SUPPLICE DE GANELON
Li baron corrent, Karlles l'a comandé.
Ganelon ont de la tor amené.
Grant forchure ot, et le cors bien mosié ^.
Quant le vit Karlles , dou cuer a sospire'.
u Vassax, dist-iî, par vos sui adolez. n
« Sire, dist Ganes, malement ai ouvre'.
Par moi est mors Rollans, nel puis celer,
Et Oliviers et tuit li douze per.
Se gèl vendi , n'en doi iestre blasmez ,
II me juja messaige outre mon gre,
Por ce que il me voïoit afoler. n
6 Baron, dist Karifes, estez de devant moi.
Trestouz tressue , quant de mes iex le voi.
Conques vers moi ne vers Deu ne ot foi.
Ma gent a mort, et si ne seit por quoi.
Ahi! RoIIans, quel soufTraince ai de toi, [Et des altres barons qui erent en effroi] ^
* Bien moule.
' Vei*s restitue' par conjecture , d après ta leçon de fautre manuscrit. Sans ce vers , le suivant n a aucun sens.
De servir Deu et d'essaucier sa loi ! — Cornent morra, baron , ditez le moi.
ft Seignor, dist Karlles, por Deu vouz voil proier, De maie mort le me faites jugier, Et le faîtez morir, ice je voz requier. »
Aprez parla dans Girars li guerriers, Cil de Viane, qui fu oncle Olivier.
u Par ma foi, sire, bien vos sai conseiller.
Crans sont vos terres et longues por chascîer. En deux grans cordes le faites bien liier , Et puis mener à pie com ors lanier ^ , Et de corgies * le faites angoissier; Et quant venra qu'il devra harbergier, Deux de ses membres li faites depiecier, Par un et un fors du cors esraigier. 9 u Baron , dist Karlles, ci a jugement fier.
Mais ne! voil pas nel fuer ^ tant respiter. n
u Par ma foi , sire , dist Bueves li vaillans , Je vouz dirai un jugement plus grant.
D'aubes-espines faites un feu ardent.
Puis i giete on le cuivert soudouiant ^.
Si qu'anviron soit toute nostre jant.
L'arme en ira par merveilloz semblant. »
« He Dex! dist Karlles, cestui teing à pezant. Cestui panrons, se ne trovonz plus grant. 9
^ Paresseux. Le lanier est le pins mauvais oiseau de fauconnerie.
* Verges.
' « Mais |e ne veux pas tant attendre dans la fustice. »
* Infâme trompeur (séduisant).
Aprez paria Siilemons li bretons :
u Plus ospre mort esgardë nouz avons.
Faitez venir un ors et un lyon , Si lor livrez le conte Ganelon, Il le menront a grant destruction, Et Fociront par moult grant contenson.
Ne remanra chars, ne os, ne braon ^.
Car aînsis doit-on faire de traïtor félon. »
u Seignor, dist Kàriles, moult dist bien Salemons. Mais n'ai coraige que plus respit li dons. «
u Sire empereres, dist Ogiers li vassal, Autre joïse ^ vouz ai trouve' plus mal.
Faites le maitre en celle tor aval, Où il ne voie ne clarté ne solail.
Fors la vermine qui istra dou terrail ^.
De toutes pars es flans et el costal ^ Si l'assaudront et li feront moult mal.
Ne boive, ne menjut par nul home charnal.
Moult i aura, et grant honte et grant mai.
Puis Pamaigne on el palais prtnciptd.
Li biaus mangiers li soit touz comumd , Bien conreez et de poivre et de sal.
De vin ne boive ) ne de fiaue autre tal.
De soif morra d'une angoisse mortal , Com fist Rollans li ber en Ronsceval. i»
« He Dex! dist Rarlles, quelesgart ^ de vassal Mais ne li voil plus prester mon ostal. —
Le gras des fesses.
' Jugement.
^ « Forte est la vermine qui sortira du sol. » * Conseil.
Seignor, dist Karlles, franc chevalier loial, Cist-ci me plaîst, mais encor sai plus mal.
C'on le detraîe à coe ^ de cheval.
Voisent ^ monter mi comte et mî vassal.
Et istront fors, mi baron comunal.
De son service recevra baptestid. »
Lors prennent Gane parvost et seneschfd.
Charies li rois a fait son ban crier, . Que tuit s'en issent par defors la cite', Karlles meismes. Sor un muri afiautre ^ Li vaillans rois s'en est isnel montez , Et li borjois qui tant Font desirre.
Si corne Karlles l'ot dit et commande' Gane menarent de defors la cite'.
Fors de ia ville sunt tuit aprez aie.
Tout ainsiz l'ont mené' le perjure'.
Ne sai quant bon cheval i ont mené?
Quatre yeuwes ^ grans , ce saichiez par verte'. /Qui sont sauvaiges et de grant cruauté.
Et Karlles maine a dit et comandé Que sor chascone ait un garson monte.
As quatre coes ont pie's et mains noe's.
Et puis a fait chascun esporonner.
Qui dont veïst G^nelon tressuer.
Bien poïst dire qu'à maie hore fu ne's. Ce fu bons drois, qu'il ^ traï le barné
^ Queue.
' « Que mes comtes . . . aillent monter à cheval., »
' Mulet enharnaché.
* Cavales.
'* Puisque.
Dont douce France fu en grant orphente' * .
Et li garson sont si bien porpanse , Les chevax font aler de trestouz lez Por le glouton morir à grant vilte'.
Que vous diroie , tant l'ont detraïne L'arme s'en va, si l'emportent maufe^.
Karlles le voit, si en a Deu loe.
<t Dex , dist li rois , vous soiez aourez.
Quant j'ai vengië Rollant le très sene'., Et Olivier et touz les douze pers.
a Baron, dist Kariles, or ai quant que je vue!. Quant cil est mort qui m'a tolu l'orguel, Rollant et Olivier par cui reposer suel ^, Li douze pers a mis en mal acuel ^.
Tant com je vive n'en verrai mais itel.
Par aïs conquis je Rome, et Tyre , et Marsel, Palerne Ions jusqu'el val de Siduel. »
Quant Kuriles fu en la sale montez , Aprez ice que il fu retornez De Guenellon, qui si fu tormentez, Tous ses barons a devant lui mandez Moult bêlement les a araisonnez , Et doucement les a toz acolez.
Congie demandent, et il lor a donnez.
Li rois sospire. De Rollant s'est membrez.'
^ Etat d'orphelin.'
* Diables.
' Souloir, avoir coutume.
* tt Qui a mis. ...»
Et cil s'entoment, s'avalent les degrez.
Charlles remest dolenz et abosmez ^.
De cest romein nus n'en seit plus chanter.
Cil voz beneie qu'en la croiz fu penez Et au terz jor de mort resuscîtez ^.
^ Abîmé.
