LE CHANT D'ANNIBAL
J'ai soumis les épreuves de ma critique du Chant des Cantàbres et du Chant d'Altabisçar^ à un ami très versé dans la langue et la littérature euskariennes. Il m'a prié d'ajouter à la critique de ces pièces apocryphes celle du Chant d^Annibal^ qui n'a pas fait autant de bruit que les deux autres, mais qui a pourtant séduit un certain nombre d'érudits. Va donc pour le Chant d'Annibdf dont l'examen n'allongera mon travail que de quelques pages.
Il a été pour la première fois question de cette pièce dans YArielj journal de Bayonne, numéro du 5 janvier 1845. L'auteur de l'article est feu Augustin Chaho, dont les nombreux écrits sur les Basques fourmillent d'erreurs et de mensonges à toutes les pages. A propos du couplet que je reproduis exactement ci-dessous (1)» malgré son orthographe défectueuse, Chaho forge un conte à dormir debout sur l'expédition desGantabres en Italie à la suite d'Annibal. Néanmoins, on voit assez qu'il ne s'agit encore que d'une fiction à laquelle l'auteur a voulu donner les couleurs de la vérité, en supposant l'existence d'un chant basque sur les conquêtes du général carthaginois. Mais patience^ et sans sortir de cette même année 1845, nous allons voir comment ce conte va recevoir de M. Mary-Lafon un brevet d'authenticité.
« Voici maintenant, dit-il (2), un chant ibérien, qui, tout en fournissant un sujet de comparaison entre la littérature des deux
(1) Tcbori khantazale elgerra, Noun othe hiz khantatzen?
Hire botzic aspaldian Nie eztiat entzoten, Ez orenic, ez memeDtic Nie eztiat igaraïten Noun ehitzaitan orhitzen.
(d) Mait-Iafon, Bist. du midi delaFranee, 1. 1, p. 85-86. Paris» MDCGGXLV*
races (gauloise et ibérienne), nous reporte à Ton des événements les plus profondément gravés dans la mémoire des peuples. »
€ I. Oiseau, chantre délicieux du pays, où fais-tu entendre à présent ton ramage? Depuis longtemps, je prête en vain Toreille à ta voix mélodieuse; il n'est point d'heure dans ma vie où tu ne sois présent à ma pensée. »
« IL Un soir, il passa au pied de nos montagnes, l'étranger africain, avec une foule de soldats étrangers, et il dit à nos vieillards : « que nous, leurs enfants, nous étions braves (comme cela est vrai), et qu'il ne venait pas contre nous, mais contre les Romains, nos ennemis. »
« III. Et alors, les jeunes lui répondirent : « Annibal, si tu dis vrai, nous marcherons devant toi, et nous nous mêlerons à tes soldats étrangers. Les Romains ont voulu soulever les Gaules contre nous, et ils n'ont pas réussi : nous te suivrons au bout du monde. »
« IV. Et nous sommes partis pendant que les femmes dormaient tranquillement, sans réveiller les petits enfants qui dormaient sur leur sein; et les chiens, qui pensaient que, suivant la coutume, nous reviendrions avec le jour, n'ont pas aboyé. »
« V. Et bien des jours, bien des nuits ont passé, et nous ne sommes pas revenus. Courageux Cantabres, au jarret souple, au pied léger, nous avons suivi l'étranger africain, nous avons traversé les Gaules comme un trait, nous avons franchi le Rhône plus furieux que l'Adour^ les Alpes plus droites que les Pyrénées. »
« YI. Et, partout vainqueurs, nous sommes descendus dans la belle Italie, où il y a des campagnes fertiles, des villes dorées et des femmes belles. Mais tout cela ne vaut pas nos montagnes, nos mères, nos sœurs et nos bien-aimées. »
« VIL Ils disent que dans un mois nous entrerons dans la capitale des Romains(II!), et que nous y amasserons de l'or à pleins casques (4). Moijeleur réponds : « Je ne veux pas; c'est assez; j'aime mieux revenir dans mes montagnes et revoir celle qui possède mon cœur. Le pays est loin d'ici, et il y a longtemps I »
« VIII. Oiseau, joli chanteur, chante doucement I Je suis le plus malheureux qui soit au monde. J'ai quitté la montagne sans faire nos adieux, et je m'abreuve de larmes. »
(1) Les Basqaes ne pouvaient amasser Vor à pleins casques t par la raison décisive qu'ils n'en portaient pas.
