SECONDE PARTIE
Maximes du droit naturel sur Vhonneur qui com- \
mande le Duel.
Le droit naturel est la loi primitive, immuable, éternelle et obligatoire pour tous les êtres moraux, quelle que soit ta forme du gouvernement sous lequel ils vivent, et les lois particulières qui les régissent, c'est ce rectum naturœ défini par Cicéron. Leoc cujus Deus inventer et lator y cui, qui nonparehit ipse sefugit, naturam hominis aspernabitur, atque hoc ipso luet peenas maximas, etiam si cœtera quœ suppliciaputantur effugerit. C'est cette loi qui , selon les expressions de Puffendorf , « convient si nécessairement à la » nature raisonnable et sociale de l'homme , que sans » elle il ne saurait y avoir parmi le genre humain de » société huïnaine et paisible. »
Voyons ce qu'elle nous enseignera sur l'objet de nos recherches.
i° Le duel est un combat par lequel un homme, se croyant outragé dans son honneur, veutse venger de Fauteur de cet outrage; donc le duel n'est autre chose qu'un moyen de satisfaire une vengeance personnelle; or, l'étude du droit naturel, ou, en d'autres termes , l'étude de Vôtre moral nous enseigne que la vengeance est un
( 5i) crime. Si , dçms l'état de famille ou de société, chacun., pouvait se faire justice à soi-même , nulle famille, nulle société nç serait plus possible sur la terre.
II est élair que si l*un de leurs membres peut aujourd'hui £è venger sur un autre, demain celui-ci aura le mtïme droit, et ainsi de suite; d'où il résultera que 1 à société des frètes sera mille fois préférable à celle des hommes 1 puisqu'elles ne connaissent pas la vengeance.
\ v ,tf- E>è$ que l'homme entre dans une société quelcon* que, ou s'en trouve faire partie, il remet à celle-ci (expressément ou tacitement) la réparation des torts qu'il peut être dans le cas d'y éprouver. C'est fa conséquence nécessaire de la nature des choses.
Ces maximes étaient sacrées pour les anciens peuples de VEu£ppe, v ainsi qiie pour nos aïeux s et voilà pourquoi le duel leur a été inconnu; car le combat judiciaire, loin d'être pour eux un moyen de vengeance f était, au contraire , celfti dé la prévenir, comme n'ont pas manqué de nous le faire remarquer les meilleurs observateurs, tels que les Sully et les Montesquieu; donc les seules idées de famille et de société, nous montrent suffisamment qu'une législation, où le duel n'est pas poursuivi , présente un système monstrueux.
3° Si vous reconnaissez que l'homme est un être libre et moral , ou plutôt, si vous êtes conséquent avec vousmême, vous concluerez de ces antécédens, que le duel est un crime aux yeux de Dieu. En effet, un être libre
(5*J et Dieu sont des corrélatifs nécessaires, tels que sont entre eux père et fi!s ; et l'être libre , par la seule prérogative de la liberté, est nécessairement sujet d'une puissauce supérieure à laquelle il doit compte de l'usage qu'il en fait; sans cette sujétion, la liberté elle même, considérée seule, et sans aucune relation avec cette puissance , serait le plus funeste de tous les dons, ou plutôt ne serait qu'un instrument de destruction mis entre les mains d'un enfant, et l'être libre serait au-dessous de la brute, car la brute , n'étant pas libre, ne peut abuser de ce qu'elle n'a pas»
Ainsi f vous voilà convaincu, que le duel est une transgression criminelle,. lors même que les lais civiles ont la lâcheté de ne pas le punir.
4° Selon un autre principe ( qui est encore une conséquence immédiate de la liberté )> l'être libre est chargé de faire son bonheur (voilà évidemment sa destination); et quoique, par un sentiment irrésistible, qui est l'a* m'our de soi, il soit entraîné vers le bonheur en général, il a , par la liberté, le choix des moyens qui doivent! lui procurer le sien personnel. Par suite de cette règle évidente , puisqu'elle est celle de son instinct, l'homme doit éviter le duel, comme une mesure subordonnée au hasard , et se dire à lui-même , que les chances de fcelui-ci ne peuvent , sous aucun rapport possible , se rattacher au principe de l'honneur, lequel doit être fixe, quelque soit l'idée que l'on s'en fasse, ou la nuance qu'on veuille lui donner ; il y a plus > pour pçu qull réflé-
{ 55) chisse, il sera bientôt convaincu que ces deux mots, honneur et duel, offensent la raison par la plus choquante des contradictions; en effet» le premier nous réjouît , ou nous console , en nous rappelant toutes les idées de grandeur d'âme, de générosité, de pardon 9 etc., et mettant sous nos yeux les images de tout ce qui est bon, de tout ce qui est beau, tandis que l'autre ne fait que nous accabler par les cruelles affections de la vengeance, de la destruction et du désespoir; ainsi ces deux mots , loin de pouvoir être accolés , se combattent mutuellement et s'entre-détruisent. Hé bien ( n'est-ce pas là une démonstration géométrique ? n'estil pas contraire à la marche des choses morales, que l'être doué d'une intelligence ordinaire, qui l'aura écoutée avec un tant soit peu d'attention , puisse jamais l'oublier ?
Mais sortons de la théorie , et voyons ce que produisent tous les duels sans exception : celui des deux champions que le dieu Hasard a favorisé , est-il heureux, ou du moins a-t-il ce calme, cette satisfaction intérieure qu'éprouve toujours l'homme qui a rempli tin devoir pénible , ou qui a obéi à un tyran farouche et inexorable ? Non : loin de là , son triomphe lui fait horreur; il vient d'immoler, à une puérile vengeance, un frère d'armes, nn ami, un citoyen utile à la patrie; son sort est lié à celui du premier fratricide de la terre ; il s'est fait à lui-même son supplice, quand même la loi de son pays ne le punirait pas ; et quoiqu'il fasse , ce supplice ne le quittera qu'avec la vie, naiùram ho*
( 54) rninis aspernatus est et eo ipso luetpœnas maximas^ etiam si cœ ter a supplicia quœputahtur> ejjfiigeritj, etc. Mais laissons là ce vainqueur et sa hideuse victoire, vous allez sans doute ( dans une affaire toute d 9 honneur) % honorer la mémoire du vaincu, vous allez répandre quelques fleurs sur sa tombe , consoler ses mânes plaintifs ! eh bon dieu! cette idée ne vient pas se présenter à votre esprit; les honneurs de la terre fuient l'homme tué dans un duel, plus que celui qui a porté sur lui-même une main homicide. L'on dit tous les jours, le malheur est une chose sacrée* mais dans cette honorable circonstance le proverbe sera men^ leur; la manière dont ce malheureux a terminé sa carrière, à effacé toutes ses vertus, fait oublier tous ses services , et même elle permet à la société d'être ingrate et injuste 2 celui qui n'est plus a tous les torts , c'est lui dont la témérité ou F imprudence a ame né cette catastrophe; le vainqueur n est point coupable ^ etc., etc. Ne sont-ce pas là, les discours que vous entendez à la suite de tous ces événemens; et si la preuve évidente des faits force a tenir un langage contraire , à reconnaître que le vainqueur est le seul coupable > alors tout le monde , réduit au plu s morne silence, comme frappé de la foudre, xie trouve plus r de termes pour exprimer .cpmbien est malheureuse la nation qui consent à être victime d'une manie aussi inoQncevable.
Tels sont les résultats de tous les duels présens, passés et futurs. Où sont donc les élémens avec lesquels il a été possible de les rattacher par xxh fil quelconque , à
l'idée d'un honneur même faux, vous les chercherez en vain, vous ne les trouverez pas; la nature ne peut être faussée jusque-là.
Je sais bien qu'un autre précepteur attend notre élè- * ve pour lui donner dans peu des leçons diamétrale- ' ment opposées ; je sais que dans un instant critique , où ■ la passion de la vengeance sera venu frapper, sa jeune 1 imagination; le faux honneur s'y présentera avec tous ses sophismes; mais quels que soient les prestiges de ceux-ci, ils ne feront pas que notre démonstration lirait été comprise par des esprits droits et libres de tout préjugé. Ils ne parviendront jamais à détruire les impressions profondes qu'elle aura faites; et si, dans certains momens, d'autres impressions peuvent balancer les premières , celles-ci reviendront seules dominer l'esprit, dès que le calme renaîtra dans l'âme , et ce calme, qui se rétablit tout seul, lésera bien mieux encore, quand la société aura fait son devoir, en rendant justice.
L'on croit ordinairement ( et nous le disons tous les jours) que les préjugés peuvent dénaturer toute chose, changer le vice en vertu, la vertu eft vice , et déjà les anciens, sur la parole desquels nous l'avons adoptée sans examen, avaient cette croyance.
Nous nous trouvons, disait Cicéron» comme imbus, sans savoir comment, d'inclinations et d'habitudes diverses , en sorte que la vérité et la nature elles-mêmes ! sont forcées de céder à la mode et à l'opinion. Variis 1 imbuimur moribus et vanitati veritas y et opinion* natura ipsa cedit. Tusculannes j liv. 3 ; ainsi les plus
(56) grands hommes ont cru que les préjugés avaiept une puissance san$ bornes, mais il n'existe pas d'erreur plus grande en philosophie , et qui soit mieux démontrée par Ji'histoire. Cette puissance n'a jamais existé j et les incroyables excès que nous voyons non-seulement chez les peuples les plus simples, mais chez ceux qui cultivent avec le plus de succès les sciences et les lettres : ces excès, disons-nous, loin de pouvoir être attribués au préjugé, ne sont que la preuve de notre faiblesse, ou de notre indifférence sur ton t ce qui est malheur public, parce que chacun espère qu'il n'en sera pas atteint. L'être perfectible est sans doute accessible à Terreur ; l'ignorance comme les fausses doctrines l'égaré , et les mauvais exemples le corrompent j mais cependant il préférera toujours la vérité au mensonge, quand on lui fera connaître la différence de Pune à l'autre j parce que celle-là seconde le sentiment qui l'entraîne vers son bonheur , et que celuici le rend toujours malheureux. Aussi que ne faut-il pas faire pour qu'il embrasse le mensonge ! Il faut que ses guides et conducteurs le lui présentent sous les couleurs de la vérité, attrapent ils n'y réussiraient jamais: «Jonc il n'est pas de préjugé nuisible ou de coutume vicieuse, fussent-ils aussi anciens que le monde, que les lois et Téducation ne puissent détruire. Les droits de la pâture sont imprescriptibles, et rien, s'il veut s'en donner la peine, ne peut empêcher l'homme de les rétablir.
Conclusion de ce chapitre.
L'ancienneté du duel chez la nation française, n'est pas une raison pour que son législateur le passe sous si*
lence, ou ne lui inflige aucune peine f parce que $i Testât des anciennes mœurs de son peuple , est essentiellement l'objet de ses méditations, il n'en est pas la règle. Agir autrement , ce serait de sa part approuver, encourager solennellement le crime; ee serait corrompre les sources delà morale universelle, et se met* tre en opposition directe avec Fopinion publique du monde entier : supposition heureusement impossible. L'ancienneté d un crime national est sans doute un motif qui, dans les peines à prononcer, mérite des égards ; mais des égards , quels qu'ils puissent être dans la fixation de ces peines, sont loin d'être une approbation et un encouragement; ils sont précisément tout lç contraire.
Ainsi, nous devons penser, avec plusieurs jurisconsultes y que les auteurs de notre dernier Code pénal ont entendu comprendre] les duellistes dans les catégories générales de ce Gode, relatives au? délits commis contre les personnes.
