation désaffections dont il est atteint ? Disons , avec l'auteur des erreurs populaires : « qu'il n'est pas de science moins accessible pour les cens « du monde , et dont l'application soit à la fois plus difficile et plus « dangereuse. «
3.° Frappé d'une maladie incurable et mortelle } l'homme du monde est exposé à lire dans un ouvrage de l'art le sort cruel dont il est menacé.
Quelque difficile que soit l'étude des maladies, quelque épineux qu'en soit le diagnostic , il en est néanmoins parmi elles dont l'existence peut être constatée lorsqu'on en lit la description , et il est à remarquer que ce sont souvent les plus rebelles et les plus graves qu'on peut reconnaître avec le plus de facilité. Qui ■pourra , s'il en étudie l'histoire , méconnaître un cancer externe ulcéré ; ne pas établir la fâcheuse distinction entre un abcès par congestion et celui qui tient à une cause locale, etc.? Inhabile à établir sur les maladies curables un prognostic dont il pourrait tirer parti , le vulgaire peut donc distinguer certaines affections où la nature et l'art sont également impuissans. Mais quand bien même les livres de médecine ne découvriraient pas ces affections trop nombreuses où tout espoir de guérison est anéanti , le médecin peut les nommer par inadvertance , et à peine est-il éloigné , que ces écrits sont consultés avec avidité; car, comme le remarque M. le professeur Richerand : «Ce penchant si naturel h l'homme , de « rechercher ce qu'il ne comprend pas, s'augmente toujours dans « la faiblesse produite parla maladie. » Le malade ouvre l'ouvrage qui doit l'éclairer sur les dangers qui le menacent; là , rien n'est ménagé, l'affreuse vérité se montre dans tout son jour, et il ne trouve rien qui puisse ranimer son espérance ; l'article qui lui prédit une mort inévitable est cent fois consulté ; il le lit et le lit encore, et, à chaque instant, il ajoute à son inquiétude; il devient triste san» en avouer la cause ; couché sur un lit de douleur , nulle distraction ne le tire de ses sombres idées ; son esprit inquiet aggrave même les périls auxquels il est exposé, et le sort dont il est menacé se présente sans cesse à son imagination troublée. L'œil morne, abattu, sa physionomie est l'image de la douleur; chaque
jour augmente et ses craintes et ses souffrances, parce que chaque jour, ou plutôt chaque minute, l'ouvrage funesle est consulté, et fournit de nouveaux sujets de terreur ; le chagrin dont il est dévoré hâte le terme de ses jours, le mal fait des progrès rapides, et il voit arriver avec horreur le moment où l'heure dernière va sonner; plus de confiance aux soins du médecin philanthrope, ses avis sont méprisés ; le régime qu'il conseille pour prolonger l'existence , les médicamens qu'il donne pour apaiser les douleurs, tous les moyens palliatifs ne sont plus mis en usage , parce que le malade apprend dans son livre qu'ils ne peuvent le guérir ! C'est alors que , désespérant des secours de l'art , il se livre à des charlatans déhontés qui épuisent les sources de la vie, et hâtent le dernier moment. Imprudent ! quel avantage as-tu puisé dans ta lecture pernicieuse ? A quoi ta curiosité dangereuse t'a-t-elle réduit ! Combien gémis- tu sur ta folle témérité ! Tu voudrais que l'ouvrage fatal n'eût jamais existé ; mais il n'est plus temps , le coup est porté, et rien ne peut te tirer de tes inquiétudes déchirantes !
C'est à vous que je m'adresse , hommes éclairés qui avez approfondi l'étude de la nature , et qui , frappés d'une maladie mortelle , en connaissez toute la gi-avité ! Si cette philosophie qui vous distingue ne vous rendait moins cruelles les approches de la mort, quelle serait l'horreur de voue destin ! Combien est-il peu d'individus qui puissent la posséder cette philosophie qui apprend à regarder d'un oeil serein la cessation de l'existence , quand la conscience est exempte de reproches !