* Sur le système de versification de ce roman et les romans de chevalerie en générai , voyez la préface de Berthe aus grans pies , par M. P. Paris , qui avait eu Fobligeance extrême de m'en communiquer quelques idées avant leur publication. Cette préface contient en outre une réfutation de Topinion commune qui regarde la chronique de Turpin comme la source des romans carlovingiens.
Dans quel temps ce roman a-t-il été composé? Le manuscrit ancien de la bibliothèque du Roi semble de la fin du Xlli^ siècle. D autre part, ies mots d'Arabis, de Turs, de Hermins (Arméniens), de Babilotne, &c. , indiquent une rédaction postérieure aux premières croisades; ce qui renfermerait nos recherches dans l'espace déjà fort long de 200 ans (de 1 100 à 1300). Au reste, les deux textes que nous possédons actuellement ( car les variantes des deux manuscrits en font le plus souvent deux rédactions à part) ont été sans doute précédés d'un texte plus ancien ; car chacun des deux manuscrits, pris à part, présente des traces assez visibles de deu3^ rédactions : l'une plus simple , plus concise , plus épique , c'est-à-dire, plus ancienne ; l'autre, plus détaillée, plus languissante. Le manuscrit 2S4 est fort souvent écrit dans cet esprit de paraphrase qui indique clairement une époque de décadence, et le manuscrit 7227 n'en est pas toujours exempt ^
^ Voyez les Variantes {^ partie dé la t^ note ).
Les parties ies plus récentes du poème ne peuvent guère être placées après le milieu du xiii* siède. En effet, on remarque parmi les alliés de Marsile à peu près tous ïes peuples païens ou même récemment convertis qu il était possible d'indiquer, Syriens, Égyptiens, Arabes, Turcs, Ethiopiens, Esclavons, Hongrois, &c.; mais il n'y est pas dit un mot des Baharins (Mamelucs Baharites), ies vainqueurs de S. Louis, ni même des Tariarins (Mongols) qui occupaient et épouvantaient tous les esprits depuis ian 1240. On voit dans le Boïardo et TAriosle que les Mongols et même les Chinois ont pris une place importante dans les traditions carlovingiennes.
Quant à la rédaction primitive du Roman de Roncevaux , il n'y a aucune raison qui puisse empêcher de le placer vers les premières années du xiii* siècle : mais il n'y en a aussi aucune qui empêche de remonter beaucoup plus haut. Au milieu du XI® siècle, nous trouvons l'indication formelle de poèmes en langue vulgaire ^ Vers la fin du même siècle, Ordéric Vital met le nom de Roland dans la bouche du fameux Robert Guiscard (^seu Francigenœ Rollando œquiparandus , liv. VII, page 646). Guillaume de Malmesbury, auteur d'une assez grande autorité (pour .la partie historique de son
^ Il est vrai que ce sont des poèmes dévots. « In communis iinguse tt usum satis facundè retulit, ac sic , ad quamdam tinnuli rhytbmi « similitudinem , nrbanas ex Hiis cantilenas edidit. » Dom Bouquet, t. X, p. 477 a.
ouvrage), et après lui le Roman de Rou, affirment qu'on chanta Roncevaux et Roland à la bataille de Hastings , en 1066 *•
II nous reste maintenant à examiner une question plus importante. Ce roman est-il une œuvre littéraire destinée à être lue, ou n est-ce pas plutôt un poème populaire formé peu à peu sur des traditions nationales, destiné à être chanté et à subir toutes les additions, tous les retranchemens, toutes les transformations, que la trans^* mission orale ne peut manquer de faire subir à des tra* ditions, même quand elles sont soumises à la forme poétique? S'il en était ainsi, ce roman serait la fameuse chanson de Roland que les soldats français chantaient encore au temps du roi Jean ( v. 1350 ). L'anecdote est connue. Pourquoi chanter Roland? disait ce roi à un soldât; il n^y a plus de Roland. — Il y en aura plus d'un quand nous aurons un Charlemagne. II ne faut pas que ce terme de chanson appliqué à un poème de 8000 vers nous effraie; c'est le mot propre pour désigner un poème du cycle de Charlemagne.
Nostre chançons va toz tems amendant.
Jamais joclers de meîHor ne voz chant.
( Roncevftux. )
^ Tum cantilena Rotlandi mchoata , ut martium viri exemplum pugnaturos accenderet.
Tafllefery qui moult bien eantait ....
Devant ai s'en allait cantant De Cariemane et de RoIIant, Et d'Olivier et dei vassaus Qui morurent à Rainsevraus.
Dex! or voz pub bone chancon chanter.
( Ronceyftux. )
«Tai retrouvé ce mot dans tous les débuts des poèfnses carlovîngîens :
Bone chanfon plairoit voz à oïr.
( Garins le Loheran. Arêenal.)
Bonne chanson qui fait moult à loer.
( Gaydon. Bibl. A. 7S27. )
Chanson. ... de barnaige.
( Amile et Amis. Id, ibid. )
Bonne chanson qui est vielle et antie.
( Giran et Joordains. Id, ibid» )
Bonne chanson ainz n'oïstes meillor.
{Anberh, id, ibid.)
Cette chanson d' Auberi a au moins vingt mille vers. Le poème de Roncevaux n est appelé un roman que dans un des derniers vers du manuscrit 254 ;
De cest romein nus n'en set plus chanter.
Et ce dernier vers lui-même nous affirme que cette chanson de Roland se chantait.
Dans le roman de la Violette, poème en vers croisés de huit syllabes , le héros, déguisé en jongleur, chante sur sa vielle quelques vers intercalés dans le récit. Cest un couplet sur une seule rime en vers de dix syllabes (c est-à-dire , absolument sur la même mesure que notre roman), et ce couplet se retrouve textuellement
dans le roman de Guillaume *au coi$rt nez ^ On chantait donc tout au moins des parties de ces romans earlovingièns.
Examinons maintenant si la chanson de Roncevaux est la chstnson populaire de Roland. It faut convenir que quelques passages de notre poème semblent au contraire indiquer une œuvre de littérateur^ je dirais presque d erudit.
Voici ^ par exemple^ des vers qui sont placés dans la bouche de Charlemagne y et qui se trouvent dans les deux manuscrits :
En vieiiïe geste le treuve I*on lisant
El Capitoile de Homme est-il lisant ^ , Li vieul César qui tant parfu vaillant Celui murtrirent à lors espîes tranchans, Puis enmorurent ^ assez vilainement.
D'euls est extraiz Guenes li souduiant.
