‹ Dissertation sur les œuvres d'HésiodeChapitre 1 sur 26 · DES OEUVRES · texte numérisé non relu

DES OEUVRES

« Ich gestehe gem, dass mir der Hesiodtis, im ganzen und «inzelnen, das grâsste Râthsel der Cîriecliischen Literatur ist, bey dem man mehr aïs hej irgend einem andern, die ausserordentliche Mangelhaftigkeit unserer Kenntniss des hôlieren Alterthums fûIiitM.» »

( Briefe von Hermann und Creuzer, p. 144* )

« J'avoue de bon cœur quHe'siode , dans sa totalité et dans » ses parties y est pour moi la plus grande e'nigme de la littë- » rature grecque ^ et que pour lui peut-être plus que pour «tout autre on sent le vide extraordinaire qui se trouve » dans nos connaissances sur la baute antiquité. »

A Torigine de la iiltérature grecque, dans des temps antë- historiques, apparaissent deux grands noms, Homère et Hésiode, qui, se partageant Tempire de la poésie, y régnent conjointement ou Tun après i autre pendant une suite non interrompue de plusieurs siècles. Hésiode surtout parcourt une longue carrière ; nous le trouvons d abord aux époques les plus reculées, peutêtre même antérieur à la guerre de Troie, presque

contemporain des Linus et des Orphée ^ ; puis nous le voyons, quelque peu plus âgé qu Homère, puisqu'il est cousin germain de son père*, fleurir avec ce poète à la cour d*Acaste, roi de Chio^ lui disputer et gagner sur lui le prix de la poésie aux funérailles d'Amphidamas^; enfin, cent vingt ans après, nous le retrouvons au pied du mont Hélîcon , dans îa petite ville d'Ascra, gourmandant les rois et donnant des préceptes de morale et d agriculture à son frère Perses^. Les divers détails qui nous ont été transmis sur sa vie et sur sa mort ne s'accordent guère mieux entre eux. Accusé par deux frères d avoir déshonoré leur sœur®, il meurt assassiné, encore dans la force de Tâge , et cependant il vit en paix pendant si longues années que sa vieillesse passe en proverbe'. Auquel ajouter foi de ces témoignages si différens ? Chacun a pour

1 Sext. Empir. Adv. mathem. p. 41.

2 SmdtLBf BumotîJffSoJïç,

3 Clément d'Alexandrie , Stromates, iiv. i, p. 239. * *' A>a>K. — Œuvr. et J. v. 654.

5 Velîeius Paterculus , ïib. i. — Œuvr. et J. — Suidas résume ainsi ces diverses opinions : ^Uv Jï K£I^ *Ojlmiq^v xsf-ia itYcLç nffpioÇiVii' ç^ç'yfcetTd Si et^ovçy avy^OYoç, Iloptpvpioç y^ oL?^oi 7iXt7(mt viùùTi I^Y ixitiiv cvicLbTtjy oeaÇovat, Voir Voss, de poetis grxcis.

6 Pausanias, Bœot. p. 772. — Les noms rapportés par Tzetzès, prol. aàipyet, sont différens, mais le fait est le même: Suidas le raconte un peu différemment.

"^ 'HffSoSiiQV }Xj>ci4 y expression consacrée pour dire une longue TÎexflesse. — Robinson, dans la dissertation qui précède son édition d'Hésiode , a rassemblé les divers détails épars dans les auteurs sur sa vie et sur sa mort.

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lui r autorité d écrivains respectables, et je ne vois aucune raison valable de suivre lun ou quelques-uns d'entre eux à i'exclusion de tous îes autres. C est qu'en effet tous ont également raison : tout ce que Ton a dit d'Hésiode est vrai, suivant le point de vue où Ton se place. II existait vraiment avant Hom^re , probablement même aussi de son temps , mais bien certainement if a vécu long* temps après lui. Rien ne s'oppose à ce que Ton admette à-Ia-fois ces diverses opinions sur îe inéme homme. C'est ce que sentaient les Grecs eux-mêmes, et c'est ridée qu'ils voulaient exprimer, lorsque , non contens de lui accorder la vieillesse la plus reculée à laquelle soit jamais parvenu aucun mortel, ils ont violé pour lui .les lois de la nature, en le faisant jouir du privilège d'une double vie^.

