DE RESPECT ET D'AMOUR FILIAL
Je ne pense pas que le Roman de Roncevaux ait été publié, même par extrait. Je n en connais que deux manuscrits , Bibliothèque royale, l^^y/S et snppl. S54/91. Ce dernier n*est qu'une transcription récente d'un ancien manuscrit : Fautre est du xiii« siècle ; mais il manque tout le commencement, jusqu'au récit de la bataille (plus de 1500 vers).
Dans les notes , je donne ia signification de beaucoup de mots interprétés depuis long-temps , afin que ces notes dispensent de recourir à un glossaire , et que rien ne retarde le lecteur. Cest dans la même intention que je place ici la déclinaison de quelques-uns des mots les plus employés de ce roman. On sait que la règle générale de la déclinaison romane est la présence de Ys aux nominatifs et vocatifs singuliers , et son absence aux nominatifs et vocatifs pluriels , excepté seulement les noms féminins terminés en e muet , qui suivaient en tout les règles de notre grammaire actuelle.
SiNG. Sujet.
Dm y duc.
Caensy eonsy comte»
Ben y baron, preux,
Bamex , bamaiges y baronnage. Bamaige.
Dex, Dieu.
Dozy diaulsy deuiL
Os y est, armée.
Cbarlles, Karfles, Charles.
Gnenesy Ganes, Ganelon,
Nuis y nus y nul.
Mes y nunu
Nos y notre.
Dans mes deux manuscrits, ces règles sont suivies très-exactement, si ce n'est quand plusieurs mots qui s'accordent ensemble demandent un s ; alors on ne le trouve ordinairement qu'une ou deux fois. Cest sans doute ignorance de copistes, mais j'ai dû me conformer à Fautorité des manuscrits. II faut faire attention à cet usage des cas, qui permet des constructions fort obscures dans notre langue actuelle , et , entre antres , la suppression habituelle des prépositions de et à. ( Pour plus de détails, voyez surtout les Obserçations grammaticales sur le Roman de Rou, par M. Raynouard. )
Régime.
Plur.
Sujet.
Régime.
Duc.
Duc.
Dus.
Comte.
Comte,
Comtes.
Baron.
Baron.
Barons.
Bamaige.
Deoy Deu.
DoiL
Ost.
Ost.
Os.
CharUon,
Charile,
Guenellon,
Cruene.
^ Gane.
Nul.
Mon y mL
Mon y mi.
Mes.
Nostre.
Nostre.
Nostres.
DE
(%i Homiin» Ht Viùnti«baU.)
On connaît l'immense renommée de Roland et de la bataiïïe de Roncevaux pendant tout le moyen âge. II existe sur ce sujet un roman fort curieux, d'environ 8000 vers, intitulé le Roman de Roncevaux. Nous essaierons de donner une idée de ce roman, au moyen d une analyse détaillée et de quelques longues citations; ensuite nous l'examinerons tant en lui-même que dans ses rapports avec l'histoire.
II commence avec une sorte de brusquerie guerrière :
Chariles, li rois a hi barbe grifaigne ^, Six ans toz plenz ^ a esté en Espaigne ;
^ Grifaigne, mot emprunté à la fauconnerie. Le grifaigne estTëper- TÎer parvenu à son pins haut point de force et de beautë. Cf. Roman de Ronceyaux : « Li cons Rolant à la chiere {visage ) grifaigne. » — Dante , Infemo, c. v : César e armato coi occhi grifagni,
^ Dans un autre passage du même manuscrit : Douze ans toz plens»
Conquis la terre jusque la mer altegne.
En meint estor fut veu ses enseigna.
Ne trove bore ne castel qu'il n'en plagne, Ne mur tant aut qu'à la terre n'en fragne ; Fors Saragoce , au chef d'une montaigne.
Là est MarsiHes, qui la loi Deo ne dagne.
Mahomet sert; moult fait foHe gaagne.
Ne poit durer que Chariles ne le taigne.
a Charles, le roi à la barbe griffue,
n Six ans entiers est reste en Espagne.
i9 II y a conquis la terre jusqu'à la mer profonde.
« En maint combat fut vu son étendard.
n II ne trouve bourg ni château qui ne s'en lamente,
» Ni mur si haut qui ne s'en brise contre terre ;
n Excepte' Saragoce, au haut d'une montagne.
f) Là est Marsile, qui dédaigne la loi de Dieu.
n Ce roi sert Mahomet; il j fera mauvais gain.
r> Avant peu de temps Charles le tiendra, n
Ce roi Marsile^ épouvanté de son isolement au milieu de l'Espagne conquise^ demande conseil à ses barons. Aucun d eux ne sait quel parti il faut prendre : enfin Blankardin, le plus sage baron de Marsile, se lève ,
Dist à Marsille : « Ne vous quier esmailler ^ . Mandez Charllon l'orgoilleux et le fier Foi et salut par vostre messajer ^.