Les vieilles gestes sont prises à témoin trois autres fois f et ces trois passages se retrouvent dans les deux manu^rits :
II est escrit as Set-Sains en Bretagne
II est escrit au Saint-Denis monstier
Li ber saint Gilles. ... en fist l'estoire
II me semble assez peu probable que le souvenir du
^ M. Raynouard, dans le Journal des Savons, mars 1831, p. 136. ^ « A lire , que ces gens là blessèrent .... » * Tuèrent.
es LE ROMAN
vieux César ait jamais pu entrer dans un chant popu-' laire. De plus^ cette citation des sources historiques n'a^ je crois ^ aucun analogue dans aucune des poésies populaires connues. li est tel historien de l'antiquité où f on en trouvera beaucoup moins que dans ce vieux roman de chevalerie. Cependant on peut donner une raison pour accorder cette singularité avec le caractère ordinaire des chants nationaux. Tous les peuples ont commencé par croire à leurs traditions, même épiques, comme à une histoire sérieuse. Dans les temps héroïques on ne connaissait pas i écriture, ou bien on ne l'employait point à écrire i'histoire contemporaine; il n'y avait pas de vieilles gestes à invoquer en témoignage. Mais , au moyen âge , comment lê jongleur et son auditoire auraient-ils pu ignorer que, dans tel couvent du voisinage, iï y avait des monceaux d'anciennes chroniques écrites dans la langue de la vérité, dans la langue de la science et de l'élise ? Tout étrangers qu'ils étaient au royaume de clergie, iis en étaient trop proches voisins pour ne pas être instruits de faits aussi matériels, aussi psdpables. Quelqu'un aura invoqué les gestes par suite de quelque méprise, ou bien par mauvaise foi, et bientôt ces citations seront devenues habituefles. Au reste, on rencontre un fait non moins singulier dans ies romances populaires des Espagnols ; on y cite l'année de l'incarnation pour plusieurs faits contenus dans les romances de Bermude et d'AIphonse-Ie-Chaste.
Faut-il donc considérer notre roman de Roncevaux
comme une épopée populaire mêlée d un petit nombre d'interpolations? On pourrait apporter des raisons assez fortes à lappui de cette opinion.
En efièt, la chanson de Roncevaux réunit souvent les caractères de cette poésie : je veux dire la simplicité , la brusquerie, f énergie ; de plus, la répétition continuelle des mêmes épithètes, des mêmes expressions, des mêmes vers. H y a peu d ouvrages qui ressemblent davantage sur tous ces points aux poésies populaires de& divers peuples de l'Europe.
II y a encore dans la chanson de Roncevaux une particularité fort singulière. Acinqreprîses, et aux endroits les plusintéressans, on retrouve un même couplet répété deux et trois fois sous une forme légèrement différente. Ainsi les efforts de Roland pour briser son épée, et ses derniers momens, sont répétés trois fois dans lun de nos manuscrits, eC ces trois versions ont un caractère également pc^ulaire; au contraire, l'autre manuscrit, qui ne donne qu'une seule version dans ces deux circonstances , semble ici une paraphrase un peu languissante de Fautre texte ^. Comment penser qu'un auteur se sera amusé à répéter les mêmes &itssur d'autres rimes avec quelques légers changemens , et qu'il ait eu assez de fécondité pour faire à peu près, aussi bien plusieurs fois de suite ? N'est-il pas plus naturel de regarder ces couplets doubles et triples comme des chants populaires qui se sont
* Voyez ies Variantes (1'^ partie ).
•yo LE ROMAN
trouvés exister en plus grand nombre sur les endroits les plus poétiques 9 les plus populaires de la légende?
Les auteurs de poèmes chevaleresques font ordinairement précéder leur œuvre d une introduction où ils se font connaître^ où ils indiquent leurs auteurs et protestent de leur véracité. Dans la chanson de Ronceveaux^ nous ne trouvons rien de semblable. Les variantes continuelles des deux manuscrits sont aussi à ^remarquer. On sait que le propre des poésies populaires est d'être faites par des inconnus qui ne se nomment pas, et dont les inventions sont continuellement arrangées et modifiées par leurs successeurs ^.
Nous avouerons cependant que la question est loin de nous sembler résolue. 1° Nous n avons à présenter aucune preuve directe qu aucun des morceaux contenus dans ce manuscrit ait fait partie de la chanson de Roland , ni même d'aucun chant qualifié de populaire. 2^ Nous n'avons connaissance dans ces mêmes siècles d'aucun citant épique français incontestablement populaire , qui puisse être comparé avec notre roman de Roncevaux. 3° Les textes que nous avons cités prouvent que la chanson de Roland se chantait. Comment supposer qu'on ait imaginé un ensemble de 8000 vers destinés à être chantés de suite ? D'ailleurs les chants épiques dont l'origine populaire est authentique (c'est-à-dire^ ceux qu'on sait avoir été écrits tels que la tradition seule les
^ Voyez les Variantes ( 2* partie ).
DE RONCfiVAtJX. 71
avait Icmg-temps conservés ) , sont ordinairement assez courts, et ne dépassent jamais plusieurs centaines de vers* Cest, en effet, jusqu'où peut aller la force du plus infatigable chanteur.
Ainsi je n'ajfinnerai point que notre chanson de Ron« cevaux soit la fameuse chanson de Roland. J'observerai seulement qui! a dû certainement exister plus d'une chanson de Roland, c'est-à-dire, des chants sur les principaux points d'une vie aussi fameuse. II n'est pas impossible qu'un trouvère se soit avisé de composer sur ces chants un long poème. Soutenu et inspiré par la poésie populaire^ ce poème en aura eu ies qusdités. Sans regarder cette explication comme inadmissible , j'avoue que je pencherais plutôt pour une autre hypothèse^ d'après laquelle notre roman de Roncevaux serait composé des chants populaires eux-mêmes, mais remaniés, mis en ordre et complétés. C'est ainsi qu'une opinion fameuse et très-répandue nous présente la tâche des premiers éditeurs d'Homère, parmi iesqu^ on compte de grands poètes (Simonide, Anacréon), et dont te nom (</>£&gxAUftçxùl) signifie d'ailleurs arrangeurs. Et de plus^ il e uste des suites de chants populaires ; entre autres les romances de Rodrigue, et les ballades de Robin Hood, qui semblent disposées exprès pour être arrangées en poème épique.
Au. reste, quand même aucune partie de ce poème ne serait de la poésie populaire , je crois pouvoir regarder comme certain que les récits qu'il contient ne sont pas
n LE ROMAN
une invention individuelle , mais des traditions nationales et universellement répandues.
Pour le prouver, nous allons çssayer Jétabiir que le nom de Chaiiemagne n'a. jamais cessé d'être populaire jusqu a l'époque ia plus récente où puisse être placé notre rom^n; qu'en particulier les chanU traditionnels sur Roncevaux et sur les paladins sont antérieurs au premier livre connu qui résume ces traditions. De plus, nous tâcherons de prouver que fauteur ou les auteurs du roman de Roncev^ux ^oi^t pas pu prendre ce livre pour ha$ç^
I. Du X® au xm*^ siècle, le nom de Charlemagne n a janiais cessé de jouir de la plus grande popularité.
On sait qu au X* siècle tous les fondateurs des nou-* velles dynasties veulent descendre de Charlemagne, au iinoins par les femmes.
