Dissertation sur les chants héroïques des Basques
Depuis dix ans que je m'occupe de l'histoire de la Gascogne, j'ai du m'inquiéter souvent et longuement de la langue basque» car c'est à elle qu il faut demander la solution des problèmes les plus obscurs et les plus anciens de notre histoire provinciale. L'examen de l'idiome m'a conduit à celui de la littérature, et j'ai particulièrement insisté sur deux poèmes, prétendus héroïques, le Chant des Cantabres et le Chant (TAltabisçar, qui sont le sujet de ce mémoire.
Ce qui frappe chez les Basques, c'est Tabsence totale de grandes et anciennes traditions poétiques. Et pourtant, ces hommes sont les héritiers d'une noble race, et ils ont accompli de grandes choses. Retranchés derrière leurs montagnes, ils ont fait tête aux légions de Rome, refoulé les Arabes, écrasé l'arrière-garde de l'armée de Charlemagne. A l'époque féodale, ils ont suscité les ducs de Gascogne et les rudes et belliqueuses dynasties du nord de l'Espagne. Dès le xvi« siècle, leurs marins ont les premiers sillonné des mers inconnues, péché la morue et harponné la baleine jusque sous les glaces du pôle.
Tout cela s'est passé sans marquer dans la poésie, sans laisser de trace dans une langue antique et originale. Pas de lointaine épopée, pas de chant de guerre, pas de récit où quelque navigateur inconnu raconte son aventureuse Odyssée. A peine quelques proverbes empruntés à l'Espagne moresque, et où vous chercheriez vainement la sobriété et la gravité gnomiques des
littératures orientales. Par ses formes éminemment compréhensiveSy par sa facilité d'inversions , l'idiome basque semblerait pourtant se prêter plus que tout autre aux exigences du rhytbme. Mais « les Basques sont un peuple de chanteurs plutôt que des poètes. Malgré la facilité avec laquelle leur langue se prête à la composition des vers, ils n'ont jamais produit un poète de quelque réputation ; leurs voix sont remarquablement douces, et ils sont renommés dans la composition musicale. — Ils ont à eux beaucoup de musique, dont une partie passe pour excessivement ancienne; des échantillons en ont été publiés à Donostian (Saint- Sébastien), en Tannée 1826, par un certain Juan Ignacio Iztue ta. Ces airs, au son desquels on croit que les anciens Basques avaient l'habitude de descendre de leurs montagnes pour com*battre les Romains et plus tard les Maures, consistent en marches d'une harmonie sauvage et pénétrante. Mais quelles paroles! On ne saurait rien imaginer de plus stupide, de plus commun, de plus dénué d'intérêt. Loin d'être guerrières, elles se rapportent aux incidents de la vie journalière et paraissent complètement étrangères à la musique (1). »
Le sentiment de J. Borrow sera pleinement partagé par tous ceux qui prendront connaissance des Poésies populaires publiées par M. Francisque-Michel dans son livre sur le Pays Basque. De vulgaires complaintes d'amour, des histoires de pêcheurs, d'émigrants, de matelots, de maquignons et de contrebandiers, ^
des myriologues analogues aux voceri de la Corse, des couplets de noce, des improvisations de coblacari sur de plats incidents de la vie réelle, voilà tout ce qu'on y trouve (2). Même avant l'apparition de ce recueil fait pour dissiper tous les doutes^ les plus chauds partisans de l'authenticité ou de l'antiquité des poésies guerrières dont je vais parler avaient été forcés de ^
(1) J. Borrow, The Bible in Spain, ch. 37. Je copie la tradaction donnée par M. Francisque-Michbl dans son livre sar Le Pays Basque, Paris, 1857.
(2) Je ne parle, bien entendu, qu'au point de vue poétique. Sous le rapport bistorique, philologique et littéraire, cette collection est aussi complète que le public était en droit de l'attendre de M. Francisque-Michel.
conveDir que, parmi les chants modernes des Basques, il n'en est pas qui méritent d'être cités (1).
Parmi les pièces plus anciennes ou réputées telles, les deux compositions qui tranchent le plus vivement sont le Chant des Cantabres et le Chant (ïAltabisçar (2). Rejetées ou suspectés par quelques historiens et philologues, qui ont négligé d'en faire une critique formelle, elles constituent, avec quelques fragments relatifs à l'époque féodale, la partie la plus ancienne du Romancero euskarien (3). Tant s'en faut cependant que ces deux prétendus vestiges des temps antiques aient excité la réprobation universelle, surtout en Allemagne, où beaucoup de savants se sont empressés de les accepter comme la vérification des théories de Wolf et de Lachmann sur la formation de l'épopée.
Le Chant des Cantabres et le Chant d'AUabisçar ont été révélés au public par des hommes placés dans ^ la science à des degrés fort inégaux. Le premier a été publié par M. W. de Humboldt, frère de l'illustre conseiller du roi de Prusse, et devenu lui-même célèbre par ses travaux linguistiques. Un de ses meilleurs ouvrages est certainement son étude sur les origines euskariennes, dont les conclusions et la portée se trouvent néanmoins fort réduites par les progrès de la science. Que M. W. de Humboldt ait publié cette pièce de bonne foi, cela ne peut faire
(1) Fauribl, Eist, de la Gaule mérid.f t. ii, aux noies. Cet auteur ne s'est prononcé qu'en faveur du Chant des Cantabres, Bien que son livre n'ait paru qu'en 1836, et quoi qu'ait pu dire l'inspecteur d'Académie Pierquin de Gembloux (Bibliographie Basque) ^ qui n'a pas môme pris la peine de lire, Fauriel ne parle pas du Chant d'Àltabisçar publié pourtant en 1835.
(2) Il existe iin recueil des anciens monuments de langue basque publié par le docteur G. -A.-F. Mahn, Denkmœler der Baskischen Sprache, 1 vol. in-8o^ Berlin, 1856. Outre les deux chants en question, M. Mahn reproduit le fragment de la bataille de Beoiibar, les publications d'AxuJar, d'Oïbénart, de Garibay, etc., etc. Il est facile de voir, d'après la préface, que l'éditeur de ce recueil n'a guère étudié le basque, et qu'il s'approprie sans examen les idées de M. A. Schleicher sur le mécanisme et l'origine de cette langue : Die Sprache Europas in systématise her Uebersicht, p. 135-47. Bonn. 1850. Ge qui n'est pas moins évident, c'est l'impuissance où se trouve M. Mahn de présenter le tableau des variations de la langue basque, depuis la fixation des premiers monuments authentiques jusqu'à nos jours. Les philologues allemands ont fait souvent à la France de magnifiques présents; mais M. Mahn n'est pas de ceux qu'il faut remercier, et tout son mérite consiste à avoir rassemblé des textes épars.
(3) Priifung der untersuchengen ûber die urbewohner Hispaniens vermittest der Waskischen sprache, Berlin, 1821.
Tombre d'an doute. Ce qai me parait malheureusement aussi certain, c'est la précipitation tout exceptionnelle de ce grand critique à accepter, sinon comme antique^ du moins comme ancien^ un poème dont la fabrication ne peut être antérieure au xvp siècle.
Le Chant (ïAltabisçar a été imprimé pour la première fois par M. Garay de Monglave, d'après un prétendu manuscrit appartenant au comte Garât, dont l'autorité, souvent contestable en littérature, devient tout à fait médiocre dès qu'il s'agit d'érudition et de philologie. Dans ce dernier domaine, M. de Monglave est encore demeuré beaucoup au-dessous de son compatriote des Basses-Pyrénées. Pour échapper à toute accusation de partialité, je renonce à traduire à son égard mes impressions personnelles, et je copie la notice du Dictionnaire des Contemporains ^ de Vapereau.
« Monglave (François-Eugène Garât, dit de), littérateur français, né àBayonne le 5 mars 1796, se rendit au Brésil après les événements de 1814, prit du service dans l'armée de Don Pedro, et passa en 1 81 9 en Portugal, où il se mêla au mouvement constitutionnel. Rentré en France, il se jeta dans la petite presse, fonda, en 1823, le Diable boîteuœ^ journal qu'il fit revivre en 1 832 et en 1 857, et fit, par ses articles et ses livres, une guerre continuelle à la Restauration. Il expia plus d'une fois son opposition par la prison et de fortes amendes, et fut obligé de se cacher sous divers pseudonimes.
» Outre ses brochures et ses traductions du portugais, nous citerons de lui les romans : Mon Parrain Nicolas (1 823); les Parchemins et la Livrée (1 825), avec M. Marie Aycard; Octavie ou la Maîtresse d'un Prince (1 825) ; le Bourreau (1 830) ; les biographies ou plutôt les pamphlets des Dames de la Cour^ des Pairs de France j des Quarante (1 826), et quelques travaux historiques, tels que le Siège de Cadiœ en 1 81 (1 823 in-8°) ; Résumé de l'histoire du Mexique (1825); Conspirations des Jésuites en France (1825 in-8«), etc. En 183&, il fonda l'Institut historique, société dont la création fut autorisée l'année suivante, et en fut élu le secrétaire perpétuel. Depuis 1830, il a principalement écrit des brochures administratives et des notices. »
Le lecteur appréciera, par cette notice, et par la préparation critique et linguistique dont elle témoigne, Tautorité du révélateur et du traducteur du Chant d*Altabisçar. Je puis maintenant aborder la discussion des Chants héroïques des Basques; mais je ne dois descendre dans Texamen détaillé de chacun d'eux qu'après avoir donné les raisons générales qui s'élèvent contre ces documents apocryphes.
a Le basque, dit M. J.J. Ampère, a partagé avec le celtique le privilège de faire dire a son sujet d'innombrables extravagances.» — M. Pierquin de Gembloùx, qui a transcrit cette phrase en tôte de sa Bibliographie Basque ^ s'est activement occupé d'enrichir, pour son propre compte, la mine, déjà si opulente, de ces absurdités. Les opinions de ce novateur se trouvent principalement consignées dans son Histoire littéraire des patois, livre que l'on dirait souvent écrit dans les idiomes dont il traite. L'auteur y redresse d'importance les hérésies de M. Joseph Bouzeran, pro/ewcwr d'unité linguistique dans le département du Cher; il invoque, à l'appui de ses théories, l'autorité de l'illustre Pellerin, et se trouve même en sympathie philologique avec M. Granier de Cassagnac. C'est aussi là qu'on peut voir que le Basque s'est formé, au xi« siècle, des débris de langues diverses, à peu près comme il est arrivé plus tard, en Orient, pour le Franc et pour le Sabir. Après tout, cette assertion n'est guère plus extravagante que beaucoup d'autres ; mais je m'étonne que parmi les écrivains sérieux qui ont étudié les origines de la langue euskarienne^ aucun ne se soit préoccupé d'étabUr historiquement son existence à des époques reculées. Je ne crois pas qu'on puisse tirer un argument bien sérieux d'un passage de Strabon sur la difficulté d'écrire les noms de Pleutaures, Bardyètes et Allotriges, peuplades voisines des Cantabres et des Yascons (1 ). Il en est de même d'une phrase de la légende de
(1) Oxvw $è Toî? ovôjixaeTt TrXsovtÇstv, ysûywv tô «jî^èç tHç ypaftîç, et fÂin Tevt TrjOOf ïjSov^ç èdrtv cexoûsiv UleMTaxipoMç xat BapSiwÎTaç xat A^ykôrpiyaç xat a^^a xst/5w> '««î àfTïiiiÔTSpu toûtwv ovôjuiaTa. StRAB. GcOjf., Ub. III, Cap. 4.
saint Àmand, apôtre des Basques, à l'époque de Dagobert, où il est dit : « que, tandis que le saint prêchait la parole divine et annonçait TEvangile du salut, un des chefs, homme leste, agile et plein d'orgueil, se leva en marmottant des propos qui prêtaient à rire et que Ton appelle vulgairement mimilogues (1). » Evidemment, ceci n'est pas concluant, mais il n'en est pas de même d'un passage de la vie de saint Léon, évêque et martyr à Bayonne, au IX* siècle. Léon et ses compagnons, y est-il dit, « ne purent entrer dans la ville (de Bayonne), car les portes étaient fermées de tous côtés, à cause des embuscades des Basques qui harcelaient la cité nuit et jour. Le bienheureux Léon monta sur une colline située non loin de la porte qui regarde vers le midi, et y construisit une cabane... Voilà que pendant la nuit les brigands basques, ayant rencontré les frères du saint, leur demandèrent qui ils étaient, et d'où ils venaient; mais ceux-ci ne les comprirent point. Cela n'est pas étonnant, car l'idiome de ce peuple ne ressemble à aucune autre langue, mais au contraire s'en éloigne complètement (2). y Cela est clair et signiOcatif. Si la légende n'est pas contemporaine de saint Léon, elle n'est pas postérieure au xiii« siècle, ainsi qu'il serait facile de le prouver par le ton général du récit et quelques termes spéciaux de latinité barbare. D'ailleurs un passage de la Leyenda Pendadolut de Herman Lianes (1073), inséré dans
(1) Dam autem eis verbum prœdicaret divinum atque Evangeliatn annuntiaret salutis, unus o ministris assurgens, levis ac lubricus, necnon et superbus, atque etiam apta cachinnans risui verba, queni vulgus mimilogum (id est jocularem) vocat, servum Christi detrahere cœpil, etc Bolland. vi. Fcbr. In f est, S. Amandit Episc. Trajectensis.
