‹ Dissertation sur les causes de la folieChapitre 4 sur 5 · CAUSES PHYSIQUES · texte numérisé non relu

CAUSES PHYSIQUES

Salpêtrière.

Hérédité. ....

Convulsions de la mère pendant la

gestation. ...•

Épilepsie...

Désordres menstruels. ...?.

Suites de couches. . ..

Temps critique. . ,...

Progrès de l’âge....

Insolation.: ..

Coups ou chutes sur la tête...

Fièvre. ..... -.

Siphilis. .....

Mercure...

Vers intestinaux.'......

Apoplexie. ..........

Causes prédisposantes..

Nous rangerons dans cette classe l’hérédité, les suites de couches,, l’âge critique, les progrès de l’âge, qui se trouvent dans le tableau précédent des causes physiques.

L’hérédité a peut-être une influence plus marquée sur la production de la folie que sur toute autre maladie. La folie héréditaire est très-fréquente ; elle l’est plus dans la classe riche que chez les pauvres; ce qui tient à ce que les premiers , pour des convenances de rang ou de fortune, s’allient souvent entre parens déjà entachés de cette maladie.. Cette disposition est surtout fort remarquable dans les familles des rois, des grands, qui, dans la crainte de déroger à leur haute naissance } n’ont qu’un choix assez limité. Combien de ces familles sont dans un état déplorable de dégénération intellectuelle ! Il n’est pas rare de voir à la Salpêtrière, les deux sœurs, la mère et la fille, et quelquefois la grand-mère.

• Établissement de M. Esquikol.

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L’hérédité provoque rarement seule le développement de la folie ; elle rend seulement le cerveau beaucoup plus facile à recevoir les effets fâcheux des causes excitantes. Cependant il est des cas où on ne peut contester l’empire de cette cause : on voit, par exemple, plusieurs membres d’une même famille devenir aliénés dans les mêmes circonstances, au même âge; etc. : ainsi « un négociant suisse a vu ses deux fils devenir aliénés à dix-neuf ans ; une dame est aliénée à vingt-cinq ans , après une couche ; sa fille le devient aussi à cet âge, après une couche. Il existe une famille, près de Nantes , dont sept frères et sœurs sont en démence. » ( Dict. des sc. méd., art .folie. ) Il y a, en ce moment, à la Salpêtrière, une femme et sa petite-fille, qui, à l’âge de vingt ans, ont été atteintes de manie , avec penchant au suicide; la fille, mère de celle-ci, est à Çharenton pour la même cause.

La folie héréditaire est souvent annoncée de bonne heure par des travers dans l’esprit, des irrégularités dans le caractère , de la bizarrerie dans les goûts et les habitudes , une conduite insolite et mal motivée , peu d’aptitude à l’étude des sciences exactes ou un goût désordonné pour les arts d’agrément et les charmes de l’imagination; quelquefois même le délire ne semble être qu’un état plus avancé des désordres intellectuels déjà existans.

A quoi attribuer cette disposition maladive héréditaire? Tous les organes sont responsables de l’exercice des fonctions dont ils sont chargés ; s’ils les exécutent irrégulièrement, c’est que leur organisation est vicieuse, soit primitivement et du moment de leur formation, ou accidentellement par une cause quelconque: dans l’un et l’autre cas les maladies ont toujours la même source; leur origine seule diffère ; ainsi, de même que la disposition à la phthisie réside dans les poumons ou une mauvaise conformation du thorax, la disposition aux calculs vésicaux, dans une sécrétion vicieuse de l’urine, d’après la manière dont nous avons envisagé la production de l’intelligence, c’est au cerveau que nous devrons attribuer la

disposition à la folie ; cet organe ne doit pas faire une exception aux lois générales de l’économie.

Les suites de couches prédisposent singulièrement les femmes à perdre la tête; cet état qui les rend très-impressionnables, trèssusceptibles de s’affecter, leur fournit en même temps assez souvent l’occasion ou le prétexte de se' faire des chagrins. Cette cause de folie, considérée comme excitante par M. Esquirol , n’en provoque presque jamais le développement sans le concours d’une affection morale ; sur dix-sept observations de cette nature que j’ai pu consulter, deux seulement m’ont paru présenter un délire sans cause directe. Et encore ne devons-nous pas oublier qu’il n’est pas toujours facile de faire avouer certaines émotions de lame, surtout aux femmes.