Je le demande au praticien qui porte un œil observateur dans le bel art qu'il cultive; ce que je viens de dire est-il exagéré ? En approchant du lit du malade, n'a-t-il pas vu comme tout était observé . jusqu'à ses gestes ? Rien n'échappe à l'homme souffrant; le langage muet de la physionomie porte dans son coeur, ou la consolation , ou le chagrin ; si la sérénité se peint sur le front de son médecin , l'espérance renaît dans son coeur , la sombre inquiétude l'ail place à la douce confiance, son âme s'épanouit } et les peines
qui l'accablaient semblent se dissiper. Mais qu'un mot échappe, qu'un visage attristé, démentent des paroles consolatrices ; 1 a terreur succède à l'espoir, l'imagination s'échauffe, interprète à son désavantage toutes les questions qu'on a pu faire , et les idées les plus sinistres aggravent l'état pathologique. On convient généralement des inconvéniens qui peuvent résulter d'une indiscrétion; croira-t-on qu'un livre de l'art , entre les mains du vulgaire,, soit moins dangereux? Non sans doute , l'observation suivante nous en fournira la preuve.
M. B.... , capitaine et ex-commandant de la place de.... , marié à une épouse chérie dont il a eu des enfans adorés , n'avait jamais contracté de maladie vénérienne. Sa santé florissante semblait lui promettre une longue carrière , et ses mœurs douces faisaient le bonheur de sa famille et de ses amis. Sans avoir jamais commis d'excès , sans aucune affection inflammatoire antécédente, M. B.... vit peu à peu le testicule droit augmenter de volume , prendre en même temps de la dureté , surtout vers l'épididyme. Les fondans de toute espèce furent en vain mis en usage , et la tumeur indolente restait presque stationnaire. On lui conseilla d'aller à Paris , et de consulter les praticiens de la capitale. Tl y vint en effet; et comme le cordon était sain , M. le professeur Dubois l'engagea à entrer dans la maison de santé du faubourg St.-Martin , et à se faire opérer. Le malade s'y décidait , quand les événemens politiques de l'année i8i5 forcèrent M. B.... à retourner au poste qui lui était désigné. Il partit donc , ne soupçonnant rien sur la gravité de sa maladie. Trois mois s'écoulèrent pendant lesquels il ne put venir soigner sa santé : alors l'engorgement fit des progrès, se propagea très-haut du côté de l'anneau, et finit même par envahir le cordon jusqu'au-dessus de cette ouverture. De retour à Paris, j'eus occasion de le voir , et fus bientôt convaincu que le mal était sans ressources. Je l'engageai à ne pas demander l'opération ; j'ajoutai que l'affection pouvait durer très-long-temps sans faire de progrès , et lui conseillai de s'en tenir à des remèdes internes , que
déjà on lui avait administrés. Cependant il voulut entrer à l'hospice, où on lui répéta ce que je lui avais dit, et on lui annonça avec ménagement que l'extirpation n'était plus praticable. Il était inquiet; dans l'intention de lui rendre le calme, je le priai de voir M. le professeur Bojer , que je prévins delà situation du capitaine: ce praticien eut la bonté d'applaudir à mon intention , et le lendemain il le rassura complètement. Les choses étaient en cet état , la tumeur quoique volumineuse ne causait que peu de douleurs, quand une dissertation sur le sarcocèle tombe dans les mains de M. B. . . . ; il la lit avec avidité, apprend son sort, voit qu'une mort cruelle le menace , et qu'il ne peut l'éviter. Dès lors sa tranquillité est pour jamais bannie , la terreur est à son comble ; dans la solitude, il verse des pleurs qu'il dérobe à sa famille désolée, à laquelle il ne peut laisser de fortune; les symptômes prennent chaque jour de l'intensité ; et on peut appliquer à ce malheureux le tableau que j'ai tracé , si ce n'est que la douceur de son caractère le rend toujours plus cher à ses amis et à sa famille infortunée !
Je crois que les observations que j'ai rapportées suffisent pour prouver le danger qui résulte pour soi-même de la lecture des livres de médecine ; la suite va nous faire voir qu'elle n'est pas moins pernicieuse pour les autres hommes.
Dangers de la lecture des livres de médecine pour les autres hommes , dans l'état de santé ou de maladie.
i.° On peut croire et leur persuader qu'ils sont atteints d'une maladie qui n'existe pas.