En voilà sans doute assez pour montrer comment le droit naturel s'explique sur l'espèce d'honneur prétendu , qui ordonne le duel à la nation française ; mais , comme il existe dans la nature humaine un principe vrai, auquel nous avons donné le même nom, un principe qui est réellement dans le cœur humain, je croirais n'avoir pas rempli la tâche que je mo suis imposée , si je ne le faisais connaître , et ne montrais combien il est ennemi de l'honneur qui a usurpé son nom, et doqt nous venons de parler.
(58) De F honneur.
Lhowneur est le témoignage public d'estime que nous donnons à ceux qui ont rendu des services importans à l'humanité ou à la patrie. 11 est donc un effet, et non une cause; mais employé par métonymie , il signifie, dans l'acception commune, ce principe lui-même qui inspire à l'homme le courage de vaincre les obstacles, quand il s'agit de servir son pays ou d'être utile à ses semblables.
L'amour de l'honneur est dans la nature humaine comme l'amour du bonheur lui-même. L'honneur est à l'ame ce que la santé est au corps. Si l'homme n'est pas estimé de ses concitoyens, il est malheureux. La chute d'une feuille le fait trembler; il languit dans un état de maladie morale, contre laquelle tous les autres avantages possibles ne peuvent rien; et s'il a cette estime, tous ses maux s'adoucissent et lui deviennent supportables. Bélisaire ne fut jamais malheureux.
Ce témoignage de l'estime publique est le puissant aiguillon avec lequel la Providence met en mouvement l'être qu'elle a chargé de se perfectionner : en lui mon* trant au sortir au l'enfance , le prix qui l'attend au bout de la carrière, elle éveille le sentiment de ses forces, et lui fait entrevoir tout le développement dont elles sont susceptibles.
Ce principe a été défini heureusement par ce vers de
(59) ï Enéide , lequel s'applique à tonte action accompagnée de grandes difficultés : '
Vincit amor patriœ laudumque immensa cupido.
Une première conséquence de cette définition , c'est qu'il ne peut exister d'honneur sans vertu , que celui-là est à celle-ci ce qu'est l'espèce relativement au genre; que tout ce qui est contraire à l'un Test nécessairement àTautre,
Tel est l'honneur vrai, le seul possible, parce qu'il
est le seul dans la nature de l'être moral, le seul aussi
qui a produit cette foule auguste et sans nombre de
capitaines, d'hommes d'état, de savans et d'artistes que
nous jugeons aujourd'hui , moins par leurs talens que
par leurs services , et forme ce trésor de gloire dont la
France est plus riche qu'elle ne l'est de la fertilité de son sol(i).
Cet honneur, qui ne peut exister sans l'obéissance aux lois, a régne en France jusqu'au XVI e siècle. Avant
(ï) Dans Tordre de nos idées , la vertu est plus sublime que l'honneur ; elle fait le bien pour le bien seul, espérant ses récompenses d'une autre justice, que de la justice humaine; niais si la fin de tes deux mobiles est différente , ils n'ont l'uft et l'autre pont y arriver qu'un seul et môme moyen, celai de travailler sans cesse pour le bien de l'humanité et de la patrie. 1,1 paraît que cette distinction bien sentie des anciens n'a cependant pas été développée par eux , comme elle l'est au r
jourd'huit Ils appelaient vertu ce que nous entendons par. honneur. ......
cette époque, nul Français, quelque fût sa naissance on son crédit, comme le justifie le combat de Jarnac, n'avait songé qu'il pût se battre en duel sans en demander là permission , et sans remplir les formalités établies par une loi qui durait depuis les commencemens de la monarchie. Mais qu'arriva-t-il quand cette ancienne institution fut supprimée sans qu'aucune autre la remplaçât? Alors, un être inconnu dans tes langues des hommes, parce qu'il n'est pas dans la nature 9 un être purement fantastique , vint se glisser furtivement dans nos mœurs, affectant de prendre pour mieux nous tromper, le masque , Faecent et le nom de l'honneur vrai , ou de l'honneur de la nature dont nous venons à l'instant de tracer une faible esquisse,
11 était bien facile de dissiper le fantôme» en montrant que l'honneur nouveau était l'ennemi déclaré de l'ancien , dont il se faisait le singe. Il suffisait d'ailleurs d'une loi qui , appropriée aux circonstances , eût avec le mime but, remplacé celle que l'on abrogeait. Une telle mesure, qui était simple et facile, eut anéanti tous les effets d'un prestige opéré par l'imposture là plus grossière; mais rien de tout cela ne se fit ; et le législateur n'ayant pas, durant un demi «siècle, donné h moindre attention à cet objet, malgré son importance , l'honneur mensonger eut tout le temps de faire des progrès , d'acquérir des forces , et de devenir enfin le rival de l'honneur vrai j en sorte que depuis deux [siècle? et demi , la jeunesse de nos premières familles re«
(6i) çoit successivement deux éducations dont Tube détruit l'ouvragé de l'autre.
Dans la première, qui est celle de la maison pater-* nelle et du collège » on enseigne que la vengeance est un crime, que nul dans l'état de société n? peut se faire justice à soi-même, etc. ; et dans la seconde , qui suit de bien près la première, c'est-à-dire au moment où le jeune homme, sorti des bancs de l'école, fait ses premiers pas dans la société, on lui donne des leçons en-* tièrement opposées ; on lui enseigne que la vengeance t par le moyen du duel, est un devoir indispensable; on lui apprend que X honneur moral est un être de raison j et , comme toutes les parties du droit naturel forment un seul tout indivisible , vous voyez clairement la conséquente ubmédiate qui sort de telsantécédens, c'est que Vètre moral lui-même et la moralité dés actions ne sont que des chimères inventées pour faire peur à des enfons, et contenir la partie ignorante, laquelle chea* tous les peuples forme le plus grand nombre.
Un tel état de choses m'a paru d'abord inconcevable, et impossible à expliquer. En effet , que des hommes simples, confondant la religion avec la superstition (et cela ne sera' jamais autrement), que des hommes simples, disons-nous^ persuadés que la Divinité intervient dans les querelles dé ce monde, aient cru que la justice était toujours du côté de la victoire, et que dans ces dispositions, laloigombette se soit établie chez nos aïeux, cela se conçoit et s'explique: cette croyance est encore celle de la plus grande partie du genre
humain, et notamment de ceç hommes qui, dès leur naissance, sont destinés aux pénibles travaux de la terre, N'est-il pas constant qu'en tous pays , même les plus civilisés» cette classe respectable dont les bras font aller la machine; se trouve par le fait bornée à une faible porfiot* d'instruction quî (formé ce premier degré de civilisation, que j'appellerai Pétatrfe V homme $implel Et d'aîlléurS', 'comment poufrait-il en ètfe differemlu eut? Ne faut-il pas que datls' un Système de perfectibilité, tel qu'fest celui de notre globe, la plus grande partie d'entre nous parcourte èa carrière, sans connaître toute retendue des conséquences du drdit Naturel , dont la scietoce veut des études et des méditations siii- ♦îej? Vita brevis y àrs-longa. v * - \
Ainsi, flous pouvons expliquer comment le «ombat judiciaire a fluré chez npu$ dix siècles, il n'es t, en cela rien de contraire à la nature; m&iY qu'une doctrine enseignant la vengeance et kl violation de la première règle du pacte social, ce sû£{. appelée hautement la loi de l'honneur, et qu'à Paide de cette jonglerie grossière, elle ait prévalu sur Vîhsttfïct 'de l'humanité , $ur toutes les mstitûtTôns , tant cîvîles que religieuses, et cela à une époque ou toutes lés sciences humaines sont cultivées avec le plus grand succès , et où nous regardons en pitié tous les peuples qui n'obéissent pas au t même honneur, voilà, je l'avoue , lune difficulté qu'au premier aperçu, f ai craint de ne pas vaincre; niais cependant comme nul effet n'existe sans cause, j'ai cru devoir rechercher celle qui a amené (les résultats qui
(63> d'abord m'avaient semblé inexplicables, et je crois l'avoir trouvé; mais comme d'autres ayant moi ont fait les mêmes recherches , je commencerai par exposer ce qui a été dit sur cet article , un des plus importans de l'histoire de l'esprit humain,
yoici donc ce que disent des auteurs graves , soit pour rendre raison d'une monstruosité, sur laquelle l'habitude de chaque jour nou$ a : bk$é$ ei rendus insensibles 9 soit pour nous rendre excusables à nos pro* près yeux, de ce que depuis, si long-temps 9 nous avons la fatale bonhomie de nous faire ses dupes et ses victimes.
Causes auxquelles a été attribuée la fortune du
Duel.
Selon Hobbes 9 et autres qui ont cru cet auteur sur parole, le duel est un combat; tout combat suppose dans ses auteurs du courage, de la force et de l'adresse, et par conséquent une éducation distinguée. Or, il n'est pas de société humaine où ces qualités ne seront toujours en grande estime. Ai 051, rien n'est plus simple , rien n'est plus dans Tordre que la fortune du duel. Il est même impossible qu'il en soit autrement dans une jeunesse toute guerrière, sur qui le seul mot combat produit l'effet de l'ét ncelle électrique.
Nous avons déjà dit, peut-être plus d'une fois, que tout ce que l'on allègue , soit pour expliquer les progrès du faux honneur, soit pour nous faire pardonner de ce
( *4 ) que depuis si long- temps nous nous sommés faits ses esclaves» était feux comme lui; et certes , chaque pais que nous- faisons nous fournit une' preuve nouvelle de xeite vérité. Ce que nous venons d'entendre n'est qu'ufl paralogisme, dont le vice sera palpable pour lesyeui les moins exercés.» x
lie courage , la forcé et l'adres&e sont ians douté dei qualités qui doivent être honorées en tout pays ; neû n'est plus évident; elles sont même des vertus sublimes, tontes les fois qu'elles sont dirigées par Famour de h patrie ou de l'humanité ; et voilà pourquoi les roman* de la chevalerie, entr'autres le poëme du Tasse, ont obtenu tant d'intérêt. Mais elles sont des crimes toutes 1 les fois <[tfe FhortnHe les emploie pour la ruine de la chose publique, ou le malheiïr de ses concitoyens. S'il en était autrement , no.us serions forcés de donner notre estime à tous les Catilïna , à tous les Cartouches de ce monde , à tous ceux: qui Vont attaquer ïes voyageurs sur les grands chemins, car ces hommes aussi ont besoin de combinaisons dans l'esprit, de force et de cou* rage. Hé bien! il en est de même des qualités que le duel exige de ses champions , sauf néanmoins les différences qui lui sont propres, et font de cette action, dans le genre des crimes, une espèce singulière et séparée de toutes les autres par son extrême absurdité.