(2) Attentas ergo cum sais cohœredibas ingredi civitatem minime potait, quia fores ex omni parte erant clausae propter insidias Vasculorum molestantium nocte et die civitatem. Ascendit ergo B. Léo in quodam monticulo non longé à porlâ qiiae respicit ad plagam meridionalem; et ibi erexit cellulam...*. Quos (fratres Leonis) nocturno tempore Vasculi prasdatores reperientes, et qui et undé essent interrogantos, sancii eos non intellexerunt. Nec mirum, cum illorum idioma nulli lingagio sit consonum, imo penitas alicnum. Bolland. i Mart. In fest S. Leonis mart. archiep Rotomag apostoi Baion. — On sait que saint Léon était né à Carentan, en Normandie. La leçon que je viens de citer ne se trouve pas dans le Bréviaire de Coutances, — Un récent et remarquable historien de la ville du Bayonne, M. Jules Balasque, voudrait seporter l'apostolat de aaint Léon h l'époque même do la diffusion du chrisliaifisme dans la Novcmpopulanie. Je reviendrai ailleurs sur ceUe opinion, que jtf ne partage pas. et qui, du reste, n'infiimerait en rien ce que j'avance sur la date approximative do la rédaction de la légende.
les Grandezas de Avilaj rédigées en 1 31 5 par Luitz de Ariz, fait meDtion da mauvais langage qu'on parlait à cette époque « dans les pays biscayens. » Lianes suppose que ce langage était celui des premiers habitants de TEspagne. II demeura donc historiquement établi que le basque se parlait des le xi« siècle, et que cette langue différait totalement de celle des autres peuples.
Mais cet idiome était-il à cette époque celui d'aujourd'hui? Est-il demeuré toujours identique à lui-même, comme syntaxe et comme lexique, à ce point que, sauf quelques archaïsmes et détails de mœurs et d'histoire, un homme des pays basques puisse comprendre aujourd'hui le Chant des Cantabres et le Chant d'Altabiscary dont le premier aurait deux mille et le second mille ans de date? Ce serait là certainement un phénomène inouï, et si contraire à toutes les lois philologiques que l'obligation de le prouver retomberait tout entière à la charge de ceux qui affirment son existence. Que l'on tente, comme M. W. de Humboldt, de déterminer le domaine primitif ou les migrations des Basques au moyen des noms de lieux qui ont une signification positive dans la langue de ce peuple, je ne l'admets qu'avec force précautions et tempéraments. Mais ni l'abus ni son correctif ne sont loin. ,En 1862, lorsque M. d'Abbadie, d'Urrugne, à qui l'on doit plusieurs travaux estimables sur les origines et la littérature euskariennes, a voulu expliquer le nom de certaines divinités anciennes des Pyrénées au moyen du dictionnaire français-basque de l'abbé Hirribarrens, un savant aussi prudent qu'autorisé a réclamé devant l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse (1). Or, celui qui réclamait n'est autre que M. Barry, l'un des épigraphistes les plus consciencieux et les plus distingués du Midi^ et dont les recherches spéciales ont précisément porté sur les divinités topiques étudiées par M. d'Abbadie. Tout en rendant à ce dernier la justice qui lui est due, M. Barry ne croit pas à la légitimité de
(1) Revue de Toulouse, no da l^r mars 1862. Procès-verbaux des séances de rAcadémie des Inscriptions. Séance du 13 février.
cesiDductions, dont il peat mieux que personne apprécier la valeur et la portée.
En efifet, à Texception des deux chants suspects» d'un fragment relatif à la bataille de Béotibar (1321) et de quelques autres qui ne remontent qu'au xv« siècle, il n'existe pas dans les Poésies populaires des Basques de monuments un peu anciens. Je discuterai tout à l'heure ces divers fragments, mais je constate dès à présent que la langue euskarienne n'a jamais eu d'existence officielle dans le pays môme où on la parle. Sans doute, le clergé a été dans (a nécessité d'en faire usage pour ses exhortations et ses prônes, mais les administrateurs et les légistes n'ont jamais suivi cet exemple, au moins dans les documents écrits. Lesfueros de la Biscaye (1 ) et de la Navarre (2), ainsi que ceux de Sobrarbe, sont en espagnol. Les coutumes générales du pays de Labourt(3) et celles de Bayonne sont en français (4). Celles de la Basse- Navarre (5) et de la Soûle (6) sont en gascon, de même que les fors de Béam (7) et les privilèges de la vallée d'Aspe (8). Les minutes du greffe de la cour de Lixarre, dans la vicomte de Soûle, ne sont pas, que je sache, rédigées en langue basque (9). Les plus «anciens et les plus authentiques monuments de cet idiome en Espagne sont au nombre de cinq, sans compter le fragment sur la bataille de Béotibar, sur lequel je me réserve de revenir. Ce sont d'abord les vers de Domenjon de Andia, em-
(1) El fuero, privilegioSf franquexas, y lihertadts de lo$ cavalUroi hijos daîgo del Senorio de Viscaya. Bilbao, 1643.
(2) Leyes y fueros de Navarra. Madrid, 1848.
(3) Coutumes de Labourt, insérées dans un recueil de coutumes du parlement do Bordeaux, publié au commencement du xvii<i siècle.
(4) Coutume générale de la ville et cité de Bayonne et juridiction d'icelle. .(5) Los fors et costumas deu royaume de Navarra deçà ports.
(6) Les Coutumes générales du pays et vicomte de Sote^ publiées et accordées devant monsieur maître Jean Dibarola..., le septième jour d'octobre, mil cinq cent et vingt. Bordeaux, 1603-
(7) Fors de Béam. Edit. Mazure et Hatoulet. Pau, Vignancour.
(8) Lous priviledgest franquesses et libertats dounats et autreiats aux vesins^ manans et habitants de la montaigne et val d'Aspe. Pau. 1694.
(9) Les dispositions édictées dans les Règlements et déterminations des Etats de Navarre corroborent, au lieu de l'infirmer, tout ce que je viens de dire sur le défaut de reconnaissance de l'idiome basque on tant que langue officielle. — c Les greffiers doivent tenir un ou deux notaires enquesicnrs basques qui sachent la langue. » — « Les informations, cnquestes et toutes autres procédures seront faites par des officiers du pays entendant la langue basque. >; Archives des Basses-Pyrén. Reg. 17.
pruntés par M. Francisque-Michel aa Dicctonnario geograficohistôriço de Espana (1 ).
Vient ensuite une devise tirée d*un tableau héraldique de Leyzaur, à Andoain, et représentant un hibou (2).
Ajôutez-y les trois morceaux suivants recueillis par le docteur Don Lopez Martinez de Isasti, dans son Compendio historico^ et accompagnés par lui d'une explication relative à Tépoque où ils ont été composés, mais qui ne remplace que fort imparfaitement la traduction que personne n'a osé entreprendre (3).
Ces cinq fragments appartiennent incontestablement au xv« siècle. La traduction des deux premiers n'offre rien de bien satisfaisant pour l'esprit, et celle des trois derniers est impossible. Cela tient à la transformation que la langue basque a subie
(1) DOHENJON DE ANDIA.
Sagarra eder, guezatea La belle pomme, la douceur,
Guerrian ère espatea. Au côté aussi t'épéo.
Domenjon de Andia, Domenjon d'Andia
Guipuzcoaco erreguia. Du Guipuzcoa le roi.
(3) DEVISE DE LETZAUR.
Jauna, guc zuri. Seigneur, nous à vous«
Ez zuc guri Non vous à nous.
Leizarlurrac ontzari. La frênaie au hibou.
(3) Gomez andia canarren
Anzan presebal bere Bai Joanicori bere Maldalenaan ei danza Viola, trompeta bagué.
Ala Zalagarda, Zalagarda mala, Zalagarda gaisto, Onaztarra ondaco.
Ardao zuri, ardao Madrigalgoa, Ardao zuria Mendoza gana doa Alabana sanda ilî gogoa.
Zalagarda zanda ilira doa.
Sanda iliac alrac ditu zizarrez Nola zizarrez da ala zeudaler Hermandadea arcandoa negarrez Anso Garcia é gasteluori emunez Ec invinda estiquicha esan ez.
Lascavarroen y esataco lastorra Lascavaro costaluan oucla Gavaz ère urtunica obela Argui izarroc ditugula candela Ostatuan guera dira igu emenda.
constamment surtout aux époques modernes, à une décomposition graduelle dont il est facile de suivre les diverses phases dans les livres imprimés en France, depuis le curé Bernard Dechepare (1587), Oïhénart (1657), etc., jusqu'aux poètes et prosateurs eskuariens de Tépoque contemporaine. Avant Dechapare, Rabelais avait fixé pourtant quelques phrases dans le même idiome, vers le milieu du xvi'' siècle, et ce qu'il a écrit alors et qui devait être intelligible semble défier maintenant la science de tous les philologues.
a Adoncques, dist Panurge : « Jona andie guaussa goussy etanu beharda erremedio beharde versela ysser lauda. Aubat es otoy y es nausu ey nessassust gourray proposian ordine den. Nonyessena bayta facheria egabe gen herassy badia sedassu noura assia. Aran hondavan gualde cydassu naydassuna. Estou oussye eg vinan soury bien er dastura eguy harm. Genicoa, plosar valu. » — Estes-vous là, respondit Eudemon, Genicoa (1)? »
Notez que ce passage incompréhensible ne se trouve pas dans les éditions antérieures à celle de Dolet (1541), que Rabelais Ta donc introduit après coup dans son Pantagruel, et qu'il est absolument impossible de nier qu'il ait été rédigé dans l'idiome eskuarien. Cela se prouve à suffisance par l'emploi de plusieurs mots diversement orthographiés depuis, tels que jona^ seigneur, genicoay Dieu, etc. On n'y rencontre, à la vérité, ni pronoms personnels tels que ni, hiy hura^ gu, zuec^ hec^ ni aucune des formes du verbe être : naez, haez, da, gare, zarete, due, ce qui a fait que plusieurs érudits ont suspecté la pureté de ce morceau. Pourquoi
(1) Pantagruel, liv. II, chap. IX. —Dans *son Examen critique du Manuel de la langue basque (de M. Lécluse), publié à Bayonoe en 1826, M. Lor. Urhbrsi- GARRix propose la restauration suivante qu'il doit, dit-il, à V aimable complaisance de M. D*** Labourtain et de M, E*** Souletain: « Jaun handia, gauza gucietan da erremedio; behar da, berceia icer lan da. Ambatez othoyez nauzu, eguin ezazu gur, aya proposalia ordine den. Non izanen baita facheria gabe, ginaraci beda zadazu neure asia. Arren horen hondoan, galde zadazu nahi duzuna; eztut hutcic eguinen zuri nie, erten derauzut eguia arimaz, Jaincoac placer badu. » Ce qui veut dire : « Mon grand Monsieur, à toute chose, il faut un remède; il en faut un« autrement besoin est de suer. Je vous prie donc de me faire connaître^ par signe, si ma proposition est dans l'ordre; et si elle vous paraît sans inconvénient, donnez-moi ma subsistance. Puis après cela, demandez-moi tout ce que vous voudrez, je ne vous ferai faute de rien; je vous dis la vérité du fond du cœur, s'il plaît à Dieu. »
cette supposition gratuite lorsqu'il résulte indubitablement de l'usage de certains mots que Panurge demande à Pantagruel un remède (erremedio) contre la pauvreté, et qu'il ne fait par là que renouveler une requête déjà exprimée en plusieurs autres langues? Est-il naturel de croire que Rabelais, qui avait tant de facilités pour se renseigner auprès des Basques, ait retouché son œuvre pour interpoler un passage incorrect ou vide de sens? Ne faut-il pas, au contraire, en tirer la conséquence qu'il s'est passé des deux côtés des Pyrénées, depuis deux ou trois cents ans, un phénomène identique, et que l'idiome eskuarien a subi depuis de telles modifications que les anciens monuments sont devenus à peu près inintelligibles? Sauf les fragments déjà cités et les poésies de Dechepare, cet idiome ne s'est fixé sérieusement, par l'écriture et l'imprimerie (1), qu'à l'époque de la Réforme, moyennant la version huguenote du Nouveau-Testament commandée à Jean de Leiçagarra par Jeanne d'Âlbret, et imprimée à la Rochelle en 1 591 . Or, je défie le philologue le plus exercé de nier que ce livre renferme bon nombre d'archaïsmes et d'obscurités dont il serait impossible de rendre compte, si l'on n'avait pour guide les originaux grecs et latins.
De tout ceci, je pourrais déjà conclure que la langue basque a subi, depuis les xv* et xvi« siècles, de notables transformations, et n'a point persisté dans cet état presque absolu d'immobilité, que les partisans de l'authenticité du Chant des Cantabres et du Chant d'AUabisçar se plaisent à supposer. Mais je dois faire auparavant justice d'une objection tirée du fragment relatif à la bataille de Béotibar.
Le fragment de la bataille de Béotibar est incontestablement relatif à une victoire gagnée par les Guipuzcoans sur les Biscaïens, le 19 septembre 1321 . Publié pour la première fois par Este van de Garibay, il a été inséré depuis dans de nombreux recueils, et
(1) Je ne tiens pas compte d'un cale.nd;ier basque {Kalendera basco) introuvable, imprimé, d'après Renouard, à La Rochelle (1571), et qui devait être un ouvrage de propagande protestante.
particulièrement dans le Romancero CasteUano de Depping, publié à Leipzick en 181 7(1).