^ Je ne veux pas qae tous vous inqaiëtiez.
* Ambassadeur.
Tremetez-Iui^ meint auferant destrier^, Faucons muez ^ pour aller rivoier ^, Meuntes de chiens li donez por chacîer, Ours et lions por ii estranier^, Cinquante chars Ii faictes caroier^, Qui comble soient de fins bezans d'or mer^^ D'où il pourra loer maint soldoier.
Aut s'en en France; ben se doit repairer^.
Voz le jurez®, à feste saint Micher *® Ses hom serez, s'il le velt otroier; Trestote Espaigne en terez à bailier ^ ^ .
S'il velt ostajes, faites Ii envoier Ou quinze ou vint, pour lui miex afaitier ^^. Et je i tremetrai lo fil de ma moillier ^^
' Transmettez.
* Auferant, cheval de bataille. Destrier, en denx sjHabes. En gênerai, la finale ter ne forme qnnne seule syllabe.
' Le faucon, parvenu à un certain Age , est moins expose aux maladies. Dans la loi des Ripuaires, un faucon à prendre la grue est estimé vi soKdi;. un faucon mué {falco mutatus), xii solidù
* Cest-à-dire, de chasser ie long des rivières; chasser au héron, à la grue.
* Pour le divertir.
* Charrier. ( Le changement du c en ch étant continuel, |e n*expliquerai plus les mots où il se présente. )
' Pur.
' Retourner.
* Vous lui pirez.
^^ Micher pour Michel, à cause de la rime.
» A fief.
^' Apprivoiser.
• " Mulier.
LE ROMAN Por n'en douare * sans autre recovrer.
Mex vel ^ li rois li face detrenchier Que nos sofrons d'Espagne cel dangier. n Païen escrient : « Bien fait à otroier! t»
Dist Blankardins li proz et li senez ^ :.
ft Per me poing destre que voz ici veez y Et par ma barbe dont li pels est meslez^ L'ost* des François lors deffaire verez.
Chascuns ira el reign dont il fu nez.
Charlles à Aix, et ses riches barnez ^ Ou à Estampes ou à Paris delez.
A seint Michel ne^ soit le jor donez.
Trespassera li termes qui nous sera donez y N'osra'' de nos novefles ne vertez.
Li empereres est mot ^ de grant fieriez , Que ^ nos ostajes auroit lors degolez.
Assez est mex que vos les i perdez Que nos perdons d'Espagne les reignez ^^^ Ne qu'i sofrons les dox ne les lastez ^'^. »
Dient païen : « Bon conseiller avez, n
(Man. 2M,v. 37»)
^ Récompense.
^ Je veax mieux , f aime mieux.
, ' Sensé y habile.
* Armée.
^ Baronnage.
* Ne pour en. Cf. Roncevaux, man. 954 : Là n*ert la joste de CM, esgardée,
^ N*ou7ra. De même vesra pour verra, mosra pour mourra,
^ Mot ou moult, beaucoup.
^ De sorte que ....
^^ Royaumes.
^^ Les deuils ni les gémissemens.
La proposition de Blankardin est agréée. II est envoyé à Charlemagne avec neuf coII^;ues^ qui sage sunt des lois. Blankardin trouve à Cordoue {empereur et son arm^e : le conseil des barons est rassemblé ; Blankardin fait ses propositions , Charlemagne fait les siennes ; il n y a plus qu a renvoyer un ambassadeur au roi Marsile.
Mais bien des ambassadeurs ont été envoyés au roi Marsile^ et aucun nest revenu; tous ont été tués par ce traître païen. Alors, au milieu <d un silence solennel^ les preux se lèvent et demandent à être envoyés. Le ducNayme, Olivier, Farchevêque Turpin , se présentent Fun après l'autre. Charlemagne ne veut pas exposer à la mort ses meilleurs chevaliers , et trois fois il répète le même refus avec de légers changemens ; ce qui forme un refrain qui n*est pas sans grandeur.
Ce dist lî rois : u Soiez coîz et taisanz ; Par cette barbe dont U poils est feranz *,.
Alez seoir. N'i serez pas alanz.
N'en pariez plus« S'en ^ est li mes comanz. »
(Mao. 354, V. 331.)
Roland, le plus vassal des barons français, ne peut songer à se présenter lui-même; car il est le chef de Tannée après son oncle Chariemagne : mais, en cette qualité de chef, il propose pour ce message dangereux le mayençais Ganelon, second mari de sa mère, et par
^ Feriens, c'est-k-dire ^ piqaant.