Nec Cerretani, qnondam Tyrinthia castra Aut Vasco insuetus galeae, ferre arma morati.
SiL. Italic. Punie. L. IL Cantaber et galesQ contempto tegmine Vasco.
Id. Ibid, L. X.
Le premier couplet de cette rapsodie, renvoie à une note que je reproduis exactement.
Chori cantatzate eigena Non othe hiz cantatzen ?
Aspaldian hire botzic Nie er diat ent zuten.
Ez orenic ez merentic Ëz diat igaraiten.
Non chizaitan.
Le dernier couplet renvoie à une autre note^ que je copie avec la même fidélité.
Chori, cantari cigerra, Canta eçac ez lite; Malerousic mundiala Ez ta sorthu ni baiçi.
Adioni erran gabe.
Phartitu niz hirriti Nigarrez arinis bethi.
Par ces deux citations, M. Mary-Lafon semble vouloir se borner à traduire ces couplets, initial et final, d'une poésie qu'il est censé posséder tout entière, car il ajoute aussitôt :
« Le texte, dont nous ne donnons que le premier et le dernier couplet, a été copié, le 7 octobre 1821, dans la bibliothèque du couvent des capucins deFontarabie. La tradition en a conservé les principaux passages qu'on chante dans les montagnes. {Eœtrait d'une Histoire inédite des établissements des Basques sur les deux versants des Pyrénées). »
Dans son Histoire primitive des Euskariens-Basques (p. 17- 19), publiée en 1847, Augustin Ghaho donne, avec certaines différences d'orthographe, et même de texte, les mêmes couplets que M. Mary-Lafon. Entre ces deux couplets, il intercale une prétendue traduction française que je ne crois pas devoir reproduire. Cette traduction présente, avec celle de M. Mary-Lafon, des différences notables, et Ghaho ajoute dans une note : « Les
critiques attribuent le chant d'Ânnibal à quelque poète du xvii'
siècle. A vrai dire, pour notre part, nous ne connaissons en texte,
de cette improvisation, que deux couplets; nous avons cité le
premier, voici le dernier : >
• Tchori khantazale eïgerra Khan ta ezac eztiki; Mundu hountan malerousic Ëztuc sorthu ni baïzi.
Maitenobat ukhen eta Phartitu nintçan herriti.
Nigarrez ari niz bethi. »
Comment Ghaho, qui, dans YArid du 5 janvier 1 845, présentait le premier le Chant d'Annibal comme une fiction, a-t-il pu croire à son authenticité en 1847? Comment s'y est-il pris, lui qui confesse ne connaître en texte que le premier et le dernier couplet du poème, pour donner de tous les autres une traduction qui diSere si notablement de celle de M. M ary-Lafon ? C'est un problème dont j'abandonne la solution à la sagacité du lecteur; mais M. Mary-Lafon aurait dû nous faire connaître le nom de l'auteur de cette Histoire iîiédite des établissements des Basques ^ qu'on est tenté de lui attribuer. Il aurait dû surtout, après l'article de YAriel^ s'attacher à dissiper de légitimes défiances, par la publication intégrale d'un texte qu'il est encore temps de soumettre à l'examen des critiques. Quant à dire que ce texte aurait été copié, le 7 octobre 1 821 , dans la bibliothèque du couvent descapucins deFontarabie, c'est ce que M. Mary- Lafon ne persuadera jamais à personne. Les deux couplets qu'il donne, après les avoir préalablement estropiés, sont en souletin, qui est un dialecte cis-pyrénéen, et ils seraient en guipuzcoan si on les avait copiés à Fontarabie. M. Mary-Lafon n'a pu lui-même faire cette copie le 7octobre 1 821 . Il est né, si j'en crois Vapereau, le 26 mai 1812, et je ne puis admettre que sa précocité soit ailée jusqu'à exécuter un pareil travail, à l'âge de neuf ans quatre mois et onze jours.