Plusieurs écrivains ont cru pouvoir rapporter ce fragment au xiv« siècle, par le seul motif quil fait allusion à un événement de cette époque. Ainsi qu'on le verra tout à l'heure, M. W. de Humboldt, et après lui M. Fauriel, partent de cette donnée, et des différences qu'ils relèvent entre ces six vers et le Chant des Cantabr es, pour déterminer approximativement Tâge de ce dernier poëme, et établir son ancienneté. Le Chant des Cantabres contient, en effet, beaucoup d'archaïsmes, mais tant s'en faut qu'ils remontent à une date aussi éloignée qu'on pourrait le croire. L'opinion de MM. de Humboldt et Fauriel se trouve d'ailleurs en opposition avec le sentiment d'un grand nombre d'érudits espagnols. Ces derniers veulent que le fragment de la bataille de Beotibar ne soit que la traduction d'une romance. A quelle époque la romance originale aurait-elle été rimée? La chose est difficile à préciser, mais il n'est pas rare de voir dans les Romanceros beaucoup de poésies du même genre composées sur un thème unique. Parmi ces pièces, plusieurs sont certainement très-postérieures à l'événement qu'elles célèbrent. Exemple: les romances du roi Rodrigue, de la bataille de Roncevaux, etc., etc. L'original de cette chanson, dont les érudits espagnols affirment que les six vers basques ne sont qu'une traduction,, se trouve, sans doute, dans le Romancero gênerai d'Andres de Villata et de ses continuateurs, que je voudrais avoir sous la main, au lieu de l'abrégé de Don Eugénie de Ochoa. Mais, quand cette autorité nous ferait défaut, et quand la romance populaire aurait été composée en basque à l'époque même de la bataille de Beotibar, son langage n'aurait-il pas dû se modifier plus d'une fois, afin de pouvoir toujours être compris par les générations successives des chanteurs? Qui donc se soucie de conserver,
(I) Mila urle y garota Ura vede videan.
Guipuzcoarroc sartu dira Gasteiucoetchean; Nafarrokin hartu dira Beotibarre pelean, etc.
Depuis plus de mille ans
L'eau va son chemin.
Les Guipuzcoans sont entrés
Dans la maison du château fort;
Avec les Navarrais ils se sont livrés.
A ncotibar, bataille, etc.
par la tradition, des choses devenues inintelligibles? Gomment se peot-il faire que le basqae du xv* siècle étant pour nous si obscur, celui du fragment de Béotibar soit si intelligible et si clair? Comment expliquer cela, si non par le rajeunissement 'du texte primitif, ou plutôt par cette récente version euskarienne d'un chant espagnol, admise comme un fait indubitable par plusieurs savants delà Péninsule?
L'objection tirée du fragment de Béotibar demeure donc écartée. La donnée historique et linguistique qui servit de base aux inductions de W. de Humboldt et de Fauriel est dépourvue de toute valeur et de tout fondement. Ils ont opéré sur une exception, et sur une exception purement apparente. La règle générale reprend ses droits. Plus peut-être que les autres langues, le basque a subi un mouvement graduel de décomposition, dont il est possible de suivre le cours dans les documents irrécusables, fixés par l'écriture ou l'imprimerie dès le milieu du xv« siècle. Les plus anciens de ces documents, qui pourtant n'ont guère plus de trois cents ans d'existence, sont partiellement ou totalement inintelligibles. Devant cet argument capital, quel est l'homme de sens qui ne renonce à faire fonds sur le texte du fragment de Béotibar, tel que nous le possédons? Pour quelques termes vieillis, pour quelques archaïsmes qui trouveront plus bas leur explication, il n'est pas un esprit droit qui veuille admettre que Ton possède et que l'on puisse entendre encore un prétendu Chant des Cantabres qui remonterait au siècle d'Auguste. Il n'en est pas surtout qui puisse croire que le Chant d^AUabisçar , dont la langue ne diffère pas de celle que l'on parle aujourd'hui, soit contemporain de Charlemagne.
Notez, s'il vous plaît, que ces deux monuments poétiques auraient été fixés par l'écriture à une époque fort reculée. Le Chant des CantabreSy recueilli en 1590 par Ibanez de Ibarguen, ne serait que la copie tirée d'un original écrit sur un très vieux parchemin. Autant valait dire que ce manuscrit datait de l'époque d'Auguste. Je ne demande pas mieux que de le croire; mais je voudrais avoir la description de ce très vieux par chemin y et surtout savoir où on le conservait et ce qu'il est devenu. L'archiviste bis-
caîen, qai dit en avoir fait des extraits, et qui était commissionDé par le gouvernement espagnol, aurait dû se montrer moins sobre de renseignements, et assurer la conservation d*un document historique dont il comprenait toute la valeur. Gomment se fait-il que nul autre que lui ne Tait mentionné? Aucun des anciens historiographes n'en soufBe un traître mot. Zapater, Zurita, Briz Martinez, Olhagaray, Marca, Oïhénart, le P. José de Moret, si spécial et si exact pour tout ce qui touche à la Navarre, s'accordent à demeurer muets. Il n'en existe aucune trace dans l'immense collection du P. Buriel, conservée à la bibliothèque de Madrid, ni aux archives de Pampelune, ni à celles de Barcelonne, ni dans le voyage imprimé d'Ambrosio de Morales, qui fut chargé par Philippe II d'explorer les cartulaires et papiers des églises des Âsturies, ni dans les litres des anciennes communautés religieuses mis à la disposition de l'Académie royale d'histoire, depuis la suppression des couvents. Tout cela est pour le moins aussi surprenant que regrettable, d'autant qu'il arrive exactement pareille chose pour l'original du Chant d^Altabisçar.
D'après M. de Monglave, ce dernier poème aurait été copié pour la première fois par le fameuœLdk Tour d'Auvergne, premier grenadier de France, sur un manuscrit à deux colonnes^ écrit vers la fin du x\V ou au commencement du xiip siècle et communiqué, en 1 794, par le prieur d'un couvent de Saint-Sébastien. Ce serait précisément cette même copie que M. de Monglave aurait vue chez Garât, membre de l'Institut; qui l'aurait reçue de La Tour d'Auvergne lui-même. Je renonce, pour le moment, à entrer dans de plus longs détails. Mais qu'est devenu ce manuscrit à àeuœ colonnes? Qui l'a vu? Est-il encore à Saint- Sébastien ou ailleurs? Pourquoi le premier grenadier de France, qui se piquait de philologie, n'en a-t-il jamais parlé dans ses livres? Pourquoi Garât, qui a laissé une Histoire des Basques manuscrite, n'a-t-il pas officiellement signalé le duplicatum? Vous avez l'air de vous retrancher derrière l'autorité de La Tour d'Auvergne, qui me parait fort innocent de tout ce qu'on lui impute. A défaut d'original, montrez-moi sa copie. Nous appellerons un maître de
calligraphie, expert assermenté près les cours et tribunaux, élève de Brard et de Saint-Omer, émule de Favarger et de M. Joseph Prudhomme, etj'en passerai par ce qu'il dira.
Malheureusement, cette copie ne sera pas plus retrouvée que le texte primitif du Chant des Cantabres^ et il y a de bonnes raisons pour cela. Les langues vulgaires de TEurope, néo-latines ou autres, ont été rarement fixées par l'écriture avant le xiir siècle. Toute exception à cette règle doit subir, avant d'être acceptée, un contrôle rigoureux et défiant. Tant que les idiomes de formation nouvelle n'ont pas encore pris leur premier essor littéraire, c'est à celui qui affirme d'établir la vérité, l'authenticité des faits singuliers qu'il signale. Pour les Chants héroïques des Basques surtout, pour ces monuments d'une langue qui n'a jamais eu d'existence officielle, il faut arriver les mains pleines de preuves, terrasser l'incrédulité par l'évidence. Vous n'avez pas une chronique, pas une légende, par un monument liturgique ou juridique à montrer, et vous voulez me faire croire à des rapsodies du temps d'Auguste et de Charlemagne ? Commencez donc par les mettre d'accord avec les règles les plus générales et les plus vulgaires du développement philologique. Exhibez les prétendus originaux. Lorsqu'il, est incontestable que la fixation graphique de la langue basque ne remonte pas plus haut que la fin du xv« siècle, prouvez, contre l'unanimité des documents, que cette fixattbn a précédé celle des premiers monuments littéraires des troubadours et des trouvères .
J'en ai fini avec les raisons générales, et j'arrive à l'examen de détail. Ce qu'on a lu suffirait, à la rigueur, pour rendre ma thèse inattaquable, et je considère désormais la fausseté des chants héroïques des Basques comme démontrée : 1 <> par la facilité absolue ou relative qui permet de comprendre, au moyen de l'idiome actuel, des poèmes censé composés il y a mille et deux mille ans ; 2<» par l'absurdité de l'hypothèse, qui, même avant l'essor de la poésie méridionale, accepte comme déjà fixés par l'écriture ces deux prétendus monuments d^ne langue sans littérature ni existence officielles.
Chant des CAirrABRES. — On sait déjà que ce poème a été publié pour la première fois, eu 1817, par M. W. de Humboldt/ dans le supplément au Miihridates d'Adelung et Yater (1 ). Ce n'est que la reproduction d'un manuscrit de Juan Ibanez de Ibarguen, savant Espagnol chargé, dit-on, d'explorer, en 1590, les archives de Simancas et de la Biscaye. Ce manuscrit d'Ibanez n'aurait été lui-môme qu'une copie d'un parchemin fort ancien, et qu'aucun autre paléographe n'a signalé. Inutile d'insister de nouveau sur l'étrangeté de cette assertion. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'existence du manuscrit de 1 570 est un point hors de doute, et qu'avant M. W. de Humboldt, ce document était déjà visé par dlturiza dans YHistoire générale de la Biscaye^ publiée en 1785, et dans une lettre de don Juan Antonio de Moguel à don José de Yargas Ponce, insérée dans le Mémorial Mstàrico etpand de 1 802 (2). Par l'honorabilité de son caractère comme par l'évidence des faits, le savant prussien est au-dessus de tout soupçon, et tout au plus peut-on reprocher à sa critique, ordinairement si sûre, d'avoir faibli pour un instant. Nous verrons tout à l'heure s'il est possible de découvrir le mystificateur, mais je veux donner d'abord le texte même du ChtaU des Caniaires, en le faisant suivre de deux pages de FaurieU où se troovent résumées fort exactement les idées de M. W. de Hnmbddt.
Ulo ! il LeK); ( ) Lelo î lelo (esl ) mort;
Ulo ! il Ldo: (0^ Leloî mort i^est) Ldo:
Lekxjiî Iahic ^O'i Lelo! lan
IlLeKvx! A tué Lelo.
Romaco aronac Aleguin, eta Vizcaiac daroa Cansoa.
Octabiano Munduco jauna; Lecobidi Vizcaicoa.
Ichasotatic, Eta leorrez Iminr deuscu Molsoa.
Les étrangers de Rome Veulent forcer la Biscaye, et La Biscaye élève Le chant de guerre.
Oclavien (est) Le seigneur du monde; . Lecobidi Des Biscaïens.
Du côté de la mer, Du côté de la terre (Octavien) nous met Le siège (à Tentour).
Leor celaiac Bereac dira Mendi tantaiac Leusoac.
Les plaines arides
Sont t\ eux;
(A nous) les bois de la montagne,
Les cavernes.
Lecu ironean Gagozanean, Norberac sendo (Dau) gogoa.
En lieu favorable Nous étant postés, Chacun (de nous) ferme A le courage.
Bildaric guichi Arma bardinas, Oramaia zu Guexoa.
Soya gogorrac Badirituis, Narru billosta Surboa.
Best urteco Egun gabean Gueldi bagaric Bochoa.
Petite (est notre) frayeur,
Au mesurer des armes;
(Mais) ô notre arche au pain, vous
(Êtes) mal (pourvue).
Si dures cuirasses, Ils portent (eux) Les corps sans défense (Sont) agiles.
Cinq ans durant.
De jour et de nuit Sans aucun repos Le siège ( dure ).
— sa —
Guereco bâta Qaand un de nous
Il badaguian, Eux tuent,
Bost amarren Quinze d'eux
Galdua. (Sont) détruits.
Aec anis ta (Mais) eux (sont) nombreux et
6u guichitaia; Nous petite troupe.
Azquen indugu. A la fin nous faisons
Lalboa. Amitié.
Gueure lurrean, Dans notre terre
Ta aen errian, Et dans chaque pays
Biroch ain baten ( U y &) une manière de lier
Zamoa. Les fardeaux.
Eein gueyago Davantage (était) impossible
Tiber lecua La ville du Tibre
Gueldico zabal, (Est) sise au loin,
Uchin tamaio Uchin
Grandoja. (Est) grand.
(lUisible.) ( )
Andi arichac Des grands chênes
Guesto sindoas La force s'use
Betigo naiaz Au grimper perpétuel
Nardoa. Du pic.
< Cette version y dit Fauriel, est aussi littérale que possible et a été entreprise à Taide de celle que M. de Humboldt a faite sur les lieux, aidé lui-même des éradits du pays (1).
(1) «V^. de Hamboldt (Prufnng) a donné ce chant celtibérien («te), dont nons rétablissons le sens.» Ainsi s'exprime, avec sa circonspection et sa modestie habitaeUes, M. Mary-Lafon, dans le tome i de son Histoire du Midi, p. 61. M. Mary- Lafon a reçu, je n'en donte pas, mission et grâce spéciale poar corriger le baron de Hamboldt et ies érudits basques qui l'ont aidé; mais il aurait dû mettre le lecteur à môme de juger de la valeur de ses corrections en donnant le texte en regard. Pourquoi donc ce critique, si justement convaincu de sa supériorité, a«>t-il négligé de traduire les couplets 1, 12, 13, 14, et de mentionner que le quinzième était illisible dans le manuscrit?