* 5taffirmatif.
conséquent beau*frère de Charlemagne. Les Français s écrient qu ils n'en savent pas un meilleur; que, s'il y va, le message sera bien fait. L'empereur le nomme. Mais Ganelon craint ia mort; Ganelon est furieux contre Roland, et jure de se venger.
u Tex * m'a îrrie ^ ja n'en ira riant.
Chier fi vendrai, par lo mien esciant^, RoIIant ferai coroceux et dolant. . . .
J'ai vostre mère que mot^ bien lo savez.
Jugé m'avez, par vos grant cruautez , Que par moi ert ^ ces mesajes portez Au roi Marsile, qui tant parest^ deloez.
Onques nus n'i ala qui en soit retornez.^ Si j'en repaire '^, grand danmage i aurez.
Qui durera en trestot vostre aez *. . . . n
Rollans l'entent , n'en puet muer n'en rie ^ . . .
(Mm. 264, T. 436.)
Granelon part enfin : les menaces terribles de Char« lemagne I ont contraint à obéir. H recommande une
* TeHement.
» Irrite.
* A mon avis. ,
* Pour mou//.
^ Sera. Ce mot s'emploie dans ie sens d era/ , tratis; erit, eritis*
* DsLnB parest , par ajoute à la force du mot : ce n est point le sens de notre mot parait.
"^ Repairer, revenir.
* Aez f âge , vie.
* Ne peut s*empécher d'en rire. Muer , de mutare, de même que aez , QtBtas,
dernière fois son neveu et son fib à ses amis qui reverront la douce France. Biankardîn et Ganelon marchent silencieusement pendant beaucoup de lieues; enfin le sensé Biankardîn parvient à faire parler Ganelon de sa haine contre Roland. De ià ils sont amenés à parler des prouesses de ce vaillant chevalier et des conquêtes de Charlemagne. Ganelon dit au Sarrasin :
u A Saragoce fera maint cuer doiant.
Parmi Ëspaigne s'en ira conquisant. n u Ne finera d'ici qu'en baligant ^, Dist li païens , qu'alez ici disant. — Ja n'en garrez , nés ^ en Inde la grant.
N'i ot mesage qui n'en ait poor grant. »
Li Sarazins esgarde Guenellon.
Cors ot bien fait et clere la façon , Lo neiz ot béas et chiere ^ de baron ^ Proesce* ot grant, — et regart de fellon.
Li cors li tremble aval jusqu'al tdioq.
Isnellement ^ li atrait un sermon.
u Sire, dit-il, escoutez ma raison.
Qui de Reliant vos prendroit vengison , Per Mahomet, s'en faites traïson?
Mot est cortois li rois Marsilion :
Tote sa terre vos metra à bandon.
De son avoir aurez grant partison ^
1 Baligttns, fanfaron, vaurien..
* Nés, même.
* Visage.
* Vigueur.
^ Promptement.
Or et argent, pailes et cîglaton ^ y Muls et chevaux, charnels, ors et lion. »
Guenes l'entend. Si baissa lo menton ; D'une grant pièce ne dist ni o ni non.
(Man. 254, y. 607.)
Lorsque Ganeion est arrivé à Sarragoce^ les Sarrasins se servent de sa haine contre Roland^ de son amour pour les richesses, de sa crainte de la mort^ pour le décider à une infâme trahison. H enseigne à Marsiie comment il pourra faire périr sans danger Roland et les autres pairs : il n a qu a attaquer larrière-garde des Français au passage des Pyrénées. Les douze pairs ne peuvent man* quer de s y trouver : une fois que Charlemagne les aura perdus^ sa puissance sera détruite à jamais. Le traître {^qui soit de Deu eschisf) part chargé des présens de Marsiie et de ceux des barons sarrasins.
Ganeion annonce à Charlemagne que Marsiie accepte ses conditions , et il lui amène vingt otages. Aussitôt ie vieil empereur
a la barbe mesiée , Vers douce France a sa grant ost tournée.
Dans sa route, il a des songes menaçans, des sortes de trahison. L'armée arrive au pied des montagnes : Roland est chargé de larrière-garde; il accepte ce poste dangereux. Mais les menaces de son beau-père Ganeion lui sont restées dans ia mémoire; il s*écrie : « Ganeion
^ Manteaux {paîlium), — Étoffes de laine ou de soie.
nous a trahis î c'est ici que je dois mourir ; je ne verrai plus jamais la douce France ! » Et puis , quand Chariemagne lui offre la pïus grande partie de son armée pour former l'arrière-garde , Roland s indigne.
Respont RoIIans : « Ja ne sera pense, Mex voil * morir que face tel vilte.