Telle est fénigme, pour me servir du mot même employé dans mon épigraphe, que je veux essayer d'expliquer. On peut, je crois , rendre raison de la plupart des opinions que nous ont transmises sur Hésiode leç auteurs anciens , tant historiens que grammairiens et biographes; on peut indiquer leur origine, tout en démontrant leur fausseté; on peut même déterminer d'une manière assez précise cette époque d'abord si vague , et qui sembîe, au premier coùp-d'œii, flotter, pour ainsi dire, à travers un espace presque indéfini. Mais ces

^ Tzétzès, prol. ad EPyotj ^^^^ ^^ distique attribue àPindare: Xoupi , iiç iSviaaçy nç/i Sic mçov dvrtCoxnaa^ y

explications 9 que ne saurait nous donner Fhistoire, c'est dans Texamen des oeuvres mêmes d'Hésiode qu il faut dSler les chercher, et dans une comparaison attentive non seulement des unes avec les autres, mais encore de chacune d'elles avec toutes celles qui nous sont parvenues de ces premiers temps de la littérature grecque. La seule inspection des poésies homériques et de leur caractère générd en rapport avec celui des œuvres attribuées à Hésiode suffirait même pour donner une idée première de leur suite et de leur liaison; et, à défaut d'autres preuves plus positives , on pourrait presque s en contenter pour fixer la date relative de leur composition et le pays où elles ont pris naissance.

L'Iliade est de tous ces poèmes celui qui porte le caractère de la plus haute antiquité : c'est le poème des temps héroïques par excellence, lorsque les hommes, dans un état encore voisin de la barbarie, ne connaissant de besoins et de plaisirs que ceux d une activité toute corporelle, ne demandent aussi rien autre chqse à la poésie que de leur représenter par la peinture animée des combats l'idéal d'une vie sans cesse agitée par la guerre. Sans doute tels durent être les premiers chants que firent entendre les Grecs , de retour dans iem- patrie, après cette lutte terrible dont le choc avait remué jusque dans ses fondemens la Grèce entière et l'Asie mineure. Au sein de ces guerriers maintenant oisifs, s'élevèrent des chantres nombreux qui , à la table des chefs, dans la joie des festins, cédant à l'inspiration

puissante qui. les animait , charmaient leurs compagnons au souvenir des fatigues quils avaient essuyées, des dangers quils avaient courus, et par le vif tableau de leiu* activité passée satisfaisaient et excitaient tout à-Iafois leur besoin toujours pressant d*agir. Lors de Knvasion dorienne, quand, par f irruption de la Grèce barbai'e du nord sur la Grèce plus civilisée du midi, des populations entières furent chassées du pays qu elles habitaient , les, anciens vainqueurs de F Asie, privés de patrie, s embarquèrent sur leurs vaisseaux pour aller en chercher une aux lieux théâtres de leurs: exploits : mais avec eux ils emportèrent leurs chants de victoire, qui, sur le soi de la conquête > parmi les antiques et vivans souvenirs* quii leur présentait de tous côtés, se développèrent avec éclat,, et parvinrent ainsi jusquà ce point de perfectionnement où nous les. présente CHiade..

Au besoin d'agir en succède un autre dans la vie de rhumanité , celui de connaître. C'est à ce besoin que répond rOdyssée,. œuvre de vieillesse, comme on Ta dit dans Tantiquité ^ 'y mais cette vieillesse n'est pas celle d'Homère, c'est la vieillesse des temps héroïques. Las de guerres et de combats, invités d'ailleurs au commerce, c'est-à-dîre aux voyages, par les mifle et mille ports qui découpent leurs rivages, les Grecs devinrent avides de ces récits merveilleux qu'on leur faisait des ten-es lointaines ; et , leur curiosité excitée voulant se créer un

* Longin, ïlîeÀvy\cvç, ix, 13.

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fonds, inépuisable cTalimenSy <ils> inventèrent des chants nouveaux qui plaisaient mieux à iame des auditeurs ^, et célétrèrent les aventures de ce héros qui avait erré à travers beaucoup de pays et avait va les viHes de beaucoup d'hommes. La poésie de TOdyssée , comme sa sœur la poésie de THiade, fleurit sur le soi de la Grèce ; mais , née plus tard quelle^ peut-être même après la conquête dorienne sur ies cotes occidentales et dans les ties qui les avoisinent, elle fut plus à Tabri des bûuleversemens qui avaient dispersé la première. Aus^, comme die s'était: développée plus long-temps au sein du pays mateniei, eile en conserva mieux iempreintey et ion put toujours reconnaître les traces de son origine > même après que , transplantée sur ies côtes d^ rionié> elle eut été retravaiiiée paria brillante imagination des chantres de cette heureuse contrée^.

1 Odyss. ci, v. 351^359. — laorsqae Pénélope prie Phéming de chanter ies faits ëclatans des hëros et des dieux » et de ne point attrister son cœur par de lamentables re'cits, Tëiëmaque lui dit de ne pas envier au poète les chants divins que son cœur lui inspire : K Car» dit-ii, les hommes aiment srartont lu» chants qm^ils entendent » pour la première fois. » Ces chants nouveaux, c'est le récit des maiheurs des Grecs après ia guerre de Troie, de leurs longues erreurs, peut-être des aventures d'Ulysse iui-méme.

^ Ces diverses assertions sur Hiiade et suf TOdyssëe ont pour fondement des preuves nombreuses, tant extrinsèques^ qu'intrinsèques f qu ii serait trop iong de dëveiopper ici.