» Âagaste ayant fait la gaerre aux Gantabres et les ayant vaincus, ceux-ci, sous le commandement d'Uchin, leur chef, se retirèrent sur une haute montagne, où les Romains les bloquèrent, dans Tespoir de les contraindre à se rendre en leur coupant les vivres. Cette espèce de blocus dura, dit-on, plusieurs années, et se termina par une paix glorieuse pour les Gantabres.
V D'après les traditions du pays, le général cantabre, Uchin, serait allé après la paix s'établir en Italie, où il aurait fondé la ville diUrhino. Ges traditions ne méritent certainement aucune foi; mais il est pourtant singulier, comme Tobserve M. de Humboldt, que le nom diUrhino {Urbinum) soit un mot basque qui signifie (viUé) entre deuœeauœ^ et qu'il y ait en Biscaïe une ville SUrhina. Après le départ d'Uchin, les Gantabres se donnèrent un autre chef nommé Lecobidi. Tels sont^ vrais ou faux, les événements auxquels le chant qui précède fait très vaguement et très obscurément allusion.
» Le premier couplet n'appartient point au sujet; il se rapporte à une vieille histoire basque, d'une étrange ressemblance avec celle du meurtre d'Agamemnon. Il y eut, selon cette tradition, en Biscaïe, un chef très brave et fort aimé, nommé Lelo. Ge chef ayant été obligé de faire une expédition de guerre en pays étranger, un certain Zara profita de son absence pour séduire sa femme Tota. Lelo, son expédition terminée, étant revenu chez lui, les deux amants se concertèrent pour le tuer, et le tuèrent. Le crime fut découvert et fit du bruit. Il fut décidé dans l'assemblée du peuple que les deux coupables seraient à jamais bannis du pays. Quant à Lelo, il fut ordonné que, pour honorer sa mémoire et perpétuer les regrets de sa mort, tous les chants nationaux commenceraient par un couplet de lamentation sur lui. Si singulière que puisse paraître cette histoire, il y a un proverbe basque qui s'y rapporte et semble en atténuer, sinon la vérité, du moins la popularité. Betko Leloal c'est V éternel Lelo! ou éternel comme Lelo! dit-on de toute chose trop répétée. M. de Humboldt cite en outre le refrain d'une vieille chanson en l'honneur de Lelo.
» Encore quelques mots sur là découverte et 1 âge de ce fragment. Il fut trouvé, vers 1590, par J. Ibanez de Ibarguen, savant blscaïen, chargé de visiter les archives du pays. 11 était écrit sur une feuille de très vieux parchemin, tout rongé des vers, et consistait en un grand nombre de couplets, dont Ibaiicz ne copia que seize, ou plutôt quatorze. Cette copie, comme perdue au milieu de papiers du même genre, était restée inédile jusqu'en 1817, où M. Guillaume de Humboldtla publia dans son supplément à l'article de la langue basque dans le Mithridates d'Adelung.
» Les érudits basques n'hésitent pas à regarder ce fragment comme aussi ancien que le fait auquel il se rapporte. — En indiquer précisément l'époque, c'est chose impossible; mais on peut, à l'aide d'un rapprochement facile, s'assurer que, sans être antique, il est du moins fort ancien. »
« Il existe un autre fragment basque dans le dialecte du Guipuzcoa qui, avant la publication de celui-ci, passait pour le plus ancien qu'il y eut dans la langue basque; c'est le premier couplet d'un chant historique composé en 1322 sur une victoire remportée, cette même année, sur les Navarrais par les Guipuzcoans; ainsi donc, le fragment dont il s'agit a plus de six cents ans d'ancienneté. Toutefois, la diction ne présente ni difficulté ni obscurité, et la langue n'en diffère point sensiblement de la langue actuelle.
» Si, maintenant, on rapproche le chant cantabre du chaut guipuzcoan, le premier a l'air d'appartenir à un autre idiome, tant il abonde en archaïsmes, en mots perdus et inconnus dont il faut deviner le sens. Si l'on veut évaluer par approximation le temps indispensable pour amener une différence aussi marquée entre les deux fragments, on peut dire avec assurance que ce n'est pas trop de cinq ou six cents ans, et peut-être prouverait-on que ce n'est point assez (1). «
11 est impossible, je le répète, de mieux reproduire que Fauriel
(1) FAURibL, Histoire de la Gaule méridionale, l. ii, .'J'= appendice.
le système de traduction et les idées de M. de Humboldt au sujet du Chant des Cantabres. J'ai déjà dit ce que je pensais sur le fragment relatif à la bataille de Béotibar. Si Ton accepte ces six vers comme un échantillon de la langue euskarienne en 1321, et si l'on prend pied sur ce texte pour reporter à cinq ou six cents ans plus haut, à raison de ses obscurités et de ses archaïsmes, rhistoire de Lekobidi, on arrive au septième ou huitième siècles, c'est-à-dire à peu près à l'époque où aurait été composé le Chant d' Altabisçar . Or, le Chant d'Altabisçar est d'une intelligence si facile pour un homme de notre temps, que mon marchand de beurre, qui est un Soulelin dépourvu de toute espèce de littérature, m'en a traduit mot à mot aussi long que j'ai voulu. La conséquence de ce dilemme, c'est qu'il faut au moins que l'un des deux poèmes soit faux, car on n'a pu composer, vers l'époque karolingienne, deux chants dont l'un diffère si notablement du fragment de la bataille de Béolibar, et dont l'autre ne s'éloigne pas sensiblement de l'idiome contemporain (1 ). Supposons, pour un instant, que celui qu'a découvert M. W.de Humboldt soit authentique : il n'est pas d'homme ayant pour deux sols de bon sens qui veuille admettre que la poésie se soit produite plus de sept cents ans après l'événement qu'elle célèbre, surtout lorsque cette pièce porte trace de la prétendue tradition encore plus ancienne de Leio. Aussi, Fauriel, écho fidèle du philologue prussien, dit-il que peut-être cinq ou six siècles ne sont point assez. Puisque nous voilà embarques dans les hypothèses, je consens à remonter au siècle d'Auguste, mais à condition que le document qu'on me présente concordera parfaitement avec ce que les témoignages historiques, philologiques, etc., nous apprennent incontestablement sur les Basques.
Et d'abord, écartons ces contes bleus de Lelo, de Tota et de Zara, dont on voudrait faire le pendant de la légende d'Agamemnon, d'Egisthe et de Clyteranestre* Je n'y croirai jamais,
(1) Sauf un très polit nombre d'archaïsmes évidemment volontaires, cl introduits pour mieux déguiser la fiaude.
lors même qo'un congrès d'euskarisants m'en ferait le serment par les mânes de Tabbé Iharce de Bidassouet, lequel veut « que Ton convienne qu'il n'y a aucune langue dans tout Tunivers qui se rapproche davantage de celle que le Père Eternel a inspirée à Adam (1). » Je préfère en croire M. Francisque-Michel, qui ne voit dans ce Lelo il Lelo qu'un refrain analogue à nos La Faridadondaine et à nos Tra la la^ et qui prouve ce qu'il avance en citant un fragment du Romancero Castellano (2), dont j'ai retrouvé, d'ailleurs, beaucoup d'analogues dans le Tesoro de los Romanceros^ de don Eugénie de Ochoa (3). Que l'on dise de ce refrain, éternel comme Lelo! cela ne m'étonne pas et se pratique tous les jours pour les répétitions banales et fastidieuses.
Quant au voyage en Italie d'Uchin, fondateur iVrbino, et à l'analogie de ce nom avec VUrbina d'Espagne, je regrette vivement qu'aucun historien de l'antiquité n'ait pris la peine de nous instruire de cette expédition mémorable. C'est là une de ces rêveries extravagantes comme on en rencontre beaucoup dans les écrivains du xvi« siècle, et même plus tard. Sans sortir de notre Sud-Ouest, les anciens bourgeois d'Auchne montraient-ils pas aux voyageurs la maison du père de Cicéron? Dans ses Gesta Tholosanorum, Nicolas Bertrandi ne raconte-t-il pas que le poète Virgile vint d'Italie à Toulouse pour y étudier sous le célèbre Guillaume de Capdenier, et n'affirme-t-il point qu'il ne retourna à Rome, après la mort de son maître, que parce qu'il ne put obtenir de le
(1) Iharce de Bidassouet, Histoire des Cantabres. II dit encore dans le môme livre, page 214: « ùe ne sais pas si la langue du Père Eternel... était basque. »
(2) Fkancisque-Michel, Le Pays Basque^ page 230.
; Helo, helo, por do viene Kl Infante vengador Caballero à la gineta, En un caballo corredor.
Romancero Castellano, Romance del Infante 'wngador.
(3) Helo devient souvent ald ou alld Hans les romances espagnoles. C'est une exclamation qui, comme ay et o, n'a par elle-même aucun sens précis.
i Oh valesme tu, Ala!
Romance de don Gaiferos,
Alla! van a echar ancoras Alla! al puerto de San Gil...,
Romance del conde de Narbona,
remplacer dans sa chaire de rhétorique?— Sans doute, Urbinum et Urbina sont des noms de villes, et M. W. de Humboldl a signalé de nouveau cette analogie dans son livre sur les Basques, publié à Berlin en 1 821 . Mais il serait facile de multiplier ces rapprochements toponymiques et de relever, même en dehors des pays occupés par les Basques, ou réputés tels, une foule d'identités ou d'analogies qui ont probablement leur cause dans la parenté des langues aryennes, et probablement aussi touraniennes (1).
Laissons donc là Uchin et Urbino, et ajournons les autres questions historiques soulevées par le Chant des Cantabres jusqu'après l'examen de ce poème au point de vue de la langue. Ainsi que je l'ai déjà dit, si cette pièce est authentique, elle a dû être composée immédiatement après l'événement qu'elle célèbre, et non sept cents ans après. Dès lors, elle devrait être exempte de toute espèce de mots empruntés au vocabulaire latin ou à celui des langues romanes. On comprend, en effet, que de pareilles infiltrations dans le glossaire des Basques ne peuvent être que le résultat lent et insensible de la domination impériale ou du contact avec les civilisations néo-latines. Or, demeurant posé en fait qu'il existe trace de ces infiltrations dans le document suspect, il est difficile d'en reporter la date aux premiers siècles de notre ère, car ce n'est pas ordinairement lorsque son idiome s'altère qu'un peuple fixe ses traditions héroïques. Sous condition de prouver à suffisance, voilà déjà une contradiction manifeste; il ne reste plus de place que pour l'hypothèse d'un poème composé après coup, et cette hypothèse se trouve confirmée d'ailleurs par certains détails caractéristiques.
Je prends le second couplet du Chant des Cantabres^ et je trouve au quatrième vers le mot cansoa^ la chanson, le chant de guerre. Voilà un terme, non pas latin, mais néo-latin, emprunté évidemment au vocabulaire poétique des troubadours. Sans doute, le radical primitif est cantus\ mais la création du dérivé et son
(1) Max MuLLBR, tettef on the îufanian langmgei,
application spéciale à un certain genre de poèmes n'arrive qu'avec les littératures da moyen âge. Témoins, Raynouard, Schlegel, Diez et M. Fauriel lui-même. J'ouvre au mot chant le dictionnaire du P. de Larramendi(l), et je lis canta, cantea^ caniua^ otsastea. Les trois premières expressions dérivent incontestablement du radical étranger cantus, modifié dans sa signification par une influence particulière et postérieure. Mais le vrai terme basque, synthétique et compréhensif, source de plusieurs dérivés, c'est otsastea (bruit.) Parmi les similaires ou analogues très rapprochés, je puis citer : ostotsa^ odotsafOstya, tonnerre, otsa^ son, mint-jsoa, parole, otsûa^ oœoa^ loup (hurleur), et plusieurs autres encore. Il n'en faut pas davantage pour établir que cansoa est d'importation néo latine, et l'on peut déjà légitimement en conclure que le poème est moderne.
Je prends le second vers du couplet suivant : «Octavien est le maître du monde, munduco jauna.^ Sur jauna^ je n'ai rien à dire; mais munduco? L'idée complexe de monde a-t-elle pu jamais éclore chez un peuple aussi barbare que les Euskariens de l'époque d'Auguste, et tout ce que Strabon nous apprend sur leurs habitudes et sur leurs mœurs ne répugne-t-il pas à une pareille supposition? Dans le dictionnaire basque, mundua^ le monde, n'a ni synonymes ni dérivés. Ajoutez-y l'identité du radical avec le mot latin de même signification, et vous pouvez hardiment assurer que c'est encore là une importation étrangère.
Que dites-vous des armes égales (arma bardinas) du septième couplet? La notion générale et abstraite d'arme, d'instrument de guerre, ne suppose-t-elle pas un développement social et des habitudes d'esprit incompatibles avec la civilisation rudimentaire des Basques? Ce terme n'est-il pas, lui aussi, transporté de la langue latine ou de ses dérivés? Est-il possible d'en trouver l'équivalent ou l'analogue dans le glossaire indigène ? Prenez encore le dictionnaire du P. de Larramendi, vous y verrez que la plupart des armes
(1) p. Manuel de Larramendi, Diccionario trilingue del Castellano, Batcuence y Latin,
primitives sont conçues sous la forme concrète, et désignées par un mol qui n'a rien de commun avec les langues voisines, bien que celles-ci aient pu fournir, plus tard, des synonymes. Exemples : makila casse-tôte ou bâton, agapurua massue, a&a//a ou uballaria fronde, brokela bouclier, isloa flèche, tiruztaya arc, burantza casque, etc., etc. Les synonymes tirés des vocabulaires étrangers sont : sageta (sagittà) flèche, dardua ou azagaya (zagaie) dard, ezkutakia (scutum) ou adarga (targé) bouclier, etc. Un grand nombre de termes sont empruntés directement à l'espagnol ou au gascon : pica pique, lapza lame, pumla poignard, arbicdea catapulte, ezpata épée, et cent autres encore. L'usage du mot arma est donc une preuve nouvelle de la fausseté du Chant des Cantabres; il suffirait, à lui seul, pour faire croire que ce poème a été composé à une époque relativement récente .