Mil chevalier me remarront arme , Segur de cuer, et vassid adure.
Passez les porz à droite seurte.
Mar douterez home de mère ne*. »
(Man. 2â4,T. 1142.)
L'armée passe ïes défilés ; Roland est resté avec vingt mille hommes d élite ^ qui formaient ordinairement 1 avant-garde. II a sous lui les plus braves guerriers de son oncle, les Olivier, les Turpin, les Garnier.
Haut sunt li pui^ et lî val tenebror, Les roches dures et pui de grant auchor ^.
François passèrent le jor à grant dolor.
De quatre lieues oïsiez la rumor.
Quant il aprochent la terre lor seignor^ Remembre lor de fiez ^ et des onor De lor enfanz, et des gentis véor^.
N'i a celui qui de pitié ne'plor.
^ Taime mieux.
* «A tort TOUS aurez doute d'un homme comme moi. » Cette locution singulière de mère né se retrouve plusieurs fois. On la rencontre aussi dans les chants populaires des Serbes.
' Pvi, montAgnes. Le puy de Dôme.
* Auchor, éieVation , de haucher, hausser.
» De leur fidélité.
* Sic.
a LE ROMAN
Sor toz les autres à Kariles grant dolor.
Cas porz d'Espagne a laisie son nevor ^.
Lî douze pair sont remez ^ en Espaigne; Vint mile Franc avoit ^ en lor compaigne.
N'i ont poor ne de morir desdaigne.
Li empereres s'en repara en France, Plore des oils , tire sa barbe blance , Sor son mantel enfuit sa connoissance.
De derier lui chevauche li dus Nayme.
Si dist au roi : « De cui avez pesance ? « Charles respond : <t Tort a qui le demande.
Tel dolor ai, ne puis muer^ ne plange.
Par Guene s'ert déserte tote France î C'annuit me vint, par la vision d'un angle, Entre mes poinz nie debrisoît ma lance.
Grant poor ai mes niez RoIIant remaigne.
Dex, se jel pert, ja n'en aurai escaigne\ 9
Charles li maines ne puet muer ne plor Vint mil François. En ot mot grand dolor Et de RoIIant merveilleuse poor.
Guenes li fel en a fait traïsor^.
D'au roi paien a pris moût grant trésor, Or et argent, pailes et ciglator "^ , Muls et camels, chevax, lions et or.
(Mftn.254,y. 1107.)
^ Pour nebot, cas indirect de mez.
> Restes.
* H y avait.
* Remarquez cette suppression continuelle de la conjonction que. ^ Je ne posséderai plus la videur d'un écheçeau de fil.
* Pour trahison,
^ Pour eiglaton^ e'toffe de soie.
Le lendemain fut le jour de la bataille de Ronce vaux.
Beaus est li jor , clere est la matine'e.
Lî solaus iieve qui abat la rousee ; Cii ousei cantent parmi cele ramee ; Li arcivesque bers a la messe cantee ; Li cons Rollans l'a de cuer escoutee , D'une once d'or l'a li cons honorée.
( Man. 264» t. 1561. -^ Man. 7227, ^ 1 r°, couplet 2.)
Li cons Roltans a s'orison ^ finee ; L'aiguë ^ du cuer li est ez els montée, Aval ia face li est clere cole'e ^.
Vers douce France a la reïsne aste'e.
Droit à son tref ^ a sa voie tornee, Et vit François qui s'arment par la pre'e :
Vint mile furent à enseigne torne'e ^.
(Man. 254, v. 1613. — Man. 7227, f 1 r*", c.4. )
Ensuite est racontée fort longuement ia toilette militaire des principaux chevaliers. Au moment où la bataille va commencer, Olivier propose à Roland de sonner de son fameux cor d'ivoire, pour être secouru par Charlemagne. Il a déjà insisté à plusieurs reprises sur ce sujet, dès qu'on a connu Fapproche des Sarrasins, et déjà
^ Son oraison.
' Aqua, « Coulée.
* Tente.
^ Retournée. ( lis allaient du côté de la France , maintenant H» se tournent de Tautre côté.)
Roland s y est refusé avec indignation. La même scène se représente presque dans les mêmes termes.
Li cuens Rollans ne fu pas effraez
Devant lui fu Viellantins amenez.
Lî cuens i monte cora vassaux adurez,
Dist Oliviers li preus et li senez :
<* Sire compains , envers moi entendez.
Vostre olifans ^, se il estoit sonez,
Kariles i'orroit, li fors rois coronez.
Je vos plevis * ja serroit retornez ,
Secorroit nous par vives poestez, «
Respont Rollans : « Ce seroit foletez.