Ainsi , conlme le due! est un combat arrêté librement entre deux hommes , qu'un combat semble présenter de sa nature à ceux qui s'y engagent les mêmes
(65) chances, c'est-à-dire les mêmes moyens d'attaque et de défense, les mêmes craintes , les mêmes espérances, il est évident, sans qu'on le dise> qu'une telle action ne peut être placée sur la même ligne que celles commises par trahison ou guet-à-pens, et rien sans doute n'est plus simple ni plus clair; mats de ce qu'une action en morale soie moins féroce et moins odieuse qu'une autre « s'ensuit-il qu'elle ne soit pas criminelle ? Non , il s'ensuit uniquement que le orime, ainsi que la vertu, a ses degrés; voilà tout ce qu'il est possible de conclure de la comparaison que nous faisons. D'ailleurs , prenez-y garde, quand nous disons que le duel présente à ses acteurs des chances absolument égales , nous raisonnons dans la pure théorie , nous parlons de ce qui devrait être, autant toutefois que l'humanité le comporte et non de ce qui arrive tous les jours. Car, si nous interrogeons l'expérience , ce maître qui ne trompe jamais , il nous répond que cette prétendue égalité des chances, si vantée par les partisans du duel, et même adoptée comme motifs de jugemens par les organes de la ûstice , n'est dans le fait qu'un être de raison, ou plutôt la chose moralement impossible , et que les dixneuf-vitigtièmès des duels ne sont que des rencontres du loup et de l ? agneau« En effet, les lois de F honneur ne permettent pas à f homme d'une constitution faible , ou inexpérimenté dans les armes, de refuser le combat ofiert par tin homme évidemment plus fort que lui , ou plus exercé dans Fart de l'escrime; elles ne dispensent i pas non plus le p^einier de provoquer le second. L'hon- } neur français est Un inexorable tyran qui ne souffre au- » 5
. C66) cune représentation; il faut lui obéir sur-le-champ et sans balancer ; il ne permet pas que Ton fasse la moindre attention nia la stature, ni aux muscles, ni à l'expérience d'un ennemi plus dangereux que toute une armée rangée en bataille; il veut, ce tyran, que l'on se batte pour lui, sans . s'inquiéter du reste ; il se charge des récompenses. Que suit- il d'une volonté aussi exclusive? Il s'ensuit naturellement qu'un escrimeur, même médiocre, peut faire trembler tout un pays,, et immoler les unes après les autres , les victimes qu'il lui plaira de chpisir. L'on sait qu'il ne* manque pas de gens de cet acabit, surtout dans les grandes populations où ils peuvent s'en donner à cœur joie. L'histoire de France elle-même, comme nous avons eu occasion de le remarquer, ne* fait-elle pas mention de certains duellomanes , pour qui le duel était un besoin, une passion, et lesquels arrêtaient les premiers
passans dans les rues pour les forcer à se battre. .
Il était impossible que le génie du mal ne fût effrayé d'un tel état de choses (l'excès du mal ; fait toujours trembler son auteur), et convaincu que l'égalité des chances , dans le duel à Varme blanche , était une grossière imposture, il daigna nous gratifier du duel à l'arme à feu; et depuis ce grand bienfait , nous avons obtenu une telle égalité de chances, que l'individu le plus chétif, et le moins exercé dans Ja science, de l'escrime, peut faire mordre la poussière au plus redoutable des spadassins , ce qui est un perfectionnement à la chose, bien digne de lu plus haute civilisation. Et
( 6? ) n'allefc pas vous figurer qu'ici la victoire exige de grands calculs, des coups de force et d'adresse, dont peu d'hommes sont capables , ou une éducation distinguée? Non , la science est simplifiée et mise à la portée de tout le monde. Voici comme s'exécute cette savante pantomime, une des belles institutions de l'esprit humain , et qui a décidé souverainement le problême si difficile à résoudre,, de la supériorité entre les anciens et les modernes.
Les acteurs sont placés à l'intervalle qui doit se trouver en tr'eux (lequel, selon les règles de la perfectibilité, doit être le plus court possible). Le sort décide lequel des deux tirera le premier, ou bien peut-être encore, ils doivent tirer ensemble à un signal convenu; Les témoins chargent et rechargent les armes , tant et si long-temps que la sublime convention n'est pas rem j plie. Telle est la théorie d'après laquelle l'on doit se battre aujourd'hui* Mais cependant, soyons justes, le duel moderne n'a pas encore la prétention d'être exclusif, il n'empêche pas, quant; à présent, son frère aîné de partager son empire j mais comme cet empire, suit les degrés de notre civilisation, les gens comme il faut i)e se battent plus qu'au pistolet*. Mais, quoi! me demanderez- vous t est-ce quç le duel à l'arme à feu n'est pas un combat? Le duel à feu, un combat {Non, sans doute , il n'est qu'un assassinat ! Et quel autre nom , s'il vous plaît, donner à l'action d'un être doué, de raison et dé liberté qui, en vertu d'un pacte prohibé par la
nature et toutes les lois , tue son semblable comme fait un chasseur à l'affût d'nne pièce de gibier ? Chacun des acteurs de cette scène n'est-il pas un assassin avec préméditation ? et , si après avoir» avec bien du soin , ajusté son coup le hasard se plaît à le tromper, n'est-il pas coupable d'une tentative bien éclatante d'assassinat , laquelle n'a manqué que par des circonstances indépendantes de sa volonté ? Si donc, la plupart des dqels à Parme blanche sont dans la réalité des assassinats, comme on ne peut décemment le contester, tous les duels à Jeu, sans exception,, sont des assassinats exécutés avec préméditation; et si nous n'obtenons pas la loi qui est l'objet des vœux de la France, nous sommes dans un état de société où cette espèce de crime n'est poiàt réprimée Donc enfin, les causes indiquées par Hobbes et ses adhérens , pour expliquer les progrès du duel, sont loin d'etra admissibles. Le bon sçns tes repousse» 11 n'est pas une nation au monde qui ne doive punir sévèrement le courage , la force et l'adresse , lors* qu ils sont employés à commettre le crime. Agir autre* ment, c'est confondre l'abus le plus grossier que l'on puisse faire d'une chose sacrée avec cette chose; c'est confondre toutes les idées du vrai, du faux, du juste et de l'injuste; mais pour expliquer les progrès du duel, ses défenseurs ne se bornent pas aux causes que je viens de réfuter, et qui sont puisées dans l'état actuel de nos m œp rs, ik prétendent qu'il est un© suite naturelle delà politique iuouerne et du système qu'ont adopté entre elles toutes' les puissances européennes, d'où ils infè-
( *9 ) rent que tous nos efforts se font en pure perte. Je crois
devoir vous donner une idée des discours insidieux que vous entendrez à ce sujet, et vous mettre en garde contre leurs prestiges.
Discours tirés de la politique contre les projets de loi, qui ont pour but la destruction du Duel.
Dans le système actuel de l'Europe, chaque souverain se trouve dans la nécessité de tenir sur pied , même en temps de paix, une force armée proportionnée à l'étendue de ses états. 11 est indispensable d'appliquer la jeunesse qui compose celte force, aux différens exercices du corps, et notamment à celui de l'escrime , pour la tenir sans cesse en haleine et prête à marcher. Si vis pàcem para bellum. Quelle est la suite d'un tel état de choses? Elle est sensible: le jeuno homme armé , à qui tous lés jours on ne parle que d'honneur, se verra forcé de demander h chaque instant rai* soiï de la moindre offense qui lui sera faite Ou qu'il croira lui être faîte, soit en paroles, soit eii gestes. De là, sans doute, ces duels si fréquens entre militaires, de là, il est vrai, ces catastrophes journalières qui plongent nos familles dans l'excès dn malheur ^ tnais, du moins ceux qui se battent ainsi prouvent qu'ils ne craignent point de voir l'ennemi eh face, donc le duel n'est qu'un mal particulier qui, loin d'attaquer les fondémens de la société, contribue à la gloire et h la prospérité du corps politique*
Il sera impossible, ajoute-t-on, que cet exemple ne
(7°) soit (suivi par lqs jeunes gens des autres classes, quoi* que non militaires dans ce moment, parce qu'ils ont reçu la même éducation que les premiers, et peuvent être demain aussi sous les drapeaux; donc tant que la politique de l'Europe sera ce que nous la voyons, le duel sera en honneur j ç'e$t un résultat nécessaire de Tordre actuellement établi. Il y a plus, outre ces premiers avantages, il en est un autre qui ne doit pas être oublié : la crainte du duel mettra tant de jeunes gens réunis, dans l'obligation d'être circonspects et prudens, Jes uns à l'égard des autres; d'avoir des égards réciproques; et cette dernière considération, joiqte aux premières , est d'une grande importance.
Voilà le langage que vous entendrez dans le monde, et qui même se trouve dans des écrits sérieux. Il pourra faire impression sur des personnes honnêtes qui, peut-être sont hors d'état de l'approfondir (et c'est le plus grand nombre); mais il n'eu imposera jamais à quiconque voudra l'analyser avec l'intention de connaître ce qu'il peut contenir de vrai ou de faux. Celui qui prendra cette peine aura bientôt vu qu'il ne présente qu'un tissu de machiavélisme, où il n'j a pas même de subtilité. En effet, comment peut-oq se permettre d'avancer que la patrie a besoin de recourir à uu crime public, à un crime de tous les instans pour maintenir ses succès et augmenter sa gloire^ Comment espère-t on façonner un être raisonnable, à l'idée , qu'avec \$ sang froid du dieu Saturne , la mère coxnmune, au milieu d*une profonde paix, verra
(7* ) ses enfans les plus chéris, ses meilleurs défenseurs s'en-
tregorger, afin qu'ils deviennent plus redoutables h ses ennemis quand l'événement se présentera. En vérité, ces propositions sont autant de blasphèmes, et leurs auteurs n'ont pas même l'idée de ce que présentent à l'esprit et au cœur les mots : patrie, ou défenseur de la patrie. El rien, au surplus, ne doit en cela nous étonner; ces senlimens seront à jamais étrangers à ceux qui n'admettent ni droit de la nature, ni droit des gens. Livrons donc au mépris des assertions aussi absurdes qu'elles sont révoltantes, et démontrons par les faits les plus constans de l'histoire ancienne et moderne, que les peuples qui ont le mieux connu ce que c'est que patrie n'ont jamais eu de pareilles doctrines , où plutôt qu'ils les eurent en horreur.
i°. Les peuples anciens de notre Europe, ceux que nous voulons le plus imiter, les Grecs, les Romains; les Gaulois, les Germains, etc. , étaient plus guerriers que ne sont les modernes. La raison en est sensible. Comme ils n'avaient aucun signe qui les ralliât sous ie rapport commun de l'humanité x feurs dieux étaient aussi ennemis eutr'eux que les nations belligérantes Tétaient entr'elles. Les anciens se trouvaient donc dans un état naturel de guerre , au lieu que l'Europe iri6*-' derne ne reconnaissant, depuis le règne de l'Evangile, que lie même Dieu, cette partie du monde est détins dix-huit siècles dans une disposition naturelle à t^pâix 1 ';
S Il est de fait que la jeunesse des peuples. ancien*
était beaucoup plus formée que Celle d'aujourd'hui à l'escrime et aux autres exercices de la gymnastique, et cela devait être, puisque les batailles , dans ces tempslà, se faisaient de corps à corps et à l'arme blanche, pe qui, aujourd'hui, n'arrivera plus , depuis, que l'artillerie et la mousqueterie, en changeant la manière défaire la guerre, ont aussi changé le monde politique. EU bien! les années des peuples anciens (quoique la science de l'escrime leur fût plus nécessaire qu'à nous) ne connaissaient pas le duel, et cela pourquoi ? parce qu'ils n'avaient qu'un sentiment , celui de l'amour de la patrie, ils étaient convaincus que celui-là , loin de la défendre, était son plus grand ennemi, qui aurait donné la mort à un de ses concitoyen* , euv il été sou ennemi parti-
culier,
3* Ce qui justifie que le duel u'est pas la suite inévitable, de la> politique moderne , c'est qu'il n'a pas lieu dans les autres états de l'Europe , lesquels sont obligés, à l'instar de la France , de tenir continuellement des prméessur pied; qu'en tous cas, il y est extrêmement rare, et ne s'y voit qu'entre militaires nobles , qui se piquent de prendre les mœurs de la nation la plus civilisée , même dans ce qu'elle a de plus vicieux.
L'année dernière, la cour de cassation 3 renvoyé à là cour royale de Napcy une affaire de dael entre deux officiers anglais; qui ont traversé la Blanche pour ycuir se battre sons les murs de Calais., et lesquels,
(73) après à'étre battus au pistolet, ont été mis en accusation pour tentative de meurtre , par la cour de Douai.