Pour ce que je dis des pays où durent être composes les chants primitifs de TOdyssëe , je m*appuie principaiement sur trois choses : d'abord ie sujet même de ces chants , ensuite ies croyances mythoio-

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Mais déjà s evaiiouissaît le souvenir des anciens hëros^ et les mœurs de ces premiers âges s*en allaient mourant chaque jour^ même dans la poés^. Alors naquît la science, et Tantique poésie ionienne fut détrônée : jilqh fnère fut vaincu par Hésiode. Les poètes. ne durent plus seulement chanter les hauts faits des guerriers ou satis-^ faire par des récits merveilleux une vague curiosité : leur mission fui d'instruire* Recueillant y entassant y dassant dans des catalogués et des généalogies toutes ies anciennes traditions^ tout ce qu avait célébré la poésie^ Hs racontèrent aux hommes du temps présent l'histoire des siècles passés^ mais flétrie et dépouillée de tout le charme qui l'environnait. On invoqua les souvenirs les plus reculés, ceux m)eme que Ton ne comprenait plu9^« Dans cette ardeur de recherches, on remoifta jusquà Ces temps primitifs de la Grèce signalés par les noms

giques qui j sont contenues, enfin les indications géographiques qui s'y rencontrent.

1 Les diverses littératures s'éclairent ies unes les autres^ La littérature Scandinave nous présente ici des faits analogues à la littérature grecque. Ainsi la Voluspa, tout antique qneHe est, rapp^elle des idées fncore bien plus anciennes, déjà presque oubliées et méconnues à Tépoque où chante le poète : c'est du moins ce qu'il semble faire entendre par ce refrain solennel et mystérieux qui revient sans cesse au milieu de ses chants sibylliquek : a Entendez -tous ceci? compre- » nez-vous ce que je veux dire ? » ( cours de M. Ampère à i* école normale, 1830-1831.) Des poèmes entiers, tels que le Vaftrudnismal, ont

Tair d*étre composés' exprès pour instruire sur les anciennes trer^ances les liolUMs du temps présent. Cest la science qui reeneille ies débris d'un âge déjà mort.

mythiques des Orphée et des Lînus; et les symboles de Fépoque sacerdotale sortirent de la nuit profonde qui les couvrait , rajeunis et revêtus du vernis de la poésie épique. La Béotie surtout , où s était accomplie l'union des vieilles croyances et des nouveïïes lors de la rentrée des anciens habitans avec les tribus sauvages du nord , la Béotie dut voir naître des chantres nombreux de cosmogonies, théogonies , titanomachies^ et Hésiode^ sans doute le premier ou Fun des plus fameux de ces chantres, en devint dans Tesprit des peuples Tunique représentant.

Mais Hésiode n est pas seulement le représentant de cette science qui s attache aux temps antiques; il l'est surtout de la science nouvelle, fruit de la civilisation qui commence. La Grèce, qui , brisant les langes du mythe, a grandi et s'est développée avec vigueur aux époques héroïques, vient d'entrer dans son troisième âge , où elle essaie ses premiers pas; et les nouvelles idées , les nouvelles mœurs , les nouvelles croyances de cette société naissante sont retracées par Hésiode dans une poésie aussi toute nouvelle. Il est le guide de cette société aussi bien qu'il en est Finterprète ; il lui donne des lois , lui trace des règles de morale et de conduite ; il est enfin le premier des philosophes comme il était le premier des

savans *.

^ Hësiode a éié considéré par l'antiquité comme le père de toute science. Le nombre des ouvrages qui lui sont attribués monte jusqu'à seize. La plupart, il est vrai , lui ont été contestés à différentes

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Ainsi donc le caractère d'Hësiode ^, ou plutôt des poèmes hésiodiques , c'est la science ; que cette science s'applique à la recherche des anciens souvenirs, ou bien qu elle exprime et formule les idées nouvelles. Le but que je me propose dans cette thèse est de constater ce caractère par Texamen détaillé des principaux de ces poèmes, et d'établir que, dans l'un comme dans Fautre cas, science d'anciens souvenirs, science d'idées nouvelles , ils indiquent une époque postérieure à celle des poésies homériques. Quant à la question de savoir si tous ces diffërens poèmes ont été composés par un ou par plusieurs auteurs; en outre, si chacun d'eux forme un tout complet ou bien est composé de parties diverses, pour ne point trop embarrasser et surcharger mon exposition, je la discuterai dans des notçs, qui deviendront ainsi une partie essentielle de cette thèse,

époques; mais ils ont toujours continué à être rangés sous son nom. Ce sont des poèmes sur Tastronomie , fa divination , la géographie , la médecine; des préceptes divers de morale, &c. Fabricius, dans sa Bibliothèque grecque, a donné des indications exactes, mais fort incomplètes , des auteurs et des passages où ces différens ouvrages sont mentionnés.

1 II est presque superflu d'avertir que les noms d'Hésiode et d'Homère seront souvent pris dans cette thèse comme expressions coilectives.

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