On a le plus souvent voulu attribuer le développement de la folie, chez les femmes en couches, à l’influence que peuvent exercer les organes génitaux sur le cerveau, à la suppression des lochies ou du lait. Cependant, remarquons d’abord que les maladies de l’utérus ne troublent presque jamais les fonctions cérébrales ; les symptômes qui les accompagnent se bornent ordinairement à la partie affectée. Les malades atteintes de cancers utérins meurent en pleine connaissance. Combien d’autres altérations de cet organe n’incommodent que par leur volume et leur poids, ou ne sont reconnues qu’après la mort, sans avoir été soupçonnées pendant la vie ! En second lieu, remarquons que ce n’est très-souvent que plusieurs mois après l’accouchement, et quand l’utérus est parvenu à son état naturel, que se développe le délire, et que, dans tous les cas, la suppression des sécrétions que je viens d’indiquer, le gonflement, l’inflammation ou la suppuration des seins, sont postérieurs à l’affection mentale qui a déterminé ou qui constitue la folie. J’ai vu un grand nombre de ces malades ; chez aucune il ne s’est manifesté de maladies génitales; presque toujours les seins sont de même en bon état. Il me semble évident qu’ici, comme dans beaucoup de cas de*même nature, on a pris l’effet pour la cause, un symptôme pour la maladie elle-même.

Le temps critique ne doit non plus être considéré que comme une époque favorable au développement de l’aliénation mentale. À cet âge dé la vie des femmes, des fonctions cessant d’exister, l’équilibre vital se dérange facilement; d’un autre côté, l’âge de plaire est passé, mais le désir n’en est q ue plus vif ; l’extérieur seul a perdu ses droits, le cœur a conservé ses .prétentions : c’est alors surtout que la jalousie exerce son empire et devient très-souvent la cause du délire, et qu’au culte de l’amour succède quelquefois une dévotion outrée chez les femmes bien, élevées, et l’ivrognerie chez celles qui n’ont reçu aucune éducation. Le temps critique, par les infirmités importunes qui l’accompagnent souvent, ne laisse pas que de faire vivement regretter le temps passé, amène ainsi le dégoût de la vie, la mélancolie-suicide.

Mademoiselle R...., âgée de soixante-huit ans, a été extrêmement belle et très-recherchée jusque dans un âge fort avancé. Depuis quelque temps seulement, l’embonpoint ayant disparu, des rides nombreuses ont sillonné sa peau ; elle s’en est tellement affectée, quelle en a tout-à-fait perdu la raison, et veut se détruire. Sa vanité la porte à attribuer au scorbut ce qui n’est qu’un effet naturel des années. Cette demoiselle est renfermée dans une maison de santé de Paris.

Les progrès de l’âge } en affaiblissant les ressorts de l'économie, produisent une diminution d’énergie dans l’exercice des fonctions; le cerveau, comme tous les autres organes, perd de sou activité; les sens ne sont plus excités que faiblement par les objets extérieurs; les facultés intellectuelles perdent non-seulement de leur énergie, mais souvent quelques-unes disparaissent, la mémoire du passé , par exemple; c’est alors que sans cause extérieure, survient la déqience sénile. Les autres genres de folie sont très-rares dans la vieillesse; il est difficile, en effet, que des affections aiguës se développent quand l’économie n’est plus susceptible d’excitation.

C’est surtout certaines dispositions de l’état moral et intellectuel qu’on doit regarder comme propres à favoriser le développement de