Ce fait est bien suffisant pour confirmer ce que nous avançons, relativement à nos voisins. Si le duel pouvait se faire en Angleterre, sans crainte pour les duellistes d'être poursuivis par la justice (et sans doute il est beaucoup d'autres faits de cette nature qui me sont inconnus), ces deux militaires anglais ne fussent point venus se battre sur le sol français. S'ils y sont venus , c'est qu'ils se croyaient bien assurés de l'impunité; ainsi la France n'est pais seulement destinée à voir chaque jour se renouveler dans ses propres enfans , le spectacle dégoûtant des anciens gladiateurs , mais encore à devenir le théâtre où les étrangers accourent de toutes parts , pour transgresser impunément les lois de leur pays. M. le procureur-général de Douai pose en fait, dans son réquisitoire, qu'en Angleterre le duel est puni de la peine capitale.
Quant h la considération tirée de la prudence et de
la circonspection que le duel, suspendu comme l'épée
de Damoclès, peut inspirer à des hommes réunis en
masse, je dirai quesi d'un côté, il produit cette influence,
d'un autre, il rend plus intraitables et plus insolemment despotes, ceux qui se croient supérieurs aux autres
dans l'expérience de l'escrime, et ici le bien ne peut
compenser le mal.
D'ailleurs, personne n'ignore que la discipline mU
(74) lilaire, essentiellement conservatrice de tous ceux qui lui sont soumis, possède éminemment la science des précautions , et des moyens avec lesquels s'obtient cette réciprocité d'égards, sans laquelle un rassemblement d'hommes , même le plus petit , ne pourrait subsister l'espace d'un jour; il est évidemment contre nature dé supposer à l'esprit de cette discipline, des vues secrètes qui seraient si contraires à l'objet de sou institution; elle ne voit donc qu'avec l'indignation, et la douleur ia plus profonde, un usage qui détruit dans sa pleine vigueur ce qu'elle a pris tant de peine à former ; et , si elle le supporte, c'est qu'elle y est entraînée; par ia tynie du préjugé, dont les premières classes de la nation sont esclaves.
Mais pour qu il ne vous reste plus le moindre doute sur ce point capital, consultez ceux qui ont constamment marché à la tête des autres dans les sentiers du véritable honneur; ils connaissent beaucoup mieux que tous autres les avantages et les inconvcniens attachés à rétablissement des corps militaires, et particulièrement à leur permanence. Hé bien ! ils sont convaincus , ces hommes respectables, tant par leurs études que par leur expérience, que l'institution d'une armée, soit en paix soit en guerre, n'est qu'un déplorable contresens fait à l'humanité, si elle ne se conforme scrupuleusement aux règles qui lui sont tracées par le droit de la nature et des gens. Voilà les véritables juges de la question qui s'agite entre les apologistes du duel et nous. Oui, tous ces illustres guerriers affirment que
( 75 ) la pairie n'a pas de plus grands ennemis, qnc ces braves de caserne, devenus la terreur de leurs camarades par les fuuestes exploits de cette boue secrète, dont le nombre et les détails propres à chacun font l'histoire journalière du régiment ; et ces chefs des armées françaises se réunissent à nos magistrats pour que l'on prenne au plutôt, d'une main ferme, les moyens propres à extirper une peste qui moissonne depuis si long-temps les plus belles comme les plus solides espérances de la patrie.
Ainsi , tout ce que nous opposent les défenseurs du duel, pour justifier son existence et ses progrès, n'est qu'un entortillage de machiavélisme incapable d'en imposer à quiconque voudra l'examiner avec attention. Certes, il ne faut pas tant se tourmenter pour expliquer cette monstrueuse fortune -, elle est le résultat nécessaire de deux causes bien palpables : i°. D'une longue impunité qu} est absolue; 3°. Du défaut d'une instruction assez répandue v pour être opposée aux progrès de l'erreur. Le duel étant un crime, la société où il se commet ne peut exister sans une loi qui le réprime, ou cette société pèche par ses fondemens. Mais ce ne sera pas assez;, comme ce crime, est retranché derrière un préjugé héréditaire dans lu classe de la nation qui donne le ton et l'exemple aux autres., ce préjugé ne pourra être détruit que par une discussion soutenue, où les sophismes de ses défenseurs seront mis dans tout leur jour. Il est contre tout ordre qu'il ré.* sistç y uuc telle attaque; mais je vais plus loin, je sou,-»
(76> tiens que celle résistance est la chose même impossible; car, admettre celte seule possibilité, c'est renverser tout d'un coup la marche de la nature, et nous jetter dans la nécessité d'embrasser les conséquences suivantes.
Conséquences nécessaires de F opinion que le préjuge du duel résistera à toute discussion.
Ce que nous appelons lois, gouvernement, religion, est nul devant tout préjugé, même le plus absurde et le plus funeste.... Tout ce qui nous a été enseigné jusqu'à présent sur la puissance de l'éducation, n'est que
jonglerie La liberté, la perfectibilité de l'homme,
la moralité de ses actions ne sont elles mêmes que d'autres jongleries.... L'homme sur cette terre est un enfant que rien ne sortira des langes où il aura été enveloppé à sa naissance.... Les nations qui se partagent les différentes parties de ce monde, sont autant d'espèces essentiellement différentes les unes des autres, comme le sont celles des bêtes.... Une nation sauvage ne peut devenir civilisée.... L'on ne pourra jamais empêcher celle-ci de manger ses prisonniers, celle-là de porter une main homicide sur ses père et mère , sous prétexte qu'ils sont infirmes ou caduques.... La Chine sera toujours livrée au crime de l'infanticide ; et un peuple, qui a déjà des notions de morale, ne pourra faire un pas en avant, ni perfectionner son état...* Ainsi, en Europe, sous la ligne même de la civilisation; là, où sont professées les maximes les plus pures, il sera impossible de détruire ces vengeances héréditaires qui,
(77) dans ces contrées, sont aussi fréquentes que le duel
l'est parmi nous , etc. , etc. Voilà quelques-unes des conséquences (et il en est mille autres de la même catégorie) qui pulluleront du système que Ton nous oppose , et qu'il nous faudra cependant savoir dévorer, si une fois nous reconnaissons que le duel est indestructible , par la seule raison que depuis deux ou trois siècles il est entré dans nos mœurs, car les usages criminels que nous venons de signaler sont depuis bien plus long- temps dans les mœurs 'des peuples dont nous venons de parler, que le duel n'est dans les nôtres, puisque celui-ci est d'une date récente: et, tout en dévorant ces absurdités, il faudra aussi nous résoudre h donner un démenti formel ai l'histoire du genre humain , qui nous atteste chez tous les peuples l'abolition ou la chute des préjugés les plus anciens.
Je pourrais me borner aux exemples que je viens de rapporter; il me paraissent bien suffisais pour démontrer qu'un crime national e*t susceptible de répression coin m p celui d'un individu, quelque soit l'ancienneté du préjugé qni Ta soutenu jusqu'à présent; mais je ne pais me refusera mettre sous vos yeux tfn exemple qui a un rapport direct avec notre sujet, c'est celui d^une espèce de duel pratiqué chez un peuple de l'Asie, que les voyageurs nous donnent comme le plus civilisé- de ce continent, et dont 'les mœurs paraissent avoir quel* ques rapports avec les nôtres. J'éprouve d'autant plus d empressement à vous faire connaître ce duel qu'il a Heu absolument daqs les merçies circonstances, pour
les mêmes tauses , et entre personnes âa la classe où il a commencé parmi nous. Voici clone comment le voyageur français nous raconte les résultats que produisent au Japon ces petits riens, ces invisibles atomes 9 qui, chaque jour, amènent sur la terre française les plus déplorables catastrophes :
« Dès les plus tendres années , on accoutume ici » les enfans à des principes d'honneur qui , quelquefois » dans un âge plus avancé, ne les portent pas à des ac- » tions moins extraordinaires. Deux gentilshommes se » sont trouvés sur un escalier du palais impérial. Leurs » épées se frottèrent Tune contre l'autre. Celui qui des* » cendait s'offensa de cet accident; l'autre, s'excusa en » prétendant que c'était l'effet du hasard; il ajouta qu'a- » près tout le malheur n'était pas grand, que ce n'é- * tait que des épées qui s'étaient rencontrées , et que » l'une valait bien Fautre. Je vais, reprit le premier, » vous en faire voir la différence. Vous croyiez, ma- » dame , qu'ils vont se battre comme aurait fait deux » Français; vous vous trompez, l'on ne se bat pas au » Japon; il est, une autre façon de montrer sa bra- 4 voqre, et c'est ce que. fît celui. qui se crut offensé: » sur-le-champ * il tira son poignard et s'ea ouvrit Je » ventre; le second monte en diligence pour, servir sur » la table de l'empereur un plat qu'il tenait à la main, » revient ensuite, et trouvant son adversaire, qui ex- » pirait, il lui dit : Je vous aurais, prévenu si je n'eusse » été occupé du service du prince, mais je vous suivrai » de près , et ferai voir que mon épée vaut bien la vô-
(79) » tre. (Voyageur français , vol. 6, png. loi.) » Les faits de cette espèce sont confirmés par tous les auteurs qui onl écrit sur le Japon.
Ainsi , l'honneur japonais veut que le gentilhomme , dont l'imagination croit avoir reçu la plus petite des offenses, s'ouvre le ventre à l'instant môme, sous les yeux de son adversaire, et que celui ci en fusse autant.'
Maintenant, croyez-vous de bonne foi que cet hon^ neur japonnais , dont nous venons de vous faire connaître la toute puissance , soit aussi ancien que ce peuple? Croyez-vous qu'il est Inhérent h son climat, à son sol ?. Croyez-vous enfin qu'il est impossible de le détruire sans bouleverser sa constitution? Non, vous ne le croyez pas, et vous ne manquerez pas de dire $vec nous.... ces mœurs japonaises sont les fruits d'une éducation donnée au rebours de la nature, et l'effet d'un aveugle despotisme; elles sont le résultat des maxi* mes d'une religion qui donne des notions fausses, tant sur la Divinité que sur l'Homme , etc. j, etc;. Mais cet état de choses. qui finira avec le temps, comme tout ce qui vient de l'homme, cessera au Jqpon, dès l'instant où le prince y fera enseigner le droit de la nature et des gens , la distinction ù$ ce qui est licite ou illicite , et enfin ce que l'être moral doit à Dieu, aux autres et à luimêmej etc., etc. \ telle sera la réponse de tpi^ hQjunjg. sensé qui aura réfléchi sur le passage que. nous yeaons de réélire sous vos yeux; et comme la vérité est une,
invariable, la même pour tous les peuples, les plus civilisés comme pour ceux qui le sont le moins, il prononcera sur le duel français le même jugement qu'il aura poité sur celui du Japon (i).