En lan lOQO, Tannée solennelle du moyen âge, Tannée où le monde devait finir, toutes les chroniques de France et d'Allemagne s'occupent de la visite faite par Othon lïl au vieil empereur à la barbe grifaigfie. Un cpmte qui avait suivi f empereur racontait, nous diton, avec un respect méjé d'effroi, que le corps n'était pas couché selon l'usage ordinaire , mais assis sur un trône, un sceptre dans la main. Ses ongles avaient continué de croître, et avaient percé les gants dont ses mains étaient couvertes.^ Toutes les parties de son corps étaient dans un état de conservation parfaite, à
lexception du nez y qui était légèrement endommagé ^ En ian 1095^ au moment de Timmense mouvement de la première croisade^ TEurope était persuadée que Charlemagne était ressuscité «d entre les morts pour la conduire à la guerre sacrée ®.
Vers le milieu du siècle suivant^ Chaiiemagne fut canonisé par lanti pape Pascal IL Ce nouveau saint fut accueilli avec enthousiasme^ et pour cette seule fois peut-être on vit le saint d'un anti pape reconnu par I» cour de Rome.
II. La chronique de Turpin a été précédée de chants qui célébraient les traditions carlovingiennes» Voici un texte positif tiré de cette prétendue chronique contemporaine :
« Oellus, comes urbis quae vulgô dicitur Nantas. De hoc canitur in cantilena usque in hodiernum diem ^ quia innumera fecît mirabilia. c. xi (Ed. Rauber) ^. »
« Hoël, comte de la ville qui sappeHe Nantes en langue vulgaire. Cest lui qui est clianté encore aujour-
' Chr. Novalic, Historiena de France, X ,, p. 1 44. — Voyez aussi p. 145, 124, 229, 319.
' Schmidt, Hist. des AUem. t. II, d*après Ursperg, ccxlv.
^ Je n'ai pu retrouver ie texte que cite M. P. Paris dans sa préface de Berthe a/us Ions pies. Comme il ny a d'autre différence que le noni propre ( Ogerius , dux Daniœ, au iieu de Oellus , &c. ) , je pense que ce n'est qu'une variante -, sinon , il faudrait compter deux textes au iieu d'un.
d'bui dans la chanson, parce qu'il fit des prodiges innombrables, n
Dans f épître du prieur de Vienne au clergé de Limoges en lui envoyant la chronique de Turpin (y. lan 1 1 00 ), on lit ce qui suit :
« Egregios invicti Caroli triumphos, ac praeceisi comitisRotoIandi agones in Hispania gestos, nuper ad nos eac Hesperia delatos, ingenti studio exscribere feci, maxime qu&d apud nos ista latuerant hacténus y nisi qu» joculatores^ in suis prœferebant cantilems, n
Ces mots écrits par un Provençal à un Provençal prouvent bien qu'on n avait pas besoin de Turpin pour chanter Roland etRoncevai^x; mais ils ne prouvent point qu'on chantât Roland et Roncevaux en France, c est-àdire, au nord de ia Loire. II en est de même des deux textes tirés de la chronique elle-même. Rien , je crois , ne s oppose directement à ce que cette chronique ait été composée en France ; mais efle peut fort bien lavoir été en tout autre pays, peut-être en Italie, d'où le prieur de Vienne prétend l'avoir fait venir, peut-être à Vienne même, comme on peut le supposer ^
Mais les trois textes déjà cités d'Ordéric Vital , de Guillaume de Malmesbury et de Robert Wace, joints à
' Joculaêor , jogleor ou jonghor , ensuite iongleur.
' On a conjecturé que l'auteur pourrait bien être Farchevéque de cette viUe, qui fut pape sous ie nom de Calixte II , et qui recommanda cette chronique aux fidèles chrétiens de tous les pays. (Voyez Biogr. univ. » Turpin , par M. Daunou , et ia fin de notre III* note.
lanecdote du roi Jean y prouvent parfaitement Fexistence de poésies populaires françaises sur Roland. Quant à savoir quelle est la patrie originaire de ces traditions poétiques^ nous ne débattrons point cette obscure et difficile question ; il nous suffit pour notre but de savoir que Roland a été populaire dans Fun et l'autre pays.
m. Le roman de Roncevaux a-t-il été fait sur la chronique de Turpin?
II suffit de la lire pour être à peu près convaincu du contraire; car ce serait à la lettre un mort qui eût engendré un vivant. II y a sans doute des ressemblances entre les deux ouvrages ^ ; la communauté des traditions ne pouvait manquer d en faire naître. Mais^ si Ion eût pris Turpin pour guide , même avec intention de l'altél'er à plaisir, comment aurait-on imaginé de faire mourir à Roncevaux f historien même de Roncevaux? comment surtout ne fùt-il pas resté quelque chose du but principal de la chronique^ leloge de S. Jacques, et de son pèlerinage^ dont il n'est pas dit un mot dans notre roman ^ ? Enfin ce roman ne contient que la seconde moitié de Turpin ; et un des faits les plus reconnus que présente l'histoire si obscure de ces romans
' Voyez la note II.
* Un romancier, continuateur de Berthe ans grans pies , a pris Turpin pour guide dans une partie de son Charlemame, fils de Pépin et de Berthe, et je me suis assure qui! est dune exactitude sans égale. (Bibl. du Roi, n^ 7188 , p. lâÔ.) Ce roman, qui contient toute la vie
du moyen âge, cest qu'ils nont jamais été en se décomposant y mais au contraire en se combinant plusieurs en un seul.
Après avoir essayé de prouver que notre roman deRoncevaux est emprunté directement à des traditions nationales et populaires, nous allons le comparer avec l'histoire y telle quon peut la tirer des n^onumens historiques.
D*abord, quelle trace nous reste-t-il des &it& qui font le sujet de ce roman ? Quelques lignes d'Éginhard et du poète saxon qui Ta paraphrasé dans Iç siècle suivant. Aucun des autres chroniqueurs contemporains n'eu dit un mot. Voici le célèbre passage d'Éginhard, :
« Omnibus quae adierat oppidis atque castellis in deditionem susceptis, saiyo et incolumi exercitu revertitur; praeter quod in ipso Pyrenaei jugo Wasçonican^perfidiam parumper in redeundo contigit experiri : nam , cùm agmine longo , ut loci et angustiarqm situs permitlebat, porrectus iret exeçcitus,, Wascones, in summi montis vertice positis iq'sidiis. ( est enim locus ex opacitate silvarum, quarum maxima est ibi copia, insidiis ponendis opportunus ) , extremam impedimentorum partem, et eos qui, novtssirni agminis incedentes, suhsidio prœcedcntes tucbantur, desuper incursantes,
de Charlemagne» suit presque en tout le même ordre que les chroniques de Saint-Denis , ^ur lesquelles il a été composé, Uenfance et Te'ducatîon de Charlema^ne ( 1^^^ livre ) , et sans doute quelques autres récits fabuleux qui ne se trouvent pas dans les chroniques de Saint-Denis, complètent cette e'norme compilation.