2. On est exposé à confondre avec d'autres les affections qui les affligent , à exagérer leur gravité , à s'abuser sur leur danger, à les traiter mal.
5.° La lecture d'un livre de médecine peut engager à déprécier le médecin instruit aux yeux du malade.
4-° On peut enfin instruire un malheureux sur l'existence d'une maladie incurable et mortelle.
Je ne traiterai pas séparément de chacun de ces inconvéniens , qui se rapportent en grande partie à ceux que j'ai reconnu pouvoir résulter pour soi-même de la lecture des ouvrages de médecine ; je me bornerai à les envisager d'une manière générale.
Quand on réfléchit sur la difficulté du diagnostic , quand on se rappelle la sensibilité exaltée de quelques individus et la manie qu'ont quelques autres de se plaindre sans cesse, n'est-on pas convaincu que souvent le vulgaire , imbu des'préceptes qu'il a puisés dans les livres de l'art , peut croire que les personnes qui l'intéressent, ou qu'il connaît,, sont atteints d'une affection dont jamais ils n'ont offert le moindre symptôme? Combien de fois ne voit-on pas dans le monde des gens se mêler d'une science qu'ils ignorent , et prétendre reconnaître les maladies , parce qu'ils ont lu l'histoire de ces affections ! J'ai vu un jeune officier qui , s'étant déchiré le frein du pénis , avait consulté un de ses camarades qui possédait un traité sur les maladies vénériennes. Celui-ci avait déjà fait prendre quelques doses de subiimé , quand on me demanda mou avis. Je fus bientôt convaincu, par les réponses qu'on lit à mes questions , que l'excoriation qui avait été entretenue par la malpropreté n'était pas siphilitique. Je fis en conséquence cesser un traitement qui n'eût même pas convenu dans le cas où l'infection eût été réelle , car la poitrine délicate de ce militaire demandait les plus grands ménagemens. J'ai connu aussi un homme doué de la santé la plus brillante , et qui était continuellement tourmenté par sa femme pour prendre un émétique et deux purgations , parce qu'elle croyait qu'il existait chez lui des saburres gastriques; elle le fatiguait tellement avec un livre de médecine populaire dont elle lui parlait sans cesse , qu'il prit le parti de le brûler. Heureux les hommes, si tous étaient aussi sages!
Si les gens du monde éprouvent de la difficulté à reconnaître la maladie dont jls sont eux-mêmes atteints,cette difficulté augmente encore
( a6) quand il s'agît de la santé des autres. Ils cherchent à apprécier les symptômes que ceux-ci éprouvent : le peuvent-ils faire quandilsneles connaissent qu'imparfaitement ? Mais s'ils sont plus embarrassés sur le dia«nostic, ils le sontmoins sur le traitement. On est timide pour soi, on devient téméraire dans la cure des autres. Tel qui redoutera pour lui-même un vomitif n'hésitera pas à le donner à celui qui lui est indifférent. Mais c'est ici le moindre des maux qui peuvent résulter de cette espèce de charlatanisme. Tous les hommes ne sont pas diri°és par les mêmes vues. Les uns ne tendent en effet qu'à soulager leurs semblables; ceux-là sont moins à craindre, ils sont plus réservés dans les moyens qu'ils mettent en usage , et ne négligent pas d'appeler les gens de l'art, qui quelquefois ne peuvent qu'applaudir à leur conduite. Mais d'autres , dirigés par un espoir de lucre condamnable, osent traiter le paisible habitant des campagnes et le citadin opulent. Ces derniers n'épargnent ni la santé, ni la bourse ; ils ne vont jamais en tremblant. Comme ils ne savent rien au-delà du livre qui les dirige, ils ne sont jamais inquiets cuand ils pensent avoir fait ce que ce livre leur conseille : étnétiques , purgatifs , saignées, tout est employé, parce qu'ils ne voient jamais une maladie de peu de conséquence; ils exagèrent le danger et à eux-mêmes et au malade; et celui-ci est bienheureux quand il peut échapper aux mains vénales du charlatan. Mais qui sait si ces gens qui consultent des traités de matière médicale , de pharmacie , de chimie, etc., n'en peuvent pas faire encore un usage plus pernicieux? Qui osera dire qu'une main criminelle n'augmentera pas la dose d'un médicament dont l'énergie est connue , et qu'elle n'en préparera pas un poison mortel ; qu'elle ne donnera pas à une mère coupable le breuvage qui va faire périr l'innocente créature qu'elle porte dans son sein ? La société entière a donc intérêt de bannir des ouvrages qui ne sont pas faits pour elle; elle doit donc se défier de quiconque en abusera.