(0 Tous les voyageurs européens nous donnent le peuple japonais comme le plus civilisé de l'Asie , et en effet tontes les relations s'accordent à nous dire qu'il cultive les arts«vec succès, qu'il est très-spirituel et très-poli, etc. Voilà sans doute un beau vernis, mais quel homme sensé et de bonne foi pourra dire qu'il y a de la civilisation dans un pays où l'honneur national commande les folies et les extravagances , dont l'on vient de donner un échantillon? Comment appeler civilisé un peuple que sa religion excite, et encourage au suicide comme à l'acte le jtlus méritoire et le plus digne d'être imité, ou des fautes que les yeux ne peuvent apercevoir ( lisez l'histoire h cet égard ), sont punis, non de la peine capitale, mais, d'une mort donnée après les plus horribles et les plus longs tourmens , où des familles entières sont exterminées pour le délit imaginaire d'un de leurs membres, ou enfin il n'y a nulle idée de la dignité de Phomme* nulle de ce qui est juste on injuste, etc., etc. Ainsi quels que soient l'esprit et la politesse d'un tel peuple, quels ques soient ses progrès et ses chefs-d'œuvre dans tous les arts , sa situation n'en est pas moins déplorable. Quant à moi , je ne vois au Japon qu'une excessive population d'un côté , et de l'autre un chef stupide, dont toute la politique consiste £' saisir tous les moyens que lui fournissent à chaque instant et de faux principes et de fausses lois, pour décimer en détail, jour par jour, une population devant laquelle il est saisi d'uo$ terreur panique , et d'an tremblement continuel. Certes , il y a sous le soleil des bonnes terres non cultivées, et une colonie pourvue de bons statuts, dirigée par un hommes âge, changerait infailliblement un tel état de société mille fois au-dessous de celui des sauvages les plus incultes; mais au surplus , quelle que soit mon opinion person-
( Sx ) L'on me dira sans doute qu'il y a ici une exagération palpable ^ que Je choc fortuit de deux fers encore innocens,qui amène sur-le-champ le spectacle de deux suicides réunis , ne doit pas se comparer aux cause* qui produisent en France le plus grand nombre de*
iielle sur cet article important , Voyons ce qu'en pense un savant laborieux qui a étudié , avec une attention toute particulière , le caractère du peuple japonais, digne à tous égards, d *un meilleur sort..... a La civilisation des Japonais, dit M. Malte- » Brun , paraît stationnaire comme celle de la Chine , mais des » germes de perfectibilité laissent au Japon la perspective d'une » révolution morale ; un caractère plus mâle, un plus haut de- » gré de liberté politique, rapprochent plus des Européens le » brave et intelligent Japonais. »
Rien n'est pjus vrai que ce jugement , car il est motivé sur des faits et sur des événemens extraordinaires arrivés au Japon * depuis que les Européens en ont fait la découverte , et qui l'ont placé dans une position où jamais peuple du monde ne s'est trouvé. Depuis cette époque (qui est l'an i55o) , la religion chrétienne avait fait dans ce pays, durant un siècle entier, les plus belles conquêtes, et cela jusque dans la classe des grands et des lettrés; mais le siècle suivant vint tûut-4*coup détruire cette riche moisson qui en promettait de plus riches encore.
Le vieux" despotisme du pays alarmé dés progrès d'une révolution qui allait le renverser pour jamais, jura d'exterminer le nom chrétien; et dès ce moment, une église naissante , la plus belle qui ait été vue sur la terre depuis le règne du Christ, devint l'objet d'une persécution telle qu'il n'en fut jamais, mais comme toute persécution de sa nature agit contre elle-même, il y a au Japon un très-grand nombre de chrétiens cachés , lesquels n'en font pas moins trembler le despotisme , dont la rage
duels/ d'où l'on conclnera qu'il y a injustice de ma part, etc. Pour moi, je suis persuadé, au contraire, que l'injustice est dans Je reproche que Ton m'adresse en ce moment: en effet, combien la rencontre de deux coudes français t tout aussi innocens que les épées des
depuis deux siècles , renchérit chaque jour sur les moyens les plus bas comine les plus odieux.
Il n'est donc pas étonnant que nos voyageurs aient trouvé chez le peuple japonais des germes de perfectibilité qui le rapprochent de l'Européen , et leur présentent la perspective d'une révolution morale.
Ces germes de perfectibilité ne sont évidemment que les impressions ineffaçables faites par l'Evangile pendant un siècle , et transmis d'âge en âge par la tradition; Evangile qui lui-même n'est que le développement et la sanction de oft qui est déjà enseigné par {'étude du droit naturel.
Voulez-vous voir la démonstration de celte dernière vérité, lisez la conclusion des Principes de Burlamaqui, où ce professeur fait ressortir, de la manière la plus sensible , l'accord parfait qui existe entre le droit naturel et la loi révélée; voyez aussi, en me permettant de me citer moi-même , mon ouvrage, intitulé : Principes de droit naturel appliqués à V ordre social, imprimé à Paris, en i8o5, et notamment la conférence troisième du second livre, où j'ai démontré, i° que les idées , Dieu , Homme , Révélation, sont entr'elles des corrélatifs. nécessaires et inséparables;
a° Rappelez-vous que si nous partons do principe que l'homme est un être libre et moral, nou* sommes forcés d'en conclure l'existence d'une autorité supérieure, à laquelle il est nécessairement comptable de l'usage qu'il fait de cette liberté ;
3° Enfin , que si noùsrejettons ces conséquences •, il nous fout aussi rejeter leur principe.
deux seigneurs japonais , nVt-elle pas amené , et n'auaène-t-elle pas tous les jours de scènes dignes d'être comparées à celles du Japon. Le nombre en est vrai* ment incalculable.
Je conviendrai néanmoins que si les causes qui amènent ces événemens, sont aussi puériles aussi ridicules chez l'un de ces deux peuples que chez l'autre, leurs effets ne s ont pas encore entièrement semblables; ces effets, au moins pour aujourd'hui, se bornent en France à une seule victime , ainsi la différence dans le résultat est de moitiéy mais toutefois, en faisant cet aveu, sachons connaître , et nos avantages et nos espérances; ne pouvonsnous déjà pas assurer que noire duel nouveau, rivalise merveilleusement avec ce^iii du Japon , et qui pourrait ne pas le penser ainsi de cette espèce de duel.» où les deux acteurs armés d'une charge égale et pesée dans la balance la plus scrupuleuse, tirent ensemble l'un sur l'autre., et à bout-portant, au signal convenu, afin que chacun des deux soit pleinement satisfait du même coup. ]N'est-ce pas là s'élever de bien près à la sublimité de l'honneur japonais ?
Il est vrai que celui-ci , pour expédier le procès plus vite, condamne sans rémission les deux champions à s'ouvrir le ventre en présence l'un de l'autre, et qu'en France les pistolets laissent encore un rayon d'espoir ; mais l'on conviendra que dans ce moment critique, il faut que nos duellistes comptent infiniment, sur la pro tection spéciale du concours fortuit des atomes /car les deux pistolets français peuvent donner (et cela beau-
(84) cotop-plus promptement) les mêmes résultats que les poignards japonais» le salpêtre devant l'emporter sur l'acier de la meilleur trempe.
Les développemens qui font l'objet du chapitre précédent, m'ont paru propres à l'instruction; ils nous apprennent que chez tous les peuples, même au sein des beaux-arts et des mœurs les plus polies, il y a des préjugés plus ou moins funestes, comme par toute terre, à côté des plantes salutaires, croissent les poisons, mais ils démontrent aussi que chez tous les peuples, la science de la législation consiste à les extirper sans cesse, à les prévenir, à en réprimer les effets, et que Sans ce travail constant et journalier, les préjugés deviendront bientôt plus forts que les lois , lesquelles néanmoins peuvent en tout temps reprendre leur empire et leur force \ j'ai donc lieu d'espérer que ces développemens (auxquels une main plus savante pourra beaucoup ajouter ) ne seront pas trouvés être hors de propos, mais quelque utiles, quelque instructifs qu'ils soient, je m'empresse de placer ici une observation de la plus haute importance, et sur laquelle je ne puis trop insister...., c'est qu'il ne suffît pas d'écrire ou d'imprimer contre le duel, on ne lit pas ces sortes d'ouvrages; à la vue de leur titre , on prononce qu'ils rie sont que des répétitions , ou des rêveries impossibles à réaliser. lie seul moyen (et il est infaillible) de détruire un préjugé, ou de résoudre une question que certaines personnes s'obstinent à regarder comme douteuse » c'est de les faire, discuter dans les écoles , et d'engager les
( 85 ) partisans des divers systèmes à apporter dans ce* discussions toupies argumens qu'ils jugeront les plus convenables. Rien ne peut résister, et ne résistera à ces luttes de l'esprit humain , surtout quand elles seront faites sous la direction de la dialectique de cet art défini par Cicéron, le juge, l'arbitre du vrai et du faux. Ars veri etfàlsi judecc , et disceptatrioc.
S'il est vrai , comme le dit un de nos auteurs modernes , que V esprit de V homme est plus pénétrant
que conséquent , et embrasse plus quil ne peut lier (i). C'est la dialectique seule qui peut le rendre conséquent , en lui mettant dans la main le fil d'Ariane, et le conduisant ainsi sans déviation d'un principe à ses dernières conséquences , et en le ramenant de cellesci à celui-là.
Tout autre mode d'instruction , fe n'en doute pas , pourra être plus agréable; mais il sera faible , superficiel, peu sûr, et ne fera point d'impressions durables.
Maintenant, je pense que le préjugé du duel a été soumis à toutç la discussion dont il est susceptible, au moins dans une dissertation dont les bornes sont naturellement fixées, et je crois l'avoir examiné sous tous les rapports qui doivent le faire juger; mais cependant mon ouvrage n'est pas encore fini , j'ai annoncé que je justifierais les projets que j'ai présentés pour sa répression, et comme ces projets sont fondés sur le serment,
(i) Voyez le livre , intitulé : Introduction à la connaissance de l'esprit humain , page u/^'6*
(86) je vais passer à l'examen de cet article fondamental, dont Ton peut dire que si nous avons conservé le nom , la chose est devenue étrangère à nos mœurs.
Du Serment.
C'est aux écoles de droit à rendre au serment le rang qui lui appartient dans l'ordre des choses morales; car s'il arrivait que cette restitution ne se fît pas, la chaîne du rectum naturèe serait ropofpuè (i). En effet selqQ ce droit, les princes de la terre ne sont que les représentans d'une puissance supérieure à laquelle ils sont comptables de l'emploi qu'ils font de leur pouvoir ; or une première conséquence de ce principe, c'est que les
( i ) L'état actuel de notre jeunesse n'a pas échappé à un prince qui connait toute l'importance de l'éducation ; Sa Majesté est bien convaincue que notre système d'enseignement public , négligé ou superficiel depuis long-temps , était bien loin de ce qu'il doit être dans les circonstances présentes ; elle sait que plus un peuple est libre , plus il a besoin d'une solide instruction. pour l'exercice de cette même liberté; en conséquence, elle s'est décidée depuis trois ans , à créer dans la capitale , deux chaires de droit naturel , dont l 'étude précédera celle du droit civil. Chacun voit sans doute ce que notre monarque s'est proposé dans cet établissement.
Son premier objet, a été de réunir par l'intérêt d'une discussion franche et impartiale , sur les matières les plus importantes , les jeones Français qui. sont destinés , soit à la magistrature, soit aux hautes carrières de la société, et ceux-là surtout qui peuvent un jour être appelés à la représentation nationale. Ëe second, est d'offrir aux étrangers qui , de toutes les parties; du monde , ne cessent d'affluer dans notre capitale, l'avantage de
( 8 7 ) hommes ne doivent gouverner les autres hommes, qu'au nom de celui qu'ils représentent, et qu'ils peuvent dans certains cas, pejur obtenir une garantie plus forte de l'obéissance qui leur est due, dire à un de leurs suj&ts... Vous jurez au nom de Dieu de m'etre fidèle, de n'avoir aucune correspondance avec mes ennemis, etc. De-làcet acte appelé serment, dans notre langue, lequel n'est pas une simple promesse d'hpmme à homme > mais un engagement contracté en présence de la divinité elle même. Quelques individus pourront , comme il y en a eu dans tous les temps, se mçquer de cet engagement, mais
quoi qu'ils fassent, il sera un objet sacré chez tous les peuples, parce qu'il est impossible d'en supposer un qui
leçons qui intéressent tes hommes nés sous tous les climats.' Sa Majesté, j'ose le croire, a la consolation de voir ses vœux remplis , sous le double rapport qu'elle s'est proposé. En effet, j'ai vu dans une salle de la Sorhonne six cents élèves au cours de droit naturel , j'en ai conclu, ce dont fêtais déjà bien assuré, que cette science aura toujours infiniment d'attraits , pour une jeunesse qui, libre encore des préjugés , et curieuse d'acquérir une instruction solide , n'a besoin que d'être mise en garde contre les pièges des sophistes; j'en conclus, en second lieu , que le bienfait arsehaires de droit naturel doit être accordé à toutes les grandes villes du royaume , parce que cette science n'est pas seulement nécessaire à ceux qui se destinent à devenir jurisconsultes ( l'étude du droit positif ramène de toute nécessité à celui du droit naturel), mais plus encore à ceux qui embrassent les autres professions. Sans droit naturel, il n'y a ni droit des gens, ni droit public, ni par conséquent d'homme vraiment fort dans aucun genre. Cette science, sous un gouvernement représentatif , sera aussi par sa nature le véritable modérateur de la liberté de. la presse.
n'ait pas, ou la croyance explicite, ou le sentiment de la divinité.