Ja Deu ne place, — qui en crois fut penez^
Et ou sépulcre et couchiez et posez,
Et au tierz jor de mort resuscitez,
Droit a enfer fu ses chemins tornez,
Por ses amis traire de dolentez, —
Que mes parrastres soit ja per moi grevez.
Ains i ferrai de Durandart assez ^,
Ma bone espée qui me peut à mon lez ^.
Touz en sera mes brans ^ ensaingleqtez.
Félon paien touz nouz ont enchantez.
Miex ains morir que face tex viltez! n
Dist Oliviers , à la chîere membrée : u 3ire compains, car sonez la menée Que je vouz ai huî autre fois rouvée ;
^ Cor.
' Je Yons garantis.
' Beaucoup.
* Lez, côte'.
^ Lame.
Si Porra Karlles de France la loee ,
Secorra nouz en estrange contrée.
La gens d'Ëspaigne ne vient pas efiraee ,
Chascuns soz Fiaume ^ a la teste enclinëe.
Se Dex m'ait et la vertus nommée ^,
Bien semblent gens de bataille aprestëe. »
Out ie RoIIans, si redit s'fdenëe^ :
<i Ne place à Deu , qui fist ciel et rousëe ,
Ne Marien ^, la pucele senee ,
Que por paiens i face ja comëe.
Ainz i ferrai de Durandart m'espëe.
De ci qu'au poing ^ sera ensanglantée.
Félon paien mar virent la jornëe.
Miex voil morir que France en soit blasmëe ! 9
Dist Oliviers : u N'en doit avoir hontaige.
Je ai vëu d'Ëspaigne le barnaige :
Couvert en sont ii mont et li valaîge , Et Ii larriz ^ environ le boischaige.
Grans est les os ^ de cele gent sauvaige.
Ce m'est avis segond le mien pensaige, Fust i Ii rois®, n'i eussiez dammaige.
El cor sonner n'eust pas grant otraige. »
Respont RoIIans : « Ne me vient en coraige.
^ Casque , heaume.
' Que Dieu m'aide , et sa puissance renommée, glorieuse!
' Paroles prononce'es d'une haleine.
^ Cas indirect de Marie.
* Poignée.
* Bruyère.
^ L'arme'e. II faut peut-être lire li os,
^ Si le roi y eût été. Cette tournure est familière dans le vieux français.
Ja Dieu ne place ^ qui fit chascun lainguaige Asez voil miex ^ devancier mon ëaige , Que cist paien aient de noz cbavaigne^, Ne que par moi ait France resprouvaige, Ne nouz perdons par euis nostre heritaige, «
RoIIans fu preus et Oliviers fu ber*, Paringal furent et compaignon et per.
Puisque ce vint à lor armes porter, Miex aiment à morir que bataille escbiever.
Preu sont li comte , haut prisant à parler :
a Païen chevauchent , si font lor ost serrer , Drst oliviers ; or les poez mirer.
Tant i en a, nus le les puet esmer.
Vostre Olifant ne deignastes sonner, Loins nous est Karlles , tart iert du retorner ^ . Fust i li rois , ce os bien afier , Ja cil paien ne l'osaissent panser^.
Envers Ëspaigne deveriez esgarder.
De grant dolor vouz porroit ramembrer.
L'arriere-garde fait moult à redouter"^.
Cist nos feront les coraiges trobler.
Jamais cest jor ne porrons trespasser^.
Dex penst des armes ^ — qui tout a à sauver. »
^ Ne plaise.
' Xaime beaucoup mieux.
' Rançon par tête de prisonnier; mot formé de chef.
* Baron, c*est>à-dire, courageux.
^ Tardif il sera à retourner.
* A Si le roi y eût été, j'ose bien l'affirmer, ces païens n'auraient pas même la pensée de cela ( de nous attaquer ). »
^ « Mérite beaucoup d'être redoutée. »
* « Jamais nous ne pourrons passer ce four. »
* Ames.
€t Tais, OKviers, ne te chaut desperer.
Fel* soit \i cuers puisqu'il weut coarder.
Quant ce venra as ruistes cops donner,
Nouz demorrons à estai pour chapler ^;
Nouz trouverons maint demainne' et maint per. —
Quant serons mort, ben ferons à plorer^.9
Quant voit RoIIans que la bataille aura, Tant parfu fier que lyon resambla :
a Sire compains, mais voz nel direz, ja. Li empereres , qui François nos laissa , Son anciant ^ coàrt home n'i a. — Por son seignor quant on bien Tamera, Doit bon sofrir ce que li avenra, Et endurer le mal qu'il trovera , Le cuir, les os, et la char qu'il perdra.