la folie; telles sont : i.° des vices naturels de l’esprit, qui font que l’intelligence est dominée, maîtrisée par des penchans exaltés ou d’autres séries d’idées ; de là des passions impétueuses, une imagination vive , exclusive ou désordonnée, sans contre-poids : a . 0 une éducation vicieuse qui ne tend point à subordonner les penchans dont un excès d’action est toujours dangereux, aux qualités morales ou sociales, qui ont un but entièrement opposé ; qui ne détermine point la répression, la modération ou le développement d’idées qui pourraient être dangereuses, nuisibles ou nécessaires à l’harmonie morale et intellectuelle : 3 .° les travaux de l’esprit exclusivement et fortement dirigé sur un petit nombre d’idées métaphysiques et spéculatives, scientifiques, religieuses, morales ou politiques : 4 ° les entreprises et spéculations hasardeuses, qui par leur nature entretiennent une agitation, une inquiétude continuelles , et qui causent toujours des émotions vives, soit qu’elles réussissent ou qu’elles manquent : 5 .° les événejnens qui éveillent la curiosité publique, les commotions qui agitent les passions des nations, provoquent le réveil d’idées anciennes ou en excitent de nouvelles; c’est ainsi que toutes les révolutions politiques ou religieuses, les grandes découvertes ont produit un grand nombre d’aliénations mentales. Il ne serait pas difficile de rencontrer dans les établissemens de fous des personnes qui ont perdu la tête à chacun des principaux événemens de la révolution française , depuis 1789 jusqu’à nos jours.

Si nous faisions une histoire des causes de la folie, nous devrions traiter de l’influence des saisons, des climats, etc.; mais c’est particulièrement l’action des causes individuelles que nous avons besoin d’apprécier ; elles seules doivent fixer notre attention.

Causes efficientes directes ou cérébrales.

L’action de nos organes peut être directement troublée de deux manières très-différentes : tantôt c’est un agent physique, une force extérieure, étrangère, qui comprime, altère ou détruit la texture des

parties ; d’autres fois c’est l’exercice même de l’action organique qui devient la cause des dérangemens qui se présentent. Je m’explique par des exemples. Le rhumatisme musculaire peut être produit par descoups, des chutes, etc., et par une fatigue excessive; l’ophthalmie naît également de l’introduction de corps étrangers sur la conjonctive, et de l'exercice trop soutenu du sens de la vision; l’entérite résulte souvent d’un étranglement herniaire et de; digestions laborieuses. Le cerveau,, heureusement protégé par des enveloppes solides, est moins que tout autre exposé aux injures des corps extérieurs ; mais en revanche il est chargé de fonctions si délicates, si importantes, si multipliées dans l’exercice, quelles deviennent très-souvent la cause de troubles, d’altérations, de maladies cérébrales. C’est surtout dans la production de la folie que nous allons reconnaître la multiplicité et l’énergie de ces causes directes physiologiques j les autres, que nous nommerons physiques, sont au contraire extrêmement rares..

Causes physiques.

Toute cause qui affecte la totalité du cerveau ne produit presque jamais la folie ; ainsi les coups, les chutes sur la tête, qui entraînent des commotions générales, des compressions par suite d’épanchemens sanguins ou purulens, occasionnent des troubles très-graves dans les fonctions de cet organe, des convulsions, de la paralysie, un anéantissement presque complet de l’existence,. et quelquefois du délire, en tout comparable à celui que nous regardons comme sympathique des maladies aiguës, délire qui prouve que la portion cérébrale qui sert à l’intelligence est [affectée comme tout le reste. Mais, à mesure que la compression cesse par la résorption ou l’évacuation des liquides épanchés, tous ces accidens cessent, au moins en grande partie; il arrive seulement quelquefois que l’organisation a tellement souffert, quelle ne revient qu’imparfaitement à son ancien état, d’où il s’ensuit un reste (fe paralysie, la perte ou l’affaiblissement d’une ou plusieurs facultés intellectuelles. L’apoplexie produit absolument

les mêmes effets. Je n'ai pas vu, depuis que j’observe les aliénés,.de manies, monomanies ou stupidités produites par ces causes; la démence seule en est quelquefois la suite.

Si on a considéré l’apoplexie comme une cause fréquente de folie, c’est, je pense, qu’on Ta souvent confondue avec l’espèce de paralysie que nous avons appelée aiguë ou apoplectique v. Cette maladie, qui termine quelquefois la vie des aliénés, peut se présenter dès le début du délire, annoncer une rechute; l’état de démence succédant à - la folie aiguë, survient souvent ainsi. Ce n’est point une cause, mais un symptôme de l’affection cérébrale qui détermine eu même temps le délire.

Causes morales.