J'arrive au douzième couplet.
Gueure lurrean, Dans notre terre
Ta aen errian, Et dans chaque pays,
Biroch ain baten (Il y a) une manière de lier
Zamoa Les fardeaux.
Je veux bien admettre qu'il y a dans chaque pays, et dans la terre basque, une manière de lier les fardeaux, mais pourvu que l'on m'accorde que Humboldt et Fauriel ont commis une faute dans la traduction du dernier vers. Zamoa, de même que zamaria, signifie bête de somme et non fardeau. Je sais qu'on l'emploie quelquefois en bsC^que pour désigner le cheval dont le véritable nom estzaldia. Or, comme z = Syi\ est facile de reconnaître dans zamoa, comme dans zamaria^ un mot emprunté au gascon ou à l'espagnol.
Le mot grandoja (grand), placé à la fin du quatorzième couplet, a certainement la même origine, et, comme le précédent, il est entré dans le glossaire euskarien à une époque relativement récente. Parlez-moi d*andia, aundia, larria, eskergea, ordongoa : voilà des adjectifs qui ne doivent rien à personne, tout en signifiant la même chose, et parmi lesquels on aurait assurément
choisi, si le Chant des Cantabres avait été composé à une époque voisine de leur défaite par les Romains.
Je pourrais me borner à cette démonstration linguistique; mais Fhistoire me fournit des preuves surabondantes, et le lecteur pourra bien vite en juger après un exposé que je m'efforce d'abréger le plus possible.
Marca, Oïhénart, le P. José de Moret, et tous les annalistes du nord de l'Espagne et du sud-ouest de la France, regardent, à bon droit, les Basques actuels comme les descendants des anciens Vascons. Le territoire occupé par les Vascons a été décrit par Strabon, Pline, Ptolémée et Pomponius Mêla, résumés par Oïhénart dans les premiers chapitres de sa Notitia utriusque Vasconiœ. J'y renvoie, pour faire court, et je constate qu'à l'origine ce territoire comprenait non-seulement la Navarre actuelle, mais encore, au-delà de l'Ebre, la ville de Calagorris et celle de Gracurris. Au midi, il avait à peu près les mêmes limites que l'ancien comté d'Aragon, et au nord il touchait à l'Océan cantabrique, dans cette partie de la province de Guipuzcoa où se trouve Fontarabie. Voilà ce qui résulte du témoignage unanime des géographes anciens et modernes. Bornés au septentrion par la chaîne des Pyrénées, les Vascons avaient pour voisins, à l'orient les Vescitani et les Uergètes, au sud les Pelendones et les Berones, et au couchant les Varduli et les Autrigones, peuples de la Gantabrie. On a longtemps disputé sur les limites de ce dernier pays, et je ne puis ici rapporter les opinions diverses de Florianus Ocampo, Mariana, Salazar e tutti quanti. Ce qu'il importe de savoir, c'est que, dans le chapitre III de sa Notitia utriusque Vasconiœ, intitulé : Vera Cantabriœ descriptio proponitur, Oïhénart a déterminé l'emplacement de l'ancienne Gantabrie, et que les recherches entreprises après lui, par le P. de Moret et les autres historiens de la Navarre espagnole et des provinces vascongades, n'ont modifié que médiocrement cette délimitation. . Oïhénart a démontré que l'ancienne Gantabrie commençait au levant avec le pays des Vardules, c'est-à-dire en suivant à peu
près uDe ligne qui partirait de Yiliafranca, dans les montagnes d'Oca, pour se diriger vers lé port de Laredo. Il a également prouvé, contre Sandoval, Pinlianus et Joannes a Ponte, que cette région s'étendait au couchant jusqu'à la Tierra de Vierço et aux montagnes voisines. Au midi, la Cantabrie descendait jusqu'à la plaine située au-dessous des montagnes d'Oviédo, et à cette partie du royaume de Léon connue sous le nom de Tierra de Campos. Il serait même facile de reculer sur certains points ces diverses limites, et de prouver notamment que la Cantabrie englobait la plus grande partie du royaume de Léon, c'est-à-dire les Asturies (tant du côté de Santillane que du côté d'Oviédo) et la Tierra de Camposy et commençait à cette partie du mont Vindio (Léon et Vieille-Castille), où se trouvent les villes d'Auseva et de Cavadonga.
On ne sait rien de l'histoire des Vascons avant l'arrivée des Carthaginois en Espagne; mais, dans trois ou quatre passages de son poème, Silius Italiens nous les montre servant en Italie contre les Romains, dans l'armée d'Annibal (1 ). Les Vascons devinrent ensuite les alliés des Romains, ainsi que d'autres peuples de la Celtibérie, témoins deux ou trois passages de Tive-Live (2), après lesquels le doute n'est plus permis à quiconque est un peu versé dans la géographie ancienne du nord de l'Espagne. A partir de cette soumission, on ne compte qu'une défection, et encore partielle, en Vasconie, celle des habitants de Calagorris, qui embrassèrent le parti de Sertorius.
Les Cantabres étaient devenus les alliés des Romains bien avant l'époque d'Auguste en même temps que les Vaccéens et quelques autres peuplades (3), et ils servaient dans les armées de la République durant la guerre entre César et Pompée (4). De con-
(1) SiL. Italicus, Punie. Lib ii. v. ix. x.
(2) TiT Lîv. Dec. 3, Lib. i. et v.
(3) L. Lucullus consul... Vacceos.Cantabrosel alias reglones, et iterum alias incognilas regiones subegit. Florus, Epitom. Lib. xlviii.
(4) Ilis rébus conslitulis, équités auxiliaque loti Lusitaniœ a Pelreio, Celtiberis, Caiitabris, Barbarisquo umnibus qui ad Oceanum pertinent, ab Âfranio impcrantur- (ivES. de Bello civili, Lib. I.
cert avec les Astures, les Galiciens^ les Lusitaniens, les Celtibères et les Vaccéens, les tribus Cantabres tentèrent de reprendre leur indépendance sous Auguste (23 ans avant J.-C.)> qui vint lui-même à Sigesama pour comprimer la rébellion. Un corps de troupe marcha contre les Astures et les Galiciens, et un autre commandé par Auguste lui-même, assisté de ses lieutenants Ëmilius et Antistius, s'avança contre les Cantabres. Dion Cassius, Suétone, Plutarque, Strabon et d'autres auteurs anciens, nous ont transmis divers épisodes de cette guerre, que je n'ai pas à raconter en détail. Ce qu'il importe d'en savoir, c'est que le premier corps d'armée cerna les rebelles en Asturie, sur le montMédulius, qui domine le cours du Minho. Les assiégés, au nombre de douze cents, s'empoisonnèrent dans un festin pour échapper à l'ennemi. Un historien espagnol du v* siècle après Jésus-Christ, Orose, raconte que les Cantabres furent également investis, sur le mont Vinnius, par l'armée d'Emilianus. Mais Orose a commis ici une grave erreur et renouvelé chez les Cantabres un événement qui ne s'est passé qu en Galice, où se trouve le mont Medulius, non loin de la région connue sous le nom de Tierra de Vierço. H ne peut rester à cet égard aucun doute à ceux qui liront la lumineuse dissertation d'Oïhénart qui forme le chapitre quatrième de la Notitia utriusque Vasconiœ, Quant à l'expédition en Canlabrie, Auguste se vit forcé d'en abandonner la conduite à ses lieutenants, Carisius et Caius Furnins. Dion Cassius nous apprend que le petit nombre des habitants qui tombèrent vivants au pouvoir des Romains, désespérant de leur liberté et comptant leur vie pour rien, brûlèrent leurs munitions et s'entretuèrent dans l'incendie (1). Florus confirme le récit de Dion Cassius, lequel ajoute un peu plus bas qu'Agrippa, dans une nouvelle expédition, massacra la plupart des Cantabres en état de porter les armes, désarma le reste et le transporta des montagnes dans la plaine.
Oïhénart croit que les vaincus furent cantonnés dans le ter-
{!) Dio Cass. Lib lui.
ritoire desBérons et des Turmodiges, dans le pays qui devint plus tard ia province de Rioia. Ce pays, dit-il, dut prendre alors le nom de Canlabrie, qu'il portait encore à l'époque de l'occupation sarrazine. Ce pays se trouve, en effet, ainsi désigné dans l'auteur de la vie de saint Emilien, dans Roderic de Tolède, Lucas deTuy, et plusieurs autres annalistes espagnols. Cet historien ajoute qu'après le massacre et l'expulsion des Cantabres, les Vascons s'emparèrent de leur pays, et lors de l'occupation wisigothique, ils luttèrent contre les nouveaux maîtres avec des succès divers. Mais Oïhénart commet ici une erreur, et le P. de Moret a démontré que cette occupation n'a eu lieu que sous les Wisigoths (1). Vers la fin du vi« siècle, les Vascons franchirent les Pyrénées et firent de fréquentes excursions dans la Novempopulanie. Ils s'emparèrent d'abord du pays* basque (Vascitania), et plus tard de toute la province, qui prit alors le nom de Gascogne {VasconiaJ^ et devint un duché héréditaire à partir de l'élection de Sanche, en 85! . Le pays des Basques trans-pyrénéens, augmenté de la Cantabrie depuis l'invasion wisigothique, se divisa, sous ia féodalité, en quatre régions : Navarre, Alava, Guipuzcoa et Biscaye. Oïhénart rattache à Loup, qui vivait vers l'an 1000, la série des comtes de Biscaye. Par-delà, dit-il, il n'y a qu'incertitude et ténèbres sur ce pays, dont le nom n'apparaît dailleurs qu'avec le régime féodal.
Dieu merci, je suis au bout de mon exposé, et les contradictions du Chant des Cantabres SLsec l'histoire positive peuvent maintenant être comprises sans grands efforts.
Second couplet :
Romane aronac Les étrangers de Rome
Aleguin eta Veulent forcer la Biscaye, et
Yizcaiac daroa La Biscaye élève
Cansoa, Le chant de guerre.
Je constate d'abord que les Romains de l'époque d'Augusteétaient déjà maîtres de la Cantabrie comme du pays des Vascons. Depuis
(l) 1*. JosedeMoRKT, Investigaliones historicas del Reynu daîiavarra, 1. 1, c.H.
longtemps, ils n'étaient pas des étrangers en Espagne, et loin de venirattenter à la liberté de ces contrées, ils ne faisaient que les ramener à une sujétion déguisée tout au plus sous le nom d'alliance. La Biscaye n'a pas pu élever de chant de guerre pour deux motifs. Le premier, c'est que le territoire devenu plus tard la Biscaye des Euskariens appartenait encore aux Cantabres, et que les Yascons, ancêtres des Basques, et demeurés constamment soumis, sauf la révolte partielle de Calagorris, ne s'en sont emparés et n'y ont propagé leur langue qu'après la chute de la domination romaine en Espagne (1)» Seconde raison bien supérieure à la première : la Biscaye est un nom qui appartient exclusivement à la géographie féodale de l'Espagne. Elle ne pouvait donc rien entonner du tout sous Auguste.
Comment Taurais-je fait, si je n'étais pas né?
Troisième couplet.
Octabiano Octavieri est
Munduco jauna, ' Le seigneur du inonde,
Lecobidi Lecobidi
Vizcaicoa. Des Biscayens.
Auguste était, en effet, le seigneur du monde, y compris les Cantabres et les Vascons, et la preuve, c'est que ceux-ci voulurent reconquérir leur indépendance. Mais il est fâcheux que Dion Cassius, Suétone, Strabon, Florus, etc., n'aient pas soufflé mot de l'aimable Lecobidi, seigneur des Biscayens, à peu près un millier d'années avant qu'il y eût une Biscaye.
(1) Beaucoup de gens croient encore, sur la foi du système de toponymie ibérienne inventé parle P. de Larramendi et propagé par Humboldt, à l'antique diffusion du i)a8que dans toute l'Espagne. J 'espère démontrer plus tard le peu de fondemenr de celle opinion, qui a trop souvent égaré les historiens et les auteurs de numismatiques dites ibériennes. — Les Astures et les Cantabres étaient des peuples celtiques. V. làdessus la dissertation de Graslin, De VIbérie, p. 345 et suiv. — Marca, le P. de Moret, les frères de Mohedano, elc, ont adopté la distinction établie par Oïhénart entre l'ancienne Cantabrie elle pays des Vascons. Dans ses Origenes de la lengua Es-
panola, " ~ "' " '^ ~*~ "^ "''^
non les 1 pays montueux des Pasiegos comme correspondant à la frontière de l'ancienne
Cantabrie.
Quatrième couplet.
Ichasotalie Du côté de la mer,
Ela leorrez Du côté de la terre,
Imini deuscu (Octavieh) nous met
Molsoa. Le siège (à Tentour.)
Auguste n'a mis le siège ni du côté de la mer, ni du côté de la terre, et les historiens nous apprennent qu'il se retira malade. Ce sont ses lieutenants qui ont tout fait pour lui chez les Âstures et les Galiciens comme chez les Cantabres. Voilà pourquoi, sans doute, Auguste refusa le triomphe, quand il fut de retour à Rome. A partir de ce couplet, jusqu'au dixième exclusivement, nous voyons en outre que l'auteur du Chant des Cantabres s'est inspiré du récit d'Orose sur le siège du mont Médulius, et qu'il fait arriver, non pas en Yasconie, mais en Cantabrie, un siège qui a eu lieu en Galice.