Fier ^ d'HautecIere , et je de Duranda , Ma bonne espee que Karlles me dona, Se je i muir^ dire puet qui l'aura :
<i Iceste espee , vassaus hom la porta. »
Li arçivesques qui preus fu et esfis  bien ces mots entendus et oïs.
Le destrier broche'', si monte en un laris^; % François après. Gent sermon lor a dit :
u Seignor baron, Karlles vos a norrîs ,
* Félon.
^ « A cette place pour frapper. »
^ Seigneur {dominus),
* « Nous mériterons bien d'être pleures. »
^ A son escient.
^ Frappe.
'^ Eperonne.
^ Si, à peu près dans le sens de et. — Laris, bruyère.
Por vostre roi devez bien iestre oci$.
Or soiez preu por Deu de paradis, Crestientë n'ait de vouz mauvais cris.
Bataille aurez, bien en soit chascuns fis ^.
Car à vos iex véez vos an émis.
Tendez vos mains, si proiez Deu merci ^.
Gardez chascuns ait ses péchiez jehis^.
Quant vos aurai absols et beneïs , Cil qui morra de Deu soit très bien fis. 9
( Man. 7227 , ^ 2 v« , c. 2. ^ Man. 254 , t. 1864. )
Bientôt après commence un terrible cpmbat. Le neveu de Marsile sort des rangs pour insulter les Français : il est tué du premier coup par Roland.
a Cest premier coup sunt nostre Diex aïe! ^ n
Le frère de Marsile vient ensuite, injuriant Charlemagne : Olivier lui passe sa lance au travers du corps.
a Mon joie! la baniere^ Charllon!
Ferez , François , car moult car nouz vendrons, n
Un roi de Barbarie ose encore insulter les Français ; Turpin le tue :
u Baron François , pri vous de bien ferir.
Cist premier coup sunt nostre Deu plasir ! ^ n
Assure.
a Priez à Dieu pardon. »
Confessés.
a Dieu aide ! »
Bannière et enseigne se prennent pour cri de g^uerre.
a Au plaisir dei)ieu 1 » exclamation militaire.
Après beaucoup de behux feits d'armés , les Français sont eniSn accablés par ïe nombre : ils trouvent d'ailleurs des vassaux redoutables parmi les Sarrasins. Roland lui-même est épuisé, dénué de tout espoir; alors enfin il veut bien sonner du cor : inais Olivier lui répond ironiquement qu'il ne veut pas.
Lors dist Rolians au preu comte Olivier :
u Sire compains , par Deu le droiturier , Ceste gent font forment à resoigner * .
Or cornerai sel volez otroier. »
<t Sire compains, ce dist li cuens Rolians, Or cornerai , s'il vouz vient à talans.
Si l'orra Karlles , qui est as porz passans.
Je vos plevis, s'empres^ iert retornans Ensamble o lui ii barnaiges des Frans. ?> Dist Olivier : a Vous en serez blasmans ^.
Resprouvans iert à toz nos barons frans. — Quant jel rouvaî ^ onques ne fus cornans , Ne ja par moi n'i serez mais cornans ; Car Ii corners n'est ot mie avenans.
Je n'en doi iestre par nul home blasmans. >f
u Sire Olivier, dist RoIIans Ii senez , Nostre bataille est moult fors, ce savez.
Je cornerai se vous me le loez. n Dist Oliviers : <i Vouz en serez blasmés, Vostre lyngnaiges en sera mains amez ,
* Appréhender.
* A Certainement bientôt. »
' Pour blasmez.
* Demander (rogare),
Et (par celui qui en crois fu penez ! ) • Se venir puis el règne dont fui nez , Ma seror* Aude jamais nul jor n'aurez.
Entre ses bras jamais nuit ne gerrez. »
Et dist RoIIans : « Par Deu tort en avez.
Dex! aidez-moi par bonnes volentez. »>
Li cuens RoIIans , à la chiere hardie, Oit Olivier, qui moult le contralie , Par grant raison li dist sans félonie :
u Sire compains , par Deu , le fil Marie , Vous me portez ranscunne et felonnie. »
Dist Oliviers : « Vous IWez desservie *.
François sont mort par vostre legerie.
Fust ci li rois , drois est que jel vouz die , Prins fut Marsiïes ou si perdist la vie.
Geste bataille fust pieça départie. — Vostre proesce iert hui toute fenie, Jamais li rois n'aura de vouz bailîie*.
Vouz i morrez. France en ert abaissie , Et je méismes n'en porterai la vie. n Li uns por l'autre plore par compaignie.
Li arcevesques les oit contriJier.
Celle part broche son bon corrant destrier, Vint jusqu'à euls, s'esprinst à chastoier :
« Por Deu vouz proi, qui tout a à jugier, Que ne vouz chaille ensamble à correcier.