in subjectam vallem dejiciunt ; consertoque cum eis praefio, usque ad unum omnes interjiciunt , ac direptis impedimentis ^ noctis beneficio^ qaas jam instabat^ pro* tecti, summa cum celeritate in diversa disperguntur. Adjuvabat in hoc facto Wascones, et lévitas armorum y et loci^ in quo res gerebatur^ situs. Econtrà Francos et armorum gravitas^ et loci iniquitas, peromnia Wasconîbus reddidit impares. In quo prselio Eggihardus regise mens» prspositus^ Anselmus comesPalatii^ et Hruodlandus ^ Britannici limitis prœjectus , cum aliis complurtbus interficiuntur. Neque hoc factum ad prcesens vindicare poterat , quia hostis re perpetrata ita dispersus est y ut ne fama quidem ren)aneret ubinam gentium quœri potuisset, »
A la première vue , on dirait que ce grand combat de Roncflraux n est qu un coup de main hardi contre des bagages mal gardés. C'est en effet ce quÉginhard veut nous faire entendre. Cependant il résuite de son récit : 1* Que cette arrière-garde a dû être composée de soldats d'élite, car ils protégeaient ceux qui les précédaient (subsidio prsecedentes tuebantur); 2** quïl périt trois des principaux leudes du palais impérial et beaucoup d'autres (complures alii); 3"* qu'il n'échappa pas un seul àes combattans (usque ad unum).
II est malheureux que, dans la péninsule espagnole, aucun contemporain n'ait parlé de ce combat. Mais, mal-
^ Alitis Hrodiandus, HroIIandus, Ruodiandas, Rotlandas.
grë le silence des Espagne^ de {époque, et en particuliers des montagnards wascons, qui^ je pense ^ n Privaient guère ) ce nom de Roncevaux avait en Espagne une aussi grande renommée que dans ia Gaule. Ik r^ardèrent ce combat comme une de leurs plus grandes gloires ; Bernard de Carpio y ie vainqueur supposé de Roland) f Hercule qui étoufia cet Antëe chevaleresque^ est un de leurs noms les pius populaires. Ils rappellent ce souvenir avec fierté dans leurs chants nationaux.
Mala la vistes Francezes La caca de Roncesvalles.
Don Carlos perdio la honora , Murieron los doze pares *, &c.
Pour moi , je ne doute pas qu'au Xlll* siècle la chronique d*AIphonse-Ie-Sage ne soit de temps en temju (par une rencontre tout-à-fait fortuite) plus véridique que celle du contemporain Éginhard. Au lieu de nous présenter ie combat de Roncevaux comme une attaque de brigands, une félonie de sujets révoltés, il nous dit, au milieu de beaucoup de fables et sous des dates trèsfausses , que Charlemagne, voulant retourner en Gaule, se dirigea sur le territoire de quelques pauvres chrétiens qui s'étaient retirés dans la montagne pour y vivre indépendans des infidèles; qua l'approche du puissant
^ Canctonero de romances. Rom. del conde Gnarinos , p. 101. — Ce recueil est uniquement compose de chants populaires on de morceaux antérieurs au xv® siècle.
empereur, ces pauvres gens pleurèrent des yeux, et supplièrent Dieu de les défendre d'un si grand empe^ reur qui venait sur eux, S*3 ne fallait que le silence de l'histoire pour autoriser une tradition y nous pourrions même, d'après la même chronique, nous permettre de dire que le roi des Asturies, après avoir appelé les Francs, fut forcé par ses sujets de combatre contre eux, car ils aimaient mieux mourir libres que vivre sous la servitude des Français ^ ; qu'enfin, à force de cou*rage et d'héroïsme, les Espagnols parvinrent à vaincre les Français.
Nous croirons donc qu'Éginhard a un peu dissimulé la vérité sur la bataille de Roncevaux, et que cette bataille avait fait assez d'impression sur les contemporains pour s être conservée avec édat dans la tradition. Cependant,#si Roncevaux a été populaire dès le temps de
^ « E quftndo Ilego a los montes Pyreneos, domorayan a un nnos pocos de Christianos que escaparon de la espada de losMoros. Oyieron aqnelios Christianos muy gran miedo del emperador : et ilorando de los ojos pidieron merced a dios qne ios dièse acorro e los defendiesse de aqnel tan gran emperador que sobre ellos yenie , ca ellos non eu jdavanmas biyîr. (III^ parte, cap. x.) E los ricos omes dei rey don Alfonso-el-Casto quando sopieron lo porque fueron los mandaderos id emperador Carlos y peso les mucho de coraçon : et consejaron al rey que reyocase aquelio que embiara dezir al emperador, synon que lo ecbarîen del reyno , e que ellos catarien otro senor : ca mas querien morir libres que ser mal andantes por el e en senridnmbre de los Françeses. ( Ibid, ) » Le roi des Asturies contemporain de la bataille de RoBceyaux n^est pas Alfonse-Ie-Chaste , mais Siio, un de ses plus obscurs, prédécesseurs.
Charlemagne^ comment se fait^I que cet amusant moine deSaint-Gafl. qui^ soixante-et-dix ansapr^s^ nous raconte les récits qu'un vieux guerrier et un vieux prêtre lui ont faits dans sa jeunesse, ne nous dise pas un mot de Roncevaux ni de Roland^? Cest que le compagnon de Charlemagne dont le moine de Saint-Gali nous repèle ies anecdotes/ n'a assisté qu'aux dernières guerres du nord ; de plus, le moine de Saint-Gail, dans une contrée allemande et fort éloignée des frontières espagnoles, devait s'intéresser assez peu à des guerres fort importantes* pour la Gaule, mais qui touchaient peu la Germanie : d'ailleurs dans tout ce livre ii n'est pas dit un mot de FEspagne.
Nous avons comparé les événemens de notre roman avec le récit malheureusement unique d'Éginhard. If n'est pas moins curieux de rechercher dans l'histdfre les personnages de la tradition épique. Nous . retrouvons parfaitement conservés deux des principaux noms que f histoire mêle à la bataille de Roncevaux , ceux de Charlemagne et de Roland. Nous retrouvons aussi le Turpin de ia fable dans Tilpinus , qui fut archevêque de Reims à cette époque. Quant aux noms d'Ogier, d'Olivier, de Naymes, de Girard, Gerin, Garnier, Hugues, &c. , nous les retrouvons sous leur forme latine dans les mo-
1 II a écrit «ntre 883 et 885. ( Voyez la préface de Basnage , Historiena de France , t. V. ) C'est chez lui qu'on trouve pour la première foi» Tavcnture du lion de Pépin , qui se retrouve chez les romancier» du moyen âge.
numens du vm® siècle (Oggerus, Ulfarius, Namatus^ Girardus^ Warinus, Warnarius, Hugo). Le seul nom qui ressemble un peu à Granelon ^ c'est celui de Getlo, qui mourut en combattant les Saxons à SonnethaI« Mais il est fort douteux que ces noms sappliquent aux personnages de notre roman. Quoi quil en soit^ i*Ogier et TOIivier de l'histoire vont nous occuper un instant.