Onzième couplet.
Aec anis ta (Mais) eux (sont) nombreux et
Ou guichitaia; Nous petite' troupe.
Azquen indugu A la fin nous faisons
Lalboa. Amitié.
Ah! c'est trop fort! Ils font amitié. Et quand cela, s'il vous plaît? Est-ce après s'être empoisonnés, entr'égorgés et brûlés? Est-ce après qu'Agrippa a fait mettre à mort tous les hommes en état de porter les armes, et déporté dans la plaine le petit nombre de survivants?
Je n'insiste pas davantage, et j'en ai dit assez pour démontrer que l'histoire, aussi bien que la linguistique, démontrent la fausseté du Chant des Cantabres.il en est de même du rhythme, et quiconque a parcouru les provinces vascongades et les pays environnants, a souvent entendu chanter, et même improviser", soit en euskarien, soit en espagnol, une espèce de chansons dont je ne sache pas qu'il ait encore été question dans les recueils de poésies populaires. Chaque couplet se compose de deux vers composés
d'un nombre variable de syllabes et rimant plus ou moins par assonance. L'air est à peu de chose près celui des vêpres espagnoles, et, comme dans les psaumes, on va plus ou moins vite, selon que le vers est plus ou moins long. Si Ton prend chaque quatrain du Chant des Cantabres^ de façon à faire un seul vers des deux premiers, et un autre des deux derniers, on obtient une poésie exactement semblable à celles dont je viens de parler. Mais alors rhistoire de Lecobidi est moderne, et il est difficile d'admettre que ses exploits et ceux de ses compagnons aient été chantés sur Fair des vêpres avant la naissance de Jésus-Christ.
Le Chant des Cantabres est donc une pièce fausse, et il est môme possible de déterminer approximativement Tépoque de sa fabrication. Et d'abord l'usage répété du mot Biscaye {Vizcaiac, Vizcaicoa) ne permet pas de la reporter plus haut que le commencement de Tépoque féodale. Mais si Ton songe que c'est surtout à partir du xv« siècle que les historiens du nord de l'Espagne donnent volontiers le nom de Biscaye tantôt à la réunion de la Biscaye et del'Âlava, tantôt à l'ensemble des provinces vascongades, nous pouvons légitimement descendre jusqu'à cette époque. On désigne aussi alors ces provinces sous le nom de Cantabrie, et cette dénomination se continue pendant les xvi«, xvii« et xviii' siècles suivants, ainsi qu'il serait facile de l'établir de Jove, des deux Scaliger, de de Thou, de Mariana, du P. de Moret et de beaucoup d'autres. La pièce en question étant en langue basque, et ayant pour titre le Chant des Cantabres, ne peut donc être antérieure à Tépoque où Ton a indifféremment désigné sous le nom de Cantabres, de Biscayens, de Basques, les Euskariens établis au-delà des Pyrénées. Après ces explications, il ne paraîtra pas étonnant qu Ibanezde Ibarguen ait pu trouver, en 1 590, un exemplaire manuscrit de la pièce apocryphe. En activant ses recherches, il aurait peut-être pu découvrir aussi en Biscaye, un document beaucoup plus curieux, une histoire en cinq livres de la conquête delà Cantabrie, rédigée, disait-on, par Auguste lui-même, et que l'on prétendait exister encore au xvii< siècle. Oïhénart traite avec
raison cette histoire de rêve de gens éveillés (mera vigilantiutn somnia)^ et il faut en faire autant da Chant des Cantabres^ dont la linguistique, l'histoire, le rhythme, et tant d'autres particularités, démontrent à la fois la fausseté et la fabrication récente.
Chant d'âltabisçar. — On sait déjà que ce poème a été publié pour la première fois par M. de Monglave (1). Le voici tel qu'il le livra lui-môme, dans son appétissante primeur, aux membres de l'Institut historique de 1835.
Oyhu bat aditua izan da
Escualdunen mendien artetic,
Eta etcheco jaunac, bere athearen ainticinean chutic,
Ideki tu beharriac, eta erran du : «Nor da hor? Car nabi dautet? »
Eta chacurra, bere nausiaren oinetan le zaguena,
Alchatu da, eta karrasiz Altabisçarren ihgurruac bethe ditu.
Ibanetaren lepoan harabotz bat aghertcen da, Urbiltcen da, arrokac esker eta escun joten dituelaric; Hori da urruntic heldu den armadabaten burruma. Mendien capetaric guriec erepuesta eman dicte; Bere tuten seinuia adiarazi dute, Eta etcheco jaunac bere dardac zorrozten tu.
(1) Journal de Vlnstitut hittorique, t. i, p. 176. Paris, 1835. Je copie exac* temeot la traduction de M. de Monglave; mais j'adopte une autre orthographe que celle de sa leçon.
c Un cri s'est élevé — du milieu des montagnes des Escualdunacs; — et l'Eteheco-jauna {maître de la maison), debout devant sa porte, — a ouvert l'oreUIe, et il a dit : Qui va là? Que me veut-on?» — Et le chien qui dormait aux pieds de son mattre — s'est levé, et il a rempli les environs d'Àltabisçar de ses aboiements.
» Au col d'ibaneta, un bruit retentit; — il approche en frôlant à droite, à gauche les rochers; — c'est le murmure sourd d'une armée qui vient. — Les nôtres y ont répondu du sommet des montagnes; — ils ont soufflé dans leurs cornes de boeufs— •t ritcheeo-îaunt aiguise ses flèches.
Heldu dira I heldu dirai cer lantzazco sasia !
Nola cer nahi colorezco banderac heien erdian aghertcén diren !
Cer simiztac atheratcea diren hein armetaric I
Cenbat dira? Haurra, condatzac ongbi I
Bat, biga, hirar, laur, bortz, sei, zazpi, zortzi, bederatzi,hamar,
[hameca, hamabij
Hamahirnr, hamalaur, hamabortz, hamasei, hamazazpi, heme-
[zortzi, hemeretzi, hogoi.]
Hogoi eta milaca oraino.
Hein condatcea demboaren galtcea liteke.
Urbilt ditzagun gure beso zailac, errotic athera ditzagun arroca
Botha ditzagun mendiaren patarra behera [horriec,]
Hein buruen gaineraino ;
Leher ditzagun, herioaz jo ditzagun.
Cer nahi zuten gure mendietaric Norteco ghizon horiec ?
Certaco jin dira gure bakearen nahastera?
Jaungo coac mendiac in diluenean nahi izan du hec ghizonec
[ez pasatcea.]
Bainan arrokacbiribilcolicaerotzcendira, tropac iehertcen dituzte.
Odola churrutan badoa, haraghi puscac dardaran daude.
Oh 1 cembat hezurr carrascatuac I cer odolezco itsasoa t
Escapa I escapa I indar eta zaldi dituzuenac.
Escapa hadi, Carlomano eregghe, hire luma beltzekin eta hire
[capa gorriarekin;]
Hire iloba maitea, Errolan zangarra, hantchet hila dago;
Bere zangarrtassua beretaco ez du izan.
Eta orai, Escualdunac, utz ditzagun arroca horiec;
Jautz ghiten fite igor ditzagun gure dardac escapatcen diren contra.
3 Ils viennent! ils viennent! Qaelle haie de lances! — Gomme les bannières versicolorées flottent au milieu ! — Quels éclairs jaillissent des armes ! — Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien ! — Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, — treize, quatorze^ quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt.
» Vingt, et des milliers d'autres encore. — On perdrait son temps à les compter. *- Unissons nos bras nerveux, déracinons les rochers, — lançons-les du haut des montagnes ~ jusque sur leurs tôtos. — Ecrasons-les ! tuons-les !
» Et qu'avaient-ils à faire dans nos montagnes ces hommes du Nord? — Pourquoi sont-ils venus troubler notre paix? — Quand Dieu fait des montagnes, c'est pour que les hommes ne les franchissent pas. — Mais les rochers en roulant tombent; ils écrasent les troupes; — le sang ruisselle, les chairs palpitent. •— Oh ! combien d'os broyés ! quelle mer de sang !
» Fuyez! fuyez! ceux à qui il reste de la force et un cheval. — Fuis, roi Garloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge. — Ton neveu, ton plus brave, ton chéri, Roland, est étendu mort là-bas. — Son courage ne lui a servi à rien. — Et maintenant, Escualdunacs, laissons les rochers; — descendons vite en lançant nos floches à ceux qui fuient.
Badoadii I badoadi ! non da bada lantzezco sasi hura ?
Non dira heien erdian agherri ciren cer nahi colorezco bandera bec?
Ezdagehiago simiztaric atheratcen heien arma odolez bethetaric.
Cembat dira? Haurra, condatzac onghil
Hogoi, hemeretzi, hemezortzi, hamazazpi, hamasei, hamabortz,
[hamalaur, hamairur],
Hamabi, hameca, hamar, bederatzi, zortzi, zazpi, sei, bortz, laur,
[hirur, biga, bat].
Bat! ez da bihiric aghertcen gehiago.
Akhaboda. Etcheco jauna, joaiten ahalzira zure chacurrarekin,
Zure emaztearen eta zure haurren besarkatcera,
Zure darden garbitcera eta alchatcera zure tutekin, eta ghero
[heien gainean etzatera eta lo itéra].
Gabaz, arranoac joanen dira haaghi pusca lehertu horien jatera,
Eta hezurr horiec oro churituco dira eternitatean.
M. de Monglave a cru devoir enrichir sa publication d'une notice où il explique sa découverte, tout en cherchant à déterminer les caractères particuliers de la poésie nationale des Euskariens. « J'ai vu autrefois, dit-il, une copie du chant d'Âltabisçar chez M. Garât, ancien ministre, ancien sénateur et membre de Tlnstitut. Il la tenait du fameux La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de France, lequel^ pendant les guerres de la République, se délassait de ses fatigues en travaillant à un glossaire en quarantecinq langues. La Tour d'Auvergne avait été chargé de traiter de la capitulation de Saint-Sébastien, le 5 août 1794, et c'était au prieur d'un des couvents de cette ville qu'il était redevable de ce précieux document, écrit en deux colonnes, sur parchemin, et dont les caractères peuvent remonter à la fin du douzième ou au commencement du treizième siècle, date évidemment posté-
» Ils fuient! ils fuient! Où donc est la haie de lances? — Où sont ces bannières versicolorées flottant au milieu? — Les éclairs ne jaillissent plus de leurs armes souillées de sang. — Combien sont-ils? — Enfant, compte-les bien I —Vingt, dixneuf, dix-huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze, treize, — douze, onze, dix, neuf, huit, sept^ six, cinq, quatre, trois, deux, un.
> Un! il n'y en a plus même un. — C'est fini. Etcheco-jauna, vous pouvez rester avec votre chien, — embrasser votre femme et vos enfants, — nettoyer vos flèches, les serrer avec votre corne de bœuf, et ensuite vous coucher et dormir dessus. — La nuit, les aigles viendront manger ces chairs écrasées, — et tout ces os blanchiront dans r éternité.
rieure de beaucoup à ce chant populaire (1) » • — «Les Escualdunais ont peu écrit; ils ne se nourrissent (sic) que de traditions verbales. Parmi les poésies qui se sont ainsi conservées de génération en génération, on cite un poème assez étendu sur la religion desGantabres,des chants guerriers et allégoriques, quelques chansonnettes supérieures peut-être en naïveté à celles de Métastase, et des romances populaires qui datent, d'après M. de Humboldt, de rinvasion des Romains, et qui ne sont pas inférieures aux plus beaux chants des grecs modernes. Viendra peut-être un Mac- ' pherson qui les recueillera (2). »
Arrêtons-nous quelques instants sur Targument dont M. de Monglave a enrichi le Chant d'Altàbisçar : la discussion du texte en deviendra d'autant plus facile.
Le lecteur s'imagine, sans doute, qu'après s'être expliqué de la sorte, M. de Monglave va prendre pour base de sa traduction la fameuse copie censée faite par La Tour d'Auvergne, et réputée remise par lui an sénateur Garât. Point du tout. Il opère tout bonnement sur un texte formé des meilleures variantes par un certain M. Duhalde,d'après plusieurs versions qui seraient traditionnellement conservées sur la montagne (3). Si vous ne voulez pas le croire, allez-y voir. C'est le parti que j'ai dû prendre, il y a cinq ans. Le bâton à la main et le sac du fantassin sur le dos, j'ai couru la Soûle, la Basse-Navarre et le Labourd, à la poursuite des chants historiques des Basques en général, et du Chant d'Altàbisçar en particuUer. Durant cette odyssée, dont les étapes sont constatées par les visa de mon passe-port, j'ai souvent regretté, dans l'amertume de mon âme, que ces mots sur la montagne^ n'aient point été remplacés par des indications plus précises. Moins heureux que M. Duhalde, qui n'a eu que la peine de choisir, j'ai vainement interrogé les lettrés et les illettrés, curés, instituteurs, aubergistes et paysans.
(1) Joum. del'Intt. Eût,, 1. 1, p. 176.
(a) Id. Ibid.
(3) Dans le tome I de son Hittoire du Midi delà France, p. 398, note 1, publiée en 1845, M. Mahy-Lafoii nous apprend que le Chant d'Àltabiiçar « a été traduit en 1834 par M. G. de M. » Pourquoi cette date de 1834, puisque la pièce a paru en 1835, et pourquoi M. Garay de Monglave n'est-ii désigné que par $t» initiales?