Bien loin de moi sans doute de blâmer le zèle charitable de quelques individus qui ne veulent tirer d'autre parti des livres de
médecine que celui d'être utiles à l'humanité ! Mais je leur demanderai quel fruit ils en peuvent tirer. S'ils prescrivent des moyens actifs, leur conscience doit les empêcher de s'en servir, dans la crainte d'en faire une application vicieuse ; s'ils conseillent des boissons délayantes, ils n'ont pas besoin de ces ouvrages; la nature et la raison suffisent le plus souvent pour les leur indiquer. Je leur dirai avec Zimmeimann « que c'est être l'ennemi juré d'un ■ malade que de prétendre le guérir sans connaître jusqu'à un cer- « tain point la nature de sa maladie , tant par les causes , les signes, « que par son état antécédent et son état actuel. »
C'est principalement cette aimable moitié du genre humain que la nature bienfaisante a douée de cette âme sensible qui compatit aux maux dont sans cesse nous sommes accablés, qui soulage nos peines , et qui sème de fleurs le chemin épineux de la vie ; c'est la femme surtout qui , n'appréciant pas la difficulté de l'art de guérir , croit pouvoir remédier aux maux qui nous affligent. Mais pourquoi veut-elle employer des médicamens dont elle ne connaît ni l'énergie , ni les propriétés? La douceur de ses paroles consolatrices , ces petits soins qu'elle sait rendre si chers , et qui n'appartiennent qu'à elle ; Ces tendres attentions , dont elle seule est susceptible , sont plus précieux à l'homme souffrant que les drogues qu'elle administrerait souvent mal à pi-opos. C'est à toi , ma bonne mère , que ton fils expirant dut le retour à la vie , quand une maladie mortelle allait l'arracher à ta tendresse ! Combien tes caresses chéries durent-elles contribuer à hâter la fin de sa longue convalescence ! J étais bien jeune alors ; mais le doux souvenir de tes soins maternels se retracera toujours avec un plaisir nouveau à mon coeur reconnaissant !
Que ceux qui , guidés par l'amour de l'humanité , veulent soigner des malades avec des ouvrages de médecine ; que les curés des campagnes se rappellent que la science du médecin se compose de la réunion d'une foule d'autres ; que la contemplation de la nature est le livre qu'il ne faut jamais cesser d'approfondir ; que
les études accessoires sont d'une utilité indispensable ; que , pour posse'der l'art de gue'rir , il faut à des dispositions naturelles , à la théorie des maladies joindre l'observation au lit du malade, et unir à la connaissance des médicamens celle de l'organisation du corps humain , des âges , des lieux , des tenrpéramens , etc.
Je pourrais citer sans doute des faits nombreux par lesquels je prouverais quel usage inconsidéré' or. peut faire de la lecture des ouvrages de médecine quand il s'agit de la santé des autres ; je pourrais mettre hors de toute espèce de doute que la mort des malades en a été fréquemment la suite; mais que dirais -je qui n'ait frappé les yeux des praticiens , et même des gens du inonde ! îl n'est pas d'homme sensé qui , en y réfléchissant, ne sente les inconvéniens graves qui peuvent résulter d'une application erronée des principes de l'art , et qui ne voie que cette application ne peut être juste pour celui qui n'a pas l'habitude d'observer , et qui ne puise le plus souvent sa théorie que dans des ouvrages imparfaits , s'ils ne sont vicieux.
Un autre abus aussi fréquent que funeste , et qui résulte de la lecture des ouvrages de médecine par le vulgaire , c'est que , dans le début d'une afïeciion grave , dont les premiers symptômes paraissent peu intenses , on néglige d'appeler l'homme de l'art , parce qu'on pense que la maladie est légère. On s'imagine pouvoir se passer de ses soins : vain espoir ! trop tard on aperçoit sa faute; on a recours à lui , mais alors il- n'est plus temps.