Les influences qui attaquent l’organisation du cerveau par l’exercice de ses fonctions constituent les véritables, on pourrait presque dire les seules causes de la folie. C’est ce que démontrent les relevés publiés par des auteurs, tels que M. le professeur Pinel, M. Esquirol, Tuck, et quelques autres médecins, anglais, ou américains. En parcourant les nombreux exemples cités dans le Traité de la manie, on est frappé du nombre des émotions de l’âme qui ont provoqué le délire. Les observations que j’ai été à même de recueillir, celles plus nombreuses encore que j’ai été à même de consulter, m’ont convaincu que, sur 100 aliénées, 95 au moins le sont devenues à la suite d’affections, de commotions morales; c’est presque une vérité devenue populaire dans la maison, qu’on ne perd la tête que par des révolutions d’esprit. La première question que fait M. Pinel à une malade nouvelle qui conserve encore un peu de raison, est celle-ci : Est-ce que vous avez éprouvé du chagrin , de la contrariété, etc. ? Rarement elle est résolue négativement. D’ailleurs n’est-ce pas dans l’âge où l’esprit est susceptible d’émotions fortes, où les passions, dans toute leur énergie, peuvent être mues par des intérêts puissans, que se développe l’aliénation mentale? Les enfans, calmes et sans inquiétude, incapables de combinaisons

fortes, non encore initiés aux peines sociales, et les vieillards , que la chute,illusions des âgés précédens, jointe à l’affaiblissement physique et moral, rend indifférens sur tous les événemens, n’en sont, que rarement’affectés. Il en est à peu près de même des personnes que leur constitution rapproche des uns et des autres.

Si les auteurs n’ont pas admis les causes morales dans cette proportion, c’est qu’ils, ont, comme je l’ai déjà dit, accordé trop d’importance à celles qu’ils ont appelées -physiques. Déjà nous avons vu que quelques-unes de celles-ci ne doivent être considérées que comme des prédispositions rarement capables de troubler l’esprit par ellesmêmes : telles sont l’hérédité , les suites de couches, l’âge critique^ ces deux dernières surtout rendent les affections morales plus fréquentes. Un examen attentif des autres démontrera que trèspeu deviennent réellement la cause de la folie; que presque toutes en sont un effet ou une complication. Il existe en effet presque toujours des affections de l’âme auxquelles on peut remonter , et qui sont les auteurs véritables de tous les phénomènes qu’on observe.

On ne doit pas oublier qu’il est quelquefois difficile de découvrir les peines secrètes dé lame chez les femmes, mais surtout chez les jeunes filles. Les premières éprouvent souvent, des chagrins domestiques qu elles ne veulent point avouer. Combien de jeunes filles secrètement jalouses d’iin frère, d’une sœur ou de compagnes plus belles et préférées ! D’autres aimant à l’insu de leurs parens, abandonnées quelquefois après avoir tout accordé à un amant perfide, perdent la tête sans qu’on sache pourquoi. Le besoin ded’union des sexes, si impérieux par cela seul qu’il est plus comprimé, encore exalté par la lecture des romans ou la fréquentation .des spectacles, s’il n’est satisfait par un mariage toujours vivement désiré, occasionne souvent dès mélancolies qui peuvent prendre un tout autre caractère que celui de leur véritable cause, et par là en faire ignorer la source. C’est alors qu’on peut prendre des effets de la maladie mentale encore cachée, pour des causes du délire qui‘naîtra incessamment.