Sauf le dénombrement ascendant et descendant, sur lequel je m'expliquerai plus bas, pas le moindre vestige du Chant ctAltabisçary ni d'aucun autre poème historique. J'ai vainement essayé de recueillir aussi quelques bribes du poème assez étendu sur la religion des Cantabres dont parle M. de Monglave, qui a le tort, lui aussi, de confondre en une même nation les Cantabres, et les Yascons ancêtres des Basques. Si M. de Monglave ne prend la peine de publier ce précieux document, nous serons donc forcés de nous contenter, comme par le passé, des renseignements trop sommaires donnés par Strabon sur les croyances religieuses des anciens peuples du nord de l'Espagne (1).
De cette enquête infructueuse, je crois pouvoir déjà conclure que M. de Monglave est dans le vrai encore plus qu'il ne pense, quand il prophétise l'avènement d'un Macpherson euskarien, qui pourrait seul, en effet, révéler au commun des martyrs les richesses historiques et littéraires dont il parle dans l'argument du Chant ' d'Altabisçar (2). Je ne crois pas néanmoins que M. de Monglave soit à la hauteur de ce rôle, car plusieurs Bayonnais, ses compatriotes, m'ont dit et écrit que, malgré son nom et son origine basques, cet écrivain est étranger à la langue du pays (3). Cela étant, il n'aurait pu traduire le poème sur la déroute de l'armée de Charlemagne qu'avec le secours d'autrui. Mais la notice citée plus haut est bien l'œuvre de M. de Monglave, et il y est parlé des chants des
(1) Eviot $è Toxiç KocXXaifxoù; àBèoxtç fOLŒÎ, roùç $è Kt'kTiSYipaç xal TQ\tç npovSôpovç Twv oiiôpcav zivi 0gw (ôvstv) tkïç iravfrek^-JOiç vÛxtw^ Ttpô twv TrvXûv, Travotxtouç ts ;^Ojoevetv xat navvn/^iÇttv, Strab. Geog. Lib. iv. — Ghaho n'a pas manqaé de prendre droit des paroles de M. de Monglave sur le prétendu poème relatif à la religion des anciens Cantabres, pour donner libre carrière à son penchant inné pour le faux, V. notamment dans VHist. primit. des Euskariens-BaiqueSt les chapitres intitulés les Pyrénées occidentales, et AitoTj légende cantabre.
(2) Personne n'ignore aujourd'hui, sauf M. Garay de Monglave, que les poésies d'Ossian sont l'œuvre d'un mystificateur habile et lettré qui opérait sur des traditions populaires. Cette supercherie a été démasquée dans cent publications, dont une des plus remarquables est assurément celle de lord Nbavbs^ publiée en 1856, dans deux journaux d'Edimbourg: The Courant, n» du 24 juillet, et The Scotsman^ no du 26 du même mois.
(3) Voilà le sentiment des gens bien informés, et pourtant M. du Mage a écrit dans ses Addit, et Notes à l'Hist. du Langued. viii« livr., p. 34 : « M. de Monglave, qui connaît mieux peut-être que tout autre homme de lettres de notre époque la langue des Escualdunacs, ses compatriotes. »
Grecs modernes, en même temps que des poésies d'Ossian. En 1 835, les chants grecs étaient, en effet, connus depuis longtemps du public français, grâce à la publication de Fauriel (1 ). Eh bien ! j'en fais juge quiconque compare, sans prévention, les poèmes ossianiques et paUkares avec le Chant d'AUabisçar, ce dernier ne parait-il pas évidemment inspiré des livres indiqués par M. de Monglave luimême? N'est-ce pas le même bruit nocturne d'armées, les mêmes chiens vigilants, les mêmes aigles anthropophages, les mêmes ossements blanchis, dont la génération romantique de 1 835 a fait une si effrayante consommation? Et que dire de Charlemagne qui détale, comme un pleutre, avec ses plumes noires et son manteau rouge, le costume du héros de l'opéra de Robin des Boisi Que dire enfin de cette maxime philosophique placée dans la bouche des montagnards des Pyrénées du viii* siècle? Quand Dieu fit ces montagnes, il voulut que les hommes ne les franchissent pas.
11 me semble que toutes ces réflexions ne sont pas de nature à inspirer une très vive confiance dans le Chant d*Altabisçar. Je ne veux pas l'examiner au point de vue linguistique, ni relever une foule de mots d'origine évidemment latine ou romane. On ne manquerait pas de m'objecter qu'il n'en est pas de cette pièce comme du Chant des CantabreSy et qu'au viu* siècle, la langue basque devait évidemment avoir emprunté beaucoup au lexique des idiomes parlés dans les régions voisines. Mais il ne m'est pas interdit de me rabattre sur le rhythme et sur l'histoire, et je n'en demande pas davantage.
Sur le rhythme, je serai court. Les Basques n'ont point de pro-
(l) Fauriel, Chants populaires de la Grèce moderne, 1824. Je ne pense pas que M. de Monglave ait eu connaissance du livre publié l'année suivante à Leipzig, par M. Vils. MuLLBR, Neugriejchische Volksliedern, Griechund Franz ausgegeben von C. Fauribl; mais il a pu fort bien être informé, par le Bulletin des sciences historiques de F^RUSSAC, t. XIII, p. 301-303, d'un chant bohémien duxv« siècle, intitulé: Défaite des Saxons, dont le texte original avait été publié à Prague, en 1839 : Die Koningin Handschrift..,p, 72. Je copie dans le Pays Basque de M. FrancisgOB-MiCHBL, p. 235, la traduction du dernier couplet du chant bohémien: « Wenesh escalada la montagne, — il leva son épée vers la droite. — C'est là que se lance l'armée, — et de là sur le rocher; — et du haut de ce rocher t)n jetait des pierres sur les Germains. — L'armée se précipite du haut du rocher dans la plaine, — et les Germains gémissaient, — et les Germains fuyaient, — et ils succombèrent. »
sodie spéciale, et ils ont emprunté, tant pour la poésie littéraire que pour la poésie populaire, les procédés des Espagnols, des Français et des Gascons. Je ne connais qu'une exception à cette règle, et elle m'est précisément fournie par la pièce suspecte, par le Chant d'AUabisçar. Ce chant n'est pas en vers, car on ne peut raisonnablement donner ce nom à des séries de mots comprenant un nombre de syllabes aussi variable. Je vais plus loin. On peut couper la pièce comme on voudra, et je défie que l'on arrive une seule fois à faire coïncider le sens avec n'importe quel mètre régulier, surtout en maintenant la division en huit strophes de six vers chacune adoptée par M. de Monglave. J'ose à peine parler de la rime. Les prétendus vers, qui riment pour la plupart par assonnance, ne forment qu'une assez faible minorité. Notez aussi que ces assonnances ne présentent, pour chaque strophe, aucun retour régulier et périodique, de sorte qu'il est permis à quiconque a tant soit peu l'habitude de la langue basque, de les attribuer au hasard plutôt qu'à l'artifice du poète. Le Chant d'AUabisçar se présente donc, dans le romancero basque, comme une pièce solitaire, conçue et exécutée dans des conditions si étranges, qu'il est impossible de ne pas l'attribuer à un homme qui a sacrifié toutes les règles de la prosodie, à la nécessité de traduire dans l'idiome euskarien un thème conçu dans une autre langue.
L'histoire s'accorde avec la prosodie pour prouver la fausseté de cette pièce. En effet, si le Chant d'Altabisçar était une poésie héroïque, composée, comme on l'assure, immédiatement après la bataille, ou même à quelques années de date, il ne devrait y être question que d'événements historiques, et en tous cas le poète n'aurait pu se rencontrer, dans ses fictions, avec d'autres légendes de formation postérieure. Cela dit, étudions rapidement la déroute de Charlemagne, à son retour d'Espagne, au double point de vue de l'histoire et de l'épopée.
Les historiens du temps se sont montrés fort sobres de renseignements sur le fait qui nous occupe, et Eginhard est le seul qui le raconte avec quelques détails. En 778, Charlemagne avait fait
une expédition assez heureuse dans le nord de TEspagne. « Il ramena, dit Eginhard, ses troupes saines et sauves. Â son retour cependant, et au sommet même des Pyrénées, il eût à souffrir un peu de la perfidie des Basques. L'armée défilait sur une ligne étroite et longue, comme Ty obligeait la conformation du terrain resserré. Les Basques se mirent en embuscade sur la crête de la montagne qui, par retendue et l'épaisseur des bois favorisait leur stratagème. De là, se précipitant sur la queue des bagages, et sur Tarriëre-garde destinée à protéger ce qui la précédait, ils la culbutèrent au fond de la vallée, tuèrent, après un combat opiniâtre, tous les hommes jusqu'au dernier, pillèrent les bagages, et protégés par les ombres de la nuit qui déjà s'épaississaient, s'éparpillèrent en divers lieux avec une extrême célérité. Dans cet engagement^ les Basques avaient pour eux la légèreté de leurs armes et l'avantage de la position. La pesanteur des armes et la difficulté du terrain rendaient au contraire les Franks inférieurs en tout à leurs ennemis. Eggihard, maître d'hôtel du roi, Anselme, comte du palais, Rotland, commandant de la frontière de Bretagne, et plusieurs autres périrent en cette occasion. Le souvenir de ce cruel échec obscurcit grandement dans le cœur du roi la joie de ses exploits en Espagne (1).»
Voilà donc cette bataille, si exagérée dans les divers romans
(1) Carolus salvo et incolami exercilu revertitur; praeter qaod ipsoPyrineijugo
Wasconiam perûdiam parumper in redeando contigit experiri. Nam cum agmine longo, ut loci et angustiaram situs permittebat porrectas iret exercitus, Wascones, in summi monlis vertice positis insidiis (est enim locusex opacitate sylvarum, qaarum ibi est maxima copia, insidiis ponendis opportunus) extremam impedimentoram partem, et eosqai novissimi agminis incedentes, subsidio procedentes tuebantur, desuper incursantes, in subjectam vallem dejiciunt> consertoqne cum eis praelio, usqoe ad unum omnes interficiunt, ac direptis impedimentis, noctis beueficio, quœ jam inslabat protecti, somma celeritate in diversa disper guntur. Adjuvabat in hoc facto Wascônes et [évitas armorum, et loci in quo res gerebatur situs; et contra Francos etarmorum gravitas et loci iniquitas per omnia Wasconibus reddidit impares. In qao prslio Eggihardus regiae mensœ prœposilus, Anselmus cornes palalii, et Hruodlandos Britannici limitispracfectus,cum aliis compluribus interficiuntur, etc.... Egin- HARD. Vita Karoli magni ap. Script, fr. Y. 93. Cf. Eginh. Annal. Ibid, 308; PO£T. 8AX. L. 1. Ibia. 143. Je ne crois pas devoir citer, sur le même événement, un passage de la Charte d'Alaont car la fausseté de ce document a été démontrée par M. Rabanis : Les Mérovingiens d'Aquitaine,
épiques du cycle kârolingien, réduite, par un historien contemporain et bien informé, aux simples proportions d'un combat d'arriëregarde, dont l'armée de Charlemagne a peu souffert (parumper). Les Basques ont pillé les bagages, massacré les gardiens et quelques officiers de l'empereur, parmi lesquels Roland, qui n'est pas encore, comme dans les légendes postérieures, le neveu de Charlemagne, l'invincible paladin, l'homme à la Durendalet le corniste sans pareil^ mais un simple commandant de la frontière de Bretagne (Hruodlandus Britannici limitis prœfectus).
On ignore en quel lieu précis ce combat a eu lieu; mais si Ton considère que l'armée s'en retournait vers le Nord, et si l'on tient compte de certaines expressions d'Eginhard {ipso Pyrinei jugo... in summi montis vertice . . . in subjectam vaUem... etc.), il semble que les choses ont dû se passer sur le versant nord des Pyrénées basques. Quoi qu'il en soit, les Espagnols s'attribuèrent de bonne heure cette victoire. Ils firent de Ronce vaux le théâtre de la défaite de Charlemagne, et imaginèrent toutes sortes de fables sur l'amitié de l'empereur et d'Alfonse le Chaste, l'opposition des barons, l'héroïque valeur de Bernard de Carpio, etc., etc. (1). En France, au contraire, on mit tout sur le compte des Maures qui n'en pouvaient mais, et avec le temps apparurent, dans les récits légendaires et les romans épiques, une foule de personnages transformés ou fabuleux : l'archevêque Turpin, Roland, neveu de Charlemagne, la belle Aude, sœur d'Olivier, le traître Ganelon, e tutti quanti. Le nom de Roland, enterré, disait-on, dans le castrum de Blaye, devint surtout populaire en Gascogne et dans les contrées voisines. Il existe, dans notre pays, une foule de traditions relatives à ce personnage, et l'on prétend posséder son épée à Notre-Dame de Rocamadour (Lot), siège d'un pèlerinage renommé. Dans les Pyré-
(1) RoDBRic. ToLBTAN. Réf. inHisp.gest. Chron. Lib. IV. •— B los ricos ornes del rey don Alfonso el Casto, quando sopieron lo porque faeron los mandaderos al emperador Carlos» pesoles mucbo de coraçon : e consejaron al rey que revoeas e aquello que embiara dezir al emperador, synon que lo ecbarien del reyno, e que pHos catarien autro senor, etc. Las quatro partes enteras de la Cronica de Espanaf cap. X. — V. aussi dans les divers recueils espagnols les romances sur la bataille de Roncevaux et sur Bernard de Carpio.
nées surtout, on compte je ne sais combien de Pas on Brèches de Rolandf et ces dénominations remontent à des époques très diverses. Si les unes paraissent être assez anciennes, d'autres sont incontestablement très modernes, et depuis le commencement du siècle elles ont été considérablement multipliées par les touristes troubadours, et par les guides de la montagne, qui font le commerce des légendes au plus juste prix. J'ai eu maintes fois l'occasion dem'assurer par moi-même de ce fait, que me signalait, il y a quatre ans, un Rayonnais, magistrat et historien distingué. « A Cambo, par exemple, m'écrivait-il, tous les étrangers, depuis cinquante ans, ne manquent pas d'aller visiter le Pas ou Gorge de Roland: les indigènes pur sang ignorent ce nom de Pas de Roland et l'appellent Utheca gaiz, porte mauvaise, dangereuse. C'est en effet un étroit et dangereux défilé. Le nom de Roland a donc été rapporté tout récemment dans notre Pays basque. »
J'en ai dit assez sur l'histoire et sur la légende, et je vais tâcher d'en tirer parti pour relever, dans le Chant d'AUabisçarj trois ou quatre invraisemblances capitales.