Sous le règne de Pépin > nous trouvons un Y idfarius ou Ulfarius cité comme un des principaux fidèles de ce roi (763). Vers le commencement du siècle suivant ^ un comte Ulfarius, homme noble et illustre, n'ayant aucun parent, cède à un saint homme une terre dans le territoire. d'Aiby pour y construire une abbaye*. Si cet Ulfarius nest pas l'Olivier de la tradition, il est au moins très-vraisemblable qu'il a combattu contre les Sarrasins, puisque ses possessions étaient situées sur les limites de la Septimanie (Languedoc), qui, après avoir été leur conquête, fut le théâtre ordinaire de leurs invasions.
Il nous reste sur un Ogier contemporain de Charle^ magne des détails beaucoup plus intéressans, d'après lesquels il semble avoir eu des droits à devenir pour long-temps fameux dans la mémoire des hommes.
Nous ne trouvons rien sur sa naissance ni sur ses premières années; il nous est seulement désigné comme un
* D. Bouquet, v, p. 700 d, 458c.
Franc de race. très-noble. En 753, Ogier (Autcharius, Autgarius ^ ) est envoyé en ambassade par Pépin auprès du pape Etienne II. II parait qu'il fut ensuite un des fendes les plus fidèles de Girloman ; frère de Charlemagne; car^ après la mort de ce prince , et peut-être non sans avoir tenté une lutte. inégale/ il conduisit à Pavie la veuve et les jeunes enfans de son roi ^. Lorsque Charlemagne attaqua ensuite les Lombards ^ Oger ( Oggerius ^ ) combattait à leur tète. II était avec le roi Didier lorsqu'une troupe de guerriers éprouvés tourna les cltises des Alpes, et contraignit à la retraite la faible troupe des Lombards. S'il faut en croire le moine de Saint-Gall (ou peut-être une chanson de geste qu'il nous a traduite en latin), Ogier ( Oggerus^ ) était avecle roi Didier sur la plus haute tour de Pavie pour voir arriver f armée des Francs. « Voilà Charlemagne , dit le roi dès qu'il aperçut les bagages. — Non , dit Oger, ce n'est p(Nnt Charlemagne. n Bientôt le roi s'écrie : a II
est au moins dans cette seconde armée. Non , ce
n'est point lui, dit Oger, ce n'est point lui encore. » Le roi trembla et dit : « Que ferons-nous, Ogier, s'3 doit en venir d'autres? — Tu verras, 6 roi, combien sa venue sera terrible. Quant à nous, j'ignore ce que nous allons devenir. » Et pendant quilspaiiaient on- voyait arriver
^ D. Bouquet, ex Anastasio v, p. 376. — Diplom. p. 69G. « Id. titrf.v, p. 459, c.
' Ibid, Chr. Moissac. p. 69.
* Mon. Sangail. i. ii, c. 96. .
les jeunes gens du p^^Iaîs^ les guerriers infatigables, Di* dier s'écria : « H est parmi ceux-ci. — Pas encore, w Alors on vit venir, avec de nombreux compagnons, les évêques, leàabbës, les clercs de la chapelle. Didier, lorsqu'il les aperçut , maudit et la mort et la vie ; ii bégaya en sanglotant: «Descendons, Ogîer, descendons ; allons nous cacher sous là terre. » Mais Ogier, qui avait appris à connaître ia puissance du roi des Francs, lui répondit : « O roi, <5e nest pas encore Chsarleraagne, Quand tu verras la moisson s'^rayer dans les champs, le P6 et le Tésin, ces fleuves de fer mêlés à Feau salée, inonder îes murs de Pavie , c'est aiofs seulement qiie tu pourras dire* : voilà Charlemagne. »
Quoiqu'il en soit de ce récit, Ogier (A'utcharius, Autharius *) aida le fils de Didier dans la défense de Vérone, et fut pris dans cette ville avec les enfans de Carioman. C'est ici que l'histoire contemporaine nous aban* donne; mais une légende sur la conversion du chevalier Otger, qui fut écrite un peu plus d'un siècle après la prise de Vérone, nous apprend que ce guerrier d\ine race des plus nobles , et {par la permission de Dieu ) Je plus victorieux des hommes ^ fut élevé par Chariemagne au-dessus dé tous ses fidèles, de sorte qu'après Tempereur il était le plus puissant homme de tout lempire. Ensuite, touché par la grâce de Dieu, ou voulant peut-êti-e pleurer en toute liberté une cause bien aimée ,
^ Sîg«bert. p. 376, d. Anastas. p. 461 , a. b.
84 LE ROMAK ,
il se fit moine dans I abbaye de SainNFaron à Meaux. On y voit encore son tombeau *.
Ces textes nont rien de décisif, je la voue; mais il faut observer qUe les noms propres sont ce qui se conserve en général le mieux dans les traditions. On retrouve dans les romans lesnomsdeWaïfre duc d'Aquitaine, d'Irmengarde femme de .Charlemagne, de Pépin son père , de Louis-Ie-Débonnaire son fils , &c.
Mais cette exactitude du peuple à conserver les noms propres, ou du moins quelques-uns des plus importans, n est plus ia même lorsqu 3 s agit de distinguer deux individus du même nom. Déjà le moine de Saint-Gafl^ moins d un siècle après Chaiiemagne , paraît le confondre avec son grand-père , Charles-Martel *. II est même trèsprobable que c est en partie par ia même causé que la grande invasion des Sarrasins en France n a pas été placée sous ce même Charies-Martel ^. Ces confusions de noms propres sont fort nombreuses dans toutes les traditions; on comprend daiOeurs combien elles sont faciles et naturelles. Ainsi il se pourrait qu Ogier soit devenu un Danois, par ia ressemblance de. nom avec le Holger des baiiades populaires du Danemarck, qui semble être lui-même le noble et brave Helgi de TEdda poétique.
Mais Tidentité des noms est-eiie la seule cause qui ait
* D. Bouquet, Hist. de France , t. V, p. 174. ' Ut ipsi (Nordmantii) eum nuneupare solebant, Martellus Carohis ;L lï, c. 39.
' Cesi Topinion de M. de Sismondi , Hist. des Français, t. If, p. 263.