M. Mary-Lafon n'a pu entreprendre aucune traduction totale ou partielle du Chant d'Annibalf parce qu'il ne sait pas le basque,
ce que je vais démontrer à suffisance, et même en sacrifiant la moitié de mes raisons.
Si M. Mary-Lafon avait su le basque, il n'aurait pas écrit, dans dans le premier vers du premier et dernier couplet, eigena et cigerra. Ces mots ne signifient rien : il aurait fallu eïgerra ou mieux ejerra (charmant). Il n'aurait pas écrit non plus (couplet i, . V. 4) : ni nie er diatj ni mereniic (dernier couplet, v. 5), mais nie ez diat et mementic (moment). Chitzaian veut rien dire : il aurait fallu ehitzaitan. Il en est de même de ez lite (dernier couplet, V. 2), et il aurait fallu mettre eztiki : chante doucement, canta ezac eztiki. Ez tu n'a aucun sens, et il était jfacile de le remplacer par ezine^ et mieux par ez duc.
La traduction est à la hauteur de la grammaire et de Torthographe, que je suis forcé de rétablir. Voyez plutôt : cAort, cantatçale ejerraj oiseau, chanteur charmant. M. Mary-Lafon dit : « Oiseau, chantre délicieux du pays. » Le pays là est de trop. Nun othe hiz cantatçen^ où peux-tu être chantant? M. Mary- Lafon trouve plus élégant et plus exact : « Où fais-tu entendre à présent ton ramage?» Aspaldian hire botcic^ nie ez diat entçuten. Mot à mot : Depuis longtemps de ta voix, moi, je n'en entends plus. Cela devient : « Depuis longtemps, je prête en vain l'oreille à ta voix mélodieuse. »
Il est inutile de poursuivre. Je crois avoir démontré que l'élève Mary-Lafon ne mérite pas le prix de grammaire basque^ et qu'il n'a que des droits fort contestables à un accessit en version. Je crois aussi que cet examen me dispense de mettre en lumière les nombreuses contradictions historiques des second, troisième, quatrième, cinquième, sixième et septième couplets français, dont personne n'a jamais vu le texte euskarien, et à les écarter comme notoirement apocryphes.
Restent le premier et dernier couplet, qui auraient la rime et la mesure, si M. Mary-Lafon les avait écrits correctement. Mais à qui persuader que le petit poème, qui remplit ces conditions essentiellement modernes, est contemporain d'Annibal? A qui per-
suader que cantaçale (chanteur), cantatçen (chantant), botçic (voix), orentc (heure), mementic (moment), mundicda (au monde), makrottsic (de malheureux), adio (adieu), pAard'to (parti), (1) ne sont pas autant d'emprunts^ plus ou moins récents, faits par le basque aux glossaires de la Gascogne et de FEspagne ?
M. Mary-Lafon dit, à la fin de sa note sur le Chant d'Annibalj que « la tradition en a conservé les principaux passages qu'on chante encore dans les montagnes. » Il ne s'agit que de s'entendre. Si M. Mary-Lafon veut insinuer par là qu'on chante les couplets dont il n'a pas donné le texte, mais seulement une prétendue traduction, je m'inscris contre cette proposition. Qu'il m'indique une seule paroisse, un seul hameau du Pays basque, où la poésie populaire ait conservé le souvenir d'Ânnibal, des Romains et de l'expédition des Cantabres en Italie et je pars aussitôt pour m'en assurer, et publier le résultat de mon enquête. Puisqu'il possède le texte des six couplets intraduits, qu'il l'imprime, et qu'il livre à la critique des linguistes un document déjà si monstrueux sous le rapport historique* Je n'insiste plus sur ce point, mais je confesse très volontiers que le premier et dernier couplet, expurgés des nombreuses fautes que j'ai relevées en partie dans le texte de M. Mary-Lafon, se chantent souvent dans la Soûle. La SouIe est une vallée qui a son dialecte particulier, et qui touche à la vallée d'Aspe, où l'on parle béarnais. Voici le texte et la traduction (2):
Chori, cantaçale ejerra. Oiseau, chanteur joli,
Nun olhe his cantatçen? Où peux-tu être chantant?