Celui qui connaît à fond l'esprit humain , qui sait ce que peut Il confiance et sur le physique et sur le moral, et qui n'ignore pas avec quelle facilité elle s'évanouit, sera convaincu que l'homme du monde qui a lu un livre de médecine pourra inspirer à un malade des doutes sur le savoir et l'habilité de celui qui dirige sa santé , et sentira les inconvéniens qui peuvent en naître. Qui ne désire en effet faire partager aux autres sa manière de voir? La faiblesse d'esprit qui résulte de l'état pathologique dispose à écouter aveuglément les avis bons ou mauvais qu'on donne. J'ai déjà
remarqué quel jugement le vulgaire portait sur le me'decin le plus habile , quand il se re'glait d'après des ouvrages de l'art. J'ai démontré que , quelle que fût la méthode qu'on mît en usage , rarement on obtenait son suffrage. Que celui qui est imbu des idées vicieuses qu'il a puisées dans ces écrits les communique au malade; ce dernier méprise les conseils qu'on lui a donnés, ou s'il les suit, il le fait sans espérance de succès : ce manque d'espérance suffirait seul pour faire échouer les moyens les plus sagement administrés.
C'est surtout dans la mélancolie , l'hypochondrie , l'hystérie, où le traitement moral est d'une si haute importance , que la confiance est nécessaire ; mais c'est là où elle est détruite avec le plus de facilité , et où les inconvéniens les plus graves peuvent naître de sa perte. Je me rappelle avoir entendu citer par un des professeurs de celle Ecole une observation curieuse , que je vais retracer autant que me le permettra ma mémoire.
Un Anglais, hypochondriaque au dernier degré, avait en vain consulté les premiers médecins de Londres, qui lui conseillèrent enfin de voyager , et d'implorer les avis des praticiens français. Il vint en effet à Paris , et ce fut à M. Dumoulin qu'il s'adressa. Ce médecin habile vit bientôt que, dans un semblable cas, la médecine morale était beaucoup plus utile que les drogues , et que l'hygiène fournissait plus de ressources que la pharmacie ; il sentit aussi que , s'il annonçait au malade que les médicamens étaient inutiles , celui-ci n'en tiendrait compte ; et celte considération lui fit prendre la marche suivante. Il écrivitune longue série de suhstances différentes , qu'il prescrivit sous forme de bols, assiua que ce remède était infaillible , et envoya l'hypochondriaque chez un pharmacien , averti d'avance de remplacer par des pilules de mie de pain celles dont il recevrait la monstrueuse formule : il ajouta que les voyages, la dissipation , l'exercice!, devaient aider puissamment l'action énergique de sa recette , et engagea l'Anglais à parcourir l'Italie. L'usa«e de ces moyens puissans fut suivi , six mois après , d'un retour parfait à la santé , et l'hypochondriaque revint a Paris
(3o) remercier M. Dumoulin de ses soins salutaires. Celui-ci se reprochant jusqu'à un certain point son stratagème innocent , eut l'imprudence de l'avouer. . . . Dès-lors le prétendu malade se croit mal guéri; l'hypochondrie se renouvelle : il retourne en Angleterre ; un an après , il n'était plus.
Quel est celui qui , après un fait semblable, pourrait me contester que , faire perdre à un malade la confiance qu'il a dans son médecin et dans le traitement qu'on lui administre , n'est pas assez pour anéantir l'action des moyens les mieux dirigés ? Mais que sert-il d'établir des raisonnemens , et de citer des observations sur une vérité bien reconnue ? Chercher à prouver une chose sur laquelle on est universellement d'accord , ce serait fatiguer inutilement mes lecteurs.
Il est encore une autre espèce d'inconvénient qui peut résulter pour les autres de la lecture des ouvrages de médecine ; c'est celui d'instruire un malade sur l'existence d'une affection incurable et mortelle. Ce que j'ai dit relativement à ce genre de danger pour soi-même trouve ici naturellement son application : je crois donc pouvoir me dispenser de revenir sur cet article.