Les législateurs de la plus haute antiquité ont tous reconnu que le serment était le lien le plus fort avec lequel des êtres libres pussent être contenus dans le devoir, ce qui fait dire à Ciccrondans ses tusculanes liv. 5, Nuttum vinculwn ad stringendam jidem jurejurando majores nos tri arc t lu s esse swluerunL
L'histoire est remplie de faits qui justifient la force de cette obligation. Tite-Live nous assure que le serment fut le fondement principal de la grandeur romaine. Qu'il sauva plusieurs fois la république des plus grands dangers, et, selon cette magnifique image du président Montesquieu, Rome était un vaisseau tenu dans la tempête entre deux ancres, la religion et les moeurs. Le christianisme qui vint ensuite, sanctionna les maximes du droit naturel, et déclara en conséquence de l'art. 3 du décalogue que la violation du serment était un des plus grands crimes. Ces principes posés, si l'ignorance des temps , ou Tincuriedes législateurs a laissé s'introduire dans unenation un usage contre nature et évidemment funeste aux familles, autant qu'à la patrie, et si jusqu'à présent les loix toutes seules n'ont pu détruire un tel usage, à cause du vieux préjugé qui le maintient, pourquoi le législateur, sans préjudice à l'action des lois positives, n'imposerait-il pas aux hommes qu'il employé dans ses armées, ou près de sa personne, ou dans les autres parties de son gouvernement, pourquoi disons nous, le législateur n'i mposerait'il pas à tous ces hommes qui, à raison de leurs
fonctions doivent l'exemple aux autres, Fobligation de jurer sur la foi du serment, qu'Us renoncent pour jamais à l'usage absurde et pernicieux dont nous demandons l'abolition. Pourquoi enfin une ordonnance royale n'obligerait-elle pas tous les chefs de la force armée, et tous ceux qui ont une portion de commandement, à jurer d'une manière publique et solennelle que dorera* vant, ils n'appelleront plus en duel, ne répondront N plus à la provocation qui pourra leur en être faite, et empêcheront autant qu'il sera en leur pouvoir tous ceux qu'ils verront se préparer.
Je ne sais, mais les mesures que je propose me donnent une confiance que je ne saurais exprimer. Et plus j'y réfléchis, plus leur vertu s'augmente à mes yeux. Elles sont non-seulement dans le cœur humain et la nature des choses morales, mais elles se trouvent en outre en parfaite harmonie avec la franchise et la loyauté qui caractérisent notre nation; enfin, rien de plus simple que leur exécution : ce sera l'honneur vrai qui triomphera une première fois de l'honneur faux; ce seront les mœurs qui corrigeront les mœurs.
Je suis intimement convaincu que si les chefs de nos armées prêtent le serment que je demande; il le sera sans la moindre difficulté, par tous ceux qui viennent après eux, et ensuite par tous les autres fonctionnaires de l'état. 11 n'est personne qui ne partagera ma conviction , personne qui ne connaisse la force de l'exem pie des supérieurs sur les subalternes , et surtout lorsque ceux ci sont placés dans la dépendance la plus se-
( 9o) vère à l'égard de ceux-là, Non ad rationem > dit Sértèque, sed ad similitudinem vivimus* Ainsi, dès que nos chefs militaires, qui sont les magistrats des armées , réprimeront le duel, ou se mettront en devoir de l'empêcher, il cessera de lui-même parmi le£ soldats, et par un second résultat, il sera bientôt oublié dans les autres cl assm de la société.
C'est par ces motifs que mon projet n'oblige au serment que les officiers, parja raison que celui qui serait prêté par les soldats serait illusoire, si les premiers n'en ont pas donné l'exemple, et c'est aussi pourquoi, selon le même projet, en cas de transgression, les peines des uns, seront bien différentes de celles des autres.
Far suite de ces motifs, j'aurais pu me dispenser de faire mon second projet de loi, relatif aux autres classes , parce que dans une nation guerrière , le civil, nonobstant le cédant arma togœ 9 sera toujours l'imitateur du militaire; mais la rareté, quoique jus* te ment présumée, d'an crime n'est pas un motif qui puisse dispenser le législateur de la prévenir, et l'empêcher par une loi spécialement rendue contre ceux dont l'éducation et les habitudes différent nécessairement de celles des militaires , et cette considération m'a décide*
Je suis ainsi convaincu que mes projets, convertis en lois, couperont le mal dans sa source, et je le répète, ma confiance est telle à cet égard que je ne prévois aucune objection raisonnable qui puisse m'êire
(fli ) faite. Personne au monde n'osera sans doute imaginer qu'un homme, dont l'éducation aura été soignée, pn> noncera des lèvres le serment exigé de lui, et ne s'en battra pas moins en duel, dès que l'occasion s'en présentera. Je répondrais à ce langage, s'il pouvait jamais frapper mon oreille, que son auteur n'a pas la moindre idée de nature humaine > ni de notre caractère national. Oui, sans doute, Je Français que tout a rendu setisible, suivra le fantôme du faux honneur et l'exemple qui lui en sera donné, soit par ses Chefs, soit par ses compagnons , mais il ne suivra ce fantôrtie el cet exemple qùq jusqu'au pt>iiit > où ils ne feront pas de lui un parjure ; public f et ne le rendront pas criminel à ses propres yeux; l'image du seraient prêté sous les drapeaux dé l'honneur, et inscrit sur des registres, viendra remplir son ame,* et jamais dans un^e telle situation il ne franchira Ja ligne qui le met epcore eiv deçà du crime. Et comment pourrions-nous concevoir quelque crainte à cet égard? Gomment supposer qu'un Français, au XTX^ siècle, sera au-dessous du soldât romain, lequel, dit Montesquieu, fît pour être Adèle à son serment , ce qu'il n'eût jamais fait pour la gloire . ni pour la patrie. — Oui, cette supposition est impossible j s'il en était autrement, il faudrait dire [aujourd'hui que le cri de la conscience, pour le soldat romain, n'était que sottise ou superstition, que l'homme des temps modernes est devenu étranger au premier acte de i'êtremoral, dès l'instant qu'il est rangé sous les drapeaux de son pays; il faudrait dire, qu'il peut refuser d'ohéir aux lois de la patrie, se couvrir d'une hrorrible prévarication ? et cela
(90 pourquoi ? pour un serment exigé par son souverain , pour un serment d'ordre commandé par la discipline militaire. Grand dieu! triple et quadruple calomnie, non-seulement contre la nation française, mais contre toute l'espèce humaine! Mais puisque nous en sommes sur le chapitre de l'exemple (si digne des méditations de tout homme d'état), pourrions-nous oublier celui que déjà, depuis plusieurs années, nous donnent du point le plus élevé de la France, les personnages revêtus du caractère le plus sacré; u'est-il pas vrai qu'après quelques explosions d'armes à feu, échangées du midi au nord, du nord au midi, et que le dieu des vents recueillit aussitôt dans son sein; n'est-il pas vrai, disons nous , qu'au jugement unanime des témoins de cet échange terrible, tout combat ultérieur fut jugé inutile, et les illustres combattans déclares être beaucoup plus invulnérables entr'eux que ne le fut jadis Achille lui-même. Ne voilà-t-il pas des faits que l'on doit faire connaître à tous les duellistes des seconde et troisième classe, et surtout à ceux qui obéissent encore au duel gothique de l'arme blanche. Ces grands exemples, déjà multipliés parmi nous, leur apprendront que l'idole avide et insatiable du plus pur sang de la France, commence à se prêter à quelques accommodemens ; et en même temps , ils justifieront d'avance celui que d'après notre projet, le législateur chargera nos chefs militaires de donner à leurs subordonnés*
Cependant ce n'est pas encore assez, et si nous en restons là, notre législation sera loin d être complète.
Le serment, dont nous venons de retracer les merveilleux effets 7 chez les hommes auxquels Ton n'aura pas appris à en faire un jeu, le serment qui n'est point synonyme de la simple promesse faite à un homme par un autre homme, et moins encore de cette vainc parole d'honneur qui se trouve machinalement sur toutes les lèvres ; ce serment, disons-nous , en rappelle un autre : il veut que le prince de son côte déclare solennellement à une nation libre , qu'il ne fera grâce à aucun duelliste condamné, quel que puisse être son nom, quels que soient ses titres personnels , ou ceux de sa famille.
Cette déclaration sera le dernier coup de massue pour le duel, et le regard de la Gorgone pour le duellomaue le plus furieux. C'est ce que vont démontrer quelques réflexions.
Sur le droit de grâce.
Ce droit a été attribué à toutes les monarchies formées sur le type de la souveraineté parfaite, dont les miséricordes surpassent infiniment la justice.
Il est pour le monarque une source féconde des plus douces consolations, en le mettant à même de tendre une main secourable à l'être moral, qui ayant fait une faute, donne l'espoir de la réparer. Il est palpable, d'après cette définition, que l'exercice d'une faculté qui placera le prince au-dessus des lois, ne peut avoit lieu que dans des circonstances extrêmement rares , et
94) en aucun cas possible , lorsqu'il s'agit d'un usage criminel, autorisé depuis long- temps par la mode du pays.
En effet, si dans cette dernière espèce, le monarque remet une première fois la peine prononcée par la justice, il reconnaît par cela seul, l'empire du préjugé, et déchirant lui-même son propre ouvrage, il se met dans la nécessité d'accueillir toutes les suppliques delà même nature , et dont le nombre n'aura plus de fin. S'il agissait autrement, Ton ne manquerait pas de l'accuser d'injustice, on dirait qu'il gouverne avec deux poids et deux mesures, discours qui ne doivent jamais être regardés comme indifférens pour la majesté du trône, et auxquels on doit soigneusement éviter de fournir jusqu'à Nombre du prétexte; hé bien, telle fut précisément la situation où se trouvèrent ceux de nos rois qui furent destinés à rendre les premières lois contre le duel. Dès qu'ils eurent pardonné u/ie première fois, ils virent clairement qu'ils ne pouvaient se dispenser d'en agir de même à l'égard de tous les duellistes qui, entraînés par la violence du préjugé , viendraient implorer leur clémence , aussi le nombre des duels qui eurent lieu sous leurs règnes, est au-dessus de toute expression , il a été comparé à celui des feuilles dont les vents d'automne dépouillent les arbres de nos forêts.
Telles furent les suites que dût naturellement avoir une première lettre de grâce. Cette concession obligea Henri IV et Louis XIII à adopter en faveur de tous les duellistes , un système général , dont l'application
(95) dût rencontrer fort peu d'exception; et sî sous cette période, qui est d'environ un demi-siècle^ l'on voit quelques duellistes punis par les tribunaux , ils sont en trèspetit nombre: c'étaient des hommes moins entraînés parla tyranqie de la mode, que par une passion personnelle (i). 11 est vrai qu'après la mort de Louis XUI , le Conseil de la mère régente s'empressa de remédier à tant de maux ; et qu'il fit pour cet effet rendre l'édit de" juin 1645, où le trône , pour lefaif. de duel, renonce » è l'exercice de son droit de faire grâce, déclarant nulles, obreptices et subreptices, toutes celles qui pourraient être surprises , mais laissant toujours subsister les peines portées par les lois précédentes , et même y ajoutant Quels furent les résultats de cette mesure? Les voici : /
L'édit de 1643, soutenu de la fermeté personnelle de Louis XIV, répandit la terreur la plus salutaire dans les esprits. Le duel, fortement comprimé devint très-
(1) L'on a beaucoup reproché au cardinal de Richelieu sa conduite envers Bouttevillc et Lacapelle , mais il ne paraît pas que ce reproche ait été fondé.