Ja li corners ne nouz aura mesticr ^,
^ Sœur.
» Méritée.
5 a N'aura de vous secours, protection. »
♦ Besoin.
Que hui cest jor morrons sans recouvrier.
LoÎDs nouz est Karlles , tart iert au repairier. *— Et non porquant^, se vouz poez aidier, Ja cil d^Espaigne n'en îroient entier* Nostre François, li baron chevalier, Auz trouveront à moult grant destorbier', Ploreront nouz , que nel porront laîssier.
Panront les morz, si les feront couchier Dedens la terre , sans point de detriier ^ , Et métrons nouz à œvre de monstier.
Que nule beste ne nouz puisse mengier. a Dist Oliviers : u Bien fait a otroier.
Sire RoUans, se sonnez est li cors, Kariles l'orra qui est passans as pors.
Si ramenra sa gent et ses effors.
Trouveront nouz et abatuz et mors, Ploreront nouz pour les delis ^ des cors.
Je sai de voir que mains poins en iert tors, Et maint chevel ^ esraigié dou chief fors.
N'en porront mais , perdu auront lor los. — Et car sonnez, par Deu, tout le plus gros^ ! 9
Li cuens RoIIans cui la raisons agrée , Que l'arcevesques li a dite et contée , De l'olyfant la lumière dorée Mist en sa bouche , si corne I&^menee.
Puis l'oït Karlles, de France la loe'e,
^ Néanmoins.
* Trouble.
^ On detraier , faire délai.
« Péchés.
* Cheveux.
® « Le plus fort que vous pourrez. »
As barons dist : «Nostre gens est mesiee.
Vers Sarrazins ont batailie ajoustee. »
Ganes respont, quant cele a escoutee^ Et dist au roi : u Ceste avez controuvee. 9 Sei deïst autres, mensonge fust prouvée !
Li cuens Reliant , à la chiere hardie ,
A grant dolor (car forment a feblîe,
La sois Targue, li chais le conjurie}
De Tolyfant a faite la bondie * .
La maistre vene a rompue et partie.
Paieiie gens en est moult esbahie.
Li plus séurs a sa voie acolie.
Quant Blankardîns a Tenarme saissie ' ,
A un destroit mist sa grant compaîgnie.
Dist Oliviers : « Por Deu, lo fil Marie,
Or voi grant bruit de la gent paiénie.
Or del bien faire , que Monjoie est fenie J f> *
En sus se traient une archie'e et demie.
Blankardins fu et forz et conquerans.
lui mil homes Sarazin et Persans. — A moult grant painne et a moult grans ahanz Et a dolor sonna son cor Rolfanz.
De sa cervelle li temples est rcnnpanz.
Parmi la bouche, li ist^ fors li clers sanz.
Fors fu l'alene, fa' voix en fu moult granz.
Kariles l'oït, qui est as pôrs passans;
^ Bondie, resbondie, retentissement.
* « Cest alors ^ que Blankardin a pris la courroie de son bouclier ( pour le combat ). »
' a Or ça! pensez à bien faire; car Monjoie est finie : bientôt nous ne pourrons plus crier Monjoie. »
* Issir, sortir.
Najmes iVit, qui est avec les Franz, Et dist au roi : « Cîi cors est combattans.
RoIIans le sonne , ce est ses oiyfanz. Aine nel sona se ne fust besoin granz. »
Ganes respont li cuivers souduians ^ :
a Ja iestes-vouz, et chenuz et ferranz, Et vostres poils est touz chenuz et blanz , Et vos paroles ressamble bien d'enfanz.
Assez savez Forguel que a Rollans , II est moult baux y si est foux se^ talenz ^. Grant merveille est que Dex Ten est sofranz.
Ja prist-il Nobles ^ sans le vostre commanz.
Fors s'en issirent li Sarazin as champz.
Tuit s'entr^ocirent à lor espies tranchanz.
Rolians le fiers , le hardi combatanz , ^
Se fist lever ens ez pre's verdoianz , Saisi les cors à toz les combatanz y Qu'il voist li sans en fust aparisanz. — Sor toz ies pers est-il ore gabanz.
Por un seul lièvre va toute jor cornant.
Chevauchez, rois. Ne soiez atarjant *.
Terre major ^ , qui tant parest vaillanz , Loin s est encor. Ne soiez detraianz.
A moult grant pièce , n'i serez sejomant.
Li cuens Rollans son olyfant sonna.
Par tel vertu li temples li faussa, Et la cervelle li fremist et mesla ,
* Pervers, séducteur.
* Caractère.
' Manuscrit S54 : Nobles-loi.
* Tardant.
* La France.