Ce chant présente, dans son ensemble, le combat comme une extermination complète des Franks par les Basques. Les Franks étaient arrivés par milliers {hogoi eta milaca oraino), et il n'en reste pas même un (bat! ezta bihiric agertcen geheiago); Eginhard, au contraire, réduit la chose à un simple combat d'arrière-garde, meurtrier, il est vrai, mais au demeurant peu de chose (parumper) par rapport à toute l'armée.
Dans le poème, Charlemagne fuit avec ses plumes noires et son manteau rouge (escapa hadiy Carlomano erreghe, hire luma beltzekinela hire capa gorriarekinj . Dans Eginhard, il n'est question ni de la fuite de l'empereur, ni de ses plumes noires, ni de son manteau rouge. Charlemagne devait être naturellement à la tête ou au centre de l'armée, et sa place n'était pas en arrière, avec les soldats du train.
Toujours, d'après le poème, l'armée serait passée par le col dlbafieta, et le combat aurait eu lieu près du mont Altabisçar.
Le col dlbaneta ou d'Ibayeta est sitaé un peu au nord de Roncevaux, au levant du mont Altabiscar, Âltabisçar, ou Altobiscar. De ce col part une vallée qui descend vers Ârneguy, Saint-Michel et Saint-Jean Pied-de-Port. Près du col d'ibaneta s'élevait une croix, dite croiœ de Charles ^ sur remplacement occupé depuis par la chapelle du Sauveur (1). C'est là que d'après plusieurs historiens du nord de l'Espagne (2) et de la Gascogne, l'arrière -garde de Charlemagne aurait été exterminée. On comprend que l'auteur du poème ait voulu faire concorder son récit avec les traditions, en y parlant du mont Altabisçar et du col d'Ibafieta; mais Eginhard ne détermine aucun emplacement fixe, et désigne seulement les Pyrénées basques comme le théâtre de l'action (3).
Je pourrais relever encore trois ou quatre autres invraisemblances du même genre; mais j'aime mieux finir par une preuve certaine qu'au lieu d'être contemporain de la bataille et antérieur aux romans épiques, le Chant lï Altabisçar a été composé après eux et d'après eux. Dans Eginhard, Roland est simplement le commandant de la frontière de Bretagne {Britannici limitis prœfectus)^ et l'histoire ne nous apprend pas autre chose sur ce personnage.
Dans le poème, au contraire, c'est-à-dire à une époque réputée antérieure à la légende, il est déjà le personnage légendaire, le neveu de Gharlemagne, le plus brave, le chéri (hire iloba maitea^ Erroland zangarraj.
Je crois que cela suffit, et il me semble avoir à la fois démontré la fausseté du Chant iT Altabisçar ^ par l'enquête infructueuse à laquelle je me suis livré pour le retrouver, par ses affinités évi-
(1) Navarriam usque ad montes Pyrenseos et usqae ad Crucem Caroli. HuG. Mo- NACu. In Chron. Viseliac, Monast. — Caroli crux sila erat, ubi nunc sacellam sancti Salvatoris ad Yuaioetan, in summo Pyrenseo. Oïhenart. Hot. utr. Vase. p. 406
(2) Parece ser, que los Navarros. . . . aguardaron a los Francos en la roontana de Âltabiscàr. . . en aquella pequena Uannada^ que hay en la antigua Hermita de S. Salvador de Ibaneta. Morbt, Àntig, del Reyno de Navarra^ p. 237.
(3) Fauribl. Hist. du midi de la Gaulet t. m, p. 346, ne parle pas du Chant d'Àltabisçar, mais il en a eu certainement connaissance. Son ouvrage a paru, en effet, en 1830, c'est-à-dire un an après la publication du poème. Or, Fauriel fait « rouler sur l'armée de Charlemagne des rochers sous lesquels elle fut écrasée, » circonstances omises par Eginhard, et révélées seulement par le puèmc de M. de Monglavc.
dentés et significatives avec certaines poésies littéraires et populaires, par Tétrangeté de sa prosodie, et par sa comparaison avec les récits historiques et légendaires. Je vais maintenant essayer de déterminer la date de la fabrication de cette pièce.
Dans le tome xiii du Dictionnaire de la Conversation ^ p. 1 4-29, publié en 1834, M. G. Olivier a inséré un article sur les Chants populaires dont j'extrais littéralement ce qui suit : « Que dirais-je des chants basques, par exemple, et d'où vient à ces tribus exilées entre le ciel et la terre une telle franchise de rhythme et d'intonation? Tout ce que je connais d'airs basques est d'un ton grandiose et décidé ; mais aucun n'est plus frappant sous ce rapport que le chant national des Escualdunac, comme ils se nomment euxmêmes dans leur idiome. Ce beau chant n'a cependant pour paroles que des nombres cardinaux déclinés depuis un jusqu'à vingt, et^ dans le second, répétés dans l'ordre inverse. — Souvent, en écoutant cet air d'une si pure et si franche mélodie, je me suis demandé quel sens caché pouvait couver sous ce texte bizarre; d'hypothèses en hypothèses, je suis remonté jusqu'aux souvenirs héréditaires des temps où les races vascones (sic)^ acculées au pied des Pyrénées* par l'invasion celtique, durent chercher sur leur sommet un refuge infranchissable aux dévastations de cette marée. Alors il s'offrit à ma pensée que ce chant avait retenti dès les premiers âges comme une ode guerrière où les aïeux, après avoir désigné par leur simple dénomination numérique les dures années de l'exil, appelaient une à une, par une sorte de symbolique progression décroissante, celle de la vengeance. »
Ce passage dénote, chez M. G* Olivier, une puissante imagination, et une aptitude singulière à remonter d'hypothèses en hypothèses f pour découvrir les sens cachés qui couvent sous des textes bizarres. Au lieu de s'épuiser en conjectures ingénieuses, je crois qu'il aurait aussi bien employé son temps à remarquer qu'en Gascogne, comme dans le Pays basque, les noms de nombre figurent dans plusieurs chansons en progression croissante, et
qu'ils sont ensuite repris dans Tordre inverse (1). Quoi qu'il en soit, M. 6. Olivier a raison quand il dit que les nombres cardinaux de un à vingt et de vingt à un sont chantés par les Basques, et c'est là le seul fragment que j'ai retrouvé, comme je Tai dit plus haut, dans mon enquête sur le Chant d'Altabisçar. Mais n'est-il pas étrange de rencontrer cette singularité, signalée pour la première fois en 1 834, dans le poème édité en 1 835 ? N'est-il pas surprenant que ces nombres de un à vingt et de vingt à un, forment précisément les deux derniers vers des troisième et septième strophes? Le mystificateur ne manifeste-t-il pas assez l'intention de
(1) Je prends quelques exemples au hasard, parmi les chants populaires du Sud- Ouest de la France :
Souy soulet de un moutoun.
Souy soulet Junte Mas amouretos, Souy soulet Juntô Mas amouretos reposez.
Souy soalet de dus moutouns, etc.
En aquesto danso Tant plan danson nau Goumo detz e nau.
En aquesto danso Tant plan danson hoeyt Coumo detz e hoeyt, etc.
À Granado y a nau pins.
A Granado boli ana,
Bese Ions pins coumo berdejoo :
A Granado boli ana,
Bese lous pins a berdeja.
Nous aus em nau dounzelos, Marcham sur las estelos
Leugè, leugè.
Sur la punto de l'herbo
Pausam lou pô.
Ce n'est pas seulement en Gastogne que les choses se passent ainsi, et tout le monde connaît l'interminable chanson que les soldats chantent pour oublier les Ion* fueurs de l'étape :
Ma poule a fait un poulet :
Filons la route, gai, gai,
Filons la route gaîment.
Ma poule a fait deux poulets, etc.
Je ne crois pas devoir multiplier les exemples.
rendre sa fraude plus acceptable, par deux fragments véritables et récemment signalés au public, intercalés dans le poème sorti de sa féconde imagination? (1)
' Un autre indice de la fabrication très récente du Chant d^AUa" bisçar s'évince du mot de Carlomano appliqué à Charlemagne. Ce nom de Carloman {Karl-^nanriy homme fort) est à peu près celui que Charlemagne a porté de son vivant. C'est ce qu'a très bien démontré J. Grimm en 1831 (2), mais ce qu'on ignorait génélement en France, et particulièrement en Gascogne, avant 1833, époque où M. Michelet a inséré dans son Histoire de France une note sur le vrai nom de Charlemagne (3). Il n'est donc pas surprenant qu'en 1 835 le nom de Carloman ait été appliqué à cet empereur; mais cette désignation, impossible à retrouver dans les romanceros espagnols et dans les traditions basques et gasconnes, démontre une fois de plus que le Chant d'Allabisçar^ sur lequel je me suis trop arrêté, est une pièce apocryphe, et que sa fabrication est de très peu antérieure à la publication de M. Garay de Monglave.
Ma dissertation est finie, et je croirais abuser de la patience du' lecteur, en remettant sous ses yeux, même de la façon la plus brève, les nombreux arguments invoqués à l'appui de ma démonstration. Le Chant des Cantabres et le Chant d'Altabisçar sont des
(1) J'ai déjà dit, dans la note 3, p. 40, que M. Mary-Lafon, collaboratenr de M. de Monglave au Journal de l'Institut historique (V. le Dict, de Vàpbrbau, art. MAar- Lapon), affirme que M. de Monglave, qu'il désigne simplement par ses intiales G. de M., & traduit le Chant d'Altabisçar en 1834, quand tout le monde peut se convaincre qu'il a paru en 1835. Quel est' donc ce mystère? Pourquoi traduit au lieu de puhliét Pourquoi 1834, date la mise en vente du t. xm du Dictionnaire de la eonvertation^ au lieu de 1835, date de la publication du Chant d'Àltabisçarf On dirait que M. Mary-Lafon tient beaucoup à rajeunir d'un an le Chant d'Àltabisçart et à le faire contemporain de l'article de M. G. Olivier sur les chants populaires. À-t-il voulu confirmer l'authenticité da poème en laissant croire que M. de Monglave ne pouvait connaître le travail de M. G. Olivier? À-t-il redouté, pour ce poème, les défiances qui pouvaient naître de similitudes jugées d'abord favorables et ensuite inopportunes? J'aime à pense» que l'auteur de Sylvio ou le Boudoir, a tout simplement ajouté une erreur de plus à celles qui fourmillent dans son Histoire du Midi.
(2) Voir Jacobui Grimii, Deutsche Grammatik, t. m, p. 819-320. Gottingen, 1831«.
(3) MiCBiLKT, Hist, de France, 1. 1, p. 307» aux notes.
pièces absolument fausses. Quand j'ai parlé de la première et de son révélateur, le baron Wilhelm de Humboldt, j'espère avoir gardé, envers la mémoire de ce savant illustre, l'attitude respectueuse qui convient à tout écrivain obscur que le hasard met à même de relever les erreurs d'un maître. Si ma plume a trahi ma pensée, j'en demande pardon à ceux qui ont eu la patience de me suivre jusqu'au bout; mais je confesse volontiers que je me suis cru le droit de parler du Chant d'Altabisçarj avec beaucoup moins de façons. Je n'ai pas à rechercher quel est le fabricateur (d'une pièce évidemment si récente; mais le succès de cette grossière supercherie m'a révolté plus d'une fois, et peutêtre y parait-il à mon langage. Les annalistes du midi de la France, et surtout ceux de la Gascogne, savent aussi bien que moi combien d'erreurs et de mensonges anciens et accrédités arrêtent leur marche et paralysent leurs efforts, sans que de nouveaux mystificateurs viennent encore embarrasser la besogne (1). Il faut absolument mettre un terme à de pareils abus, et la critique doit exécuter, sans miséricorde, tous les auteurs et propagateurs de documents apocryphes.
(I) On comprend qne je ne pois nommer ici tous ces mystificateurs, et je me borne à citer fea Alexandre Du Mège,dont les nombreuses publications fourmillent d'erreurs volontaires et involontaires. Dans ses Additions et Notes à V Histoire du Languedoc, viiP livraison, p. 33, cet écrivain donne notamment une ballade sur Roland qui sue le faux à chaque ligne du texte et de la prétendue traduction. Je me borne à citer cette pièce entre cent, et je regrette que la nature et les limites de ce travail m'interdisent de prouver ce que j'avance par un examen approfondi. Y. là-dessus BoRMANS) Fragments des anciennes versions Thioises de la chanson de Roland.