Loin d'être entraînés par la tyrannie du préjugé, le duel était devenu pour ces deux gentilshommes une passion dominante; ils arrêtaient sur les places des hommes qu'ils ne- connaissaient pas , pour les provoquer ; et comme ils étaient supérieurs, dans l'art de l'escrime, ils avaient acquis, une grande célébrité par le nombre de ceux qu'ils avaient tués.
Ce n'était plus là des victimes du préjugé , le système général de grâce ne pouvait leur être appliqué.
(96) rtire, et l'on ne vit plus de lettres de grâce ; mais cependant Ton ne sortit d'un écueii qiie pour aller tom* ber dans un autre plus funeste que le premier. Cet écueii fut long-temps sans être aperçu, parce que Ton ne connaissait pas alors , où du moins Ton ne faisait pas assez d'attention, à l'influence redoutable de ce mobile qui depuis a été appelé opinion publique.
Il était cependant bien naturel de prévoir qu'une nation, à qui déjà un siècle auparavant le combat judiciaire avait fait horreur, ne se ferait pas, nn siècle plus tard, au spectacle du bourreau, pour une action coupable il est vrai , mais que la mode avait laissé pénétrer dans nos mœurs. Il dût donc arriver, et il arriva en effet , que les magistrats chargés du ministère public, reculant devant la rigueur de leulrs fonctions , ne poursuivirent plus les duels, excepté toutefois ceux où se trouvaient des préventions de meurtre ou d'assassinat, espèces qui (ce que Tonne voit pas parce que Tonne veut pas ouvrir les yeux), espèce*, répétons-le, qui forment la presque totalité des duels, mais dont les procédures extrêmement difficiles, ainsi que nous le montre l'expérience de chaque jour, ne conduisent qu'à des résultats nuls ou très-équivoques. Voilà comme sous Louis XIV lui-même (et cela par une cause absolument contraire), Ton put voir des duels impunis, et voilà aussi pourquoi les déclarations solennelles de nos rois, quoique répétées à leurs sacres depuis Louis XIV, devinrent sans objet. Il est palpable que dès lé moment où Ton ne fit plus de procès aux duellistes, ceux-ci ne
( 97 ) forent plus dans le cas de recourir à la miséricorde du souverain, la cause cessant, il n'y eut plus d'effets.
Mais de ce que jusqu'à présent nous n'ayons évité un écueil que pour tomber dans un autre, s'ensuit-il que perdant tout espoir nous devions renoncer pour jamais àTidée dé réprimer te duel \ s'ensuit-il que nous devions nous soumettre à lui , comme à une divinité fatale à laquelle il n'y a pas à résister? Non, cette conséquence ne serait qu'une absurdité révoltante, et notre apathie un crime contre l'humanité.
Les législateurs qui jusqu'à présent ont attaqué le duel,; ont cru, d ? après le parlement de* Paris , que, des supplices pouvaient détruire un crime protégé par un préjugé * comme tout autre crime , et partant de ce principe (qui est une erreur capitale) , ils n'ont ni prévu ni calculé toutes les résistances qui devaient à la fois s'élever contre eux, et de la part des hommes et du sein des choses; voilà tout ce qu'il est possible de conclure raisonnablement du mauvais succès qu'ont eu jusqu'à présent le* diverses entreprises tentées contre le duel.
La justesse de cette conclusion décisive est démontrée parles faits.
L'excessive sévérité des peines portées par Henri IV et Louis XIII, n'a-t-elle pas mis ces deux monarques dans l'obligation de corriger leurs proprés lois, en accordant une espèce et amnistie à la masse dea duellistes, et signant pour fait de duel, jusqu'à huit mille lettres de grâce? Et quaijdpar son édit de 1 64 3, Louis XIV
eut déclaré que toute lettre en cette màtièrotseràit nulle I comme obreptice et subreptice , la conduite. des magistrats, chargés des poursuites , ne montre-t-elle pas qu'ils refusèrent de remplir leur ministère ?
Ces faits prouvent jusqu'à l'évidence que l'ancienne loi contre les duels n'avait pas été sanctionnée par l'o- ^ pinion publique, et qu'en général, mais surtout dans les pays libres et civilisés, nulle loi pénale ne sera exécutée tant et si long-teqips qu'elle n'aura pas obtenu cette sanction.
Mais ici, je me vois arrêté au milieu de ma discussion: je parle, s'écrient mes adversaires , contre les faits les plus constans , contre la vérité reconnue de l'histoire. Dès sa naissance , le duel a été attaqué par 1 les discours et les écrits des hommes les plus distingués* par leçrs talens , et malgré tant d'efforts , sans cessé renouvelés' pour sa destruction, il n'en a fait que plus grande fortune, depuis son origine. La première classe de notre société , toutes celles dont l'éducation a été cultivée, l'ont adopté, comme un usage digne d'elles, et aujourd'hui leur
exemple est généralement suivi par toutes les autres. Certes, voilà bien cette véritable opinion, dont vous
regardez la sanction comme nécessaire. Or, il est évident qu'elle désapprouve ou qu'elle dédaigne tout ce qui s'est fait contre le duel , etc« ■
Je ne sais si ce raisonnement peut en imposer h quelques personnes; mais bientôt toutes celles qui cherchent la vérité verront qull n'est encore qu'un sophisme
(99) se présentant sous une forme nouvelle, et ajouté à tous ceux dont nous avons déjà fait justice.
i° Jamais Français ne s'est battu en duel (j'excepte toutefois ces misérables duellomaues , honte de l'espèce humaine, qui sont sûrs de ipur botte secrète) , jamais Français, disons-nous, ne s'est battu en duel, que lorsqu'il s'y est vu forcé par la tyrannie du préjugé j et tout homme qui est esclave d'un pareil fantôme, n'a plus ni volonté, ni liberté; donc, il est contre le bon sens d'avancer que le peuple Français a adopté librement la mode du duel, il est souverainement absurde de [prendre pour liberté de l'âme, une situation de malheur extrême , un état de passion , d'ivresse ou de désespoir;
a° Si ces deux mots, opinion publique, sont susceptibles d'un sens que la raison puisse avouer, que présentent-ils à notre esprit? ils ne lui peuvent pré-* senter que l'idée d'une puissance essentiellement mo* raie , sans moyen co-actif, qui dirige tous les êtres libres, et ceux-là principalement qui sont chargés de conduire les autres. Cette puissance existe dans toute société composée d'être moraux , et ceux-ci , pour exprimer l'excellence de sa nature, n'ont pu lui donner un nom plus digne d'elle, qu'en l'appelant la reine du monde. Voilà ce que nous devons entendre par opinion publique , et il est contre toute raison que nous puissions entendre autre chose ; or, il est évident qu'une telle puissance ne peut s'exercer que par des hommes
éclairés et pénétrés des principes du droit naturel,
( lo ° )
quelque petit d'ailleurs qu'en soit le nombre. Ainsi l'opinion publique ne peut se trouver dans ce que nous appelons la première classe, les premières classes de la société, et moins encore dans la généralité if un peuple. En effet, que présentent à notre esprit ces dénominations diverses? Ne lui présentent - elles que des hommes éclairés, impartiaux, capables de juger les actions humaines. Non, loin de là, ces dénominations ne nous montrent que des agrégations hétérogènes, dont toutes les parties différent essentiellement êntr'eUes, tant au moral qu'au physique. Hé bien! n'estil pas évident à tous les yeux qu'une telle agrégation ne peut former ce que nous appelons la reine du monde-, autrement, ce serait une reine à là façon du roi Saturne, qui s'amuse à dévorer ses propres enfans ; et, en effet, telle est la nature de cette opinion publique que l'on vient d'opposer à celle dont nous venons de donner la définition, de celle qui veut conserver le duel. C'est effectivement une reine qui, depuis plus de deux siècles, dévore chaque jour un grand nombre de ses enfans.
Oui , dans tous les temps, comme nous l'avons déjà fait observer, les hommes les plus respectables ont écrit contre le duel , et avec beaucoup d'énergie ; mais il paraît qu'à aucune époque, les moralistes et les jurisconsultes réunis n'ont élevé leur voix comme ils lé font aujourd'hui. Depuis douze ans plusieurs dç nos cours royales, malgré que leurs arrêts n'aient pas été confirmés, persistent à mettre les duellistes en état d'accusation ,
( ioi )
comme prévenus de crime prévu par le Code pénal, et tontes les autres, malgré la divergeance de leur opinion sur le sens de ce Code , se réunissent aux premières pour demander une prompte mesure contre le duel. La France a donc entendu la manifestation de cette puissance toute spirituelle , dont l'ascendant ne peut être contestée par l'homme de bonne foi.
Si tous les parlepiens de France, il y a cent, il y a cinquante ans , eussent demandé au trône la réforme d'un abus national, qui eût osé dire que ces compagnies de magistrats, placées sur divers points du royaume, n'étaient point les organes de l'opinion publique? personne ne le dira davantage aujourd'hui des cours et des tribunaux qui les ont remplacés (i).
Maintenant se présente une dernière question ; est-il certain que l'opinion publique approuvera les mesures proposées dans cet écrit ?
Il ne m'appartient pas ici de répondre , mais pour que tout lecteur soit k même de fournir la réponse demandée, je vais lui retracer en peu de mots , l'ensemble de mon système, afin qu'il puisse d'un coup d'oeil, le comparer soit k l'ancienne législation, soit à toute autre qui pourra lui être proposée.
(r) Tout le monde parle d'opinion publique ; mais peu de personnes ont des notions claires et précises sur ce grand mobile , extrêmement curieux, et digne d'être enseigné dans les écoles. Voyez à cet égard ce que j'en ai dit dans mon livre , intitulé : Principes de droit naturel.
l ° Mon objet principal est de prévenir le duel autant que la chose-est humainement possible, et le vrai moyen d'arriver à ce but, sera l'étude approfondie du droit naturel. dont l'enseignement doit faire la base de toute éducation , sans excepter celle qui sera donnée dans les écoles militaires; l'on sait à ce dernier égard (si l'on me permet une pareille citation), que Gustave- Adolphe , qui , durant une guerre de trente ans , a su mériter l'estime de ses ennemis , consultait tous les jours le traité du Grotius de jure pacis et belli.
Ceux qui nient l'existence du droit naturel trouveront sans doute que son étude est fort inutile/ mais comme ■. leur . nombre sera toujours extrêmement circonscrit, et qu'ils ne colporteront jamais leurs aphorismes que sous le manteau , ils ne peuvent nous inspirer une grande inquiétude,
Quant à ceux qui admettent des principes antérieurs aux lois humaines, ils reconnaîtront avec nous, s'ils ne veulent pas tomber dans une inconséquence vraiment inexcusable, que dans tous les temps, mais surtout après une révolution comme la nôtre, l'enseignement que nous demandons est devenu d'une nécessité indispensable,
3° Sous les anciennes lois , nos magistrats ne s'occupaient des affaires dé duels qu'avec une répugnance infinie; ils sentaient qu'elles n'étaient pas approuvées par l'opinion publique ; dans celles que nous proposons, ils auront un autre sentiment, ils verront qu'ils travaillent
C io3 ) plus pour prévenir et empêcher le mal, que pour le punir, et chacun d'eux s'empressera de faire son devoir.