Les causes morales de la folie sont très-nombreuses. Presque aussi variées que les actes de l’entendement lui-même*elles seo^mposent particulièrement, i.° des impressions qui émeuvent,ébranlent subitement et fortement l’esprit, de manière à en troubler les opérations sur-le-champ, ou dont l’action lente, mais soutenue, finit par en user les ressorts ; [tels sont tous les événemens capables de produire une surprise extrême, la frayçur, la colère, la joie, la tristesse, la jalousie, la haine, etc. : 2.° de tout ce qui contrarie, comprime, attaque ou exalte d’une manière inattendue; des affections, des passions on. des idées qui exercent une certaine influence sur l’homme moral et intellectuel ; dans ce cas se trouvent l’amour contrarié, l’ambition déçue, l’amour-propre blessé , tous les travers religieux. On peut voir , par le. tableau qui précède, quelle est la proportion dé ces diverses influences, d’abord., chez les femmes de la classe inférieure de la société, et ensuite chez les personnes de l’un et l’autre sexe des classes aisées ; l’éducation et l’aisance , le genre de vie , apportent de héfcrbles différences dans leur manière d’agir. Les femmes du peuple sont surtout en butte aux chagrins domestiques , produits par l’ineonduite, la débauche ou là brutalité des maris ; à la misère qui provient de la difficulté de se procurer des moyens d’existence suffisans, ou à une dissipation sans prévoyance! Combien de jeunes ouvrières qui se respectent sont conduites à la Salpêtrière , après s’être trouvées placées entre toutes les horreurs de la misère et de l’inconduite ! L’ambition trompée , l’amour - propre blessé, les excès d’étude, la misanthropie, les revers, de fortune, sont plus particuliers et presque exclusifs aux gens aisés. L’amour contrarié, le désir du mariage, font perdre la tête à beaucoup de jeunes filles. Les excès religieux produisent des effets différens, selon le caractère particulier des individus. La superstition unie à l’ambition, au désir de dominer, fait naître le fanatisme intolérant et persécuteur, le désir de commander au nom de Dieu, de convertir les hommes. Chez les esprits faibles, au contraire, la religion outrée produit la panophobie , la crainte des ehâtimens de l’autre monde,

la déinnnomapie, Enfin son étrange union avec le penchant amoureux produit cet amour extatique de Dieu ou de .la Vierge , de quelque sÿ.ïV’.iJ'U sainte.

Parmi les affeetiqns de lame, les unes peuvent être assez puissantes, agir sur un cerveau,assez bien disposé pour provoquer le développement du délire dès leur première action. De ce nombre sont plus particulièrement une frayeur vive, un violent accès de colère, des pertes subites de fortune ou de places , etc., etc. Plus souvent , leur action est répétée ou soutenue pendant un certain temps, avant de troubler l’esprit d’une manière évidente : le chagrin , la tristesse, la jalousie, la religion et l’amour agissent ordinairement ainsi; le délire s’établit lentement, les idées qui le constituent se concentrent, se fortifient, et finissent par éclater quand elles ne peuvent plus être comprimées par la raison qui restait encore. C’est surtout en considérant les périodes d’incubation et d’invasion de la folie que nous aurons soin d’indiquer la marche que suivent les désordres qui surviennent dans les facultés intellectuelles par suite de l’action de ces causes diverses.

Après avoir prouvé précédemment que le cerveau est l’organe de l’intelligence et des passions, il est inutile, je pense, de chercher ici à démontrer que les affections morales qui peuvent occasionner l’aliénation mentale ' agissent ' immédiatement sur lui; que les effets produits par elles sur plusieurs autres organes ne sont que sympathiques, et causés par la réaction cérébrale; qu ainsi l’expansion générale dans la joie , le resserrement épigastrique dans le chagrin, les battemens de cœur dans la surpÿse , la frayeur, l’exaltation musculaire dans la colère, sont absolument de même nature que les effets produits par une forte contention d’esprit sur le canal alimentaire, pendant le travail digestif.

Causes sympathiques physiologiques.

Les causes dites physiologiques résultent particulièrement fie la suppression de sécrétions ou d’écoulemens naturels, des règles, des

hèmorrhoïdes, du lait, etc. ; d’exutoires , comme cautères ou vésicatoires ; de maladies établies depuis long-temps. Je ne m’occuperai guère que des irrégularités de la menstruation, parce que leur fréquence m’a mis à même de bien les observer , et que les autres phénomènes d’une nature semblable, d’ailleurs assez rares, doivent être considérés de la même manière.