DE RONCEVAUX. 8d
fait confondre ensemble les exploits de Charies-Martel et de Charlemagne? Je crois quon peut attribuer aussi cette confusion à ce grand besoin de tous les arts ^ l'unité y qui semble encore plus préoccuper les masses quand elles composent que les individus isolés. Pourquoi» par exemple^ les vrais vainqueurs de Roacevaux, les Wascons, sont-ils remplacés par les Sarrasins? Cest que Chaiiemagne ne peut avoir d autres ennemis que les Sarrasins; cest que le nom du petit peuple wascon ne pouvait manquer de se trouver perdu dans le nom générique de Sarrasins donné à tous les ennemis de Charlemagne ; c^est que les esprits , au bout de plusieurs Medes , n étaient plus préoccupés que d*un fait immense^ la Gaule sauvée de la conquête mahométane. Une longue suite de guerriers avait dû se distinguer dans cette lutte glorieuse qui- désola pendant cent vingt ans les deux versans des Pyrénées. La reconnaissance populaire, qur distinguait quatre générations dans la célèbre âmHIe de Guillaume au court nez, semble avoir réuni sur un seul des Carlovingiens la gloire des quatre générations de cette race qui présidèrent à la guerre contre les Sarrasins. Je ne prétendrai point que Charles*Martel et Pépin ne soient jamais dans les romans les vainqueurs des Sarrasins; mais je n en trouve aucune trace dans tout ce que } ai lu sur ce sujet si peu éclairci. J*ai bien entrevu un roman , Garins liLohcrans ( Guérin le Lorrain) , où les noms de Charles-Martel et des Sarrasins se trouvent ensemble; mais ces Sarrasins, nommés le plus souvent
m LE ROMAN
Hongres, ne sont en effet que des Hongrois païens (du moins dans la partie que f ai lae * ). Réciproquement , les Sarrasins de notre roman sont confondus une fois avec les Hongrois ; ce qui prouve que tous ces noms de nations infidèles se prenaient atôez indifféremment les uns pour les autres. Quoi qu'il en soit , ia lutte tout entière des barbares du nord contre les barbares du midi semble avoir été ordinairement attribuée à Charlemagne. On se souvenait encore que ces temps de misère et de gloire avaient duré plus d un siècle ; mais on ne fut nullement embarrassé de ce long espace de temps : en effet, il suffisait de quadrupler fa durée du r^ne de Charlemagne.
u Mien escian ,. a passé deus cens ans » y
dit un chef païen dans le roman de Roncevaux. Cest ainsi que la lutte des Bretons contre les Anglo-Saxons a été attribi^iée tout entière à celui des chefs cambriens que rhistoire a peut-être le plus négligé. Enfin on sait à quel nombre très-restreint de noms propres se réduisent déjà les souvenirs populaires sur les dernières années de notre histoire»
Par suite de cette loi littéraire de Tunité que les traditions suivent sans la savoir, il n'est pas dit un mot dans notre roman qui naît trait à la. guerre contre les infidèles, et cependant ce même temps avait vu des guerres furieuses contre les barbares du nord : mais les fils des Gaulois, qui n avaient vu chez eux que les barbares du
* Bibi. de l'Arsenal , man. de La Vallicre.
midi; ne semblent pa$ avoir été bien en frayeur dt$ Slaves ; des Awares et des Saxons. Si les noms d'EscIar vons et de Hongrois ^ sont quelquefois mêlés aux noms des nations mahométanes , n est-ce pas plutôt un souve-^ nir des soufliances du x® siècle que des victoires du vili'' sur leurs prédécesseurs , les Slaves et les Awares ?
Mais toutes ces inexactitudes , pour ainsi dire maté* rieflesy de la tradition épique de Roncevaux, ne sont rien auprès de l'altération complète qu ont subie les mœurs , les idées ; les Ëûts généraux de 1 époque carlovingienne. Le Germain Karl et ses leudes sont devenus Charlemagne et ses pairs ; nous sommes au xii*' siède , point du tout au VIII**. La guerre contre les musulmans est uniquement considérée sous le point de vue des croisades. Malgré ce qui leur reste encore de dur et de barbare , les héros de Roncevaux sont en tout de véritables chevali^^S; tels que les avaient faits les premières croisades : ce ne sont plus les féroces compagnons de Charlemagne. Nous ne trouvons rien de comparable à ce terrible guerrier qui , dans le moine de Saint-Gall , raconte ainsi ses expéditions chez les Slaves Obotrites^ Venèdes et Bohèmes : « Cétaient de pauvres petites grenouilles; fen avais toujours huit ou neuf embrochées à ma lance ; murmurant je ne sais quoi. II était bien inutile daller nous fatiguer, l'empereur Karl et moi , contre une pareille vermine*. » QueUe que soit, sur une
^ Mon. Sangali. ii,20.
fouie de pomts , h ressemblance de 1 époque carlovingienne et de I époque féodale qui n en est que le développement^ nuHe part nos chevaliers de Ronce vaux ne se livrent à cet orgueil brutal de la force. Olivier est déjà devenu le courtois Otimer. Le vieux Charlemagne luimême montre une courtoisie rare a f égard d'un de ses fidèles vassaux. Le duc Othon y envoyé à fa poursuite de Ganelon^ lorsqu'il s'échappa pour la première ibis, désespère de latteindre^ et revenu au camp de Charlemagne, il en est chassé avec ignominie. II ne perd pas courage , et parvient enfin à ramener Ganelon. Chaiiemdgne se désole de l'outrage qu'il a fait à Othon.
Quant voit fçl Gane, si commence ii plorer ; u He'! Otbes sire, gentiz iestez et ber.
Por amor Deu qui se laissa pener, Cel traïtor où poïstes trouver?
A moult grant tort vouz fiz arsoir ^ blasmer. Tenez mon gaige por le droit amender, n '-i- « Sire, dit Othes, ice laissiez ester ^; Vouz iestez rois , |e sui uns bachelier.
Quant voz plaira, sel ^ porrez amender, n
(Maii.7227.)
De même, dans Turpin, Roland, au niilieud'un corn-* bat singulier contre ïe géant sarrasin Ferragus ,. fait une trêve d'une heure, et, voyant son ennemi s'endormir,
* Hier au soir.
* « Mettons cela de côte. »
* « Certes , vous pourrez le réparer, »
DE RONCEVAUX. ê9
va lui mettre une grosse pierre ^us la tête pour lui servir d oreiïïer.
Une autre altération historique fort remarquable y c est que Charlemagne a complètement cessé d*étre pour les Français un étranger^ un vainqueur; cest le roi de Saini'Denys , comme le dit à plusieurs reprises notre roman , c est le roi vraiment national de ia troisième race \ De même , dans ies traditions persanes, Alexandre est devenu l'héritier I^itime de la monarchie : Darius n est qu'un usurpateur et un méchant roi.
Si Charlemagne et son armée soiit ainsi défigurés par la tradition , à plus forte raison les Sarrasins seront-ifs méconnaissables. Toute leur religion consiste dans des idoles de Mahomet et du fabuleux Tervagant ou Termagant; bizarrement mêlées à celles de quelques dieux du paganisme. On sait qu'ils ont en horreur toute représentation figurée.