Aspaldian hire botcic, Depuis longtemps de ta voix,
Nie ez diat entçuten ; Moi je n'en entends plus ;
Ez orenic, ez mementic Ni heure ni moment
£z diat igaraiten Je ne passe
Hi gabe gogora. Sans t'avoir à l'esprit.
Chori, cantari ejerra, Oiseau, chanteur joli.
Ganta ez ac eztiki : Chante plus bas.
Mundiala malerousic Au monde de malheureux
Ez duc sorthu ni baicic. Il n'en est point d'autre né que moi.
(1) En Basque ph =p.
(2) Francisque-Michel, Le Pays Basque, p. 312 et 313.
Erran gabe adio eni, Sans dire aucun adieu,
Phartitu hiz herriti Tu as quitté le pays,
Nigarrez ari niz bethi. Depuis lors je suis toujours dans les
[larmes].
Dans ce petit poème, probablement incomplet, un amant pleure Tabsence de sa maîtresse, et il appelle un oiseau qui d'abord semble avoir disparu avec elle. Cette donnée n'est pas rare dans la poésie populaire du Sud-Ouest.
Chante rossignol, chante,
Dondaine, Tu as ton cœur en gai
Dondé.
Le mien est en tristesse
Dondaine, Ma mie m'a quitté
Dondé.
Rossignol prend sa volée
La la deran la.
Au palais du roi s'en va.
— Votre ami vous envoie dire
Lan la deran la.
Que vous ne l'oubliez pas.
Nous partons, adieu nos belles, N'oubliez pas vos amants :
Vous aurez de nos nouvelles Par les rossignols chantants.
Ce thème a été traité, avec bien d'autres, au xviii* siècle, par un lettré, le chevalier Despourrins, dont les poésies béarnaises se sont rapidement vulgarisées dans le pays à l'égal de la poésie populaire.
Roussignoulet que cantes
Sus la branque pausat,
Que't platz e que't encan tes
Auprès de ta mieytat.
E you pjie de tristesse, Lou co tout enclabat, En quittan ma mestresse, Parti désespérât (1).
Notez que le chevalier Despourrins composait ses poésies à Âccous, dans la vallée d'Âspe. J'ai déjà dit qu'on parle béarnais dans cette vallée, et qu'elle est contigue à la Soûle, où commence Fidiome basque, et où se chantent précisément les deux couplets en question. Ces couplets ne sont évidemment qu'une paraphrase de ceux de Despourrins, et les équivalents basques de ni heure ni moment^ le plus maiheureuœ du monde^ sans me dire aucun adieu y sentent assez leur xviii* siècle.
Voilà, quoique puisse dire ou insinuer M. Mary-Lafon, les seuls passages conservés par ce qu'il lui plaît d'appeler la tradition. Encore, si l'on compare les deux derniers vers du second couplet chanté dans la Soûle à ceux de Chaho et de M. Mary- Lafon, est-il facile de remarquer qu'ils ont subi le remaniement exigé par la mystification projetée. Tu as quitté le pays, et depuis lors je suis toujours dans les larmes n'était pas en situation. Il a fallu le modifier et mettre :
Phartitu nilçan herriti, Nigarrez ari niz bethi.
fai quitté le pays, et depuis lors je suis toujours dans les larmes.
Je m'arrête, et je crois avoir suffisamment prouvé que le Chant d^Annibai est apocryphe et de fabrication très récente, qu'en dehors du premier et dernier couplets^ il n'existe pas de textes basques sur lesquels les traducteurs aient pu s'exercer, qu'on a tiré parti de ces deux couplets pour rendre la mystification plus acceptable, et faire croire que l'intervalle est comblé par un texte original qui n'a jamais existé.
(1) Chansons et airs populaires du Béarn recueillis par Frédéric Ritàbâs, p. 49. Je rectifie l'orthographe. Les poésies de Despourrins ont longtemps été conservées par la seule tradition; c'est M. Rivarésqui les a le premier recueillies et publiées.