Les troubles de la menstruation sont presque constans dans tous les cas de folie; mais on les a trop souvent considérés comme des causes efficientes de cette maladie. Un examen attentif des malades m’a convaincu que la suppression des règles est , le plus souvent, un effet de l’affection morale qui produit le délire, ou de l’état de délire lui-même. Voici un exemple rapporté par M. le professeur Pinel } d’une manie produite par cettg,cause, et qui servira beaucoup à éclaircir cette question. Une personne âgée de trente ans , et d’une constitution faible et délicate, était depuis long - temps sujette à des attaques d’hystérie ; elle céda aux poursuites de son amant, devint enceinte, et éleva son enfant avec la plus.grande tendresse. Des événemens malheureux sc succèdent : son amant l’abandonne, son enfant meurt, et quelque temps après on lui vole une somme d’argent qu’elle avait en réserve, et qui était sa seule ressource. Elle tombe dans le chagrin le plus profond, et son écoulement menstruel, jusqu’alors régulier , se supprime , son sommeil se dérange, etc. Certainement ici il est bien évident que la suppression n’est qu’un effet de la maladie mentale. Je pourrais citer un grand nombre d’.observations qui prouveraient que cela arrive presque toujours ainsi. Une jeune fille de vingt ans entre à la Salpêtrière, au mois de mars dernier, dans un état de mélancolie profonde ; depuis trois mois seulement ses règles étaient arrêtées; elle n’avait guère donné de preuves de délire avant cette époque, et cependant, après sa guérison, elle prouva que le commencement de sa maladie mentale remontait à plus de quinze mois. 11 arrive quelquefois qu’une affection morale vive provoque en même temps la suppression des règles et le développement du délire. Une jeune fille présente à un feu d’artifice ,

effrayée par quelques accidens fâcheux survenus près d’elle , et la femme d’un couvreur qui vit tomber un vêtement de dessus un toit, et le prend pour son mari, sont atteintes, presque sur-le-champ ', de ces deux symptômes de la même maladie, l’affection cérébrale. Je ne pourrais guère citer d’exemples d’aliénations mentales évidemment produites-par la suppression des règles; presque toujours on peut remonter à des causes morales plus ou moins éloignées, à un état de délire caché, pour expliquer l’apparition des phénomènes morbifiques divers qui précèdent l’invasion de la folie.

Ce que je viens de dire de l’état menstruel s’applique parfaitement à la suppression du lait , dans les délires suites de couches , et à toute autre sécrétion naturelle ou accidentelle. J ai vu plusieurs fois les suppressions de la sueur de la tête causer du délire; mais il res- S 2 inblait plutôt à celui produit sympathiquement par une lésion organique grave qu’à la folie. Une cuisinière, âgée de trente ans, sort d’un bal sans se couvrir la tète , et six jours après elle entre à la Salpêtrière dans l’état suivant : nulle connaissance des objets environr nans , délire fugace et sans objet fixe', prostration générale des forces; l’abdomen n’est ni gonflé ni douloureux. Après quinze jours de traitement, elle a recouvré la santé et l’usage de ses facultés intellectuelles.

L’action répétée des liqueurs alcoholiques sur l’estomac', ou l’ivrognerie, a été considérée comme une cause très-fréquente de folie, surtout par les médecins anglais. Je pense qu’on a beaucoup exagéré l’influence de cette cause, et que c’est plutôt d’après l’analogie qu’on a cru reconnaître entre les, effets qu’elle produit sur l’organe intellectuel et le délire de la manie, qu’on s’est déterminé à lui faire jouer ce rôle. Rien n’a paru plus simple que de comparer un maniaque à un homme ivre, et cependant ces deux états n’ont que très-ppu de points de contact. Cette fausse comparaison, j’en suis persuadé, n’a pas peu contribué à faire considérer la folie comme une maladie sympathique d’affections du canal alimentaire. Les effets de l’ivresse s’étendent à tous les organes; l’homme complètement ivrè

n’a plus ni sensations, ni intelligence, ni niouvem'en's: dans la manie, au contraire, l’intelligence est faussée, mais elle existe; c’est la seule fonction gravement lésée; le malade a des sensations, marche, parle, mange, etc. Le délire de l’ivresse doit être comparé au délire sympathique des maladies graves; c’est un.état passager comme la cause qui le produit. Il n’est pas rare dç recevoir à la Salpêtrière des femmes ramassées dans les rues, par suite d’excès de ce genre, dans une absence complète de raison qui ne dure ordinairement que peu de jours.

L’abus des liqueurs alcoholiques, en affaiblissant tous les ressorts du corps vivant, et par conséquent du cerveau, finit cependant quelquefois par causer la démence, souvent alors accompagnée de paralysie.

Causes pathologiques.