Mais autant notre roman est peu exact comme histoire de Charlemagne et comme tableau des mœurs mahométanes , autant il est véridique et fidèle dans la peinture de Tépoque féodale. On a pu le voir déjà dans les extraits que nous avons donnés. Ce sont bien là les
' Nous ne trouvons même guère de traces de la liaine nationale de la France contre T Allemagne , ni même de f antipathie profonde qui séparait, au moyen âge , les diverses nations de ia France actuelle. Nous remarquerons seulement que le traître Ganelon est Mayençais , c'est-à-dire, de race tudesque»
00 L£ AOMAN
batailles, Ihéroïsme ^ la courtoisie, la dévotion, en un mot; les mœurs et les idées de la féodalité, cette période si curieuse de notre histoire. Je transcris ici comme nouvelle preuve un petit morceau tout-à-fait caractéristique, c est la prise de Saragoce par Cbarlemagne. On croit lire les historiens des croisades.
Passe li jors , la nuiz est aserie ^ .
Cler luist la lune par la cité antîe ^ .
Là sus el ciel meinte estoile flanbie.
Li empereres Saragoce a saisie.
A sa gent rueve ^ qu'il ne s'arrestent mie y
La cite cerchent qu'est d'avoir replenie^
N'i ait citerne » ne grant mahomerie ,
Ne liu oscur^ ne grant herbergerie,
Qui tost ne soit torné à desertie.
Et nos François qui d'avoir ont envie
I sunt coru. Ne s'asséurent * mîe ,
Froissent et brisent, qu'il ne demorent mte,
Marsîle Pot asanblé en sa vie ^.
Mahomet trovent et Jupin ordalie ^.
François les ferent (qui Dex port garantie ! )
Cil qui ot aze "^ en ot greignor partie. —
' De serus, tard', avancée.
^ Antique.
^ Rogat , demande, ordonne. Le ^ue suivant gouverne les verbes (torchent et ait»
'*• « Ne prennent point de pre'cautions. »
^ Il y a peut-être une lacune dun vers, ou bien le est pour ce que. M Ce que Marsiie a rassemble'. ...»
" Qui sert d^ ordalie , d'cpreuve judiciaire.
' Ane ( pour emporter le butin ).
Karlles croit Deu^ lo fil sainte Marie.
Li rois a une eglyse en la cit establie ,
Et set evesques Fi ont bien beneie.
Paiens menarent à la baptizerie.
Meint Saracin i ont lor loi guerpie.
Plus de vint mif la nostre ont recolie.
Qui nelvost faire, ne pot avoir aïe ' .
Ne fust pendus ainz la nuit aserie.
Mais Braimimonde ^ ne la^olt prendre mie.
Li rois de France ne Pen efforça mie.
En doce France Temmena sans fallie ^.
Tost per amor prendra la loi saintie,
Deu servira dedens une abaïe.
( Man. 7S27, f* 23 ▼% e. 9 , et man. 254* )
Ainsi nous trouvons , en comparant avec Thistoire les traditions contenues dans ce roman , que les faits historiques qui y correspondent méritaient d*étre conserves dans la mémoire dei peuples ; mais que , d'autre part , il y a une infinité de faits supprimés , et des personnages ou des peuples fort différens confondus ensemble; que, de plus^ ies mœurs et les idées ne se rapportent pas au temps de Chariemagne, mais à celui de la féodalité.
Cette comparaison de la tradition avec Thistoire serait extrêmement féconde, si on Fétendait à toutes les traditions populaires qui ont une histoire contemporaine. En effet, si lesprit humain suit des lois constantes,
* La reine y femme de Marsile.
' Sans faute , sans y manquer.
Oi LE ROMAN
comme on ne peut guère en douter, dans ce grand trava9 de la tradition^ qui seul donne à la plupart des hommes un passé et une patrie y on pourrait découvrir ces lois par {analyse, et les appliquer aux âges sur lesquels nous n'avons que des monumens traditionnels. II est bien entendu que cette restitution sera très-incomplète : il est toujours très-délicat d'appliquer des formules générales, ordinairement un peu vagues. L'historien sera piu& embarrassé , plus exposé à l'erreur, en interprétant les plus riches monumens traditionnels^ qu'en étudiant avec patience les plus rares débris contemporains.
Je ne puis avoir la prétention de traiter cet immense sujet, II faudrait comparer les récits du grand poème national des Persans, le Shah-namek, avec les ouï-dire d'Hérodote et les débris de Ctésias, les romans orientaux sur Alexandre avec les histoires occidentales, l'Harounal-Raschid des Mille et une nuits avec celui de f histoire, les vieilles épopées Scandinaves et allemandes avec les restes des lois barbares et les maigres renseignemens des auteurs grecs et latins , le cycle immense d'Arthur et de la table ronde avec une ou deux pages des chroniques contemporaines \ il faudrait aussi rechercher la réalité dans une foule de traditions chantées et pariées dont f histoire est possible ; il faudrait enfin étudier, dans son rapport avec Thistoire, tout cet immense cycle carlovingien avec ses mille poèmes et ses mille rédactions en prose , ce cycle dont les monumens se sont succédé
DE ftONCEVAUX. 93
sans interruption dans toutes les langues du xii^ au XVI* siècle , depuis les vieilles chansons de geste jusqu a TArioste : dans ce grand ensemble^ il ne faudrait pas oublier ce contre-cycle espagnol ^ inspiré par le patrioûsmCy qui oppose au fabideux Roland un Bernard de Carpio plus fabuleux encore , qui oppose à une conquête imaginaire des récits interminables sur Roncevaux et sur la résistance nationale.
Mais les traditions ne sont pas les seuls renseignemens que nous puissions consulter sur les temps anté-historiques. Il nous reste encore les langues et les races ellesmêmes ^
Mais ces monumens , de même que les traditions , ont éprouvé toujours plus ou moins d*aItérations en se transmettant des temps fabuleux aux temps où nous pouvons les étudier ; en un mot ^ ils ont Fimmense défaut de n être qu'en partie contemporains de Tépoque dont ils nous entretiennent. H faut donc , à peu près comme pour les traditions 9 que la critique anté-historique sache d abord comment se sont modifiées et mêlées les races et les langues dont l'histoire est connue.
* Voyez ia note III.
' Préface des Recherches sur les langues tartares> par M. Abel Rémusat. Cest, je crois, le premier ouvrage où une théorie scientifique de Tëtymologie soit appliquée systématiquement aux recherches historiques. Niebuhr, Hist. rom. , 1. 1, p. 115-119 (trad. française). — Cest, je crois, la première fois quune science nouvelle, la grammaire comparée, est appliquée à l'histoire. Lettre de M. Milne-Edwards à M. Am. Thierry, sur les caractères physiologiques des races.
Alors au moins on s appuiera sur des réalités oans i étude des époques fabuleuses , étude si attrayante pour notre curiosité et dont on ne peut nier Fimportance , quoiqu'on l'ait souvent exagérée.