3 Q Enfin, nul recours en grâce de la part des duellistes ne sera admissible, par conséquent, les jugemens ne pourront plus éprouver ni retard , ni entrave.
Tels sont les effets palpables des mesures que je propose; certes, ejles n'ont rien de ce que Ton pourrait appeler de l'utopie, chacun voit qu'elles sont d'une exécution extrêmement facile. L'on ne dira pas non plus qu'elles seront trop faibles , tout esprit droit reconnaîtra qu'il n'existe sur la terre ni usage national, ni préjugé, ni mœurs anciennes qui puissent résister au traitement quotidien que nous réservons au duel. J'ose donc espérer que l'opinion publique ne désapprouvera ni nos intentions , ni nos projets.
J'ai dit plus haut , en commençant mon dernier article, qu'une grâce, oui, une seule grâce, ruinerait mon système de fond en comble, d'où j'ai conclu l'indispensable nécessité d'une loi où il sera déclaré par le trône, qu'il renonce (sur le fait de duel), à l'exercice de sa faculté.
J'étais intimement persuadé qu'une théorie aussi simple, si clairement justifiée par les résultats, de la théorie coutraire ne pourrait trouver un seul contradicteur, mais je m'abusais singulièrement. L'on fait contre cet article de mon prpjet.(qui est cependant le boulevard de tout l'ouvrage ),'des observations auxquelles je ne devais
C 104 ) pas m'attendre, et qui* j'en suis persuadé, appartiennent toujours à l'esprit àe sophisme que je g'ai cessé de combattre. Cependant comme elles pourraient encore séduire quelques personnes, celles-là surtout qui , remplies d'indifférence sur toutes choses , veulent qu'on laisse aller le monde comme il va , j'aurais cru ne pas * remplir ma tâche , ou manquer à mon devoir, si. je ne rendais compte de ces mêmes observations : ce sera pour chacun de mes lecteurs le moyen de les estimer h leur juste valeur , et pour moi ', celui de montrer que j'ai cherché à ne rien négliger pour donner à ma dissertation tout le développement qui était en mon pouvoir.
Observations sur la renonciation que Sa Majesté sera suppliée défaire au droit de grâce en matière de duel seulement*
Les peines*, me dit-on, que mon projet réserve aux duellistes, sont tellement modérées, tellement légères, que déjà dans la réalité elles sont de véritables grâces , relativement au délit ou au crime qui sera commis par eux , jamais dans un tel état de choses aucun des cond am nés n'aural'idée de recourir à la clémence royale (ce'scrait un* sorte de folie), d'ailleurs, toute pétition à cet égard ne manquera pas d'être rejetée sur là simple étiquette; or, si tel est le cours naturel des choses, (et je né puis raisonnablement eu douter ),lâ déclaration que je juge si nécessaire sera sans objet , et deviendra, dans mon propre système, tin rouage absolument inutile. Hy a plus , outre que cettedéclaration $erâ inutile,
et inconvenante en soi, elle deviendra encore une mesure fauqp et dangereuse en politique , car il se peut rencontrer un jour ou un autre des conjectures, tel* le ment impérieuses, que dans l'intérêt même de l'état , le monarque ne puisse se dispenser de faire grâce à tel ou à tel duelliste , etc., etc.
Voilà les' observations doucereuses que l'on fait contre les maximes les plus claires et les faits les plus certains , mais il est évident qu'elles recèlent un piège, dont nous ne pouvons assez nous garantir et. c'est cç qu'il sera très-facile de vous démontrer.
Oui sans doute , les peines fixées et graduées pur mon projet, seront déjà de véritables grâces accordées par 1 a loi relativement au crime à atteindre. Elles ont été ainsi combinées à dessein, pour que les duellistes se voyant réprimés avee une modération toute paternelle , ne songeassent plus à fatiguer les marches du trône par des sollicitations indiscrètes , et que le prince de son. côté 9 ne donnât aucune attention aux suppliques de cette espèce , et s'il était vrai que mes combinaisons eussent répondu à mes désirs, j'aurais tout lieu de me féliciter d'un pareil succès , mais les personnes qui savent combien est susceptible de sa nature, le caractère de la nation , et observent de près ce qui se passe au milieu de bous depuis la restauration de la monarchie, conviendront qu'aujourd'hui, en France , l'on recourt à la bonté du roi , autant pour de simples* jugemens correctionnels , que pour les condamnations les plus terribles du code pénal. La confiance
( 106 ) qu'inspire un gouvernement paternel et héréditaire, ne connaît pas plus de bornes que son affection, et ceux qui savent jusqu'où va' la susceptibilité française, surtout dans les classes où le génie du duel reçoit le plus d'hommages, seront convaincus avec moi delà nécessité d'une déclaration qui seule peut assurer notre législation 9 contre les efforts directs ou indirects qui ne manqueront pas d'être faits pour la renverser.
11 est dans ces classes, des personnes aux yeux desquelles une arrestation de douze mois, une surveillance de vingt-quatre, un petit retard dans la carrière, un jugement transcrit sut un registre public, seront des peines cruelles et insupportables , il né sera donc sorte de moyens queles familles de ces duellistes n'employeront pour obtenir leur grâce, et quoiqu'une gtace s'oit dans le droit, la confirmation du jugement qui a condamné, cependant la multitude la regarde comme un absolution solennelle, et voilà pourquoi elle sera sollicitée avec cette habileté et cette science, que la pratique seule peut faire connaître/ Services des ancêtres, services personnels , une grande et excellente alliance qui va manquer, le désespoir d'une mère qu'un refus va précipiter au tombeau, etc. , etc. rien ne sera négligé, et si la source des grâces pour le duel n'est point tarie par une montagne d'airain, il sera difficile de croire que quelques-unes ne puissent jamais s'en échapper j et en vérité , le contraire me semble être au-dessus des forces humaines. Mais si une fois, un duelliste a obtenu son pardon, pourquoi tous les autres qui le demanderont
mstiite, n'obtiendraient-ils pas le leur? Comment pourrait-on le refuser à ceux-ci , lesquels peut-être auront plus de droit que les premiers. Ces refus seront donc impossibles, comme ils Font été à notre Henry, mais alors nous serons rejettes au point d'où nous sommes partis , et notre travail aura été fait en pure perte, mais alors le génie du duel, persiflant notre excessive modération envers lui, triomphera, et ce triomphe sera le plus éclatant de tous ceux qu'il aura remportés depuis son existence , erunt novis&ima pejora -priorïbus. Tels sont les résultats infaillibles dont nous serons frappés, si lu mesure qui fait l'objet de mes pressantes sollicitations n'est pas accordée. Telles sont les réflexions que je c onfie à la sagesse qui prononcera sur ces grands intérêts.
Quand à la faute prétendue dont on nous fait peur dans l'objection, ce n'est encore là, qu'une petite jonglerie dont personne ne sera dupe. Il est impossible qu'une société, ou un corps politique, ait à souffrir d'un jugement qui condamne un de ses membres , fut-il un des premiers de l'état , à une correction paternelle, et le bon sens ne permet pas de supposer qu'un homme ( digne de ce nom), puisse tomber dans l'excès de la faiblesse , devant les peines graduées par notre projet, loin de là plus ses ancêtres auront rendu de services, plus lui-même nous donnera d'espérances, moins nous le Terrons les tromper par une conduite dont l'exemple serait si fu«* neste à son pays.
Où en seraient tous les gouvernemens de ce monde, si des considérations aussi puériles pouvaient les arrêter
t *o8 ) dans leur marche; il faudrait décidément renoncer à toui idée d'ordre et de justice, elles n'arrêteront pas le pria qui nous gouverne , et Sa Majesté , qui connaît toute I puissance de l'opinion publique, nous accordera ce qu celle-ci demande si iustamment , si solennellement.
Ce n'est pas tout (et qu'il me soit permis d'exprimé] ici toute ma pensée). Cette déclaration ne sera pas seulement une / loi particulière dont le sort puisse être] subordonnée aux principes personnels , d'un homme parvenu à un pouvoir passager , ainsi que déjà nous ! l'avons éprouvé il y a un siècle. Sa Majesté n'oubliera pas la catastrophe arrivée dans nos mœurs, à l'époque dont nous parlons, et en conséquence, elle donnera à la loi le plus haut degré de force et de stabilité , dont l'ouvrage des hommes est susceptible , en ajoutant à la charte un article conçu en ces termes : « Nous dé- » clarons renoncer pour nous et nos successeurs , sur » le fait de duel seulement, au droit que nous avons » de faire grâce ou de commuer les peines. *•
N'est-il pas vrai que cet article sera le dernier coup qui écrasera l'hydre ? L'on ne manquera pas de me dire que nos trois derniers rois ont fait les mêmes déclarations, et qu'elles n'ont * produit aucun effet; oui, je le sais, et j'en aï fait moi-même l'observation plus haut , en montrant que les duellistes n'étant plus ni poursuivis, ni condamnés , les déclarations de nos rois avaient dû naturellement se trouver sans objet. Il y a un intervalle immense entre cette position et la nôtre; elle ne peuvent se comparer. Maintenant, pourra-t-on dire encore
f *°9 ) e le monstre fantastique auquel la France , tous les jgt~quatre heures , immole au moins vingt de ses enis, ne peut être réprimé ni modéré, que l'état de nos oeurs et celui de nos circonstances politiques s'y op- >sent ? Non , personne ne tiendra plus un pareil lanige. Le contraire est trop clairement démontré , et cei qui oserait le tenir, mentirait à sa propre conscien- : ; ainsi , tous ceux qui demandent une loi contre le lel , ont droit d'espérer qu'il Ta être pris des mesures ficaces pour que leur vœu soit rempli, soit queFori lopte mon plan d'attaque, soit que tout autre vienne lui être préféré; non, jamais leurs espérances né funt mieux fondées et les circonstances plus favorables ; ais si , contre toute attente, il pouvait arriver qu'elles ssent déçues, et si le machiavélisme qui nous a glacés et indus insensibles sur tout ce qui est humanité, vient ù *é valoir, alors il faudra pour jamais renoncer aux oyens de réprimer le duel» si toutefois il était possie de donner ce nom à celui des armes à feu qui bient sera lo seul en usage. Il sera certain, dans cette cruelle ipposityon, que la France ne regarde plus le duel imme un préjugé , reste de l'ancienne barbarie de nos ires , flont elle est par habitude la malheureuse viene; mais il sera vrai, qu'elle l'a adopté en parfaite nnaièsance de cause, comme un principe de civilisa* !>n #t de bonheur. Alors, je ne pourrai plus dire, mqae je l'avais d'abord pensé, que cette rubrique, iprimée dans tous nos écrits de jurisprudence , le duel $st ni crime, ni délit , est une contre vérité , ou un rcasme improbateur du silence de notre Code sur no-
( IIO )
tre espèce $ non , forcé de tenir un autre langage , { reconnaîtrai que cette même rubrique est une règle d droit français , en opposition avec le droit de tous le peuples de l'Univers. Enfin, si le vœu de tous nos ma gis t rats, demandant une loi spéciale contre le duel exprimé, répété en tant d'occasions, ne produit abso lument aucun effet, le monde entier sera autorise! dire, qu'au dix-neuvième siècle, à l'apogée de toute les lumières , la France a déclaré mettre en permanei ce ; non-seulement sur sa génération actuelle, mais su toutes ses générations à venir, le fléau le plus cruel qui puisse accabler les hommes,' le fléau connu sous II nom de la dixième play e , dont l'Egypte moins mal heureuse , fut autrefois momentanément frappée -, et aloti ce ne sera plus une exagération poétique, quand loi dira de [nous : JEtas parentum pejor avis tulit m mooe daturos progeniem vitiosorcm.