Après avoir considéré la folie comme produite par des causes directes, et regardé comme des effets de l’aifection cérébrale les phénomènes morbifiques qui se passent ailleurs que dans le système nerveux, il ne me reste que peu de choses à dire sur les causes pathologiques de cette maladie. Les auteurs même qui la regardent comme une affection sympathique ont à peine parlé de ces causes d’une manière générale. Cependant une maladie n’est sympathique que lorsqu’elle en reconnaît une autre qui lui donne évidemment naissance ; tels sont, l’érysipèle produit par un état particulier du canal alimentaire, le dévoiement qui accompagne la terminaison funeste de presque toutes les maladies chroniques. Les lésions des organes thoraciques ou abdominaux, assez intenses pour troubler les fonctions cérébrales, ne produisent que le délire aigu des maladies graves, en tout différent de la folie, comme-nous le verrons bientôt. On envoie quelquefois à la Salpêtrière, comme folles, de ces femmes gravement malades et qui meurent au bout de peu de temps, ou dont toutes les fonctions sè rétablissent après quinze ou vingt jours de traitement.

Parmi les maladies qu’on a considérées comme causes de folie, plusieurs me paraissent agir moralement ; telle est la syphilis , dont s’affectent quelquefois profondément de jeunes filles séduites ; telles sont encore quelques légères incommodités dont s’occupent beaucoup certaines personnes, et qui finissent par amener un délire hypochondriaqre. L’épilepsie qui accompagne beaucoup d’idioties est plutôt une complication qu’une cause de celte maladie.

C'est surtout dans les troubles du canal alimentaire qu’on a voulu placer le siège primitif de beaucoup d’aliénations mentales. L’influence que les organes qui le composent exercent sur toute l’économie , sur le cerveau lui-méme, rend, il est vrai, leurs maladies presque générales; les dénominations de mêningo-gastrique, à'adénomeningée, imposées à quelques fièvres par M. le professeur Pinel 3 indiquent assez quelle en est la source. Mais il ne faut pas oublier non plus que l’affection de presque tous nos organes s’accompagne aussi de lésions sympathiques du canal digestif. Toujours, quelque légères qu’elles paraissent, elles débutent par la perte d’appétit, de la soif, du dégoût, de la sécheresse dans la bouche, du dévoiement ou de la constipation, etc. Ajoutez à cela que dang la folie, dont les périodes d’incubation, d’inyasion et d’excitation , présentent ces légers désordres et rarement de pTus considérables, on peut remonter cà une cause qui a primitivement troublé les fonctions cérébrales , et à laquelle on doit très-naturellement attribuer tous les phénomènes qui peuvent survenir et dans le cerveau et dans les organes sur lesquels il exerce de l’influence.

Jusqu’ici les ouvertures du corps, loin d’éclairer sur la cause véritable de la folie n’ont, le plus souvent, qu’induit en erreur. D’un côté, parce que les connaissances anatomiques ne permettent pas de reconnaître toutes les altérations cérébrales, on a presque toujours supposé qu’il n’en existait pas, par cela seul que Jes sens n’en pouvaient découvrir ; et de l’autre , on a en général confondu la maladie qui fait succomber l’aliéné avec l’affection mentale

primitive. De là est venu qu’on a regardé comme causes premières de la folie des altérations organiques qui sont postérieures à son développement, que produisent les influences extérieures auxquelles se trouvent soumis les aliénés, et qui tiennent quelquefois à l’alfection cérébrale elle-même.

En résumé, on peut, je pense, conclure de tout ce qui précède sur les causes de la folie :

i.° Que l’hérédité, les suites de couches, l’âge critique, ne font que disposer le cerveau à l’action des causes efficientes, et que rarement ces dispositions provoquent seules le développement de la folie.

2. 0 Que les causes véritables de la folie agissent directement sur les fonctions intellectuelles du cerveau, et que tout ce qui tend directement ou sympathiquement à troubler toutes les fonctions de cet organe ne produit point cette maladie, mais seulement quelquefois le délire dit des maladies graves.

5 .° Que les phénomènes morbifiques qui précèdent ou accompagnent le développement de la folie, tels que la suppression des règles, des lochies , du lait, les troubles qui surviennent dans plusieurs appareils organiques, doivent être considérés, non comme causes, mais comme des effets de l’affection cérébrale.

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