Parmi la bouche , lî sans clers li raia ^ y
Et le menton trestout ensaînglenta.
Tint Folyfant, tre'iz fois le sona,
Que savoir weult se Karlles revenra.
Bruient li mont , et li vauls resona.
Bien quinze lieues li oïe ^ en ala.
François Foirent et Karlles i'escouta.
Et dist li rois : <^ Cil cor grant alainne a. n
Respont dus Naymes : a Que fors hom le sona. »
Li cuens RoIIans ou cor se desmenta ^.
De grant vertu, Toïe s'en ala.
Naymes li dus hautement s'escria :
a Drois empereres , je nel cèlerai ja.
RoIIanz vos niez jamais ne vouz verra.
Cist fel la mort, qui feindre nouz rova^! »
Respont li rois : 6 Se Deu plaist, si fera^.
Criez Monjoie, chascuns s'arrestera,
Si secorrons nos amis qui sont là.
Assez oez RoUans mestier en a. *>
Nostre empereres a fait ses cors sonner, Chascuns se painne de soi) cors adouber, &c.
(Man. 7227 , f" 9 t», c. 1. — Man. 254, v. 2945.)
Mais c'est en vain que Charlemagne et toute son armée s'avancent précipitamment pour repasser les ports ^ les douze pairs sont perdus. II ne reste plus auprès de
^ Rayer , c'est-à-dire , couler.
* Son.
* Tourmenta.
^ A La mort à ce félon , qui nous pria de tarder ! »
^ Sous-entendu Rollans , c'est-à-dire : « Mon neveu me verra. »
Roland que cinquante chevaliers* Roland les engage à mourir sans hésiter pour la cause du Seigneur.
<i Baron François, pensez de Deu servir, Toutes nos armes ^ metra en paradis.
En saintes flors nous fera touz florir. »
(Man. 7227, f> 10 r«, dernières lignes. }
Puis il se tourne vers Olivier , ie frère de sa fiancée , et lui propose de se précipiter avec lui au milieu des païens. Ses paroles respirent une résignation touchante.
u Compains, dit-il , par Deu et par sa mère , Ensemble certez devons mqrir, biaux frère
Ha! douce France, com îes hui désertée De bons vassax. les a dolor livrée.
Moult grant dolor en aura Tempérée. »
( Man. 7227, f^ 10 v« , c. 1 , v. 6. — Man. 254, v. 3226. )
Contre son cop , fuient li renoié * ,
Si com li cers fuit devant le lévrier.
Fuient Païen les cops que Rollans fiert.
Dist Tarcevesques : « Bien Sert li Karllon niez ^ :
Un tel vaïor doit avoir chevaliers.
Ou se ce non, ne vault quatre deniers, v
Rollans s'écrie : « Ferez por Deu dou ciel.
Ferez , François , gardez ne vous targiez *. *>
( Man. 7227 , f 10 V, c. 3. — Man. 264, v. 3240. )
Roland coupe le bras au roi Marsile; les Sarrasins
* Ames. ^ ^ Les renies ( les païens ).
^ Le neyeu de Charles.
* « Que vous ne vous arrêtiez.
S enfuient de toutes parts. Cent mille païens sont vaincus par cinquante chevaliers français.
Chascuns d'euls broche son aufierant Gascon.
Jamais par euls n'auront François prison !
Mais il y a encore des armées entières de païens qui
nont pas combattu. Langalie^ oncle de Marsile, roi de
Cartage , A'Etiopes, SOlifeme et Ae Candie, accourt
avec cinquante miHe guerriers.
La noire gent ot en sa compeignie
Quant Roilans voit la contrefaite gent
Qui sont plus noir que pois ne arrement ^ y
Et n'ont de blanc que les iex et les dent :
« Dex ! dit li cuens , or sai verraiement
Que je morrai par le mien anciant ^.
Mais ains que muire , plus en morront de cent. 9
Olivier est frappé par derrière par ce roi des Noirs. «Au moins tu ne pourras annoncer à ceux de ton pays qu'Olivier a péri sous tes coups » , s'écrie le baron blessé à mort. Du premier coup depée, il lui fend la tête jusqu'aux dents. De tous les chefs de {armée, ii ne reste plus auprès de Roland que Turpin et Olivier, et ce dernier doit bientôt périr. Gamier, neveu du roi, Arthur, fe Jîdele de Roland , a été envoyé pour garder un défilé à la tête de mille chevaliers. Roland , entouré de tous côtés, ignore le sort de son vassal chéri. Si cette petite troupe a été aussi détruite, il ne lui reste plus qu'à mourir.
^ Ou tUrement ( tUramentum ) « encre * Escient.
D£ RONCËVAUX. 97